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PROLOGUE

Quand le voyageur a traversé TAtlantique, franchi Fisthme de Panama, et fait sur le grand océan un nouveau trajet de deux cent cinquante lieues vers le midi, il arrive enfin à Guayaquil, le port principal de la République de rÉquateur. S'il se tourne alors vers Torient, il a devant lui, entre les États-Unis de Colombie au nord et le Pérou au sud, la patrie du héros dont nous écrivons l'histoire.

La république de TÉquateur est baignée sur une longueur de deux cents lieues par le grand Océan. Des extrémités de cette frontière occidentale, partent vers le levant deux lignes qui, se rejoignant à trois cents lieues du littoral, forment un immense triangle de huit cent cinquante mille kilomètres carrés, presque le territoire actuel de la France. L'Equateur est cependant le plus petit des états sud-américains, un point presque imperceptible si on le compare à Tempire du Brésil, qui forme sa limite orientale; mais le Nouveau-Monde

n'offre à Toeil que des immensités, et Ton sent qu'il faudrait des géants, au moins par le génie, pour se les assujettir.

Traversée dans toute sa longueur par la double chaîne des Andes, la république de l'Equateur présente au touriste émerveillé trois régions absolument distinctes : la plaine du littoral, le plateau des hautes montagnes, et la région sauvage de l'Orient, sur lesquelles il faut jeter un regard pour se faire une idée de cette riohe et grandiose nature.

Dans la plaine magnifique qui s'étend du rivage aux Cordillères sur un espace de quinze à vingt lieues, le soleil verse à flots ses rayons brûlants; mais, comme ils tombent sur une terre excellente, arrosée par les torrents et les rivières qui descendent des hautes montagnes, détrempée pendant de longs mois par des pluies quotidiennes, la végétation y est splendide. Partout d'immenses forêts que la hache n'a point touchées, des arbres gigantesques auprès desquels nos chênes d'Europe paraîtraient de misérables nains; partout les essences les plus variées et les plus précieuses, comme l'amarilla, le nopal, l'acajou, le cèdre, le poivrier, le figuier, l'oranger, le palmier colossal. La terre produit, presque sans travail, nombre de plantes dont l'exportation constitue la. richesse principale du pays, telles que le coton, la canne à sucre, le café, le cacao, sans compter une multitude de fruits délicats et savoureux. L'œil ravi s'arrête sur une variété de fleurs du plus brillant coloris, pendant que des légions d'oiseaux, au plumage étincelant, mêlent leurs joyeux concerts aux rugissements des animaux qui errent dans les bois.

Après avoir parcouru cette plaine enchanteresse, le voyageur arrive au pied des Andes. Les Alpes et les Pyrénées disparaissent devant ces monts géants, dont

la stature n'est dépassée sur notre globe que par les seuls Himalayas. Les habitants de Guayaquil, brûlés par le soleil équatorial, aperçoivent, à trente lieues de distance, le Chimborazo toujours couvert de neige. Sa tête s'élève à six mille mètres au-dessus des vaisseaux qui stationnent dans le port. Pour faire Tascension des Cordillères, il faut errer dans les bois durant plusieurs jours au milieu de gorges sauvages, de torrents impétueux, de fondrières et de précipices, où Thomme trouverait infailliblement la mort s'il n'avait à son service le mulet au pied sûr, à l'instinct merveilleux, que la Providence a placé sur son chemin. Mais quel spectacle ravissant s'offre au voyageur exténué, quand il arrive enfin sur le plateau des Andes ! A ses pieds, du côté de l'Océan, se déroule la plaine qu'il vient de quitter, véritable Éden parsemé de forêts, de rivières, de prairies verdoyantes, de villages assis sur les coteaux ou dans les vallées profondes. Au fond du tableau, l'Océan sans limites. Du côté de l'orient, à vingt ou trente lieues, apparaît la seconde chaîne des Andes avec ses pics majestueux qui se dressent dans l'espace sous leur manteau de neiges éternelles, avec cette rangée de volcans qu'on appelle le Cayambe, le Cotopaxi, le Sangaï, dont les cratères s'ouvrent à une profondeur de cinq à six mille mètres, vomissant parfois la fumée, la lave brûlante, des nuées de cendre ou des déluges d'eau, sur la contrée qui les environne. Devant cette scène qui dépasse en solennelle grandeur tout. ce que l'imagination peut rêver, l'homme anéanti tombe à genoux et répète instinctivement le chant du prophèteroi : « Fleuves et mers, vallées et montagnes, et vous, soleil étincelant, bénissez le Seigneur! »

Le plateau compris entre les deux chaînes parallèles des Andes se développe sur une longueur de cent cinquante lieues et sur une largeur moyenne de dix' à

quinze lieues; splendide oasis placée par le Créateur a ^ trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est dans ce nid perché sur les montagnes et favorisé, sous la Ligne, d'un printemps éternel, que la majeure partie de la population équatorienne se trouve concentrée. Là s'élèvent Quito, capitale du pays, les villes importantes de Cuenca, de Riobamba, d'Ambato, d'ibarra, de Loja, entourées elles-mêmes de nombreux villages et hameaux. Dans ces parages s'étendent des propriétés appelées haciendas y vastes parfois comme un de nos cantons ou même de nos arrondissements, sur lesquelles vivent des troupeaux de trois ou quatre mille bœufs, de quinze ou vingt mille brebis.

En descendant le versant oriental des Andes, après avoir suivi durant cinq ou six jours des défilés affreux au milieu de rochers et de précipices, on arrive à Fimmense plaine qui va rejoindre la frontière du Brésil. C'est la nature dans toute sa sauvage majesté. Des solitudes sans fin, des forêts vierges peuplées d*arbres gigantesques, que les liserons et les lianes entrelacées soutiennent en l'air quand leurs racines mortes ne les attachent plus au sol; des rivières larges comme des fleuves, qui découpent en tous sens cette terre féconde avant de se jeter dans TAmazone, la Méditerranée du continent austral : tel est l'aspect de cette belle et riche contrée, qui nourrirait des millions d'hommes et qu'habitent à peine deux cent mille sauvages. Enfants de la nature, ces pauvres Indiens perdus dans les bois vivent du produit de leur chasse et de leur pèche ou des fruits qu'un soleil bienfaisant fait mûrir pour eux à chaque saison de l'année. Cetle région s'appelle la province Orientale, ou encore le Napo, du nom d'un de ces énormes cours d'eau qui la traversent de part en part avant de se jeter dans TAmazone.

Voilà sur quel majestueux théâtre va se jouer la

grande tragédie dont Garcia Moreno * sera tout à la fois le principal acteur et la glorieuse victime. Mais, pour comprendre son rôle et les différeiates péripéties de ce drame, il est nécessaire d'initier le lecteur au tempérament particuUer, aux habitudes religieuses, aux idées politiques, en un mot à la civilisation particulière du peuple équatorien. Une revue rapide des révolutions qui ont bouleversé ce pays pendant les quatre derniers siècles, et amené sur la scène les différentes races dont il se compose, nous dessinera le portrait moral, non seulement de TÉquateur, mais de toutes les républiques sud-américaines dont Thistoire sera parfois mêlée à celle de notre héros.

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