POTTER
(Signé PAUL)
PA YSA GE
u milieu, une route tournante, venant de la gauche, ^ traversant un village et pénétrant dans une foret ; au ' au fond, à gauche, un petit enclos fermé par des planches, et quatre habitations rustiques , dont deux couvertes en chaume et deux en tuiles. Près de l'enclos, un paysan vu de dos, des tonneaux, et un chien dormant. Sur la route, deux troncs d'arbres renversés, sur lesquels sont assis deux personnages : une femme tenant appuyée sur ses genoux la tête d'un enfant assis à côté d'elle sur un panier renversé; sur l'autre tronc d'arbre, visà-vis de la femme, un homme vêtu d'une jaquette brune à manches grises, chapeau en feutre noir. Près de là, au- milieu de la route, un chien marchant. A droite, une palissade sépare la route d'une prairie entourée de petits arbres. Sur le devant, des arbustes et des plantes. Plus loin, des maisons couvertes en tuiles, dont l'une est garnie d'un pigeonnier, émergent d'un bouquet d'arbres. La route est en pleine lumière. Dans le fond, entrée de forêt marquée par de grands arbres dont les cimes se confondent. De ce côté, sur la route et sous les arbres, plusieurs figures. Les devants sont dans
îO
l'ombre, mais une ombre lumineuse; puis viennent les clartés intenses répandues sur la route, puis des demi-teintes d'une extrême finesse. Le ciel d'un bleu printanier, avec de légers nuages gris et blancs. Signé, sur la planche supérieure de la clôture en planches, à la gauche du premier plan : P. Potter. i65o.
Bois. Hauteur om33 —Largeur om40.
Collection van Saceghem. Bruxelles, 1 85 1 .
Ce tableau intrigue beaucoup les connaisseurs, qui ne parviennent pas à mettre l'impression qu'ils reçoivent à son aspect d'accord avec la signature. C'est une peinture d'une qualité supérieure, mais elle ne rappelle pas les productions connues de Paul Potter. W. Burger s'en est occupé à deux reprises. La première fois, ce fut à l'occasion d'un tableau de la Galerie d'Arenberg, et voici comment il s'exprima : « Mais qu'est-ce qu'un petit tableau, bien inquiétant, inscrit aussi comme Paul Potter au catalogue (de la galerie d'Arenberg) de 1829? Effet de soir; un ruisseau où deux vaches jaunes viennent boire; au second plan, un intérieur de forêt : ça ressemble beaucoup à une étude d'après nature, tant la lumière est juste et l'image à son effet. Personne ne nommerait Paul Potter comme auteur de cette peinture, qui a quelque chose de Jan Wouwerman en sa seconde manière , quelque chose d'Albert Cuyp dans la touche savante des animaux, quelque chose de certains sectateurs d'Hobbema dans le rayonnement de soleil sur des plans de verdure derrière des arbres.
« J'ai vu plusieurs tableaux de la même manière, et peut-être de la même main, qu'on attribuait aussi à Paul Potter, bien qu'ils soient tout différents de sa manière connue. A Bruxelles, par exemple, M. le vicomte Du Bus de Gisignies a un de ces Paul Potter singuliers,— et contestables, jusqu'à ce qu'on ait éclairci ce point: d'un style excentrique que le grand maître aurait pu avoir à quelque période de tâtonnement. » (W. Burger, Galerie d'Arenberg, p. 43.)
Nous ne reconnaissons pas ici le soin et le tact avec lesquels
Burger recueillait d'habitude tous les indices qui peuvent servir à faire accepter ou contester l'authenticité d'un tableau. Il ne parle ni de la signature ni de la date du Paul Potter de la collection Du Bus. S'il avait examiné soigneusement la signature, il aurait constaté qu'elle est fausse et recouvre une autre signature dont les traces sont encore visibles. S'il avait fait attention à la date, sans même remarquer que la signature en recouvrait une autre, il n'aurait pas dit que l'attribution à Paul Potter était contestable; il l'aurait déclarée absolument erronée. Cette date de i65o a été mise par le faussaire pour se servir des chiffres : 16.0, que donnait l'ancienne marque, en substituant un 5 à celui qui précédait le o. Ce chiffre 5 est évidemment d'une autre main que les trois autres; déplus, il est noir, tandis que les autres sont d'un ton gris. Le faussaire a aidé lui-même par là à reconnaître la fraude. Il n'y a pas regardé de plus près; mais cette date de i65o, qui marque l'époque où le talent de Potter était dans toute sa force, où sa manière était fixe et reconnaissable entre toutes celles de ses contemporains, ne permet pas de supposer que ce tableau ait pu, suivant l'expression de Burger, appartenir à une époque de tâtonnement. Nous n'admettons pas, d'ailleurs, que le tableau dont nous nous occupons ici soit une œuvre de tâtonnement; il dénote, au contraire, une entière maturité de talent. On voit la main d'un maître dans plusieurs de ses parties, notamment dans les délicieuses chaumières qui bordent la route sur la gauche et dans les charmantes figures du premier plan, mais d'un maître qui avait une autre palette et une autre facture que Paul Potter.
Les tableaux de Paul Potter datés de i65one sont pas nombreux, bien que les années qui précèdent et qui suivent immédiatement jusqu'en 1654, époque de sa mort prématurée, forment dans leur ensemble la période la plus active de sa carrière. Avec Y Orphée attirant les animaux, du musée d'Amsterdam, on ne peut guère citer qu'une Prairie avec animaux, de la collection J. Everett, h Heyterbury (Angleterre) ; une Halte de chasseurs et un Paysage avec épisodes de chasse et de pêche, de la galerie de l'Ermitage, de Saint- Pétersbourg, et une Prairie avec deux bœufs, de la collection Kouscheleff Besborodkin, de la même ville. Ce temps d'arrêt dans la production très-active de Potter provient, sans doute, de ce qu'en
i65o eut lieu son mariage avec Adriana Balckeneynde, dont il était très-épris, et qu'il épousa le 3 juillet de cette année. Si le pinceau du maître chôma alors plus que de coutume, c'est à l'amour qu'il faut s'en prendre.
Paul Potter n'a guère peint de paysages sans y introduire des animaux : bœufs et vaches, moutons, porcs, chevaux ou cerfs. Il les faisait si bien qu'il en mettait partout, et il avait raison. Il n'y a pas jusqu'à son tableau intitulé la Danse champêtre (n° 49 du catalogue de Smith) où ne paraissent quatre vaches, deux brebis et un âne. Comment n'aurait-il pas mis ici quelques bêtes ruminantes dans les prairies de la droite ou à l'entrée du bois? Il a plus souvent représenté des prairies que des sites boisés. Cependant il y a dans la collection van Loon, à Amsterdam, une Vue du bois de La Haye avec animaux, et dans la collection William Wells, en Angleterre, une Vue d'un bois avec une percée, six vaches et trois moutons. Son œuvre capitale en ce genre est le Bois de La Haye (au musée de Dresde), animé par l'épisode du départ du prince stathouder pour la chasse, avec cavaliers, piqueurs et chiens, des vaches cheminant dans une allée ombreuse, et, dans le fond, un carrosse attelé de six chevaux. Ce tableau, dont il existe une répétition dans la collection Suermondt, aujourd'hui à Berlin, est daté de i652. Un critique a fait remarquer avec justesse que les arbres y sont peints avec un soin presque trop minutieux : la précision des détails, quoique ce soit certainement une fort belle page, y est poussée jusqu'à la sécheresse, tandis que dans le tableau de la collection Du Bus l'exécution est libre et souple. Ce tableau est une œuvre de maître, d'un maître qui l'avait signé d'un nom peut-être célèbre. Comment se fait-il qu'on l'ait débaptisé? C'est que la signature de Paul Potter s'escompte plus avantageusement que celle d'aucun autre peintre. Cette raison suffît pour les spéculateurs. Si le tableau n'avait pas été signé, la curiosité serait moins excitée ; on prendrait mieux son parti sur l'ignorance où l'on est du nom de son auteur, celui-ci n'ayant pas songé à se faire connaître; mais l'on s'irrite en pensant qu'il y avait là une vraie signature , et l'on donnerait beaucoup pour pouvoir soulever le voile qui recouvre cette énigme.
Puisque nous voici revenus sur la fausse signature, disons que sous le nom de P. Potter, tracé en caractères presques noirs, on
aperçoit quelques traits en lettres grises devenues malheureusement indéchiffrables. Ajoutons, ce que le faussaire ignorait sans doute, que le maître ne faisait pas précéder son nom de l'initiale de son prénom, mais signait Paulus Potter, en toutes lettres, en ajoutant la lettre F pour/mY, le tout dans d'autres caractères que ceux dont est formée la signature apocryphe.
Maintenant, de qui est le tableau, puisqu'il n'est pas de Paul Potter ? Une affirmation à cet égard serait imprudente ; et , si Ton n'affirme pas , ce qui est impossible, à quoi bon risquerune attribution arbitraire? Mieux vaut rester dans un doute absolu et laisser en son entier le mystère à la fois irritant et attrayant dont la main d'un faussaire a enveloppé cette œuvre étrange.
QUELLIN