PRISE DE GUAYAQUIL
Après une année de pourparlers infructueux et d'escarmouches sans résultats, il devint clair pour tous que la paix réelle et définitive ne serait signée qu'à Guayaquil. Aussi, bien qu'on se rendit parfaitement compte des difficultés presque insurmontables d'une marche en avant, citoyens et soldats la désiraient de tout leur cœur, confiants dans le Dieu qui bénit les causes justes et dans le patriote incomparable dont on célébrait partout le courage et le génie.
L'admiration pour Garcia Moreno s'accroissait du mépris voué à Franco, mépris qui devint de la haine le jour où se consomma l'attentat préparé depuis, longtemps. Le 25 janvier, cinq jours après sa défaite d'Yagui, par un traité signé, ratifié et déclaré immédiatemen exécutoire. Franco cédait au Pérou le territoire en litige, « déclarant nulle et de nul effet l'adjudication faite aux créanciers* de l'Equateur, lesquels seraient indemnisés par la concession d'autres terrains non disputés. » En revanche, « le gouvernement du Pérou s'engageait à soutenir celui de Guayaquil jusqu'au jour où Tordre serait rétabU ' ».
1. Voirie loxledu traité du 25 janvier : El Pnmero de Mayo, 23 mai's.
A la divulgation de ce traité, qui stipulait la vente officielle du territoire, un concert de malédictions s'éleva contre Franco. Il n'y a plus à balancer, disait-on de toutes parts •: il faut ensevelir le traître dans son repaire, et avec lui son abominable marché. Sous le coup de rindignation , un riche propriétaire accourut de son hacienda pour offrir à la trésorerie de Quito ses capitaux et ses propriétés, heureux de sacrifier tous ses biens et au besoin d'affronter la mort pour sauver l'honneur de la nation. De toutes les provinces arrivaient au gouvernement provisoire des protestations indignées. Les jeunes gens, les étudiants, par lettres collectives, réclamaient des armes pour voler au secours de la patrie. Garcia Moreno profita de ce mouvement et de quelques mois de répit obtenus par ses récentes victoires, pour discipliner ses troupes, fortifier ses armements, et préparer ainsi le dernier acte de cette longue tragédie.
Toutefois, avant d'affronter les canons de l'ennemi, il se demanda s'il avait assez fait pour que la responsabilité du sang versé ne retombât point sur lui. Trois fois il avait supplié Franco de revenir à des sentiments d'honneur, sans émouvoir cette àme abjecte; mais, aujourd'hui que sa honteuse défaite avait dû lui inspirer quelque crainte relativement au dénoùment final, aujourd'hui qu'un cri de réprobation s'élevait contre lui de tous les points de l'Equateur, refuserait-il un sacrifice à la patrie, si lui, Garcia Moreno, proposait de faire un sacrifice semblable? Sous l'empire de ces généreuses pensées, il écrivit à l'usurpateur l'admirable lettre que voici :
« Général, le désir d'épargner le sang de nos frères me pousse à faire un dernier appel à votre patriotisme. La nation a fait des sacrifices très onéreux, mais absolument nécessaires, pour défendre et son indépendance et l'intégrité de son territoire. Pour défendre votre cause
vous avez versé le sang équatorien ; afin d'empêcher une nouvelle effusion de ce sang au profit du lâche et perfide Castilla, je vous propose un moyen honorable de terminer nos divisions.
« La lutte fratricide que les peuples de Tintérieur ont dû soutenir, a rejeté dans les casernes de Guayaquil les restes de cette armée que vous employez à défendre les intérêts de l'étranger. Ce résultat, c'est-à-dire la victoire du parti national et l'impuissance notoire du parti opposé, doit terminer la guerre. Les défenseurs du pays n'ont à s'occuper désormais que de son organisation et du rétablissement de Tordre constitutionnel. Castilla, de son côté, doit être satisfait des sacrifices sanglants et des humiliations imposés à notre patrie, sans qu'il lui ait coûté autre chose qu'une vaine parade militaire. Continuer cette lutte atroce, après la résistance scandaleusement obstinée que vous avez opposée à toutes les propositions si honorables et si patriotiques du gouvernement provisoire, ce serait ruiner toute espérance pour le jour du repentir, alors que votre cœur d'Équatorien tremblera sous le poids des anathèmes que lancent déjà contre vous les peuples de l'Amérique. Il est temps, il est plus que temps de mettre un terme à cette guerre sauvage.
« Gomme moyen d'en finir, je propose pour vous et pour moi l'exil volontaire. Éloignons-nous tous les deux; laissons le pays, libre de toute pression étrangère, se constituer selon sa volonté et recueillir enfin le fruit amer de tant de sang répandu. La province de Guayaquil adhérera comme celles de l'intérieur au gouvernement provisoire, et une convention librement élue mettra un terme à nos malheurs. Si vous acceptez cette proposition, qui vous fournit le moyen d'assurer l'intégrité du territoire sans blesser votre honneur, je renonce à l'instant au pouvoir et je quitte le paj-s.
J'aurais mauvaise grâce de vous demander un sacrifice, si je n'étais disposé à vous donner l'exemple. En m'imposant pour le salut de la patrie cet exil volontaire, mon ambition sera pleinement satisfaite. Ainsi tomberont les misérables calomnies que vos journaux de Guayaquil entassent tous les jours contre moi. »
Loin d'être attendri par ce langage sublime, Franco entra en fureur à la pensée d'abdiquer la présidence, unique objet de ses convoitises. Il se répandit en injures contre Garcia Moreno, déclara sa lettre outrageante, et s'emporta jusqu'à jeter en prison le messager qui l'avait apportée. Garcia Moreno mit sous le pied les ignobles procédés de cette àme vile et n'en fut que plus tenace dans ses efforts désespérés pour éviter l'effusion du sang. Vraiment, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer durant cette période de sa vie, ou de son ardeur à préparer la guerre, ou de son obstination à combiner les moyens d'une paiz honorable pour tous. Voici la pièce, que, le 28 avril, un mois après sa lettre à Franco, il adressa comme dernière ressource à tous les agents du corps diplomatique, pour réclamer leur médiation collective :
« Le malheureux traité du 25 janvier a élevé entre le gouvernement de Quito et celui de Guayaquil un mur de séparation qu'aucun des deux ne peut abattre. Le premier ne reconnaîtra jamais un pacte contraire aux droits, aux intérêts, à l'honneur du peuple équatorien; de son côté, le général Franco ne déchirera pas sa signature, d'autant plus qu'elle lui vaut l'appui des baïonnettes étrangères. Pour renverser ce mur, je ne vois d'autre alternative que l'abdication ou la guerre l'abdication de l'homme qui a signé le traité, ou une guerre d'extermination. Avant d'en venir à cette terrible extrémité, à laquelle cependant nous sommes suffisamment préparés, nous proposons l'abdication du général
Franco, non pas comme une condition humiliante, mais comme un moyen de salut inspiré par le patriotisme et basé sur les considérations de respect et de fraternité que se doivent les habitants d'un même sol et les membres d'une même famille.
« Et pour que le général Franco ne regarde point cette abdication comme déshonorante pour lui, le gouvernement provisoire propose également son abdication, laquelle sera suivie de Texil volontaire pour un temps déterminé de tous les membres des deux gouvernements. Nous donnerons ainsi un témoignage irrécusable de notre désintéressement; nous aurons la gloire d'avoir terminé nos discordes civiles sans verser le sang de nos frères, et de conserver à la nation des forces si nécessaires à sa défense et à sa sécurité.
« Au moment de l'abdication, il faudra nommer un chef chargé de convoquer une convention nationale. Comme Télection de ce chef par des assemblées populaires serait difficile et paraîtrait à bon droit suspecte, le gouvernement provisoire disposant de la majeure partie des électeurs, nous proposons aux deux gouvernements de nommer conjointement le citoyen intègre, intelligent et impartial, qui sera jugé digne du pouvoir suprême. Nous demandons en outre l'exclusion d,e& gouvernants actuels, soit pour la présidence, soit pour n'importe quelle charge publique. La patrie n'a besoin de personne en particulier, et le gouvernement provisoire est au-dessus des intérêts de parti ou d'ambition personnelle.
« En vous associant à ces propositions, vous aurez assuré les intérêts les plus chers de l'Equateur, écarté la guerre civile, et contribué au relèvement du pays. Mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, cette dernière tentative de conciliation ne devait pas aboutir, elle nous laissera au moins la conviction de n'avoir point assumé sur nous
la responsabilité du sang qui va couler pour Thonneur, l'indépendance et Tintégrité de la République. »
Nous avons voulu citer cette page remplie, à chaque ligne, des sentiments patriotiques les plus purs et les plus généreux. Dans ce siècle d'affaires et de pot-aufeu, où Ton voit fourmiller partout, et à tous les degrés de la hiérarchie, les Castillas et les Francos, on s'émerveille de découvrir un chef d'État qui propose de rentrer dans la vie privée, de s'exiler même pour le salut de son pays. Cette abnégation, véritable anachronisme, nous cause presque autant de surprise et d'aise qu'une bouffée d'air pur au malheureux tombé dans un égout.
Naturellement Franco résista aux instances du corps diplomatique, comme il avait résisté aux efforts de Car- , cia Moreno. Pour faire diversion, il osa même réclamer l'expulsion de son rude antagoniste, Tauteur principal, disait-il, de tous les maux qui pesaient sur l'Equateur. A l'occasion du 1" mai, glorieux anniversaire de la révolution de Quito, sa rage ne connut plus de bornes. Partout cet anniversaire fut célébré par des acclamations de joie et d'espérance. Des villes même du littoral, 'de Babahoyo, de Manabi, arrivèrent des protestations d'union au gouvernement provisoire, ainsi que des volontaires désireux de combattre avec leurs frères contre les persécuteurs de la patrie. Pour empêcher ces désertions. Franco fît traquer tous les hommes capables de porter un fusil : on les conduisait enchaînés dans les casernes, où plusieurs expirèrent sous les coups.
La magnanime initiative du gouvernement provisoire produisit un tout autre effet sur Castilla. Le président du Pérou comprit la victoire morale que ses adversaires venaient de gagner, non seulement devant les citoyens de l'Equateur, mais devant les membres du corps diplomatique. Supposé maintenant que les colcmnes de Gar-
cia Moreno attaquassent Guayaquil après avoir battu Franco, pouvait-il, lui, président du Pérou, extermiaer cette armée victorieuse pour défendre un misérable que tout le pays repoussait avec horreur? D'autre part, lui convenait-il d'assister, les bras croisées, en sjmple spectateur, à la lutte qui allait s'engager? S'apercevant un peu tard de sa fausse position, Castilla donna l'ordre à ses troupes d'évacuer Guayaquil pour rentrer au Pérou. Quant à lui, il resta dans le port avec quelques di\isions et une partie de l'escadre pour suivre les événements, conseiller son ami Franco, et l'appuyer de ses canons si l'intervention du Pérou devenait nécessaire pour sauver le traité du 24 janvier.
La situation s'éclaircissait et les forces des deux partis tendaient à s'équilibrer, quand le gouvernement provisoire reçut un renfort aussi précieux qu'inattendu par l'arrivée au camp de Guaranda du vieux général Florès. Exilé du pays depuis quinze ans, Tex-président avait fait, comme nous l'avons vu, plusieurs tentatives inutiles pour y rentrer à main armée, puis s'était établi au Pérou grâce à la bienveillance de Castilla dont il était Tami. Ce dernier se' croyant en droit de solliciter la coopération de son protégé dans cette guerre déloyale oontre l'Equateur, lui demanda formellement de soutenir la cause de Franco, à la tête d'un corps d'auxiliaires péruviens; mais si le vieux soldat de l'Indépendance voulait bien guerroyer pour régner sur son pays, il se révoltait à l'idée de le livrer à Castilla» Il réprouva publiquement les prétentions du Pérou, le soulèvement militaire de Riobamba qu'on disait organisé par ses partisans et poussa tous ses amis à s'unir au gouvernement provisoire pour défendre l'indépendance, Thonneur et la dignité de la patrie. De plus, oubliant ses malheurs, ses longues années d'exil, ses ressentiments, il écrivit à Garcia Moreno : « Dans les circonstances diffi-
ciles où vous vous trouvez, faites-moi savoir si je puis vous être utile, et je suis à vos ordres. » En recevant cette lettre, Garcia Moreno ne se rappela point ses anathèmes d'autrefois contre le général Florès; il ne vit point dans cet homme de guerre un rival qui venait, au moment de terminer cette mémorable campagne, lui dérober une partie de sa gloire, il ne pensa qu*à remercier Dieu du secours providentiel qu'il lui ménageait au plus fort du danger, et se contenta de répondre à Florès : « Venez immédiatement, et soyez notre général en chef. » Quelques jours après, les deux adversaires politiques, unis dans un même sentiment de patriotisme, s'embrassaient à la vue de toute l'armée, ivre de joie et d'enthousiasme.
Florès prit le commandement des troupes, juste au moment où Ton avait besoin de ses talents militaires et de sa longue expérience des combats. Un mois après son arrivée au camp de Guaranda, Ton apprit que Franco remontait le fleuve Guayas avec ses soldats et ses canons pour s'établir à Babahoyo, au pied de la montagne, et de là s'élancer sur les provinces de l'intérieur. Les deux chefs décidèrent aussitôt qu'on ne lui laisserait pas le temps de gravir la Cordillère, mais qu'on irait le chercher dans la plaine au milieu des populations écrasées sous son joug. En attendant, Garcia Moreno adressa aux habitants de Guayaquil et de Manabî la proclamation suivante :
« Mes chers concitoyens, j'ai vu vos soufiPrances et j'y ai compati plus que personne. Vos provinces opprimées et humiliées par une horde de bandits ont été comme noyées durant tout le cours de cette année dans Fopprobre et l'infamie. Le trafic exécrable de Thonneur et du territoire, la tyrannie immorale et sauvage, la proscription pour crime de probité, l'enrôlement sous peine de mort, la guerre sans pitié à la propriété et à
l'industrie, les grades conférés aux criminels des prisons, la licence d'une soldatesque sans frein, tout ce que Timmoralité peut inventer et le crime exécuter : voilà Taffreux tableau des misères qui ont couvert de deuil notre beau, mais malheureux pays.
« Concitoyens, l'heure de la justice a enfin sonné. Vos frères de l'intérieur ont pris les armes pour vaincre les barbares qui vous tyrannisent. Dans les rangs de ces vaillants fils des montagnes, trouveront un fraternel accueil tous ceux qui viendront combattre avec nous pour la patrie, la liberté, la propriété, Thonneur et la sécurité des familles. Déjà les belliqueux habitants de Babahoyo et des contrées voisines se sont enrôlés dans Tarmce libératrice. La cause sainte que nous défendons compte à Manabi d'intrépides et nombreux partisans. Bientôt vos oppresseurs n'auront pour les escorter que les malédictions du peuple, et les remords qui les accompagneront bien au delà de la vie présente.
« Mes amis, c'est sur la division des gens de bien que les méchants fondent leur puissance. L'union et la concorde seront, dans l'avenir, la solide garantie de l'ordre et le plus sûr présage de la prospérité de la patrie. »
Le même jour, 28 juillet, avant de lever le carap de Guaranda, il adressait à l'armée cette allocution :
« Soldats, grands ont été vos sacrifices, mais aussi grande sera votre gloire. Quand, après avoir vendu le sol de la patrie, on lança contre nous les forces qui auraient dû nous défendre, nous manquions encore de roupes régulières, d'armes et d'approvisionnements. On put taxer de téméraire notre résolution d'accepter le combat sans les éléments de résistance nécessaires; mais nous avions foi dans la protection du ciel : forts de son appui, nous avons marché de victoire en victoire et assuré la liberté de nos provinces intérieures.
« La difficulté de continuer les opérations militaires
par des chemins que Thiver rend impraticables, la nécessité de reformer vos rangs, et par-dessus tout le désir de terminer à Famiable cette guerre sanglante, ont forcé le gouvernement provisoire à vous accorder quelques mois de repos; mais en vain avons-nous voulu assurer la paix sans sacrifier nos frontières, en vain avons-nous proposé Texil volontaire des détenteurs du pouvoir comme moyen de déchirer Finfâme traité du 25 janvier : nos efforts ont échoué contre l'aveuglement de nos ennemis. Ils ont attribué à la faiblesse les avances généreuses du patriotisme ; ils ont poussé Faudace jusqu'à exiger de nous la reconnaissance de leur pacte honteux, et nous ont ainsi placés dans Falternative de nous déshonorer ou d'en appeler aux armes.
« Soldats, je vois que l'indignation éclate dans vos yeux : prenez donc en main le fer vengeur, et poussez le cri de guerre qui retentira des vallées du Chimborazo au rives de Guayas. Oui, guerre aux traîtres et aux bandits, guerre aux oppresseurs de nos provinces maritimes, guerre sans trêve aux ennemis de la patrie!
« Soldats, Fissue de la campagne n'est pas douteuse. Vous défendez la plus pure, la plus sainte de toutes les causes, la cause de l'indépendance nationale, de la justice et de la civilisation; votre nombre a triplé depuis no8 derniers combats; vous avez à votre tête un général illustre, des officiers pleins d'intelligence et de bravoure, et par-dessus tout vous pouvez compter sur la protection visible de la Providence.
« Laissez nos ennemis s'amuser au souvenir des discordes des anciens jours, laissez-les vomir contre nous le torrent fangeux de leurs ignobles calomnies; laissez ces poltrons nous- lancer leurs insultes pour se consoler de leurs déroutes, et préparez-vous à de nouveaux combats, je veux dire à de nouveaux triomphes. Sol-
dats, je n'ai qu'un ordre à vous donner : marchez à la victoire! »
Il ne fallait rien moins que les commotions électriques de cette éloquence passionnée pour inspirer aui soldats confiance et courage au début de cette périlleuse campagne. Le lecteur comprendra les difficultés d'une marche sur Guayaquil, s'il se rappelle la configuration du pays que l'armée devait traverser. Au sortir de Guaranda, se présentaient les pentes abruptes et sauvages de la Cordillère. Plusieurs jours durant, au milieu des précipices, par des sentiers étroits, sinueux, défoncés, impraticables, les troupes avaient à descendre les escarpements de ces monts gigantesques, traînant après elles armes et bagages, munitions et approvisionnements. En débouchant dans la plaine, elles pouvaient s'attendre à rencontrer l'armée de Franco, supérieure en nombre, supérieure surtout en artillerie et en cavalerie. Si, contre toute espérance, la victoire les favorisait en rase campagne , Franco reprendrait le Guayas sur la flotte qui l'avait amené, pour s'abriter derrière les fortifications de Guayaquil où il faudrait l'assiéger. C'était une entreprise formidable et digne des vétérans de Bolivar. De là les plaisanteries des soldats de Franco sur ces pauvres recrues de l'intérieur, qu'ils s'apprêtaient à reconduire la baïonnette dans les reins jusque dans les neiges de leur Chimborazo.
Ils comptaient sans le génie militaire de Florès et l'invincible aiidace de Garcia Moreno. Ces deux chefs, de nature difl'érente, se complétaient l'un par l'autre. Us posèrent en principe qu'on chercherait à surprendre l'ennemi et qu'on éviterait toute rencontre directe, sauf à l'attaquer avec la dernière vigueur quand les circonstances paraîtraient opportunes. Ce plan, le seul possible dans les conditions d'infériorité où ils se trouvaient, fut exécuté avec la plus merveilleuse habileté.
Les troupes de Guayaquil formaient deux corps d'armée. Le premier occupait Babahoyo, ville située au pied de la Cordillère, et reliée avec Guayaquil par le fleuve Guayas. Se réservant le soin de défendre cette importante position, Franco commandait ce premier corps. Le second, sous les ordres du général Léon, occupait Catarama, petit village situé sur la route de Ventanas, à droite du fleuve. Or, l'armée de Quito devait nécessairement ou suivre la route ordinaire de Babahoyo et se heurter au corps d'armée de Franco, ou prendre celle de Ventanas, beaucoup plus longue et plus mauvaise, et entrer en collision avec celui du général Léon. Voulant à tout prix empêcher la jonction des deux généraux, Florès entreprit de tourner l'armée de Franco pour l'attaquer à l'improviste, et cela sans donner l'éveil au général Léon.
Afin de masquer ses intentions, il fit descendre une division à Bilovan, près de Babahoyo, pendant qu'à la faveur de cette fausse démonstration, le gros de l'armée se dirigeait à marches forcées, par les sentiers inconnus de la montagne, sur la route de Ventanas. Le 15 août, à six heures du soir, les deux premiers corps étaient arrivés; les autres suivirent de près. Malgré d'indicibles fatigues, il fallut se remettre en route dans le secret de la nuit, en silence, afin d'échapper au général Léon dont le camp n'était pas éloigné. Heureusement les campagnards, dévoués à Garcia Horeno, donnaient les renseignements les plus précis sur la position et les forces de l'ennemi. Servant de guides et même de sapeurs, ils ouvraient à coups de hache un chemin au travers des bois quand les sentiers connus pouvaient être dangereux. On marche de la sorte seize mortelles heures avant d'arriver à Babahoyo. Les mouvements furent si rapidesetsibien concertés, le secret si strictement gardé, que le voyage s'effectua sans brûler une cartouche.
Le 7 à dix heures du matin, commença Tattaque de Babahoyo. Surpris dans son quartier, Franco voulut se défendre ; mais ses soldats, décontenancés par cette alerte soudaine et inattendue, ne purent tenir contre Vimpétueuse ardeur des troupes de Quito. Toutefois le feu des batteries ennemies avait durant deux heures retardé et même rendu incertaine Tissue du combat, quand Florès donna Tordre à la cavalerie de charger les artilleurs, qui furent sabrés sur leurs pièces ou mis en fuite. Dès lors la déroute devint générale; Franco luimême, blessé à Tépaule, poursuivi par un lancier qui le serrait de près„ n'eut que le temps de se jeter sur un vaisseau pour aller cacher sa honte à Guayaquil.
Après trois heures de combat, Garcia Moreno se trouva donc maître de la place importante de Babahoyo. Grand nombre d'officiers et de soldats, trois canons, quantité de fusils et -de munitions, Timprimerie du gouvernement, les salines de TÉtat, tombèrent en son pouvoir. Un an auparavant, il avait juré de ne prendre aucun repos avant d'avoir assuré le triomphe de sa cause; après cette victoire, il écrivit à ses collègues du gouvernement provisoire : « J'ai tenu parole, et je crois pouvoir bientôt vous annoncer la fin de cette campagne visiblement bénie du ciel. » Puis, avec un oubli de soi-même dont les grands hommes seuls sont capables, il ajoutait : « Ces avantages, nous les devons principalement au génie guerrier de notre général en chef, nous les devons ensuite aux vertus militaires de nos officiers et soldats.
La prise de Babahoyo avait mis le général Léon dans une situation critique. Coupé de sa ligne de conimunication, il ne pouvait sans témérité attaquer des troupes supérieures en nombre, et dont la victoire avait décuplé les forces. Pour se dégager, il descendit jusqu'à Zamboroddon avec l'intention d'y embarquer ses troupes
et de rejoindre Franco à Guayaquil; mais déjà Florès, qui Tavait deviné, se trouvait à Bocca Corvina, en face de Zamboroddon, avec artilleurs et canons, pour couler ses vaisseaux. L'infortuné fut réduit à gagner la cité maritime en traversant bois et rivières sous les feux d'un soleil dévorant.
Le terrain balayé, il restait aux vainqueurs à forcer l'ennemi dans la forteresse de Guayaquil, où Franco préparait une résistance désespérée. Tous les cantons de la province fraternisant avec les troupes de Garcia Moreno, le traître, pour colorer ses prétentions, imagina de concert avec Castilla une comédie plus ridicule que toutes les autres. Un certain nombre de mercenaires à sa solde, réunis en comité, proclamèrent Guayaquil ville libre et indépendante sous le protectorat du Pérou. Moyennant cette farce grossière, Franco restait le défenseur de la cité, et Castilla, en sa qualité de protecteur, s'autorisait à bombarder sans scrupule les envahisseurs de Quito. Tel est le respect de ces démocrates pour la volonté nationale !
Il fallut tout un mois pour s'approcher de Guayaquil. Transportées sur le Guayas jusqu'à Zamboroddon, les troupes suivirent alors le chemin de terre au prix d'énormes fatigues et vinrent camper à Mapasingue, en vue de la cité. Les deux chefs y établirent leur quartier général pour combiner, les dernières dispositions à prendre avant de livrer le terrible assaut.
L'entrée de Guayaquil est défendue de ce côté par une colline hérissée de batteries qui la rendent inexpugnable. A gauche de cette forteresse naturelle coule le Guayas, dont les eaux vont se jeter à la mer en côtoyant la ville. A droite s'avance TEstero Salado, espèce de marécage boueux planté de grands arbres ap pelés mangliers, véritable- bras de mer isolant complètement Guayaquil et la belle plaine qu'elle domine.^
Pour pénétrer dans la place sans se jeter tête baissée sur les canons de Tennemi, les deux chefs durent cette fois encore, recourir à un habile et audacieux stratagème.
Depuis quelques jours déjà, Florès préparait ostensiblement un assaut en règle de la colline et du fort qui la relie à TEstero Salado. De son côté, Franco disposait ses batteries de manière à foudroyer ses adversaires au premier choc. Le 22 septembre au soir, chacun s'en alla prendre son rfepos, persuadé que la bataille aurait lieu le lendemain, lorsque, la nuit, pendant que les feux brillaient au camp comme à Tordînaire, l'armée des assaillants se mit en marche, sauf un régiment de lanciers et une compagnie d'artilleurs chargés de défendre en cas d'attaque le quartier général de Hapasingue et d'attirer de ce côté l'attention de l'ennemi. L'armée se transportait à une lieue de là, sur les bords de l'Estero Salado, pour le traverser cette nuit-là même et surprendre Guayaquil du seul côté où Franco ne pouvait l'attendre, car il ne venait à l'imagination de personne que des troupes en armes s'aventurassent jamais dans cet inextricable labyrinthe.
Sous l'habile et énergique direction de leurs chefs, les soldats défilèrent dans le silence et l'obscurité de la nuit, emportant canons et munitions, canots et radeaux, tout le matériel lourd et encombrant qui devait servir à eiiectuer le passage du Salado et à livrer bataille. Après deux longues heures de marche par des sentiers étroits et tortueux, à travers les collines, les rochers et les broussailles, on déboucha enfin dans une petite vallée où les soldats épuisés se livrèrent au sommeil. Sur pied dès l'aurore, ils arrivèrent promptement à l'Estero Salado. Ce bras de mer, pris dans sa largeur, se divise en trois parties. C'est d'abord un marais fangeux, d'où émerge une forêt de mangliers. Ces arbres étranges élèvent leurs racines jusqu'à plusieurs mètres
au-dessus du sol, de sorte que celles-ci, se croisant et s'entrelaçant comme les mailles d'un tissu, forment une haie impénétrable de cinq à six ceuts mètres d'étendue. Au delà, le marais est coupé dans toute sa longueur par un canal profond, d'environ trente mètres de large, qu'on appelle le Rio Salado; puis reparaissent les terrains marécageux et le bois de mangliers jusqu'à la savane. C'est cette barrière trois fois infranchissable qu'il fallait traverser pour se jeter dans la vaste plaine qui s'étend de l'Estero jusqu'à Guayaquil.
Le général en chef, entouré d'une compagnie de tirailleurs se rendait compte, avec une grande attention des difficultés du passage, quand un feu de peloton, parti du Salado, lui apprit qu'on l'observait. Sans perdre de temps, il s'élança suivi de ses hommes à travers les mangliers pour connaître l'ennemi. C'étaient des éclaireurs montés sur deux embarcations, qui, aux premiers coups de fusil, s'empressèrent de gagner le large. Le Rio rendu libre, les tirailleurs le traversèrent en canots, pour s'établir sur la rive opposée, et protéger la terrible opération du passage des troupes. De l'autre côté, les canons déjà montés sur leurs affûts attendaient le moment de balayer les lignes ennemies.
Alors, au moyen de canots et de radeaux, les différents corps, compagnie par compagnie, s'efforcent de franchir l'affreux bourbier. On ne voit plus que des soldats accrochés aux mangliers, et suivant péniblement la direction tortueuse des racines, tantôt hissés jusqu'aux branches des arbres, tantôt enfouis dans la boue gluante sous un toit d'arbustes et de broussailles. Plusieurs bataillons avaient heureusement gagné l'autre rive, quand du fort de Liza part une vive fusillade ; le canon gronde à son tour; quelques balles, lancées par les tirailleurs, parviennent jusqu'au Salado : ce sont des détachements ennemis qui accourent pour barrer le
passage, difficulté qu'avait prévue Thabile général en chef. A Tinstant, sur son ordre, vingt trompettes placées à Tavant-garde au milieu des tirailleurs sonnent la charge comme si toute Farmée suivait. Trompée par cette ruse, une bande de deux cents hommes, après avoir brûlé quelques cartouches, crut prudent de se replier en bon ordre.
Le gros de Tarmée se trouvait alors dans les mangliers, déployant une activité prodigieuse. Bientôt les artilleurs, après avoir protégé leurs frères, arrivent eux-mêmes au bord du labyrinthe, traînant leurs canons, leurs affûts, leurs obus, leurs caissons. A la vue de leur chef qui s'élance dans le marais, chargé d'un caisson de cinquante kilos, ces braves le suivent avec leurs pièces. Les canons, attachés dans le sens de la longueur à un levier de quatre mètres de long, sont portés chacun par douze hommes. Dix autres traînent les affûts, pendant que leurs camarades chargent sur leurs épaules ou attachent à leur cou les caissons de munitions. Chacun de ces groupes n'avance de quelques mètres qu'au prix des plus héroïques efforts. Les uns, suspendus aux branches des mangliers, soulèvent le levier, pendant que d'autres, enfoncés dans la vase, soutiennent de leurs bras nerveux les lourds affûts. Ceux-ci les dirigent au moyen de cordes à ti^avers les obstacles; ceux-là écartent les broussailles ou coupent les racines qui embarrassent la marche. Parfois, après de longs efforts, une branche pourrie cède sous le poids de quatre ou cinq hommes qui tombent dans la vase, avec le canon suspendu à leurs bras, et il faut alors tout le génie des officiers pour les dégager de l'ornière. Enfin, la figure couverte de boue, les pieds et les jambes ensanglantés, l'uniforme en lambeaux, ruisselants de sueur, mourants de soif au point d'approcher de leurs lèvres le liquide nauséabond dans lequel ils pataugent, ces
braves aussi durs que le bronze de leurs canons, arrivent dans la plaine avec armes et bagages aux applaudissements de toute l'armée. On avait mis huit heures à franchir TEstero Salado, huit heures d'héroïsme silencieux dont nous n'avons voulu omettre aucun trait, afin de montrer ce que peuvent des hommes de cœur conduits par des hommes de génie.
Vers le soir, Tarmée, formant un vaste quadrilatère, se développa dans la plaine et attendit, frémissante, le signal du combat. Garcia Moreno et Florès parcoururent les rangs pour donner leurs dernières instructions. A onze heures, les clairons sonnèrent la marche en avant, c'est-à-dire la victoire ou la mort. Derrière les combattants s'ouvrait le tombeau de fange qui devait les ensevelir en cas de reculade; devant eux, les canons de Franco. Chefs et soldats n'eurent plus qu'une seule pensée : vaincre les traîtres ou vendre chèrement leur vie.
A ce moment, tonnèrent à Tunisson les batteries de Franco et les canons du vapeur péruvien Tumbez, Les assaillants répondirent par un cri formidable de : « Vive rÉquateur ! » et se précipitèrent avec une telle fureur que plusieurs compagnies de l'avant-garde ennemie s'enfuirent en désordre, reconduites au pas de charge, l'épée dans les reins, par le bataillon du colonel Vintimilla. Le commandant Barreda, appuyé par l'artillerie du général Salazar, dispersa un fort bataillon d'artillerie et lui prit une de ses pièces. En même temps, les volées de mitraille balayaient la plaine si bien que les troupes de Guayàquil, qui ne comptaient nullement sur le canon après le passage du Salado, se retirèrent complètement démoralisées derrière les batteries de la colline*, après avoir abandonné presque sans résistance la caserne et le parc d'artillerie.