DÉPARTEMENT DE LA SEINE-INFÉRIEURE
AVANT-PROPOS
Plusieurs villes se partagent l’honneur, dans ce département, d’avoir possédé des presses sous l’ancien régime, mais aucune d’elles ne saurait entrer en lutte pour la prépondérance avec la capitale de la province : c’est à celle-ci que je vais consacrer les premières pages de cet avant-propos et je reviendrai ensuite sur les autres.
Si Pon pouvait s’en rapporter à quelques documents connus, il n’y aurait rien de plus simple à exposer que les débuts de l’imprimerie à Rouen. Une noble famille de cette ville, composée de cinq frères, portant les noms de Pierre, Jean, Guillaume, Robert et Richard Lallemant, après avoir envoyé, en Allemagne sans doute, plusieurs jeunes gens de la localité se mettre au fait de l’art nouveau, les auraient à leur retour installés dans leur hôtel et dans des maisons voisines, et ainsi, bien que les premières productions de la typographie rouennaise portent des noms différents, tout l’honneur en reviendrait aux seuls Lallemant. Malheureusement, ces faits que l’on trouve exposés avec un grand luxe de détails, dans une notice écrite, en 183 6, par l’un des anciens bibliothécaires de Rouen1, puis reproduits par Édouard Frère 2, et par Deschamps3, ces faits,
(1) Etablissement de l’imprimerie à Rouen. Publication d’un document
important pour l’éclaircissement des origines de la typographie rouennaise, par André Pottier./ Rouen, N. Périaux, 1 836. (Gr. in-8. 14 p. Extr. de la Revue de Rouen , a. 1 836, pp. 342-355). — (2) De l’imprimerie et de la librairie à Rouen
dans les xv' etxvi® siècles. — (3) Dictionnaire de géographie, V° Rotomagus.
dis-je, ne sont qu’une fable inventée par quelque généalogiste en mal d’argent et assez peu scrupuleux pour l’avoir étayée sur deux délibérations municipales qu’il avait évidemment fabriquées luimême L
Une intéressante étude de Charles de Beaurepaire 2 a fait bonne justice de cette histoire fantaisiste, mais elle n’a pas apporté la lumière sur les circonstances de l’introduction de l’imprimerie, dans la capitale de la Normandie et l’on s’est dès lors retrouvé en présence du seul témoignage, très insignifiant d’ailleurs, de l’un des annalistes de cette cité, Noël Taillepied. Du temps de l’archevêque Raoul Roussel (1444-1452), dit le vieil historien 3, « fut inventé par un Allemand Bande l’imprimerie en la cité de Maïence et aportée en France 4 par un jeune homme surnommé Morin, lequel fit les premiers caractères pour imprimer, et de fait imprima plusieurs livres en cette ville de Rouen, où depuis ce temps l’imprimerie a tellement fleuri jusqu’à ce jour par la bonne diligence des imprimeurs et libraires qui y sont en bon nombre, que nulle autre imprimerie ne surpasse aujourdhui celle de Rouen en beauté de caractères, de sorte que mesme ceux de Paris y envoyent le plus souvent leurs livres pour les y faire imprimer, comme l’on fait de présent. » Brodant sur ce thème, l’éditeur d’une Histoire de Rouen 5 parue en 1731, et, après lui, les imprimeurs de cette même ville, en 1772, dans un Mémoire au roi 6, n’hésitaient pas à avancer que Morin ou Moron, jeune homme de Rouen, avait introduit l’imprimerie en France dès 1444, puis s’était installé dans sa cité natale , qui aurait eu ainsi, la première de tout le royaume, l’honneur de posséder cet art.
Il n’y a rien à retenir de tout cela, en dehors du fait que, pendant fort longtemps, Martin Morin a passé pour le prototypographe de Rouen et il s’agit d’examiner s’il a vraiment le droit d’occuper cette place éminente. Les données du problème sont restées les mêmes depuis plus de cinquante années, car la science de la biblio-
(i)Voy. Documenta, n”s 4S2 et 507. — (2) Recherches sur l’introduction de l’imprimerie à Rouen. (S. 1. n. d. A la fin :) Rouen, impr. H. Boissez. (In-8. 35 p. Extr. de Précis des travaux de l'Académie de Rouen , a. 1878). —(3) Antiquitez et singularitez de la ville de Rouen... (Rouen, 1587, in-12), pp. 212-213. — (4) C. de Beaurepaire affirme à tort [op. cit ., p. 10) que Taillepied dit : « aportée à Rouen », au lieu de : « en France ». — (5) Histoire de la ville de Rouen Divisée en six parties... / A Rouen, Chez Louis du Souillet, Libraire sur le Quay de Luxembourg. MDCÇXXXI. (In-4, 2 vol), t. II, pp. 184-186, Imprimerie et Ecoles de Rouen. — (6) A.D.S., C. 145.
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graphie, bien que toujours en marche et en progrès, n’a pas apporté la moindre révélation nouvelle, en dépit de deux expositions successives l, en vue desquelles il avait été fait un appel pressant auprès de tous les bibliophiles et des collectionneurs d’impressions normandes.
L’imprimerie était exercée à Paris depuis plus de 18 ans déjà, lorsque les premières presses firent leur apparition dans la ville de Rouen : les monuments typographiques sont d’accord avec les documents d’archives pour attester cette naissance tardive de l’art sublime dans la capitale de la Normandie et elle s’explique par ce fait que les libraires rouennais semblent avoir eu tout d’abord peu d’enthousiasme pour une invention qui venait troubler leurs habitudes2. Guillaume Le Talleur, d’une part, n’y achevait qu’au mois de mai 1487 le premier incunable local portant une date authentique (Chroniques de Normandie), et d’autre part, Gaillard Le Bourgeois n’était chargé que quelques mois plus tard d’imprimer les permissions quadragésimales, que le Chapitre de la cathédrale, malgré le grand nombre de copies nécessaires chaque année, avait fait
(1) i°, Exposition de 1887, dans les salles du Trésor et de la Bibliothèque de la cathédrale de Rouen, à l’occasion du quatrième centenaire de l’introduction de l’imprimerie dans cette ville. Cf. : Souvenirs de l’exposition typographique de Rouen par l’abbé Sauvage Chanoine Honoraire sous-bibliothécaire du Chapitre de Rouen. / Rouen Cour des Libraires à la Cathédrale, 1887. [A la fin:] Rouen, lmp. Megard et CIe (In-8, 32 p.) — 20, Expositionde 191 r, dans les salles delà Bibliothèque municipale, à l’occasion du Millénaire de la Normandie. —
(2) Erère (De l’imprimerie et de la librairie à Rouen aux xv” et xvi0 s., p. d) rappelle en effet que les registres capitulaires de la cathédrale « fournissent un renseignement des plus curieux sur l’état delà librairie à Rouen, vers la fin du xve s. » ; il y est dit sous la date des 5 et 8 juillet 1482 (A.D.S., G. 2142) qu’une supplique fut présentée par les libraires de la ville au Chapitre de la cathédrale pour obtenir l’expulsion de quelques vendeurs de livres imprimés , qui venaient les étaler et les exposer en vente concurremment avec eux, non seulement devant le grand portail de l’église, près des ouvroirs des demandeurs, mais même devant les autres portails. Les chanoines considérant que ces débitants de livres n’en vendaient que de bons et d’utiles, rejetèrent la demande des libraires sédentaires, et conclurent, par l’organe du maître doyen, à ce qu’ils pourraient vendre et étaler leurs livres partout où ils voudraient. Cinq ans plus tard, au mois de novembre 1488, le Chapitre modifia sa délibération précédente et défendit aux mêmes débitants de vendre leurs livres au grand portail , il leur enjoignit de ne s’installer qu’au portail Nord, qui prit dès lors le nom de portail des libraires (A.D.S., G. 2 144). L’historien de l’imprimerie de Rouen conclut de ces faits « une indication certaine que l’imprimerie et la librairie étaient
jusque là confectionner par la main des scribes L Guillaume Le Talleur et Gaillard Le Bourgeois seraient donc apparemment les premiers typographes de Rouen, mais en examinant de plus près les choses, ces apparences sont peu justifiées.
Il importe de remarquer en premier lieu qu’étant donné le temps relativement long, depuis lequel des imprimeurs travaillaient à Paris, il n’y a nul besoin de supposer que les premiers artistes rouennais, non plus que leurs successeurs ou leurs émules, aient été dans l’obligation d’aller en Allemagne s’initier à l’art nouveau ; il résulte au contraire de toutes les circonstances de fait, que c’est à Paris même que ceux-ci ont été apprendre les secrets de leur art, comme c’est là aussi qu’ils se sont primitivement outillés. Il faut souligner en second lieu que Guillaume Le Talleur et Gaillard Le Bourgeois étaient, en 1487, d’un âge déjà respectable ; le premier, en effet, était installé comme libraire à Rouen, depuis trente-cinq ans au moins2, il avait donc plus de cinquante ans à l’époque qui nous occupe ; quant au second, le fait seul de la possession d’un hôtel dans la même ville, à l’instant précis où il se révèle à nous, dénote une situation sérieuse, fruit de longues années de labeur. Il n’est pas admissible que, durant les quelques années qui précèdent 1487, l’un ou l’autre se soient faits apprentis et rendus à Paris ou ailleurs pour s’initier à la typographie ; il est même certain que s’ils avaient voulu payer de leurs personnes, ils l’eussent fait beaucoup plus tôt et que, bien avant la date de 1487, ils auraient doté de l’imprimerie la ville où ils étaient établis. A la vérité, ils se sont substitué tous deux de plus jeunes hommes.
Pour Guillaume Le Talleur, la chose est claire: c’est Martin Morin, qui, revenu de Paris, où il était allé se mettre au fait de l’imprimerie, s’installa dans la maison du vieux libraire, y débuta sous son parrainage, puis, au bout de quelques années, devint le cessionnaire de son fonds. En ce qui concerne Gaillard Le Bourgeois, les faits paraissent encore plus simples : il fit apprendre à Jean Le Bourgeois, son fils ou son neveu, le métier de typographe, dans
florissantes à Rouen, et qu’il y avait déjà activité et même concurrence dans cette branche d’industrie tout à fait nouvelle» {Op. cit ., p. 7 ). Cette déduction ne paraît pas très logique et il semble au contraire que les anciens libraires voulurent tout d’abord frapper d’ostracisme les livres imprimés et que ce n'est que quand ils imprimèrent eux-mêmes, qu’ils se décidèrent ( 1 4R8) à changer de tactique.
(1) Cf. Beaurepaire, op. cit., pp. 32-3q. — (2) Ibid., p. 33, note 1.
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l’établissement de Jean Du Pré à Paris, et, après une association de peu de durée, il le mit à la tête de sa maison.
Tels sont, à n’en pas douter, les débuts de l’imprimerie à Rouen : les deux noms en vedette y sont ceux de Martin Morin et de Jean Le Bourgeois, mais celui du premier n’a pas seulement l’antériorité chronologique, qui lui donne le pas sur le second, il a de plus le prestige d’un talent supérieur et la gloire d’une production dont l'importance dépasse de beaucoup celle de son rival.
Bien que tardivement importé à Rouen, l’art sublime y trouva presque aussitôt de nombreux adeptes et, depuis les dernières années du xve siècle jusque vers le milieu du xvne, les presses y allèrent se multipliant sans cesse, si bien qu’à certaines époques on y comptait une telle abondance d’ateliers, que les maîtres se trouvaient hors d’état d’alimenter leurs presses au moyen de labeurs licites. Les contrefaçons et les impressions clandestines permirent seules à quelques-uns de se soutenir, non sans de grands périls et de fâcheux accidents ; l’exil fut la suprême ressource de beaucoup d’autres et on les vit aller occuper des places dans différentes villes du Centre, de l’Ouest et du Nord de la France. A Rouen même, le Conseil d’Etat travailla, pendant trois quarts desiècle, à réduire peu à peu le nombre des imprimeries: les dispositions prises en 1667 et années suivantes n’ayant donné que des résultats médiocres, l’arrêt de 1704 fixa en principe le nombre des imprimeries de cette ville à 1 8 4, mais il y en subsistait 31 en 1706, d’après un rapport de l’Intendant, provoqué par un arrêt du Conseil du 21 juin de cette année1 2; on en put supprimer quelques-unes, en 1708, sous des prétextes divers 3 ; en 1709, le Conseil constata encore l’existence de 27 ateliers, auxquels il donna l’investiture légale, tout en décidant qu’aucun des imprimeurs exerçant alors ne serait remplacé et qu’aucun nouveau titulaire ne serait nommé jusqu’à ce que leur nombre fut réduit au-dessous de celui de dix-huit4. En 1714, nouveau rapport de l’Intendant : cinq maîtres sont morts ou ont été
(1) Voy. Documenta, n° 721. — (2) Voy. Documenta, n° 724. — (3) Arrêt du
Conseil du 3 décembre 1708 (Documenta, n° 730). — (4) Arrêt du Conseil du
18 mars 1709. (Documenta, n° 733.)
destitués, il existe donc encore 22 établissements d’imprimerie à Rouen1 et, malgré les arrêts antérieurs, il est pourvu par le Conseil à diverses vacances dans le cours des années qui suivent2 ; peu à peu cependant la limitation des places devient une réalité et, en 1739, le Conseil d’Etat peut à nouveau les réduire davantage et les fixer sans trop de difficultés à douze unités 3. Enfin l’arrêt du 12 mai 1759 supprime encore deux établissements 4 et désormais, jusqu’à la fin de l’ancien régime, il n’y a plus que dix imprimeurs dans une ville qui, en 1666, pouvait se vanter d’avoir plus de cent maîtres5.
En même temps qu’il s’était persévéramment attaché à diminuer de plus en plus le nombre des imprimeurs, le Conseil d’Etat avait porté toute son attention sur les statuts qui réglementaient leurs diverses communautés ; en ce qui concerne Rouen, il ordonna, le 18 mars 1709 G, la stricte application dans cette ville des prescriptions générales qu’il avait édictées par ses arrêts des 6 octobre 1667, 11 avril 1674 et 6 décembre 1700, et, « attendu que les statuts desdits libraires et imprimeurs de Rouen ne contiennent point tout ce qui est nécessaire pour régler la police et l’ordre de la Communauté », il décida que les syndic et adjoints de cette ville s’assembleraient incessamment, en la présence de l'Intendant ou d’un commissaire nommé par lui, et travailleraient à dresser « un projet des statuts et règlemens nécessaires pour maintenir la police et le bon ordre dans ladite Communauté ». Les maîtres rouennais mirent peu d’empressement à obéir à cette injonction, car, en 1714, l’Intendant terminait ainsi son rapport : « Si le Conseil persiste à vouloir que les imprimeurs de Rouen présentent de nouveaux statuts, ce qu’ils ne paroissent pas suivre avec beaucoup d’ardeur, sous «prétexte de frais de les obtenir, nous estimons qu’il faut leur accorder un nouveau dellay de trois mois pour le faire 7 ». Ces trois mois durèrent plusieurs années et ce ne fut que par étapes successives que le Conseil parvint à imposer aux typographes rouennais les règles sous lesquelles vivaient leurs confrères de Paris. J’y reviendrai bientôt et j’ouvre ici une parenthèse pour jeter un coup d’oeil rapide sur les errements qu’avait suivis jusque là l’imprimerie rouennaise.
(1) Cf. Documenta, n° 752. — (2) Arrêt du Conseil des 18 février 1715 (Doc.,
n° 755), 14 août 1719 (Doc., n° 776), e3 novembre 1720. (Doc., n° 783). — (3)
Voy. Documenta, n° 857. — (4) Voy. Documenta, no 909. — (5) Cf. Documenta,
n° 660. — (6) Voy. Documenta, n° 733. — (7) Documenta, 110752.
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^ -fa
Primitivement unis par les seuls liens d’une confrérie religieuse, mise ici comme partout ailleurs sous le patronage de Saint Jean l’Évangéliste, dit aussi, on sait pourquoi, Saint Jean Porte Latine, les maîtres imprimeurs de Rouen ne semblent pas avoir éprouvé le besoin, au point de vue civil, de se donner une loi écrite. Jusqu’au xvme siècle, ils vécurent sous le régime de coutumes et d’usages, qui, pour n’avoir pas été codifiés, n’en étaient pas moins observés et ponctuellement appliqués par les tribunaux. Un érudit rouennais, M. E. Gosselin, affirme qu’un règlement particulier aux imprimeurs avait été élaboré par le Parlement de Normandie en 1579, et il ajoute que « malheureusement ces statuts n’ont pu être recouvrés et [qu’] on ne peut parvenir à en connaître la substance qu’en étudiant avec soin les diverses difficultés auxquelles ils donnèrent lieu 1 ». Ces regrets partent d’un bon naturel, mais je ne pense pas qu’ils soient fondés : ils semblent en effet résulter d’une double confusion de mots, car, qui dit règlement ne dit pas toujours statuts , et en fait, s’il est exact que le Parlement ait donné un règlement entre, — je dis entre et non pas aux , ce qui est tout différent, — les libraires et imprimeurs de Rouen, on ne rencontre nulle part la trace que des statuts , c’est à dire une loi écrite, aient été octroyés dans le même temps aux uns ou aux autres. A la vérité ces statuts ne se sont dégagés que petit à petit de la jurisprudence des tribunaux locaux, basée elle-même sur la coutume constamment évoquée par les personnalités dirigeantes de la Corporation et jamais, que je sache, ils ne furent consignés par écrit en corps de règlement, car on n'eut pas manqué de l’imprimer et, plus tard, de le soumettre au Conseil d’État, lorsque celui-ci réclama instamment, mais sans succès, on l’a vu, que les statuts de la Communauté rouennaise fussent rédigés et soumis à son examen.
Quant au prétendu règlement égaré, qui aurait été consigné dans un arrêt du Parlement de Normandie du 4 septembre 1579 2, il n’était autre chose, je crois, qu’une homologation de l’Édit, donné à Caillou par le roi Charles IX, au mois de mai 1571, sur
(1) Op.cit., p. 1 16. — (2) Cf. Documenta, n° 525.
la réformation de l’imprimerie L On sait que le principal objet de cet édit avait été de régler la situation des apprentis et des compagnons vis-à-vis de leurs maîtres et de faire cesser les différends qui surgissaient constamment entre eux. Le Parlement de Rouen n’avait enregistré cet édit qu’à la réquisition des maîtres imprimeurs, cela résulte clairement des termes de son arrêt du 17 octobre 1579 1 2, aussi, lorsqu’ils se virent par le fait même privés de la facilité, qu’ils avaient eue jusqu’alors, soit d’imprimer en leurs propres maisons, soit de confier certains de leurs travaux à des imprimeurs en chambre ou compagnons n’ayant qu’un modeste outillage, les libraires s’adressèrent-ils au Parlement pour rentrer en possession de leurs anciens droits. Telle est la situation que régla, c’est-àdire trancha, non seulement l’arrêt en question, en décidant que les libraires pourraient continuer l’exercice de l’imprimerie, ainsi qu’ils l’avaient fait par le passé, mais encore un autre arrêt du 19 novembre suivant 3, qui détermina de plus à quels compagnons exclusivement ils étaient autorisés à s’adresser et dans quelles conditions.
Voyons à présent les principes qui régissaient dans la capitale de la Normandie l’exercice de ces professions.
i° Entrée de la carrière. Dans les débuts, l’art est entièrement libre : est maître qui veut, François Ier l’avait proclamé4 ; mais la corporation s’accroît rapidement ; de simples compagnons, souvent illettrés, parfois même insuffisamment préparés à la pratique du métier et presque toujours sans moyens pécuniaires, s’établissent en grand nombre et ne tardent pas à discréditer quelque peu l’art quasidivin. L’orage gronde déjà en haut lieu et des éclairs dangereux ont sillonné le ciel typographique, il devient indispensable de réglementer l’accès de la profession. Un arrêt du Parlement de Rouen du 9 décembre 1579 5 constate que pour devenir maître, il faut alors avoir fait trois ans d’apprentissage chez un autre maître et prêté serment en justice de le servir fidèlement6 ; ces modestes garanties ne paraissent bientôt plus suffisantes et l’on exige que les apprentis sachent lire et écrire, qu’ils prolongent pendant six ans le temps de leur instruction professionnelle et que, pendant deux ans encore, ils travaillent chez les maîtres, afin de s’y perfectionner7; un peu plys tard enfin, il faut qu’ils aient la connaissance de la langue
(1) Voy. Fontanon, Edits et ordonnances des rois de France, t. IV (Paris,
16 1 1 ), p. 473. — (2) Voy. Documenta, n- 522. — (3) Voy. Documenta, n° 525. —
(4) Déclaration du 19 novembre 1541. — (5) Documenta, 11° 5e 7. — (6) Sentence
du 24 octobre 1597. (Doc., n° 544). — (7) Arrêt du 3 mars 1608. (Doc.,n° 502).
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latine1 *, en attendant qu’on exige d’eux qu’ils soient en état de déchiffrer un texte grec. Ajoutons à cela que l’apprenti ne doit pas être marié - et qu’il est tenu de faire un chef-d’œuvre pour être admis à la maîtrise 3 et nous connaîtrons, semble-t-il, toutes les conditions prescrites pour parvenir à l’état d’imprimeur ;t
2° Exercice de l’art. Je passe sous silence les contributions plus ou moins forcées que les maîtres de la Communauté réclamaient des récipiendaires et qui dégénérèrent parfois en véritables abus 4 et je ne signale que les principales dispositions réglementaires. Le nouveau maître devait commencer par ouvrir une boutique ou officine 5, dont plus tard on déterminera rigoureusement le matériel et l'outillage minimum; il lui faut avoir de bons caractères 6, n’employer pour ses impressions que du papier propre et convenable 7, s’entourer de bons et expérimentés correcteurs 8 et veiller, sons peine d’amende, à ne mettre au jour que des impressions irréprochables au point de vue de la correction 9 et conformes à certaines traditions au point de vue de l’agencement et de la présentation des textes 10 ; il n’oubliera surtout pas d’apposer exactement son nom et le lieu de son domicile 11 et il s’abstiendra de rien imprimer sans une autorisation de police pour les simples opuscules l- et sans une permission du roi ou du parlement pour les ouvrages d’importance13.
Ce n’était pas assez que d’avoir déterminé les conditions d’accès et d’exercice de la profession, il fallait encore en assurer la stricte application, aussi les maîtres rouennais avaient-ils pris la précaution d’en confier la surveillance à quatre d’entre eux, soumis chaque année à l’élection et portant le titre officiel de Gardes delà Communauté. Avec l’aide d’un registre, qui contient les comptes rendus par
(i) Arrêt du 16 mai i6i5, cité par E. Gosselin, op. cil., p. 121, et visé par
un autre arrêt du 23 juin 1 6 1 5 (Doc., n° 589) — (2) Arrêt du Ier août 1 63 1 .
(Doc., n° 63o). — (3) Sentence du 10 décembre i538(Doc. n° 5 36). — (4) Sen-
tence du 24 octobre 1597 (Doc., n° 544). — (5) Sentence du 11 décembre 1606
(Doc., n» 559). — (6) Sentence du 21 avril 1 583 (Doc., n° 528). — (7) Sentence du
12 septembre 1625 (Doc., n° 620). —(8) Arrêt du 3 mars 1608 (Doc., n° 562). —
(9) Sentences des 17 octobre 1579, 26 novembre 1579, juin 1 61 5, 27 juin 1 6 1 5
(Doc., nos 52i, 523, 526, 58g et 591). — (10) Sentences des 17 octobre 1579 et
10 septembre 1 6 38 (Doc., n°s 52 1 et 638). — (11) Sentences des 22 juin i5*g5,
3 novembre 1606, 26 février 1609, 18 juillet 1622, i5 octobre et i5 décembre 1625
(Doc., n®* 541, 558, 563, 6 1 5, 621 et 622). — (12) Sentence du 17 juillet 1617
(Doc., n° 598). — ( 1 3) Sentences des ^septembre 16 1 5, 19 août 1616, i5 septembre,
5 et 20 novembre 1618, arrêt du 14 juillet 1 633, etc. (Doc., n°'5g2, 5g3, 604, 6o5, 606, 635).
eux à l’expiration de leur mandat 4, j’ai pu dresser la liste chronologique à peu près complète de ces Gardes depuis l’année 1597, jusqu’à l’époque de leur remplacement par un syndic et je crois intéressant de la reproduire pour deux raisons : en premier lieu parce qu’elle est inédite et qu'elle forme pour ainsi dire le tableau d'honneur de la corporation, et deuxièmement, parce que j’aurai fréquemment à y renvoyer par la suite, pour la justification de la durée de tel ou tel atelier.
Tableau chronologique des Gardes de la Communauté de Rouen 1 2
1597. — Richard Auber, Abraham Cousturier le jeune, Guillaume
du Mouchel, Richard le Prévost.
1598. — Abraham Cousturier l’aîné, Romain de Beauvais, Richard
le Prévost, Robert Féron.
1 5 99 . — (Manque).
1600 — (Manque)»
1601. — Raphaël du Petit-Val, Nicollas Dugord, Ollivier Hardy,
Nicollas Hamillon.
1602. — Pierre Vallentin, Pierre Courant, Nicollas Hamillon,
Manassés de Préaulx.
1603. — Jehan Crevel l’aîné, Pierre Courant, Jehan Osmont,
Cardin Hamillon.
1604. — Jehan Crevel le jeune, David Ferrand, Cardin Hamillon,
Pierre Galles.
1605. — Plenry le Mareschal, David Ferrant, Pierre Cauchoys,
David Geoffroy.
1606. — Jehan Desnoyers, Nicolas Vaultier, Théodore Reinsart,
David Geuffroy.
1607. — Jehan Desnoues, Adrien Maurront, . Pierre Muller,
Jacques Séjourné.
1608. — Richard Aubert, Robert Féron, Thomas Daré, Jacques
Séjourné.
1609. — Gaspard Hérault, Robert Féron, Abraham Cousturier fils,
Nicollas Michel.
1610. — (Manque).
(1) A. D.S., E. 483.— (2) J’ai respecté dans ce tableau l’orthographe ori-
ginale des noms et prénoms.
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1 6 1 1 . — Nicollas Loyselet, Jehan Hellot, David Cousturier,
Salomon Jumelin.
1612. — Loys Coste, Salomon Jumelin, Marin Dusouillet.
1613. — Rommain de Beauvais, Nicollas Hamillon, Pierre Loy-
selet, Jullien Courant.
1614. — Abraham Cousturier, Cardin Hamillon, Julien Courant,
Richard Lallemant.
1615. — Jean Osmont, Cardin Hamillon, Robert de Rouves,
Jaspar Hérault.
1616. — David Ferrant, Manassès de Préaux, Robert de Rouves,
Robert Vallentin.
1617. — David Ferrant, Adrien Morront, Martin le Mégissier,
Jehan Machuel.
1618. — Jean Crevel, Robert Féron, Guillaume de la Haye, Jean
Machuel.
1619. — Robert Féron, Philippe Aline, David du Petit Val, Pierre
Le Locu.
1620. — Nicolas Loiselet, Daniel le Cousturier, Pierre Le Locu,
Estienne Vereul.
1621. — Nicolas Loyselet, Claude le Vilain, Pierre la Mothe,
Jacques de Beauvais.
1622. — Lois Cottey, Jullien Courant, Pierre Delamotte, Anthoine
Orenge.
1623. — Jullien Courant, Marin Dusouillet, Girard Viret, Richard
Ballicorne (mort en exercice).
1624. — Romain Beauvais, Sallomon Jumelin, Lois Dumesnil,
David Ferrant.
1625. — Nicolas Hamillon, Jehan Osmont, Yves Maille, Loys
Loudet.
1626. — RobertFéron, Richard Lallemant, Marin Michel, JeanleDoy.
1627. — Nicollas Loiselet, Manassez de Préaux, Jehan Machuel,
Jean-Baptiste Behourt.
1628. — David Ferrant l’aîné, Martin le Mesguicher, Nicollas
Adam, Thomas Tiercelin.
1629. — David du Petit Val, Pierre de la Motte, Adrien Ouin,
Pierre Dupuictz.
1630. — Adrien Morront, Pierre le Locu, Jehan Ferrand, Guil-
laume Lallemant.
1631. — Guillaume de la Haye, Jehan Berthelin, Jacques Hollant,
Salomon Jumelin.
G. Lepreux. Gallia Typographies. D. III.
l8 GALLIA TYPOGRAPHICA
1632. — Jehan Osmont, David Ferrant le jeune, Jacques Cailloué,
Robert Séjourné.
1633. — Robert Valentin, Pierre Maille, Jehan le Cousturier,
Jehan Courant.
1634. — Estienne Vereul, Marin Michel, Jean le Boullenger, Pierre
le Brun.
1635. — Louys du Mesnil, Jehan Machuel, Charles Osmont, Jehan
Loyselet.
1636. — Jean-Baptiste Behourt, Pierre du Puys, Jehan de Manne-
ville, Jehan le Sage.
1 637. — Nicolas Adam, Robert Séjourné, Osée Seigneuré, Jehan
Viret.
1638. — David Ferrant, Adrien Ouyn, Jean de la Mare, Louys
Séjourné.
1 63 9 . — Jehan Berthelin, Pierre le Brun, Clément Malassis, Lau-
rens Maurry.
1640. — Jean le Dois, Jean Loiselet, François Vautier, Robeit
Ferrand.
1641. — Jehan Machuel, Jacques Cailloué, Anthoine de la Mare,
Jacques Besongne.
1642. — Marin Michel, Jehan le Boulenger, Nicolas Loyselet,
Thomas Daré.
1643. — Jean de Mandeville, Laurens Maurry, Richard Lallemand,
Martin Michel.
1644. — Jean Viret, Louys Séjourné, Jacques Ruault, Louys
Oursel.
1645. — Charles Osmont, Robert Ferrant, Daniel Loudet, Jean
Machuel le jeune.
1646. — David du Petit Val, Antoine de La Mare, Jean Osmont,
Jacques Auber.
1647. — Louis Dumesnil, Robert Séjourné, Clément Malassis,
Nicolas Loiselet.
1648. — - Adrien Ouyn, Pierre Maille, François Vaultier, Martin
Michel.
1649. — Jehan le Boulenger, Laurens Maurry, Jacques Besongne,
Jehan Machuel.
1650. — Jean de Manneville, Louys Séjourné, Richard Lallemand,
Jacques Auber.
1651. — Jehan Viret, Jehan Machuel Taisné, Jacques Ruault, Nico-
las Loyselet.
SEINE-INFÉRIEURE
1652. — David Ferrand, Clément Malassis, Jehan Machuel le jeune,
Louis du Mesnil.
1653. — Robert Séjourné, Jehan du Mesnil, Isaac Petit, Jehan le
Dois.
1654. — ■ Estienne Vereul, Louys Séjourné, Anthoine Ferrand,
Pierre Ferrand.
1655. — François Vautier, Marin Michel, Jullien Courant, Jean
Berthelin.
1656. — Jacques Besongne, Nicolas Loiselet, Jacques Flérault,
Rémi le Boullenger.
1657. — Pierre Maille, Richard Lallemant, Louis Behourt, Laurens
Maurry le jeune.
1658. — Jaques Ruaut, Laurent Maurry l’aisné, Louis Costé,
Robert Séjourné le jeune.
1 6 5 9 . — Charles Osmont, Jean Machuel, Eustache Viret, Claude
Grivet.
1660. — Jean Osmont, Jullien Courant, Gabriel Bellier, Guillaume
Machuel.
1661. — Louis du Mesnil, Ysaac Petit, Vincent Le Roux, Pierre
Hubault.
1662. — Anthoine Ferrand, Bonaventure le Brun, Denys du
Chesne, Pierre Dupuits.
1663. — Pierre Ferrand, Jacques Hérault, Jean Bourdet, Nicolas
le Dois.
1664. — Robert Séjourné, Louis Behourt, Jacques le Sage, Guille-
bert de la Mare.
1665. — Jean Viret, Robert Séjourné le jeune, David Maury, Jean
Jores.
1666. — Jean de Manneville, Laurens Maurry, Jean Besongne,
Jean Oursel.
1667. — Jean Machuel, Louys Costé, François Vaultier, Jean le
Brun.
1668. — Laurens Maurry le jeune, Eustache Viret, jean Dupuis,
Jean Gruel.
1669. — Pierre Ferrant, Vincent Le Roux, Jean Tiercelin, Gilles
Bellier.
1670. — Robert Séjourné, Bonaventure Le Brun, Laurens Machuel,
Pierre Amiot.
1671. — Eustache Viret, Jean Oursel, Louys du Mesnil, Louys Cabut.
1672. — François Vaultier, Antoine Maurry, Nicolas Ruault.
G AI. LIA TYPOGRAPHICA
1 67 3 . — Richard Lallemant, David Maury, Jaques Le Boulanger,
Henry-François Viret.
1674. — Jacques Hérault, Guillaume Machuel, Jean Dumesnil,
Marin Lallemant.
1675. — Louys Costé, Laurens Machuel, Thomas Maury, Romain
Malassis.
Des incidents fâcheux s’étant produits au cours de cette dernière année *, le Parlement commit d’office Louis Costé et Robert Séjourné pour remplir les fonctions de gardes, jusqu'à nouvel ordre. Cet état de choses prit fin en 1681, époque où la Communauté recommença à élire ses gardes.
1681. — Julien Courant, Jean Gruel, Jean-Baptiste Machuel,
Guillaume Boucher.
1682. — Bonaventure Le Brun, Jean Oursel, Laurens Besongne,
Robert Machuel.
1683. — Louis Cabut, Jean Jores, Jean-Baptiste Besongne, Guil-
laume Vaultier.
1684. — Laurent Maurry, Gilles Bellier, Eustache Viret, Richard
Lallemant.
1685. — -Laurent Machuel, Pierre Amiot, Thomas Osmont,
Anthoine Ferrand.
1686. — Jacques le Boullanger, Jean du Mesnil, Guillaume Ma-
chuel, Jacques le Cousturier.
1687. — Julien Courant, Guillaume Boucher, Nicolas Du Mesnil,
Robert Desroques.
1 688. — Jean Besongne, Jean Oursel, Jacques Dumesnil, Pierre
Hérault.
1689. — Sébastien de Caux, Jean-Baptiste Besongne, Pierre Viret,
Pierre Ferrand.
1690. — Jean-Baptiste Machuel, Louis Besongne, Adrien de la
Mare, Nicolas le Boucher.
1691. — Jean Du Mesnil, Richard Lallemant, Jean Lallemant,
Guillaume Viret.
1692. — Jacques Le Boullenger, Eustache Viret, Bonaventure Le
Brun le jeune, Guillaume Behourt.
1 693 . — Henry -François Viret, Guillaume Boucher, Louis Cabut
le jeune, Eustache Hérault.
(1) Voy. la notice de Vaultier (François I).
SEINE -INFÉRIEUR K 2 1
1694. — Gilles Belîier, Louis Cabut l’aîné, Jacques de Caux,
Antoine Maurry.
1695. — Jean-Baptiste Machuel, Pierre Ferrand, Jacques Besongne,
Pierre Le Boucher.
1696. — Laurent Besongne, Guillaume Machuel, Robert de Rost,
Antoine Prévost.
1697..-— Jean Dumesnil, Richard Lallemand, Claude Amiot, François Vaultier.
1698. — Guillaume Boucher, Jean-Baptiste Besongne, Jacques
Bellier, Robert Viret.
1699. — Laurens Maurry, Nicolas Boucher, Jean Oursel, Jacques
Ferrand.
1700. — Pierre Amiot, Henry-François Viret, Pierre Dumesnil,
Richard Lallement le jeune.
1701. — Jacques Dumesnil, Pierre Hérault, Michel Lallemant,
Jean-Baptiste Besongne le jeune.
1702. — Robert Desrocques, Pierre Le Boucher, Jaques Séjourné,
P. Plnlippes Cabut.
1703. — Laurent Besongne, Eustache Viret, Jacques-Joseph Le
Boullanger, François Oursel.
1704. — Robert Machuel, Antoine Prévost, Claude Jore, Pierre
Allinne.
1705. — Claude Amiot, Jean-Robert Viret, Pierre Dupuis, Pierre
Machuel.
1706. — Eustache Hérault, Jacques Besongne, Jacques Amiot,
Jean-Baptiste Machuel.
1707. — Jean-Baptiste Besongne, Richard Lallemant, Antoine
Maury, Jacques-Nicolas Ruauit.
1708. — Jean Da Mesnil, François Vaultier, Pierre Cailloué,
Robert Machuel.
A partir de cette année, on peut considérer comme morte la vieille institution des Gardes de la librairie de Rouen et nous allons à présent assister à son agonie. Le 3 décembre 1708, recherchant la cause des désordres qu’il travaillait à refréner dans l’imprimerie de cette ville, un premier arrêt du Conseil d’Etat 1 croyait les pouvoir attribuer à Y affectation des maîtres de ne plus choisir pour leurs Gardes que les sujets dont ils avaient le moins à craindre la vigilance et la régularité, et à l’inobservance des formalités accou-
(1) Voy. Documenta, n° 730.
GAL LIA TYPOGRAPHICA
tumées pour l’élection de ceux-ci ; en conséquence, il annulait les derniers choix faits par la Communauté et ordonnait qu’il serait procédé à de nouvelles élections en la présence de l’Intendant. Les sujets qui furent alors proposés étant aussi suspects que les précédents, un second arrêt du Conseil, du 17 décembre suivant1 *, nomma d’office un syndic et trois adjoints : Richard Lallemand, Antoine Maury, Philippe Cabut, François Oursel, et leur enjoignit de remplir ces fonctions jusqu’au 24 juin 1710. La situation ne lui paraissant pas améliorée à cette époque, le Conseil renouvela le 16 juin 17 ioâ sa manœuvre de 1708 et nomma pour syndic le même Richard Lallemand, en lui donnant quatre adjoints: Laurent Besongne, Nicolas Le Boucher, Louis Behourt, Nicolas Lallemand, et en stipulant qu’ils resteraient tous en charge jusqu’au 24 juin 1711. Le 15 juin de cette dernière année, un nouvel arrêt du Conseil maintint pour un an encore Richard Lallemnnd en qualité de syndic, avec Jean-Baptiste Besongne, Nicolas Dumesnil, Jacques Besongne et Philippe Cabut pour adjoints3.
De 1713 à 1718, la Communauté rouennaise recouvra le droit de nommer, non plus des gardes, mais des syndics et trois adjoints; toutefois elle avait choisi dans les dernières élections des sujets qui ne plaisaient pas au pouvoir et cela provoqua une nouvelle intervention du Conseil d’Etat. Celui-ci, par un arrêt du 5 octobre 1718 4, prescrivit àla Communauté de reconnaître Nicolas Le Boucher pour syndic, Adrien Le Brun, Michel Lallemand et Jean-Baptiste Besongne le jeune pour adjoints. Ceci durait encore en 1721, lorsque, sur la plainte de la Communauté, qui craignait de voir prescrire ses droits, un arrêt du Conseil, du 26 juillet3, déclara la maintenir et garder « dans le droit et possession de faire tous les ans l’élection de... Scyndics Gardes au jour et feste de Saint Jean- Baptiste, en la manière accoustumée, en présence du lieutenant général de police... » et, cependant il ordonna «pour cette année seulement » que les syndic et gardes actuellement en fonctions devraient présenter à l’intendant une liste de seize candidats, entre lesquels uniquement pourraient être élus les officiers de la corporation. En 1722 pourtant, le Conseil imposa encore un syndic de son choix 6 et cassa l’élection des adjoints, et, en 1723, il prescrivit d’une
(1) Voy. Documenta, n° 731. — (2) Voy. Documenta, n° 737. — (3) Voy. Docu-
menta, n° 742. — (4) Voy. documenta, n°768. — (5) Voy. documenta, n° 788. —
(6) Arrêt du 22 juin. Documenta, n° 794.
SEINE-INFÉRIEURE
façon définitive que les élections ne pourraient plus se faire dorénavant que sur la présentation à l’intendant d’une liste de seize candidats 1 * * 4. En 1724 2 et en 1725 3 le syndic fut encore imposé à la Communauté et continua ses fonctions jusqu’en 1728, époque où sur de nouvelles représentations de cette dernière, un arrêt du Conseil 4 lui restitua enfin tous les droits d’élire ses officiers. Désormais l’ordre régna parmi les libraires et imprimeurs de Rouen, on peut dire la parfaite soumission à l’autorité, puisque celle-ci n’eut plus à intervenir, mais, somme toute, la vieille institution des gardes était morte et bien morte.
J’éprouve de très vifs regrets de n’avoir pas le loisir d’étudier ici plus à fond la façon dont ces gardes ont administré pendant deux siècles la Communauté rouennaise, mais j’espère qu’un jour ou l’autre l’érudition locale, à qui il appartient, entreprendra l’examen détaillé de cet intéressant sujet, dont tous les éléments sont réunis aux Archives départementales de la Seine-Inférieure. On y rencontre en effet plusieurs registres de comptes des Gardes de la Communauté (E. 483, 484, 485) et la plupart des documents judiciaires les intéressant, répartis en deux liasses (E. 489, 490). Pour ma part, je terminerai ces quelques notes en faisant remarquer que les directions de cette Communauté ne furent pas toujours d’une cohérence irréprochable; ainsi, par exemple, pendant qu’elles inclinaient vers le formalisme des métiers mécaniques, en exigeant des récipiendaires l’exécution d’un chef-d’œuvre 5, elles n’en recherchaient pas moins à faire consacrer à leur profit les exemptions de charges publiques accordées par les rois à l’imprimerie « art et science libérale », et le plus curieux est qu’elles obtinrent la solennelle confirmation de ces franchises par des lettres patentes de Henri IV 6. J’attire enfin l’attention sur les arrêts du Conseil d’État des 8 mars 1721, 20 janvier et 25 mai 1723, 22 novembre 1728, 28 mai 1742, et 6 décembre 1743 7, réglementant le transport des livres de ou pour la Normandie : j’ai tenu à les reproduire pour la plupart, d’abord parce qu’ils sont la suite logique de la réforme de l’imprimerie et de la librairie, tentée dans cette province par le Conseil d’État, à la fin du xvne et au commencement du xvme siècles 8, et,
(1) Arrêt du 22 juin 1723, Documenta, n0 800. — (2) Arrêt du 12 juin, Docu-
menta, n0 808. — (3) Ordonnance de l’intendant de Rouen du 22 juin, Docu-
menta, n° 81 3. — (4) Arrêt du 9 janvier 1728. Documenta, n° 824. — (5) Voy.
suprà, p. 1 5 . — (6) Voy. Documenta, n° 55i. — (7) Voy. Documenta, ^‘785,796,
799, 828, 871 et 887. — (8) Voyez notamment Documenta, 677, 724, 730, etc.
en second lieu, dans le but surtout de faciliter la tâche de ceux qui voudraient étudier de plus près le régime de l’imprimerie et de la librairie dans une région non moins remarquable par sa production littéraire, que par les entreprises de contrefaçons, faites sur une assez grande échelle par plusieurs de ses typographes. A ce dernier point de vue aussi, l’étude que j’apporte est loin d’être complète, malgré tout mon souci de ne négliger aucune source d’information ; telle quelle elle fournira pourtant la clef de nombreuses difficultés bibliographiques et ouvrira quelques horizons nouveaux à ceux qui veulent étendre le champ de leurs investigations dans notre histoire littéraire.
Je ne peux pas quitter Rouen sans mentionner ici divers travaux qui se rattachent plus ou moins à l’histoire typographique de cette ville et que je ne pouvais pas négliger de consulter; il en est même, comme l’étude de M. Frère sur les livres de liturgie des Eglises d’Angleterre 4, et la liste des imprimeurs protestants de M. Lesens (i) 2, qui sont, la première surtout, de précieuses contributions et dont j’aurai parfois à invoquer le témoignage ; mais il en est une autre, trop légèrement écrite, qui ne sera citée que pour redresser les nombreuses erreurs dont l’auteur fa émaillée, — il est vrai qu’il n’a fait que compiler, — et éviter ainsi qu’elles ne s’accréditent dangereusement 3.
Il ne me reste plus à présent qu’à jeter un rapide regard sur l’imprimerie à Dieppe et au Havre et sur les travaux se rapportant à son histoire, car il est inutile de disserter pour le moment sur les
(i) Des Livres de liturgie des Eglises d’Angleterre imprimés à Rouen dans les xv et xvie siècles. Etude suivie du catalogue de ces impressions, de m.cccc. xcii à m.ddvii, avec des notes bibliographiques, par Édouard Frère,... — Se vend à Rouen chez Auguste Le Bruinent libraire rue de l’Impératrice près l’église St Vincent. Avril m. dccc. lxvii. [Impr. par Henry Boissel.] Tiré à
125 ex. sur gr. pap. rais, vergé. (Gr. in-8. 65 p. et i pi. reprod. la marq. de Nicolas Le Roux. Extr. en partie du Précis des travaux de VAcad. de Rouen , a. 1 865- 1 866. B. N., Inv. Rés. Q. 658). — (5) Liste des Imprimeurs et Libraires rouennais protestants. (Signé) : E. Lesens. Dans : Bull. hist. et litt. delà soc. de Vhist. du protest, franc., a. 1887, PP- 33 1 -336. — (6) Marques Héraldiques et Devises des imprimeurs et libraires normands du xv' au xvme siècle, par le
Baron Lucien de Mazières-Mauléon [Loys de Montlévrier]. — Paris (XVI) Bibliothèque de la « Revue héraldique » 8, rue Daumier. iqo5. (In-8. 19 p. Tiré à 120 ex. numér. et paraphés. Reproduction de 4 marques avec les clichés de Silvestre. B. N., 8° Q pièce 1990.)
SEINE-INFÉRIEURE
quelques ateliers installés dans la ville d’Eu et autres localités. On trouvera tout ce qui peut être intéressant à cet égard dans les notices consacrées à chacun de leurs typographes, et il est aisé de les connaître en consultant la nomenclature chronologique dressée dans le premier chapitre qui suit cet avant-propos.
Deux érudits se sont occupés de la typographie dieppoise : le premier en date, l’abbé Cochet 4, en a étudié les vicissitudes depuis les origines présumées par lui, jusque vers le milieu du xixe siècle, et la notice qu’il a publiée sur cet objet ne saurait compter ni parmi les meilleures du savant écrivain ni parmi celles qui pourraient faire autorité en la matière; elle offre peut-être de l’intérêt pour la période contemporaine, mais elle en est presque totalement dépourvue pour les temps antérieurs à la Révolution. Le second, l’abbé Sauvage 1 2, s’est principalement attaché à élucider la question des débuts de l’art sublime à Dieppe, et s’il n’a pas réussi à faire la lumière complète et à conclure formellement, du moins a-t-il traité son sujet avec une conscience qui lui avait fait toucher du doigt la vérité. Je ne dis rien de Deschamps, il n’a fait que répéter, dans son Dictionnaire (V° Deppa), les indications de l’abbé Cochet, en y ajoutant un renseignement que lui avait adressé M. Frère, dont la compétence en matière de bibliographie normande était alors universellement et à juste titre appréciée.
Le commerce des livres était depuis longtemps florissant dans la patrie de Duquesne, lorsque l’imprimerie vint s’y implanter, et ce sont précisément deux libraires de cette ville, Guillaume Nazot (1617) et Etienne Martin (1565) qu’on a successivement proposés pour en avoir été les introducteurs ; puis, après un examen plus attentif des livres sur lesquels on se basait pour leur faire cet honneur, on a reconnu que c’étaient des produits des presses rouennaises ou caennaises. La question restait donc entière et l’on se trouvait en face d’un double problème, fort gênant, faute d’avoir été résolu, pour qui cherchait à se faire une idée bien nette de Eépoque des débuts de l’imprimerie à Dieppe. Ce problème résultait
(1) Histoire de l’imprimerie, à Dieppe, Par M. l’Abbé Cochet. — Dieppe. Imprimerie de Levasseur, rue Duquesne, 3. 1848. (In-8. 44 p. Tiré à 100 ex. et extr. de la Vigie de Dieppe des 22 août, 12 septembre, 24 novembre, ier et i5 décembre 1848. B. N., Q. 4942). — (2) Introduction à l’histoire de l’imprimerie à Dieppe, Par M. l’abbé Sauvage. Dans : Précis analytique des travaux de r Académie des Sciences , Belles Lettres et Arts de Rouen pendant Vannée 1 8gniSgi (Rouen, 1892, in-8), pp. 423-447.
G. Lepreux. — Gai 1 ia Typographica. D. III. 2.
GAU IA TYPOGRAPHICA
d’une mention manuscrite, rencontrée par l’abbé Sauvage dans un exemplaire de Y Histoire de Y imprimerie à Dieppe , annoté par l’auteur même ; on y lisait en effet cette addition autographe : « Méthode de naviguer. Dieppe, Corolles. In-40, 1583. » De là à supposer que ce Corolles était le prototypographe diep pois , il 11’y avait qu’un pas ; l’abbé Sauvage ne l’a pas franchi, mais il reste fort perplexe au sujet de ce personnage, parce que, dit-il, « malheureusement M. Cochet n’indique pas d’où lui est venue cette précieuse indication, qui pourrait, d'après le contexte, lui avoir été fournie par M. le comte d’Auffay, ou provenir des catalogues soit du duc de la Vallière, soit du marquis de Courtenvaux. Nous n’avons pu jusqu’à présent nous procurer le dernier et n’avons pas été assez heureux pour retrouver dans l’autre la trace de ce précieux volume, sur lequel on désirerait plus de détails et de précision ». Or, ce prétendu imprimeur ou libraire n’a jamais existé : Corolles n’est que le nommai transcrit d’un prêtre dieppois, l'abbé Corruble, auteur du livre en question, dont le titre exact est La véritable et unique méthode de naviger par le quartier d’or1. La seconde difficulté du problème provenait de la date de 1583 figurant sur le titre decet ouvrage2, il n’est rien de plus aisé que de la résoudre, même pour une personne inapte à distinguer du premier coup d’œil une impression de la fin du xvie siècle d’une autre de la fin du xvne, il suffit pour cela de se reporter au 5e feuillet du livre, où l’on peut lire : « Achevé d’imprimer pour la première fois le 13e jour de novembre 1683 », date corroborée par le privilège, accordé le 29 octobre delà même année. Donc pas de doute au point de vue de la date, pas de doute non plus au sujet de l’imprimeur qui a signé tout au long : Nicolas Dubuc.
Si, par conséquent, l’imprimerie ne fut pas exercée à Dieppe au xvic siècle, quel est celui qui l’y apporta au siècle suivant et à quelle époque se place cet événement ? Ici je dois faire entrer en scène le savant et laborieux bibliographe de la Société de Jésus ; après avoir catalogué dans la colonne 1569 du tome III de la Bibliothèque de la Compagnie , un ouvrage de polémique du P. Gontery : Les conséquences auxquelles a esté réduite la Religion prétendue Reformée. .. Dieppe, 160 y, in- 8, le P. Sommervogel ajoute: « Cette édition est citée
(i) Voy infra la notice de l’imprimeur Dubuc (Nicolas). — (2) Le Catalogue général de la Bibliothèque nationale, V° Corruble, donne également pour cet ouvrage la date de 1 583 ; il est fâcheux que le rédacteur de cet article n'ait pas
mis un sic entre parenthèses et rétabli la véritable date de l’ouvrage.
SEINE-INFERIEURE
dans le Catalogue de la Bibl. de M. Cocheris , n° 22, ce qui démentirait l’assertion de M. l'abbé Cochet que le premier imprimeur de Dieppe serait G. Nazot. » Or, en 1609, le P. Gontery était à Rouen et il n’est pas supposable qu'il ait pu se faire imprimer à Dieppe, alors que postérieurement les ministres protestants de cette ville étaient obligés de s’adresser à des presses rouennaises pour mettre au jour les produits de leur polémique avec lui1. La désignation de Dieppe au titre de l’opuscule en question, si elle s’y trouve réellement, ne paraît être qu’un subterfuge. D’ailleurs un imprimeur nouvellement installé dans une ville avait tout intérêt à donner son nom et son adresse et c’est ce que fit Nicolas Acher, lorsqu’il forma, vers 1623, le premier établissement typographique de Dieppe.
Le prototypographe dieppois ne resta pas longtemps sans concurrent : il en eut bientôt deux ou trois, et bien que l’arrêt de 1704 eut décidé qu’il ne devait y avoir qu’un imprimeur à Dieppe, le Conseil d’État eut toutes les peines du monde à les réduire à ce chiffre, qui fut maintenu jusqu’à la fin de l’ancien régime.
La date réelle de l’apparition de l’imprimerie au Havre ne saurait soulever autant de difficultés que celles que je viens d’essayer de résoudre : elle doit être fixée à l'année 1670, époque où Jacques Gruchet vint de Rouen s’y établir ; là aussi la concurrence se dressa sans tarder, mais elle y fut rapidement supprimée et le seul atelier qu’avait toléré au Havre l’arrêt de 1704, s’y perpétua dans la même famille durant tout le xvme siècle. De même que ceux de Dieppe, les typographes havrais ont eu deux historiens: le second2 a assez heureusement amplifié ce qu’avait dit le premier3 * * *; cependant tous deux n’ont fourni pour la période ancienne que des données encore incomplètes.
(1) Cf. Documenta, n° 583. — (2) Société havraise d’études diverses. Extrait du
Recueil de ses Publications. (Année 1903, 2e trimestre). L’Imprimerie au
Havrede 1670 à 1870 Par Georges-D. Quoist Imprimeur. Ouvrage orné de
7 figures. / Le Havre Imprimerie H. Micaux. 1904. (In-8. VII-94 p. B. N., 8° Q.
335g) . — (3) Troisième Glane. L’Imprimerie au Havre avant 1890. Dans : Glanes
historiques sur le Havre et son arrondissement, par Alphonse Martin. — Le
Havre, 1898. (In-16, pp. 2g-58. B. N. Lk7 253 12.)