UNE VOIX DE L EXIL
L'homme vraiment héroïque, c'est celui qui poursuit sa noble tâche aussi bien dans les revers qu'au milieu des succès, sans tenir compte des sacrifices auxquels il se condamne ni des dangers qu'il rencontrera sur son chemin. Ce caractère chevaleresque était si naturel à Garcia Moreno qu'en suivant les sbires sur la route de Texil, il pensait moins à son infortune qu'aux moyens à prendre pour délivrer son pays. Cependant, tout en rêvant de nouvelles luttes, il s'aperçut que l'odyssée menaçait d'être des plus aventureuses. La caravane se dirigeait, par les provinces du nord, vers la Nouvelle- Grenade. Sans doute, Urbina voulait confier les trois déportés à ses bons amis, les francs-maçons de Bogota. En peu de jours, ils arrivèrent à Pasto, premier poste du territoire grenadin, où le gouverneur les fit incarcérer.
De pareils hommes on pouvait tout craindre. Estimant moins dangereux de tenter une évasion que de rester entre leurs mains, Garcia Moreno profita d'un moment où la garde n'avait point l'œil sur lui pour franchir subtilement les portes de sa prison, traverser la ville à la faveur des ténèbres et se jeter dans la cam-
pagne. Quelques jours après, à la faveur d'un déguisement, il rentrait à Quito pour combiner avec ses amis un nouveau plan d'attaque. Mais il s'aperçut bien vite que, si Tindignation était grande chez les conservateurs, ils n'avaient pas encore assez souffert pour regimber contre l'autocrate. Il prit alors le chemin de Guayaquil, voulant voir par lui-même avant de s'expatrier si, dans cette province plus ardente, il trouverait les esprits disposés à secouer le joug. Des entrevues secrètes avec ses amis politiques suffirent pour lui démontrer que le moment de la délivrance n'était point venu. Jugeant inutile dans ces conditions de prolonger son séjour au milieu de ses ennemis, il s'embarqua sur un vaisseau étranger qui faisait voile vers le Pérou.
Toutefois il acquit bientôt la preuve de l'immense influence que les protestations d^un homme de cœur exercent sur l'opinion publique, surtout s'il affronte l'exil et la prison plutôt que de fléchir le genou devant un tyran. A peine sur la terre étrangère, il apprit que, malgré les déclarations furibondes des journaux ministériels, les conservateurs de Guayaquil l'avaient choisi comme leur représentant au sénat, en vue du congrès qui devait s'ouvrir au mois de septembre. C'ctail une condamnation de l'odieuse conduite du présidcMil et même une invalidation indirecte du décret d'exil, car la constitution stipulait l'inviolabilité des membres du congrès pendant la durée des sessions '. La loi interdisait de plus d'exercer des poursuites contre eux ou de les mettre en arrestation avant d'avoir obtenu l'autorisation de la Chambre à laquelle ils appartenaient. Kn vain le gouvernement employa-til les moyens les plus inif|n('s pour Ironijicr nu inliinidor les électeurs; ils résisirrciil à toutes les séductions, et (iarcia Moreno
« Article 02.
fut élu sénateur à une forte majorité. La résistance active portait ses fruits.
Cetalfront, d'autant plus sanglant qu'il lui venait de sa bonne cité de Guayaquil, jeta le président dans une grande perplexité. Garcia Moreno, usant de son droit, ne manquerait pas d'occuper son siège au congrès, ni de profiter de l'occasion pour mettre à nu devant le pays les turpitudes du dictateur. Il fallait à tout prix conjurer cet éclat. D'un autre côté, après tant de méfaits révoltants, fouler aux pieds l'immunité d'un sénateur légitimement élu, immunité garantie par le pacte constitutionnel, n'était-ce point serrer trop violemment les freins et s'exposer à un soulèvement populaire ? Urbina balança les chances, et, comptant avec raison sur la servilité des députés comme sur le dévoûment de son ami Roblez, il décida que Garcia Moreno ne siégerait pas au congrès.
Celui-ci s'attendait bien à un coup de force, mais il entrait précisément dans ses vues de pousser le despote à multiplier les actes de brutalité afin de le mettre au ban de l'opinion. Il se présenta donc, à l'ouverture des chambres, pour prendre possession de son siège. Le gouverneur de Guayaquil, l'àrae damnée d' Urbina, l'ivrogne Roblez, exécuta ponctuellement la consigne qu'il avait reçue du maître. Ses agents empoignèrent le sénateur sans plus de façon que s'il se fût agi d'un simple vagabond, et le traînèrent, après quelques jours de détention, sur un vaisseau de guerre qui le déposa sur les côtes du Pérou, dans le petit port de Payta.
. Cette audacieuse violation des droits les plus sacrés marquait au peuple de l'Equateur son degré de servitude. Non seulement on l'écrasait sans pitié, mais on se moquait ouvertement de ses suffrages et de sa prétendue souveraineté. Le congrès, véritable réunion d'esclaves, fit à peine de cet abus de pouvoir l'objet d'une
motion dérisoire. La Democracia, organo du ministre Espincl, déclara que « c'était un scandale de confier le mandat de député à unéquatorien expulsé du territoire, et indigne par le fait même de la confiance publique. » Prenant un ton de pédagogue, elle administrait ensuite une verte correction au peuple souverain. « Voilà où aboutissent, s'écriait-elle en se voilant la face, ces intrigues électorales où pour suivre l'inspiration de passions mesquines et de basses vengeances, l'on ne tient compte ni de la morale, ni de la politique. La mesure que vient de prendre le gouvernement rendra les électeurs plus avisés; ils apprendront à se défier des suggestions perverses et à repousser ces prétendus défenseurs de la religion, dont Tunique objectif est l'intérêt personnel, mais qui se drapent d'un manteau d'emprunt pour tromper les âmes candides et forcer ainsi les portes des assemblées législatives. » Quelle àme candide que cet Espinel ! On ne peut pas se moquer plus ouvertement des électeurs, après avoir jeté à la porto leur candidat.
Pour colorer les violences dont on s'était rendu coupable à l'égard de Garcia Moreno, il fallait aussi travailler à le perdre dans l'esprit public; Urbina s'y essaya de son mieux. Dans son message au congrès, il présenta ses exécutions non seulement comme opportunes, mais comme absolument urgentes; il parla vaguement de « conspirations», de « plans liberticides», de « traîtres à la patrie», de « perturbateurs de l'ordre public ». Son digne Espinel vint à la rescousse dans Bon « Exposition politique », accusant nettement les rédacteurs do La Nacion d'avoir tenté d'enibaucbcr diiïérenls officiers de l'armée pour organiser un mouvement révolutionnaire contre le gouvernement établi. Ces doux misérubios croyaient pouvoir calomnier et mentir à leur aiso parce (|u'ils avaient étoulTé la voix
du grand justicier. Ils oubliaient qu'il lui restî plume.
Garcia Moreno habitait alors, avec ses conipagnons d'exil, le petit bourg maritime de Payta, sur les confins de l'Equateur. Cette plage déserte, sablonneuse, sans aucune trace de végétation, convenait bien à un proscrit de sa trempe et de son caractère. Travailleur opiniâtre, son suprême bonheur était de s'isolei des foules bruyantes, pour s'ensevelir dans un cabinet d'étude au milieu des livres. Une fois dans la solitude, la passion de savoir, plus vivante que jamais, revint tourmenter son esprit, et déjà il se replongeait avec délices dans ses méditations scientifiques, oubliant les repas, la promenade, et jusqii'au soin de ses yeux fatigués et malades, lorsque les journaux de l'Equateur vinrent lui apprendre que, non content de l'avoir chassé, Urbina s'efforçait encore de le déshonorer.
Cette nouvelle lâcheté ne l'étonna point, car il connaissait de longue date « ces hommes habitués à mentir sans pudeur ^ » Il avait prévu que, pour justifier leur infcàme conduite, ils n'hésiteraient pas « à appeler la calomnie au secours de l'injustice ». Et même en lisant leurs odieuses imputations, il ne pensait point d'abord à les réfuter, « car le nom de leurs auteurs suffisait à les flétrir ». — « Des Espinel et des Urbina, disait-il, ne déshonorent point ceux qu'ils insultent, mais ceux qu'ils osent louer. Ils ne louent que leurs valets, et, pour se faire les valets de pareils hommes, il faut avoir bu toute honte. »
Cependant il ne voulut point, en se taisant, faire le jeu de Machiavels au petit pied qui n'eussent pas manqué de « signaler son silence comme un argument in-r contestable à l'appui de leurs inventions. » Ensuite, il
* Les mots placés entre guillemets sont extraits de La Verdad, opuscule de Garcia Moreno dont nous allons parler.
n'était pas fâché de saisir l'incident pour « expliquer la véritable cause de ses deux expulsions, arracher au tyran hypocrite le raasque dont il osait se couvrir, et le llageller une fois de plus devant le public. » — « Ils pousseront des cris de rage, dit-il, des imprécations de vengeance, des hurlements de désespoir; mais à qui la faute? Ils m'obligent à dire la vérité pour me défendre, et la vérité, c'est le feu qui éclaire, mais aussi qui dévore. »
Le pamphlet qu'il lança contre Urbina et les siens, daté du 17 novembre 18o3, porte en titre : La vérité à mes calomniateurs ^ Certains passages paraîtraient injurieux, si l'on ne se rappelait que la victime a le droit de dire la vérité au bourreau qui l'insulte après l'avoir frappée. L'homme qui se défend contre un injuste agresseur, n'a pas à répondre des blessures qu'il lui inflige. Du reste, Garcia Moreno ne croyait pas blesser la charité en dénonçant à la vindicte publique les assassins de l'Église et de la société. La Verdad débute par ce portrait du président et de son ministre.
« Youlez-vous connaître mes accusateurs ? Demandez à Espinel ce qu'il pense d'Urbina, et à Urbina ce qu'il pense d'Espinel. Dans Le Vétéran de 1849, Espinel
disait d'Urbina, que, c'était le général- expression
outrageante au premier chef, qu'on emploie dans les provinces pour désigner les maritornes de l'armée. De sorte que, si l'on en croit son digne ministre, Urbina n'est qu'un être dégradé, aussi corrompu que la plus avilie des créatures. Entendons maintenant Urbina sur son comparse Espinel. Dans son journal V Opposition il le dépeint comme « un salarié du despotisme, un diffamateur à gages, dont le vocabulaire consiste à calom-
* ha, verdad a mis calumniadores, Payta, 1833. 3 Nous supprimons rudjcctif.
nier, et le gagne-pain, à semer la discorde. » Tel est Espinel dépeint par Urbina. Ainsi d'après leurs propres aveux, de mes deux accusateurs, l'un est calomniateur de profession; l'autre, un type d'immoralité. »
Abordant ensuite les charges que ces deux cyniques personnages faisaient peser sur lui, au lieu de se défendre, il prend l'offensive. Les coups de massue tombent sur eux, drus comme grêle.
« Dans leur odieux factum, mes persécuteurs se gardent bien de traiter la question de proscription au point de vue constitutionnel et légal. Ils préfèrent se rabattre sur l'opportunité, les convenances, l'urgence même de leurs décrets sauvages. L'opportunité ! la convenance ! Est-ce que je reconnais au général de toutes les hontes et de toutes les souillures le droit de bannir du pays quiconque lui déplaît, sous prétexte que cela lui paraît opportun ou convenable ? Admettre cette théorie, que le Grand Turc repousserait avec horreur, ce serait logilimor le vol, la trahison, l'assassinat, tous les crimes enfin qu'un Urbina déclare opportuns pour se hisser ou se cramponner au pouvoir. Et quel est donc le misérable qui professe ces scandaleuses doctrines ? Un Espinel, un républicain, un libéral, un démocrate. Et cela, en face du congrès, devant toute l'Amérique !
« On m'accuse d'avoir conspiré contre le gouvernement. J'ai tenté, paraît-il, de séduire les officiers de l'armée : eux-mêmes m'ont dénoncé. — Je réponds à Espinel, à l'homme « dont la calomnie est le seul gagne-pain^ » qu'il en a menti. Si ce mot l'otfusque, qu'il publie la preuve de ses accusations, qu'il publie les dénonciations des militaires embauchés par moi ; oui, qu'il les publie, si le rouge de la honte peut encore se peindre sur son front d'airain. Non je n'ai pas commis le crime de conspiration ; si j'ai commis un crime, c'est celui de ne pas conspirer contre un régime d'oppression
et d'ignominie, contre l'organisation du vol et du brigandage. Voilà le délit de lèse-patrie que je confesse et que je me reprocherai toujours.
« On m'accuse d'avoir qualifié de« prostituée » l'assemblée de Guayaquil et d'avoir affirmé que toutes les incapacités y étaient largement représentées. » — Oui, je lai dit, seigneur Espinel; et suis-je donc un conspirateur pour avoir délivré un brevet d'incapacité à des rustres qui ne pourraient pas môme concourir avec l'àne de Balaam? Mais, dans ce cas, je conspire depuis que je suis au monde, caria nature m'a mis au cœur le penchant irrésistible de donner à chaque chose son vrai nom, et, comme Boileau, j'appelle un chat un chat, Urbina un traître, et la convention de Guayaquil une prostituée. De quelle épithète qualifier une assemblée qui, en dépit de la constitution, de la justice, de la volonté du peuple, de l'honneur national, décrète la barbare expatriation des jésuites, uniquement parce que l'assassin Obando réclame du traître Urbina l'exécution d'un pacte infâme?
« On m'accuse d'avoir paralysé l'action du gouvernement au moment de l'invasion et de n'avoir pris lu plume que pour favoriser la faction de Florès. — J'aurais été bien étonné de ne pas voir Florès dans celte affaire. Florès répond atout, Florès tient lieu à Urbina de raison et de logique, Florès légitime les décrets de proscription et toutes les formes de contribution. Un « floréano », ce n'est plus un partisan de l'ex-despote, mais l'homme de bien qui censure un scélérat dont tous les chàliinents de la justice iiumaine ne sauraient assez punir les excès; unlloréano, c'est le citoyen indépenchint (jui vole par conviclion ou dévoile, chilTresen main, les mystérieuses opérations des linaneicrs au pouvoir; un floréano, c'est le riche propriétaire, le négociaiil heureux dout les biens provoquent l'insatiable
voracité de la bande officielle. Le rusé général délivre môme des brevets de floréano à ses créanciers, ce qui le débarrasse du soin de payer ses dettes. Evidemment cette arme qu'on emploie contre tous, on devait s'en servir contre moi.
« J'ai donc en favorisant Florès, annulé l'action du gouvernement. — Et la preuve, ô Espinel ? Rien, rien d'autre que votre insolente affirmation. Ce qui paralyse un gouvernement, misérables hypocrites, c'est son impopularité. La nation finit par se redresser contre ses oppresseurs et cherche à les abattre par l'hostilité ouverte ou la force d'inertie. Les partisans de Florès, les organisateurs de ses futurs triomphes, c'est vous, dilapidateurs des deniers publics; vous, fauteurs de trahisons ; vous, tîyniques violateurs des lois constitutionnelles, qui autorisez tous les délits en jetant vous-mêmes l'odieux et le mépris sur votre gouvernement. Les vrais agents de Florès, ce sont les Espinel et les Urbina.
« La cause réelle de mon expulsion, c'est d'avoir créé un organe périodique pour dénoncer au peuple les abus et les crimes dont le gouvernement se rend journellement coupable. Le tyran ne peut supporter cette voix importune, écho de la conscience publique et de sa propre conscience. Il étouffa cette voix ; il me bannit de Guayaquil malgré l'inviolabilité parlementaire ; il me bâillonna, sachant bien que j'aurais fait sans crainte le hideux tableau de ses brigandages. J'aurais dit pourquoi il refusait de rendre des comptes ; comment six mille piastres ont disparu mystérieusement du trésor de Manabi ; comment Urbina paya son médecin, le docteur Arcia, sur la caisse des contribuables ; par quels moyens il tenta de s'approprier sept mille piastres, destinées à différents commerçants de Guayaquil et de Quito ; avec quelle générosité il assigna au général Roblez mille piastres au-dessus de sa solde ordi-
naire ; avec quel désintéressement il remit vingt-sept mille piastres au receveur de Babahoyo sur les quarante mille que ce dernier devait verser au trésor. Vous avez craint ces révélations, et voilà pourquoi vous m'avez jeté hors de l'Equateur. »
Ces quelques citations suffisent pour expliquer l'émoi que produisit sur le peuple cette véhémente catilinaire. Malgré la surveillance de la police, le pamphlet circula dans la capitale et les provinces avec un tel succès que le président et ses ministres, flétris publiquement comme imposteurs, crurent devoir se disculper. Dans une nouvelle apologie de leur conduite, Espinel discuta les faits déshonorants reprochés à Urbina, ainsi que les dénégations de Garcia Moreno relativement au crime de conspiration. C'était d'une faiblesse et d'une pauvreté décourageantes, mais au moins espérait-on avoir le dernier mot. Malheureux Espinol ! le 45 mars 1854, se répandait en dépit des sbires un second numéro de La Verdad, plus écrasant, et, si je puis parler ainsi, plus outrageant que le premier. Les essais d'arguments y étaient pulvérisés, les justificalions mises en pièces. A propos de l'embauchage militaire, Garcia Moreno avait donné au ministre un démenti formel, le sommant de produire ses preuves. Espinel ne s'avisa-t-il pas de répondre « qu'il fournirait ses preuves quand cela lui conviendrait. » — Non pas, réplique son antagoniste : il y a pour vous devoir d'honneur de prouver immédiatement vos accusations. « Accuser sans preuves, avez-vous dit vous-môm<^ dans votre brochure, c'est faire acte de mensonge et d'imposture, puisque on bonne justice on tient tout homme pour innocent aussi longtemps <[u'il n'est pas déclaré coupable. Espinel, vous avez vous-même prononcé votre sentence : vous n'<^los qu'un mentcMU' et un imposteur. " A I.i (rili(jue violente des pouvoirs diclalo-
riaux usurpés par Urbina, Espinel répondait qu'autrefois, dans Le Vengeur, Garcia Moreno eu avait reconnu la nécessité éventuelle. « Je la reconnais encore, s'écrie le rude logicien, dans un cas de nécessité sociale, quand l'inlérèt de tout le peuple l'exige. Mais je suis loin à'x-, dentifier Urbina avec l'Equateur, et les intérêts d'un traître avec le salut de la nation. Il est trop absurde d'entendre un scélérat réclamer, au nom du salut public, l'autorisation de commettre tous les crimes. »
Les dernières pages de la brochure sont consacrées à prouver les dilapidations d "Urbina. L'auteur établit, pièces en main, les faits allégués, de manière à délier toute objection; puis il ajoute ces paroles qui durent exciter un certain frémissement dans tout le pays : «Le budget de la guerre, si écrasant pour nos provinces de l'intérieur, devient le patrimoine de ces hommes rapaces; le soldat marche sans solde; l'employé mendie son pain ; le docteur Cueva, l'honorable ministre de notre cour suprême se voit contraint d'abandonner son poste, parce que ne recevant plus de traitement, il lui est impossible de subsister à Quito. La Democracia, qui connaît ces faits, s'applaudit néanmoins de voir « le maniement des finances confié à des citoyens dont l'honorabilité et la probité offrent toutes les garanties désirables. » Si ce n'est point là le comble de l'ironie, je ne sais ce qu'il faut appeler de ce nom. Espinel, le ministre des finances, accusé par Urbina lui-même de spéculations immorales sur la dette étrangère, enrichi subitement par son passage aux affaires, Espinel un citoyen probe et honnête ! Urbina, qualifié de bandit par Espinel, poursuivi par une armée de créanciers, ignominieusement châtié par Rocafuerte pour avoir extorqué et dissipé en orgies des sommes considérables ; Urbina le Colomb de l'infamie, qui dans le monde des vices a découvert des régions ignorées jusqu'à lui;
Urbina un homme honorable ! Franco.... mais, suffit ! il ne manque que l'honorable Briones * pour compléter la série. »
Il termine par ces accents prophétiques, véritable inspiration du patriotisme dont brûlait son grand cœur :
« Je pardonnerais à mes ennemis tout le mal qu'ils ont voulu me faire, s'ils eussent travaillé au bonheur de mon pays au lieu d'accroître chaque jour sa disgrâce et de ruiner ses espérances. Je leur pardonnerais, s'ils n'abusaient de la stupeur d'un peuple aux abois pour s'engraisser de sa chair comme de vils oiseaux de proie. Us ont cru que la léthargie, c'était la mort, et, semblables à des chacals affamés, ils ont bondi sur le pauvre patient comme sur un cadavre. Us ont cru que l'éternelle Providence permettrait toujours de décerner au brigandage un culte et à la prostitution des autels. Mais qu'ils se détrompent ! l'aiguillon de la douleur va tirer le peuple de son engourdissement, un cri de fureur s'échappera bientôt de toutes les poitrines, et le cadavre, retrouvant la chaleur et la vie, se redressera dans la conscience de son droit et le sentiment de sa dignité. Vienne alors l'heure de la j jstice, et nous jetterons à la côte la horde des tyrans. Avant peu, quiconque voudra trouver Urbina, ira chercher sa tombe dans le champ réservé aux infâmes et aux parricides. »
Garcia Moreno entrevoyait le jour de la délivrance, parce que, grâce à ses excitations énergiques, les tyrans n'avaient pu assez chloroformiser le peuple pour le rendre insensible à leurs attentats. Sans doute ce peuple laissait sous ses yeux ébranler la morale et la religion, les deux colonnes de la société; mais, à ses sourds rugissements, on entrevoyait le moment où l'instinct
* Briones était une espèce de Barabbas. « Mnlv.uli» iiins s.inpuinario y feroz l'iuu en el licuudor se ha conocido (Lu Vcrdud II, i.) »
de conservation lui arracherait le cri redoutable qui met en fuite les assassins. Alors, si un homme se rencontrait, capable de faire l'œuvre de Dieu, la nation se relèverait de ses ruines. L'ardent patriote pressentait vaguement qu'il était cet homme, et que la plume bientôt devrait le céder à Tépée. Il résolut donc, pendant qu'Urbina comblerait la mesure de ses iniquités, de consacrer à son propre perfectionnement |e temps qu'il devrait passer encore sur la terre étrangère. Et comme il ne pouvait dans ce désert de Payta, sans maîtres et sans ressources, pousser bien loin ses observations scientifiques et politiques, il prit le parti de traverser une seconde fois les mers et de demander asile à la France. Vers le mois de décembre 1834, après dixhuit mois passés à Payta, il dit adieu à ses compagnons d'exil et s'embarqua pour Panama. Un mois après, il arrivait à Paris.