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ET DE TOUTES LES PH1LOSOPH1ES

Mlle.Fel. — Manon Le Cler. — Mlle Miré. (1723-1807.)

Adam-Frédéric-M.elchior de Grimm, conseiller d'Ëtat, baron du Saint-Empire, grand' croix de Wladimir, surnommé Tyran-le-Blanc parce qu'il était très-opiniâtre dans ses idées et qu'il mettait beaucoup de rouge pour aller dans le monde, fut, dans son temps, un Lomme de beaucoup d'esprit.

Voltaire, qui jugeait vite et bien, a dit de Grimm : « De quoi s'avise donc ce bohémien d'avoir plus d'esprit que nous ? » Grimm n'était pas seulement un homme d'esprit, c'était un philosophe. S'il a laissé moins d'oeuvres que ses amis, c'est qu'il a conduit sa vie en philosophe. Il connaissait les hommes et surtout les femmes. Diderot disait de Jean-Jacques : « Ses livres témoignent qu'il a passé beaucoup d'heures aux genoux des femmes. » La vie de Grimm témoigne qu'il avait une meilleure manière de triompher de la plus belle moitié du genre humain. Aussi chassa-t-il Jean-Jacques du pavillon de Mme d'Ëpinay. Il ne se reconnaissait qu'un tort, celui

de vivre au delà de sa vie. Il disait à quatre-vingt-quatre ans : « Ah ! j'ai manqué le moment de me faire enterrer ! » En effet, on était en 1807, et il se trouvait dépaysé partout, lui le seul représentant de la sainte église encyclopédique ! lui qui avait vu danser Mlle de Camargo !

Il semble que Grimm ait pris à Diderot le caractère français, tout en lui donnant le caractère allemand. Il lui apporta le panthéisme et se dépouilla du scepticisme, ce manteau léger dont il se couvrit galamment.

Je ne veux pas vous peindre Grimm en pied, de face ou de profil ; je ne veux pas non plus vous dépouiller sa correspondance , qui est une mine féconde pour l'esprit français. Je vais détacher deux pages de sa vie, je ne dirai pas de son cœur, dont je n'ai jamais entendu les battements. La première page, Rousseau l'a écrite.

Grimm représentait le duc de Hesse-Darmstadt, à Versailles, et surtout à l'Opéra. Quoique la nature n'eût rien fait pour lui, et qu'elle lui eût mis de travers le nez, l'épaule et la hanche, à force d'esprit, à force de se barbouiller de blanc et de rouge , de s'habiller comme une poupée de Nuremberg, il était quelque peu à la mode dans les salons et dans les coulisses. Mais je passe à sa première aventure, et je laisse parler Jean-Jacques :

« Grimm, après avoir vu quelque temps de bonne amitié Mlle Fel, de l'Opéra, s'avisa tout d'un coup d'en devenir éperdument amoureux, et de vouloir supplanter Cahusac. La belle, se piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l'affaire au tragique et s'avisa d'en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la plus étrange maladie dont jamais peutêtre on ait ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie , les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répon- 273 k

dant jamais, pas même par signes, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s'il eût été mort. L'abbé Raynalet moi nous partageâmes sa garde; l'abbé, plus robuste et mieux portant, y passait les nuits, moi les jours, sans le quitter, jamais ensemble ; et l'un ne partait jamais que l'autre ne fût arrivé. Le comte de Frièse, alarmé, lui amena Senac, qui, après l'avoir bien examiné, dit que ce ne serait rien, et n'ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me fit observer avec soin la contenance du médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoi que ce fût, que des cerises confites que je lui mettais de temps en temps sur la langue, et qu'il avalait fort bien. Un beau matin il se leva, s'habilla, et reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m'ait reparlé, ni, que je sache, a l'abbé Ray n al, ni à personne, de cette singulière léthargie, ni des soins que nous lui avions rendus tandis qu'elle avait duré. »

Le croira-t-on, cette aventure, qui devait le perdre à l'Opéra par le ridicule , toucha en sa faveur toutes ces demoiselles du corps de ballet ; il faut dire qu'on le savait généreux, car il avait déjà payé argent comptant les bons sentiments de l'endroit.

Je ne le suivrai point dans le labyrinthe de ses amours profanes ; je me contente de reproduire ces lettres tout à fait curieuses qui racontent ses amours avec Manon Le Cler.

La première lettre prouve que Mlle Manon Le Cler aimait beaucoup la philosophie quand elle était bien

logée.

Ce 3 février 1760.

Monsieux et cher ministe , J'ai zoui dir le bruit de votre réputassion , zet que vous étiaîz fort amoureux de ma personne, charmé que vous ele

content de mon petit sçavoir faire, zainsi que de ma légèreté. Je sis trais sansible à votre ressouvenir, je ne le sis pas moins de vous avoir pour mon cher amant, aianz appris que vous étiais fort savant, je ne doute pas de votre constance, car zon di que vous ete plein de centimens. J'accepte donc les offres de votre cœur et me bornerez au simple necessere aiant de la filosofie et préférant un filosofe comme vous à tous les princes de la terre.

J'attens donc votre réponse et votre excellense cette nuit au bal de l'Opéra et je sis d'avanse contente de tout ce que vous m'i proposerés. Ne serais-je pas trop heureuse d'avoir un envoie comme vous. En l'attendant je suis de votre excellenze la très humble et très obligée et très tendre

Manon Le Gler.

Je vous avertis qu'il y a sur le palais roia] un petit appartement à louer qui ne nous coûtera que 3000 îr. par an. Adieu mon petit ange je t'embrasse. Qu'il me tarde de te tenir. A ce soir. Je t'embrasse encor.

Telle mère , telle fille , pour l'orthographe, sinon pour les sentiments. La seconde lettre, quoique datée de Chinon, est de la mère de Manon Le Cler; les actrices ont toujours une mère qui veille sur leur vertu de près ou de loin. Voyez plutôt :

Ghinon.

Monsieux ,

Je sui dan le dernié desespoir sur ce jai tapri de ma fillle Manon qui vou satecri par où elle condessandoit a des proposition de libertinage dont au quel une honneste famille a lieu d'être bien sensible sur tou quan vous saurés monsieux que deffun mon mari et moi lui avon toujour remontré la crainte de Dieu et de conservé son honesteté pour Dieu monsieux sy elle ne l'a pas encore fait je vous demande votre miséricorde pour une jeunesse. Tiré la du vice au lieu de ly mettre, je peu attandre ca dun seigneur comme vous qui a sune si charmante réputation, car je me suis laissé dire que vous zétié un filosofe de grand esprit et que cetoit rapor a ca que les messieux de Franquefort vous zavoit fait minisse

vou voiré que ces a cause de ca aussi que ma fille Manon ces amouraché de vous , car pour ce qui est de lesprit jai toujour vue quel aimoit les plus gran, malgré quelle a un petit air modesse, quan que Ion ma dit quelle étoit au zopera, allé monsieux jai bien pleuré, car quoique je n'ai qu'un rouoit pour gaigner ma vie, jay de lonneur et jaimerai mieux voir Manon ravaudeuse que dans le chemain de perdition ou elle est. Mais j'espère monsieu qun home qui a tant desprit aura aussi de la pitié pour une povre inocente qui ne savoit guère ce qui se pratique a Paris quan con y entre , je me dis don monsieux , en vous prometant mes prière pour votre prospérité, avec un vénérable respect,

Votre très humble servante la veuve Le Cler.

Je demeure au Puy des Banc, quartier St. Etienne, à Ghinon.

A la vertu près, notre excellence et notre philosophe en jupons courts sont dans le paradis. 0 muse des brûlantes amours, prends ta cithare d'or et dis-nous sur le mode ionien, par la strophe et par l' antistrophe , comment on s'aime dans les coulisses de l'Opéra.

Mais la muse, c'est Manon Le Cler elle-même. Lisez sa seconde lettre.

Ce 10 février 1760.

L'as-tu dû penser, monsieur et cher ministe, qu'un cœur tout à toi put changer, et qu'attachée à zun filosofe, je lui préfère jamais ces êtres machines qui tourbillonuans, bourdonnans sans cesse autour de moi, sans cesse m'obsèdent? Leurs idées , leurs propos vagues et cahottans ne séduiront jamais une ame que tu as charmée ; la volupté de mes pas , leur expression, mes yeux ne te le jurent-ils pas quatre fois par semaine? Ah! incomparable et chère amant, que ma figure et mes talents me deviendroient odieux , si j'oubliois qu'ils m'ont fait distinguer de mon ministe , si tu ni attachois ton bonheur, et s'il m'en restoit d'autre enfin que celui de te plaire! Avec quelles délices j'ai présentes encore tes

dernières caresses , que je leur dois d'intéressantes découvertes! Tant d'idées sublimes et nouvelles pour moi m'attachent encore plus à ton excellence, l'intérêt ni les honneurs n'ont jamais flatté ta maîtresse , ce n'est point zune queue traînante qu'elle ambitionne, c'est son cher ministe tendre , élevé , charmant et sans cesse enchanté : oui, âme de ma vie , charme de mon cœur, Saxon sans pareil , ta petitte qui ne veut que toi pour toi, t'attend cette nuit au bal, après le bal, toujours et toujours te deffîe d'y arriver plus amoureux qu'elle ; si elle t'égale en sentimens , elle te surpasse en transports en yvresse : tous les feux du monde entier ont je crois , passés dans le cœur de ton amante, ne les y laisse jamais éteindre : elle t'en conjure , pour un empire elle ne voudroit pas t'aimer moins : elle t'attend et t'embrasse mille mille et cent fois.

Manon.

Qui le croirait cependant? Cette chanson des vingt ans va finir sur un air funèbre. Tandis que Grimm riait beaucoup avec ses amis des lettres de Manon Le Cler, celle-ci prenait son cœur au sérieux ; au lieu de rire ellemême , la voilà qui se met à pleurer : tout le monde se moque d'elle à l'Opéra, où l'on se passe de main en main ses sentiments sans orthographe. Elle rentre chez elle , la mort dans l'âme, elle se met au lit avec la fièvre ; elle appelle Grimm, il est occupé ailleurs; elle appelle un médecin et écrit à son amant cette dernière lettre que l'histoire a conservée.

Ce dimanche 20 février 1760.

Perfide zais ce de la magnieres dont on zen use avec zune personne dont la tendresse t'a tetee si zingenument prouvée! il me revient de touttes parts, ingrat, que partout dans toutes les maisons tu fais des gorges chaudes de mes lettres, de ces lettres si tendres, et que je croiois adresser au plus discret des amans : si tu ne les a pas plus avec ta ville , que de chagrins tu lui prépares et que je la plains.

Mes compagnes aujourd'hui se moquent de moi de leur avoir refusé des ministres de toutte couleur. Je preferois la tienne barbare zinhumain et me via bien chanceuse. Va t'en za ton pays des Saxons et ne vient plus me ficher malheur à zune victime innocente de tes charmes que j'abjure et déteste à jamais.

Malheureuse que t'avois-je fait, mais pourquoi m'étonner. J'apprends que tu es un eretique encore si tu avois des talens turcs je te passerois peut-être tes magnieres à la française, et pourquoi m'avoit-on zassuré qu'un filosofe regarde l'amour comme chose sacrée, ce n'est pas tainsi que tu penses profane, tracassier zimpudent. Je sis si peu t'acoutumez aux noirceurs que la main m'en tremble d'horreur. Adieu zex* communié que tes Saxonnes te trompent. Je n'en prendrai plus. Regrettes un cœur comme le mien, tu mérites ton pardon si tu l'oses. Il n'est plus de bal pour moi cette nuit, l'ingrat ira-t-il , n'ira-il-pas, emploiera-t-il des violences ordinaires pour m'appaiser, en auroit-il eu besoin s'il eut sçu se taire. Il sçavoit si bien que mes portes ne ferment point, il aura tout oublié.

Non il n'est plus rien pour moi ni bal ni consolation. Il m'en faudra mourir.

Estoit-ce de cette magniere. Je m'egarre, adieu perfide et bavard petit maître. Manon.

Nous voici au dénoûment, j'allais dire de la comédie mais qu'est-ce donc que la tragédie en face de cette catastrophe?

Cette fois, c'est une lettre de Mlle Magdeleine Miré (la célèbre Miré, qui était alors fraîchement inscrite sur l'épitaphe de Rameau la mi ré la mi la). C'est toujours de l'orthographe de l'Opéra.

Ce 28 février 1760.

J'appran en se moman que ma bonne amie le Clair vient de mourir, j'ai su la tendre amitié qu'elle avoit pour vous, je lai vu peu dheur avant sa fin. Elle demandoit can cesse son chair sacson et dans son transpore' elle vouloit partire avec

son chair menistre pour aller à Franqore, et je ne sai combien dautre discour qui vous auret fandu lame. 0 milieu de sette triste situation on es venu anonser moncieur le curé de sint Ustache, on a fet sortir tout le mondde es moi corne lais autres. Je fondez an larme, es je nai pu diner de la journée. A la fin pourtant je fet reflecsion que la filosofie consolet de tout; je santi que votre exquellanse auret besoin de consolation, et je me crérai traize heureuse si vous me permettais di contribuer. On m'a fait lire le petit pronfete, et depuy ce moment je santi pour l'oteur des cantiman lais plus tendes, quelle gloare pour moi si j'avois lhonneur de devenir profetesse. Corne profete, vous savois tout ce qui se passe dans le queur, que ne lisais vous dans le mien toutte la tandresse que je pourre vous! Que je serez heureuse si je pouvés remplacer ma chère le Claire, a qui Dieu fasse pai! mon chagrin mampeche dan dire davantage. Adieu chair et adaurable meniste. Personne na jamés aime votre exquellance ossi cinsserement que Magdeleine Miré.

Jéme la fillosofi comme la povre défunte , et je me contanteré dais maimes condissions.

La lettre de Magdeleine Miré avec le post-scriptum philosophique qui raccompagne, voilà la vraie moralité de cette aventure. L'amour n'a pas plutôt couché une femme dans le tombeau qu'il en prend une autre pour la même fin. Manon Le Cler est morte, vive Magdeleine Miré!

Buffon, — Champcenetz. — Delille . — Mme de Coigny. — Manette. —Louis XVI.

Comme Voiture , Rivarol est né grand seigneur dans un cabaret. Tant d'autres qui naissent dans un palais ne seraient supportables qu'au cabaret! Qu'importe si le père de Rivarol était d'une ancienne noblesse italienne? sa mère s'était anoblie par la plus belle noblesse : elle mit au monde seize enfants.

Si vous voulez voir Rivarol au point de départ dans la vie, regardez en passant ce tableau que j'ai essayé de peindre d'après ses lettres à sa mère.

C'est en 1774, par un beau soleil couchant : un gentillâtre proscrit, devenu cabaretier, qui se promène gravement devant un petit cabaret de Bagnols, en Languedoc *, ne se lassant pas d'admirer sept à huit enfants jolis, trèsenjoués et très-babillards, dont il se croit le père à bon droit. 11 admire en même temps un beau cep de vigne qu'il a planté entre la porte et la fenêtre. Il sort du cabaret une petite femme un peu pâle , qui a au sein son seizième enfant ; le quinzième lui tient la jupe en criant;

* C'est à Bagnols qu'est né Nestor Roqueplan, ce Rivarol après la lettre.

deux autres , presque du même âge , la suivent au seuil de la porte en tenant les oreilles d'un grand chien qui semble résigné de bonne grâce.

C'est là une très-fraîche et très-souriante famille. Les enfants font cercle autour du chien : l'un se met à cheval sur son cou pendant qu'un autre le bride avec des joncs ; celui-ci lui attache une sonnette à la patte, celui-là lui jette un chat sur le dos. Il n'est pas jusqu'au marmot à la mamelle qui ne veuille être de la partie ; il tend ses petits bras, il crie et pleure si bien, que la mère va l'asseoir sur le chien, qui, en animal intelligent, se garde bien de remuer. « Je n'ai pas bien compté, dit le père; mais je crois qu'ils sont tous là, moins nos trois grands écoliers et notre cher Antoine. — Moi, je n'ai pas compté, dit la mère en souriant; mais je sais bien qu'ils sont là douze sur seize. Où est donc Antoine ? » Elle regarde au travers des figuiers du jardin. « H est allé, selon sa coutume, babiller avec les filles de ta cousine. — C'était bien la peine de l'envoyer si longtemps aux jésuites d'Avignon, lui qui était surnommé le bel abbé! Monseigneur l'évêque l'abandonnera à nos seules ressources, s'il continue à perdre ainsi son latin. — Mais, le voilà qui revient par le verger. »

La cabaretière court au-devant de l'aîné de la famille.

C'est un grand garçon de dix-huit ans , d'une figure noble et charmante, d'un esprit ardent et original: en un mot, c'est déjà Rivarol. a En vérité, mon cher enfant, depuis bientôt six semaines que tu es revenu avec nous , tu désapprends toute ta science. — La science ! dit le jeune Rivarol, qui savait déjà bien parler; n'ayez pas peur, un homme qui pense en sait toujours plus long qu'un homme qui apprend ; un homme qui agit vaut mille fois mieux qu'un homme qui pense : témoin mon père , qui vient de monter sur un escabeau pour cueillir une grappe de raisin. — Ton père ne sait pas ce qu'il -fait, et

toi tu ne sais pas ce que tu dis. A la fin du compte, il faut un peu de raison. Voyons , maintenant que tu sais du grec et du latin , ne vas-tu pas t'aviser de passer ta vie dans l'oisiveté comme un grand seigneur? — Pourquoi pas ? dit Rivarol en relevant la tête avec un accent de fierté naturelle. — Mais enfin il faut bien que tu sois quelque chose dans le monde, j'imagine.— Eh bien, s'écrie le jeune homme, je serai comte. — C'est là une idée comme une autre , dit le père en souriant ; mais comte de quoi ? — Comte de Rivarol, c'est tout simple, Je partirai pour Paris avec tout l'argent comptant qui se trouve au cabaret ; ma mère fera si bien mon compte , qu'il s'en trouvera contre l'habitude. Une fois à Paris , je côtoie la grandeur, je fais ma fortune , je prépare l'avenue à mes frères, je dote mes sœurs, j'épouse une duchesse, j'érige votre cabaret en marquisat. — Quelle folie ! dit la cabaretière avec un soupir ; ce n'est plus un enfant, c'est un homme qui déraisonne. Ton père est la cause du mal; car, s'il n'avait pas prêché à ses enfants le faste d'une généalogie chimérique. . . . — Chimérique ! s'écrie le Corse en relevant son front jusqu'au-dessus de la porte du cabaret ; Carlo Rivaroli , mon bisaïeul , était grand-duc d'Italie ; Jacobi Rivaroli, mon aïeul, a gouverné la Corse six mois durant ; enfin , mon père avait un fief sur la rivière d'Orco.... — Tout cela ne t'empêche pas d'être cabaretier de Bagnols depuis dix-neuf ans ; tu as beau faire et beau dire , voici le blason de tes enfants. » Et la cabaretière indique du doigt le bouquet de gui flottant au-dûssus de la porte du cabaret.

Comme il l'avait dit, le jeune Rivarol partit bientôt pour Paris, en compagnie de deux écoliers en droit qu'il connaissait à peine. Ils firent gaiement le voyage, tantôt à pied, tantôt en carrosse, tantôt en charrette, selon le beau temps , la pluie et leur bourse , qui leur conseillait

souvent le plus simple équipage. Rivarol eut à peine perdu de vue le toit natal, qu'il prit déjà des airs de grand seigneur. Quand on lui demandait son nom dans une hôtellerie, il répondait avec le plus grand laisser-aller : « Le comte de Rivarol. » Il arriva à Paris sur la fin de l'automne 1774 ; il descendit bravement à l'hôtel d'Espagne, en faisant sonner son titre plus haut que ses écus, sans s'inquiéter le moins du monde du lendemain. Dès son arrivée à Paris , il rencontra quelques amis de collège ayant bu chopine au cabaret de son père ; il craignit que son titre de comte de Rivarol, annoncé devant eux, ne leur parût aussi nouveau que le vin de son père ; pour les dérouter, il prit un autre nom moins sonore : il se fit appeler M. de Parcieux, avec l'agrément de l'académicien du même nom, qui le croyait de sa famille, grâce à son esprit et aux recommandations de d'Alembert; mais, au bout de quelque temps, un neveu du savant voulut que Rivarol lui prouvât le droit qu'il avait de porter ce nom , ce qu'il ne put faire. Je laisse parler Grimm : « Il s'est vengé fort noblement en prenant le nom du chevalier de Rivarol, lequel, dit-on , ne lui appartient pas mieux , mais dont il faut espérer qu'il voudra bien se contenter tant qu'on ne l'obligera pas à en chercher un autre. »

Presque à son entrée dans le monde littéraire, il se mit à étudier et à traduire le Dante , travail qu'il comparait à celui que font les jeunes artistes d'après les cartons de Michel- Ange. Malgré sa paresse naturelle, il recommandait fort le labeur de la science aux écrivains : « Pour écrire , il faut se montrer armé de toutes pièces , comme Minerve sortant de la tête de Jupiter. »

Ëpris des beautés étranges et sauvages de V Enfer, Rivarol s'élevait à la magnificence du poëte en le traduisant. Buffon disait : « Ce n'est point une traduction, c'est une suite de création. » Il faut dire qu'alors Rivarol

créait cette expression pour Buffon : la solennité du style. Rivarol d'ailleurs ne flattait pas toutes les œuvres de ce grand homme ; il disait de son fils : « C'est le plus mauvais chapitre de l'histoire naturelle de son père; entre le fils et le père , tout un monde passerait. »

Dans les premières années de son séjour à Paris, il vécut on ne sait comment, toujours gai, vif, railleur. On le rencontrait partout où l'esprit avait ses grandes entrées , dans les salons , les cafés , les théâtres et le Caveau. Le Caveau était alors un antre enfumé, semblable à l'entrée del'Averne. Dans ce Parnasse à lanternes, Rivarol fut bientôt le plus écouté. Ce fut là que le jeune marquis de Champcenetz enregistra les premiers traits d'esprit de Rivarol. Peu à peu, Rivarol se glissa, à l'ombre de quelques personnages qu'il amusait, dans les salons les moins accessibles. Au grand jour de l'aristocratie, si son nom ne le sauvait pas tout à fait, son esprit protégeait son nom. Il paya d'audace; très-jeune encore, il comprit qu'un homme de bonne volonté peut toujours prendre ici-bas une belle place au soleil. Jusqu'à lui, plus d'un poëte avait vécu , comme le renard de La Fontaine, aux dépens de ceux qui l'écoutaient. Spéculer sur la flatterie, c'était un moyen vulgaire indigne de Rivarol; il aima mieux spéculer sur la satire. « Le monde, se dit-il alors, est une vaste arène semée de loups et d'agneaux; je serai loup, on me craindra, on fera ma fortune; à chaque coup de griffe , on me saluera à la ronde ; à chaque coup de dent, on me jettera un gâteau. » Ce système eut pour lui un plein succès : ses premiers mots méchants furent répandus de proche en proche. Buffon, qui aimait la satire et qui la craignait, accueillit Rivarol par mille marques de faveur. Il se trouva grand nombre de beaux esprits grands seigneurs de la trempe de Buffon : c'était à qui aurait Rivarol à sa table, c'était à qui l'em-

mènerait à sa campagne ; Voltaire lui-même lui offrit une belle saison à Ferney. Rivarol n'eut plus à s'inquiéter de sa cuisine ; il vécut alors très à sa guise , heureux de sa paresse et de son insouciance. Il se levait à deux heures de l'après-midi , se faisait habiller et coiffer, s'en allait dans le monde et se promettait toujours de travailler le lendemain.

Panckoucke lui vint offrir cinquante écus par mois pour écrire au Mercure. « Je veux bien, dit Rivarol avec le laisser-aller d'un grand seigneur; avec ses cinquante écus , je payerai un secrétaire et un valet. » Comme il l'avait dit, il le fit. Ce secrétaire et ce valet venaient à merveille à l'appui de ses prétentions aristocratiques. « Ce Panckoucke qui m'a donné un secrétaire, comme si c'était la peine d'enregistrer mon esprit! Il n'y a que les pauvres d'esprit qui enregistrent le leur, comme Chamfort et ses pareils. » Chamfort, qui était loin d'être un pauvre d'esprit, était-il de la taille de Rivarol ? Chamfort n'avait de l'esprit qu'à certaines heures, quand il l'avait aiguisé et préparé le matin ; Rivarol avait toujours de l'esprit.

Il ne trouva pas tout le monde disposé à l'admirer ou à le craindre : la plupart des gens de lettres, Marie-Joseph Chénier à leur tête , lui firent une rude guerre sur ses titres de noblesse et ses titres littéraires. Marie-Joseph Chénier a écrit contre lui une bonne et franche satire dont ces deux vers me reviennent à l'esprit :

Enfant perdu de la littérature,

Vrai don Quichotte allant à l'aventure.

Celui-ci lui reprochait d'être né dans un tournebroche, celui-là de ne pas mettre assez de sel dans ses sauces, et mille autres injures de la même cuisine. On joua même, je ne sais où, une bouffonnerie contre lui et Champce-

254 LES HOMMES D'ESPRTT.

netz. Ce Champcenetz était un marquis de l'école de Rivarol , spirituel quand son ami n'était pas là, lui servant de compère dans les bonnes et mauvaises rencontres , colportant son esprit et l'affaiblissant. Mon clair de lune, disait Rivarol.

Rivarol était alors un grand juge littéraire , n'écrivant pas plus ses jugements que ses mots heureux. Il se contentait de les répandre çà et là dans le monde, selon les caprices de son esprit. Mais telle parole de lui avait plus de retentissement qu'un long plaidoyer, lourd et pédantesque, de Marmontel ou de La Harpe. Il n'y a guère de Rivarol, en critique écrite, que son étude sur le Dante, qui fut la première entre tant de belles pages sur le sombre et radieux poëte *.

Il vivait heureux dans le tourbillon. Mais en 1781, un soir d'avril, les beaux esprits, les philosophes, les grands seigneurs et les grandes dames , se pavanaient dans le salon de la duchesse de Coigny. Ce soir-là, Rivarol, qui devait y lire son journal, c'est-à-dire parler de* tout à tort et à travers , se fit attendre plus encore que de coutume ; aussi à son entrée il y eut un silence solennel. Tout le monde regarda et écouta avec curiosité ce grand

* Rivarol a écrit sur le poëme des Jardins la seule critique sensée du temps. Pendant que le Mercure de France, YAlmanach des Muses et autres gazettes à peu près littéraires , prodiguent étourdiment mille épithètes enthousiastes au sémillant abbé, qu'ils finissent par appeler un autre Virgile, Rivarol, armé de son esprit, prononce un jugement qui parut très-dur alors, mais qui est sans appel aujourd'hui. Il commence par définir ces œuvres, trop vantées dans les cercles et les soupers, que le grand jour de l'impression dépouille de tout artifice et de tout prestige : « Ce sont des enfants gâtés qui passent des mains des femmes à celles des hommes. » 11 arrive à la conduite du poëme. «Dans le premier chant, le poëte entreprend de diriger l'eau, les fleurs, les ombrages; dans le second, les fleurs, l'eau, les ombrages et les gazons; dans le troisième et le quatrième, il dirige encore les ombrages, les fleurs, les gazons et les eaux. » Ensuite le critique regrette que M. l'abbé Delille ait dédaigné cette sensibilité

homme d'esprit qui luttait par le raisonnement avec les philosophes , par la grâce avec les grandes dames , par la finesse avec les beaux esprits , par la majesté avec les grands seigneurs. Il entra dans le salon comme un comédien sur son théâtre.

Presque à son arrivée , comme on jouait au clavecin un air de Philidor, Rivarol remarqua une jeune femme qu'il avait déjà rencontrée , une pâle beauté britannique dont le front, penché sous la rêverie, eût fait sourire et pleurer Ossian. Rivarol, soudainement touché au cœur, n'eut plus d'yeux que pour cette fleur de sentiment. La voyant passer sur le balcon, plus rêveuse et plus inclinée, il ne put s'empêcher de la suivre. Lui qui n'avait peur de rien, lui qui n'avait jamais tremblé, il se sentit pâle et chancelant, il faillit à rebrousser chemin. Cependant il compta sur son esprit ; il alla à toute aventure s'appuyer sur la balustrade, à deux pas de la jeune dame. Il voulut parler, il ne trouva rien à dire : il était tombé en quelques instants très-amoureux de cette étrangère ; or l'amour est le moins éloquent de tous les dieux. Comme il semblait étudier la révolution des planètes, la jeune dame se détacha lentement de la balustrade et rentra dans le salon, en répétant d'une voix un peu aiguë les dernières notes

des anciens qui anime si poétiquement les tableaux de la nature, cette douce et nuageuse mélancolie des Allemands qui répand un charme infini, cette richesse des imaginations anglaises qui colore tout avec tant de fraîcheur. Rivarol déplore la façon de vivre du poêle bucolique. « C'est dans la solitude qu'on approfondit la nature. Mais M. l'abbé est un petit abbé enjoué, plus fier peut-être de ses bons mots que de ses bons vers; il ne cultive la solitude que dans quelque ruelle à la mode. C'est aux champs que Virgile s'écriait : 0 ubi campi! et M. l'abbé ne s'est jamais promené dans les champs. Il n'y a donc dans le poëme des Jardins rien qui soit d'un grand maître, pas un seul beau souvenir des Géorgiques. M. l'abbé aurait dû rapporter du commerce de Virgile cette logique lumineuse qui enchaîne les pensées, les beautés, les épisodes au sujet, ce fil secret qui fait que Fesprit suit l'esprit dans sa route invisible. »

du chant de Philidor. « A quoi bon tant m' inquiéter d'elle? murmura Rivarol ; elle n'est pas venue ici pour moi ; cette musique lui rappelle quelque gentleman , quelque passion du pôle arctique tombée à l'eau dans la mer Glaciale. »

A son tour, il rentra dans le salon, où déjà on sentait un grand vide. «Voyons, monsieur de Rivarol, dit Mme de Coigny , vous qui faites si bien la gazette de notre temps, racontez-nous de quoi il est question au théâtre et au ministère , à l'Académie et à Versailles. — A l'Académie , dit Rivarol, on a entendu Chamfort, qui a parlé comme un livre. C'est dommage; j'espérais mieux de Chamfort à l'Académie; mais ce n'est qu'une branche de muguet entée sur des pavots. — Mais, dit Mme de Montmorin,' M. de Chamfort a écrit Y Éloge de Molière. — V Éloge de Molière! quelle. pédanterie ! Moi, madame , j'ai pris la plume pour écrire celui de Corneille et celui de Racine ; et, comme je suis un homme de beaucoup d'esprit , j'ai fini par les réduire à ces mots : L'un s'appelait Jean Racine , et Vautre Pierre Corneille. — Cette pauvre Académie ! dit l'abbé de Rastignac , il ne manquait plus que Chamfort à sa gloire, elle qui n'a songé ni à Rousseau ni à Diderot. — Rousseau et Diderot ! s'écria Rivarol avec feu ; ils eussent troublé le silence des morts : car ceux-là ont des cris et des gestes dans leur style; ils n'écrivent point, ils sont toujours à la tribune, à l'encontre de bien des gens qui ont l'air d'écrire en parlant. — S'il y avait une académie de beaux parleurs , monsieur de Rivarol en serait le président, » dit l'abbé de Balivière. Rivarol s'inclina, « Monsieur l'abbé de Balivière est comme ces gens qui sont toujours près d'éternuer; il est toujours près d'avoir de l'esprit.» L'abbé , croyant entendre un mot flatteur, s'inclina à son tour. «Monsieur de Rivarol, j'attends une épigraphe de

BIVAROL. 257

vous pour inscrire sur mon livre de morale. — Vous voulez dire une épitaphe? » dit Rivarol avec une grâce cruelle. Cette fois, l'abbé se tint pour battu. « Mais, dit la jeune étrangère avec un accent anglais , monsieur de Rivarol ne peut manquer d'être de l'Académie française : les beaux esprits se rencontrent. — Ah ! madame , dit Rivarol, je sais bien que c'est un terrible avantage de n'avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser. — Comment, monsieur de Rivarol! qui donc est plus savant et plus spirituel que vous ? Votre conversation est un livre toujours ouvert. — A la même page , » dit Rulhière qui venait d'arriver. On annonça alors M. de Grimm. « Diable! dit l'abbé de Rastignac en s'approchant de Rivarol, il paraît que M. de Grimm a bien drapé le citoyen de Genève dans une lettre à Mme Necker. — Les petits esprits , s'écria Rivarol , triomphent des fautes des grands génies , comme les hiboux se réjouissent d'une éclipse de soleil. — Prenez garde! dit l'abbé de Rastignac, M. de Grimm a de la présence d'esprit. — Allons donc! il n'y a rien de si absent que la présence d'esprit. — Qu'y a-t-il de nouveau, monsieur de Grimm? demanda Mme la marquise de Saint-Chamont. Que dit-on à Versailles?

— Pas grand'chose, dit Grimm; le mot du roi sur l'abbé Maury. L'illustre abbéaprêché àVersailles, toutle monde le sait. — Sur quel thème? sur quelle parole de l'Évangile?

— Est-ce que cet abbé-là songe à l'Évangile? C'est un profond politique ; il a voulu donner au roi des leçons de finance et d'administration. « C'est dommage, » disait Sa Majesté en sortant de l'Église ; « si l'abbé Maury nous avait « parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout. »

Rivarol reprit la parole ; pendant près d'une demiheure il fit, avec un esprit railleur et philosophique, le récit de tout ce qui était à l'ordre du jour. Mme de Coigny lui ayant fait un signe, il alla à elle : « Vous ne sa-

vez pas, monsieur de Rivarol ? cette charmante milady que vous voyez là-bas est très-émerveillée de votre personne ; elle vient de venir me demander votre demeure , je ne sais pourquoi : prenez garde à vous! les Anglaises ont des caprices ; rappelez-vous Crébillon. — J'y prendrai garde, » dit Ravarol tout pensif.

Il poursuivit bientôt tout haut sa gazette : a Ce qu'il y a de plus nouveau, c'est une petite histoire romanesque.» En disant ces mots, Rivarol attachait son regard amoureux sur la jolie Anglaise. Il reprit ainsi : « C'était dans un des trois ou quatre beaux salons à la mode , dont la maîtresse est plus une reine qu'une marquise. Il y avait des gens aimables en grand nombre ; on y remarquait surtout un beau coureur d'aventures très-recherché pour son esprit, disaient les femmes. Ce Soir-là il fut beaucoup moins brillant que d'habitude ; à peine s'il trouva quatre beaux mots en l'espace de deux heures. D'où venait cette triste métamorphose? Il était amoureux. Il avait entrevu près d'une fenêtre une beauté étrangère des plus attrayantes. Il alla vers elle dans l'embrasure de la fenêtre, espérant lui parler à son gré. Mais le moyen de parler quand on est amoureux, surtout quand l'amour vient de nous surprendre ! Cependant la belle étrangère daigna lever sur lui ses grands yeux bleu d'outre-mer. Le lendemain, vers midi, comme il se promenait dans son cabinet pour mieux songer à tout le charme de ces beaux yeux, on sonne à la porte. Le valet était sorti, il va ouvrir. Que voit-il sur l'escalier? les beaux yeux d'outremer. La dame était Anglaise et romanesque; elle avait trouvé notre homme à son gré ; elle était libre par le veuvage ; elle venait offrir sa liberté, son cœur, sa main et ses revenus. « Moyennant quoi? demanda l'amoureux. « — Moyennant le mariage, répondit la dame. — Permette tez-moi de tomber à vos pieds en vous baisant les mains.

« — A une condition : la plus belle femme du monde ne a peut donner que ce qu'elle a; or,. quand elle n'a plus au « cœur que de l'ennui, elle donne de l'ennui. Si ce malce heur m'arrive, jurez-moi que nous nous quitterons pour « jamais au premier quart d'heure. — Je vous le jure. » Un baiser couronna le serment. Sous peu de jours ils seront mariés. Maintenant, daignez me dire, mesdames, ce que vous pensez d'un pareil mariage : ces époux-là s'aimeront-ils ? »

Chacun donna son opinion, excepté milady.

Le lendemain, vers midi, on sonna à la porte de Rivaroi. Comme il n'avait plus son valet, il alla ouvrir luimême, croyant avoir reconnu les pas de sa sœur. Il ne fut pas peu surpris de revoir sa belle Anglaise de la veille, ce Ce n'était donc pas un conte ? » dit-il en s'inclinant. Milady passa sans cérémonie dans l'antichambre. « Non, monsieur, dit-elle, non, ce n'est pas un conte. — Madame, je n'espérais pas tant de bonheur ; c'est le ciel qui m'a inspiré. » Kivarol prit doucement la main de milady pour la conduire, Milady se laissa conduire en souriant, ce Vous ne savez pas qui je suis, je vais vous le dire en un mot. Après deux ans de mariage, je suis devenue veuve d'un pauvre baronnet du pays de Galles, qui a fait une petite brèche à ma fortune.... — Et à votre cœur, dit Rivarol. — Ces brèches-là ne sont pas irréparables. — i Mais, reprit Rivarol, il fait bien froid dans ce salon ; si nous passions dans la chambre à coucher ? » Milady leva la tête avec dignité pour ne pas être obligée de répondre. « Que votre volonté soit faite en tout point, milady; je m'engage dès à présent à toujours être de votre avis. — Ma fortune est mince. — Moi, je n'ai rien; je vis au jour le jour, mais en grand seigneur; il est vrai de dire que je dîne toujours en ville. Mais vivre avec vous, c'est déjà vivre d'ambroisie : nous y joindrons

un plat de lentilles. — Vous avez mieux que de la fortune, vous avez le génie de l'esprit : c'est presque un trône aujourd'hui. — Oui, un trône dont chaque degré est un casse-cou. »

Trois semaines après , Rivarol épousa étourdiment cette milady romanesque * . C'était une espèce de femme savante qui venait de Londres, où elle avait eu des succès pour sa figure. C'était une Anglaise née dans les Vosges. Rivarol l'appela toujours milady, pour cacher dans le monde qu'il avait été trompé ; car, à peine marié, il découvrit que milady était une aventurière qui l'avait pris au mot, n'ayant plus grand' chose à faire. A force d'intrigues, elle s'était fait admettre aux soirées de Mme de Coigny. Rivarol lui-même ne parvint jamais à savoir son origine et ses aventures; ce qu'il sut très-bien, sans trop attendre, c'est que la petite fortune dont elle avait parlé se réduisait à zéro. Entre Rivarol et milady, le premier quart d'heure d'ennui sonna bientôt. Il n'y eut même pas de lune de miel ; la lune rousse étendit son croissant de mauvais augure sur cet hymen malencontreux. Dans une lettre datée des premiers jours, Rivarol écrit à M. de Lauraguais : « Je m'étais avisé de médire de l'amour ; il m'a envoyé l'hymen pour se venger. »

Il disait à ses amis : « Je ne suis ni Jupiter ni Socrate, et j'ai trouvé dans ma maison Junon et Xantippe. »

Avec milady, la mauvaise fortune était venue chez Rivarol. Il n'avait jamais eu d'argent que par hasard, grâce au jeu, à l'amour et à l'amitié. Il avait toujours vécu aux dépens de son prochain. Il avait vécu fastueusement chez Mme de Polignac , chez M, de Buffon, chez

* Il épousa la fille d'un maître de langue anglaise : elle lui apporta en dot la grammaire de son père ; mais elle ne s'en tint pas là : il se trouva qu'elle descendait de la maison de Saxe, comme son mari descendait de la maison de Savoie. — Chamfùrt. —

le duc de Guiche, chez Mme de Coigny , chez le duc de Brancas. Dans les plus beaux hôtels et les plus beaux châteaux, c'était à qui fêterait cet homme singulier, qui payait sa bienvenue avec la menue monnaie de son esprit. Tous ses puissants amis se trouvaient trop bien payés; car ce n'était plus là un de ces parasites vulgaires versant la louange à longs traits. Rivarol avait toujours de franches allures ; il ne flattait personne ; il se posait en grand seigneur en face d'un grand seigneur ; il ne reculait jamais devant la vérité, quelque amère qu'elle fût. Or, comment allait-il vivre, maintenant qu'il n'était plus seul ? Le bruit de son mariage lui devint fâcheux ; on le plaignit, on le rechercha moins. 11 essaya de se créer un intérieur où le travail le consolerait ; mais il était si paresseux, et sa femme était si savante !

Après quelques tempêtes conjugales , Rivarol reprit peu à peu son train de vie ; il se remit à courir le monde sans souci de sa femme. Milady, de plus en plus irritée, tomba malade ; elle fut même en danger de mort. Rivarol demeura insensible, disant à tout le monde qu'une femme acariâtre ne mourait qu'à quatre-vingts ans. Il abandonna son logis pour suivre Manette , une autre aventurière d'un abord facile, dont il fit sans façon sa maîtresse. Mais un beau jour il lut dans un journal que l'Académie française venait de décerner le prix de vertu à la servante de M. de Rivarol, pour avoir nourri et soigné Mme de Rivarol, abandonnée par son mari. Il y avait là de quoi frapper un homme au cœur, mais Rivarol était un homme d'esprit.

Il fonda un autre intérieur avec Manette, dont le babil rieur et l'entrain léger le charmaient à certaines heures. Cet autre intérieur n'était pas exempt d'orages. Manette avait beaucoup voyagé ; elle avait laissé des traces de son pied léger en. Italie et en Angleterre. Femme qui voyage

laisse voyager son cœur. Rivarol était volage, mais jaloux ; il lui arriva plus d'une fois, selon Garât, de prendre aux cheveux sa douce amie et de la vouloir bien tendrement jeter par la fenêtre ; mais il se ravisait à temps. Manette était tout simplement une aimable copie de Manon Lescaut, venue de sa province ignorante et pauvre, mais jolie et perverse. Elle avait de l'esprit, mais surtout l'esprit de l'amour; d'ailleurs, elle avait été à l'école de Sophie Arnould. Ne puis- je pas reproduire cette charmante épître à Manette?

0 Manette , pour qui tout livre est lettre close , Et qui de tous les miens ne lirez pas deux mots; Qui, loin de distinguer les vers d'avec la prose , Ne vous informez pas si les biens ou les maux

Ont l'encre et le papier pour cause , S'il est d'autres lauriers ou bien d'autres pavots

Que ceux qu'un jardinier arrose, Et qui ne connaissez de plumes qu'aux oiseaux ; Vous qui m'offrez souvent l'aide de vos ciseaux Dans les difficultés que l'étude m'oppose , Ou quelques bouts de fil pour coudre mes propos, Ah! conservez-moi bien tous ces jolis zéros

Dont votre tête se compose.

Si jamais quelqu'un vous instruit ,

Tout mon bonheur sera détruit ,

Sans que vous y gagniez grand'chose.

Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit ,

Et de l'esprit comme une rose.

Dans son grand Discours sur l'universalité de la langue française, Rivarol se montra un grammairien très-profond. Malgré la jalousie des journalistes écrivant contre le journaliste parlant, ce ne fut qu'un cri d'admiration dans toutes les gazettes ; il y eut pourtant encore, comme toujours, des critiques violentes, ainsi celle de Garât. Ce Discours est un monument précieux pour notre langue ;

R1VARÔL. 263

c'est l'œuvre d'un esprit sage, raisonnable, original, qui rejette avec dédain la vieille friperie des lieux communs de rhétorique ou de philosophie. Il effleure l'histoire des langues sans trop s'arrêter aux in-folio, comme Vossius, Bochart, Brigant, Gebelin, qui écrivaient pour n'être lus de personne. Les savants et les hommes frivoles peuvent suivre Rivarol du même pas ; c'est mieux qu'avec le fil d'Ariane qu'il nous guide dans le labyrinthe, c'est avec son esprit hardi et lumineux.

Il avait fini par prendre beaucoup d'attrait à l'étude philosophique des langues. On sait que Leibnitz voulait qu'on divisât les peuples du globe selon les langues ; il voulait même qu'on fît une carte à la façon des géographes. Rivarol, trouvant l'idée ingénieuse, disait qu'il entreprendrait la carte de Leibnitz, si on voulait le mettre en prison dans un paradis de Mahomet, sans femmes, en lui assurant la vie d'un patriarche. Même dans un paradis de Mahomet, Rivarol n'eût pu se résigner aux grincements laborieux de la plume : il eût plutôt parlé tout seul. Une telle paresse est à déplorer, quand on songe que cet esprit, ardent à tout dire et à bien dire, avait un horizon très-étendu dans les régions philosophiques. Un peu de bonne volonté, la plume à la main, il fût peutêtre, qui le sait, arrivé à la connaissance de la langue primitive et à l'arbre généalogique de tous les dialectes secondaires qu'on parle sur le globe. Que n'eût-il pas laissé en outre dans tous les genres? car ce n'était que par caprice qu'il avait voulu briller en linguistique : il était, avant tout, poëte et philosophe; il parlait politique en grand homme d'Ëtat. Pour peindre d'un seul trait combien on estimait son esprit, je rappellerai ce mot du duc de Brancas, à qui on proposait de souscrire à une nouvelle édition de V Encyclopédie : « V Encyclopédie! à quoi bon, quand Rivarol vient chez moi? »

Malgré ses écrits sérieux sur la langue, la morale et la politique, Rivarol n'abdiquait point le sceptre de l'esprit léger; il répandait toujours à pleines mains ses pluies d'étincelles ; il poursuivait sans cesse ses amis et ses ennemis de ses vives satires. Un jour, au Palais- Royal, il voit passer devant lui Florian avec un manuscrit sortant à moitié de la poche de son habit. « Ah ! monsieur de Florian, lui cria-t-il, avec son sourire moqueur, si on ne vous connaissait pas, comme on vous volerait ! » Vers le même temps, il dînait chez Mme de Polignac, où on s'attendait à son esprit : il dit une lourde bêtise pour voir la mine des convives. Tout le monde se récria : « C'est cela, je ne puis pas dire une bêtise sans qu'on crie au voleur. »

Durant quelques années encore, Rivarol fut toujours le plus redoutable pamphlétaire, soit qu'il écrivît, soit qu'il parlât. Son père étant mort, il appela près de lui un frère et deux de ses sœurs, leur donna des titres, selon sa coutume, dépensa son dernier écu à leur toilette, les produisit dans le beau monde, où elles trouvèrent, sans trop attendre, des demandeurs en mariage. Rivarol avait bien compté là-dessus. Le frère lui-même fit très-bien son chemin : il devint maréchal de camp. Rivarol disait de lui : « Il serait l'homme d'esprit d'une autre famille ; c'est le sot de la nôtre. »

Aux approches de la Révolution, il aurait eu beau jeu à se faire le pamphlétaire du peuple; il dédaigna, écrit un biographe, la politique de la borne et du cabaret ; il prit la défense de tous ces grands seigneurs aveugles qui avaient été ses compagnons de plaisirs"". Il faut dire que

* Les grands seigneurs ne croyaient pas au blason de Rivarol, non plus que les gens de lettres. Rivarol avait le bon esprit de ne pas s'offenser des quolibets qu'on y inscrivait. On n'a pas oublié le mot du duc de Créqui. A la Révolution, Rivarol s'écriait dans un

déjà M. de Maurepas l'avait royalement payé à tant la parole et à tant la ligne; il faut dire que la reine Marie- Antoinette, qui cherchait des armes et des discours pour soutenir le trône chancelant, avait appelé Rivarol à Versailles. Aussi, à son retour du palais, Rivarol, sans perdre de temps, écrivait contre Mirabeau et tonnait avec violence contre « cette égalité chimérique que des têtes exaltées voulaient établir dans la plus belle contrée de l'Europe. En berçant le peuple des rêves de l'âge d'or, vous lui rivez des chaînes plus dures pour l'avenir; vous lui donnez l'ardeur du lion sans l'armer de sa force. L'Egalité absolue parmi les hommes sera toujours le mystère des philosophes. Du moins l'Eglise édifiait sans cesse ; mais les maximes des novateurs ne tendent qu'à détruire : elles ruineront les riches sans enrichir les pauvres. Au lieu de l'égalité des biens , nous n'aurons bientôt que l'égalité des misères. » Pour peindre Mirabeau d'un seul mot, il disait : « Ce Mirabeau est capable de tout pour de l'argent, même d'une bonne action. »

Le duc d'Orléans lui dépêcha le duc de Biron pour le gagner à sa cause : il refusa. Le roi lui-même eut recours à Rivarol. Un matin, on lui annonça M. de Malesherbes. Rivarol se leva avec respect, « Je viens, dit l'ex-ministre, de la part du roi, vous proposer un rendez-vous avec Sa Majesté pour ce soir, à neuf heures. Le roi, plein d'estime pour vos talents, a cru, dans les circonstances difficiles où l'Etat se trouve, pouvoir les réclamer. — Monsieur, lui répondit Rivarol, le roi n'a peut-être déjà eu que trop de conseils; je n'en ai qu'un seul à lui donsalon : « Nous avons perdu nos droits! » M. de Créqui disait à voix basse : « Nous avons...,— Eh bien! reprit Rivarol, qu'est-ce que vous trouvez de singulier dans ce mot? — C'est votre pluriel que je trouve singulier. »

ner : s'il veut régner, il est temps qu'il fasse le roi; sans cela, plus de roi.

On le voit , Rivarol gardait son franc-parler ; il ne se croyait obligé envers personne, même envers le roi. Il fut exact au rendez-vous. « Sire, dit-il à ce roi qui ne savait qu'écouter, pardonnez-moi si j'ose dire la vérité. » Et après ce préambule Rivarol regarda autour de lui, comme si devant le trône de Louis XVI la vérité eût été mal à Taise. « L'État est appauvri, sire, c'est là son côté faible. M. Necker est un charlatan ; son compte rendu est un trébuchet où la conliance se laisse prendre sans qu'il en résulte rien pour le bien de l'État. Les notables sont convoqués ; voilà bien des zéros pour une simple soustraction à faire. Songez-y bien , sire ; lorsqu'on veut empêcher les horreurs d'une révolution , il faut la vouloir et la faire soi-même. Les parlements et les philosophes ont commencé le mal , les parlements surtout ; ils formaient, par esprit de corps, un faisceau d'égoïsme qui contrariait presque toujours la puissance royale. Si j'avais été roi de France, je n'aurais pas exilé ces membres du parlement , mais je les aurais fait conduire à Charenton , où on les aurait traités comme des esprits aliénés. Il vaut mieux, lorsqu'on est condamné à commander à un grand peuple, commettre une injustice apparente que de voir briser dans ses mains le sceptre du pouvoir : la faiblesse est pire pour les rois qu'une tyrannie qui maintient l'ordre. Pour vous, sire, il en est temps encore : faites le roi. »

Le roi ne comprit pas un mot à ces paroles ; il congédia Rivarol et déclara qu'il aviserait. Rivarol, de plus en plus lancé dans l'arène , devint de plus en plus ardent au combat ; il déchaîna toute sa colère et tout son esprit sur la faction d'Orléans. Il fut bientôt averti qu'au club des Cordeliers on parlait beaucoup de le mettre à

la lanterne. Il ne voulut pas braver le danger : il partit sans mot dire pour le château de Manicamp , où son vieil ami , le comte de Lauraguais , s'était déjà réfugié. C'était une solitude bruyante, pleine de laquais et d'équipages. De là Rivarol continua ses pamphlets : les Actes des Apôtres, avec Ghampcenetz ; sa Théorie des Corps politiques et son Journal national. C'est aussi de ce temps qu'est datée son histoire du général La Fayette , qu'il nomme le général Morphée. Le célèbre Burke , lisant un peu plus tard toute cette politique de Rivarol , s'écriait avec enthousiasme qu'on la mettrait un jour à côté des Annales de Tacite*.

Cependant Rivarol , craignant d'être découvert par les sans-culottes de l'inquisition révolutionnaire , résolut de s'expatrier comme tant d'autres. Il rappela Manette à lui et partit pour la Flandre en sa joyeuse compagnie. A Bruxelles il écrivit encore pour la défense du roi, qu'on venait d'emprisonner. De Bruxelles il alla à Londres, où il laissa Manette ; de Londres à Hambourg, où il prit pied pour quelques années. Il y fut très-recherché des voyageurs , des émigrés et du petit nombre de savants qui se trouvaient là par hasard. Il y travailla un peu au Spectateur du Nord, mais, comme toujours, avec

* Le baron de Théis, qui a vu souvent Rivarol en 1791 , à Manicamp, a bien voulu me noter ses souvenirs. M. de Théis a encore très-présente à la mémoire toute la physionomie de Rivarol : « ]1 était grand et beau, avait les traits heureux, un regard d'aigle, une bouche fine et gaie, de nobles façons, et, pour couronner cela, une belle chevelure brune ; c'était l'homme le mieux coiffé de son temps. » M. de Théis a vu à Manicamp une belle femme qui était venue en secret pour Rivarol; il n'a pu découvrir si c'était Mme de Rivarol. Rivarol aimait le mystère en tout : il n'ouvrait à personne le grand livre de sa vie privée; il avait raison en ceci, car c'était un des livres scandaleux de cette époque fertile en scandales. M. de Théis a vu aussi le fils de Rivarol, qui s'appelait Raphaël, et qui était beau comme Rapaël avait dû l'être à dix ans. Le iils de RLvarol est mort au service de Danemark.

parcimonie. Les quelques lignes qui suivent vous donneront une juste idée de cette volupté du far mente qu'avait Rivarol : « Paresseux à l'excès, Rivarol avait déjà passé le terme où son Dictionnaire devait être achevé , qu'il n'avait pas fait encore un article de ce dictionnaire. Fauch , imprimeur de Hambourg , l'attire chez lui , l'y loge , l'y enferme, met des sentinelles à sa porte, et la défend aux écouteurs dont Rivarol aimait à s'entourer ; en un mot, il le força d'écrire. Rivarol, prisonnier, fournit lentement , mais fournit enfin aux ouvriers de Fauch trois ou quatre pages chaque jour, en faisant l'appel de beaucoup de pensées éparses dans son portefeuille , ou plutôt dans de petits sacs étiquetés où il avait coutume de les jeter. Voilà comment Rivarol accoucha , au bout de trois mois , de son discours préliminaire.

Je reproduis encore la fin d'une lettre de Rivarol sur sa paresse à Hambourg. « Ma paresse a beau me faire valoir ses anciens privilèges , je la traite comme une vieille connaissance ; je travaille le plus que je peux , mais jamais autant que je voudrais. Un tarentule qu'on nomme Fauch, aussi avide d'une page de texte qu'un chien de chasse Test de la curée , est continuellement à ma piste. Mon ami], il faut faire son sillon d'angoisse dans ce bas monde pour avoir des droits dans l'autre. J'ai , je pense , assez bien creusé le mien". >»

* Une des sœurs de Rivarol, mariée par lui au baron d'Angel, fut la maîtresse de Dumouriez Elle avait suivi ce général dans son exil pour partager en amante fidèle sa mauvaise fortune. Elle écrivait souvent à son frère : « Tirez donc Dumouriez de son tombeau; par ce qu'il a fait on doit juger de ce qu'il fera encore, » répétait- elle sans cesse. Rivarol, importuné, répondit à sa sœur : « L'opinion a tué Dumouriez lorsqu'il a quitté la France. Dites -lui donc en ami de faire le mort; c'est le seul rôle qu'il lui convienne de jouer : plus il écrira qu'il vit, plus on s'obstinera à le croire mort. »

De Hambourg , Rivarol arriva à Berlin , où il résolut de vivre jusqu'à la fin de ce qu'il appelait les saturnales de la liberté française. Il fut accueilli par le roi de Prusse mieux que ne l'eût été un Condé ou un Montmorency. Il trouva à Berlin , comme à Paris , un brillant auditoire pour l'entendre parler politique ou belleslettres ; il trouva même des amis , ce qui ne lui était pas arrivé à Paris. Il se réconcilia avec Delille et quelques autres exilés, qu'il avait naguère mordus au vif dans ses satires. Mais sa plus belle amitié à Berlin fut celle de la princesse Olgorouska, qui aimait les sciences, les savants et les poètes. Manette avait consolé de Mme de Rivarol , la princesse consola de Manette. Ainsi va le cœur.

Il fut mortellement atteint le 5 avril 1801, les uns disent d'une fièvre pernicieuse , les autres d'une fluxion de poitrine. Il ne fut malade que pendant sept jours. Tout ce qu'il y avait d'illustre à Berlin, à la cour et à la ville , lui témoigna de l'amitié et du dévouement. Il tint bon jusqu'au dernier moment. Il mourut comme un philosophe antique , entouré de fleurs et d'amis , pénétré de l'immortalité de l'âme, ne perdant jamais sa sérénité, s'accoutumant à mourir , ayant un parterre de roses en perspective ; enfin , expirant après ces mots solennels : « Mes amis , voilà la grande ombre qui s'avance ; ces roses vont se changer en pavots : il est temps de contempler l'éternité. » Sur le soir il eut un instant de délire ; il demanda des figues attiques et du nectar. La princesse lui voulut prendre la main : il était mort.

Rivarol est mort jeune , ne laissant après lui que 1rs fragments dispersés çà et là d'une œuvre éclatante. Ses idées ont fait leur chemin ; son style , tour à tour pompeux , énergique, original , ne fuyant pas assez les jeux de la phrase et le cliquetis du mot , est le style de la

grande école. Mais ce qui vivra surtout de cet homme , qui n'a fait que montrer ses forces , c'est son esprit , c'est le souvenir de son éloquence mordante et enjouée ; en un mot , Rivarol vivra dans l'histoire politique et littéraire, parce qu'il a été le plus beau parleur du xvme siècle.

Voici quelques miettes tombées de la table de ce beau parleur :

*¥ Il faut dépouiller le vieil homme en poésie.

*M Les journalistes qui écrivent pesamment sur les poésies légères de Voltaire, sont comme les commis de nos douanes qui impriment leurs plombs sur les gazes légères d'Italie.

/^ Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe.

S¥ Un peuple sans territoire et sans religion, périrait comme Àntée, suspendu entre le ciel et la terre.

M*¥ Les droits sont des propriétés appuyées sur la puissance. Si la puissance tombe, les droits tombent aussi.

%* L'homme solitaire ne peut figurer que dans l'histoire naturelle; encore y sera-t-il toujours un phénomène^

*¥ Le génie , en politique, consiste non à créer, mais à conserver; non à changer, mais à fixer; il consiste enfin à suppléer aux vérités par des maximes : car ce n'est pas la meilleure loi , mais la plus fixe, qui est la bonne.

/^ Les anciens, ayant donné des passions à leurs dieux, imaginèrent le destin, qui était irrévocable, inexorable, impassible, afin que l'univers, ayant une base fixe, ne fût pas bouleversé par les passions des dieux. Jupiter consultait le livre du destin et l'opposait également aux prières des hommes, aux intrigues des dieux et à ses propres penchants, en faveur des uns et des autres.

/^ L'amitié entre le monarque et le sujet doit toujours trembler, comme cette nymphe de la Fable, que Jupiter ne s'oublie un jour , et ne lui apparaisse environné de foudres et d'éclairs.

* L'or est le souverain des souverains.

/^ Le centre du corps politique peut être de papier, mais il faut toujours que les extrémités soient d'or. Si les extrémités se changent en papier, la circulation s'arrête et le corps politique expire.

*ê II en est de la personnne des rois comme des statues des dieux : les premiers coups portent sur le dieu même, les derniers ne tombent plus que sur un marbre défiguré.

^% Il n'y a que les gens de lettres qui aient une reconnaissance bruyante qui se mêle à l'éclat du trône.

#% L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.

/^ Les souverains ne doivent jamais oublier que les écrivains peuvent recruter parmi les soldats, et qu'un général ne peut jamais recruter que parmi des lecteurs.

+% Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance.

¥*¥ Voltaire a dit : « Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres; » ses successeurs ont dit au peuple « que plus il serait libre , plus il serait éclairé ; » ce qui a tout perdu.

,% La philosophie étant le fruit d'une longue méditation et le résultat de la vie entière , ne peut et ne doit jamais être présentée au peuple, qui est toujours au début de la vie.

*¥ La révolution est sortie tout à coup des livres des philosophes comme une doctrine armée.

• ^% Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation !

#% Il n'est point de siècles de lumière pour la populace : elle n'est ni française, ni anglaise, ni espagnole. La populace est, toujours et en tout pays, la même : toujours cannibale , toujours anthropophage.

*¥ Il y a eu des présages de la révolution pour toutes les classes et toutes les conditions. La cour s'en aperçut à la tournure des Noailles; l'Académie et la police, aux nouvelles des Rulhières; le petit peuple, aux propos des gardes françaises; les filles, aux lazzis insolents du sieur Dugazon; les clubs et les cafés, à la lecture du Journal de Paris.

*¥ Les vices de la cour ont commencé la révolution; les vices du peuple l'achèveront.

*¥ Le peuple ne goûte de la liberté, comme de liqueurs violentes, que pour s'enivrer et devenir furieux.

*% 11 faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison ; on ne tire pas des coups de fusil aux idées.

*+ Quand Neptune veut calmer les tempêtes, ce n'est pas aux flots, mais aux vents qu'il s'adresse.

'*+ Les coalisés ont toujours été en arrière d'une année, d'une armée et d'une idée.

*^ Un peu de philosophie écarte de la religion , et beaucoup y ramène.

*+ La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les renvoie dans les bois : c'est le dissolvant de la société.

Voltaire , Chamfort et Rivarol , c'est toute la partition de l'esprit français au xvme siècle ; c'est le trio le plus sonore et le plus éclatant.

Chamfort et Rivarol doivent n'être désormais imprimés qu'en un seul volume ; mais , parce qu'ils n'ont pas changé leur louis d'or à la vive effigie contre une poignée de menue monnaie, en sont-ils moins riches? Parce qu'ils n'ont pas mis d'eau dans leur vin , est-ce que leur coupe , ciselée avec l'art le plus fin , contient moins d'ivresse que le tonneau du buveur du coin ?

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