LE CONCORDAT
Garcia Moreno avait émondé l'arbre en s'attaquant aux abus les plus criants dans l'ordre matériel et moral, osera-t-il maintenant porter la cognée jusqu'à la racine du mal, jusqu'au principe fondamental de la Révolution, c'est-à-dire la souveraineté du peuple et la subordination de l'Eglise à l'Etat? Depuis plus de quatre siècles, légistes, rois, empereurs, parlomeiils, professaient cette doctrine de l'antique despotisme : un simple président de la république aura-t-il l'audace de s'inscrire en faux contre nos législateurs et de rompre en visière avec nos chefs d'État? Le concordat négocié avec Pie IX nous fournira la réponse à celte grave question.
Nos lecteurs se rappellent les origines du patronat ecclésiastique. Vu la difliculté des correspondances et pour siniplifior l'administration, les rois d'Ksjjagne , avaient obtenu des souverains pontifes de nombreux privilèges relatifs aux propriétés et aux personnes ecclésiasli(jues, par exemple le droit de présentation aux évécliés. Peu h peu le pouvoir du roi se substitua au pouvoir du pape, cl les lois de la couronne aux lois canoniques. De là des abus et des conflits ; mais les
Rois Catholiques désirant sincèrement le bien de leurs peuples, la discipline et les mœurs n'avaient pas trop à soulîrir de cette situation ; la foi, du reste, était sauve, puisque ces privilèges émanaient de l'autorité légitime. Il en fut tout autrement quand la Révolution triomphante, après avoir.dépossédé les monarques espagnols, se déclara héritière de tous leurs privilèges, y compris celui de patronage.
Le congrès constituant de la Grande Colombie prétendit que le gouvernement, outre les droits qu'il possédait comme protecteur de ILglise, devait maintenir <;eux qui lui étaient dévolus en vertu de la discipline sous laquelle les églises du territoire avaient été fondées. « La république, dit-il, continuant l'exercice du droit de patronat sur les églises métropolitaines, cathédrales et paroissiales, exigera du Saint-Siège qu'il ne soit fait sur ce point aucune innovation *. » Ces législateurs n'ignoraient pas qu'en transformant une pure concession du Saint-Siège en un droit inhérent à la nation, ils commettaient une usurpation schismatique : aussi, pour ne pas trop émouvoir les consciences, ajoutèrent-ils qu'on négocierait plus tard un concordat avec le pape, con- <3ordat qui resta toujours dans les futurs contingents.
Ces prémisses établies, le congrès attribua au gouvernement la surintendance de toutes les afTaires ecclésiastiques. Au pouvoir civil, par conséquent, d'ériger de nouveaux diocèses, d'en tracer les circonscriptions, de déterminer le nombre des prébendes dans chaque cathédrale ; à lui de permettre ou de convoquerles conciles nationaux ou provinciaux, et jusqu'aux simples assemblées synodales; à lui d'autoriser la fondation de nouveaux monastères ou de supprimer les anciens, selon qu'il le jugera opportun ou convenable ; à lui de nom-
* Congrès: de 1824, Loi du patronat ecclésiastique.
mer les cv(?ques, curés, chanoines, et autres dignitaires ecclésiastiques, jusqu'aux prêtres sacristains et vicaires forains ; à lui de donner VExequatiir aux bulles pontificales et aux constitutions des réguliers, ou d'en interdire la publication si ces pièces lui paraissaient attentatoires aux droits de l'Etat. Ajoutez à cela la mainmise du pouvoir civil sur les biens ecclésiastiques, l'appel comme d'abus contre les évoques, le jugement des clercs par les tribunaux ordinaires, et vous aurez Finféodation complète de l'Eglise à l'Etat. En somme, le pouvoir civil se substituait au pape, et se décernait mrme des attributions plus étendues que celles du pape. L'Eglise laisse aux évéques la liberté de réunir des conciles provinciaux quand bon leur semble, et de nommer leurs vicaires-généraux, comme elle abandonne aux communautés religieuses le soin de désigner leurs supérieurs : le gouvernement, lui, intervenait dans loutes les questions, jusqu'à exiger des évoques la présentation des décrets rendus en visite pastorale, pour les réformer ou les annuler selon son bon plaisir.
Au fond, c'était un essai d'Eglise nationale. Les papes maintinrent leurs droits par certaines réserves dont faisaient mention les bulles d'institution canonique expédiées aux évéques nouveaux ; ceux-ci se montrèrent généralement dignes, grâce à la miséricordieuse bonté du Dieu qui voulut sauver la religion dans ces contrées ; mais la situation n'en était pas moins scbismalique et désastreuse pour la discipline et les mœurs. Avec des gouvernements qui laissaient les évéchés ' vacants pendant un demi-siècle afin d'en toucher les revenus, et nommaient leurs créatures à toutes les fondions et bénéliccs, faul-il s'étonner de voir reparaître les prêtres courtisans et les scandales du siècle de fer .'' Pendant
* L'évAclié de Guaynqtiil resta vacant plusieurs années ; celui de Cucnca, de 18Uj à 1848.
que les vrais calholiques soupiraient après le jour de la délivrance et que les curés consciencieux, inquiets sur la validité de leur élection, refusaient de prendre possession de leurs bénéfices avant d'avoir obtenu la sanction du souverain pontife, la force de l'habitude, l'ascendant des doctrines libérales, et la dégénérescence morale façonnaient à la servitude un grand nombre d'ecclésiastiques, au point de les attacher à cette maudite loi du patronat, source de leurs malheurs. Hélas ! n'avons-nous pas vu en France les fanatiques partisans des quatre articles rompre des lances en faveur des libertés gallicanes ! Quant aux laïques, imbus généralement des théories modernes préchées par les universités, les légistes et les gouvernements sécularisés de tous les pays, ils vantaient la loi du patronat comme l'application la plus complète de leur dogme fondamental : la suprématie de l'Etat sur l'Eglise.
Ce dogme maçonnique , Garcia Moreno l'avait en horreur. Chrétien, il gémissait de voir l'Eglise, la reine du monde, courbée comme une esclave aux pieds du pouvoir civil; homme d'Etat, il comptait sur cette divine institutrice des peuples pour régénérer son pays : mais comment pourrait-elle remplir sa mission, si on ne la relevait de son impuissance et de son abjection? Comprenant pourquoi, « Dieu n'aime rien tant que la liberté de son Eglise * », il résolut de briser des chaînes qui paraissaient rivées pour jamais. C'est dans ce but qu'il avait sollicité du congrès l'autorisation de conclure un concordat avec le Saint-Siège, Sans développer toutes ses vues à cet égard, son Mémoire aux députés les laisse cependant pressentir. « Pour que l'influence religieuse, disait-il, s'exerce avec tous ses avantages dans la vie sociale, il faut que TEglise marche à côté
* Saint Anselme.
du pouvoir civil dans de véritables conditions d'indépendance. An lieu de Tabsorber ou de la contrarier, l'État doit se borner à la protéger d'une manière efficace et conforme à la justice. Donc, plus d'ingérence du pouvoir civil dans la nomination des prélats séculiers ou réguliers, et vous cesserez de voir des prêtres indignes éclipser de vrais apôtres du Christ, au grand préjudice de la religion et de la société; plus d'appels des tribunaux ecclésiastiques aux juges séculiers, et alors disparaîtra le spectacle immoral de criminels assurés de l'impunité. Ensuite, organisons des collèges, des séminaires, des missions, pour que l'influence sociale du clergé réponde enfin au but de son institution' ». Ces idées, il s'agissait maintenant de les faire passer dans les articles du concordat.
Son premier soin fut de chercher un négociateur bien intentionné, ce qui constituait déjà une difficulté grave.. Beaucoup de catholiques, plus ou moins libéraux, désiraient une entente avec Rome pour régulariser une situation fausse, mais dans l'unique but de transformer en lois concordataires les dispositions un peu remaniées du patronat ecclésiastique. Choisir un de ces hommes pour agent, c'était tout perdre : si le pape cédait pour éviter un plus grand mal, l'Eglise devenait plus esclave que jamais ; si, au contraire, le pape exigeait la reconnaissance de ses droits, on aboutirait aune rupture, peut-être même à un schisme. Quelque temps auparavant, le ministre de Hucnos-Ayres s étant opiniâtre à faire entrer dans son concordat une clause favorable à la liberté des cultes. Pie IX avait rompu les négociations. Aussi plusieurs personnagi^s influents, présentés ou recommandés à Garcia Moreno pour remplir celle délicate mission, se virenl-ils écartés. Son choix b'arrôla sur un prêtre, jeune encore, mais dont il
' Informe a la Convcncion Nacional Je 1801, page 9.
avait pu apprécier le désintéressement, les idées saines aussi bien que les intentions droites : D. Ignacio Ordonez, alors archidiacre de Guenca ^
Envoyé en France vers la fin de 1861, avec mission de ramener une colonie de religieux et de religieuses pour la réorganisation des écoles primaires, D. Ignacio Ordonez avait poussé jusqu'à Rome. Il y reçut de son gouvernement une missive officielle qui l'instituait, à sa grande surprise, ministre plénipotentiaire de l'Equateur près du Saint-Siège, à l'ellet de négocier le concordat projeté. Son premier mouvement fut de décliner une charge à laquelle il se croyait insuffisamment préparé; mais Pie IX le rassura par ces paroles pleines de sagesse et de bonté : « Comme préire, vous devez connaître les droits de l'Eglise ; et, comme équatorien, les besoins de votre pays; d'ailleurs, vous êtes muni des insiruclions de votre président : que voulez-vous de plus? » Et il ajouta avec son lin sourire : » Faut-il donc être un Metternich pour traiter avec Pie IX ? »
On pourrait dire qu'il était encore moins difUcilc de traiter avec Garcia Moreno. Le grand homme d'Etat donnait à son mandataire ces instructions aussi simples que sublimes :
« 1". Le gouvernement de l'Equateur n'a point la prétention d'imposer au Saint-Père des concessions, mais
* Don Ignacio Ordonez fut toujours honoré de la confiance de Garcia Moreno, confiance qu'il méritait par ses talents et ses vertus. Sénateur, il défendit rÉfj;lise dans les congrès; évèque de Riobamba, il créa de ses deniers toutes les œuvres nécessaires à un nouvel évêché; exilé par la révolution qui mit à mort Garcia Moreno, il passa plusieurs annéos en Krance, et se démit de son siège de Hiobainba avec le plus admirable désintéressement. La paix rétablie, Léon Xlll le promut au siège iirchiépiscopai de Quito, et l'y maintint, malgré les instances de l'humble prélat, qui estimait le fardeau au-dessus de ses forces. Dieu veuille, pour les progrès de l'Kglise à l'Equateur, prêter longue vie à cet ami constant, à cet auxiliaire fidèle de Garcia Moreno.
il le supplie humblement de mettre un terme, par les moyens qu'il jugera les plus efficaces, aux maux qui désolent l'Église en ce pays. Notre ministre plénipotentiaire exposera au Saint-Siège l'état des affaires ecclésiastiques, comme un malade expose au médecin qui peut le guérir les souffrances qui le minent. L'unique désir du gouvernement, c'est que l'Eglise jouisse de toute sa liberté, de cette indépendance complète dont elle a besoin pour remplir sa divine mission; il n'a d'autre ambition que de défendre cette indépendance et de garantir celle liberté.
2". La Constitution de la république stipule l'exercice exclusif de la religion catholique, de môme qu'une loi récente autorise le libre établissement de toute corporation approuvée par l'Eglise; mais il ne manque pas d'esprits égarés qui, pour favoriser l'impiélé et l'apostasie, ouvriraient volontiers la porte aux nouveaux cultes. Il conviendra donc de viser dans le concordat les dispositions ci-dessus mentionnées et, loin d'autoriser les cultes dissidents, de proscrire n'importe quelle société condamnée par l'Eglise.
3". Aucune réforme n'est possible aussi longtemps que les bulles, brefs et rescrits pontificaux seront soumis à la sanction de l'autorité civile. La suppression de VExequalur s'impose donc comme une nécessité de premier ordre.
4°. Il est évident que les mauvaises doctrines inoculées à l'enfance et à la jeunesse produisent les désordres et cataclysmes sociaux, comme les miasmes pestilentiels engendrent les épidémies. Pour prévenir ces effets pernicieux, les évoques doivent avoir la faculté de requérir, et le gouvernement le pouvoir d'exiger qu'on bannisse des écoles, collèges, facultés, universités, tout livre et toute doctrine condamnés par l'Eglise.
5". Et cela ne suffit pas : la réforme du clergL' ne peut s'effectuer aussi longtemps que la juridiction ecclésiastique sera tenue en échec par le recours àlautorité civile, recours qui permet aux délinquants d'échapper à toute répression. Il faut supprimer cet appel aux tribunaux séculiers et recourir à Rome s'il y a lieu.
6°. Le for ecclésiasticjue a été aboli pour les délits graves de droit commun, d'où résulte souvent l'impunité. Cet état de choses exige aussi une prompte réforme.
7". L'intervention de l'autorité civile dans la provision des bénéfices a toujours causé de grands abus. L'ambition, la cupidité, la simonie, l'ignorance, l'immoralité, la démagogie, se donnent libre carrière depuis qu'il est facile, grâce aux révolutions, d'obtenir des postes qui devraient être réservés au mérite et à la vertu. H convient donc que le Saint-Siège nomme les évoques, et les évoques les autres béniliciers. Le gouvernement peut jouir du droit de faire opposition à la promotion d'un ecclésiastique, mais pour un laps de temps très court et à la condition de fonder son opposition sur des raisons sérieuses. »
Suivaient deux instructions spéciales, l'une relative aux biens ecclésiastiques dont l'État s'arrogeait injustement une grande partie, l'autre à la réforme du clergé régulier, réforme urgente, mais impossible d'après le président si l'on ne mettait les Ordres dégénérés dans l'alternative de reprendre la vie commune ou de disparaître. Aussi demandait-il au souverain pontife d'envoyer à l'Equateur un nonce muni de pouvoirs suffisants pour transformer ou détruire.
Après six mois de discussion, le projet de concordat ad référendum fut signé, le 26 octobre 1862, par le cardinal Antonelli, ministre d'Etat et par D. Ignacio Ordonez, plénipotentiaire de l'Equateur. En voici les
principaux articles, reproduction presque textuelle du président :
« La religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de l'Etat, à l'exclusion de tout autre culte ou de toute société condamnée par l'Eglise. Elle y sera conservée perpétuellement dans son intégrité, avec tous ses droits et prérogatives, conformément à l'ordre établi par Dieu et aux prescriptions canoniques.
«L'instruction à tous les degrés se modèlera sur les principes de l'Eglise catholique. Les évêques auront seuls le droit de désigner les livres dont on devra faire usage pour l'enseignement des sciences ecclésiastiques et de celles qui intéressent la foi ou les mœurs. De plus, ils exerceront avec une pleine liberté le droit qui leur appartient de proscrire les livres contraires à la religion et à la morale. Le gouvernement prendra toutes les mesures nécessaires pour empêcher l'introduction de pareils livres dans la république. Quant à l'université, aux collèges, aux écoles primaires, les évoques, investis par Dieu du droit de veiller sur la doctrine et les bonnes mœurs, en auront la haute inspection.
« Le souverain pontife ayant juridiction dans toute l'Eglise, évêques el fidèles pourront communiquer librement avec lui, sans que les lettres ou rescrits pontificaux soient soumis à VExerjuiilnr du pouvoir civil. Les évêques jouiront d'une pleine liberté dans l'administration de leur diocèse, ainsi que dans la convocation ou la célébration des synodes provinciaux ou diocésains.
« L'Eglise exercera sans entrave son droit de posséder et d'administrer ses biens. Le for ecclésiastique sera rétabli dans son iiilé^rité. Les causes des clercs seront dévolues à l'autorité ecclésiastique, sans qu'on puisse en appeler aux tribunaux séculiers. Les
appels comme d'abus sont et demeurent supprimés.
<c L'Église accorde au président de la rcpubli(jue le droit de présentation aux évôciiés et aux euros. Les évoques désigneront au président trois candidats parmi lesquels il devra faire son choix dans un délai de trois mois; passé ce temps, la nomination appartiendra au Saint-Siège ^ »
Eniin, après quelques dispositions relatives aux besoins spéciaux de l'Equateur, le concordat portait ce dernier article : « La loi du patronat est et demeure supprimée ». Comme Jésus-Christ, l'Eglise de l'Equateur ressuscitait, débarrassée de ses gardes, de ses liens et du suaire dont on l'avait enveloppée. Il ne faudra pas trop s'étonner du cri de rage que va pousser Satan, ni des eiïorts désespérés que feront les suppôts de la Révolution pour recoucher l'Eglise dans son sépulcre.
Les articles du concordat ainsi déterminés, l'échange définitif des signatures devait avoir lieu à Quito. Pie IX y envoya un délégué apostolique pour représenter le Saint-Siège. Ce prélat, Mgr Tavani, était porteur d'une lettre autographe de Sa Sainteté. Pie IX y félicitait Garcia Moreno « de sa piété profonde envers le Saint- Siège, de son zèle ardent pour les intérêts de l'Eghse catholique, et l'exhortait à favoriser de toutes ses forces la pleine liberté de cette épouse du Christ, ainsi que la dillusion de ses divins enseignements, sur lesquels reposent la paix et la félicité des peuples. » Quant au délégat, en remettant ses lettres de créance, il s'applaudit de la noble mission qui lui était confiée. « Le concordat, dit-il, allait fournir au monde une nouvelle démonstration de l'unité catholique^ du soutien mutuel que doivent se prêter la tiare et l'épée, et des liens indestructibles qui unissent la Rome éternelle à la terre privilégiée de TEquateur. »
1 Voir le texte du concordat, El Nacional, 22 avril 1863.
Garcia Moreno aimait Pie IX, le bon, mais aussi le ferme el vaillant Pie IX, alors aux prises avec les Garibaldi et les Cavour. En recevant son ambassadeur, il ne put s'empôcher d'exprimer l'indignation qui bouillonnait au fond de son âme, contre les odieux persécuteurs d'un père si tendre et si dévoué'. « Je remercie Dieu, dit-il, qui nous a ménagé ce jour de joie et d'espérance; j'en remercie le saint-père, qui nous prodigue ses tendresses alors qu'on l'accable de tribulations; je vous en remercie également, vous, son digne représentant, messager de la bonne nouvelle, qui nous arrivez au nom du Seigneur. Grande est la tâche qui vous incombe d'implanter parmi nous ce concordat destiné à devenir, par noire union plus étroite au centre de l'unité, la pierre angulaire de notre félicité sociale.
« Je vous prie de transmettre au saint-père nos sentiments de reconnaissance, et, de lui faire savoir que nous équaloriens, catholiques de cœur et d'âme, ne sommes ni ne pouvons être insensibles aux attaques dirigées contre le Saint-Siège et sa souveraineté temporelle, cette indispensable condition de sa liberté et de son indépendance aussi bien que du repos et de la civilisiilion du monde. Dites-lui que, si la force nous manque jiour élever un rempart de fer contre l'impiété et l'ingratitude des uns, la lâcheté et l'indilTérence des autres, il nous appartient au moins d'élever la voix pour condamner le crime et d'étendre la main pour signaler le criminel. Dites-lui enlin qu'unis plus étroitement à lui en ce temps de calamités, au sommet des Andes comme sur les rives de l'Océan, nous prions pour iu>lre [)ère ; nous demandons que Dieu mette un terme aux nunix qu'il endure, avec l'intime et consolante conviction ([ue ces jours d'épreuves passeront
' Voir la séance de réception du (lél('f.;iit : El Nacional, 25 août
bientôt, car si la force dispose du présent, Dieu, lui, se réserve l'avenir . »
Quelques mois après la réception solennelle du délégat, arrivait à son tour D. Ignacio Ordonez, porteur du projet de concordat. Le président en accepta toutes les dispositions; mais, avant d'apposer sa signature au bas de cet acte, il s'informa si l'on avait tenu compte de sa demande relative à la réforme du clergé. Or, sur cette question subsidiaire, l'entente n'avait pu s'établir. Pénétré de la nécessité comme de la difficulté d'une réforme, Garcia Moreno avait sollicité l'envoi d'un délégué pontifical disposant de moyens de coercition assez énergiques pour faire rentrer les délinquants dans le devoir; à l'égard des religieux prévaricateurs, il n'admettait d'autre alternative que la réforme ou la sécularisation. Ces mesures de contrainte et de sécularisation en masse répugnèrent à la cour de Rome, et le ministre Ordonez fut chargé de dire au président que le saintpère voulait comme lui arriver à la réforme, mais par la douceur et la persuasion.
Cette fin de non-recevoir renversait tous les plans de Garcia Moreno sur la régénération du pays par l'Église. Il admirait la longanimité du pape, mais il cinit, non sans raison, que des hommes déshabitués de toute règle ne se remettraient jamais bénévolement aux observances rigides de la vie religieuse, et qu'on ne pouvait attendre de la persuasion seule ce miracle de transformation. D'un autre côté, laisser subsister cet état de choses, c'était temporiser avec la gangrène et infester de son poison le corps social tout entier. Le concordat resterait lettre morte et ne tiendrait pas deux mois devant l'opposition des libres-penseurs unis aux libresviveurs. Persuadé que ces deux points, le concordat et la réforme, étaient essentiellement liés ensemble, il refusa net d'accepter l'un sans l'autre. « Retournez im-
médiatement à Rome, dit-il à son ministre, et dites au pape que j'accepte tous les articles du concordat, mais à la condition qu'il imposera la réforme. S'il ne peut imposer la réforme, je ne puis imposer le concordat. »
D. Ignacio Ordonez se remit donc en route, et reparut bientôt devant Pie IX, stupéfait de son retour aussi prompt qu'inattendu. « Sans doute, s'écria le pape en souriant, vous venez me dira» comme César : Ve?ii, vidi, viciî — Au contraire, je viens annoncer à Votre Sainteté que le président refuse de signer le concordat. » Et comme Pie IX manifestait un grand étonnement, son interlocuteur lui fit observer que, si d'une part dans les négociations on avait tenu compte des instructions de Garcia Moreno concernant la liberté de l'Eglise, on avait d'autre part écarté les propositions relatives à la réforme du clergé. « Je veux comme lui la réforme, répondit le pape, mais non par les mêmes moyens. — 11 affirme, répliqua le ministre, que si Votre Sainteté connaissait la situation comme lui. Elle verrait clairement que les moyens proposés sont les seuls efficaces. Or, sans la réforme, et la réforme à bref délai, l'exécution du concordat est impossible. »
Pie IX savait par son expérience personnelle la difficulté d'opérer des réformes de ce genre au moyen de la persuasion seule, fût-on la première autorité du monde. Ses scrupules disparurent devant la consciencieuse énergie de l'inflexible président, et il décida que des pleins pouvoirs seraient expédiés au délégat apostolique.
Un mois après, le 22 avril 1863, tout obstacle levé, le concordat fut solennellement promulgué dans la capitale et dans toutes les villes di\ l'Equateur. A Quito, la cérémonie fut célébrée dans l'Eglise métropolitaine avec une |)()mpe digne de ce grand événement historique. Après la messe pontificale, le président et le délégat,
entourés de toutes les autorités civiles et militaires, procédèrent à l'échange des signatures, et lecture fut donnée au peuple des articles du concordat. Alors, au chant du Te Deiim, au bruit des salves d'artillerie, on arbora le drapeau del'F^quateur et la bannière pontificale, dont les couleurs en s'unissant symbolisèrent aux yeux de tous l'union qui existait désormais entre l'Eglise et l'État.
Par cet acte de politique chrétienne, acte unique dans l'histoire des nations modernes, Garcia Moreno s'élève au-dessus de tous les hommes d'Etat depuis saint Louis. Seul de tous les souverains, dévoyés par le protestantisme et la Révolution, il eut l'intelligence de l'état normal des sociétés humaines ; seul, malgré le courant fatal de libéralisme qui emporte à l'abîme peuples et rois, il rendit à son pays la vraie liberté en lui rendant le gouvernement de Dieu. Sans doute, au commencement de ce siècle, Napoléon, entrevoyant la mission sociale de l'Eglise, déclara dans un concordat solennel que l'exercice de la religion catholique serait libre en France ; mais l'instinct révolutionnaire du despote étouiïa aussitôt l'instinct du chrétien, et, par ses Articles organiques, il garrotta comme une criminelle cette Église qu'il venait d'affranchir. Bourreau sans pitié, il se jeta sur sa victime, lui lia les mains, puis les pieds, puis lui serra la gorge jusqu'à l'étrangler. Les pigmées qui succédèrent à cet Hercule, armés des mômes Articles organiques, ont trouvé moyen de saigner l'Église aux quatre membres et de lui tirer son sang goutte à goutte, sans violer le concordat, disent-ils avec un sourire cynique. C'est en regard de ces tyrans qu'apparaît dans toute sa grandeur la sublime figure de Garcia Moreno, à côté de Gharlemagne et de saint Louis.