LE CHRÉTIEN
Les vertus morales, dont nous venons de parler, ne <roissent sur l'arbre de la nature déchue qu’au moyen de la greffe, c’est-à dire de la grâce, laquelle nous entre en Jésus- Christ, et nous fait ainsi participer aux opérations de sa prudence, de sa Justice, de sa force et de su tempérance. Les philosophes païens ont rempli leurs livres des plus belles maximes sur la beauté de la vertu, le mépris den richesses, des honneurs des souffrances, de la mort même, mais ces vertueux se plongeaient dans les vices les plus dégradants ; ces tempérants, levenus poëtes, chantaient le vin et les femmes : ces stoïciens, insensibles à la douleur, se suicidaient pour éviter la souffrance, Ces incurables faiblesses’ de l'antique pagenisme s’unissaient aux enseignemenis de la foi pour prêcher à Garcia Moreno qu: si la race humaine, originellement dégradée, peut se relever de sa chute, c'est grâce au secours de Dieu, Aussi pour devenir un homme héroïquement vertueux, voulut-il être un chrétien sincèrement pieux.
La piété dans un homme d’État, surtout au milieu de nos agitations politiques et des progrès du monde moderne, paraîtra chose assez singulière. Les saint Louis, les saint Édouard, les saint Ferdinand, ne sont pas de mise sur le trône de nos rois constitutionne:s ou le fauteuil de nos présidents de république. L'opinion, en ce temps de voltairianisme et de franc-maçonnerie, ne tolère pas un prince
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pieux. Ponr avoir trop aimé la justice et la religion, un descendant de saint Louis vient de mourir en exil, uprès avoir frappé en vain durant ur demi siècle à la porte de la France. Garcia Moreno connaïssait ce préjugé ; il en triompha comme de tous les autres, En dépit de la mode, des passions sou!svéos, des sarcasmes voltairiens, des colères. maçonniques, des occupations absorbantes, il n'oublia jamais ce principe que l’homme doit pourvoir à sa sanoetification personnélle s’il veut entreprendre avec succès la
| régénération d’une âme, et à plus forte raison celle d’un . peuple, - | La vie surnaturelle a des élans comparables aux élans de e l'aigle qui de son œil perçant fixe le soleil, et d’un mou- 6 a P vement do ses ailes puissantes bondit sur sa proie. Ainsi
s- SH l'œil de la foi permet au chrétien de contempler Dieu, et . ces deux ailes d’ange, qu'on appelle l'espérance et la charité, le portent en un instant jusqu'à lui. La piété qui
8 vivifiait l'âme de Garcia Moreno n'était autre chose que A | cette ascension vers Dieu par l'exercice des trois vertus e, théologales.
18 Nous venons de l'entendre exprime: ra gratitude le B onvers l'excellente mère dont les pieux enseignements ï, l'avaient attaché par le fond du cœur à l'Église et à tous ‘ 2e E ses dogmes, Le fils, vivant image de la mère, fut avant. F tout homme de foi, mais de cette foi vive et forte qu'on
a rencontre rarement chez les chrétiens de nos jours. Sans Le . doute, il faut attribuer ce don, précieux entre tous, à la ss } grâce de Dieu, au bienfait d’une éducation solidement chré- LE 2 tienne, peut-être au bonheur d’avoir pour ancêtres les fils
de la très catholique Espagne, mais il @bnvient d'ajouter
Le P que le travail personnel de Garcia Moreno pour acquérir e, | l'intelligence des choses de la foi, fortifia singulièrement it cette vertu dans son âme
e | La deémi-science éloigne de la religion, la vraie science y é- ramène, disait Bacon. De !° cette indifférence, cette incré-
dulité, et même cette impiété de nos classes dirigeantes : assez instruites pour comprendre les objections que soulè--
vent les mystères de la foi, elles n’ont ni assez de connaissauces ni assez de philosophie pour les résoudre, De là, tant de discussions absurdes, à la tribune, dans les journaux et les livres, discussions qui faisaient sourire de pitié Garcia Moreno. Philosophe plein de logique et de bon sens, théologien versé dans la connaissance de l’Écriture, de l’histoire et du dogme, initié à toutes les sciences naturelles et physiques, d’un mot il pulvérisait les objections des faux savants et n'avait que du mépris pour les cerveaux étroits qui s'y laissaient prendre, Les arguties des naturalistes et des géologues contre le texte des Écritures lui étaient familières. S’entretenant un jour des îles de Gallapagos et des objets curieux au point de vie scientifique qu'on y rencontres, il discuta la question des époques de la création, de l'ordre assigné par Moïse aux évolutions du globe, du déluge et de ses rapports avec les faits géologiqnes nouvellement constatés, et cela avec tant d’érundition, de science, de logique, que tous ses auditeurs en furent émerveillés. Le délégat apostolique, Mgr Vanutelli, qui était présent à cet entretien ne rencontra pas dans ses missions diplomatiques beaucoup de souverains de cette force. Éclairé par la théologie, qui définit d'une manière précise les droits du Christ et de , son Église, il ne comprenait pas comment l'engouement de certains catholiques pour les principes de 1789 peut se <oncilier avec la foi, ni par quel moyen la prétention de sauver le monde en éliminant le Sauveur, s’harmonise avec le bon sens. Pour lui, il considérait le Syllabus comme le Credo des peuples qui ne veulent pas périr.
A la lumière naturelle qui nous révèle les harmonies de la raison et de la oi, Garcia Morono ajoutait la lumière divine qui nous fait pénétrer plus intimement et plus suavement les vérités révélées. Cette lumière s'obtient par la méuication quotidienne des mystères divins. Malgré ses nombreuses occupatiens, il consacruit tous les jours une demi-heure à méditer, comme David, sur la loi de Dieu, sur les différentes manifestations de son amour pour l’homme, sur les fins dernières, Ces considérations pieuses ré-
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veillaient sa foi, réchauffaient son cœur, affermissaient sa volonté dans le bien. Le texte de l'Évangile lui servait habituellement de sujet d’oraison. Il en faisait ses délices et le savait par cœur ; l’Imitation de Jésus-Christ, le nour, issait de saintes et sublimes pensées, non seulement à la maison, mais dans ses voyages, car il en avait fait son compagnon inséparable, On a retrouvé l’exemplaire que lui avait donné un ami dévoué le 24 septembre 1860, jour de la prise de Guayaquil, et dont il se servit jusqu'à sa mort. Il est facile de voir à l’état de ce petit volume, à la couleur de ses pages, que le possesseur en avait fait son vade mecum. Sainte Thérèse, dans le livro de sa Vie, pousse cette exclamation : “ Oh ! si les rois faisaient to4s les jours une demi-heure d'oraison, que la face de la terre serait vite renouvelée ! ” Peut-être Garcia Moreno fut-il le premier chef d'État qui depuis sainte Thérèse, réalisa ce vœu de son cœur apostolique : aussi doit-on le compter comme le premier chef d'État qui, depuis 1789, ait changé la face de son pays.
Ainsi cultivée et développée par l'étude et la méditation, la foi ne reste pas inactive. Elle se révéla bientôt dans l'âme de Garcia Moreno par des actes que le grand pape Benoît XIV déclare héroïques, tels que ‘le sentiment profond de la grandeur de Dieu, le mépris des biens terrestres, le couruge au sein des tribulations, la constance dans les œuvres entreprises, la confession publique et courageuse de ses croyances, et la pratique ponctuelle et joyeuse des devoirs que la foi nous prescrit, ”
Garcia Moreno avait conçu de l'être et des attributs de Dieu une idée si grande, qu'à toutes les objections, difficultés, impossibiiités, il répondait invariablement par son mot favori : ‘ Dieu ne 1aeurt pas, ” comme s’il voulait dire: 4 Dieu est, et cela suffit. Qu’y a-t-il d’impossible à Dieu ? ” Il considérait Dieu comme l'océan de tous les biens ; aussi n'en parlait-il qu'avec l'effusion d’un cœur pénétré de la plus vive reconnaissance, non seulement dans l'intimité, mais dans les assemblées officielles, Quel chef d'État a jamais inséré dans un message aux chambres un paragra-
phe comme celui-ci : “ Parmi les grands bienfaits dont Dieu, dans son inépuisable miséricorde, comble notre république, je compte celui de nous voir encore une fois réunis sous sa protection tutélaire, à l'ombre de la paix qu’il nous conserve et dont nous jouissrns, nous qui ne sommes rien, qui ne pouvons rien, et qui irop souvent nu savons reconnaître sa paternelle bonté que par nos coupables et monstrueuses ingratitudes. ” C’est en s’excusant qu’il parle des actes de son administration, comme s'il ravissait à Dieu l'honneur qui lui revient de droit. “Si j'entre dans ces détails, dit-il ce n’est pas pour ma gloire, muis pour la gloire de celni à qui nous devons tout et que nous adorons comme notre Rédempteur, notre Père, notre Sauveur et notre Dieu ” Qu'il y a loin du Dieu vivant proclamé par Garcia Moreno, à cette froide et impersonnelle “ Providence ” dont nos souverains laïques daignent encore, quand ils ne sont pas absolument athées, décorer leurs tristes discours !
Cette grande idée de Dieu lui inspirait des sentiments de vénération pour les prêtres, ministres de Dieu sur la terre. Un pauvre capucin, de passage à Quito, étant allé lui rendre visite, l'aborda, le sombrero à la main. ‘“Couvrezvous, mon père, lui dit Garcia Moreno, en se découvrant lui-même.—Un pauvre religieux ne peut se couvrir en présence du président de la République. — Père, lui «it le président en lui mettant le sombrero sur la tête, qu'est-ce done qu’un chef de l'Équateur en présence d’un prêtre du Très- Huut ? ” Et il écouta avec un profond respect l'humble enfant de saint François.
De cette haute estime de Dieu et des choses divines naissait dans son âme un vrai mépris pour les choses terrestres et périssables. De là son désintéressement absolu etson bonheur à jeter l'or et l'argent dans le sein des pauvres, des malades, des veuves et des orphelins. Cette monnaie que la cupidité amasse pour s'approprier la terre, la foi lui disait de l’employer à gagner le ciel. De là aussi sa patience dans les tribulations qui firent de sa vie une
longue et « plainte de perrécutior