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Galerie du XVIIIe siècle

En 1706 , le bruit se répandit à Paris, à la cour et à la ville , chez les grands seigneurs , chez les hommes de lettres et chez les gens d'Église, que M. Jacques Testu, abbé de Belval , venait de mourir. Quel était cet abbé de Belval ? Un savant , un historien , un philosophe , un grammairien , un poëte ? Non : c'était un des quarante, iv a

Pourquoi était-il de l'Académie? Demandez à M. de Sainte-Aulaire , un des quarante d'aujourd'hui. Ce qui est hors de doute , c'est que l'abbé Testu de Belval avait succédé à'Bautru, et qu'il était immortel depuis quarante ans. Je ne sais pas s'il avait beaucoup d'esprit, je sais qu'il voulait toujours parler, quoiqu'il eût habité, ou plutôt parce qu'il avait, habité la Trappe avec son ami M. deRancé; cette fureur de discourir, appuyée d'un entêtement de premier ordre, l'avait fait surnommer Têtu , tais-toi. N'étant plus écouté des hommes , il était passé du côté des femmes , et sans doute alors il attrapa quelques traits d'esprit. Cette appréciation toute féminine a été rapportée par d'Alembert comme une preuve de la finesse de l'abbé de Belval; il disait de Mme de Montespan et de ses deux sœurs, toutes trois renommées pour la grâce de leur conversation : « Mme de Montespan parle comme une personne qui lit, Mme de Thianges comme une personne d'esprit qui rêve , et Mme l'abbesse de Fontevrault comme une personne qui parle. »

Le titre d'académicien ne s'élevait pas jusqu'à l'ambition de l'abbé de Belval; il voulait être évêque; mais Louis XIV refusa toujours , disant que l'abbé n'était pas assez homme de bien pour conduire les autres. Dans son désespoir, le pauvre abbé prit un parti extrême ; il s'en alla trouver Ninon de l'Enclos , ne doutant pas que , s'il parvenait à convertir celle-là , le roi , touché de son éloquence, ne lui donnât le premier évêché vacant. Mais la païenne du xvir3 siècle écoutait les sermons de l'abbé sans cueillir les fleurs amères de la pénitence. « Il croit , disait-elle, que ma conversion lui fera honneur, et que le roi lui donnera pour le moins une abbaye ; mais , s'il ne fait fortune que par mon âme , il court un risque éminent de mourir sans bénéfice. »

Quand il fut bien entendu que M. Jacques Testu, abbé

LE MAKgUlS DE SA1NTE-AULAIRE. 3

de Belval, était parti pour l'autre monde , quelques ambitieux littéraires se mirent en campagne pour lui succéder à l'Académie . On s'agita beaucoup parmi les quarante, qui pour le marquis de Sainte- Aulaire , qui pour le marquis de Minocure.

On pouvait nommer Rousseau , Regnard , Dancourt, Bayle, Malebranche , Dufresny, Lesage : le marquis de Sainte-Aulaire fut élu. « Quoi! pour quatre vers! dit Thomas Corneille : La Divinité qui s'amuse.... — Il en a fait cinq * ! s'écria le cardinal de Rohan. — Total neuf, dit Boileau , qui avait donné ostensiblement la fameuse boule noire. »

Le marquis de Sainte-Aulaire n'était pas d'ailleurs un jeune audacieux : il comptait soixante-trois ans ; mais il n'y avait pas longtemps qu'il avait poussé le cri révélateur du Corrége**. Il était né en Limousin vers 1643. Il y resta durant toute sa jeunesse, entouré de gentilshommes qui faisaient parade de leur noblesse et de leur ignorance. Ennuyé des vivants , il prit le parti de vivre avec les morts, c'est-à-dire qu'il vécut en bonne intelligence avec

* Le cardinal voulait parler de ce couplet chanté à la duchesse du

Maine :

Bergère, détachons-nous

De Newton, de Descartes; Ces deux espèces de fous N'ont jamais vu le dessous Des cartes, des cartes, des cartes.

** Selon Voltaire. Voici ses premiers vers : 0 muse légère et facile , Qui , sur le coteau d'Hélicon , Vîntes offrir au vieil Anacréon Cet art charmant, cet art utile, Qui les fit jeunes en l'arrière-saison ; Vous qui de tant de fleurs , sur le Parnasse écloses , Orniez à ses côtés les Grâces et les Ris, Et qui cachiez ses cheveux gris Sous tant de couronnes de roses....

Homère et Virgile, Malherbe et Régnier, Rabelais et Montaigne, les conteurs et les philosophes. On ne dit pas s'il vécut en familiarité intime avec l'Amour. Il fut trop amoureux en son hiver pour n'avoir pas soupiré sous les aubes irritantes de l'avril.

Un jour il s'arracha violemment à la solitude pour aller à la guerre. Il ne déposa son épée qu'après avoir reçu le titre de général. Mais alors tout marquis venant du champ de bataille avait ses éperons d'or.

A son retour des armées, il fit son entrée dans le monde. Il alla peu à Versailles, parce qu'il y avait alors une autre cour plus recherchée des grands seigneurs amoureux de poésie : c'était la cour de la duchesse du Maine, qui surnomma bientôt le marquis de Sainte- Aulaire son vieux berger. Ce fut elle qui lui inspira les quatre vers dont voulait parler le Thomas Corneille. Il soupait avec la duchesse. Il était rêveur : c'était alors une impertinence. « Mon Apollon, lui dit-elle, vous songez à quelque Daphné rebelle il y a cinquante ans. Puisque ce n'est pas votre âge que je vous demande, ditesmoi donc votre secret. » Il répondit avec toute la grâce d'un improvisateur italien :

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret , Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse : Elle serait Thétis, et le jour finirait.

Après tout, Boileau avait tort. Ces vers sont charmants. Anacréon n'eût pas si bien dit, ni Boileau non plus. Pour moi, je donnerais pour ces quatre vers tout le Traité du Sublime, sans compter l'ode Sur la prise de Namur. Ces quatre vers sont immortels. Que de poètes plus fameux qui voudraient attacher leurs œuvres à ces quatre vers, pour obtenir un rayon du sourire qui les saluera dans mille ans !

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