Son fil», sous-lieutenant du génie pendant la Guerroi
espérances vers ma mère et qui étais si fier de lui annoncer, chaque fois, les succès que je pouvais avoir.
Et puis, cette mort au loin, sans que j'aie pu lui serrer une dernière fois la main!...
— Nos travaux du chemin de fer avancent normalement et méthodiquement. Mais, \Taiment, je ne me lancerai plus dans des entreprises aussi difficiles. On a à surmonter trop d'obstacles, en dehors de ceux que nous rencontrons sur les lieux mêmes : c'est une bataille incessante pour désarmerles critiques, les mauvaises volontés et les jalousies...
Et l'admirable Française qui partageait, à Tananarive, les nobles soucis du Gouverneur, la générale Gallieni, nous écrivait, elle aussi, une lettre qui attestait combien elle était digne d'avoir été élue pour compagne d'un grand Chef de notre pays :
25 février 1903 — ... Je ne vous en veux pas d'avoir été contre moi, poiu" la France, c'est-à-dire pour la prolongation du séjour du Général ici. Je suis trop profondément Française pour ne pas mettre au-d'^ssus de tout le bien de mon pays: je m? suis toujours inclinée devant cet intérêt supérieur, avec tristesse j'en conviens, mais aussi avec • fierté. Je n'ai jamais souhaité qu'une chose : rejoindre mon mari. C'est l'espoir qui m'a soutenue, durant les angoissantes années de séparation. Et je ne me souviens plus des tristesses passées devant notre foyer retrouvé.
Mais une lassitude grandit au cœur du Général. Certes, son labeur, est toujours le même et il ne s'en laisse pas distraire aux heures de l'action. C'est à peine si, de loin en loin, dans l'intimité, il avoue sa détresse et peut-être son découragement de tant de luttes renaissantes ;
— J'ai eu, écrit -il, le 27 mai 1903, comme vous le save2.
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à batailler ferme pour nos crédits de Diego-Suarez et il est bon que l'on sache que le général Joffre y a fait de bonne besogne, depuis trois ans...
J'ai hâte d'en avoir fini avec ma tâche à Madagascai-. Évidemment, je reste toujours solide au poste; mais je commence à sentir des malaises qui, me disent les médecins, ne disparaîtront qu'avec le surmenage intellectuel auquel je suis soumis depuis trop longtemps. J'attends donc avet.' impatience le vote de la dernière partie de notre emprunt pour faire un gros effort sur nos chantiers du chemin de fer, où je compte mettre plus de 20.000 ou\T-iers.
En attendant, nous perdons un temps précieux pour nous conformer à des règlements administratifs et financiers qui sont la négation de toute œu%Te de colonisation sérieuse. Je m'en aperçois bien, ici, avec les inspecteurs des colonies que j'ai sur le dos depuis huit mois et qui, au nom des règlements, ne cessent de critiquer les mesures que j'ai prises au nom du bon sens et de l'instinct de nos colons. Nous avons de bien grandes réformes à faire à ce point de vue.
Ce n'est pas, désormais, sans un sursaut de colère mal dissimulée que Gallieni, harcelé par des bureaucrates, exprime son impatience et entrevoit avec soulagement raboutissement de la tâche qui doit marquer l'heure de son retour. La question de l'or à Madagascar y a, semble-t-il, multiplié les règlements étroits et les tracasseries. Le 8 décembre 1904, il s'en plaint avec quelque humeur, non sans y montrer néanmoins cette compétence universelle qui lui fait embrasser avec le même bonheur toutes les connaissances d'un granrl colonisateur :
— L'exploitation de l'orna fait de grands progrès à Madagascar : de 300.000 francs en 1896, à mon arrivée, l'exportation d'or montera, cette année, à 9 millions. Depuis
neuf ans, l'augmentation des quantités extraites et exportées a été régulière et continue. Mais, jusqu'à présent, nos prospecteurs et colons se sont bornés à exploiter les gisements d'après la méthode primitive indigène, c'est-àdire en lavant à la battée les sables des ruisseaux. Malgré tout, nos colons de Madagascar, ayant généralement peu de ressources, trouvent leurs avantages à ce système. Ils s'entendent avec les indigènes qui, comme vous le savez, n"ont pas le droit de prospecter et doivent travailler pour le compte des Européens. Les indigènes font tout le travail, se nourrissent eux-mêmes, se logent, fournissent même l'outillage et reçoivent une part de la récolte d'or, généralement la moitié ou les deux tiers. Le colon ne court donc aucun risque; mais, avec ce système, qui lui est tout avantageux, l'exploitation am-ifère reste toujours rudimentaire.
Quelques Anglais seuls introduisent, en ce moment, des dragues à vapeur et commencent des exploitations industrielles. C'est vous dire qu'une grande société sérieuse, bien argentée, sachant et pouvant attendre les résultats de ses travaux, ferait ici œu\Te utile et pom* la colonie et pour elle-même. J'avais, un moment, pensé que la colonie pourrait participer à une opération semblable, comme à d'autres opérations du même genre, élevage, exploitation de forêts, plantations de coton, etc.. Mais, à cette époque, j'étais plus naïf qu'aujourd'hui. Je me figurais que tout était permis, collaboration avec des sociétés, création d'entreprises économiques, puisque je n'avais en vue que l'intérêt de Madagascar et sa prospérité.
Mieux instruit par l'expérience, je sais que toute tentative de ce genre m'exposerait de suite à toutes sortes d'accusations, de critiques, de calomnies. On m'accuserait d'opérer pour mon compte, de favoriser les uns au détriment des autres, etc. J'ai vu déjà, lors de la \isite de la dernière mission d'inspection, combien étaient mal interprétés certains de mes actes, par lesquels j'avais voulu venir en aide à quelques-uns de nos compatriotes, en facilitant leurs opérations commerciales ou autres. Du reste, rappelez-vous l'interpellation Vigne d'Octon et combien
a été critiquée l'organisation financière de nos provinces, organisation simple, commode, permettant à nos administrateurs et officiers de disposer des ressources de la province pour le mieux des intérêts de celle-ci. C'était peu compliqué.
i\Iais on a trouvé que ce système donnait lieu à des abus et l'on a établi, à la place, toute l'organisation métropolitaine. Personne ne peut plus dépenser un sou sans l'autorisation préalable du Gouverneur, après avis du contrôle financier, etc. C'est tuer, chez nos fonctionnaires, toute initiative. Mais les formes sont observées et les règles de la comptabilité sont suivies!...
J'envisage avec bonheur mon prochain retour. Je suis réellement las de ces luttes continuelles. On peut dire que mon second séjour ici aura été caractérisé par l'immixtion continuelle et gênante du ministère — je ne dis pas du Ministre, mais de ses dii'ections et de ses bm-eaux — pour toutes les questions : camp retranché de Diego-Suarez, organisation militaire de la colonie, chemin de fer surtout, dont je poursuivais l'étude et la solution malgré d'énormes et d'incessantes difficultés... Réellement, je suis un peu fatigué de toutes ces oppositions et je préférerais un commandement militaire actif, soit en France, soit en Algérie...
Mon intention est donc de demander ce commandement militaire et j'occuperai mes loisirs à réunir mes souvenirs de campagnes coloniales et à voir ce que devient mon cher Gaétan...
Nous avons eu quelques troubles assez sérieux dans le sud de l'Ile. J'ai dû y envoyer des troupes régulières pour tout remettre en ordre. Je me demande si ces troubles n'ont pas quelque corrélation avec l'arrivée de quelques agents japonais, qui auraient commencé à se montrer dans l'Ile. Comme vous le savez, l'escadre russe nous est annoncée à Diego-Suarez et il est possible que quelques bateaux nippons fassent leur apparition dans le canal de Mozambique, comme on l'annonce déjà. Je n'ai, d'ailleurs, jusqu'à présent, aucun renseignement précis à ce sujet.
Je vois, d'après les journaux arrivés par le dernier courrier, que M.Berteaux aura fort à faire s'il veut remettre
de l'ordre dans l'armée. Quel gâchis, si les journaux n'exagèrent pas!...
Les Lazaristes sont de très braves gens. Ils nous rendent de bons services dans le sud de l'Ile, lis ont un excellent évêque, Mgr Crouzet, s'occupant d'enseignement professionnel, d'assistance médicale, etc. Jusqu'en 1903, je lu ai compté un subside de 10.000 francs. Aujourd'hui, les instructions du Ministre me forcent à suspendre cette subvention. Mais, à tous points de vue, je préférerais les Lazaristes aux Jésuites...
Les deux dernières lettres malgaches que j'aie reçues de Gallieni résument ses griefs contre la métropole bureaucratique et continuent à fixer en axiomes les idées les plus fécondes d'un haut enseignement colonial :
30 décembre 1904. — ... Nous venons d'avoir un mois dur à Madagascar. Au moment où j'apprenais un mouvement insurrectionnel assez sérieux dans le sud de l'Ile, un violent cyclone dans le Nord causait les plus graves dégâts à Diego-Suarez, jetait à terre toutes nos lignes télégraphiques et interrompait toutes nos communications maritimes; enfin l'escadre russe arrivait et se concentrait à Nossi-Bé, sur la côte Nord-Ouest. Je me suis trouvé, un moment, dans le plus grand embarras, dans l'impossibilité où j'étais de transmettre mes ordres et instructions sur les divers points de notre île, réeDement trop grande, avec 500 kilomètres de côtes et une di\'ision navale à peu près impuissante.
Aujourd'hui, mes mesures sont prises; mais les Russes ont eu une bien mauvaise idée de venir se rassembler par ici. Nos Malgaches, nos Ho vas en particulier suivent avec attention les péripéties de la lutte russo-japonaise. Comme pour tous les Jaunes, leurs sympathies vont aux Nippons. Si nous avions une bataille navale dans nos eaux et si nos alliés étaient battus, l'impression serait bien mauvaise dans l'Ile. Et, avec cela, chaque joiix, on me diminue nos
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forces. Garder un pays plus grand que la France avec 2.000 soldats européens et 8.000 soldats indigènes, d'une fidélité douteuse, ce n'est pas un problème facile; et vous devez bien penser combien il faut se multiplier pour y arriver.
25 mars 1905. — Je ne me suis pas préoccupé beaucoup des attaques de M. Hubert contre mon administration. Son réquisitoire est un ramassis de ragots qui n'ont aucune valeur et auxquels il est facile de répondre. Mais, bien que le Ministre m'ait câblé que je n'avais pas à me préoccuper de cet incident, je suis forcé de constater que notre métier de\ient de plus en plus difficile.
On ignore complètement nos difficultés; on nous laisse toutes les responsabilités et nous avons toujours tort vis-à-vis de tous, commerçants en faillite, entrepreneurs incapables et de mauvaise foi, sociétés louches, fonctionnaires mécontents.
On trouve que nos impôts sont trop lourds et on ne cesse d'augmenter nos charges budgétaires; on nous traite comme une vieille colonie, riche, prospère, arrivée à la pleine maturité. Comme vous le dites si bien danslePértY Jaune, nous sommes sans troupes, sans ressources.
Je n'ai cessé de le dire, de le crier sur tous les tons; mais on ne fait rien.
D'un autre côté, le Gouverneur est loin et incapable de se défendre personnellement contre les attaques ineptes que l'on dirige vers lui. Je demande donc à rentrer en France par le courrier du 19 mai, ce qui me mènera à Paris vers lo 15 juin. Je suis de plus eu plus décidé à ne plus revenir il Madagascar et, en France, à restM* absolument éloigné do toutes fonctions qui ne seraient pas strictement militaires.
Le général Gallieni quitta définitivement Madagascar le 19 mai 1905, après neuf ans de labeurs
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continus, qui laissaient la Grande Ile transformée, méconnaissable et entièrement réorganisée.
— « Gallieni, écrivait Gabriel Hanotaux, a reçu une forêt insurgée; il a rendu une colonie tranquille et prospère. »
Et il terminait son étude rapide des neuf années de colonisation intensive vécues là-bas par le Gêné" rai en formulant ce vœu :
— « Que la Fremce continue à aider les pas encore chancelants de la jeune colonie; que la vigilance et la bienveillance métropolitaines ne lui fassent pas défaut, que le Gouvernement lui envoie des chefs choisis comme l'a été le général Gallieni, — et cette conquête, qui a couronné un siècle si troublé, atténuera bien des fautes, comblera bien des ^^des et s'affirmera comme une des œuvres les plus glorieuses de l'Histoire de France et de l'Histoire de l'Humanité. »