V. — HOMMES D'ETAT ET ORATEURS
Sans remonter trop loin dans les annales du pays, et sans rappeler des personnages dont l'histoire, malgré les travaux de DomLobineau est peu connue, on peut commencer la série des hommes politiques du département par Pierre Landais.
Pierre Landais, fils d'un petit tailleur de Vitré, d'abord trésorier du duc de Bretagne François II, en devint, depuis 1471, le principal ministre, se signala par sa capacité, son énergie et ses démêlés avec les. nobles de Bretagne, et finit par être pendu à Nantes, en 1483. On a voulu, mais à tort, en l'aire comme une sorte de Richelieu breton.
Si la présence d'un Parlement à Rennes avait donné beaucoup de faveur aux études juridiques, elle avait également encouragé l'éloquence judiciaire. Il y eut au xvni e siècle un grand, nombre d'avocats et de magistrats diserts, parmi lesquels il faut signaler surtout Gerbier, né à Rennes (1725-1788) qui plaida à Paris avec un grand succès, et La Chalotais procureur général au Parlement de Rennes.
Mais l'éloquence politique ne pouvait trouver place que dans les assemblées délibérantes. Les Etats de
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Bretagne n'étaient pas assez libres pour la faire naître. C'est la Révolution qui lui donna carrière.
Aux assemblées de la Révolution, le département fournit des orateurs comme l'avocat Le Chapelier (1754-1794) qui fut président de l'Assemblée constituante après Bailly; le cardinal Boisgelin dk Caucé archevêque d'Aix, né à Rennes en 1732, d'une vieille famille de Bretagne; Bigot de Bréameau (1750-1825), né à Redon, avocat, député à la Législative, conseiller d'Etat et ministre de l'Empire; enfin et surtout l'illustre et noble Lanjutnais, qui ne fut pas seulement un savant professeur de droit, un orateur politique éloquent, mais qui, dans les temps les plus difficiles, déploya la plus rare énergie,
Jean-Ucnis Lanjuinais (1753-1827), était né à Rennes, d'un avocat au parlement, qui prit grand soin de son éducation. Voué lui-même au barreau.il était docteur à dix-huit ans. et, dès 1775, il était chargé de l'enseignement du droit canonique à l'école de droit de Rennes.
II salua l'avènement de la Révolution comme celui d'un régime qui devait asseoir la France nouvelle sur des principes de droit politique et d'égalité sociale, conformes à ses aspirations de citoyen et à ses théories de légiste.
Député à l'Assemblée constituante, il fonda avec Le Chapelier et d'autres députés de la région, le club breton qui, transporté de Versailles à Paris dans l'ancien couvent des Jacobins, devint la Société des Amis de la Constitution, et laissa la place au fameux club des Jacobins.
Religieux, mais attaché aux vieilles doctrines
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gallicanes que venait de défendre le Parlement de Rennes, dans sa lutte contre les jésuites, Lanjuinais prit une grande part à l'organisation et à ce qu'on appela la constitution civile du clergé. Après la législature il revint à sa chaire de droit.
Député à la Convention nationale, ce professeur s'y lit remarquer par une énergie que rien ne devait abattre; il commença par s'opposer aux mesures violentes en refusant de voter la mort de Louis XVI; puis, il repoussa le projet d'un tribunal révolutionnaire; enlin, il défendit la Gironde dans sa lutte contre la Montagne.
Il parla dans les séances agitées du 27 et du 28 mai 1793. Il parla le 31 mai. Dans la terrible séance du 2 juin, il parla encore, sous une tempête de clameurs, et se cramponna à la tribune. « Veux-tu descendre ou je t'assomme! » lui cria de sa place l'ancien boucher Legendre. «. Fais d'abord décréter que je suis un bœuf, » ripostaLanjuinais. Puis, comme les invectives redoublaient : « Sous l'antiquité, secria-t-il, les prêtres ornaient la victime de Heurs et de bandelettes, mais ils ne l'insultaient pas ! »
Malgré ses efforts, la Montagne triompha. Décrété d'arrestation avec les Girondins, Lanjuinais parvint à s'échapper de Paris; mis hors la loi, le 28 juillet, il resta dix mois caché dans sa maison de Rennes et déjoua toutes les recherches, grâce au dévouement de sa femme et de sa domestique Lucie Poirier. Après le 9 thermidor, il revint dans l'Assemblée dont il fut élu président.
Il fut ensuite membre du Conseil des Anciens, sous le Directoire; sénateur, sous le Consulat. Comte de l'Empire eu 1808, il prit pour devise : Dieu et les lois.
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La même année, il fut reçu à l'Académie des inscription et belles-lettres. En 1814, il vota pour la déchéance de Napoléon. En 1815, après Waterloo, il se prononça avec la môme sévérité contre l'Iiomme dont le retour néfaste avait soulevé toute l'Europe et livré la France à une nouvelle invasion.
Membre de la Chambre des Pairs sous la Restauration, il y défendit les lois libérales tout en continuant ses travaux de droit, de linguistique et d'histoire.
Il mourut le 13 janvier 1827. laissant la mémoire d'un des meilleurs citoyens qui aient honoré nos assemblées politiques.
Corl>ièrcM.l"G7-1853).
L'exemple môme dans les faits qui semblent ou qui sont contraires au bien et à l'idéal, a une importance indéniable pour former le caractère. C'est ainsi que nous voyons le caractère des parents se reproduire dans leurs enfants, et les exemples d'affection, de discipline, de travail et d'empire sur soimême qu'ils leur donnent chaque jour vivre et agir encore même dans l'âge mûr. Mais à coté de l'exemple bon, il y a aussi l'exemple mauvais, si l'on peut dire, qui fait que l'enfant est imbu de l'idée qu'il ne faut pas faire ce qu'il voit et qu'il y a certaines actions, certaines vies entières dont la relation inspire, malgré leur éclat passager, leur renommée particulière, un véritable sentiment de répulsion, d'antipathie. Tel le comte Jacques de Corbière, né à Amanlis en 1707, mort en 1853.
Ce n'était qu'un assez obscur avocat, mais il avait épousé la veuve du constituant Le Chapelier, et par
ce mariage, acquis quelque considération parmi ses compatriotes. Aussi fut-il nommé député on 1815. Alors il fut un des ultra-royalistes les plus véhéments de cette Chambre introuvable dont les membres furent, suivant une expression vulgaire mais de
circonstance, plus royalistes que le roi, votant toutes les mesures rétrogrades, toutes les lois réactionnaires, et tentant, vain effort de pygmées contre une œuvre de géants, de détruire l'indestructible Révolution de 1789 !
Tout était oublié pour lui, d'un côté la patrie
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sauvée d'abord et de l'autre la royauté revenue ensuite dans les fourgons de l'étranger.
Un instant, il parut reconnaître son erreur. L'un des chefs, avec M. de Villèle, de la contre-opposition dirigée contre M. Decazes, il se prononça en faveur de la liberté de la presse, ainsi qu'en faveur de la liberté du jury.
Hélas! Ce fut encore avec plus de violence qu'il revint à ses anciennes idées; il appuya, en des termes d'une àpreté cruellement injuste, l'expulsion de la Chambre, comme indigne, expulsion demandée contre le conventionnel Grégoire élu en 1819 député par le département de l'Isère, dont tous les votes à la Constituante avaient eu pour but le triomphe de la démocratie et qui fut l'ardent et désintéressé champion de la constitution civile du clergé.
C'est vous dire que toutes les lois d'exception, ces lois du moment que parfois les assemblées votent en oubliant les principes généreux qui doivent toujours diriger les législateurs et les hommes, il y contribua largement.
C'était après l'assassinat du duc de Berry.
Récompensé en 1820 par le ministère de l'inslrution publique, cet homme d'Etat de recul combat un progrès pédagogique : l'enseignement mutuel. Devenu ministre de l'intérieur, il fait une guerre à outrance à la presse, cette voix qui peut se faire entendre au moins partout et parvenir jusqu'aux plus grands, jusqu'aux plus hauts pour la défense des belles et nobles idées de liberté, de défense des faibles, de propagande progressiste.
En 1827, il présida lui-même à la dissolution de la garde nationale, mais le 4 juin 1828 il était renvoyé
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du pouvoir avec M, do Villèle, et se retira poursuivi par la haine légitime du parti libéral,
Qu'importe qu'il ait reçu en dédommagement de sa chute les titres de membre du conseil privé du roi et de pair de France ; l'histoire le marque au front comme un esprit sectaire, rétrograde, qui n'avait pas compris les leçons du passé, qui n'avait pas saisi la grandeur de l'esprit moderne, qui n'avait pas eu la vision de l'Avenir. Il ne lui restait plus, en 1830, après avoir été exclu de la chambre des Pairs pour refus de serment à Louis-Philippe, que de disparaître de la vie politique et il alla mourir dans ses terres où il dut faire, sans, nul doute, plus d'une fois, devant les progrès de la liberté, un examen de conscience douloureux.
Cette existence d'homme d'Etat est un enseignement pour la jeunesse sur laquelle compte la France pour aimer cette Révolution immortelle et ses grands principes de liberté, d'égalité et de fraternité.
Leperdit (1732-1823).
Pendant les années troublées do la Révolution, un modeste citoyen de Rennes, le tailleur Leperdit montra, dans les fonctions municipales, un courage égal à celui de Lanjuinais.
C'était en 1793, sous le gouvernement de la Convention. Les villes de Bretagne, attachées à la République étaient isolées, livrées à l'indécision et au désordre, tandis que les campagnes étaient agitéespar les partisans de l'ancien régime.
La Convention avait envoyé à Nantes le représentant Carrier qui s'y était signalé par d'implacables mesures de rigueur. De Nantes, Carrier vint à Rennes
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dont l'administration était laissée à l'abandon. Il y installa un maire nouveau, etquatorze officiers municipaux, parmi lesquels Leperdit (20 septembre).
Leperdit, né en 1752, était tailleur, auprès de l'église Saint-Aubin. Il avait jusqu'alors exercé tranquillement sa profession. Dévoué aux idées de la Révolution, sa probité seule l'avait recommandé aux suffrages de ces concitoyens. Il eut, dans ses attributions administratives, les casernements et les prisons, lourde charge dans un moment où tes prisons regorgeaient de suspects. Il ne crut pas que le sort de la République dépendît de quelques prisonniers, et il ferma les yeux sur les évasions.
Carrier s'en plaignit. Il lui ordonna « de serrer de plus près les prisonniers, notamment les émigrés et les prêtres. » — «Je ne puis, fit observer Leperdit, les traiter comme des condamnés. — Ils sont hors la loi, dit Carrier. — Ils ne sont pas hors l'humanité. »
Un autre jour, Carrier lui montrait une liste de suspects plus longue que d'ordinaire. Leperdit la déchira. — « Sais-tu, lui dit Carrier, furieux, que je pourrais y ajouter ton nom? — Qui t'en empêche? »
Le représentant se fatigua de lutter contre lui. Il partit pour Nantes. « Adieu, Leperdit, lui dit-il d'un air menaçant, je retourne à Nantes, mais je reviendrai. — Eh bien, répondit l'autre, tranquillement, tu me retrouveras. »
. Leperdit devint maire à son tour. Mais il eut à triompher de grandes difficultés. Il ne fallait pas seulement maintenir l'ordre. Le pain manquait. Un jour, le peuple ameuté se porta contre l'Hôtel Je Ville, en réclamant du pain. Malgré tous les efforts tentés pour le retenir, Leperdit sort pour haranguer la
foule. H est accueilli par une grêle de pierres et blessé au front; son sang coule. Sans se départir de son calme habituel : « Mes amis, dit-il, je ne suis pas comme le Christ; je ne puis faire que ces pierres deviennent du pain. »
Devant cette héroïque simplicité la foule s'apaise. Leperdit lui fait entendre raison, et, après avoir voulu le massacrer, elle finit par l'applaudir.
Il fit ouvrir des greniers d'abondance, assura le ravitaillement. Maire en 1794, il continua sa tâche. Puis il revint à son établi de la rue Saint- Aubin, et vécut modestement, comme auparavant.
Sous l'Empire, Napoléon vint à Nantes. On lui envoya de Rennes une députation, dans laquelle figurait Leperdit. Napoléon voulut le décorer. Le tailleur s'y refusa obstinément. La conscience du devoir accompli lui suflisait.
Il vécut jusqu'en 1825. oublié des générations nouvelles. On a rendu à sa mémoire un honneur un peu tardif en élevant son buste sur une des places de la ville (1890).