‹ Gargantua et PantagruelChapitre 3 sur 51 · COMMENT PANURGE LOUE LES DÉBITEURS ET EMPRUNTEURS · texte numérisé non relu

COMMENT PANURGE LOUE LES DÉBITEURS ET EMPRUNTEURS

t Mais, demanda Pantagruel, quand serez-vous hors de dettes?

— Es calendes grecques, répondit Panurge, lorsque tout le monde sera content, et que vous serez héritier de vous-même. Dieu me garde d'en être hors ! Plus lors ne trouverais qui un denier me prêtât. Qui au soir ne laisse levain, jà ne fera au matin lever pâte. Devez-vous toujours à quelqu'un? Par icelui sera continuellement Dieu prié vous donner bonne, longue et heureuse vie, craignant sa dette perdre, toujours bien de

I. Vertèbres du cou. — 2. Réduit e muscle crémaster, — 3. Gland. — 4. Dépenser. — 5. Concernant les repas. — 6. Au. — 7. Après avoir

vous dira en toutes compagnies, toujours nouveaux créditeurs * vous acquêtera' afin que par eux vous fassiez versure', et de terre d'autrui remplissiez son fossé. Quand jadis en Gaule, par l'institution des druides, les serfs, varlets et appariteurs étaient tous vifs brûlés aux funérailles et exèques* de leurs maîtres et seigneurs, n'avaient-ils belle peur que leurs maîtres et seigneurs mourussent, car ensemble force leur était mourir? Ne priaient-ils continuellement leur grand dieu Mercure, avec Dis, le père aux écus, longuement en santé les conserver? N'étaient-ils soigneux de bien les traiter et servir, car ensemble pouvaient-ils vivre, au moins jusques à la mort? Croyez qu'en plus fervente dévotion vos créditeurs prieront Dieu que viviez, craindront que mouriez, d'autant que plus aiment la manche que le bras, et la denare ^ que la vie. Témoins les usuriers de Landerousse, qui naguère se pendirent, voyants les blés et vins ravaler en prix, et bon temps retourner. »

Pantagruel rien ne répondant, continua Panurge : « Vrai bot«, quand bien j'y pense, vous me remettez à point en ronfle vue"', me reprochant mes dettes et créditeurs. Déa ! ^ en cette seule qualité je me réputais auguste, révérend et redoutable, que (sur 8 l'opinion de tous philosophes qui disent rien de rien n'être fait) rien ne tenant, ni matière première, étais facteur** et créateur. Avais créé, quoi? tant de beaux et bons créditeurs. Créditeurs sont (je le maintiens jusques au feu exclusivement) créatures belles et bonnes. Qui rien ne prête est créature laide et mauvaise, créature du grand vilain diantre d'enfer.

« Et fait, quoi ? Dettes. O chose rare et antiquaire ! Dettes, dis- je, excédentes le nombre des syllabes résultantes au couplement de toutes les consonnantes avec les vocales**, jadis projeté et compté par le noble Xénocrates. A la numérosité des créditeurs si vous estimez la perfection des débiteurs, vous n'errerez en arithmétique pratique. Cuidez-vous ** que je suis aise quand, tous les matins, autour de moi je vois ces créditeurs tant humbles, serviables et copieux en révérences, et quand je note que, moi faisant à l'un visage plus ouvert et chère meilleure qu' es autres, le paillard pense avoir sa dépêche *' le premier, pense être le premier en date, et de mon ris cuide que soit argent comptant. Il m'est avis que je joue

I. Ctéancieis. — 2. Acquerra. — 3. Changement de créanciers. — 4. Obsèques. — 5. L'argent. — 6. Sabot (euphémisme pour vrai Dieu !). — 7. Vous me mettez au pied du mur (termes de jeu). — 8. Vraiment. — 9. Contre. — 10. Auteur. — ii. Les consonnes avec les vojrelles. — 12. Croyei-voos. — 13. Son expédition.

encore le Dieu de la Passion de Saumur, accompagné de ses anges et chérubins. Ce sont mes candidats, mes salueurs, mes diseurs de bonjours, mes orateurs perpétuels.

« Et pensais véritablement en dettes consister la montagne de vertu héroïque décrite par Hésiode, en laquelle je tenais degré premier de ma licence, à laquelle tous humains semblent tirer et aspirer ; mais peu y montent pour la difficulté du chemin, voyant aujourd'hui tout le monde en désir fervent et strident * appétit de faire dettes et créditeurs nouveaux. Toutefois, il n'est débiteur qui veut : il ne fait créditeurs qui veut. Et vous me voulez débouter de cette félicité soubeline ^ ? Vous me demandez quand serai hors de dettes?

« Bien pis 3' a : je me donne à saint Babolin le bon saint en cas que, toute ma vie, je n'aie estimé dettes comme une connexion et coUigance ' des cieux et terre, un entretènement ♦ unique de l'humain lignage (je dis sans lequel bientôt tous humains périraient), être par aventure celle grande âme de l'univers, laquelle, selon les Académiques, toutes choses vivifie.

« Qu'ainsi soit, représentez-vous en esprit serein l'idée et forme de quelque monde (prenez, si bon vous semble, le trentième de ceux qu'imaginait le philosophe Métrodorus, ou le soixante et dix-huitième de Pétron), onquel ^ ne soit débiteur ni créditeur aucun. Un monde sans dettes ! Là entre les astres ne sera cours régulier quiconque. Tous seront en désarroi. Jupiter, ne s'estimant débiteur à Saturne, le dépossédera de sa sphère, et avec sa chaîne homérique, suspendra toutes les intelligences, dieux, cieux, démons, génies, héros, diables, terre, mer, tous éléments. Saturne se ralliera avec Mars, et mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne voudra soi asservir es autres, plus ne sera leur Camille, comme en langue étrusque était nommé, car il ne leur est en rien débiteur. Vénus ne sera vénérée, car elle n'aura rien prêté. La Lune restera sanglante et ténébreuse ; à quel propos lui départirait le Soleil sa lumière ? il n'y était en rien tenu. Le Soleil ne luira sur leur terre ; les astres n'y feront influence bonne, car la terre désistait * leur prêter nourrissement par vapeurs et exhalations, desquelles, disait Héraclitus, prouvaient les Stoïciens, Cicéron maintenait être les étoiles alimentées.

« Entre les éléments ne sera symbolisation, altemation, ni

I. Aigu. — 2. Exquise. — 3. Enchaînement — 4. Entretien. — 5. .\uquel.— 6. Cessait.

transmutation aucune, car l'un ne se réputera obligé à l'autre : il ne lui avait rien prêté. De terre ne sera faite eau ; l'eau en air ne sera transmuée ; de l'air ne sera fait feu ; le feu n'échauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, titans, aloïdes ', géants ; il n'y pleuvra pluie, n'y luira lumière, n'y ventera vent, n'y sera été ni automne. Lucifer se déliera et sortant du profond d'enfer avec les Furies, les Peines et diables cornus, voudra déniger - des cieux tous les dieux, tant des majeurs comme des mineurs peuples.

« De cetui monde rien ne prêtant, ne sera qu'une chiennerie, qu'une brigue plus anomale ' que celle du recteur de Paris, qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué. Entre les humains, l'un ne sauvera l'autre : il aura beau crier à l'aide, au feu, à l'eau, au meurtre : personne n'ira à son secours. Pourquoi? Il n'avait rien prêté, on ne lui devait rien. Personne n'a intérêt en sa conflagration, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prêtait-il rien ; aussi bien n'eût-il par après rien prêté. Bref, de cetui monde seront bannies Foi, Espérance, Charité, car les hommes sont nés pour l'aide et secours des hommes. En lieu d'elles succéderont Défiance, Mépris, Rancune, avec la cohorte de tous maux, toutes malédictions et toutes misères. Vous penserez proprement que là eût Pandora versé sa bouteille. Les hommes seront loups es hommes, loups garous et lutins, comme furent Lycaon, Bellérophon, Nabuchodonosor, brigands, assassineurs, empoisonneurs, malfaisants, malpensants, malveillants, haine portants un chacun contre tous, comme Ismaël, comme Metabus, comme Timon Athénien, qui pour cette cause fut surnommé misanthropos. Si que chose plus facile en nature serait nourrir en l'air les poissons, paître les cerfs au fond de l'Océan, que supporter cette truandaille de monde, qui rien ne prête. Par ma foi, je les hais bien.

« Et si, au patron * de ce fâcheux et chagrin monde rien ne prêtant, vous figurez l'autre petit monde qui est l'homme, vous y trouverez un terrible tintamarre. La tête ne voudra prêter la vue de ses œils pour guider les pieds et les mains. Les pieds ne la daigneront porter, les mains cesseront travailler pour elle. Le cœur se fâchera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, et ne leur prêtera plus. Le poumon ne lui fera prêt de ses soufflets. Le foie ne lui enverra sang pour son entre-

I. Géants fils d'Aloéus. — 2. Dénicher — 3, Pleine d'anomalie. — 4. Modèle.

tien. La vessie ne voudra ctre débitrice aux rognons, l'urine sera supprimée. Le cerveau, considérant ce train dénaturé, se mettra en rêverie*, et ne baillera sentiment es nerfs, ni mouvement es muscles. Somme, en ce monde dérayé -, rien ne devant, rien ne prêtant, rien n'empruntant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse que n'a figuré Ésope en son apologue. Et périra sans doute (non périra seulement, mais bientôt périra) fût-ce Esculapius même. Et ira soudain le corps en putréfaction : l'âm-e, toute indignée, prendra course à tous les diables; après mon argent.

CONTINUATION DU DISCOURS DE PANURGE A LA LOUANGE DES PRÊTEURS ET DÉBITEURS.

« Au contraire, représentez-vous un monde autre, onquel* un chacun prête, un chacun doive, tous soient débiteurs, tous soient prêteurs. O quelle harmonie sera parmi les réguliers mouvements des cieux ! Il m'est avis que je l'entends aussi bien que fit onque Platon. Quelle sympathie entre les éléments ! O comment nature s'y délectera en ses œuvres et productions 1 Cérès, chargée de blés, Bacchus, de vins, Flora, de fleurs, Pomona, de fruits, Juno, en son air serein, sereine, salubre, plaisante. Je me perds en cette contemplation. Entre les humains, paix, amour, dilection, fidélité, repos, banquets, festins, joie, liesse, or, argent, menue monnaie, chaînes, bagues, marchandises, trotteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat. Nul n'y sera usurier, nul lêchart ♦, nul chichart, nul refusant. Vrai Dieu, ne sera-ce l'âge d'or, le règne de Saturne, l'idée des régions olympiques, esquelles toutes autres vertus cessent^, charité seule règne, régente, domine, triomphe ? Tous seront bons, tous seront beaux, tous seront justes. O monde heureux ! ô gens de cetui monde heureux ! ô béats trois et quatre fois ! Il m'est avis que j'y suis. Je vous jure le bon vrai bis ^ que si cetui monde, béat monde, ainsi à un chacun prêtant, rien ne refusant, eût pape foisonnant en cardinaux et associé de son sacré collège, en peu d*années vous y verriez les saints plus drus, plus mirachfiques ^, à plus de leçons, plus de vœux, plus de bâtons et plus de chandelles que

I. Folie. — 2. Dévoyé. — 3. Auquel. — 4. Coupeur de lèches, grigou. — 5. Se retirent, - 6. {Euphémisme pour le bon vrai Dieu). — 7. Faiseurs des miracles.

ne sont tous ceux des neuf évêchés de Bretagne. Exceptez seulement saint Yves.

« Je vous prie, considérez comment le noble Patelin, voulant déifier et par divines louanges mettre jusques au tiers ciel le père de Guillaume Jousseaume, rien plus ne dit sinon :

Et si 1 prêtait Ses denrées * à qui en voulait.

« O le beau mot ! A ce patron figurez notre microcosme {id est, petit monde, c'est l'homme), en tous ses membres, prêtants, empruntants, devants, c'est-à-dire en son naturel, car nature n'a créé l'homme que pour prêter et emprunter. Plus grande n'est l'harmonie des cieux que sera de sa police. L'intention du fondateur de ce microcosme est y entretenir l'âme, laquelle il y a mise comme hôte, et la vie. La vie consiste en sang. Sang est le siège de l'âme ; pourtant • un seul labeur peine ce monde, c'est forger sang continuellement. En cette forge sont tous membres en office propre, et est leur hiérarchie telle que sans cesse l'un de l'autre emprunte, l'un à l'autre prête, l'un à l'autre est débiteur. La matière et métal convenable pour être en sang transmué est baillée par nature : pain et vin. En ces deux sont comprises toutes espèces des aliments, et de ce est dit le companage* en langage go th. Pour icelles trouver, préparer et cuire, travaillent les mains, cheminent les pieds et portent toute cette machine, les yeux tout conduisent. L'appétit, en l'orifice de l'estomac, moyennant un peu de mélancolie aigrette qui lui est transmis de la râtelle, admoneste d'enfourner viande. La langue en fait l'essai, les dents la mâchent, l'estomac la reçoit, digère et chylifie. Les veines mésaraïques ^ en sucent ce qu'est bon et idoine, délaissent les excréments (lesquels, par vertu expulsive, sont vidés hors par exprès conduits), puis la portent au foie. Il la transmue de rechef, et en fait sang. Lors quelle joie pensez-vous être entre ces ofi&ciers, quand ils ont vu ce ruisseau d'or, qui est leur seul restaurant? Plus grande n'est la joie des alchimistes quand, après longs travaux, grand soin et dépense, ils voient les métaux transmués dedans leurs fourneaux.

« Adonc chacun membre se prépare et s*évertne de nouveau

1. Ainsi. — 2. Marchandises. — 3. C'est pourquoi. — 4. Ce qui se mange avec le pain. - 5. Du mésentère

à purifier et affiner cetui trésor. Les rognons, par les veines émulgentes, en tirent l'aiguosité* que vous nommez urine, et, par les uretères, la découlent en bas. Au bas trouve réceptacle propre, c'est la vessie, laquelle en temps opportun la vide hors. La râtelle en tire le terrestre et la lie, que vous nommez mélancolie. La bouteille du fiel en soustrait la colère superflue. Puis est transporté en une autre officine, pour mieux être afiiné, c'est le cœur, lequel par ses mouvements diastoliques et systoliques, le subtilise et enflambe ' tellement que, par le ventricule dextre, le met à perfection, et par les veines l'envoie à tous les membres. Chacun membre l'attire à soi et s'en alimente à sa guise : pieds, mains, œils, tous, et lors sont faits débiteurs, qui, par avant, étaient prêteurs. Par le ventricule gauche, il le fait tant subtil qu'on le dit spirituel, et l'envoie à tous les membres par ses artères, pour l'autre sang des veines échauffer et éventer. Le poumon ne cesse, avec ses lobes et soufflets, le rafraîchir. En reconnaissance de ce bien, le cœur lui en départit le meilleur par la veine artériale. Enfin, tant est affiné dedans le rets' merveilleux que, par après, en sont faits les esprits animaux, moyennant lesquels elle imagine, discourt, juge, résout, délibère, ratiocine* et remémore. Vertu guoy'! je me noie, je me perds, je m'égare, quand j'entre on^ profond abîme de ce monde ainsi prêtant, ainsi devant. Croyez que chose divine est prêter : devoir est vertu héroïque.

« Encore n'est-ce tout. Ce monde prêtant, devant, empruntant, est si bon que cette alimentation parachevée, il pense déjà prêter à ceux qui ne sont encore nés, et, par prêt, se perpétuer s'il peut, et multiplier en images à soi semblables, ce sont enfants. A cette fin, chacun membre du plus précieux de son nourrissement décide et rogne une portion, et la renvoie en bas. Nature y a préparé vases et réceptacles opportuns, par lesquels descendant es génitoires en longs ambages "^ et flexuosités ^, reçoit forme compétente et trouve lieux idoines, tant en l'homme comme en la femme, pour conserver et perpétuer le genre humain. Se fait le tout par prêts et dettes de l'un à l'autre, dont est dit le devoir du mariage. Peine par nature est au refusant interminée ', acre vexation parmi les membres et furie parmi les sens ; au prêtant loyer *® consigné, plaisir, allégresse et volupté. »

I. Sécrétion aqueuse. — 2. Enflamme. — 3. Réseau. — 4. Raisomie. — 5. Vertu Dieu : — 6. Au. — 7. Détours, — 8. Circuits. — <^. Menacée. — 10, Récompense.

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