Gamiani [electronic resource]
INUIT sonnait, et les salons de la Comtesse Gamiani resplendissaient encore de l'éclat des lumières.
Les rondes, les quadrilles s'animaient, s'emportaient aux sons d'un orchestre enivrant. Les toilettes étaient merveilleuses ; les parures étincelaient.
Gracieuse, empressée, la maîtresse du bal semblait jouir du succès d'une fête préparée, annoncée
à grands frais. On la voyait sourire agréablement à tous les mots flatteurs, aux paroles d'usage que chacun lui prodiguait pour payer sa présence.
Renfermé dans mon rôle habituel d'observateur, j'avais déjà fait plus d'une remarque qui me dispensait d'accorder à la Comtesse Gamiani le mérite qu'on lui supposait. Comme femme du monde, je l'eus bientôt jugée ; il me restait à disséquer son être moral, à porter le scalpel dans les régions du cœur ; et je ne sais quoi d'étrange, d'inconnu, me gênait, m'arrêtait dans mon examen. J'éprouvais une peine infinie à démêler le fond de l'existence de cette femme, dont la conduite n'expliquait rien.
Jeune encore avec une immense fortune, jolie au goût du grand nombre, cette femme, sans parents, sans amis avoués, s'était en quelque sorte individualisée dans le monde. Elle dépensait, seule, une existence capable, en toute apparence, de supporter plus d'un partage.
Bien des langues avaient glosé, finissant toujours par médire ; mais, faute de preuves, la comtesse demeurait impénétrable.
Les uns l'appelaient une Fœdora, une femme sans cœur et sans tempérament ; d'autres lui supposaient une âme profondément blessée et qui veut désormais se soustraire aux déceptions cruelles .
Je voulais sortir du doute : je mis à contribution toutes les ressources de ma logique ; mais ce fut en vain : je n'arrivai jamais à une conclusion satisfaisante,
Dépité, j'allais quitter mon sujet, lorsque, derrière moi, un vieux libertin, élevant la voix, jeta cette exclamation : Bah ! c'est une tribade !
Ce mot fut un éclair : tout s'enchaînait, s'expliquait ! il n'y avait plus de contradiction possible.
Une tribade ! Oh ! ce mot retentit à l'oreille d'une manière étrange ; puis, il élève en vous je ne sais quelles images confuses de voluptés inouïes, lascives à l'excès. C'est la rage luxurieuse, la lubricité forcenée, la jouissance horrible qui reste inachevée !
Vainement j'écartais ces idées; elles mirent un instant mon imagination en débauche. Je voyais déjà la comtesse nue, dans les bras d'une autre
femme, les cheveux épars, pantelante, abattue, et que tourmente encore un plaisir avorté.
Mon sang était en feu, mes sens grondaient : je tombai comme étourdi sur un sopha.
Revenu de cette émotion, je calculai froidement ce que j'avais à faire pour surprendre la comtesse : il le fallait à tout prix.
Je me décidai à l'observer pendant la nuit, à me cacher dans sa chambre à coucher. La porte vitrée d'un cabinet de toilette faisait face au lit. Je compris tout l'avantage de cette position, et me dérobant, à l'aide de quelques robes suspendues, je me résignai patiemment à attendre l'heure du sabbat.
J'étais à peine blotti, que la comtesse parut, appelant sa camériste, jeune fille au teint brun, aux formes accusées : — Julie, je me passerai de vous ce soir. Couchez-vous... Ah! si vous entendez du bruit dans ma chambre, ne vous dérangez pas : je veux être seule.
Ces paroles promettaient presque un drame. Je m'applaudissais de mon audace.
Peu à peu les voix du salon s'affaiblirent ;
la comtesse resta seule avec une de ses amies, Mademoiselle Fannv B... Toutes deux se trouvérent bientôt dans la chambre et devant mes yeux,
Quel fâcheux contre-temps ! La pluie tombe à torrents, et pas une voiture î
Je suis désolée comme vous ; par malencontre, ma voiture est chez le sellier.
FANNY
Ma mère sera inquiète.
GAMIANÏ
Soyez sans crainte, ma chère Fanny, votre mère est prévenue ; elle sait que vous passez la nuit chez moi. Je vous donne l'hospitalité.
FANNY
Vous êtes trop bonne, en vérité! Je vais vous causer de l'embarras,
GAMIANI
Dites un vrai plaisir. C'est une aventure qui
me divertit Je ne veux pas vous envoyer
coucher seule dans une autre chambre ; nous resterons ensemble.
FANNY
Pourquoi ? Je dérangerai votre sommeil.
GAMIANI
Vous êtes trop cérémonieuse... Voyons, soyons comme deux jeunes amies, comme deux pensionnaires.
Un doux baiser vint appuyer ces tendres épanchements.
— Je vais vous aider à vous déshabiller. Ma femme de chambre est couchée, nous pouvons nous en passer... Comme elle est faite! heureuse fille ! j'admire votre taille !
FANNY
Vous trouvez qu'elle est bien ?
GAMJANI
Ravissante !
FANNY
Vous voulez me flatter...
G AMI AN I
O merveilleuse ! quelle blancheur ! C'est à en être jalouse !
FANNY
Pour celui-là, je ne vous le passe pas ; franchement, vous êtes plus blanche que moi.
GAMIANI
Vous n'y pensez pas, enfant!.,. Otez donc tout comme moi. Quel embarras ! on vous dirait devant un homme. Là! voyez dans la glace... Comme Paris vous jetterait la pomme. Friponne ! elle sourit de se voir si belle... Vous méritez bien un baiser sur votre front, sur vos joues, sur vos lèvres ! elle est belle partout, partout !,..
Ce fut alors un spectacle étrange. La comtesse, l'œil en feu, les cheveux épars, se ruait, se tordait sur sa victime que les sens agitaient à son tour. Toutes deux se tenaient, s'étreignaient avec force. Toutes deux se renvoyaient leurs bonds, leurs élans, étouffaient leurs cris, leurs soupirs dans des baisers de feu.
Le lit craquait aux secousses furieuses de la comtesse.
Bientôt épuisée, abattue, Fanny laissa tomber ses bras. Pâle, elle restait immobile comme une belle morte.
La comtesse délirait. Le plaisir la tuait et ne l'achevait pas. Furieuse, bondissante, elle s'élança au milieu de la chambre, se roula sur le tapis, s'excitant par des poses lascives, bien follement lubriques, provoquant avec ses doigts tout l'excès des plaisirs î . . .
Cette vue acheva d'égarer ma tête.
Un instant, le dégoût, l'indignation m'avaient dominé; je voulais me montrer à la comtesse, l'accabler du poids de mon mépris. Les sens furent plus forts que la raison. La chair triompha
superbe, frémissante. J'étais étourdi, comme fou. Je m'élançai sur la belle Fanny, nu, tout en feu, pourpre, terrible... Elle eut à peine le temps de comprendre cette nouvelle attaque, que, déjà triomphant, je sentais son corps souple et frêle trembler, s'agiter sous le mien, répondre à chacun de mes coups. Nos langues se croisaient brûlantes, acérées ; nos âmes se fondaient dans une seule ! Ahï...
Ah ! mon Dieu ! on me tue ! . . .
A ces mots, la belle se raidit, soupire, et puis retombe en m'inondant de ses faveurs.
— Ah ! Fanny, m'écriai-je, attends... A toi î... Ah!
A mon tour, je crus rendre toute ma vie.
Quel excès !... Anéanti, perdu dans les bras de Fanny, je n'avais rien senti des attaques terribles de la comtesse.
Rappelée à elle par nos cris, nos soupirs, transportée de fureur et d'envie, elle s'était jetée sur moi pour m'arracher à son amie. Ses bras
m'étreignaient en me secouant, ses doigts creusaient ma chair, ses dents mordaient.
Ce double contact de deux corps suant le plaisir, tout brûlants de luxure, me ravivait encore, redoublait mes désirs.
Le feu me touchait partout. Je demeurai ferme, victorieux, au pouvoir de Fanny ; puis, sans rien perdre de ma position, dans ce désordre étrange de trois corps se mêlant, se croisant, s'enchevêtrant l'un dans l'autre, je parvins à saisir fortement les cuisses de la comtesse, à les tenir écartées au-dessus de ma tête.
— Gamiani ! à moi ! portez-vous en avant , ferme sur vos bras !
Gamiani me comprit, et je pus à loisir porter une langue active, dévorante, sur sa partie en feu.
Fanny, insensée, éperdue, caressait amoureusement la gorge palpitante qui se mouvait audessus d'elle.
En un instant, la comtesse fut vaincue, achevée.
GAMIANI
Quel feu vous allumez! c'est trop... Grâce!...
Ah! quel jeu lubrique î Vous me tuez... Dieu!... j'étouffe !...
Le corps de la comtesse retomba lourdement de côté comme une masse morte.
Fanny, plus exaltée encore, jette ses bras à mon cou, m'enlace, me serre, croise ses jambes sur mes reins !
FANNY
Cher ami! à moi... tout à moi! modère un peu... arrête... arrête là... ah !... ah !... Va plus vite... va donc!... Ah ! je sens !... je nage!... je...
Et nous restâmes l'un sur l'autre, étendus, raides, sans mouvement ; nos bouches entr'ouvertes, mêlées, se renvoyaient à peine nos haleines presque éteintes.
Peu à peu nous revînmes à nous. Tous trois nous nous relevâmes et nous fûmes un instant à nous regarder stupidement.
Surprise, honteuse de ses emportements, la comtesse se couvrit à la hâte. Fanny se déroba sous les draps ; puis, comme un enfant qui
comprend sa faute quand elle est commise et irréparable, elle se mit à pleurer; la comtesse ne tarda pas à m'apostropher.
GAMIANI
Monsieur, c'est une bien misérable surprise. Votre action n'est qu'un odieux guet-apens, une lâcheté infâme!... Vous me forcez à rougir.
Je voulus me défendre.
GAMIANI
Oh! monsieur, sachez qu'une femme ne pardonne jamais à celui qui surprend sa faiblesse.
Je ripostai de mon mieux, je déclarai une passion funeste, irrésistible, que sa froideur avait désespérée, réduite à la ruse, à la violence... — D'ailleurs, ajoutai-je, pouvez-vous croire, Gamiani, que j'abuse jamais d'un secret que je dois plus au hasard qu'à ma témérité. Oh ! non, ce serait trop ignoble. Je n'oublierai de ma vie l'excès de nos plaisirs, mais j'en garderai pour moi seul le souvenir. Si je fus coupable,
songez que j'avais le délire dans le cœur, ou plutôt ne gardez qu'une pensée, celle des plaisirs que nous avons goûtés ensemble, que nous pouvons goûter encore.
M'adressant ensuite à Fanny, tandis que la comtesse dérobait sa tête, feignant de se désoler :
— Calmez-vous, mademoiselle ; des larmes dans le plaisir ! oh ! ne songez qu'à la douce félicité qui nous unissait tout à l'heure ; qu'elle reste dans vos souvenirs comme un rêve heureux qui n'appartient qu'à vous, que vous seule savez. Je vous le jure, je ne gâterai jamais la pensée de mon bonheur en la confiant à d'autres.
La colère s'apaisa, les larmes se tarirent ; insensiblement nous nous retrouvâmes tous les trois enlacés, disputant de folies, de baisers, de caresses... Oh ! mes belles amies, que nulle crainte ne vienne vous troubler. Livrons-nous sans réserve... comme si cette nuit était la dernière, à la joie, à la volupté !
Et Gamiani de s'écrier : — Le sort en est
jeté, au plaisir! Viens, Fanny... baise donc, folle! tiens!... que je te morde... que je te suce, que je t'aspire jusqu'à la moelle! Alcide, en devoir... oh ! le superbe animal ! quelle richesse ! . . .
— Vous l'enviez, Gamiani, à vous donc ! Vous dédaignez ce plaisir : vous le bénirez quand vous l'aurez bien goûté. Restez couchée. Portez en avant la partie que je vais attaquer. Ah ! que de beautés, quelle posture ! Vite, Fanny, enjambez la comtesse ; conduisez vous-même cette arme terrible, cette arme de feu ; battez en brèche, ferme!... trop fort, trop vite... Gamiani!... Ah! vous escamotez le plaisir ! . . .
La comtesse s'agitait comme une possédée, plus occupée des baisers de Fanny que de mes efforts. Je profitai d'un mouvement qui dérangea tout pour renverser Fanny sur le corps de la comtesse, pour l'attaquer avec fureur. En un instant, nous fûmes tous les trois confondus, abîmés de plaisir.
GAMIANI
Quel caprice, Alcide, vous avez tourné subi-
tement à l'ennemi... Oh ! je vous pardonne ; vous avez compris que c'était perdre trop de plaisir pour une insensible. Que voulez-vous? J'ai la triste condition d'avoir divorcé avec la nature. Je ne rêve, je ne sens plus que l'horrible, l'extravagant. Je poursuis l'impossible. Oh! c'est bien affreux! Se consumer, s'abrutir dans des déceptions! Désirer toujours, n'être jamais satisfaite. Mon imagination me tue... C'est être bien malheureuse !
Il y avait dans tout ce discours une action si vive, une expression si forte de désespoir, que je me sentis ému de pitié. Cette femme souffrait à faire mal...
— Cet état n'est peut-être que passager, Gamiani; vous vous nourrissez trop de lectures funestes.
GAMIANI
Oh ! non ! non ! ce n'est pas moi... Ecoutez : vous me plaindrez, vous m'excuserez peut-être.
J'ai été élevée en Italie, par une tante restée veuve de bonne heure. J'avais atteint ma quin-
zième année et je ne savais de ce monde que les terreurs de la religion.
Je passais ma vie à supplier le ciel de m'épargner les peines de l'enfer.
Ma tante m'inspirait ces craintes, sans les tempérer jamais par la moindre preuve de tendresse. Je n'avais d'autres douceurs que mon sommeil. Mes jours passaient tristes comme les nuits d'un condamné.
Parfois seulement, ma tante m'appelait le matin dans son lit. Alors, ses regards étaient doux, ses paroles flatteuses. Elle m'attirait sur son sein, sur ses cuisses, et m'étreignait tout à coup dans des embrassements convulsifs ; je la voyais se tordre, renverser sa tête et se pâmer avec un rire de folle.
Epouvantée, je la contemplais immobile, et je la croyais atteinte d'épilepsie.
A la suite d'un long entretien qu'elle eut avec un moine franciscain, je fus appelée, et le révérend père me tint ce discours :
— Ma fille, vous grandissez. Déjà le démon
tentateur peut vous voir. Bientôt, vous sentirez ses attaques. Si vous n'êtes pure et sans tache, ses traits pourront vous atteindre; si vous êtes exempte de souillure, vous resterez invulnérable. Par des douleurs, Notre-Seigneur a racheté le monde ; par les souffrances, vous rachèterez aussi vos propres péchés. Préparez-vous à subir le martyre de la rédemption. Demandez à Dieu la force et le courage nécessaires : ce soir, vous serez éprouvée... Allez en paix, ma fille.
Ma tante m'avait déjà parlé, depuis quelques jours, de souffrances, de tortures à endurer pour racheter ses péchés ! Je me retirai, effrayée des paroles du moine. Seule, je voulus prier, m'occuper de Dieu, mais je ne pouvais voir que l'image du supplice qui m'attendait.
Ma tante vint me trouver au milieu de la nuit. Elle m'ordonna de me mettre nue, me lava de la tête aux pieds et me fit prendre une grande robe noire serrée autour du cou et entièrement fendue par derrière. Elle s'habilla de même, et nous partîmes de la maison en voiture.
Au bout d'une heure, je me vis dans une vaste salle tendue en noir, éclairée par une seule lampe suspendue au plafond.
Au milieu, s'élevait un prie-Dieu environné de coussins.
— Agenouillez-vous, ma nièce; préparez-vous par la prière, et supportez avec courage tout le mal que Dieu veut vous infliger.
J'avais à peine obéi, qu'une porte secrète s'ouvrit : un moine, vêtu comme nous, s'approcha de moi, marmotta quelques paroles ; puis, écartant ma robe et faisant tomber les pans de chaque côté, il mit à découvert toute la partie postérieure de mon corps.
Un léger frémissement échappa au moine, extasié sans doute à la vue de ma chair ; sa main se promena partout, s'arrêta sur mes fesses et finit par se poser plus bas.
— C'est par là que la femme pèche, c'est par là qu'elle doit souffrir, dit une voix sépulcrale.
Ces paroles étaient à peine prononcées, que je
me sentis battue de coups de verges, de nœuds de corde garnis de pointes en fer. Je me cramponnai au prie-Dieu, je m'efforçai d'étouffer mes cris, mais en vain : la douleur était trop forte. Je m'élançai dans la salle en criant : Grâce ! grâce ! je ne puis supporter ce supplice ; tuezmoi plutôt !... Pitié ! je vous prie!..
— Misérable lâche, s'écria ma tante indignée, il vous faut mon exemple î
A ces mots, elle s'expose bravement toute nue, écartant les cuisses, les tenant élevées.
Les coups pleuvaient ; le bourreau était impassible. En un instant, les cuisses furent en sang.
Ma tante restait inébranlable, criant par moment : Plus fort!... ah!... plus fort encore! »
Cette vue me transporta ; je me sentis un courage surnaturel, je m'écriai que j'étais prête à tout souffrir.
Ma tante se releva aussitôt, me couvrit de baisers brûlants, tandis que le moine liait mes mains et plaçait un bandeau sur mes yeux.
Que vous dirai-je, enfin! Mon supplice recommença plus terrible. Engourdie bientôt par la douleur, j'étais sans mouvement, je ne sentais plus. Seulement, à travers le bruit de mes coups, j'entendais confusément des cris, des éclats, des mains frappant sur des chairs. C'étaient aussi des rires insensés, rires nerveux, convulsifs, précurseurs de la joie des sens. Par moments, la voix de ma tante, qui râlait la volupté, dominait cette harmonie étrange, ce concert d'orgie, cette saturnale de sang.
Plus tard, j'ai compris que le spectacle de mon supplice servait à réveiller des désirs, chacun de mes soupirs étouffés provoquait un élan de volupté.
Lassé sans doute, mon bourreau avait fini. Toujours immobile, j'étais dans l'épouvante, résignée à mourir et cependant , à mesure que l'usage de mes sens revenait, j'éprouvais une démangeaison singulière ; mon corps frémissait, était en feu. Je m'agitais lubriquement, comme pour satisfaire un désir insatiable. Tout à coup, deux bras nerveux m'enlacèrent ; je ne savais quoi
de chaud, de tendu, vint battre mes fesses, se glisser plus bas et nie pénétrer subitement. A ce moment, je crus être fendue en deux. Je poussai un cri affreux, que couvrirent aussitôt des éclats de rire. Deux ou trois secousses terribles achevèrent d'introduire en entier le rude fléau qui m'abîmait. Mes cuisses saignantes se collaient aux cuisses de mon adversaire ; il me semblait que nos chairs s'entremêlaient pour se fondre en un seul corps. Toutes mes veines étaient gonflées, mes nerfs tendus. Le frottement vigoureux que je subissais et qui s'opérait avec une incroyable agilité, m'échauffa tellement, que je crus avoir reçu un fer rouge.
Je tombai bientôt dans l'extase ; je me vis au ciel. Une liqueur visqueuse et brûlante vint m'inonder rapidement, pénétra jusqu'à mes os, chatouilla jusqu'à la moelle... Oh! c'était trop!... Je fondais comme une lave ardente... Je sentais courir en moi un fluide actif, dévorant ; j'en provoquai l'éjaculation par secousses furieuses, et je tombai épuisée dans un abîme sans fin de volupté inouïe...
FANNY
Gamiani, quelle peinture ! Vous nous mettez le diable au corps.
Ce n'est pas tout.
Ma volupté se changea bientôt en douleur atroce. Je fus horriblement brutalisée. Plus de vingt moines se ruèrent à leur tour en cannibales effrénés. Ma tête retomba de côté ; mon corps, brisé, rompu, gisait sur les coussins, pareil à un cadavre. Je fus emportée, mourante, dans mon lit.
FANNY
Quelle cruauté infâme !
GAMIANI
Oh! oui, infâme et plus funeste encore. Revenue à la vie, à la santé, je compris l'horrible perversité de ma tante et de ses infâmes compagnons de débauche, que l'image de tortures affreuses aiguillonnait seule encore. Je leur jurai une haine mortelle, et cette haine, dans ma ven-
geance, mon désespoir, je la portai sur tous les hommes.
L'idée de subir leurs caresses m'a toujours révoltée. Je n'ai pas voulu servir de vil jouet à leurs désirs.
Mon tempérament était de feu, il fallait le satisfaire. Je ne fus guérie plus tard de l'onanisme que par les doctes leçons des filles du couvent de la Rédemption. Leur science fatale m'a perdue pour jamais !
Ici, les sanglots étouffaient la voix altérée de la comtesse.
Les caresses ne pouvaient rien faire sur cette femme. Pour faire diversion, je m'adressai à Fanny.
ALCIDE
A votre tour, belle étonnée ! Vous voilà, en une nuit, initiée à bien des mystères. Voyons! racontez-nous comment vous avez ressenti les premiers plaisirs des sens.
FANNY
Moi ! je n'oserais, je vous l'avoue.
ALCIDE
Votre pudeur est au moins hors de saison.
FANNY
Non, mais après le récit de la comtesse, ce que je pourrais dire serait trop insignifiant.
ALCIDE
Vous n'y pensez pas, pauvre ingénue ! Pourquoi hésiter? Ne sommes-nous pas confondus par le plaisir et les sens? Nous n'avons plus à rougir. Nous avons tout fait, nous pouvons tout dire.
GAMIANI
Voyons, ma belle, un baiser, deux, cents, s'il le faut, pour te décider. Et Alcide, comme il est amoureux ! Vois, il te menace.
FANNY
Non, non, laissez, Alcide, je n'ai plus de force. Grâce! je vous prie... Gamiani, que vous êtes lubrique ... Alcide, ôtez-vous.... Oh!...
ALCIDE
Pas de quartier, morbleu ! ou Curtius se précipite tout armé, ou vous allez nous donner l'odyssée de votre pucelage.
FANNY
Vous m'y forcez?...