‹ Garnier-Pagès. Le Pére Enfantin. CabetChapitre 2 sur 7 · PARIS LIBRAIRIE DES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

PARIS LIBRAIRIE DES CONTEMPORAINS

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J.^^HoUC^U^

' Il est bon de rappeler au lecteur que, le jour où j'ai entrepris cette troisième édition de mon Histoire contemporaine, j'ai promis de la compléter par des notices supplémentaires, afin qu'il n'y ait point, ou peu de cadres vides dans cette galerie de portraits consacrée au XIX e

siècle. Maïs toutes les biographies ne comportent pas le même développement et n'offrent pas le même intérêt. Je réunis en un seul volume plusieurs personnages qui, à tort ou à raison, ne me semblent avoir qu'une importance secondaire, et que néanmoins je ne pourrais omettre sans laisser de regrettables lacunes.

Il est donc inutile de m'écrire et d'insister pour avoir sur la vie d'un homme certains détails que je crois superflus.

Dès aujourd'hui chacun a sa place fixe et sa mesure tracée. La galerie complète aura deux cents personnages et cent cinquante volumes, — pas un de plus, pas un de moins. — J'ai d'autres œuvres à finir, et je demande qu'on ne me condamne pas à la biographie à perpétuité.

Cela dit et bien compris, passons.

Je ne raconte pas l'histoire de ce co-

ryphée du parti démocratique, dont le nom fut un drapeau sous le règne delà dynastie d'Orléans. C'est le second Garnier-Pagès, le moins célèbre peut-être, mais le plus rapproché de nous, qui est le héros de cette notice supplémentaire.

Il naquit à Marseille, le 10 juillet, 1803.

Son éducation fut entièrement commerciale, et, certes, il était loin de se douter qu'il deviendrait un jour un personnage politique.

Lorsque son frère mourut, en 1841, il fut très surpris de voir une députation de démocrates arriver dans la maison de commerce où il était courtier, pour lui . dire quelque chose d'analogue au fameux :

« Le roi est mort, vive |e roi ! »

En d'autres termes, on lui tint à peu près ce langage:

Vous vous appelez Garnier-Pagès. Eh

bien! il faut remplacer votre frère et continuer son rôle dans le plus grand intérêt du parti. Si vous n'êtes pas au courant des rubriques républicaines, on vous y mettra. Nous connaissons votre caractère et vous avez toute notre estime.

C'est vous qui, en 1830, avez organisé les barricades du quartier du Temple ; on en a pris honne note. En avant I vous êtes notre homme, et nous venons vous offrir une candidature à la Chambre.

Garnier-Pagès. numéro deux, ébloui de ces propositions inattendues, se retira du commerce et se lança résolument sur la mer orageuse de l'opposition parlementaire.

Nommé par un collège électoral du département de l'Eure, il fit son entrée solennelle au Palais-Bourbon, alla s'asseoir

l'extrême gauche, pataugea bien un peu

GARN1ER-PAGÈ9. 9

dans ses premiers discours, mais finit par comprendre que pour pérorer à la Chambre, — comme pour parler allemand, — il ne faut qu'un peu de hardiesse.

On doit le dire, il ne manquait pas, au point de vue financier, d'une certaine aptitude, et il eut le bon esprit d'attaquer de préférence la corde qu'il savait faire vibrer.

Dès Tannée 1843, il passait, sinon pour un orateur de premier ordre, du moins pour un homme de beaucoup de sens, très-habile en affaires et capable d'élucider certaines questions commerciales, où le gros de ses collègues ne voyait goutte.

Ce fut lui qui proposa de réduire au même niveau la taxe du sucre colonial et du sacre indigène.

Il appuya très-énergiquement le projet

de M, Gouin sur la conversion des rentes.

Entre deux sessions, — pour cause de santé, disent les uns, et pour cause de propagande démocratique, disent les autres, — il se dirigea vers nos frontières méridionales et franchit les Pyrénées.

Quel qu'ait pu être le motif de ce voyage, il rapporta de Madrid une opinion médiocre des ressources financières do pays, car il jeta feu et flamme lorsque nos ministres voulurent autoriser un nouvel emprunt espagnol.

Aux discours de Garnier- Pages, la Bourse prit l'alarme, le ministère recula, — et le trois pour cent d'Espagne fit la culbute.

Notre député démocrate eut plus de succès encore à l'époque de la création des chemins de fer. Les compagnies

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demandaient une concession beaucoup trop longue.

Il prouva que leurs exigences dépassaient les bornes et fit réduire les prétentions de moitié.

Ce fut un service réel qu'il rendit à la France, à une époque où les pots de vin étaient en vigueur et où des administrations peu consciencieuses allaient engager pour un siècle de plus la véritable fortune du pays, et la mieux assurée dans l'avenir.

Lorsque les troubles réformistes éclatèrent, M. Garnier- Pages était de force à intervenir utilement, pour faire pencher du côté démocratique les plateaux de la balance de février.

Tout en agissant lui-même avec vigueur, il eut l'adresse de mettre son bonnet phyrgien dans sa poche, ruse de

12 GARNIER-PAOÈS.

guerre, très-habile, à laquelle furent pris un grand nombre de ses collègues, surtout ce malheureux Odilon Barrot, qui cherchait un portefeuille, — et qui trouva la république.

Ici finit le beau rôle de M. Garnier- Pagès, non que son mérite diminue aux yeux de l'observateur équitable; mais....

Tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.

Cet axiome se réalisa pour lui tout d'abord.

Et, — voyez la mauvaise chance ! — On peut dire de Garnier-Pagès que s'il avait été moins honnête, il aurait beaucoup mieux réussi.

Membre du gouvernement provisoire, et placé de prime abord à la tête de la

commune, il ne resta que dix jours à l'Hôtel de Ville et accepta le département des finances. Il se crut de force à dominer une situation condamnée par M. Goudchaux, ministre démissionnaire.

Effectivement, Garnier-Pagès atteignit le but qu'il se proposait ; mais il perdit du même coup sa popularité.

On lui pardonna le remboursement des dépôts de la Caisse d'épargne en bons du Trésor. Le cours forcé des billets de banque n'excita contre lui que de légers murmures.

Mais, hélas I l'impôt des quarantecinq centimes fut la pierre d'achoppement contre laquelle il vint se rompre le cou.

Singulière bizarrerie du destin 1

La France ne lui pardonnait pas, et ne

lni pardonne pas encore, de l'avoir

sauvée de la banqueroute.

Chaque fois que M. Garnier-Pagès a essayé de reparaître à l'horizon politique, il a vu les quarante-cinq centimes se dresser devant lui comme un éternel fantôme. Il avait beau repousser énergiquement la prévention, lutter contre elle par des écrits et par des discours, invoquer les plus honorables témoignages, donner les preuves les plus claires de la nécessité de la mesure et démontrer enfin, par les résultats mêmes, qu'il avait trouvé la véritable planche de salut, tous ses raisonnements glissaient sur la dure cuirasse d'égoïsme que nos propriétaires, — et surtout nos propriétaires campagnards, — ont sur la poitrine.

Les ouvriers démagogues et les socialistes ont rappelé M. Garnier-Pagès au corps législatif à Pavant- dernière session; toutefois on ne lui a renouvelé son man-

GARMER-PÀGÈS. 15

ilat, en 1869, qu'avec des restrictions affligeantes pour son amour-propre.

Il y a plus.

Dans certains clubs (ceux-là mêmes qui ont divinisé le citoyen Rochefort) on a prodigué à M. Garnier-Pagès l'insulte et l'outrage.

Eh! n'est-ce pas une honneur pour lui, me direz- vous?

Sans doute, et, par contre, l'exaltation du citoyen Rochefort est un opprobre, — je le comprends à merveille.

Mais qu'on ait l'incroyable persistance de rester à la tète d'un parti qui a une pareille queue, voilà ce que je ne comprends plus.

FIN

Ne semons pas de trop justes colères et des mépris trop mérités sur la tombe de cet apôtre inqualifiable, qui s'est attaqué au Christ et à son Eglise, — car le Christ continue de régner sur le monde, car l'Eglise est debout, résistant aux orages, et le Père Enfantin, avant d'aller

rendre ses comptes au tribunal suprême, a vu ensevelir sa doctrine dans le linceul du ridicule et de l'oubli.

Racontons brièvement la bizarre épopée de ce chef du saint-simonisme et de ce héros de l'extravagance.

Barthélemy-Prosper Enfantin, né en 1796, était le fils d'un banquier de Provence, ruiné par l'avènement de la première république, et qui vint essayer inutilement de rétablir sa fortune à Paris.

Il fut obligé, pour donner à son fils un peu d'éducation,. de solliciter une bourse entière, qu'il obtint.

Cette bourse se continua, lorsque lt jeune Prosper fut admis, en 1813, à FÉcole polytechnique.

On le vit au nombre des élèves enthousiastes, qui entraînèrent l'école sur les buttes Saint-Chaumont, lé 30 mai 1814,

pour défendre Paris contre l'invasion des troupes alliées.

Ce jeune homme, dont le retour des rois légitimes brisait inopinément la carrière, se lança dans une opposition semiimpérialiste et semi-républicaine, qui l'exposa, comme on le pense, à beaucoup de persécutions et à beaucoup de déboires.

Il s'était fait commis-voyageur en vins pour exercer plus facilement la propagande antiroyaliste.

Quand il était menacé de poursuites en France, il passait la frontière et allait continuer son commerce à l'étranger.

Prosper Enfantin, à l'âge de vingt-six ans, était considéré comme un des meneurs les plus dangereux du carbonarisme.

Mais une circonstance imprévue chan-

gea tout à coup ses idées. Il abandonna la politique pour se faire chef de secte.

Voici comment et à quelle occasion.

Un de ses amis vint le prendre tin soir, pour le conduire dans une misérable mansarde, où ils trouvèrent un vieillard, qui avait tenté de se suicider , peu de jours auparavant.

C'était le comte Henri de Saint-Simon, ruiné par toutes sortes de folles entreprises.

Saint-Simon n'avait rien vu de mieux à faire que de terminer son rêve de régénération sociale en essayant de se brûler la cervelle.

Le triste vieillard en fut quitte pour la ' perte d'un œil.

11 accepta les secours de cinq jeunes gens > dont voici les noms : Auguste

Comte , Olinde Rodrigue , Augustin Thierry, Bazard et Enfantin.

Ces messieurs devinrent ses disciples.

En échange des soins dont ils entourèrent, deux années encore, sa vieillesse, il leur légua le soin de publier sa doctrine et de la prêcher à tout l'univers connu, — pour remplacer la doctrine de Jésus-Christ.

Nos cinq apôtres commencèrent par fonder assez péniblement une revue périodique, qui avait pour titre le Précurseur.

Les bureaux étaient situés rue Taranne.

Deux fois la semaine, on appelait le public à des conférences, où il n'arrivait pas en foule , bien qu'on paraphrasât dans tous les styles et sur tous les tons cette alléchaiîte épigraphe, mise en tète de chaque numéro du journal :

« L'âge d'or, qu'une aveugle tradition a placé jusqu'ici dans le passé, est devant nous! »

Celui qui, dès le principe, sembla destiné à être le chef de cet apostolat nouveau fut Enfantin.

Son caractère avait quelque chose de despotique et d'envahissant, qui découragea quelques-uns des premiers disciples ; mais il en trouva d'autres et enrôla bientôt dans la phalange MM. Isaac Péreire, Bûchez, Duveyrier, Laurent (de l'Ardèche), Léon Halévy, Artaud et Adolphe Blanqui.

Au milieu du tumulte extravagant des principes philosophiques et religieux de toute nuance qui signalèrent la révolution de 1830, le saint-simonisme eut la plus large part de l'attention publique.

Il prêchait le partage des biens, le

triomphe de la chair et la religion du plaisir. Que de chances pour se faire écouter de la masse et pour allécher les passions !

Un instant la secte fut menacée de périr à son berceau.

Elle n'avait que deux chefs, et ces deux chefs étaient toujours en discorde.

L'un, Bazard, voulait proGter des circonstances pour donner l'essor à son ambition et pour solliciter et obtenir les faveurs gouvernementales.

L'autre, Enfantin, déclarait très-haut qu'il abandonnait la politique pour fonder exclusivement la religion saint-simonienne, disant qu'il se chargeait d'en déterminer les dogmes et d'en fixer la doctrine. •

Il fut vainqueur dans la lutte.

On le proclama chef suprême, Père, Messie, tout ce qu'il vous plaira.

Ses disciples ne lui ménageaient pas les titres emphatiques.

On transporta le siège de Papostolat rue M onsigny , où des dépenses énormes furent faites pour organiser des fêtes et attirera la nouvelle Eglise des amateurs de tout sexe, mais surtout des femmes, que les maris avaient la prétention mesquine de laisser au soin du domicile conjugal et du pot au feu.

Ces époux inconséquents acceptaient volontiers pour eux r mêmes la religion de la chair et du plaisir; mais ils s'obstinaient à en exclure — et pour cause — leurs honorables moitiés.

La partie masculine était donc trop dominante.

Aux noms que nous avons cités plus

haut Tinrent se joindre quelques noms déjà célèbres. Michel Chevalier, aujourd'hui conseiller d'État, Emile Barrault, professeur à Sorèze, et Félicien David embrassèrent le nouvel Évangile.

Quand le nombre des disciples atteignit quarante, on se rassembla pour vivre en communauté à Ménilmontant, dans une maison de campagne qui appartenait au Père y et où il déclara qu'il allait s'occuper de former ses disciples avant de les envoyer conquérir le monde.

Tous les biens furent mis en commun.

Ces messieurs avaient imaginé de porter un costume d'opéra-comique aussi pompeux qu'étrange. Ils avaient une tunique bleue, ouverte en cœur sur la poitrine pour laisser voir un gilet d'une blancheur immaculée.

En été ils portaient le pantalon blanc,

et en hiver le pantalon rouge. La tunique était serrée à la taille au moyen d'une ceinture de cuir verni.

Ces nobles sectaires se coiffaient d'un béret bleu, d'une forme analogue à celui que Guillaume Tell portait au quatorzième siècle.

Pour les jours de cérémonie, le Père avait adopté une sorte de costume chevaleresque , que nous avons déjà décrit ailleurs : justaucorps rouge et collant des pieds à la tête; tunique blanche à manches courtes, bottes molles évasées comme celles de Marlborough ou de Barbe- Bleue, et par dessus tout cela un immense manteau noir dans lequel se drapait majestueusement l'apôtre , — c'était splendide !

Tout Paris montait la colline pour assister à cette mascarade éblouissante.

Il n'y avait pas que des hommes à Ménilmontant. Deux femmes étaient avec les ' frères et pratiquaient la doctrine. Mais on se plaignait toujours de la pénurie sous ce rapport. Il ne suffisait pas d'avoir découvert le Messie mâle ; on était à la recherche du Messie femelle, absolument indispensable, à ce qu'il paraît, pour conclure le pacte d'alliance définitif avec la femme libre.

On cherchait partout cette femme modèle, cette femme forte, intelligente, aimable, capable d'étonner les générations, de saper le mariage par la base et d'é* mancîper son sexe.

Les deux dames, installées parmi les apôtres et qui pratiquaient de la façon la plus large avec eux le culte nouveau, s'appelaient Cécile Fournel et Âglaé Saint- Hilaire. On ne les trouvait ni l'une ni

l'autre dignes de passer à l'état de Messie, probablement parce qu'elles manquaient des conditions exigées pour cette haute candidature.

Bref, les tribunaux furent obligés d'intervenir, au nom de la morale publique, afin de mettre un terme à ces divagations de l'esprit et à ces débauches des sens.

Condamné à deux ans de prison par la cour d'assises, en 1832, le Père alla réfléchir sous les verrous au danger de se déclarer Dieu et de fonder une religion aussi neuve, — surtout sous le rapport de l'immoralité.

Voici, entre autres badauderies philosophiques et doctrinales, quelques-unes de celles que débitait M. Enfantin dans ses conférences, et qui étaient le plus goûtées par les disciples intelligents :

« 11 faut, dans la réforme sociale, régler tous les rapports individuels, affranchir la femme et le prolétaire, et sanctifier la chair dans le travail et le plaisir.

« Notre but est de nous emparer de la société, en dépossédant l'Eglise et non l'État.

« Dieu est tout ce qui est.

a Tout est en lui, tout vit par lui.

Chacun de nous vit de sa vie, et tous nous communions en lui.

« Le verbe infinitésimal se résoudra dans l'art en paroles et hors de l'art en symboles. Le savant le traduira en formules et l'industriel en formes limitées, »

Un jour, il termina sa conférence par cette application charmante de la grammaire à ses enseignements religieux :

<( Le théoricien, c'est le substantif; le praticien, c'est l'adjectif ; le prêtre, c'est le verbe ! »

On ne retint que deux mois en prison cet illustre fondateur d'un nouveau culte; mais à la condition expresse qu'il cesserait de prêcher son Evangile en France. U partit pour l'Egypte, accompagné de ses disciples les plus fervents.

Nous avons raconté leur odyssée dans la biographie de Félicien David.

Revenu en France et réduit à la plus pénible détresse financière, le Christ de Ménilmontant se fit maître de poste dans un bourg du département du Rhône.

Heureusement, avant de se séparer pour obéir à la sentence judiciaire, on s'était juré de rester toujours en phalange, sinon physiquement, du moins moralement, et de se faire la courte échelle pour

arriver le plus tôt possible à être quelque chose dans cette société, qui n'était pas encore assez mûre pour la grande réforme.

Ce serment a été tenu.

Les premiers arrivés se hâtèrent de venir en aide à ceux qui se trouvaient en retard.

Messieurs les saints-simoniens se sont enrichis presque tous dans les honnêtes opérations financières qui ont signalé la fin du règne de Louis-Philippe et le dé** but du second empire.

Le Père quitta ses chevaux de poste pour aller faire partie d'une commission scientifique à Alger. Puis il devint directeur du chemin de fer de Lyon et fonda plus tard, avec M. Duveyrier, ce fameux journal le Crédit, au moyen duquel il* surent attirer dans leur caisse, pendant le

tohu-bohu financier de 1848, une série de millions très-confortable.

Tous les frères de Ménilmontant devinrent des personnages.

Et, à propos, nous oublions de mentionner, au nombre des plus illustres, MM. Joncières et Louis Bellet de la Patrie, M. Guéroult de VOpinion nationale et M. Jourdan du Siècle.

Le Père Enfantin était un homme de haute stature, d'un tempérament trèssanguin, et qui semblait insatiable de jouissances physiques. Ses manières étaient d'une distinction douteuse et empreintes d'un cachet de familiarité qui ne convenait pas à tout le monde.

Il habitait, rue Léonie, un bel hôtel où il tenait table savoureuse et menait grand train.

En 1864, il mourut, saturé d'or et de plaisir, après avoir publié, comme adieux à sa vie indécente, un livre détestable, exposé suprême de la religion de la chair, et qui a pour titre : la Science de rhomTne.

Nous le dénonçons aux pères de famille comme une œuvre immonde et profondément corruptrice.

FIN

Fils d'un tonnelier comme Pierre- Joseph Proudhon, élevé comme lui dans cette haine implacable contre les riches dont se préserve difficilement toute famille pauvre qui repousse la foi religieuse, Etienne Cabet n'eut heureusement dans le paradoxe ni la même puissance

que Pogre du socialisme, ni surtout la même habileté.

Ses écrits et sa doctrine sont aujourd'hui couverts de ridicule, par la raison très-simple qu'il a passé directement aux tentatives d'application.

L'Icarie partagea le sort du Phalanstère.

Si tous nos apôtres modernes avaient eu l'heureuse idée d'aller au Texas expérimenter leurs systèmes, justice entière serait faite aujourd'hui, et la société dormirait en repos.

Né à Dijon, le 2 janvier 1788, Etienne Cabet, dès Page de sept ans, travailla dans l'atelier paternel.

Au rétablissement des études, le célèbre instituteur Jacotot, ayant été appelé à la direction de l'Ecole centrale de la Côte-

d'Or, quelques enfants de la ville eurent dans cette école bourse complète; le fils du tonnelier fut du nombre.

Il commença ses classes à douze ans, acheva un peu tard ses humanités, étudia le droit et conquit sa licence.

En 1816, il débuta au barreau dijonnais en défendant un vieux militaire accusé de complot bonapartiste. Son plaidoyer lui attira beaucoup de rancunes et toutes sortes de persécutions sournoises.

Pour s'y soustraire il vint à Paris, *bù il végéta jusqu'en 1830.

A cette époque, il obtint la protection de Dupont (de l'Eure) et fut nommé procureur général en Corse.

Mais sa révocation ne se fit pas at tendre.

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Versé dans les théories républicaines les plus accentuées, il essayait de les mettre en pratique et de les faire prévaloir, même dans l'exercice de ses fonctions, manœuvre qui déplut au gouvernement de juillet.

Mis à pied par le ministre Barthe, Cabet se déclara l'adversaire le plus acharné du pouvoir.

II publia pamphlets sur pamphlets contre la cour citoyenne, prenant à partie Louis-Philippe lui-même, et l'outrageant dans un journal mensuel, le Populaire, qui fut bientôt en butte aux plus rigoureuses répressions des tribunaux.

Ce fut dans ce journal que M. Cabet posa les bases de sa jolie doctrine.

On condamna la feuille agressive A une amende énorme et son rédacteur en chef

à plusieurs années de prison. Cabet prit la fuite et chercha refuge à Londres.

Il y vécut cinq ans dans une détresse profonde, vivant d'industries plus ou moins avouées, ne perdant toutefois pas courage, préparant de nouvelles armes pour soutenir la thèse du Communisme, et les puisant surtout dans ce fameux livre du chancelier Thomas More, relatif au partage des biens, et que l'auteur a intitulé si justement lui-même : Utopie.

Lorsque le temps nécessaire à la prescription de sa peine fut écoulé, notre apôtre, muni de son arsenal, revint en France, et la publication du Populaire recommença.

Nous rions aujourd'hui de ces folles tentatives.

Mais, si l'on se reporte à l'effet qu'elles

produisirent alors, on sent qu'il n'a manqué à Cabet qu'un peu de nerf et de talent pour en assurer le triomphe.

Ses diatribes, médiocrement pensées et plus médiocrement écrites, ne laissaient pas que de mettre en rumeur les faubourgs. Le Voyage en Icarie, évangile burlesque, qui vantait les charmes de l'association et les bienfaits du partage, était dévoré par les masses avides.

Ce livre ressuscitait fort agréablement le Paradis terrestre.

Plus de misère, plus de souffrances, plus de corruption de mœurs, plus de crimes. Un bonheur indicible, une prospérité'Souveraine allaient être le privilège exclusif de tous le? adeptes, sans distinction d'âge, de sexe ou de condition.

« Venez à moi, disait l'apôtre, venez,

tristes déshérités de la fortune, et je vous enrichirai * ! »

De quoi s'agissait-il ? vous allez le voir.

Il s'agissait de décider quelques centaines de pauvres diables, émus par toutes ces publications alléchantes, à vendre leur dernier lopin de terre, leurs pauvres meubles ou leurs nippes, à verser le produit de cette vente entre les mains de M. Cabet, décoré par l'association du titre de dictateur, et à partir avec lui pour l'Amérique septentrionale, où les Anglais, assurait-il, avaient mis à sa disposition

1. Voici les principales brochures de M. Cabet, brochures vendues à très-bas prix et à des nombres sxtravagants : Association libre pour l'éducation iu peuple , — ■ Réfutation ou Examen de tous les icrits ou journaux pour ou contre la communauté, - Propagande communiste, —Almanach icarien,— la Femme, son malheureux sort dans la société actuelle, son bonheur dans la communauté, — l'Ouvrier, ses misères actuelles, leur cause et leur remette, $on futur bonheur dam la, communauté, etc.

cinq cent mille hectares de terrain, qui n'attendaient plus que des bras pour se métamorphoser en Eldorado.

Sur ces promesses légèrement éventuelles, une première colonie s'organise.

On signe un traité par lequel on reconnaît au dictateur le droit absolu de disposer à son gré des finances de l'association; puis on s'embarque pour le Texas, où M. Cabet doit, sous peu, rejoindre ses administrés.

Un paquebot transatlantique emporte ces malheureux au nombre de cent cinquante environ. Us arrivent dans un véritable désert, où tout leur manque et où il leur est impossible de subvenir aux premiers besoins de la vie.

Mais l'apôtre va les rejoindre, patience!

Ils travaillent, ils s'abritent comme ils

peuvent, ils souffrent, ils jeûnent ; beaucoup d'entre eux succombent à la faim, à la maladie, aux rigueurs d'un climat insalubre, et l'apôtre n'arrive pas.

Est-ce à dire que M. Cabet, comme beaucoup l'ont prétendu, avait tout simplement escroqué ces naïfs colons?

Nous ne le croyons pas.

Tout coupable qu'il paraisse, l'homme est au dessus de cette accusation honteuse.

Mais les événements, — des événements graves et tout à fait inattendus, — retardent son départ.

Mais Février sonne à la grande pendule révolutionnaire.

Mais on est quelque peu intéressé aux questions qui vont se débattre, et, ma foi, tant pis, que les colons attendent!

48 CABBT.

L'heure est solennelle, la mère-patrie va 68 n s doute réclamer pour son propre usage une application immédiate du système.

Donc, M. Cabet se lance à corps perdu dans le tourbillon révolutionnaire.

Il cherche à saisir quelque lambeau du pouvoir; il s'occupe, mais très-infruotueusement, de son élection à la chambre, et dépense peut-être à tous ces petits détails quelques-unes des sommes conGées à sa dictature.

Il n'était pas riche, ce fut son malheur.

Avec la fortune, il n'eût jamais rêvé VIcarie ni pour les autres ni pour luimême.

Sur les entrefaites, PÀmérique du Nord perd patience et l'orage éclate. On reçoit des lettres furibondes et qui plus est des procurations menaçantes.

Les parents des victimes traduisent M. Gabet devant les tribunaux.

Il a peur du scandale et s'embarque pour rejoindre ses associés. Pendant son absence les poursuites continuent. La police correctionnelle condamne le chef de la secte communiste à deux ans de prison pour escroquerie.

Cette maudite révolution de Février fut évidemment la cause de tout le mal.

Le navire qui portait le dictateur arrive enfin au Texas.

M. Cabet trouve ses malheureux fcariens dans la plus abominable misère ; ils sont livrés au comble de l'anarchie. La cour du roi Petaud est un modèle d'ordre et de silence auprès de cette assemblée de républicains.

À la vue de l'apôtre, néanmoins, Pes-

poir et la confiance rentrent dans les cœurs.

Les plus têtus, ceux probablement qui ont envoyé leurs procurations en France, déclarent qu'ils veulent rompre [le traité et reprendre leur apport dans l'association.

Cabet parvient à réufllr la majorité, plante les opposants au beau milieu des cinq cents hectares de terre primitifs, gagne l'IUinois, achète à très-bon compte à Nauvooun établissement agricole, dont les peuplades indigènes allaient déposséder les Mormons, et s'y installe avec les associés qui lui restent fidèles.

Dans cet intervalle, les clameurs et les réclamations continuent en France.

Le plus grand nombre des Icariens abandonnés au Texas ont pu repasser en Europe et font rage contre l'apôtre.

CASBT. Si

M. Cabet, dans ce débat périlleux, se trouve menacé de perdre son honneur»

îl quitte NôuVôo tout exprès pour Venir se défendre et purger ses contumaces.

Arrivé à Paris, il affronté la tempête, donne du* juges des explications qui leur paraissent satisfaisantes, et triomphe définitivement en cour d'appel de toutes les poursuites dirigées contre lui.

Une espèce de retour de la faveur populaire le décide à tenter la chance une seconde fois pour la députation; niais, une seconde fois les votes lui échappent.

Le Deux-Décembre achève de lui prouver que l'avènement du communisme est encore loin de nos idées et de nos mœurs.

Secouant de ses bottes la poussière de France, et maudissant les propriétaires obstinés qui ne comprennent pas les dou-

52 CABBT.

ceurs du partage, l'apôtre retourne à Nauvoo.

Dix-huit mois auparavant, à son départ, il avait résigné la dictature ; mais tout allait de mal en pis sous l'administration nouvelle. M. Gabet fut obligé; de faire lui-même un coup d'Etat pour reprendre le pouvoir et rétablir Tordre.

Son Deux-Décembre à lui ne fut pas heureux.

Harcelé, traqué, bourrelé d'ennuis et de dégoûts, il abdiqua définitivement et alla traîner une existence pénible à Saint- Louis des Français, où il mourut au commencement de novembre de Tannée

FIN

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