‹ Gallia typographica (volume 2)Chapitre 16 sur 176 · DÉPARTEMENT DE L’EURE · texte numérisé non relu

DÉPARTEMENT DE L’EURE

AVANT-PROPOS

Venant après l’histoire si copieuse de la typographie dans la Seine-Inférieure, celle des imprimeurs du département de l’Eure pourrait paraître bien terne, si l’intérêt n’en était relevé quelque peu, grâce à diverses particularités piquantes; notamment, par la présence, dès le xve siècle, d’un atelier dans l’une de ses plus modestes bourgades, par le fonctionnement d’une imprimerie archiépiscopale dans l’un de ses châteaux, par l’autorisation d’exercer la typographie, — exemple unique en France sous l’ancien régime, — donnée à une jeune fille disgraciée parla nature.

Somme toute, la typographie n’a eu réellement d'existence suivie, avant la Révolution, que dans le chef-lieu du département et ce fut la seule ville de cette circonscription administrative, à laquelle il fut permis, par les arrêts de 1704, 1739 et 1759, de posséder une imprimerie ; elle n’avait d’ailleurs eu de tout temps qu’un établissement de ce genre. L’histoire, sinon la production des maîtres ébroïciens est peu connue et n’a jamais fait l’objet d’une étude d’ensemble ; on trouve seulement quelques indications sur leur compte dans les Notes de Frère, à la Bibliothèque communale de Rouen, et dans un opuscule bibliographique, très spécial, mais

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bien précieux de M. le Chanoine Porée C Je ne reprocherai pas à ce vénérable ecclésiastique les renseignements, trop arriérés pour l’époque où il a rédigé son essai de bibliographie, qu’il donne, en particulier sur Martin Morin, j’aime mieux louer sa brochure au seul point de vue de la minutieuse et savante description qu’il a fournie des livres liturgiques de son diocèse, aussi bien manuscrits qu’imprimés.

De la fin du xvie siècle (1600), époque où l’imprimerie fut introduite à Evreux, jusqu’à l’avènement du nouveau régime, cette ville n’a vu passer que six typographes; cela formerait exactement la moitié de tout le contingent d’imprimeurs, dont on puisse citer le nom pour le département de l’Eure, mais, parmi les six autres, on 11’en rencontre que deux, l’un à Pont-Audemer, l’autre à Pontde-l’Arche, dont les ateliers auraient été susceptibles de travailler pour le public, on verra combien ils furent éphémères; un autre (Goupillières) n’a imprimé qu’un seul ouvrage connu; un quatrième (Gisors) est purement fictif; les deux derniers (Château de Gaillon), enfin, n’avaient mis leurs talents qu’au service de Mécènes avec lesquels ils ont disparu. On ne trouvera pas dans le chapitre de la biographie de notices consacrées à ces deux typographes gaillonnais, puisque je ne m’occupe pas des imprimeries privées; je me bornerai donc à leur donner ici quelques lignes.

Il n’est peut-être pas hors de propos de rappeler tout d’abord, bien que cela ne doive rien apprendre à personne, que le château de Gaillon, aujourd’hui presque entièrement rasé, et remplacé par une maison centrale de détention, avait été construit par les archevêques de Rouen, Guillaume d’Estouteville, Georges I et II d’Amboise, pour leur servir, ainsi qu’à leurs successeurs, de maison de plaisance. Presque tous les titulaires du siège primatial de Normandie résidèrent fréquemment dans cette somptueuse demeure ; tous, à l’envi, s’étaient complu à l’enrichir les uns après les autres. C’est dans ce château que fonctionna l’imprimerie archiépiscopale, dont je vais esquisser à grands traits la modeste histoire.

On a toujours cru, jusqu’à présent, que cette imprimerie avait été tout d’abord organisée par Erançois de Harlay et qu’elle était

O) Les anciens livres liturgiques du diocèse d’Évreux. Essai bibliographique Par le Chanoine Porée Curé de Bournainville Archiviste diocésain. / Evreux Imprimerie de l’Eure. 1904. (In 8. 5q p. ch. et 1 n. ch. pour la Table).

restée en activité de 1639 à 1650 environ 1 ; il y a lieu de rectifier ces indications, car elles ne sont pas très exactes. En fait, la création de l’imprimerie du château de Gaillon remonte à l’épiscopat du cardinal François de joyeuse : ce prélat fit venir en effet, de Paris, en 1607, un typographe nommé Martin Vérac et lui fit exécuter sur place, avec un matériel spécial, l’impression de diverses pièces relatives à l’administration de son diocèse 2 ; en 1608, Martin Vérac était de retour à Paris et ainsi l’on peut affirmer que la première imprimerie de Gaillon cessa de fonctionner à cette époque. François de Harlay succéda au Cardinal de Joyeuse et retrouva dans le château l’outillage typographique acheté par ce dernier ; cela lui donna évidemment l’idée, tant pour sa commodité personnelle que pour satisfaire à ses goûts de bibliophile, d’y faire revivre l’imprimerie et de lui donner même plus d’importance. En 1639, étant en résidence au château de Pontoise 3, l’archevêque de Rouen avait appelé auprès de lui l’un des fils de Robert II Estienne, Henri (III), auquel il avait dû racheter quelques portions encore subsistantes de l’ancien matériel de son illustre famille, dont la part la plus importante, — celle de Robert III, — était déjà depuis plusieurs années en la possession de Jacques Dugast4. L’année suivante, François de Harlay se rendit au château de Gaillon ; il y ht transporter le matériel de Pontoise, le réunit à celui de Gaillon et chargea définitivement Henri Estienne de diriger le nouvel atelier. Henri Estienne a indiqué, sur plusieurs des productions ainsi sorties de ses mains, qu’elles avaient été imprimées avec des types royaux 5 et des caractères appartenant à l’ar-

(1) Cf. N. F., liasse 1 1 5 ; — l’introduction de M. Périauxau Mercure de Gaillon,

pp. XIV etXXI; — Deschamps, Dict. de géogr,,y° Gallio. — (2) Voy. : A. / Ins-

trvction de Monseignevr l’illvstrissime et reverendissime Cardinal de IoyevseAr-

cheuesque de Rouen, seruant aux Archediacres, & Visiteurs des Églises de son

Diocèse. [Ann. du Cardinal.] A Gaillon, Par Martin Verac, Imprimeur de mondit seignevr. M.DCVII. Auec priuilège. (In 8. 16 f. ch. B. N., B. 5417.) — B. /Instrvction generale de Monseignevr l’illvstrissime et reverendissime Cardinal de Ioyevse Archeuesque de Rouen. Primat de Normandye, &c. seruant aux Curez, Prestres, & autres personnes Ecclesiastiques de son Diocese, en l’exercice de leur charge. [Arm. du Card.] A Gaillon. Par Martin Verac, Imprimeur de mondit seignevr. M.DCVII. Auec priuilege. (In 8. 46 f. ch. sll. B. N., B. 5417.)— (3) Voy.: Catéchisme des Controverses, par François de Harlay, Archevesque de Rouen./ Au Chasteau archi-épiscopal de Pontoise, par Henry Estienne, Imprimeur ordinaire de mondit Seigneur. Et se vend à Paris, par Antoine Estienne, Imprimeur et libraire ordinaire du Roy. Rue Saint-Jacques, au college royal, devant S. Benoist. [A la fin :] Achevé d’imprimer le 26 septembre M.DC. XXXIX. (In 8.) — (4) Voy. Gallia Typographica , série paris., t. I. p. 245. — (5) C’est-à-dire des caractères ayant appartenu à son pere, imprimeur du roi.

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chevêque 1 ; il n’a pourtant pas réussi à leur donner ce cachet artistique qui rend si recommandables toutes les impressions de ses aïeux. La rareté des pièces exécutées à Gaillon les fera toujours plus rechercher que leur beauté typographique. Quelques-unes d’entre elles portent l’olivier des Estienne, mais avec une devise à peu près illisible et, dans tous les cas, absolument différente de celle qu’on connaît si bien 2. Parmi les ouvrages les plus intéressants qu’a produits cette imprimerie, je ne saurais me dispenser de citer tout au moins le Mercure de Gaillon 3 * 5, recueil de 24 pièces concernant l’histoire du diocèse de Rouen, celle du château lui-même et aussi les démêlés, parfois assez vifs, de François de Harlay avec divers ordres religieux. Une réimpression de cet ouvrage rare et recherché a été faite par les soins de la Société rouennaise des bibliophiles L

Le château de Gaillon n’est peut-être pas le seul, dans le département de l’Eure, où des presses aient roulé, car on lit, dans une notice de Th. Bonnin sur le château de Garembouville D, que le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, à qui appartenait ce domaine sous Henri III, y avait une imprimerie, dont il se servit pour différents ouvrages ; il y aurait fait imprimer notamment quelques exemplaires du concile provincial tenu à Rouen, après le Concile de Trente. Je livre ces renseignements sans les avoir contrôlés et je laisse le soin de fouiller la question aux lecteurs que cela pourrait intéresser.

J’ai ouï dire que dans certains séminaires le Bénédicité était plus long que le dîner ; la même disproportion pourrait être remarquée entre cet avant-propos et l’objet principal de mes recherches ; il est donc temps que je m’arrête et que je m’occupe des véritables imprimeurs du département, dont j’ai à présenter les notices.

(1) Voy. par exemple : Epistola canonica Francisci, Religiosissimi Rothomagensivm Archiepiscopi, Normaniæ Primatis, Reuerendum Domnum Carolvm a

Sancto Pavlo. Ex Ordinis Fulliensis Generali Abbate, designatum Episcopum Abrincensem, super eius Electione Gratulatoria. [Arm. de Fr. de Harlay.] Gallioni, Ex Typis Regiis et Archiepiscopalibvs Henrici Stephani. M.DC.XXXX. (Pet. in 4. 4 f. n. ch. B. N., Lk3 i 19.) — (2) Elle figure au titre de la pièce intitulée : Ad Urbanum VI II Pontificalia vel Gratularium Carmen , et Urbanus Ecloga. — (3) Le Mercvre de Gaillon, ov Recueil des Pièces curieuses, tant

Hiérarchiques gue Politiques [Arm. de François de Harlay.] A Gaillon, De l’Imprimerie du Chasteau Archiépiscopal. M.DC.XXXXIV. (In 4 B. N., L^k7 2g3 7. ) — (4) Le Mercure de Gaillon avec introduction Par Nicetas Periaux. / Rouen

Imprimerie de Espérance Cagniard. 1876. (In 8. B. N., Rés. p. Z 35q (11U —

(5) Cf. N. F., liasse 146.

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