LE PREMIER JOUR DE LAN
Le monde a un an de plus... et il n'en est pas plus avancé pour cela.
Cest étrange, je vous Taccorde, mais l'esprit de l'homme est ainsi fait. Quoique le Jour de l'An arrive chargé d'obligations, de sacrifices et d'ennuis de toutes sortes, eh bien I malgré le ciel gris, la neige dans les rues, les corvées à subir et les étrennes à donner, il semble qu'une ère nouvelle commence et que nous aurons plus de chance dans l'avenir que par le passé*
On a tant besoin d'espérer, de se faire illusion et de croire à quelque chose, que, — quoiqu'on ait été si souvent mordu, — on se laisse encore aller ce jour-là aux rêves et aux chimères.
Je sais bien, nous savons tous que demain sera semblable à hier, et l'avenir au passé, mais je ne sais pourquoi on éprouve le besoin de se monter la tête, de compter sur l'imprévu et de se mentir à soimême.
Avouez que sur 365 jours en choisir un pour le consacrer à Pillusion n^est vraiment pas faire un gros excès !
Rêvons donc, puisque le rêve est ce qu'en ce monde il y ade meilleur. Soyez tranquilles, cela ne durera pas longtemps et un coup de sonnette viendra bientôt nous rappeler à la réalité.
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Si, ensëveillantle i" janvier, on se mettait tout de suite à compter, prévoir et supputer toutes les calamités qui vont fondre sur nous dans Tannée, au lieu de se réjouir-, de s'embrasser et de se souhaiter le bonheur, on se regarderait tous en tremblant, émus comme des condamnés prêts à monter dans Icpanier à salade pour aller subir leur peine.
Le jour du Premier de l'An^ j'ai la foi du char* bonnier. — A propos de ce dicton, pourquoi répètet-on toujours : la foi du charbonnier ? Je ne connais rien de si soupçonneux, de si méfiant et de* si roublard que ce fils de l'Auvergne ?
Cela, c'est pour mon porteur d'eau, qui vend au-* jourd'hui le sac de charbon cent sous; ce sont ses étrennes.
Je disais donc que ce jour est dans l'année une minute de détente et une halte dans le positivisme de la vie. — On n'entend autour de soi que paroles aimables, vœux de bonheur et souhaits de prospérité. C'est à un tel point, qu'on finirait presque... par y croire. — Il y a dans l'air comme un courant de satisfaction. On donne et on reçoit. Les administrations, les grandes industries et presque tous les patrons doublent les salaires. Ces quelques louis des étrennes chassent pour quelques jours la misère du logis et sont comme une accalmie dans le malheur.
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Et puis les enfants ont tant de joies, et cet âge adorable est affolé par de si violentes émotions I Les rêves se réalisent et les chimères prennent un corps. Il se dégage de cette atmosphère de bois peint, de colle forte et de carton enluminé, comme un parfum qui grise Tenfance et lui donne Textase.
Et puis les messieurs qui apportent des sacs de dragées !
En province, dans ma jeunesse, les parents, même riches, se montraient très chiches à notre égard et les bonbons nous étaient comptés avec une parcimonie vraiment par trop scrupuleuse. Les quatre ou cinq pralines qu*on me donnait à la fois ne faisaient que m*aiguiser les dents sans jamais assouvir mes appétits.
Depuis longtemps j'avais forméleprojet chimérique de manger un sac de dragées tout entier. L'occasion se présenta.
C'était en 1843, à pareil jour. J'avais huit ans. Le
sous-préfet de la petite ville de Bretagne oîi je suis
né se présenta à la maison porteur d'un énorme sac
de bonbons entouré d'une faveur verte. — Après
avoir salué ma mère avec son plus gracieux sourire,
il déposa le sac sur la commode et s*assit en tournant
le dos. — Furtivement je me glissai à travers les vi-
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siteursi et voyant que personne ne me regardait, la main tremblante , mon cœur battant la charge, pâle comme un mort ou rouge comme un coq, je saisis les bonbons, je dénouai la faveur^ et accablé d'émotions, je me plongeai dans le crime.
Accroupi sous la console, le cou dans les épaules et les yeux me sortant de la tête, j'enfournai une demi-douzaine de pralines dans ma bouche qui était immense — elle n'a pas rapetissé depuis. — On eût dit le bruit d'un chien qui casse des noix.
\ Il y avait beaucoup de monde dans le salon, et le sous-préfet, la tête en avant, la jarret tendu, parlait à la ronde et faisait le joli cœur. — Moi, je dévorais toujours. Comprenant toute l'immensité de mon forfait, rien n*eût pu m'arrêter dans la voie des dragées. Je mangeai toute honte t Tout à coup le regard de ma pauvre chère mère s*abattit sur moi , mais que faire ? Il lui fallait répondre à tant de gens et toujours sourire au sous-préfet si aimable I
Elle me jeta un regard écrasant de mépris, moi je vidai le sac.
Ce fut une ribote de pralines I... Alors brisé par l'émotion et engourdi par une digestion difficile, je m'assoupis comme un boa près du sac désenflé et qu'entourait encore la faveur verte. Quand tout le
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monde fut partie mon pare me roua de coups. — ^*Cela me fit digérer.
A Paris , le Premier Jour de l'An n'est pas aujourd'hui ce qu'il était jadis. 11 n'y a plus de Cour et plus de garde nationale. Adieu les aubades^ les trompettes et les fanfares I Où sont les tambours pataugeant dans la boue et les gagistes portant sous le bras de grosses musiques en cuivre I Je me rappelle les magistrats robes de noirou de rouge, les habits verts, les chapeaux à claque^ les épées à poignée d'acier, la bande d'or cousue pour la circonstance sur le pantalon de soirée et, courant au milieu de tout cela, les minces chirurgiens avec le collet de velours grenat, le bicorne et la petite giberne.
Au pied de la colonne Vendôme ou le long de la grille des Tuileries , se tenait le dernier stock des gloires impériales : Le lancier polonais^ au chapska énorme , surmonté d'un immense plumet fané) un maigre housard de Murât, dont la sabretache vide battait des mollets de squelette. Avec eux, un vieux petit vélite de la garde, gros, court, enflé et que congestionnait son costume vert trop étroit. Derrière et
emboîtant le pas, un voltigeur, les longues guêtres noires aux pieds et un boisseau sur la tête.
Dans les fiacres , des charretées d'officiers de la garde nationale.
L'avoué à lunettes d'or et portant Tépaulette de lieutenant ; un papetier, déguisé en chef de bataillon, et un huissier en gros major I — Plus loin, et entrant au château , un capitaine , la taille serrée, la moustache en croc, Tair fringant, laissant traîner son sabre et se dandinant sur les hanches : on le prenait pour un officier de Tarmée d'Afrique. Pas du tout I C'était un commissaire-priseur.
Puis, faisant bande à part, Tartillerie, qui se recrutait dans les rangs de l'opposition. Le Parisien frondeur traînait à sa remorque son tout jeune fils habillé en canonnier , qui , lui , tout en suivant son père, léchait à la dérobée sa croix d'honneur en sucre.
De gros bonnets, beaucoup de galons, de la graine d'épinard en masse, et brochant sur le tout la suffisance et la vanité. En voyait-on ce jour-là de la poussière et du chrysocale ! Les costumes disparaissent, les hommes passent, mais l'importance subsiste I
Il nous reste aujourd'hui les magasins de confiserie et les demoiselles de comptoir en grande toilette avec des mains rouges boudinées par l'engelure.
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Le bourgeois entre, achète une livre de bonbons et demande trois sacs; quand il rentre chez lui, il les remplit de dragées prises chez Tépicier et, la bouche en cœur, les offre dans les maisons otx, pendant Tan** née, il dîne. Il croit qu'en les mangeant sa dupe ne s'apercevra pas que la belle étiquette couvre la mauvaise marchandise.
Les petites boutiques en plein vent, le tohu bohu des acheteurs, [le va-et-vient des passants, l'empressement de la foule, le ton exténué des cors de chasse en zinc, les cris des camelots, Tappel des marchands, et le soir les grands cornets de papier teintant d'un rouge lumineux le dressoir des vendeuses d'oranges.
Le Premier de l'An est la fête des concierges. — En ce jour, la loge est le temple du bonheur. On y mange la poularde aux marrons et on y boit... le vin des locataires. -^ Âh I l'aimable sourire qu'a dès le matin M"^' Charles! Je comprends qu'elle ne le mette pas tous les jours, elle l'userait !
Avez-vous pénétré dans les grandes maisons nouvelles? Une haute porte avec deux grandes glaces au lieu de vitres, donne accès dans la loge. Des chaises
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nouveau style , une lourde table eh acajou et que recouvre un tapis d'Aubusson^ à terre une moquette et aux fenêtres d'épaisses tentures en reps. Â chaque coin de la cheminée une ganache — je ne parle pas du concierge, — mais de deux fauteuils bien rembourrés^et dans lesquels viendront béatement s'asseoir le mari et la femme.
Ils ont à leur service un homme qui cire les escalier, balaye la cour et fait le gros ouvrage. Eux se contentent d'annoncer les visiteurs, de leur répondre de tirer le cordon et... de tendre la main.
O la belle et bonne vie, douce, tranquille^ ouatée, capitonnée et défiant l'imprévu ! Tout leur est dû, tout leur est acquis, ils ont le sourire du maître et la considération du domestique. On leur monte de la cave la bouteille de ^vieux vin et on leur descend de la cuisine la cuisse de volaille et le plat sucré.
Avenir sans inquiétude et présent sans tracas !
Ces privilégiés ont le paradis sur la terre, et c'est en connaissance de cause qu'ils nous le souhaitent pour après notre mort^ car eux en jouissent pendant leur vie. — Afin de charmer les ennuis d'une solitude qui parfois pourrait devenir un peu lourde, ils ont la calomnie, la médisance et les cancans de Tescalierl Que de mauvais tours et de trahisons I
C'est ce matin que la concierge montera vous sou-
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haiter la bonne année. Elle mettra son bonnet à fleurs, sa robe en sergette , le tablier de taffetas, elle aura sur la poitrine sa chaîne à coulants^ sur les lèvres le sourire et dans les yeux la bonté parfaite. Elle sera la meilleure des femmes... jusqu'à midi.
Dans quelques années le concierge dont je parle ne montera même plus dans les appartements offrir ses vœux, il attendra y chez lui, ses locataires et... ses étrennes.
C'est une vie de chanoine! On sait toutes les nouvelles, on joue à la Bourse, on discute sur la politique du jour, sur le cabinet qui tombe et sur la rente qui hausse. <— Emile, le fils atné, entrera à TÉcole poly< technique; quant au cadet, il se fera homme de lettres ou photographe.
Je me suis souvent posé la question suivante : Pourquoi nos domestiques ont-elles un si grand respect pour la concierge qui, elle , la plupart du temps, les méprise et les déchire?
Pour ce Suisse des BatignoUes , la servante vole son maître et, ingrate envers celui qui la paye , elle ne saurait avoir trop d'amabilités et de grâce pour la loge qui la gruge.
Quand la portière, entr'ouvrant le vasistas, dit de son petit air bonne femme: « Mademoiselle Victorine,vous passez bien fièrel » M"* Victorine ne
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trouve pas assez de paroles aimables et de remerciements dans l'œil pour une si charmante avance. — Émue^ ellje pénètre dans le sanctuaire, et tout en disant qu'elle est pressée et faisant tourner sa clef sur son doigt, elle habille son maître , salit sa maîtresse, et sort en disant :
— Tenez, ne m'en parlez pas !
Combien d'infortunés locataires , à qui le portier qui ne sourit qu'une fois — le Jour de l'An — se sont dit hier : « Où diable trouverai-jc bien vingt francs pour donner à ces Nababs ! »
Moij'e demande pour mes vieux jours une place de concierge ; je jure d'être fidèle, discret, de ne pas décacheter les lettres et de ne jamais faire causer les servantes, enfin d'être le merle blanc de la corporation !
Puisque nous voilà au i*' janvier, croyez-vous qu'il nous soit permis d'espérer, en politique particulièrement, quelque chose de meilleur et de nouveau? A l'instar du Conseil municipal j^aimeraisà formuler un vœu; mais ce serait inutile et peine perdue, puisqu'on ne m'écouterait pas.
Cette nouvelle année est-elle grosse d'événements