LE MARQUIS , LE CHEVALIER
le marquis , à part. Il prend bien son temps ! L'amour est tout hérissé d'obstacles. Je cours sous la charmille; il ira tout à son aise jargonner auprès de la marquise. (Il fait quelques pas pour s'en aller.)
le chevalier. Marquis, je te salue.
le marquis. Mon très-cher, la marquise est là qui
chante plus ou moins. Va- t'en chanter avec elle. Pour moi, une affaire des plus graves....
le chevalier. Mais, avant tout, accorde-moi une minute. (A part.) Il veut y aller, mais je ne veux pas. Est-ce qu'il se figure qu'il est le mari de sa femme? (Haut.) Une trouvaille inouïe! (A part.) Que vais-je lui dire?
le marquis. Tu me raconteras cela tout à l'heure.
le chevalier. Tout de suite ; c'est une merveille. Une charade qui m'arrive dans le Mercure !
le marquis. Eh bien ! sais-tu le mot?
le chevalier. Si nous le cherchions ensemble....
le marquis s'enfuit. Je vais chercher le mot ailleurs.
le chevalier , le retenant encore. Au moins , dis-mo quel est le diable qui t'emporte ainsi ?
le marquis. C'est le diable amoureux, mon cher. Mais, de grâce, ne m'arrête plus.
le chevalier, jouant la sur prise et l'indignation. Comment, toi que je croyais si digne de ta femme, mon pauvre ami, quel funeste égarement! tu ne sais pas où tu vas, infortuné!
le marquis. Ah çà , d'où viens-tu , toi? Mon cher, les philosophes te perdront, si ce n'est déjà fait. Cela te va bien de t'affubler de la philosophie, ô Socrate de ruelles , tout paré des fanfreluches de la frivolité !
le chevalier. Une femme si belle et si digne d'un meilleur culte ! S'en aller de gaieté de cœur hors de son chemin, quand on a un pareil compagnon de voyage ! C'était bon il y a vingt ans, quand les anges des oratoires n'étaient plus que des Cupidons surannés. Aujourd'hui, il faut laisser au vulgaire les derniers échos de la Régence. La Dubarry porte un cilice.
le marquis. Tu me fais tomber des nues. Est-ce que tu laboures ta terre, comme Helvétius et le duc de Choiseul? Est-ce que les bonnes fortunes ne viennent plus iv a
s'asseoir à ta porte , ô philosophe de coulisses ? Est-ce que c'est aujourd'hui vigile et jeûne d'amour? Est-ce que tu vas te marier ? Est-ce que tu travailles à l'Encyclopédie?
le chevalier. Tout cela est hors de saison : je veux t'empêcher....
le marquis. Et j'ai l'innocence de m'arrêter aux bagatelles de ta phrase I
le chevalier, le retenant encore. Encore une fois, tu n'iras pas plus loin dans ta mauvaise action. Si tu persistes, j'appelle Mme de Vermand.
le marquis. Voilà qui est violent ! La pauvre fille doit se morfondre là-bas.
le chevalier. Qu'à cela ne tienne, j'irai l'avertir. Où est-elle? Je suis au courant de ces choses-là. Le nom n'y fait rien : Vermand ou Versac, à l'heure qu'il est, n'importe lequel des deux. Mais de quelle vertu est la dame ?
le marquis. Toutes les vertus sont égales devant la nuit.
le chevalier. A quel chapitre en es-tu avec elle ?
le marquis. Au premier ; mais le roman ne doit pas être long. (A part.) Ma femme n'est pas mal entichée de lui. Quel bon tour à lui jouer en l'envoyant là-bas ! Comme cela brouillerait les cartes !
le chevalier. Faut-il des sels? s'évanouira-t-on ? Où est le rendez-vous ? à une fenêtre ? Faudra-t-il prendre une échelle? %
le marquis, se parlant à lui-même. La fumée s'envole ; oui, la raison me revient. Pourquoi copier nos devanciers ? C'est ton affaire , à toi qui n'as pas de chaînes et qui n'as rien à risquer. Eh bien donc, va au fond du parc ; tu appelleras doucement Marianne , car c'est elle. Une belle fille! Je suis un sot. Ta lui feras un sermon. Enfin, mon cher, fais comme pour moi.
le chevalier. Je ferai comme pour moi. C'est la Normande que tout le monde trouve si belle ! J'étais bien sûr que ta bonne fortune était une princesse en petit bonnet. Qu'importe? la beauté n'est pas roturière, surtout depuis que Mme de Pompadour a fondé la dynastie des cotillons.
le marquis. Tiens, décidément j'aime mieux aller moimême à mes affaires.
le chevalier, s' élançant vers la charmille. Je suis ton procureur. (Lutte entre le marquis et le chevalier. A la fin celui-ci remporte. La nuit est venue.)