SCENE VI
GASPARD0,s£i//,/?m/5LEC0NNÉTABLE.
GASPARDO , après avoir regardé autour de lui. Ils m'ontlaisséseul...Mon Dieu! qu'il est affreux de penser que l'on va mourir pour son enfant. . qui ne verra dans votre mort que la sentence exécutée sans deviner le sacrifice... Mourir sans l'avoir embrassé!... Oh I pourquoi ne me suis-je pas jeté au-devant de lui... pourquoi ne lui ai-je pas dit : C'est moi qui suis ton père , et voilà la tombe de ta mère... J'aurais eu au moins un peu d'affection., et mon enfant m'auraitpleuréle lendemain de ma mort; Mais non, mon Dieu! non!... Je n'ai pas
de regrets... je n'ai que delà faiblesse
Vous m'avez donné un fils. . . le jour où je devais me séparer de lui, vous m'avez envoyé un ange gardien [pour le veiller... mon Dieu! soyez béni! Il a grandi plein de vertus... je l'ai vu triomphant!., mon Dieu! soyez béni I... Contarini allait le frapper quand vous m'avez prévenu... Le tribunal voulait sa mort, et vous avez permis qu'à la place de sa vie, riche de gloire et d'avenir , je puisse donner la mienne, obscure et presque achevée... Seigneur!.. Seigneur î soyez béni ! . .
LE CONNÉTABLE, d'une ooix senientieuse.
Si jamais tu es dans le malheur — toi, ton père, ton frère, ta femme ou ton enfant...
GASPARDO, surpris. Le connétable!
LE CONNÉTABLE.; Le porte-enseigne Jacoppo Sforce n'aura pas oublié qu'il t'aura dû son salut!...
GASPARDO. Que dit-il ?
LE CONNÉTABLE. Voilà cc que disait, il y a vingt-cinq ans, un fugitif à un pêcheur de Plaisance... et le pécheur lui a répondu : J'ai ma femme à venger... emporte mon enfant dans ta fuite... si dans huit jours tu ne me revois pas, tu lui donneras ton nom et sa part de ton pain... Le condottier a compté les huit jours, etle pêcheur n*est pas venu.
GASPARDO. Hélas! le pêcheur gisait alors sur une galère d'exil.
LE CONNÉTABLE. Et le condottier a attendu cinq ans pendant lesquels il a veillé sur l'enfant malade et condamné. Au bout des cinq ans, ses soins , ses veilles et ses prières avaient rendu la santé à l'enfant.. Le pêcheur n'avait point reparu... on n'avait eu de lui ni nouvelle, ni message, et le condottier, devenu chef de sa troupe , a reconnu l'enfant.
GASPARDO, Merci, mon bienfaiteur!...
Alors le pêcheur, injustement déporté en Orient, gémissait sans espoir, en se courbant à de pénibles travaux. . . Et quinze ans plus tard, le temps de mon exil était expiré , quand l'armée milanaise venait de vaincre auprès de Constantinople; je courus sur son passage, espérant rencontrer le porte-enseigne Sforce parmi les soldats ou condottiers... Je les vis passer tous et ne le trouvai point.... Bientôt je vis s'approcher le connétable, et crus reconnaître en lui l'homme que je cherchais... A sa droite il y avait un jeune officier qu'on appelait son fils... un jeune homme au visage noble et fier.. . et sur ce visage je vis l'image entière de maCatarina! je reconnus mon fils !... Mon cœur bondit dans ma poitrine, et l'émotion m'empêcha de crier... Je m'approchai du jeune officier... je m'en approchai bien près ; mais je ne lui ai pas dit : On t'a trompé , mon enfant , ce n'est pas le connétable qui est ton père,... c'est l'exilé qui revient... je ne lui ai pas dit : Jette à terre ton collier d'or et ton épée de capitaine... remplace ton pourpoint de velours par la cagoule du pauvre... Je ne lui ai
rien dit de tout cela car alors j'eusse
brisé son avenir, et, peut-être, déchiré son cœur ; il vous aimait tendrement, connétable, et ne m'avait jamais vu... j'ai souffert... je me suis résigné... et, les yeux fixés sur le jeune homme, j'ai suivi jusqu'au terme du voyage l'armée qui vous ramenait à Milan.
LE CONNÉTABLE. Pauvre Gaspardo !...
généreux Gaspardo !... et après tant de dévouement , Dieu permet que je te retrouve enchaîné !...
GASPARDO. Oh! Dieu ne m'a pas abandonné, car j'ai vu mon enfant victorieux... et c'est à vous , connétable , que je dois tout cela !... Oh!... laissez-moi, connétable, vous rendre grâce et vous bénir...
(Le connétahle oeutV empêcher de s'agenouiller ; tombant à genoux. ) Oh ! ... laissez moi, connétable , laissez-moi vous embrasser les genoux. . .
LE CONNÉTABLE, le relevant. A mes pieds... toi... toi qui n'as pas abrégé l'existence du vieillard en rappelant vers toi ton enfant... toi qui, il y a vingt -cinq ans... Oh I lorsqu'après vingt-cinq ans de séparation , deux amis se retrouvent... quand le ciel les met face à face avec des larmes dans les yeux et des batte mens dans le cœur, ils ne doivent pas s'agenouiller... Gaspardo... mais se tendre les bras et s'embrasser tous deux...
(Ils so serrent dans les bras l'un de l'autre.)
LE CONNÉTABLE. Et pcrsonnc n'a jamais pénétré ce secr-et, n'est-ce pas?
GASPARDO. Si, connétable, si... deux compagnons qui ont jadis partagé mes malheurs, mon exil...
LE CONNÉTABLE. Et tous deux , ils sout morts ?
GASPARDO. Non, connétable, ils vivent.
LE CONNÉTABLE. Et OU SOnt-ils ?
GASPARDO. A Milan.
LE CONNÉTABLE , effrayé. A Milan?
GASPARDO. Oh ! ne craignez rien , ils sont sûrs et fidèles.
LE CONNÉTABLE , inquiet. Leurs noms ?
GASPARDO. L'un d'eux est le franciscain Raphaël.
LE CONNÉTABLE. C'estun saint homme; mais l'autre.
GASPARDO. Le brigadier Piétro.
LE CONNÉTABLE. Mon fidèle Piétro. Oh !
je comprends maintenant pourquoi tous deux ils ont voulu se dévouer pour ta délivrance...
GASPARDO. Que dites-vous , ma délivrance!
LE CONNÉTABLE. Oui, quc nous avons résolue.
GASPARDO. Pour vous sauver , il m'a suffi de vous aider à fuir; mais moi je suis captif et condamné. Vous ne pourriez me sauver que par force et qu'en risquant de vous perdre. Non.. . laissez-moi vous remercier et mourir.
LE CONNÉTABLE. Mourir, dis-tu ?...mais tu n'as donc pas d'ambition pour lui?..
GASPARDO. De l'ambition pour lui!., si, connétable, si!..
LE CONNÉTABLE. Et tu parles de mourir... maintenant que je suis parvenu à lui donner un commandement qui l'a couvert de gloire... et que tu l'as délivré deContarini, qui travaillait à sa perte... Sais-tu que j'ai eu vingt fois le trône en ma puissance?., mais ayant été grossièrement élevé par des bergers , et ne sentant en moi que le génie de la guerre et l'éducation d'un soldat, j'ai craint d'y monter... mais j'ai donné à Francesco toute la force qu'il faut pour porter une couronne...
GASPARDO. La vie... connétable... la vie... car vous venez de me donner un espoir qui dévore comme la fièvre , et qui fait que la vue du bourreau me glacerait d'épouvante...
LE CONNÉTABLE. On va demander ta grâce... et ce que Yisconti refuse maintenant, tout-à-l'heure il l'accordera à la demande de l'armée , et tu vivras , Gaspardo , sans fuite et sans proscription.
G.\SPARDO. Vous me donnez la vie,
maintenant... que vous donnerai-je en échange?..
LE CONNÉTABLE. Tu garderas le secret de la naissance de Francesco jusqu'au lendemain de ma mort.
GASPARDO. Je le jure devant Dieu.
LE CONNÉTABLE. Alors, mon testament lui dévoilera tout , et Francesco t'appellera son père... après ma mort, entendstu? Maintenant, Gaspardo , espoir et confiance , adieu !
GASPARDO, se jetant à ses genoux. Oh ! que les bontés du ciel vous récompensent, connétable... puissent mes prières et mes larmes de reconnaissance. . .
LE CONNÉTABLE , se débarrassant de lui.
Ne me retiens pas davantage...
GASPARDO. Que le ciel soit avec vous !.. (Le connétable ouvre la porte du fond.)
UNE SENTINELLE. On ne passe pas !
LE CONNÉTABLE. Je suis le connétable Sforce.
LA SENTINELLE. Nous venons de recevoir l'ordre de barrer le passage au connétable.