AVANT-PROPOS
Il n'existe pas dans l'histoire de l'Imprimerie de qualificatif plus fréquemment employé que celui d'Imprimeur du Roi ; il n'est peutêtre pas non plus d'institution qui ait été moins étudiée.
Pour traiter convenablement cette matière, il était tout naturellement indispensable de remonter aux sources et de réunir tous les documents authentiques où sont consignées les nominations de ces officiers du roi, comme aussi les divers autres actes les concernant émanés soit de l'autorité royale, soit des pouvoirs en dérivant. Pour ne l'avoir point fait ou pour n'avoir accompli qu'une trop faible partie de cette tâche ingrate, les divers historiens de l'imprimerie et, en particulier, ceux qui ont essayé d'esquisser l'historique ou la chronologie des Imprimeurs du Roi, ont complètement échoué dans leurs tentatives.
Les ouvrages de La Caille et de Lottin sont presque nuls à cet égard et, pour se dispenser d'aborder cette partie de l'histoire de l'imprimerie de Paris, le second de ces auteurs dit même * que ses notes n'étant pas assez complètes sur cet objet, il se ferait scrupule de les présenter. La première étude d'ensemble, qui ait paru sur la matière fut publiée, en 1849, par Leroux de Lincy2 et encore, comme on
(1) Catalogue chronol., t. I, p. 92. — (2) Catalogue chronologique des imprimeurs et libraires du Roy, par le père Adry, publié par M. Leroux de Lincy. Paris, imprimerie de Guiraudet et Jouaust, 1849. (In 8, 29 P- Slt- Extr. du Journal de L'Amateur de livres, a. 1849. Tiré à 5o ex. BN, Q. 6459 bis.)
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le voit par le titre de l'ouvrage, ce travail n'était pas de lui, mais du Père Adry. Quelques années plus tard, Auguste Bernard déclarait, qu'on ne trouve dans cette brochure « que des notes informes qui n'étaient pas destinées à l'impression » et il lui avait été impossible, ajoutait-il, « d'y rencontrer le moindre renseignement utile. » Ce jugement était sévère et quelque peu excessif; il était d'autant plus injustifié en la circonstance que l'historien de l'Imprimerie du Louvre n'a guère fait mieux que le père Adry, tout en lui empruntant une bonne partie de son travail. En réalité, bien qu'en se bornant, ou à peu près, à donner une liste chronologique des Imprimeurs du Roi, tous deux sont bien éloignés d'en avoir dressé le catalogue complet ou même exact, car, sur les quatre-vingt-quatorze titulaires de ces charges, dont on trouvera plus bas la série, qui n'est peut-être pas encore définitive, Bernard n'en a mentionné que soixante-quatorze. Il faut noter que jenefais entrer en ligne décompte ni les imprimeurs de la Sainte-Union, ni les imprimeurs en tailledouce, qui d'ailleurs les uns pas plus que les autres n'avaient le droit de figurer au nombre des typographes du roi ; aussi ne les trouverat-on point dans ce Livre d'Or.
On rencontre de plus dans l'un des volumes de la collection Anisson2 : i° une pièce imprimée, sous le titre de Liste des imprimeurs ordinaires du Roy, qui ont exercé lesdites charges, et de ceux qui l'exercent présentement en cette ville de Paris (S. 1. n. t. n. d. In-4, 3 p. ch.), qui paraît n'être qu'une épreuve d'imprimerie et s'arrête à la date de 1689 ; cette liste est encore moins complète que celles dont j'ai parlé plus haut. — 20, une pièce manuscrite intitulée : « Tableau chronologique des imprimeurs du Roy, tiré d'un manuscrit de la Bibliothèque de S. M., carton de la librairie, du Recueil de M. Imbert Châtres du Cangé. » La forme de ce document est soignée, il est fâcheux que le surplus n'y réponde point et qu'on ne trouve dans cette pièce que des renseignements pour la plupart erronés. Dans un autre fonds delà Bibliothèque nationale3 existe encore une notice manuscrite, intitulée : « Origine et généalogie des imprimeurs du Roy », mais cela ne vaut pas mieux que tout ce que j'ai indiqué précédemment.
On aura donc ici un ouvrage presque entièrement nouveau, et les documents authentiques que je publie, me dispenseront de discuter,
(1) Geoffroi Tory (Paris, 1 865, in-8), p. 386, note 2. — (2) BN, eus. fr. 22078 : Ie pièce 85; 20, pièce 52. — (3) Fonds Delamarre, ms. fr. 21748, f° 2G6.
dans la plupart des cas, les dates antérieurement données par mes devanciers, presque toujours sans base sérieuse. Les éléments de cette partie de la Gallia Typographica ont été puisés à diverses sources. En ce qui concerne les lettres patentes conférant à leurs titulaires les charges d'imprimeurs du Roi, elles sont tirées, pour la partie la plus ancienne des Archives nationales et je les ai extraites des registres du Châtelet de Paris (Série Y) et des registres du Parlement contenant l'enregistrement des ordonnances royales (Série XIA) ; celles du dix-huitième siècle et des dernières années du dix-septième proviennent des registres du secrétariat de la Maison du Roi (Série O1). Quelques lacunes ont été comblées au moyen de deux manuscrits de la Bibliothèque nationale, portant les numéros 22077 et 22078, faisant partie de la Collection dite Anisson et intitulés : le premier, « Imprimeurs du Roi-Imprimerie Royale-Bibliothèque du Roi »; le second, « Imprimeurs du Roi ». Malheureusement, ainsi que j'ai pu le constater à plusieurs reprises, partie des documents contenus dans ces deux volumes, ne sont que des copies souvent incorrectes et je ne les ai données que faute de mieux.
Je n'ai pas négligé non plus, on le pense bien, de recourir aux documents typographiques et de tâcher d'y découvrir les Lettres de provisions que ne m'avaient pas fournies les sources précédentes : mes recherches à cet effet n'ont pas été tout à fait infructueuses et j'ai eu le bonheur de récupérer ainsi quelques-uns de ces documents. La collection n'est pas encore absolument complète, mais d'autres moissonneurs viendront qui, j'en ai le ferme espoir, achèveront la récolte. Je fais observer enfin qu'un certain nombre des Lettres en question avaient été publiées déjà, je n'ai pas hésité à les reproduire encore, mais généralement d'après des leçons différentes, car je tenais à offrir cette fois un Corpus aussi complet que possible des documents concernant les Imprimeurs du Roi ; c'était d'ailleurs la condition indispensable pour justifier le titre de ce volume.
A côté des lettres patentes, publiées dans leur ordre chronologique, on trouvera dans les Documenta, l'inventaire analytique et souvent la reproduction intégrale des autres documents originaux relatifs à la matière, que j'ai pu rencontrer; la plupart d'entre eux sont extraits de l'importante collection des Arrêts du Conseil d'État privé du Roi, aux Archives nationales (Séries E et VG) et je prie le lecteur de se reporter aux quelques explications que j'ai données sur ce fonds dans le premier volume de h Gallia Typographica (p. 240-247). Le surplus a été tiré soit des divers fonds de la Biblio-
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thèque nationale que j'ai déjà signalés dans le même volume (p. 237- 240), soit des ouvrages antérieurement publiés.
J'espère qu'on me pardonnera ces longs préliminaires, car il était indispensable que je fasse connaître l'origine des documents qui forment, pour ainsi dire, la trame de ce livre. J'entre maintenant en plein cœur du sujet et je vais essayer non seulement de retracer l'historique de l'institution des Imprimeurs du Roi à travers les trois siècles de leur existence, mais encore d'élucider certains points obscurs de leur histoire et de leurs fonctions. Quelques notes brèves mais substantielles y pourvoieront. Après cet exposé rapide, je n'aurai plus qu'à dresser la liste chronologique de ces typographes, puis, dans un second chapitre, à présenter leurs biographies respectives.
Qu'était-ce tout d'abord qu'un imprimeur du Roi ? — La réponse à cette question ne peut-être que complexe, parce qu'il résulte de l'étude des lettres patentes qui les instituèrent, que tous les imprimeurs du Roi ne jouirent pas absolument des mêmes avantages et que, suivant les époques et les hommes, la fonction fut tantôt une charge publique et rétribuée, tantôt un titre purement honorifique, mais si elle fut presque toujours la récompense du talent et de la science, parfois aussi, il faut bien le dire, elle marqua le triomphe de l'intrigue. Sur un point cependant, tous les imprimeurs du Roi semblent avoir été en possession d'un privilège commun : celui de la commensalité, c'est-à-dire de l'honneur de faire partie de la maison du roi et, par suite, d'être exonérés de certains impôts, auxquels était astreint le commun des mortels1. Pour le surplus, il importe d'examiner en détail la teneur des lettres patentes conférées à chaque imprimeur, mais on peut remarquer qu'en principe elles octroient toutes un ensemble de faveurs presque immuable, savoir : les honneurs, autorités, prérogatives, /franchises, libertés, privilèges, profits, revenus et émoluments attachés à la charge; quelquesunes ne mentionnent qu'une partie de ces octrois; d'autres y ajoutent parfois une ou plusieurs faveurs spéciales, c'est alors un don personnel fait au titulaire de la fonction.
(r) Déclaration du Roy, du 22 février 1620 (V. Docum. Nc 94).
Voyons d'abord l'ensemble des faveurs qui, en sus de la commensalité, formaient pour ainsi dire le patrimoine commun des imprimeurs du roi. N'est-ce, comme l'a écrit J. Dumoulin1, qu'une « redondance d'expressions » n'ayant guère de valeur ni de portée ? — Ce serait une grave erreur que de le croire : chacun des mots employés a, au contraire, son sens précis, sa signification réelle, ses conséquences invariables. Je vais tâcher de les définir l'un après l'autre.
Les Honneurs découlent du fait d'être attaché par une fonction à la personne du roi, d'être son officier, son commensal, d'avoir ses entrées à la cour.
L'Autorité, c'est le pouvoir, que n'ont pas les autres imprimeurs, de se qualifier en tout, partout et toujours du titre d'Imprimeur de sa Majesté.
La Prérogative, prééminence, primore2, c'est la supériorité évidente qui a déterminé le choix du roi et, comme conséquence, la supériorité sur les autres imprimeurs d'être celui du souverain.
La Franchise, c'est l'exemption, en général, de certains impôts dont jouit l'imprimeur du roi comme officier et commensal de sa Majesté et, dans des cas particuliers, celle de certaines taxes déterminées.
La Liberté, c'est le pouvoir d'imprimer ou faire imprimer en son nom, même avant d'avoir été reçu imprimeur dans la communauté.
Le Privilège, c'est la faculté d'imprimer les édits, ordonnances et autres actes du pouvoir souverain à l'exclusion de tous autres imprimeurs, pendant un certain laps de temps3.
Le Droit, c'est celui d'imprimer, si bon semble au titulaire de la fonction et sans aucune permission spéciale, les actes royaux dont il vient d'être parlé, ainsi que les arrêts du Conseil d'Etat, du Parlement et des autres juridictions royales.
Le Profit, c'est le bénéfice qui résulte de l'exercice du privilège et du droit, c'est-à-dire de la vente des impressions ci-dessus indiquées.
Les Revenus et Emoluments, ce sont les gages spéciaux attachés à la charge et qui lui appartiennent en propre et, dans certains cas, ceux plus particulièrement déterminés par les lettres de nomination 4.
(i) Vie et Œuvres de Fédéric Morel (Paris, 1901. In-8), p. 48. — (2) Mot
employé seulement dans les lettres de Jean Le Royer (V. Documenta N° 22). —
(3) V. la Déclaration du Roy {Documenta N°94) et les Lettres de Robert Estienne
(Documenta N° 34). — (4) Cf. sur tous ces points : Les privilèges anciens et
G. Lei>reux. Gallia Typographica. P. I. 3
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Quant au Don personnel, il varie suivant les individus auxquels il est fait : tantôt c'est un privilège spécial pour l'impression et la vente, temporairement exclusives, d'ouvrages exécutés en certaines langues, sur certaines matières ou avec des caractères définis, tantôt la garde et la faculté d'usage de poinçons et de matrices appartenant au roi, tantôt encore c'est la permission de tenir imprimerie en dehors du quartier de l'Université ou l'octroi d'un logement gratuit. Dans la plupart des cas enfin, c'est l'attribution de gages plus ou moins élevés à prendre sur la cassette royale.
Je ne m'arrêterai pas davantage à ces particularités qui trouveront leur place dans la partie biographique de cet ouvrage et je reviens à la définition laissée en suspens. D'après les prémisses que j'ai posées ci-dessus, je pense que l'Imprimeur du Roi peut être défini ainsi : un officier royal, rétribué en principe, exclusivement chargé de l'impression soit des actes du pouvoir soit d'ouvrages déterminés, et jouissant, pour garantir l'authenticité et la pureté des textes, ainsi que pour en assurer la publicité rapide, d'immunités et avantages propres à la fonction et de privilèges spéciaux et personnels.
Cette formule est un peu longue, mais elle a le mérite de pouvoir s'appliquer aussi bien aux imprimeurs ordinaires du roi qu'à ceux qui ne furent investis de ce titre qu'à raison de leurs connaissances en des matières ou en des langues particulières, ou d'une manière purement honorifique.
D'après les divers auteurs qui ont traité de la question, c'est à François Ier que serait due l'institution des imprimeurs royaux et elle se rattacherait suivant eux à la fondation du Collège des trois langues ou Collège de France, dont on est redevable au Père des Lettres (1530).
«A l'époque de la renaissance des lettres, dit F. -A. Duprat1, lorsque les peuples de l'Europe, échappés à peine à la barbarie, se
nouveaux Des Officiers domestiques & Commensaux de la maison du Roy, de la Royne, En/ans de France & autres. Avec la vérification d'iceux.— A Paris, chez C. Morel, Imprimeur ordinaire du roy, rue S. Iacques à la Fontaine. M.DC.XX. (In-8. BN, LP7), passim. — ( 1) Histoire de V Imprimerie impériale de France (Paris, i86i,in-8), p. 3.
livraient avec enthousiasme à la recherche des restes précieux de l'antiquité, François Ier, jaloux de favoriser le mouvement de son siècle, institua, non pas une imprimerie royale, comme l'ont avancé plusieurs historiens, mais des imprimeurs royaux, qui, encouragés par sa munificence, publièrent un grand nombre de manuscrits grecs et latins oubliés jusque-là dans les monastères. » Le morceau, on le voit, ne manque pas d'éloquence, il n'est malheureusement pas tout à fait exact. Il n'en a pas moins servi de type aux écrivains postérieurs, qui se sont contentés d'y ajouter quelques variantes1. En réalité, l'origine de la charge d'Imprimeur du Roi remonte à peu de chose près sans doute à l'époque même de l'introduction de l'imprimerie à Paris et, si nous n'avons pas encore la bonne fortune de connaître l'acte royal qui en conféra les premiers privilèges, nous savons tout au moins que, dès 1487, il y avait un imprimeur royal, Pierre Le Rouge, et peut-être ne fut-il pas le seul au xve siècle. Indépendamment du titre d'imprimeur du roy nostre sire ou à'impr essor regius que Pierre Le Rouge prend à diverses reprises dans la souscription des livres qu'il a signés, on voit, dans le haut de sa marque2, le lis royal surmonté d'une couronne. C'est une allusion évidente à la charge qu'il remplissait et il faut distinguer cet emblème de l'écu de France figurant, à une époque contemporaine, dans les marques d'André Bocard, de Jean I Trepperel, de Louis Martineau et d'Antoine Vérard. Toutefois, le lis royal, — qui formera plus tard avec la devise : Arte omni prœstantior, la marque de l'imprimeur du roi Jamet Mettayer, — se retrouve dans les marques de Nicole de La Barre3, mais ici, semble-t-il, cette fleur ne rappelle que la demeure et l'enseigne du typographe : rue Saint-Jacques, à la Fleur de Lys couronnée (Via Regia ad divum Jacobum, sub coronato Lilio) .
Après Pierre Le Rouge, les premiers imprimeurs du roi connus furent Geofroy Tory et Olivier Mallard et ce dernier exerçait ses fonctions, lorsque, mû par une inspiration féconde en heureux résultats, François Ier, en vue de procurer aux érudits et aux étudiants des livres d'étude à bon marché, en même temps que des textes aussi parfaits que possible, créa, vers 1538, croit-on, et dans tous les cas antérieurement au 17 janvier 1539, une nouvelle catégorie
(1) Voy. notamment le plus récent : Vies et œuvres de F. Morel, par J. Dumoulin, p. 46. — (2) Voy. Silvestre, marques n" 45 et 401. — (3) Ibid., n°' 91 et
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d'imprimeurs royaux, qui pourraient être décorés aussi du titre de savants. Il y en eut pour le grec, il y en eut pour le latin et pour l'hébreu, il y en eut également pour le français, pour la musique, et l'on verra que plus tard l'heureuse initiative du vainqueur de Marignan hanta l'esprit de plusieurs de ses successeurs au trône de France, puisque Henri II créa, en 1553, un imprimeur royal pour les mathématiques1 et Louis XIII, en 1630, un imprimeur royal pour les langues orientales 2.
Il ne faut pas oublier que, nonobstant l'innovation de François Ier, les imprimeurs du roi sans spécialité continuèrent à exister, les autres étant pour ainsi dire des imprimeurs extraordinaires, si extraordinaires même, que plusieurs d'entre eux se trouvèrent, au moment où ils furent choisis, totalement étrangers à l'art de la typographie3. Ces derniers se cantonnèrent dans leur spécialité, les textes grecs, quant aux autres, qui, à la science, joignaient l'habileté dans leur art, ils cumulèrent la plupart du temps la qualité d'imprimeurs extraordinaires avec celle qui, bientôt après, allait être fort justement dénommée ordinaire. Les premiers possesseurs del'uneou de l'autre charge, et même des deux, s'intitulaient en effet imprimeurs du roy tout simplement, lorsque, vers 1568, Robert II Estienne inaugura la qualification d'imprimeur ordinaire, que ses collègues et successeurs s'empressèrent d'adopter, en y joignant fréquemment la mention de leur spécialité : pour la musique, pour les monnoyes, etc.
En s'intitulant ainsi, il ne paraît pas douteux que Robert II Estienne n'ait voulu marquer qu'il était, à l'inverse des imprimeurs ad honores, exceptionnels d'ailleurs, l'un des typographes qualifiés pour l'impression de tout ce qui concernait le service du roi. Est-ce à dire, comme on l'a écrit, que « parmi les différents imprimeurs du Roi, il y en avait un qui était en quelque sorte l'imprimeur officiel du gouvernement, et auquel appartenait l'édition des nombreuses lettres patentes et mandements expédiés journellement par la chancellerie royale4 », et qu'à partir de 1550, ce fut « le droit d'éditer et de vendre toutes les ordonnances émanées de la chancellerie royale qui caractérisa le véritable imprimeur du Roi5. » Je ne sais pas sur quels documents reposent ces assertions du biographe de Fédéric I Morel, mais elles me paraissent aussi peu fondées que
(1) Cf. la notice de Jean Le Royer. — (2) Cf. la notice d'Antoine Vitré. — (3) Voy. les notices de Conrad Néobar et d'Adrien Turnèbe. — (4) J. Dumoulin, Vie et œuvres de F. Morel, p. 47. — (5) Ibid., p. 5o.
GALLIA TYPOGRAPHICA 3j
l'allégation du même auteur1, lorsqu'il avance que Michel de Vascosan et Guillaume de Nyverd ne possédaient qu'un titre d'imprimeurs du roi purement honorifique. Il suffit, d'une part, de lire les lettres patentes accordées au premier de ces typographes, le 2 mars i$6i2, et, d'autre part, de connaître les nombreux actes royaux imprimés par eux, pour se convaincre de l'erreur dans laquelle est tombé l'auteur dont je parle.
Quant aux deux premiers faits avancés par J. Dumoulin, ce sont de simples hypothèses. En réalité, ainsi que je l'ai dit plus haut, placés à ce point de vue sur un même pied d'égalité, tous les imprimeurs du roi jouissaient, sauf des cas très rares, et ces exceptions ne pourraient être érigées en règle, du droit d'imprimeries actes royaux quels qu'ils fussent, alors même que le souverain, — le cas s'est fréquemment présenté, — eut accordé à quelque autre imprimeur un privilège temporaire pour éditer l'un de ces actes. Les lettres de provisions que je publie dans les Documenta sont là pour servir de preuve à cette démonstration et, feraient-elles défaut, qu'on y pourrait suppléer par les termes si décisifs de la déclaration du Roy, du 22 février 1620, sur les privilèges accordés à ses imprimeurs3. Tout ceci pourra vraisemblablement paraître contradictoire avec certaines lettres de privilège données à Robert II Estienne le 8 octobre 15614 et suivies de deux autres actes royaux dans le même sens des 17 février 1562 et 17 janvier 1563 5, mais la contradiction n'est qu'apparente. Si l'on veut, en effet, se donner la peine d'examiner attentivement les documents en question, on reconnaîtra bien vite que les défenses y contenues ne s'adressent qu'au commun des typographes et non aux autres imprimeurs du roi, qui, de fait, ne laissèrent pas que d'imprimer concurremment avec Robert II Estienne les actes de l'autorité royale.
On peut se faire une idée de l'importance de la fonction et des profits qui devaient en résulter, par la multiplicité étonnante des édits, des ordonnances, des déclarations et autres documents, ainsi que des arrêts des conseils, parlements et cours souveraines6 que les typographes du roi étaient appelés à imprimer ; aussi la charge était-elle ardemment convoitée et ceux qui la détenaient,
(1) lbid., p. 49. — (2) Voy. Documenta, n° 33. — (3) Voy. Documenta, n°94. — (4) Voy. Documenta, n° 34. — (5) Voy. Documenta, nos 35 et Zj. — (6) Les collections de la Bibl. nat., quoiqu'incomplètes, forment plusieurs centaines de volumes. Voy. ci-dessous p. 41.
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se trouvaient-ils en butte à de nombreuses entreprises contre leurs privilèges. Le danger ne venait pas seulement du dehors, c'est-àdire de la concurrence quelquefois déloyale du commun des imprimeurs, il se trouvait encore, surtout depuis que le nombre des typographes royaux avait été augmenté d'une façon exagérée, dans le désir assez naturel que chacun de ces derniers éprouvait de se débarrasser d'un rival en essayant de s'éliminer les uns les autres. Tous les prétextes pour atteindre ce but étaient bons, les armes employées au même effet l'étaient souvent moins et la justice du roi et de son Conseil avait fort à faire pour traiter équitablement ce monde un peu turbulent.
J'aurais à entrer dans d'assez longs détails, s'il était nécessaire que je m'appesantisse sur cet état de choses, depuis la tentative d'exclusion de Fédéric II Morel 4 dont la conduite en vérité avait été assez louche après la Journée des barricades et pendant l'exil du roi, jusqu'à l'opposition à la réception de Frédéric Léonard, sous prétexte qu'il était étranger2, en passant par la querelle suscitée à Antoine Estienne pour lui contester le droit d'imprimer les actes royaux3. Mais je glisse rapidement sur ces luttes intestines, dont il sera fait plus ample mention dans les biographies de ceux qui y ont joué un rôle et je m'arrête un peu plus longuement aux diverses phases de la véritable guerre de pirates poursuivie sans trêve ni repos, pendant plus d'un siècle, par les imprimeurs ordinaires, contre les privilèges des typographes du roi.
Une cause de faiblesse évidente pour les Imprimeurs royaux, c'est que, dans le principe, ils étaient des fonctionnaires indépendants les uns des autres, sans autre lien commun que la parité de leur charge, et par suite, exposés individuellement aux coups de l'adversaire. Ce superbe isolement avait été tout d'abord sans grand inconvénient, parce que, si multipliés que fussent les imprimeurs ordinaires, leurs presses trouvaient un aliment dans les réserves littéraires qu'avaient accumulées les siècles passés; si considérables que fussent leurs productions, elles rencontraient en proportion
(i) Voy. Documenta, n° 74. — (2) Voy. Documenta, nos 93 et 94. — (3) Voy Documenta, n" 92 et g3.
GALL1A TYPOGRAPHICA 3g
équivalente une clientèle avide de posséder des livres et de s'instruire. Mais plus tard, lorsque la matière première commença à se raréfier, qu'il fallut obtenir de coûteux privilèges, payer des pensions aux auteurs et, qu'à côté de cela, loin de diminuer, le nombre des typographes parisiens continua de s'accroître bien au-delà des nécessités de l'époque, plusieurs d'entre eux ne tardèrent pas à se sentir aiguillonnés par le besoin de trouver des travaux moins onéreux et plus rémunérateurs, pour entretenir l'activité de leurs presses. L'impression des libelles politiques et religieux rentrait dans cette dernière catégorie, mais elle était fort dangereuse ; rien ne pouvait donc tenter davantage ces typographes que la reproduction des ordonnances royales et des sentences judiciaires, dont l'exécution était au surplus fort simple et ne nécessitait qu'un outillage restreint, en même temps que par la voix des colporteurs et leur diligence, on en trouvait un écoulement rapide et fructueux.
Les affamés de la presse se jetèrent alors sur cette pâture royale et ils apportèrent bientôt dans leurs entreprises tant d'indiscrétion et si peu de capacité, que le monarque lui-même entra dans la mêlée et se porta au secours de ses imprimeurs. Esquissé, dès 1561, dans les lettres accordées à Vascosan et à Robert II Estienne1, le geste protecteur du souverain s'affirma dans les dispositions édictées en faveur de ce même Estienne, en 1562 et 1563 °2, mais ensuite, au milieu des troubles de la Ligue, plus l'autorité royale alla s'affaiblissant, plus aussi s'accrut impunément l'audace des corsaires de la typographie. En 1594 enfin, Henri IV entrait dans sa bonne ville de Paris et bientôt après, le 10 avril 3, par arrêt de son Conseil privé, il ordonnait les mesures les plus efficaces pour la sauvegarde des intérêts de ses imprimeurs. Il les protégea d'abord contre eux-mêmes et mit un terme à leurs dissentiments intérieurs, en décidant qu'ils exerceraient dorénavant leurs fonctions « ensemblement à communs fraiz, profiz et gaiges... sans qu'ils puissent imprimer l'ung sans l'autre 4. » L'union fait la force, c'était le meilleur moyen de leur permettre en même temps de poursuivre «ensemblement » ceux qui attenteraient à leurs privilèges.
Par le même arrêt, le roi réduisit en principe à deux le nombre de ses imprimeurs, mais comme ils étaient trois à exercer, — Pierre L'Huillier, Jamet Mettayer, Fédéric (III) Morel, — sans compter
(1) Voy. Documenta, nCi 33 et 34. — (2) Voy. Documenta, n°3 35 et 36. — (3) Voy. Documenta, n" 74. — (4) Arrêt du 20 avril i5(j4 (Documenta, n° 74).
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l'imprimeur pour la musique, ce ne fut qu'au décès de Jamet Mettayer, le premier d'entre eux atteint par la mort, que l'arrêt en question put recevoir sa pleine application4. Cet état de choses, pat malheur pour les imprimeurs du roi, ne se prolongea guère audelà du règne de Henri IV, et à peine ce monarque était-il enfermé dans la tombe, que son successeur rétablissait une troisième charge en faveur d'Antoine Estienne 2. La discorde renaquit aussitôt, à tel point que Louis XIII ne trouva rien de mieux que de suspendre momentanément son nouvel imprimeur, non pas de ses fonctions, mais des plus précieux avantages de celles-ci, en déclarant solennellement3, à la suite d'un arrêt de son Conseil privé4, que seuls les deux autres, — Fédéric (III) Morel et Pierre Mettayer, — conservaient le droit d'imprimer « toutes sortes d'esditz, ordonnances, réglemens et autres déclarations », comme aussi les arrêts du conseil et des cours souveraines, décidant même que tout ce qui se trouverait « imprimé de ce que dessus par autres que les dits Morel et Mestais (sic) soict saisy et cancclé comme nul de faux. » Cependant, quelques années après, on retrouve trois, puis cinq et même six ou sept imprimeurs du roi concurremment en exercice et usant tous du privilège de l'impression des actes émanés du souverain, de son conseil ou de ses parlements et autres juridictions. Et, chose étrange, l'ancienne appellation d'Imprimeurs ordinaires du Roi ne leur suffit plus et tous, à qui mieux mieux, s'intitulent, par un incompréhensible abus des mots, Premier imprimeur de Sa Majesté. A l'égard de la concurrence dont ils souffraient depuis si longtemps, la semence jetée par le bon roi Henri avait toutefois porté ses fruits et, sous la poussée d'Antoine Estienne, le plus âpre au gain, semble-t-il, parce que le plus nécessiteux sans doute, les imprimeurs du roi restèrent étroitement unis pour la défense de leurs intérêts. Sans cesse, à partir de l'année 1625, on les rencontre devant les tribunaux, plaidant pour obtenir de forts dédommagementscontre tous ceux qui se permettaient d'attenter à leurs privilèges et enfin, après trente années de luttes, de saisies et autres mesures comminatoires5, la victoire leur appartint sans conteste. A la fin du xvne siècle et pendant tout le cours xvme, ce n'est plus qu'excep-
(1) Lettres du 12 février i6o5 (Documenta, no 84).— (2) Lettres du 3o décembre 161 3 (Documenta, n° 91). — (3) Déclaration du 22 février 1620 (Documenta, n° 94). — (4) Arrêt du 29 mai 16 18 (Indiqué dans Documenta, n" 116). — (5) Cf. notamment aux Documenta les N" 98, 100, 11 1, 83, 96, 106 et 1 36.
GALLTA TYPOGRAPHICA 41
tionnellement qu'un typographe ordinaire ose empiéter sur les droits des typographes royaux. Il est vrai qu\à cette époque la condition des imprimeurs s'était considérablement modifiée ; depuis l'année 1686, ils n'étaient plus officiellement dans Paris qu'au nombre de trente-six et la besogne ne leur manquait point; puis, une nouvelle concurrence avait surgi, celle de l'Imprimerie royale, qui, pendant tout le xvme siècle, coopéra pour une part importante à la publication des documents officiels. Cette concurrence menaçait même, à la veille de la révolution, de devenir un monopole, un arrêt du Conseil d'Etat, du 29 mars 1789 l ayant interdit à tous imprimeurs, quels qu'ils fussent, d'imprimer ou vendre les actes royaux, sentences du Parlement ou du Conseil, à moins d'en avoir été chargés par le directeur de l'Imprimerie royale.
L'œuvre des Imprimeurs du roi n'en est pas moins colossale et l'on peut s'en faire une idée par les six cents et quelques volumes de la Bibliothèque nationale contenant seulement une partie de la collection des actes royaux et des arrêts du conseil édités par eux, actes et arrêts qui ne sont eux-mêmes qu'une faible portion du travail accompli par ces typographes. Les volumes en question ne renferment pas moins de neuf à dix mille pièces. J'avais le devoir d'examiner tout cela, je n'y ai pas failli et, sans parler du profit réel que j'en ai tiré pour la mise au point du présent volume, j'en ai gardé le sentiment très net que l'institution des Imprimeurs du Roi a constitué un véritable conservatoire des meilleures traditions de la typographie française. Ce résultat n'est pas seulement dû au principe de sélection qui a constamment guidé le souverain pour la désignation de ses imprimeurs, il réside encore dans le soin que les rois ont apporté à perpétuer dans certaines familles de typographes, avec l'appoint des survivances, la noble émulation et l'amour de leur art qui incitaient sans cesse ces élus à sacrifier au besoin leurs intérêts personnels au bien public et qui poussaient les autres à les imiter pour obtenir de semblables faveurs.
Le terme d'Imprimeur du Roi n'était donc pas seulement synonyme de privilégié, il était encore et avant tout une marque de maîtrise artistique dans la pratique de la « quasi-divine » typographie.
Assurément toutes les impressions officielles ne sont pas des
(1) Imprimé sous le titre : Arrêt du Conseil d'Etat du Roi, Qui défend... A Paris De l'Imprimerie Royale. 1789 (In-4, 4 p. ch. BN, Ms. fr. 2 2078. pièce i5i).
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chefs-d'œuvre, mais il en est beaucoup parmi elles qui constituent de véritables joyaux typographiques, bien dignes d'attirer l'attention des bibliophiles. Les pièces du xvie et d'une partie du xvne siècle sont souvent remarquables non seulement par la belle ordonnance et la perfection du texte, mais encore par des lettres ornées, des fleurons, des bandeaux, qui leur donnent un air de gaité, quelquefois peu en harmonie avec les prescriptions royales, mais toujours fort agréable à l'œil. Presque toutes ces impressions présentent en outre sur leur titre des marques, qui, sans être absolument personnelles à tel ou tel typographe du roi, sont cependant particulières à chacun d'eux et variées à l'infini, tout en évoluant dans la sphère assez étroite des insignes royaux. Elles sont pour ainsi dire l'emblème de la fonction de l'imprimeur du roi et le sceau des publications officielles, bien que quelques unes d'entre elles aient parfois figuré sur des impressions tout à fait étrangères au service du monarque.
Qu'on ne cherche pas ces marques spéciales dans le recueil de Silvestre, elles n'y figurent qu'en nombre très restreint, alors qu'en réalité il y en a plus d'une centaine ; qu'on ne demande pas davantage aux bibliographes ou aux typographologues quelques explications au sujet de ces marques, ils les ont passées sous silence ou lorsqu'ils en ont parlé, ils les ont confondues avec la marque personnelle des imprimeurs. Peut-être un jour, si quelque encouragement m'était donné à cet égard, me déciderais -je à en publier un album de fac-similés, qui serait fort curieux, mais en attendant, je dois me contenter de les signaler en bloc à cette place, tout en me réservant de décrire les plus caractéristiques, lorsque l'occasion s'en présentera dans la partie biographique dece Livre d'Or.
Cependant l'une de ces marques avait depuis longtemps attiré l'attention des spécialistes de l'histoire de l'imprimerie, parce qu'on la voit figurer sur un grand nombre d'impressions faites par les typographes du roi pour le grec : c'est une pique autour de laquelle sont enroulés un basilic à tête de salamandre et une branche de laurier, avec ces mots empruntés à Homère ; « BaoïÀeî T'ayaftoô xpateçco T'aixM.ï|Tï] », qui ne sont pas une devise, mais un incessant hommage rendu au rénovateur des lettres grecques. Il est d'ailleurs à remarquer qu'à l'inverse des marques ordinaires, pour lesquelles la devise constitue un complément souvent savoureux et toujours intéressant, celles dont se servaient les imprimeurs royaux pour les actes officiels ne sont accompagnées, le cas échéant, que de la devise personnelle du souverain ou de son monogramme. Parmi ces
devises, la plus connue, j'allais dire la plus commune, « Pietate et Justifia», quoiqu'appartenant à Charles IX figure encore avec les deux colonnes plus ou moins torses de son chiffre, longtemps après la mort de ce monarque, aussi bien sur les actes royaux imprimés à Paris, que sur un grand nombre de ces publications éditées par les imprimeurs du roi dans les diverses villes de la province. Elles ont par suite été souvent décrites, comme étant des marques personnelles à ces imprimeurs ; on sait que c'est une erreur, ainsi que je l'ai déjà dit.
Au résumé, on peut poser en principe que quand les armoiries royales figurent sur une impression, elles ne représentent pas une marque personnelle du typographe, mais rappellent seulement la qualité d'officier du roi dont il était investi.
J'ai exposé plus haut en quoi consistait cette qualité, je pourrais à présent m'étendre assez longuement sur la manière dont on l'obtenait et sur la forme des provisions en vertu desquelles on en avait l'investiture. Mais outre que cela risquerait de m'entraîner fort loin, je ne vois pas la nécessité absolue de disserter sur ces deux objets. On trouvera en effet soit dans les biographies qui suivent, soit dans les lettres patentes figurant parmi les Documenta, les motifs qui ont déterminé le choix de chacun des imprimeurs royaux et cela suffit d'autant mieux sur le premier point, qu'il serait très difficile en cette matière de tracer une définition exacte ou de formuler une règle générale. Quand au second point, le lecteur peut être renseigné par n'importe quel traité de diplomatique. Je passe donc sans autre transition au paragraphe suivant de cet historique sommaire des imprimeurs du roi, celui de leur chronologie par spécialités et des typographies appartenant au souverain, dont quelques-uns d'entre eux furent apanages jusqu'à l'organisation définitive de l'Imprimerie royale du Louvre.
Bien que le premier chapitre de ce volume soit consacré à la chronologie des imprimeurs du roi, il présente cette particularité, étant dressé à un point de vue général, de n'être pas appelé à donner toute satisfaction aux lecteurs avides de détail ; quelques-uns pourraient même me tenir rigueur de n'avoir pas subdivisé ce tableau, en tenant compte des spécialités de chacun des typographes royaux. Aussi, pour couper court à tout préjugé fâcheux de ce côté, je tiens à déclarer que la chose n'était pas possible : on ne reconstitue pas après coup un ordre qui a primitivement fait défaut.
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Il est bien vrai que depuis le milieu du xvne siècle jusqu'à la révolution, on remarque une volonté fortement accentuée, de la part du monarqne, à ne nommer ses imprimeurs qu'en remplacement les uns des autres et au fur et à mesure qu'une vacance se produisait ; on peut, jusqu'à un certain point, suivre pendant ce laps de temps la descendance, ou mieux remonter l'ascendance de telle ou telle charge, mais au delà de ce terme, il faut s'arrêter net, parce que tout n'est plus que chaos et obscurité. Cela tient-il à l'absence d'un certain nombre de lettres de provision ? J'en doute, mais le fait est patent dans l'état actuel de la science. Au surplus, les grandes spécialités avaient cessé d'exister avec le xvie siècle, sauf celle de l'imprimeur pour la musique, qui, pendant presque toute la durée de l'ancien régime, se transmit de père en fils, dans la famille des Ballard, avec une régularité à peu près mathématique. Il n'en est malheureusement pas de même pour les autres spécialités que je vais successivement passer en revue.
La charge d'imprimeur du roi pour le Français est peut-être la première en date ; elle est aussi l'une des plus éphémères. Primitivement tenue, semble-t-il, par Pierre Lerouge, puis par Geoffroy Tory et ensuite par Olivier Mallard, elle fut conférée, en 1543, à Denis Janot ; toutefois les lettres de provision de ce dernier1 ne permettent pas d'affirmer qu'il fut le successeur des trois autres, dans une charge que François Ier déclare solennellement instituer à cette époque « ne voulants moins faire d'honneur » à la langue française qu'aux langues grecque et latine. Il faudrait logiquement conclure de cette affirmation que les trois premiers ne furent que des imprimeurs royaux sans spécialité, si l'on ne pouvait aussi inférer du langage de François Ier une sorte de remords de la part de ce monarque de n'avoir pas encore nommé personnellement, à l'instar de ses prédécesseurs, un imprimeur royal pour le français. Quel qu'ait été au surplus le sentiment du roi à cet égard, il faut constater que ses successeurs ne jugèrent pas à propos de continuer la tradition, car, après Denis Janot, la fonction se trouva en fait supprimée, ou plutôt elle fut exercée cumulativement par les imprimeurs en lettres grecques et latines2.
La typographie française comptait d'ailleurs, dans les rangs des imprimeurs ordinaires, des maîtres éminents, dont les belles pro-
(1) Cf. Documenta N° i3. — (2) Cf. les lettres de Robert II Estienne, des trois Morel, de Pierre Rocolet, etc.
ductions semblaient rendre superflue la sollicitude royale. Ce n'était pas le cas de la typographie grecque, assez pauvrement représentée depuis les premières années du xvie siècle seulement, par les impressions de Gilles de Gourmont, et de quelques autres moins recommandables encore. Ce fut donc un immense service que François Ier rendit aux lettres, en instituant, en 1539, un imprimeur spécial pour le Grec, mais ce n'était point assez et, pour soulager son typographe des frais considérables qu'il eut dû faire pour se procurer de bons caractères, le roi résolut de le doter, lui et ses successeurs, de types suffisamment remarquables pour élever au premier rang dans le monde les impressions helléniques qui sortiraient de leurs presses. A cet effet, le Père des lettres donna l'ordre de faire graver à son compte trois corps complets de ce genre de caractères, en empruntant aux plus beaux manuscrits de sa bibliothèque, les formes de lettres les plus gracieuses qu'on y pourrait rencontrer. Telle est l'origine des caractères typographiques décorés du nom de Grecs du Roi, dont l'histoire est trop intimement liée, dans le cours du xvie et au commencement du xvn siècle, à celle des imprimeurs du roi dans la même spécialité, pour que je puisse m'en désintéresser ici. Je traiterai donc simultanément les deux questions, mais aussi brièvement que possible.
Le premier typographe royal pour le grec fut Conrad Néobar, auquel succéda bientôt l'illustre Robert I Estienne, qui tint cette fonction jusqu'au jour de son départ pour Genève. C'est pendant son exercice que furent gravés par Claude Garamond, célèbre fondeur et « tailleur de lettres », les poinçons, puis frappées les matrices de trois corps de caractères grecs : * un caractère de moyenne grosseur, autrement dit gros roma'in, qui fut le premier terminé, c'est le caractère de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, in-f°, achevée d'imprimer le 30 juin 1541. Deux ans après, Robert Estienne publia le Nouveau Testament, in-16, avec le petit caractère, autrement dit cicéro ; enfin, en 1550, parut imprimé avec le gros caractère, autrement dit gros parangon, un Nouveau Testament, in-f° 1. »
La typographie grecque royale était alors au complet. Les poinçons se trouvaient déposés à la Bibliothèque du roi, d'où, postérieurement à l'année 1563, ils furent transférés à la Chambre des
(1) H. Omont, Inventaire des Grecs du Roi [Bull, de la Soc. de VHist. de Paris, 1 880, p. 112.
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Comptes 4 ; quant aux matrices, elles avaient été laissées à la garde de Robert Estienne. Lorsque celui-ci se retira à Genève et qu'Adrien Turnèbe lui eut été donné comme successeur en qualité d'imprimeur royal pour le grec, ces matrices lui furent remises, par les soins de Charles Estienne, les 17 août et 28 septembre 1 5 5 1 2, et enfin, quand Guillaume Morel remplaça Adrien Turnèbe dans la même charge, en 1556, il reçut de ce dernier, au grand complet, les matrices et caractères de la typographie grecque 3. Il est donc absolument inexact que Robert Estienne ait emporté soit les poinçons soit les matrices des « Grecs du roi » à Genève et, au surplus, ni les uns ni les autres n'ont jamais quitté Paris.
Ce qui est vrai, c'est que, vers 155 1, Henri Estienne, fils de Robert, « qui avait mis à profit les caractères conservés par son oncle (Charles) pour éditer un Anacréon et unDenys d'Halicarnasse, demanda l'autorisation de faire frapper pour son usage une série des matrices des deux plus petits corps des grecs royaux. Il devait avoir donné pour raison de sa requête la nécessité où se trouvait son oncle de remettre à Turnèbe les caractères conservés jusque là, ce qui allait l'empêcher de continuer ses savantes éditions dans la maison paternelle. Les poinçons étaient alors déposés à la Bibliothèque du roi à Fontainebleau ; Pierre de Montdor, garde de cette bibliothèque, fut autorisé à laisser faire à Henri la frappe qu'il sollicitait, à charge par celui-ci de verser une somme destinée à des achats délivres. Une fois en possession des matrices au commencement de l'année 1555, Henri partit pour un long voyage en Italie les emportant dans ses bagages et alla ensuite se fixer à Genève 4. »
Il faut faire désormais une distinction entre les matrices royales et les matrices stéphaniennes des Grecs du Roi ;les premières restèrent en la possession exclusive de Guillaume Morel, même lorsque Michel de Vascosan et Robert II Estienne eurent été, concurremment avec lui, nommés imprimeurs royaux pour le grec, mais il leur était loisible, ainsi qu'aux autres imprimeurs de Paris, d'en obtenir des fontes, à la charge de supporter les frais de l'opération et de rappeler sur le titre des livres pour l'impression desquels ils s'en étaient servis, l'origine royale des caractères.
(1) P. Renouard, Les « Grecs du Roi » (Paris, H. Leclerc, 1901. In-3. Extr. du Bull, du Bibliophile), p. n. — (2) Ibid., p. 7-9. — (3) H. Omont op. cit., p. 112. — 1 15. Cf. aussi Documenta. N° 26. — (4) P. Renouard, Les Grecs du Roi, pp. 6-7.
Après la mort de Guillaume Morel, la garde des matrices royales fut confiée à Robert II Estienne !, qui la conserva tant qu'il vécut ; elle passa, en 1 57 1 , en même temps que la charge d'imprimeur du roi, à Fédéric I Morel 2, qui transmit le tout à son fils, en 158 1 3. Malheureusement, Fédéric II Morel semble s'en être déchargé au bout de peu de temps, car non seulement les lettres de provision octroyées à son fils, en 1602, ne contiennent plus aucune clause relative à la garde des matrices royales 4, mais encore, on lit dans un Mémoire 5, rédigé par Antoine Vitré, vers 1655, que ces matrices étaient tombées, il ne sait comment, — c'est une erreur, — entre les mains de Paul Estienne, qui les avait engagées à Genève et que les fontes même de caractères qui avaient été faites, « achevèrent de s'user » chez Etienne Prévosteau, à qui Fédéric Morel les avaient remises, « en vertu d'un contrat passé entre eux, par devant Fardeau et Belot, le 2 novembre 1587. »
Ainsi donc, à la fin du xvr siècle, les poinçons des Grecs du Roi étaient considérés comme perdus, les matrices royales n'avaient plus de gardien responsable ni même connu ; quant aux fontes, on n'en possédait plus que quelques échantillons à peu près impropres à l'impression. Or, pendant ce temps, on exécutait des ouvrages grecs en France, aussi bien qu'à l'étranger, en Suisse6 et en Allemagne 7, avec les types royaux, sans que ceux qui les employaient prissent même encore la peine d'en indiquer la provenance. On verra bientôt pourquoi et comment.
On s'explique fort bien dès lors que quand, en 1612, le gouvernement français apprit que des matrices des grecs royaux existaient à Genève et qu'elles y avaient été engagées comme sûreté d'un prêt de 400 écus d'or fait à Henri Estienne, on crut de bonne foi qu'il s'agissait des matrices royales ; on comprend aussi que de 161 6 à 1619, lorsque le roi Louis XIII fit multiplier les démarches auprès de la république de Genève à l'effet de « ravoir ces matrices pour l'honneur de la France », tout le monde ait pu soutenir avec la même bonne foi, que ces matrices avaient été dérobées par Robert Estienne et emportées par lui à Genève sans aucune espèce
(1) La Caille, p. 145. — (2) Cf. Documenta, N° 52. — (3) Cf. Documenta, N° 65. — (4) Cf. Documenta, N° 82. — (5) Mémoire qu'Antoine Vitré a donné à messeigneurs les commissaires nommés par V Assemblée générale [du clergé] pour avoir soin des impressions des pères grecs qui doivent être imprimés par ordre du clergé, (s. 1. n. t. d. In-4). — (6) Voy. A. A. Renouard, Annales des Estienne, Bibliographie. — (7) Voy. A. Bernard, Hist. de l'Impr. roy. du Louvre, p. 18.
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de droit. Peut-être même ne faut-il voir dans tout cela qu'un mensonge diplomatique destiné à peser d'un plus grand poids sur les décisions du Conseil de Genève, afin d'en obtenir une solution favorable. Toujours est-il que les matrices furent rachetées, mais ce n'étaient point les matrices royales. Qu'étaient donc devenues ces dernières? Un arrêt du Conseil privé du roi du 30 mai 1634 va nous renseigner à cet égard.
Confiées en dernier lieu à un gardien dont on n'indique ni le nom ni la qualité, les matrices royales avaient été tout simplement mises par lui entre les mains du fondeur Guillaume II Le Bé et celui-ci, abusant, semble-t-il, de ce dépôt, n'avait rien trouvé de mieux que d'exécuter des fontes de Grecs du Roi, qu'il vendait à tout venant et même aux étrangers *. Ces faits étaient révélés par Antoine (et non Robert III ?) Estienne, qui, le 29 mai 1618, ayant été autorisé, par un autre arrêt du Conseil, à « faire fondre sur les matrices grecques de paragon, gros-romain et cicero appartenantes à Sa Majesté aultant de fontes qu'il luy sera nécessaire avec injonction aux gardiens desdites matrices de les luy mettre en mains », voyait avec un œil jaloux des concurrents pourvus des beaux caractères de Garamond, dont il entendait bien conserver le monopole, en sa qualité de successeur des anciens typographes du roi ès-lettres grecques. Il demandait donc au roi que les matrices en question fussent confiées à la garde de François de Thou, grand maître de la Bibliothèque de Sa Majesté, étant stipulé « que ledict Estienne pourra prendre les dictes matrices par les mains dudict Sieur de Thon sur son récépissé jusques à ce qu'autrement par sa Majesté en ait esté ordonné. »
Le Conseil d'Etat rendit un arrêt qui donna toute satisfaction au réclamant et quelques années plus tard, poinçons et matrices grecques trouvaient enfin un abri sûr et définitif dans l'imprimerie royale du Louvre. Mais d'autre part les imprimeurs royaux pour le grec avaient vécu et, après la mort d'Antoine Estienne, il ne fut plus créé aucun titulaire de cette fonction.
Parmi les autres spécialités, il n'en est pas une seule qui puisse présenter ni une suite aussi nombreuse de titulaires ni l'intérêt de péripéties comme celles que je viens d'analyser sommairement. D'abord, les imprimeurs pour le latin n'ont pas d'existence propre, car ils cumulaient cette fonction avec telle ou telle autre, plutôt suivant le caprice du roi qu'en conformité d'une règle nettement
(1) Cf. Doc. N° 1 16.
établie. Il en est de même des imprimeurs pour l'hébreu, qui, pas plus que les précédents n'eurent d'ailleurs de typographie royale à leur disposition. L'imprimerie pour les mathématiques ne fut qu'une création éphémère de Henri II au profit de Jean Le Royer ; quant à l'imprimerie orientale, elle est tout entière concentrée en la personne d'Antoine Vitré et l'on trouvera tous les détails qui la concernent dans la biographie de ce typographe.
Je crois donc pouvoir clore enfin ce trop long préambule et en terminant, je prie le lecteur de vouloir bien tenir moins grand compte de la façon imparfaite dont j'ai rempli ma tâche, que de la bonne volonté dont j'ai fait preuve en essayant de projeter quelques rayons de lumière sur un chapitre mal connu de l'histoire des imprimeurs parisiens.
G. Lépreux. Gallia Typographica. P. I.