VIII
de personnes pour sa défense. Mgr Dini écrit, le 2 mai 1615, à Galilée que l’avis du prince Cesi et le sien sont de ne pas montrer cette lettre apologétique à certains péripatéticiens, qu’elle ne pourrait qu’irriter. 11 ajoute que ces péripatéticiens s’imaginent que Copernic lui-même n’a proposé son système que comme une hypothèse commode, mais sans réalité, et qu’il vaut mieux les laisser dans cette illusion.
Galilée ne l’entendait pas ainsi : dans ses lettres du IG février et du 23 mars 1615 à Mgr Dini1, il déclare que pour lui, comme pour Copernic, le double mouvement de la terre est l’objet d’une doctrine sérieuse, et non d’une hypothèse considérée comme fausse ou comme indifférente. Il
ajoute qu’il aurait voulu pouvoir rester dans son rôle de savant et n’être pas contraint de défendre son système astronomique contre des objections théologiques : il dit2 qu’il applaudit cà l’opinion de ceux qui veulent qu’on laisse aux théologiens le soin de chercher à concilier la Bible avec les vérités de la physique et de l’astronomie; mais il montre qu’on l’a forcé à se défendre sur ce terrain. Du reste, il dit à Mgr Dini que sa lettre au P. Castelli n’a pas été destinée à la publicité, et qu’il regrette que le P. Castelli en ait laissé prendre des copies. Plus tard, dans son Dialogue astronomique , publié en 1632 et pour lequel il fut condamné, il ne met pas un mot de théologie ni d’interprétation de l’Écriture sainte; mais il y proteste contre l’abus qu’on fait des textes sacrés, en les mêlant à des attaques ridicules contre le système de Copernic3. Dans une lettre du 15 janvier 1633 à Diodati et à Cassendi4, il rappelle qu’en 1615, àms sa Lettre* à la grande-
1 II, 15-20. Comparez VI, 211. — *11, 20-21 . —31, 388-389.— * VII, 10. — 5 II, 20-04.
duchesse Christine, il avait montré « combien il y a d’abus à vouloir tant s’appuyer sur l’Écriture sainte dans les questions naturelles, » et qu’il avait proposé de « ne plus la compromettre dans de semblables discussions. » Quand, par une sentence de l’inquisition, il eut été forcé, en 1655, d’abjurer son système comme hérétique, alors seulement il fit imprimer secrètement à l’étranger ses deux apologies, pour montrer l’injustice delà condamnation.
En un mot, si, en 1615, on avait laissé Galilée enseigner son système comme vrai ou seulement comme probable , il se serait abstenu bien volontiers de chercher commentée système, appuyé par lui sur des raisons scientifiques, s’accordait avec la Bible. Mais, dans le préambule delà sentence de 1655 contre Galilée, l’inquisition déclare qu’une doctrine contraire à l'Écriture sainte ne peut pas plus être présentée comme probable que comme vraie. En effet, une doctrine vraiment contraire à un enseignement divin ne pourrait être que fausse. Ornons avons vu qu’en 1615 le cardinal inquisiteur Bellarmino considérait l’hypothèse astronomique de Galilée et de Copernic comme inconciliable avec l'Écriture sainte, et tel fut le motif pour lequel, en 1616, l’inquisition interdit à Galilée personnellement tout enseignement de ce système. Aussi, tout ce qu’en 1615, par l'intermédiaire de Mgr Dini, les cardinaux Barberino et Bellarmino faisaient espérer à Galilée, et ce qui ne lui fut pas même laissé en 1616 par l’inquisition, mais ce que la congrégation de l’index laissa aux autres savants moins redoutables pour le péripatéticisme, ce fut le droit de proposer le système de Copernic comme une hypothèse fausse et seulement commode , et de l’employer ainsi en astronomie. 11 fallait donc passer oon-
damnation sur l’accusation d’hérésie intentée contre ceux qui proposeraient ce système comme vrai ou comme probable ; il fallait le reconnaître pour faux , comme inconciliable avec l’Écriture sainte et avec la foi chrétienne. Si cette condamnation de ce système avait dû prévaloir définitivement dans le monde catholique ou seulement en Italie, la voie du progrès y aurait été fermée à l’astronomie : la loi de l’attraction universelle, loi qui suppose nécessairement la vérité du système de Copernic, y aurait été écartée d’avance comme hérétique ; la mécanique céleste y aurait été impossible. Galilée ne se trompait donc pas en pensant que la renonciation des Italiens ou de tous les catholiques au système de Copernic serait une honte pour l’Italie, une cause de mépris pour le catholicisme dans le monde savant, un triomphe pour le protestantisme. 11 faut voir, dans la IIIe journée du Dialogue sur les systèmes du monde1, combien Galilée souffre de cette humiliation à laquelle sa patrie et sa religion sont-exposées, et combien il se croit obligé de s’y opposer autant qu’il peut.
En 1615, ses sentiments étaient les mêmes, et il semblait avoir des chances de succès. A ne juger que par les apparences, et sans pouvoir scruter les secrets des congrégations romaines, on devait croire que, sans être favorable au système de Copernic et de Galilée, Rome lui était moins hostile que la Toscane. Nous avons vu que toutes les lettres reçues de Rome par Galilée dans les cinq premiers mois de 1615 étaient de nature à le confirmer dans cette pensée. A Naples, un carme, le P. Foscarini, publiait au commencement de
1015, avec l’approbation de l’autorité ecclésiastique, une apologie théologique de Galilée et du système de Copernic, sous forme de lettre, et il la dédiait au P. Fantoni, général de son ordre. Le prince Cesi écrivait à Galilée, le 7 mars 1 615, que le P. jésuite Torquato de Cuppis était copernicien et qu’il y en avait bien d’autres. Nous avons vu que le P. Fabri était considéré alors comme très-galiléiste. Cependant le prince Cesi ajoutait que le P. Foscarini, qui prêchait alors à Rome, exagérait un peu en considérant comme coperniciens tous les membres de l’académie des Lincei, qui seulement étaient tous partisans de la liberté des opinions dans les sciences physiques. Dans ses lettres du 7 et du 1 4 mars 1615 à Galilée, Mgr Dini lui assure que personnellement il n’a rien à craindre, et dans la seconde lettre il dit que le car. dinal Barberino n’a entendu parler d’aucune attaque contre lui. Cependant c’était le 5 février précédent que Galilée avait été dénoncé par le P. Lorini à l’inquisition romaine, qui instruisait l’affaire, et qui reçut, le 20 mars, la déposition du P. Caccini ; mais les secrets de l’inquisition étaient bien gar„ dés. Le 21 mars, Mgr Ciampoli écrit, il est vrai, à Galilée qu’il est à craindre que la lettre imprimée du P. Foscarini ne soit suspendue dans la prochaine réunion du saint office, qui sera tenue dans un mois. Mais le même Mgr Ciampoli, dans une lettre du 28 mars, et Mgr Dini, dans une lettre du 15 mai, en faisant à Galilée un grand éloge de cette lettre du P. Foscarini, lui disent qu’elle a le plus grand succès à Rome, où ce religieux prêche en ce moment, et qu’à son retour à Naples il se propose d’en donner une nouvelle édition revue et augmentée. Dans un billet secret, joint à une lettre du 20 juin 1615, le prince Cesi ajoute que le succès
de la lettre imprimée et des sermons du P. Foscarini a mortifié les ennemis de Galilée, et qu’avec de la prudence ni l’auteur ni ses doctrines ne courront aucun danger. De son côté, Mgr Dini écrit le 15 mai 1615 à Galilée qu’il n’y a aucun lieu de craindre une prohibition du système de Copernic. Quant à l’opinion de Galilée en faveur de ce système, Mgr Dini lui dit que le mieux est d’en parler le moins possible en ce moment., mais de se fortifier par de bonnes raisons bien fondées, tant sur /’ Ecriture sainte que sur les mathématiques , et d’attendre le moment opportun pour les mettre au jour avec plus de succès. Il l’exhorte à achever son grand mémoire justificatif. En attendant, il lui promet l’appui du prince Cesi et le sien près des cardinaux. Il l’engage à venir à Rome quand il pourra; il l’assure que sa venue ferait grand plaisir à tout le monde, car il entend dire que beaucoup de jésuites sont en secret de la même opinion que lui, bien qu’ils se taisent.
Galilée était, avec raison, moins rassuré que Mgr Dini et que ses autres correspondants de Rome. Cependant il suivit ce double conseil : il acheva sa lettre apologétique à la grandeduchesse Christine de Lorraine, et il vint à Rome avant la fin de 1615. Mais n’anticipons pas sur les événements, et arrêtons-nous à un curieux épisode, qui achèvera de nous faire connaître Galilée et un de ses meilleurs amis, et qui, comme la justice historique le demande, nous montrera le caractère de quelques-uns de ses persécuteurs.
Le P. Castelli, ce savant bénédictin, disciple fidèle et zélé de Galilée, lui écrit, le 12 mars 1615, que l’archevêque de Pise l’a exhorté à abandonner pour son bien et à ne pas conserver pour sa ruine ses opinions extravagantes sur le mou-
veinent de la terre, opinions non-seulement insensées, mais dangereuses, scandaleuses et témérairement contraires à l’Écriture sainte. Après lui avoir donné pour lui-même ces conseils charitables , l’archevêque lui en a adressé d’autres, tout pareils et tout aussi charitables sans doute, pour Galilée. Afin de s’éclairer sur les moyens de convertir à l’astronomie orthodoxe ces deux amis, auxquels i! veut tant de bien, l’archevêque a prié le P. Castelli de lui remettre l’original de la lettre que Galilée lui a écrite pour l’apologie de son système. Le P. Castelli avait rendu à Galilée l’original de cette lettre, écrit et signé par l’auteur. L’archevêque l’a prié de le lui redemander. Le P. Castelli, qui n’a pas de copie de la lettre, demande à Galilée de lui renvoyer l’original, pour que l’archevêque puisse le lire. Le bon père ne soupçonne pas la ruse perfide dont il risque de se rendre l’instrument innocent. Mais Galilée, plus défiant et plus clairvoyant, ne se dessaisit pas de l’original de la lettre et tarda à répondre. Il eut bien raison, comme le prouve une lettre adressée le 8 mars 1615 par ce même archevêque au cardinal Mellini, inquisiteur à Rome, et publiée en 1850 par Mgr Marini1, qui ne paraît pas avoir compris la portée de cette pièce contre celui qui l’a écrite. Voici ce qu’elle nous révèle. Le P. Lorini n’avait pu présenter, à l’appui de sa dénonciation, qu’une copie de la lettre de Galilée; l’inquisition désirait avoir la lettre originale. C’est pourquoi le cardinal Mellini avait ordonné, le 26 février 1615, au secrétaire du saint office d’écrire à l’inquisiteur et à l’archevêque de Pise 2 de tâcher de se procurer adroitement
1 Galileo e VInquizione, p. 84-86. — 2 Sur cet ordre, voyez le texte cité par M. de l’Epinois, p. 27.
cette pièce ; l’archevêque Francesco Bonciani, ainsi chargé de duper le P. Castelli, rend compte au cardinal du succès incomplet de sa ruse: le P. Castelli aurait donné la lettre, s’il l’avait eue; il n’a rien soupçonné: « Il est même persuadé, écrit l’archevêque, que c’est par curiosité et comme leur ami commun , que je veux la voir. » Le P. Castelli a écrit pour avoir la lettre ; mais Galilée ne l’a pas envoyée : l’archevêque demande au cardinal inquisiteur s’il doit se découvrir davantage au P. Castelli. Certainement la proposition de trahir la confiance et l’amitié de Galilée aurait causé au P. Castelli autant d’indignation que d’étonnement. Sans doute, le cardinal répondit qu’il fallait continuer l’emploi de la ruse: l’archevêque n’y manqua pas; mais Galilée no fut pas dupe. Le P. Castelli reçut de lui, non pas le texte original de la fameuse lettre signé par l’auteur, mais une simple copie non signée. 11 en donna lecture à l’archevêque en présence de plusieurs chanoines, mais sans la laisser sortir de ses mains , comme il a grand soin de le dire à Galilée dans sa lettre du 9 avril. 11 est évident que, dans une lettre que nous n’avons pas, Galilée lui avait recommandé cette précaution. Le P. Castelli ajoute sans défiance qu’archevêque et chanoines ont fait l’éloge de la lettre de Galilée, et que les chanoines ont remarqué avec édification le respect de l’auteur pour l’Écriture sainte. Galilée avait joint à cette copie la lettre apologétique imprimée du P. Foscarini. Le P. Castellj dit que ce jugement d’un théologien favorable au nouveau système a causé à l’archevêque un étonnement si profond, qu’il commence à dire que Copernic était vraiment un grand homme et un grand génie. Le P. Castelli était beaucoup plus savant que l’archevêque ; mais il se croyait plus fin que
lui, et en cela il se trompait : il était seulement plus honnête et plus sincère. En 1624, nous trouverons une autre scène de haute comédie, dans laquelle un autre honnête et savant disciple de Galilée, Mario Guiducci, jouera un rôle analogue à celui du P. Castelli, et dans lequel ie P. Grassi et quelquesuns de ses confrères du collège romain joueront un rôle analogue à celui de l’archevêque Bonciani. Nous verrons que, dans cette seconde scène non plus, Galilée ne fut pas dupe. Mais restons en 1615.
Grâce à la juste défiance de Galilée, l’inquisition n’eut pas la pièce qu’elle désirait. Mais cette pièce, quand bien même elle serait tombée aux mains des inquisiteurs, n’aurait pas pu, comme M. Parchappe1 le suppose, faire courir à Galilée un danger personnel. Les propositions astronomiques incriminées dans cette lettre par les PP. Lorini et Caccini se trouvaient dans l’ouvrage dédié soizante-treize ans auparavant au pape Paul III par Copernic, et cet ouvrage n’avait été jusqu’alors l’objet d’aucune censure ecclésiastique. Galilée n’aurait été punissable, d’après les principes mêmes de l’inquisition, que s’il avait enseigné une doctrine déjà condamnée , ou bien si, après une condamnation de sa doctrine , il avait refusé de s’engager à ne plus renseigner. Son système et son droit de le soutenir pouvaient donc être atteints parla sentence à intervenir, mais non sa personne, pourvu qu’il se soumît. D’ailleurs, ce système, contenu dans la lettre inédite, l’était aussi dans un livre qu’il avait laissé imprimer, dans ses Lettres siu • les taches solaires. Quant au principe de Galilée contre l’abus de chercher dans les textes de 1 Écriture sainte pris au sens littéral
la solution des questions de physique, ces principes, signalés par la dénonciation de Lorini, dans la lettre adressée au P. Castelli , auraient pu seulement , quelque irréprochables qu’ils soient, paraître aux inquisiteurs une circonstance aggravante contre la doctrine astronomique des lettres imprimées. Mais ces principes eux-mêmes se trouvaient, avec moins de développements, dans l’ouvrage de Copernic, dédié au pape Paul III, et ils y étaient tolérés depuis soixante-treize ans. Galilée était donc excusable de s’être cru libre de les développer, surtout pour sa défense et dans une lettre non destinée à l’impression. L’archevêque de Pise comprenait sans doute que, lors même qu’il aurait réussi dans le rôle odieux dont il s’était chargé, la situation de Galilée ne serait pas devenue beaucoup plus grave. C’est là une circonstance atténuante dont il faut laisser le bénéfice à la mémoire de Mgr Bonciani. Mais il faut avouer que les voies et les moyens de la procédure secréte de 1 inquisition produisaient un étrange abaissement des caractères.
Revenons au P. Castelli. Dans la même lettre du 12 mars, où il avait la simplicité de demander à Galilée pour l’archevêque de Pise, agent secret de l’inquisition, l’original d’une lettre compromettante, le P. Castelli pressait Galilée d’achever son grand mémoire justificatif et de le lui envoyer, afin qu’il pût le montrer aussi à l’archevêque, et essayer ainsi, disait-il, de -rassurer cet illustrissime personnage, si effrayé du nouveau système.
A l’appui de ses calomnies, le P. Caccini avait invoqué les témoignages du P. dominicain Ferdinand Ximenès et du jeune gentilhomme Altavanti, engagé dans les ordres mineurs. Tous deux furent interrogés à Florence, les 15 et 14 novembre
1615, par ordre du saint-office. De leurs témoignages concordants il résulte que la seule doctrine suspecte de Galilée dont ils eussent jamais eu connaissance était celle du mouvement de la terre ; qu’un jour Attavanti, élève des dominicains bien plus que de Galilée, a conversé dans leur couvent avec le P. Ximenès sur certaines questions concernant la nature de Dieu, questions tirées de la scolastique et entièrement étrangères cà Galilée et à ses enseignements, et que celle conversation, mal entendue parle P. Gaccini, qui l’écoutait à travers une cloison, a été le motif ou le prétexte de son accusation d'impiété et presque d’athéisme contre Galilée et les galiléistes1.
En cette même année 1615, Galilée achevait, d’après les conseils de Mgr Dini, cette apologie étendue, qu’il lui avait annoncée, et qui était sous forme de lettre à la grande- duchesse Christine. 11 en distribuait des copies à quelques personnes. Ce mémoire grave et éloquent, qui, de même que la lettre au P. Castelli, ne fut imprimé qu’après la sentence de 1655 contre Galilée, défend de même, mais d’une manière plus développée, les droits de la science avec autant de fermeté que de modération. Galilée y rappelle brièvement les motifs scientifiques de son système du monde; puis il dirige sa défense vers l’attaque la plus dangereuse. 11 proteste de sa foi catholique et de son adhésion à tout ce que V Écriture sainte enseigne en matière de foi. Mais, d’accord avec des déclarations précises de saint Augustin2 et de Baronius3,
1 Ces deux interrogatoires, omis par Mgr Marini, ont été publiés par M. de l’Epinois, p. 89-9-2. — 2 De Genesi ad litteram , II, 9 et 10. - 5 Baronius avait dit à Galilée (II, 30), probablement à l’époque du voyage de ce dernier à Home, en 1587, que l’Écriture sainte nous ensei-
qu’il cite, et avec les décrets du concile de Trente, qui, suivant la remarque du cardinal Gousset1, ne prescrivent de suivre la tradition unanime des Pères de l’Église pour l’interprétation des textes sacrés qu 'en matière de foi et de morale chrétienne , et non en matière de cosmologie, Galilée nie que l’Écriture sainte enseigne l’astronomie et la physique, et qu’il faille lui demander malgré elle les conclusions auxquelles on doit arriver par la culture de ces sciences. Il dit, avec saint Augustin2, que ceux qui font ainsi intervenir à tort l’Ecriture sainte dans les questions de physique, l’expliquent au gré de leurs opinions personnelles. Il s’élève, avec saint Jérôme3, contre les interprètes téméraires qui font dire à la Bible tout ce qu’ils veulent. Il montre que certains passages des livres sacrés ne peuvent pas être pris au pied de la lettre, par exemple ceux d’après lesquels Dieu aurait des pieds et des mains, tandis que d’autres passages enseignent expressément le contraire. Il dit, avec saint Jérôme4 et saint Thomas d’Aquin5, que, pour être comprise des Hébreux, auxquels elle s’adressait, la Bible, sur les objets indifférents pour la foi et pour le salut, s’est exprimée d’après l'opinion commune et d’après la manière de parler de la nation et de l’époque. Mais surtout il montre que beaucoup d’expressions des textes sacrés, prises au pied de la lettre, 11e seraient pas moins contraires à l’enseignement péripatéticien de ses adversaires,
gne comment on va au ciel, et non comment va le ciel. Comparez Mgr Marini (p. 53), qui ne comprend pas la justesse de cette maxime.
1 Théologie dogmatique, 6e éd. (1852, in-8°),art. 282, t. I, p. 157-158. — - De Genes. ad /., I, 18-19, § 57-10, et 11, 17, § 58, t. lit, p. 129-150 et 1 IC; ad Marcellinum, Epist. cxliii (al vu), t. II, p. 406 (Bencd.).— 3 Ad Paulinum Epist. l (al. cm), t IV. p. 571 (Martianay). — 4 In Jerem., xxviii, t. III, p. 002. — 3 In Job., XXVII.»
par exemple sur la forme sphérique cle la terre, immobile, suivant eux, au centre du monde, qu’au système même de Copernic. En effet, suivant une remarque de Copernic, répétée par Galilée et appuyée par lui sur l’attestation de saint Augustin1, c’était contre la doctrine de la sphéricité de la terre et du ciel, c’était contre les systèmes d’Aristote et de Ptoléinée, c’était en faveur de l’assimilation du ciel et de la terre à une tente dressée au-dessus d’une surface plane, qu’aux premiers siècles de l’ère chrétienne certains textes sacrés étaient allégués par des partisans fanatiques du sens littéral de ces textes supposés didactiques en matière de cosmographie, par exemple par Lactance, par Severianus de Gabala, par le moine Cosmas et par beaucoup d’autres avant et après eux.
Galilée ajoute qu’en ce qui concerne les choses de la nature et non les choses de la foi , le sens de ces textes sacrés est moins clair que l’œuvre visible du Créateur, et que par conséquent les savants doivent étudier en elle-même cette œuvre, que le Créateur a livrée à leurs discussions, comme l’Écriture sainte2 le dit expressément. 11 montre l’inconvénient du procédé contraire par deux exemples frappants. L’auteur d’un ouvrage qui venait de paraître, et que Galilée 11e nomme pas, avait prétendu prouver par des textes de la Bible que la lune est un grand luminaire au même titre que le soleil ( luniina ria duo nuigna), et que par conséquent elle n’emprunte pas au soleil sa lumière: et voilà, dit Galilée, par le fait d’un in. terprète ignorant, l’Écriture sainte mise en opposition avec une vérité claire comme le soleil ! L’autre exemple est tiré
1 De Genes. ad II, 9. Comparez Galilée, II, 51 et 35. — s Ecclesiaste , ni, 11.
des attaques des adversaires de Galilée. Quelques-uns (entre autres Sizzi) ont d’abord prétendu conclure de la Bible (probablement de la description du chandelier à sept branches assimilées aux sept planètes) que les petites planètes découvertes par Galilée autour de Jupiter ne pouvaient pas exister; mais ensuite ils ont été forcés d’avouer qu’elles existent: ce sont donc ces contradicteurs de Galilée qui ont compromis la Bible, en lui attribuant faussement un enseignement dont l’erreur est devenue manifeste. Galilée dit que de même le double mouvement de la terre, déjà évident, le deviendra de plus en plus par la découverte de quelques effets incontestables de ce mouvement, et que par conséquent il faudra bien en venir à reconnaître que les textes sacrés, vainement allégués, n’avaient pas pour objet de nier ce fait, qu’on ne pourra plus contester.
Galilée voyait juste: ce n’était pas par les partisans du nouveau système du monde que la religion était compromise, mais par ceux qui prétendaient faire prohiber ce système au nom de la religion, et qui, trop peu éclairés et surtout trop attachés à leurs opinions en physique, voulaient les faire imposer comme articles de foi. Ce qui était vraiment dangereux pour la religion, c'était la solidarité que certains péripatéticiens, et des théologiens faisant cause commune avec eux, prétendaient maintenir entre elle et des doctrines physiques devenues aussi insoutenables qu’elles avaient toujours été étrangères à la foi catholique : ce fut la condamnation prononcée contre le système de Copernic par quelques cardinaux et présentée faussement comme une décision de l’Église, qui créa le danger , signalé d’avance , avec un amour sincère de la religion et de la science, par le savant
laïque Galilée, par le P. carme Foscarini, et, comme nous le verrons, par le P. dominicain Campanella. Mais Papologie de Foscarini était bien moins satisfaisante et donnait bien plus de prise à la critique. Les excellentes considérations par lesquelles, en 1615, Galilée défendait son système contre l’accusation de contradiction avec l’Écriture sainte, sont entièrement d’accord avec les principes de l’exégèse biblique tels qu’ils sont définis de nos jours par les docteurs catholiques les plus autorisés1, et ces mêmes considérations de Galilée sont identiques à celles que maintenant les meilleurs apologistes de la Bible2 opposent avec raison à certains savants, qui veulent aussi prendre au pied de la lettre et à titre d’enseignement dogmatique toutes les expressions de la Bible sur les choses de la nature , mais pour condamner la Bible au nom de la science, tandis que du temps de Galilée on voulait condamner la science au nom de la Bible.
Dans ce même mémoire justificatif, Galilée, préoccupé à la fois des intérêts de la science et de ceux de la religion, se demande quelles seraient les conséquences d’une condamnation théologique du système de Copernic. Il prédit avec raison qu’elle ne convaincra pas les savants, qui ne sont pas libres de croire le contraire de ce que l’observation et le calcul leur montrent avec évidence. Il faudrait donc, dit
1 P.ex., le P. Patrizzi, de interpretatione Scripturarum sacrarum , II, 80 (Rome, 1844), et le P. Matignon, La liberté de l’esprit humain dans la foi catholique, IIe partie, ch. i, etc., p. 185-204 (Paris, 1864, in-8°). — 2 P. ex., M. Henri Reusch, docteur en théologie (catholique) et professeur à l’université de Bonn, la Bible et la nature, trad. fr. de l'abbé Ilertel (Paris, 1807, in-8°). Comparez M. Kurtz, professeur de théologie (protestante) à Dorpat, Bibel und Astronomie , 5e éd. (Berlin, 1865).
Galilée, interdire la science astronomique, c’est-à-dire l’étude des merveilles dans lesquelles se montre avec le plus d’éclat la sagesse toute-puissante de Dieu.
Enfin, dans cette pièce destinée, non à être imprimée, mais à être communiquée à quelques personnes sages et de bonne foi, qu’il importait de gagner en les éclairant sur la question, Galilée ne devait pas négliger de montrer que les textes de l’Écriture sainte, par lesquels on motivaitl’accusation d’hérésie intentée contre son système du monde, n’avaient pas la signification précise et didactique qu’on leur attribuait. C’est pourquoi il discute le sens et la portée astronomique de ces textes, surtout de celui qu’on lui oppose avec le plus d’insistance et qui présente la difficulté la plus grave, c’est-à-dire du texte sur une prolongation du jour opérée miraculeusement à la prière de Josué. Parmi les explications qu’il donne, il y en a une qu’il ne faut pas prendre au sérieux; car elle n’est qu’un argument ad hominem, qu’il oppose à l’abus qu’on faisait contre lui du sens littéral de certains mots isolés des textes sacrés. Par exemple, on prétendait condamner le mouvement de la terre par ces mots de V Ecclésiaste1 : « Terra autem in œternum stat », mots tirés d’un verset qui signifie : « Les générations humaines passent et se succèdent, tandis que la terre subsiste toujours. » Pour se moquer des interprétations de ce genre en les imitant, Galilée s’arrête aux mots du texte de Josué où on lit que le soleil se tint au milieu du ciel. Vous voyez donc bien, dit-il à ses adversaires, que d’après ce texte le soleil, et non la terre, est au milieu du ciel , c’est-à-dire au centre du monde, suivant votre système de la
GAULÉE.
sphéricité du ciel ! Galilée aurait bien fait de supprimer ce moyen, trop semblable à ceux de ses adversaires, et de s’en tenir à ses autres moyens, qui valent beaucoup mieux. Il dit, avec raison, qu’un temps d’arrêt dans le mouvement propre du soleil et de la lune, c’est-à-dire dans leur mouvement lent vers l’orient suivant les systèmes de Ptolémée, des péripatéticiens modernes et de Tycho Brahé, aurait abrégé le jour au lieu de l’allonger, et que par conséquent le sens littéral du texte ne va pas avec ces systèmes, qui sont précisément ceux de ses adversaires. 11 a raison d’ajouter que, suivant leurs doctrines astronomiques, le temps d’arrêt aurait dû être commandé par Josué non pas au soleil et à la lune, mais à la sphère céleste, dont, suivant eux, la révolution diurne d’orient en occident autour de la terre emporte le soleil et la lune avec tous les corps célestes. Il remarque qu’en effet tel est le sens que saint Augustin et saint Denys l’Aréopagite attachent au commandement de Josué et à son accomplissement. Ensuite il conclut à bon droit que les mots du texte, n’exprimant pas la nature réelle du phénomème, mais seulement, d’après ses adversaires eux-mêmes, l’apparence produite, sont conciliables avec tout système qui explique cette même apparence. Or l’explication copernicienne par une suspension de la rotation diurne de la terre est plus facile et plus simple que l’explication péripatéticienne" par une suspension de la révolution diurne de la sphère céleste. En effet, cette explication copernicienne du miracle de Josué a été expressément adoptée par Jannsens1, par M. l’abbé Glaire2 et par beaucoup
* Hermeneutica sacra, p. 100-103 (Paris, 1835, in-8 ) 2 Les livres
saints vengés, t. II, p. 24-27.
d’autres théologiens catholiques, qui donnent ainsi raison au savant florentin; seulement ils ajoutent que ce miracle dut être accompagné de tout un ensembled’autres miracles, destinés à empêcher les effets désastreux d’un temps d’arrêt de la rotation terrestre. Galilée se tait sur ce dernier point, qui sans doute ne lui avait pas échappé. JMais il ajoute que, suivant certains interprètes hébreux et suivant l’historien juif Josèphe, qui les approuve, la prolongation du jour ne fut qu’apparente, à cause de la rapidité miraculeuse de la victoire des Israélites. Cette explication a été acceptée par le théologien catholique Jahn1, qui ne veut voir dans l'expression de la prière de Josué et de son accomplissement qu’une poétique métaphore, empruntée par le narrateur à un chant de victoire. Du reste, Galilée ne fait que citer cette explication, [sans s’y arrêter. Si, tout en admettant la prolongation de la lumière du jour au delà de l’heure ordinaire, Galilée avait supposé que cette prolongation, exprimée dans ce texte par une image populaire, n’avait été qu’un phénomène optique et météorologique, miracle local proportionné à un but local, et non un phénomène astronomique et universel, Galilée aurait devancé en cela l’abbé Bergier2, dont l’opinion n’est pas repoussée par M. l’abbé Glaire3 et par d’autres interprètes catholiques. Mais il a suffi à Galilée, astronome et non théologien, de prouver, pour sa défense, que le sens littéral de ce texte ne s’accorde pas mieux avec le système astronomique de ceux qui le lui opposent, qu’avec son système attaqué par eux, et que, pour concilier ce texte avec
1 Introd. tn libres sncros veleris 'fœderis (Vienne, 1804 et 1814). —
2 Dictionnaire cle théologie, art. Soleil. — 5 Les livres saints vengés,
t. II, p. 27 et 315.
l’un de ces deux systèmes, comme pour le concilier avec l’autre, il faut s’écarter également du sens littéral. À ce point de vue, qui était et devait être le sien, Galilée a complètement raison.
Il est intéresssanl de connaître le jugement du servite Fra Micanzio, théologien de la république de Venise, sur cette pièce importante, dont Galilée, en 1654, lui envoya une copie. Dans une lettre du 51 octobre 1654, Fra Micanzio lui dit1 : « Dans cet écrit, vous avez touché deux points essentiels. L’un est de se garder d’établir comme dogme de foi une chose qui puisse, dès maintenant ou dans la suite des temps, être démontrée fausse. L’autre est que la sainte Écriture parle des choses naturelles selon l’opinion commune. Autrement il conviendrait de tenir comme article de foi que le phénix se brûle lui-même, puisque Job y fait allusion en disant: Je mourrai dans mon nid; que l’aigle se rajeunit, puisque David dit: Ma jeunesse se renouvellera comme celle de l'aigle ; et tout ce que l’on lit dans Job, la formation du cristal par la congélation de l’eau, la génération des métaux, et tant d’autres choses que maintenant personne ne tient pour vraies. Eh bien ! si les jésuites font de l’immobilité de la terre un article de foi, qu’ils tiennent pour certain que tous les professeurs d'astronomie seront hérétiques ! » Fra Micanzio aurait dû ajouter qu’heureusement ni les jésuites, ni l’inquisition, ni la congrégation de l’index, n’avaient le pouvoir de faire des articles de foi et de transformer en hérésie une vérité scientifique.
Après avoir achevé ce grand mémoire justificatif, Galilée
1 Suppl., 272.
vint à Rome, en décembre 1615, avec l’autorisation et des lettres de recommandation du grand-duc Cosme II, pour défendre le système de Copernic et pour obtenir aux partisans de ce système menacé la continuation de la tolérance dont ils avaient joui jusqu’alors. Tel fut, du moins, le but avoué de son voyage ; mais il avait été mandé secrètement par l’inquisition. En effet, on lit dans une lettre adressée de Rome, le Ier janvier 1616, par Mgr Querenghi à son protecteur le cardinal Alexandre d’Este: « La venue de Galilée à Rome n’est pas, comme on le croyait, tout à fait volontaire, mais on veut lui faire expliquer comment il concilie le mouvement de la terre et la doctrine tout à fait contraire de l’Écriture sainte. » Une lettre de Galilée à son ami Piccliena, secrétaire du grand-duc de Toscane, nous fournira tout à l’heure quelques mots qui confirment l’assertion deMgr Querenghi. Enfin, dans une dépêche du 11 septembre 1652, l’ambassadeur de Toscane Niccolini annonce qu’on vient de découvrir dans les livres du saint office une pièce qui prouve qu’en 1616 Galilée avait été mandé à Rome pour son attachement à l’opinion du mouvement de la terre.
Galilée obtint le plus grand succès dans les plus brillantes sociétés de Rome, en exposant avec talent son système et en employant tour à tour la science sérieuse et la plaisanterie contre les objections de ses adversaires et contre les calomnies de ses ennemis. Narrateur frivole et indifférent à la question, Mgr Querenghi, dans une lettre du 20 janvier 1616 au cardinal d’Este, nous trace une vive peinture de ces triomphes de Galilée, dont il s’amuse comme d’un spectacle, tandis que, dans d’autres lettres au même cardinal, il plaisante sur la vaine hypothèse de Galilée , et enfin , le
5 mars 1616, il se moque de ce beau système réduit en fumée par* le saint-office. Mais, au commencement de février 1616, rien ne faisait prévoir ce dénoûment préparé dans les délibérations secrètes de deux congrégations de cardinaux.
Tout semblait, au contraire, réussir à Galilée. Au commencement de l’année 1616, il recevait du P. Campanella une copie de l’excellente Apologie pour Galilée, envoyée par ce savant dominicain au cardinal Gaetano, inquisiteur, qui l’avait consulté sur la possibilité de concilier le nouveau système du monde avec l’Écriture sainte. Une lettre de recommandation du grand-duc avait procuré à Galilée la faveur du cardinal Orsini. A la demande de ce cardinal, il rédigea et lui remit, le 8 janvier 1616, un Discours sur le flux et le reflux de la mer, où le phénomène des marées était présenté comme effet et comme preuve du mouvement de la terre ; le cardinal communiqua ce manuscrit à quelques personnes1. Le 16 février 1616 , Galilée écrit à Picchena qu’il trouve partout, même dans les rangs des hauts dignitaires ecclésiastiques, des jugements sévères contre la méchanceté diabolique et l’injustice de ses persécuteurs , et pour lui-même une estime et une bienveillance dont il se félicite.
« Mon affaire, écrit-il, est tout à fait terminée en ce qui concerne ma personne. » Voilà bien l’indication d’une affaire intentée à Rome contre sa personne ; maintenant son système seul restait à défendre. Les accusations calomnieuses de Caccini avaient été repoussées : le misérable calomniateur était même venu lui faire des excuses, qui ne lui avaient pas
1 VIII, 591-392; VI, 225-226 et 279-280.
inspiré plus de confiance qu’elles 11e méritaient1. La copie de la lettre au P. Castelli, déférée à l’inquisition par le P. Lorini, avait même, comme nous le verrons, été écartée. Une s’agissait plus que du système de Copernic, adopté par Galilée dans un livre imprimé, dans ses Lettres sur les taches solaires. Les termes de la lettre de Galilée à Picchena montrent qu’il considérait cette affaire elle-même comme finie en ce qui le concernait personnellement, et en cela il se trompait. Mais il savait qu’011 examinait le système de Copernic, et il restait à Rome pour défendre ce système au point de vue de la science : il suivait en cela, écrivait-il à cet ami,
« les inspirations de sa conscience de chrétien et de zélé catholique. »
Comme nous l’avons montré, l’adhésion de Galilée aune doctrine tolérée jusqu’alors ne constituait pas un fait punissable devant l’inquisition. Mais ce tribunal pouvait lui interdire d’enseigner cette doctrine à l’avenir, et ce fut ce qui arriva, contre l’attente de Galilée. En même temps, f ouvrage et le système de Copernic furent prohibés par la congrégation de l’index. Cette décision, que Galilée s’élait efforcé d’empêcher, a fait un tort temporaire à la science, et un tort plus durable et plus grave à la religion, en produisant contre elle des préventions injustes.
Le grand-duc Cosme II avait approuvé et appuyé, de concert avec le cardinal Orsini, les démarches de Galilée à Rome pour la tolérance en matière d’astronomie. Mais l’ambassadeur de Toscane Pietro Guicciardini s’était abstenu, et maintenant il accusait les autres, sans doute pour n’être pas
1 VI, 219-220 et 220-227
accusé lui-même. S’il fallait en croire sa dépêche du vendredi 4 mars 1616, la décision des congrégations romaines serait imputable en partie à l’imprudence de Galilée et du cardinal Orsini. Il prétend que si, cédant à ses conseils eh à ceux du cardinal del Monte, Galilée, à Rome, avait gardé pour lui seul sa manière de voir, au lieu de la soutenir et de la propager, le système du mouvement de la terre aurait peut-être échappé à une condamnation. Je doute fort qu’au point où en étaient les choses le système de Copernic et de Galilée, violemment attaqué partout en Italie comme absurde et hérétique, se fût mieux trouvé de n’être pas du tout défendu, comme l’aurait voulu ce diplomate. Suivant un bruit répété par lui comme vrai dans celte même dépêche du 4 mars, une démarche intempestive, faite avec insistance par le cardinal Orsini en faveur de Galilée auprès du pape, en plein consistoire, le mercredi précédent (2 mars), et mal accueillie par Paul V, aurait déterminé aussitôt la réunion d’une congrégation, qui, l’avant-veille delà dépêche (2 mars), aurait déclaré l’opinion copernicienne erronée et hérétique. Si l’ambassadeur croyait dire vrai, il était bien mal informé. Car, en ce qui concerne Galilée, la qualification et la prohibition dont nous allons parler étaient des faits accomplis cinq jours avant la date indiquée pour Ja démarche du cardinal Orsini ; et, en ce qui concerne le livre de Copernic, la décision, préparée depuis longtemps, n’eut lieu que le lendemain delà dépêche, et non l’avant-veille , comme la dépêche le dit. Très-sévère, comme nous le verrons, dans ses jugements secrets sur la cour de Rome, qu’il n’aime pas, mais envers laquelle, par crainte, il conseille une soumission absolue; très-indifférent pour la science, très-pressé de se
débarrasser de Galilée, et très-porté à l’accuser des difficultés diplomatiques dont cette affaire pouvait être l’occasion, l’ambassadeur semble avoir ignoré que le procès intenté contre Galilée devant l’inquisition, en vertu des accusations des PP. Lorini elCaccini, était instruit dès longtemps avant l’arrivée de Galilée à Rome, et que l’affaire du livre de Copernic était soumise à la congrégation de l’index dès avant le 7 mars 1615, comme une lettre du prince Cesi nous l’a montré. L’ambassadeur déclare que Galilée aurait bien fait de ne pas venir du tout à Rome. Mais nous avons vu qu’un ordre secret de l’inquisition l’avait forcé d’y venir. Nous avons vu aussi que les conseils de Mgr Dini l’y appelaient. Dans sa lettre écrite de Rome à Piccliena le 12 décembre 1615, Galilée dit que son arrivée à Rome a été trèslouée de tous les prélats auxquels il est allé rendre ses devoirs, et de tous ses amis, qui désirent le maintien de sa réputation.
En outre, voici ce que la publication incomplète de Mgr Marini nous dissimulait en partie, et ce que les pièces officielles publiées par M. de l’Epinois1 nous apprennent. L’inquisition, ayant examiné les Lettres sur les taches solaires, ouvrage imprimé de Galilée, où il n’est question ni de théologie ni de l’Écriture sainte, mais uniquement d'astronomie, en avait extrait deux propositions, l’une sur Yimmohilité du soleil , l’autre sur le mouvement de la terre. Onze théologiens consulteurs du saint office avaient reçu ordre du pape Paul V et des cardinaux inquisiteurs de qualifier ces deux propositions. Le 24 février 1616, les consulteurs qualifiè-
rent la première absurde et fausse en théologie, et formellement hérétique, parce quelle est expressément contraire à i Écriture sainte , et la seconde, absurde et fausse en philosophie , et, au point de vue théologique, pour le moins erronée dans la foi. En vertu d’un ordre écrit par le pape lui-même sur le rapport des qualificateurs et notifié le 25 février à Yaccesseur et au commissaire du saint office parle cardinal inquisiteur Mellini, Galilée fut mandé, le lendemain 2G février, au palais du saint office : là il fut introduit devant le cardinal Bellarmino, assisté du Père commissaire, d’un notaire et de deux témoins. Le cardinal lui représenta Y erreur de son opinion astronomique, et lui dit qu’il fallait y renoncer; ensuite le P. commissaire Michelangelo Segnizio de Lauda lui enjoignit, au nom du pape et du saint office , et sous la menace de poursuites de ce tribunal, « d’abandonner entièrement la susdite opinion, que le soleil est le centre du monde et immobile et que la terre se meut , et de s'abstenir de soutenir , enseigner ou défendre cette opinion d’une manière quelconque, par paroles ou par écrits. » Voilà ce que constatent les pièces officielles. Pourtant, dans son second procès, dans l’interrogatoire du 12 avril 1655, Galilée déclarait ne se souvenir que de l’admonestation du cardinal Bellarmino, et avoir ignoré les fonctions et qualités des autres personnages, qui portaient l’habit dominicain1. Le texte de la notification du 25 février 2 nous apprend que le pape avait ordonné de mettre en prison Galilée, s’il refusait d’obéir. Galilée ayant fait la promesse d’obéissance, le no-
1 Voyez le texte complet de cet interrogatoire, publié par M. de l’Epinois, p. 96-101. — 2 P. 55 de M. de l’Epinois. Comparez le texte de la Sentence de 1653, publié par Riccioli et par M. l’abbé Liouix.
taire et les témoins, probablement à son insu et après sa sortie, constatèrent le fait par un écrit authentique, que M. de l’Epinois a publié.
Le 5 mars 1616, la congrégation de l’index rendit un décret1 par lequel l’opinion du double mouvement de la terre et de l’immobilité du soleil était déclarée fausse et tout à fait contraire à V Ecriture sainte; ce décret décidait que cette opinion ne pouvait être ni professée ni défendue; il la condamnait dans les écrits du polonais Copernic, de l’espagnol Diego de Zuniga et du P. Foscarini, de iNaples ; il interdisait jusqu’à correction les écrits de Copernic et de Diego de Zuniga, et il prohibait absolument l’écrit du P. Foscarini, et tous les écrits où cette doctrine était enseignée. Diego de Zuniga ne l’avait produite qu’incidemment dans un Commentaire sur Job. Il n’y avait que peu de phrases à changer dans le traité de Copernic de Revolutionibus orbiurn cœlestium, pour réduire son système à l’état de pure hypothèse mathématique sans prétention à la réalité. Dans ce décret public, ni Galilée, ni Kepler n’étaient nommés. Mais le livre imprimé de Galilée sur les taches solaires et plusieurs ouvrages de Kepler étaient prohibés implicitement comme contenant la même doctrine. Si la lettre de Galilée au P. Castelli avait été imprimée, elle aurait eu sans doute le même soi t que la lettre du P. Foscarini; mais, même dans cette hypothèse, Galilée aurait été, comme ce père, à l’abri de toute eondam-
1 Suivant la remarque deM. l’abbé Bouix (p. 5, note 1), Mgr Marin se trompe, lorsqu’il dit (p.97) que ce décret fut rendu le 5 mai. La pièce ofticielle, dont la fin est publiée par Hiccioli [Almagestum novum, t. II, p 496), est datée die 5 martii , et Galilée en donne une analyse exacte dans une lettre du 0 mars 1016 à Piccliena.
nation personnelle. L’injonction faite à Galilée le 26 février 1616 devait rester un secret entre l’inquisition et lui. La congrégation de l’index avait usé de ménagements en ne le nommant pas. Les congrégations romaines ne s’étaient pas associées aux haines de Lorini, de Caccini et consorts. Sous l’inspiration bienveillante des cardinaux Barberino et Bellarmino, elles avaient voulu épargner même son nom, en frappant son système, qu’elles condamnaient par erreur, mais sans animosité contre lui. Le cardinal Barberino, devenu le pape Urbain VIII, disait qu’en 1616 il avait tiré d’embarras Galilée1.
Quand nous serons arrivés à la condamnation subie par Galilée en 1655, nous examinerons la valeur et l’autorité de toutes ces décisions des congrégations romaines contre le système de Copernic.