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CHAPITRE IV

SOMMAIRE

De la cavalerie. •— Le lieutenant-coloael Bonie. — Le commandant de Vittré»

— Opinions du prince de Ligne, du maréchal de Saxe, du maréchal Mai^^ mont. — Lettre du major-général Berthier au roi de Westphalie. — Opinion du général Foy sur le commandement de la cavalerie. — Opinion de Napoléon W sur remploi de la cavalerie. •— Conseil d'enquête sur les capitulations. — Bitche ne capitule pas. — Le commandant Teyssier. — Bombardement de Bitche. — M. Lamberton. — Le Bûcheron des Vosges. — Mésaventures du capitaine Mondelli. — Distraction d% M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères. ^ Siège de Lichtemberg.

— Le lieutenant Archer, du 96*. — Le sergent Kessler. — Le fort de la Petite-Pierre. — Le sergent-major Bceltz. — Siège de Phalsbourg. — Le commandant '^aillant. — Siège de Strasbourg, le général Uhrich. — Capitulation dtj Lichtemberg. — Capitulation de Marsal ; le capitaine Leroy. — Capitulation de Vitry-le-Français ; le commandant Terquem, le capitaine Hamen. — Capitulation de Toul ; le commandant Huck. — Capitulation de Laon ; le général Théremin d*Hame. — Capitulation de Soissons; lieutenant-colonel de Noë. — Capitulation de Schlestadt; le chef de bataillon Reinach de Foussemagne. — Capitulation de Verdun; le général Quérin de Waldersbach. — Capitulation de Sedan, TËmpereur, le :général de Wimpffen. — Capitulation de Neufbrisach ; le lieutenant-colonel de Kerhor. — Capitulation de Montmédy ; le chef de bataillon Teyssier, le capitaine Reboul. — Capitulation d* Amiens; le capitaine Vogel, le <:ommandant Woirhaye. — Capitulation de la Fère; le capitaine de frégate Planche. — Capitulation de Thionville ; le colonel Turnier. — Capitulation de Paris ; M. Jules Favre, les généraux Trochu et Vinoy. — Capitulation de Guise. — Capitulation de Mézières ; le lieutenant-colonel de la Lobbe; le général Blondeau. — Réflexions. L*armé6 allemande en novembre 1883. Les armées réunies de toute TËurope.

La grande charge de Sedan, conduite par le colonel de Baufremont, n'est pas une opération tactique, mais une sublime folie. Faire périr des hommes inutilement est

dëjà une immense faute, militairement parlant ; mais dé« truire une arme indispensable ne saurait être pardonné, quel qu'en soit le résultat.

Pendant cette guerre, les Allemands ont employé leur cavalerie stratégiquement et les Français tactiquement. Ni les uns ni les autres n'ont agi savamment. Les Aile* mands auraient dû poursuivre après leurs victoires et broyer les troupes en retraite ; ils ne Tout pas fait. Les Français, au lieu de s'éclairer au loin, conservaient dans les rangs de l'infanterie des escadrons pleins d'ardeur. Les uhlans sillonnaient nos campagnes, voyant tout, entendant tout et faisant connaître nos moindres mouvements. Quelques compagnies de francs-tireurs, instruits, braves et disciplinés, eussent arrêté les uhlans de l'Allemagne.

De toutes les armes, la cavalerie a été la plus mal employée. Il est vrai que les chefs de cavalerie ont été rares en tout temps, à notre époque plus qu'en aucune autre I

La cavalerie est longue à former, coûteuse à entretenir, difficile à conserver, mais, à un moment donné, elle rend d'immenses services : c'est ce moment qu'il faut saisir. Le chef doit, d'un coup d'œil rapide, juger l'adversaire, le terrain, les pertes, le gain, la minute fugitive de l'élan et l'ordre à employer : colonnes, bataille, fourrageurs. Sacrifier sans cesse sa cavalerie sur le champ de bataille, lorsque l'on est à bout de ressources, n'est que de l'empirisme.

Ces Récits ndlitaires n'étant pas une œuvre technique, nous n'avons pas à discuter remploi si regrettable qui a été fait de notre cavalerie ; mais nous devons dire qu'en aucun temps, ni dans les guerres de la Révolution, ni dans les campagnes du premier Empire, ni aux expéditions africaines, le cavalier français n'a été plus vaillant, plus intrépide dans le combat et plus fier de sa noble carrière. En voyant les charges de Mon^oon dans « des

vignes épaisses, des houblonnières, des rangées d'arbres, des souches coupées ras de terre, de nombreux et profonds fossés » ; en voyant la charge de Sedan contre une nombreuse artillerie protégée par une rivière, tout officier de cavalerie, digne de ce nom, éprouve une douleur profonde.

Avions-nous donc oublié, pendant cette guerre de 1870, que chaque arme a sa tactique particulière, et que ces tactiques, en se combinant, donnent naissance à la tactique des trois armes? C'est un concert auquel des éléments divers doivent concourir, s'entr'aidant par des combinaisons : l'artillerie foudroie de loin, l'infanterie se porte d'un point à un autre avec ses cartouches et ses baïonnettes, la cavalerie éclaire, couvre les manœuvres, ou balaie le terrain comme un ouragan. Mais il faut respecter le rôle de chaque arme, jouer son jeu savamment et ne pas sacrifier l'une des armes jusqu'à l'anéantissement pour protéger pendant quelques instants l'une des deux autres. Ni à Frœschwiller, ni à Sedan, ni ailleurs, la cavalerie ne pouvait obtenir les résultats qu'on doit attendre d'elle ; ses coups frappaient dans le vide ; ce n'était ni une attaque, ni une défense, mais une course insensée dans une atmosphère de fer et de feu.

Deux officiers supérieurs de notre armée, le lieutenantcolonel Bonie (1) et le commandant de Vittré (2), ont éclairé, par des publications remarquables, les questions concernant la cavalerie. Ces officiers, qu'un juste avancement a récompensés de leurs travaux, ont bien jugé l'arme dans laquelle ils servent depuis longtemps. Le co^ lonel Bonie dit : « Nous retrouvons sur les champs de bataille notre cavalerie chevaleresque comme aux plus beaux jours de son histoire; n'ayant rien appris, il est vrai, mais n'ayant rien oublié non plus du patriotisme et

(1) Campagne de 1870, la cavalerie française.

(2) Cavalerie firançmiMê, CawOerie aUemanée^ 1970-1939.

de la bravoure de son passé. Constamment mal engagée dans cette dernière guerre, elle a néanmoins toujours chargé sans s'effacer et à visage découvert, malgré l'assurance de courir à une mort certaine et stérile. »

Le commandant de Vittré dit de son côté : « Le temps des illusions est passé pour nous. Si Dieu permet que nous soyons engagés jamais dans de nouvelles luttes en armes contre les peuples allemands, n'oublions pas que. nous aurons en face de nous une cavalerie puissante par le nombre, instruite, bien commandée, audacieuse parfois, admirablement préparée à la guerre. »

Le colonel Bonie et le chef d'escadron de Vittré aimaient et connaissaient leur arme. Chacun d'eux fait ressortir, dans son œuvre, non seulement les fautes commises, mais, ce qui est plus précieux, les règles à suivre pour le bon emploi de la cavalerie. La question avait préoccupé les meilleurs esprits du monde militaire, écrivains et généraux. Au siècle dernier, le prince de Ligne disait : « Je voudrais qu'on fût plus délicat sur le choix des hommes et qu'on relevât l'existence de la ca- Valérie en hommes et en chevaux. »

On lit dans les Rêveries du maréchal de Saxe : « Il est certain qu'on ne connaît pas les forces de la cavalerie, ni les avantages qu'on peut en retirer. Il faut faire les chevaux peu à peu et au mal et les endurcir à la fati-« gue par des courses et des exercices violents, ce qui les conserve plus sains et les fait durer bien davantage. Quand ils y sont faits, vous pouvez compter avoir de la cavalerie, au lieu que vous n'en avez pas avant. »

En 1691, Feuquière, qui guerroyait en Italie, fit en trente heures plus de vingt lieues ; il passa et repassa le Pô et deux autres rivières pour une reconnaissance sur Savillan. En 1870, nous faisions moins bien qu'en 1691 !

« On ne saurait attacher trop de prix à l'équitatîon, dit le maréchal Marmont, ni trop s'occuper de rendre les

cavaliers parfaitement maîtres de leurs chevaux. Il faut que l'homme et son cheval ne forment qu'un individu qui réalise les centaures de la fable. L'équitation est tout ; c'est elle qui subjugue le cheval et qui le dompte. Le» manœuvres seront toujours assez correctes avec des soldats bons cavaliers. »

Le même maréchal fait une observation philosophique appliquée à l'ofScier aussi bien qu'au soldat, et qui démontrerait au besoin que le service militaire doit avoir une certaine étendue. En efifet, le courage s'apprend par l'éducation morale, comme la vigueur par les exercices physiques : « Tout homme de cœur a toujours du courage et de l'énergie pendant vingt-quatre heures ; dans les succès, tout homme paraît im héros ! mais combien il est rare de trouver le même courage, la même ténacité, la même ardeur dans les revers ! Il n'y a que les vrais braves qui se montrent alors, et il est facile de les compter. » Voilà qui explique certains évanouissements de la dernière guerre.

L'empereur Napoléon III aurait dû, pendant tout son règne, faire adresser à ses généraux de cavalerie une copie de la lettre du major général Berthier au roi de Westphalie écrite de Mayence le 1" août 1813 : « L'Empereur me charge de dire à Votre Majesté... que la guerre est un métier et qu'il faut l'apprendre. »

Un maître en fait dé guerre (1) a proclamé cette vérité : a Après les qualités nécessaires au commandement en chef, le talent de la guerre le plus sublime est celui du général de cavalerie. »

Revenons encore au maréchal Marmont : « La cavalerie est nécessaire à la guerre pour éclairer et donner des nouvelles de l'ennemi. Sans elle, un général est à chaque moment entouré de périls. La cavalerie est encore

(1) Général Foy, HUtoire de la guerre dans la Péninsule*

utile pour profiter de la victoire. Sans la cavalerie, une bataille gagnée ne donne pas de résultats décisifs... Un ennemi en fuite peut toujours se rallier quand on ne l'atteint pas rapidement au moment de son désordre (1).»

Dans son Histoire de la guerre dans la Péninsule, le général Foy s'écrie : « Ils sont rares les hommes habiles dans Tart de lancer et de régulariser les vastes ouragans de la cavalerie, procella equesiris^ suivant la belle expression de rEcriture. »

Le maître des maîtres en fait de guerre, Napoléon I", a dit : « Il faut qu'im général de cavalerie suive toigours l'ennemi Fépée dans les reins, surtout dans les retraites. — Je ne veux pas qu'on ménage les chevaux quand ils peuvent prendre des hommes. »

Le commandement de la cavalerie a donc une importance extrême; ce commandement exige des qualités particulières que le général Foy met en relief dans ce portrait du général de cavalerie : « Eussiez- vous un coup d'œil plus rapide et un éclat de détermination plus soudain que le coursier emporté au galop, ce n'est rien si vous n'y joignez la vigueur de la pensée, de bons yeux, une voix retentissante, l'adresse d'un athlète , l'agilité d'un centaure. Avant tout, il faudra que le ciel vous ait départi cette faculté précieuse, qu'aucune ne remplace et dont il est plus avare qu'on ne le croit communément : ia bravoure, n

Les grands écrivains militaires auxquels nous avons fait ces emprunts avaient, depuis longtemps, tracé le rôle de la cavalerie. Presqu'oubliées, leurs œuvres se «ouvraient de poussière dans nos bibliothèques militaires. Lorsque la guerre éclata soudain, la cavalerie fran- •çaise croyait qu'un bon sabre et de bons éperons sufflisaient à la victaîre.

(1) Esprit dm mêtUutions milUairts.

Quelque limitée que fût rinstruction régimentaîre, notre cavalerie eût encore brillé en campagne si elle avait été commandée par les Murât, les Bessière, les Lasalle, les Colbert, les Excelmans, les Pajol ; nos cavaliers possédaient toujours de bons bras et nos chevaux de bons jarrets. Mais le mode d'avancement basé sur le favoritisme avait changé le tempérament de la cavalerie ; de nerveuse ^lle était devenue lymphatique. Non pas qu'il n'y eût dans nos rangs de véritables officiers de cavalerie, tels que Margueritte, Du Barrail et quatre ou cinq autres, mais ce n'était pas assez pour imprimer un élan en temps de paix. Les ministres de la guerre, en fait d'allures, préféraient le pas au galop, et parmi les sonneries Vextinction des feux était plus à la mode que la charge.

Voilà le mal dont Bonie et de Vittré ont voulu nous guérir. Que les officiers de cavalerie lisent et méditent leurs livres peu volumineux, mais riches de faits et d'observations. Officiers en activité, appartenant à des corps de troupes, les écrivains qui nous occupent ont été d'une réserve extrême dans leurs critiques : ainsi le voulait la discipHne. Sur le terrain historique, en présence des cavaleries de la France et de l'Allemagne, ils ont eu des jugements à prononcer. Ces jugements sont en général fort justes. Tout en les discutant, la carte sous les yeux, l'officier de cavalerie doit les prendre en considération, car tous les progrès de l'avenir sont là.

Le lieutenant-colonel Bonie et le chef d'escadron de Vittré ont non seulement écrit des livres utiles, mais chacun d'eux a fait une bonne action dont la cavalerie sera reconnaissante.

L'ouvrage du colonel de Vittré jouit dans l'armée d'une estime d'autant plus grande , qu'avant de se montrer écrivain distingué l'auteur était connu pour un vaillant canitaine. Bonie est aujourd'hui un brillant général.

L'invasion de la France se fit par des opérations stratégiques et tactiques qui donnèrent la mesure de la valeur des armées, et aussi par des sièges auxquels il faut demander le degré du patriotisme des populations. Les unes se montrèrent timides tandis que d'autres en très petit nombre opposèrent une défense héroïque.

Après la guerre, un conseil d'enquête eut à examiner les capitulations des places fortes, au nombre de dix-huit. La place de Bitche ne figure pas dans les rapports de cette commission, parce que le siège durait encore lorsque la paix fut signée. Bitche ne capitula donc pas. Depuis le 6 août 1870 jusqu'au 27 mars 1871, la garnison et les habitants soutinrent victorieusement un siège, tandis que Strasbourg et Metz capitulaient.

La place de Bitche, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Sarreguemines (Moselle), est située presque au sommet des Vosges. Au-dessous du fort s'étage la ville. Un mur crénelé en défend rapproche. Le ruisseau nommé la Hom borde la ville dans toute sa longueur et permet d'inonder les jardins. A l'extrémité de la ville un camp retranché s'étend de la rampe qui meneaux glacis du château jusqu'à un fortin avancé de construction récente.

Au moment de la déclaration de guerre, la place de Bitche était à pauie armée, et cependant son utihté ne devait pas être oubliée. Située à Tinterseetion de cinq routes, qui directement ou par leurs embranchements conduisent à Strasbourg, à Wissembourg, à Deux-Fonts, Kaiserslautem et Mayence, à Sarreguemines, à Saint- Avold, à Mets et à Phalsbourg, la place de Bitche offrait une importance stratégique fort sérieuse. La voie

ferrée qui la dessert relie le Rhin à la Moselle et Strasbourg à Metz. La place de Bitche était désignée comme un point naturel de concentration. Sa proximité de la frontière bavaroise, distante de 12 kilomètres environ, l'appelait dès le début de la campagne à un rôle prépondérant. On oublia cette base d'opérations.

Dans la matinée du 6 août 1870, le général de Failly levait le camp. Un bataillon du 86® de ligne, fort de 800 hommes, sous les ordres du commandant Bousquet, était laissé dans le fort.

Heureusement un commandant de place de grande vigueur fut chargé de la défense. Son nom doit être consacré pour servir d'exemple aux gens de guerre. Il se nommait Teyssier.

Le commandant Teyssier, depuis colonel commandant la place de Vincennes, aujourd'hui en retraite, n'a pas obtenu la célébrité qu'il méritait. Cependant un bon peintre, M. Dalsème, a tracé son portrait : « Tempérament modéré, esprit judicieux, intelligence cultivée, nature modeste, cœur loyal, calme dans les conseils, plein de feu dans l'action, il fait le métier des armes en soldat qui a passé par chacune des étapes menant aux grades élevés. »

Teyssier était d'ailleurs de bonne race militaire. Fils d'un officier de l'armée de Napoléon I", petit-fils d'un capitaine du célèbre régiment de Champagne, Louis-Casimir Teyssier, né à Albi en 1821, vit près de son berceau la croix d'honneur de son père et la croix de Saint-Louis de son aïeul. A l'âge de vingt et un ans, il entiait comme soldat au 21 "" régiment de ligne.

Lieutenant au début de la guerre de Crimée, il était laissé pour mort devant Sébastopol à l'assaut du bastion central. Les Russes relevèrent Teyssier, devenu capitaine, la tête fendue par un éclat de pierre, une jambe atteinte par un boulet, et la main droite broyée par un

coup de feu tiré à bout portant. Nommé chevalier de la Légion d'honneur à sa rentrée de captivité en Russie, il passa au 98* de ligne.

Le capitaine Teyssier était de la campagne d'Italie. Au combat de Montebello, il eut la poitrine traversée de part en part. En 1867 il fut nommé chef de bataillon au TS** de ligne. Officier de la Légion d'honneur en 1870, il fut admis dans le service des places au début de la guerre. Le commandant Teyssier était donc nouveau venu dans cette place de Bitche qu'il devait défendre héroïquement.

Il y parut lorsque se tiraient les premiers coups de canon. Les habitants se demandaient quel serait leur défenseur. Ils virent paraître un homme de quaranteneuf ans, droit, ferme, vigoureux, grave dans son maiôtien, tempéré dans ses paroles, la physionomie sympathique. Le nouveau commandant de place inspira confiance à la population civile, et l'on se comprit à première vue.

L'heure était critique, et l'avenir plein de menaces. Les fuyards de l'armée battue à Frœschwiller arrivaient en foule, répandant la terreur par des récits efi'royables; des voitures, des fourgons, des convois de blessés se précipitaient aux portes de la ville, et les habitants anxieux et troublés croyaient voir à l'horizon les uhlans au galop.

Le commandant Teyssier fut admirable d'énergie et de présence d'esprit. Il organisa la défense avec une promptitude extraordinaire. 200 douaniers, sous les ordres de l'inspecteur Narrât, furent placés à la citadelle avec le bataillon du 86*. 250 artilleurs de la réserve, commandés par les capitaines Poulleau, Lair de la Motte et Lesur, occupèrent les remparts. Un millier d'hommes échappés de Reichshoflfen et appartenant à toutes lés armes furent conservés par le commandant Teyssier et augmentèrent le nombre des. défenseurs. 250 gardes

nationaux, citoyens de la ville, furent chargés du maintien de Tordre.

Une trentaine de gendarmes, commandés par le capitaine Mathieu, formaient la force publique. Le secrétairearchiviste Brunel, le garde du génie Guichard, le garde d'artillerie Jourmarin, eurent chacun une mission importante. Le capitaine Guéry dirigea le service du génie, et le capitaine Jouart celui de l'artillerie. L'adjoint à l'intendance Simon fut mis à la tête du service des approvisionnements, et le médecin-major Lagarde eut le service de santé. Le fortin du camp retranché fut occupé par une soixantaine de turcos et quelques hommes de divers corps, tous venant de l'armée de Mac-Mahon.

Sans perdre une journée, le commandant Teyssier envoya des détachements aux environs pour ramener du bétail ; d'autres détachements transportèrent, de la gare iu fort, des cpnvois de vivres et de fourrages qui y furent emmagasinés. 300.000 francs recueillis dans diverses caisses de régiments forment la réserve et le commandant tait nommer un conseil d'administration par les officiers.

L'inventaire des subsistances en farine, viande fraîche ou salée, café, sucre et riz présente un total qui permettra de vivre jusqu'à la fin de novembre. Mais il n'y a ni vin ni éclairage, et fort peu d'eau-de-vie.

L'armement de la place et du château comprend 53 pièces. La seule artillerie qui puisse être utilisée consiste en 2 pièces rayées de 24, 6 pièces rayées de 12 et 5 mortiers de 0,27. L'arsenal renferme des fusils à tabatière et des fusils lisses non transformés. La poudre à canon dépasse les besoins prévus.

Le commandant Teyssier a pris toutes ses mesures, n est satisfait et attend l'ennemi avec confiance. La garnison montre un excellent esprit. Les habitants semblent fie recueillir, et le maire; vieillard souffrant et craintif,

insiste pour livrer la ville à rennemi, et lui disputer le fort si le commandant le désire.

Le 7 août, la sentinelle placée sur la plate-forme du château fait entendre ce cri : les Prussiens ! Le cri se répète, et les habitants de la ville se réunissent dans les carrefours.

Bientôt on distingue des groupes de cavaliers, groupes peu nombreux et qui approchent prudemment. On les suit des yeux lorsque le bruit des roues sur les routes annonce Tarrivée de l'artillerie ennemie.

Le commandant Teyssier envoie trois bordées d'une pièce de 24 sur un demi-escadron qui se débande et prend la fuite, laissant sur le carreau bon nombre d'hommes et de chevaux. Le lendemain 8 août, un officier allemand se présente en parlementaire et demande la reddition de la place. Il offre à la garnison de sortir avec les honneurs de la guerre, et de rejoindre Tarmée française. « Vous ne serez pas prisonniers », ajoute le parlementaire.

« Des Français ne se rendent pas sans combattre », répond le commandant.

Le conseil de défense approuve cette réponse. Le parlementaire se retire, et deux heures après les obus prussiens tombent sur la place. Notre artillerie répond vivement, et la lutte dure pendant deux heures. L'ennemi cesse le feu et disparaît Le 9 et le 10 on voit les uhlans battre les routes puis se retirer. Le 11, plusieurs convois de vivres s'arrêtent aux portes de la ville. On s'en empare, et les conducteurs allemands faits prisonniers déclarent qu'ils croyaient Bitche au pouvoir des Prussiens. Une vingtaine de soldats formant Tescorte des voitures sont pris et amenés dans la ville. Ils disent tous que leurs troupes sont convaincues de la capitulation de Bitche. Le 12 août, deux Prussiens, journalistes de Berlin, arrivent à Bitche sans méfiance et sont surpris d'y trouver des

soldats français, au lieu de leurs amis. Ces journalistes rejoignent les prisonniers de la veille.

Quelques jours se passent et rien ne paraît aux horizons. Le commandant se décide à envoyer au dehors des messagers déguisés en paysans et qui apporteront des nouvelles. Quelques-uns sont arrêtés, d'autres ne reparaissent plus. Le sergent Haltenburger, fils d'un garde forestier du pays, parvient jusqu'à Metz, mais le maréchal Bazaine, au lieu de le renvoyer à Bitche où sa présence est nécessaire, le conserve à Metz parce qu'il connaît parfaitement la contrée. Deux émissaires reviennent, et le commandant Teyssier, après les avoir entendus, fait savoir à la garnison que l'un des émissaires a été à Phalsbourg et l'autre à Saverne ; le commandant profite de cette occasion pour encourager son monde à la résistance.

Dans la nuit du 22 août les postes avancés entendent sonner au parlementaire. Deux officiers allemands paraissent, on leur bande les yeux et le commandant les reçoit. Us viennent sommer la place de Bitche de se rendre. Teyssier répond par un refus. Les officiers ennemis, en se retirant, remettent au commandant Teyssier le texte de la capitulation qu'il devra signer. On lit dans le texte écrit en français quelque peu tudesque : « Dans le cas que M. le commandant devrait rejeter les propositions que je viens de lui faire, j'ai l'honneur de prévenir que le bombardement de la forteresse commencera dès aujourd'hui et qu'à partir du premier coup de feu qui sera tiré des remparts de Bitche aucune condition ne pourra plus être admise, à moins que la place ne se rende à discrétion.

« Trente minutes sont données afin de recevoir la

réponse que M. le commandant jugera à propos de

donner.

« Le commandant en chef bavarois^

« KOLLERMANN. »

Pour agir sur l'esprit du commandant Teyssier, on lui fait savoir que nos armées sont battues, que nos places se rendent et que le prince royal de Prusse marche victorieusement sur Paris.

Cette sommation diffère de la première en ce que la garnison est prisonnière, au lieu qu'elle était libre ; elle offre comme particularité une grande analogie avec la convention rédigée quelques jours plus tard à Sedan.

Le refus du commandant de place est approuvé parle conseil de défense. Le soir les patrouilles allemandes paraissent de tous côtés. Le canon du château les disperse. Nos obus fouillent tous les replis du terrain, la nuit se passe dans une attente fiévreuse.

Le 23 août, à quatre heures du matin, deux formidables^ détonations réveillent la garnison et les habitants de^ Bitche. Par un hasard singulier un obus de gros calibre traverse une chambre occupée par douze prisonniers; allemands qui poussent des cris horribles. Le commandant leur donne pour refuge un souterrain du château^

Les assiégés répondent vigoureusement aux batteriesétablies pendant la nuit par les Bavarois à 1.200 mètres. Après un feu très vif, l'ennemi ralentit son tir et deux parlementaires se présentent. Il semble résulter de leur langage, que la présence des Français à Bitche oblige les troupes allemandes à faire, dans leurs marches,, un long circuit fort incommode. Ces deux parlementaires prolongent Tentrevue avec intention. Malgré le refus formel du commandant d'entrer en négociations, les officiers étrangers se livrent à d'inutiles discussions» Le commandant de place comprend que leur but est de gagner du temps et d'obtenir ainsi une suspension d'armes favorable à la retraite des assiégeants. Le com*

mandant Teyssier fait lancer quelques obus sur les arrière-gardes et les deux parlementaires prennent le parti de se retirer. L'un d'eux, oubliant le calme nécessaire en semblable mission, s'écrie : « Nous reviendrons avec vingt mille hommes, de Tartillerie de siège, des projectiles à foison, et nous vous pilerons dans Bitche comme dans un mortier. »

Les pluies commencent à défoncer les terres, le froid se fait sentir, et le commandant de place, pour maintenir rénergie de sa garnison, fait travailler la troupe aux fortifications. Bientôt il ordonne des reconnaissances à l'extérieur, fait abîmer les routes et va jusqu'à établir des moyens de communication avec les villages au moyen de signaux.

Tous les matins un certain nombre d'hommes intelligents partent du fort déguisés en paysans et fouillent le pays. Us rentrent le soir après avoir parcouru les sentiers qui conduisent à Bitche. Le commandant les interroge et construit ainsi une carte détaillée qui lui permettra de voir au loin.

Le 27 août, un maréchal des logis de gendarmerie envoyé en éclaireur vers la Roselle est accueilli par quelques coups de feu. Le lendemain un médecin de la ville, attaché aux ambulances et protégé par la croix de Genève, est arrêté par des Wurtembergeois. Ce médecin allait chercher des médicaments dans les localités voisines. Un officier le fait rétrograder en lui disant : « Donnez la liste de ce que vous désirez, je vous l'enverrai contre remboursement, mais personne ne franchit nos lignes. »

Le commandant Teyssier comprend que l'ennemi l'entoure, et il devine quel est le point choisi pour Pattaque principale. L'ennemi, protégé par les bois, nous cache tous ses travaux, tandis qu'aucun de nos mouvements ne lui échappe»

Teyssier forme un projet audacieux. Mieux inspiré qrw les généraux en chef, il veut savoir où est l'ennemi afin de n'être pas surpris.

Mais une sortie serait périlleuse. Ce serait donner trop au hasard que d'entreprendre une expédition de langue haleine.

Le 1" septembre, à minuit, le commandant fait prendre les armes à quatre cents hommes, qu'il divise en trois colonnes sous le commandement du capitaine Baron, du 48* de ligne. Ces hommes sortent du fort ; favorisés par l'obscurité de la nuit, ils gravissent les pentes de la Roselle, surprennent l'ennemi et saccagent ses travaux. Une vive fusillade s'engage et les nôîres battent en retraite, lentement, et dans un ordre parfait. Le jour commence à paraître lorsque la reconnaissance est près de Bitche, et le feu de la place protège leur rentrée.

L'opération a réussi. Quarante-huit heures après, le commandant Teyssier fait sortir, à minuit, huit cents hommes du camp retranché. Ils ont deux pièces de campagne, et forment trois colonnes d'attaque. Trois compagnies du 86* de ligne forment la première réserve soas les ordres de Désoubry, Palazzi et Fenoux, les trois autres compagnies du bataillon et les douaniers forment une deuxième réserve. Le capitaine d'artillerie Lair de la Motte dirige Texpédition, on se bat pendant cinq heures et notre retraite se fait en bon ordre.

Le lendemain, le commandant de place fait lire aux appels : « Dans la sortie, MM. les officiers chefs de colonnes et autres ont montré toute l'énergie et le courage que Ton a coutume de reneontn^ ches les officiers français; il faudrait les citer tous.

« Parmi les hommes de troupe, se sont plus pairtktt' lièrement fait remarquer :

« Ferrari, sergent-major au 1" zouaves ;

« Cotte, caporal au 27^ ;

« Leloup, sergent au 14*^ bataillon de chasseurs à pied ;

« Melon, caporal au 49* ;

« Bouret, brigadier au 10" d'artillerie ;

« Richard, servent au 68®. »

Dans cette sortie, nos troupes ont trouvé Tennemi sous les armes, et le bruit se répand qu'il y a eu trahison. Un jeune mobile, fils de Dumont, capitaine des douanes, arrive à Bitche venant de Metz ; il a traversé les lignes prussiennes et fait connaître les premiers combats livrés par Bazaine.

Entre les deux sorties, un parlementaire est venu offrir des journaux allemands. Le commandant Teyssier les a refusés. Peu lui importe, dit-il, ce qui se passe hors de ses remparts.

Voilà comment les braves gens exécutent leur devoir.

Dans un ordre du jour du commandant Teyssier nous remarquons ceci : « Les promenades sur les remparts de la place peuvent donner à Tennemi des indications contre nous. Un observateur judicieux peut prendre des directions très exactes, pour des cheminements contre la place, en observant le point précis où un promeneur, marchant sur les banquettes, change de direction. En conséquence, les douaniers, qui forment la garde des remparts, ne laisseront passer que les officiers de Tartillerie, du génie, et les officiers de service.

« Les hommes ne doivent se montrer ni sur les parapets, ni aux fenêtres. L'ennemi exécute des travaux contre la place ; soyons prudents. »

La population et la troupe se croyaient sans cesse entourées d'espions, et le mot trahison était sur toutes les lèvres. Une lumière aux fenêtres pendant la soirée attirait les soupçons, et le commandant de place dut faire exer-

cer une active surveillance qui prouva que les craintes étaient sans fondements.

Les vieillards de Bitche avaient entendu raconter, dans leur enfance, que la place, assiégée par les Prussiens en 1793, allait être enlevée par surprise, lorsque le hasard fit découvrir l'ennemi brisant les portes à coups de hache pendant une nuit obscure. On avait même conservé le nom du traître, Brunet, qui fut pris et fusUlé. Ce souvenir troublait le repos des Tiabitants.

Le 11 septembre, à dix heures du matin, un coup de canon se fait entendre, et le nuage de fumée blanchâtre enp sei ssipant attire tous les regards vers les hauteurs de la Roselle. Cette détonation est un signal, car, à l'instant même, quatre batteries de gros calibre font feu sur le château. Etablies à 2.000 mètres, ces batteries couvrent de leurs obus la plate-forme et les parapets. Peu après, les incendies se déclarent de toutes parts. Notre artillerie répond à l'ennemi pendant qu'une partie de la garnison se précipite vers les bâtiments en flammes.

Au milieu delà journée, les Allemands démasquent une cinquième batterie qui prend la citadelle en enfilade et cause d'eflFroyables ravages. Le capitaine Jouard, qui dirige notre artillerie, atteint d'une contusion grave, ne peut marcher. Soutenu par quatre hommes, il se traîne péniblement pour donner ses ordres au milieu des éclats d'obus.

La nuit met fin à cette terrible lutte. Tout le monde reste debout dans la citadelle et à Bitche. Le 12 septembre, dès que le jour paraît, l'artillerie ennemie recommence son tir. La veille les projectiles étaient dirigés sur un magasin à poudre, le 12 ils prennent pour but les bâtiments de l'état-major. Le commandant Teyssier, au milieu de cette tempête de fer et de feu, dicte l'ordre du jour sur les événements du 11 septembre. Il cite, parmi ceux qui se sont le plus distingués, les chefs de pièces, le servant Briflfaut et

tin simple soldat. Celui-ci, pour enlever des gerbes de paille enflammée, est monté sur les combles d'un poste situé près du bastion n" 1, pendant que les projectiles ennemis couvraient le terrain autour de lui, passaient à deux doigts de sa tête, éclataient sous ses yeux au point de l'aveugler.

Le commandant de place venait d'écrire le dernier mot de son ordre, et apposait sa signature, lorsqu'un obus, brisant portes et fenêtres, fait explosion au milieu du bureau. Les éclats volent de toutes parts, et une épaisse fumée enveloppe les cinq officiers qui attendaient les ordres. Pas un seul n'a été touché ; on sort de ce bureau, mais un autre obus éclate et celte fois renverse neuf hommes tués ou blessés.

Teyssier établit un service de sauvetage sous la double direction du chef de bataillon Bousquet et du capitaine du génie Guéry. L'eau manque pour combattre les incendies, et c'est à peine si les assiégés peuvent réparer les brèches faites aux remparts. Cent vingt hommes du 27* de ligne, commandés par le brave capitaine Morlet, remplissent les emplois les plus périlleux. Une poudrière est sérieusement menacée, et tout le monde se dévoue. En «lême temps, plusieurs de nos pièces sont démontées, et les coups de notre artillerie deviennent plus rares. Alors on voit des traits de courage vraiment extraordinaires accomplis par le capitaine Raveine du 86% le sergent Bouet, le gardien de batterie Hamann, l'adjudant Wilhem, les lieutenants Lebon, Mondelli, Hardy, de Nonancourt et Cassaigne. Ce dernier est grièvement blessé par un obus qui tue un caporal.

La nuit n'interrompt pas le feu de l'ennemi. Seulement il est dirigé contre la ville qui est couverte de bombes incendiaires. Au loin, sur le plateau de Sarreguemines, on entend les hurrahs frénétiques des Bavarois que les incendies rendent joyeux.

Une dame, châtelaine des environs, Mme de Turckheim, s'était rendue auprès du commandant des troupes assiégeantes et avait fait appel à ses sentiments d'humanité. Mais Tofficier allemand avait répondu qu'il conaptait précisément sur la ruine et la mort des habitants pour obliger la garnison à capituler.

Le 13 septembre, le maire de la ville vient supplier le commandant Teyssier de demander une suspension, d'armes et l'autorisation de laisser sortir les infirmes, les femmes et les enfants. Cédant aux supplications du vieillard, le commandant de place envoie le capitaine Lesur et l'officier d'administration Schmitt transmettre la demande au colonel Kollermann.

— « Si c'est tout ce que vous désirez de nous, répond l'Allemand, vous n'avez qu'à vous retirer ; nous allons recommencer le feu. »

Cette cruelle réponse porte le désespoir dans la ville de Bitche. Les habitants se réunissent sous la présidence du maire. Celui-ci vient prier le commandant Teyssier de laisser sortir, à leurs risques et périls, les habitants inutiles à la défense. La nature du sol accidenté, tourmenté en tous sens, permettra peut-être de se glisser entre les postes ennemis. Le commandant, le cœur serré, fait ouvrir la porte. Une partie de la population se précipite vers la campagne. Le maire, d'autres autorités civiles, que le devoir eût dû retenir parmi leurs administrés, quelques prêtres suivent le torrent. On se sépare par petits groupes qui ne peuvent échapper aux Bavarois. Plus humains que leurs chefs, les soldats n'osent faire feu sur des vieillards et des femmes terrifiées. La population, qui était de 2.700 âmes, est réduite, dans Bitche, à moins d'un millier d'habitants, dont 119 hommes seulement sont valides, et 269 hors d'état de porter les armes-

Le commandant de place fait nommer une commission municipale formée de MM, Eusèbe Maufi", Mathias Mangis,

Jacques MuUer, Jean-Baptiste Staub, Mayer Faber, Thomson, Christophe Steiner, Jacques Staub, Parquin, Laurent et Nicolas Rémi. Cette commission, parfaitement composée, est présidée par le brasseur Lamberton, entouré de l'estime universelle. Il a pour adjoint Maurer, principal <derc de notaire.

A la tête du service religieux, les habitants placent Tabbé Guépratte.

Bitche n'est plus qu'une vaste fournaise : le sifflement des obus, les craquements de l'incendie, l'eflTondrement des maisons, les gémissements des femmes, les cris des enfants, les appels des travailleurs, le crépitement de la fusillade, le grondement du canon, toutes les terreurs^ tous les fracas emplissent l'air.

Un parlementaire allemand se présente et dit au commandant : Rendez-vous !

— Jamais I répond Teyssier.

Y a-t-il dans Paris deux rues, l'une portant le nom de Bitche, l'autre celui de Teyssier ? Nous en doutons; mais il appartiendrait à une municipalité patriotique de faire pour la ville ce qui a été fait pour Châteaudun, et d'honorer le défenseur de Bitche à l'égal du défenseur de Belfort.

S'imagine-t-on bien, dans le silence des champs ou du cabinet, au milieu des loisirs de la paix, ce qu'était cette petite ville de France livrée aux colères aveugles de l'ennemi ? Quel courage, quelle abnégation, quel patriotisme ne fallait-il pas pour accomplir nuit et jour des sacriflces vraiment sublimes 1

Le commandant Teyssier était surtout aux points les plus périlleux, il exaltait son monde par une audace

calme, par un dédain superbe du danger que les soldats cherchaient à imiter.

Citons un exemple entre vingt autres. Un soir, à l'heure du dîner, les convives pour gagner le mess des officiers i devaient traverser un espace découvert, contre lequel le tir de Tennemi faisait rage. La place était criblée de fer j et de feu, les plus braves hésitaient avant de défier cette avalanche de projectiles, plusieurs officiers attendaient une embellie. Le commandant Teyssier arrive et le plus tranquillement du monde, le sourire aux lèvres, il s'avance sans précipitation sur le terrain embrasé. A peine a-t-il fait quelques pas, qu'il chancelle, tombe et demeure immobile. On le croit mort, lorsqu'il se relève au milieu des éclats d'obus, reprend sa marche en boitant et s'écrie : .Eh bien. Messieurs, on ne dîne donc pas aujourd'hui ?

Le commandant Teyssier avait un digne émule dans la personne de M. Lamberton. Ce grand vieillard accomplissait une tâche surhumaine. Aussi intrépide que bon, aussi dévoué qu'intelligent, il veillait à tout et son ascendant moral soutenait le patriotisme des habitants.

L'abbé Guépratte, secondé par l'abbé Guérin, assurait le service religieux, visitant les malades et les blessés, apportant des consolations aux malheureux, et répétant sans cesse que Dieu est miséricordieux pour ceux qui servent leur pays. On voyait toujours ces prêtres aux incendies et aux bombardements.

« Les femmes aussi montraient un stoïcisme et une générosité au-dessus de tout éloge. Rien ne les arrêtait dans leur consolante mission. Partout où il y avait une misère à soulager, on était sûr de rencontrer une de ces créatures admirables. Une épidémie de variole et de typhus s'était déclarée en plein bombardement; dans toute épouse, dans toute jeune fille s'était révélée soudain une sœur de charité (1). »

(1) A. J. ûahème, Le siège de Bitchê,

Le service de santé était assuré par les excellents docteurs Scheftlein et Lagarde, dont la science égalait le patriotisme.

Parmi les Dames qui se distinguèrent pendant le siège de Bitche, il faut ne jamais oublier Mme Louza, qui, douée du génie de Torganisation, se montra fort habile administrateur.

Mme Louza fut tellement impressionnée par le spectacle du bombardement, que son esprit ne put échapper au trouble. Dans la suite elle voyait partout des Prussiens. Longtemps après, quelqu'un ayant frappé à la porte de sa chambre, la malheureuse femme courut à la fenêtre et se précipita dans l'espace. Ainsi mourut Mme Louza.

Qui oserait rappeler les noms des plus vaillants ? Un trop grand nombre serait oublié. Cependant pouvonsnous ne pas citer le sergent Lour, du 6V de ligne ? L'incendie dévorait une maison et les poutres s'écroulaient ; on crie dans la foule qu'un varioleux cloué dans son lit est au milieu des flammes ; le sergent Lour s'élance dans les nuages de fumée, et reparaît apportant le malade.

Dans une autre maison entourée de flammes une pauvre jeune mère allait périr, lorsque le canonnier Roumaux, du 14* d'artillerie, se dévouant à une mort presque certaine, vient l'enlever dans ses bras.

La municipalité adressait l'hommage de la reconnaissance publique au maréchal des logis Bourgeois, du train des équipages, et au sergent-major Ernau, du 30* de ligne, pour leur belle conduite.

Les habitants avaient aussi leurs braves. Le boulanger Pierné retirait des caves obstruées par les décombres calcinés des maisons deux familles qui allaient être asphyxiées. M. Pierné distribuait du pain aux indigents. Un citoyen fournissait aux pauvres la viande de boucherie. Deux autres, MM. Greff et Berveller, avaient concouru avec un dévouement prodigieux aux travaux

BÂCITS MIUTAIBBS SS

de défense, non seulement de la place, mais des environs.

Bitche d 5« aussi d'importants services au docteur Caivet, vieillard de soixante-quatorze ans, à MM. Blanchet, Perrin Landre, Paquin, Jean Caron, Pierre Biaise, Lolivier, Re'chel, à Coulon père et à ses deux fils. Mais, il faut renoncer à citer tous les braves gens qui se sacrifièrent.

Dix mille Wurtembergeois et Bavarois assiégeaient Bitche, et le colonel KoUermann, leur chef, avait dit : « Je prendrai cette place en cinq jours. » Trompé dans son attente, Kollermann éloigna ses troupes de quelques lieues et multiplia ses patrouilles.

Le 22 septembre un parlementaire se présente porteur d'un paquet volumineux. Ce sont des journaux que les Allemands adressent au commandant de place. Teyssier refuse de les recevoir, malgré les privations qui se font sentir. En eflfet les vivres commencent à devenir rares, on mange les chevaux, le vin et le tabac manquent totalement.

Nul n'ose songer à ravitailler la place, lorsqu'un jour, pendant un furieux bombardement, les avant-postes voient un paysan se glisser vers la porte principale. Conduit devant le commandant cet homme se fait connaître pour un bûcheron des Vosges. Bon nombre d'habitants et de fonctionnaires se portent garants de sa loyauté et de son patriotisme.

Cet homme si bon Français étant aujourd'hui sujet de la Prusse, écrire son nom serait le compromettre. Qu'il soit donc pour nous J. J. Il connaît les montagnes, les bois, les détours, les moindres sentiers. Patriote ardent, J. J. veut secourir les défenseurs de Bitche et leur apporte du sel dont la place est dépourvue.

Hardi comme le pionnier américain, il propose à Teyssier de faire pénétrer des vivres dans la place.

On passe avec cet homme intrépide un marché de farines, de sel, de sucre et de bétail. Inutile de songer à se procurer ces marchandises dans les environs. Les réquisitions ont épuisé le territoire ; défense est faite, en outre, aux habitants de livrer aux Français aucune de leurs denrées. J. J. vaincrales difficultés. Il s'éloigne de Bitche mystérieusement comme il y était venu, parcourt les campagnes jusqu'à la frontière, prêchant la croisade de ravitaillement, et signant à son tour des traités avec plusieurs entrepreneurs.

« Des villages limitrophes, principalement de Liederscheidt, nos paysans se répandent en Bavière et font leurs achats... Alors, avec l'intelligent concours des campagnards, un vaste système de contrebande étend son réseau sur le pays... (1) »

Bref, la place de Bitche fut ravitaillée. Les détails de ces expéditions aventureuses pourraient être le sujet d'un livre qui ne manquerait pas d'intérêt.

Le commandant Teyssier entreprit des sorties dans les premiers jours du mois d'octobre. Ces sorties peu nombreuses s'exécutaient rapidement tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, afin d'inquiéter l'ennemi et de tenir en haleine la garnison sans la compromettre. « Nous sommes deux mille hommes, disait Teyssier, il faut que nous ayons toujours des vivres pour trois mois. »

Le 27 octobre un nouveau parlementaire se présente. Fatigué de ses sommations , le commandant Teyssier refuse de recevoir l'ofiQcier allemand et dit au lieutenant Mondelli, son adjudant de place : « Voyez-le, monsieur, et dites-lui que nous ne nous rendrons jamais. »

Le parlementaire présente deux dépêches , l'une du chef de l'armée assiégeante qui demande l'écti deux journalistes allemands, prisonniers depuif

(1) Dalième.

mencement du siège. Le commandant refuse cet échange. L'autre dépêche est u général de Failly, prisonnier à Mayence. Le général réclame sa calèche, son fourgon, ses chevaux, ses bagages, abandonnés à Bitche dans le départ précipité du 5* corps. Il est fait droit à la demande du général de Failly, auquel on renvoie sa calèche par l'intermédiaire de l'ennemi qui écrase les habitants de Bitche.

En se retirant, le pariementaire annonce que le colonel KoUermann a été remplacé par un officier supérieur fort humain, qui permet la récolte des pommes de terre, et les correspondances de la garnison avec l'intérieur de la France.

Le commandant Teyssier déclare qu'il ne laissera sortir que les lettres adressées aux soldats captifs en AUemagne, et que ceux-ci donneront des nouvelles de leurs camarades enfermés dans Bitche. Teyssier trace le modèle des lettres : Je me porte bien — ou : Tenez- vous en bonne santé. Ce style laconique n'est pas compromettant, ajoute le commandant.

Au reste, un ouvrier de Bitche, s'étant mis en rapport avec M. X., bourgeois du village de Liederscheidt, établit une correspondance suivie qui devint bientôt la poste presque officielle de la garnison.

Les Prussiens aiment trop l'espionnage pour n'avoir pas expédié leurs serviteurs occultes dans la place de Bitche. Le 15 octobre, un cuirassier se présente comme échappé au désastre de Frœschwiller et caché depuis dans un village des environs. Le commandant Teyssier le reçoit, mais, suivant sa règle, le fait surveiller de près. Un fantassin de la garnison reconnaît le faux cuirassier. Ils sont du même village et le nouveau venu a été condamné à une peine infamante. On l'arrête et le chef de la prévôté le presse de questions. Le n® de sa tunique n'est pas en rapport avec celui du régiment dans lequel il dit

avoir servi. On lui fait faire Texercice du sabre, et il en ignore les moindres mouvements. On le déshabille^ et en guise de bretelles il porte la ceinture de cuir fauve des soldats bavarois. Déféré au conseil de guerre, le malheureux avoue qu'il a subi une peine de cinq ans d'emprisonnement pour vol. Les Prussiens l'ont enrôlé dans leur troupe d'espions. Condamné à mort, le misérable est fusillé devant la garnison réunie , dans un emplacement que l'ennemi découvre. Au moment où le corps roule à terre, le fort envoie aux assiégeants une bordée de projectiles.

La garnison perfectionne ses moyens de défense. Le 29 octobre, l'ennemi fait connaître au commandant Teyssier la capitulation de Metz. Les yeux mouillés de larmes, Teyssier couvre son visage de ses mains.

Un grave sujet d'inquiétude envahit Pâme si fortement trempée du commandant de place. Les caisses sont vides et il devient impossible de continuer le service de la solde. Depuis quelques semaines, les officiers de tous grades ne touchent que cinquante francs par mois, et la troupe reçoit quelques à-comptes.

Il se trouve toujours en France, dans une réunion d'officiers, un ou plusieurs hommes que nulle difficulté n'arrête. lien fut ainsi dans cette circonstance. Le lieutenant Mondelli, du 86* de ligne, soldat vigoureux, intelligent, prêt à tous les. sacrifices, offre au commandant de partir pour Lille, Tours ou autres lieux, et de rapporter l'argent nécessaire. Il franchira la ligne ennemie. Mondelli .part le 31 octobre, en compagnie de M. Erhardt, négociant à Sarreguemines, qui se trouve à Bitche. Le commandant Teyssier a délivré au lieutenant ce singulier passe-port :

« M. Mondelli (Louis), lieutenant au 86« de ligne, est envoyé en mission auprès du gouvernement français

(mission verbale) par le commandant de la place de Bitche.

« Bitche, le 30 octobre 1870.

« Le commandant de la place,

« Teyssier. »

Ceci est moins un passe-port qu'un titre pour se faire connaître des agents du gouvernement.

Nos deux voyageurs, déguisés en marchands du pays, se glissent dans les sentiers de la montagne. Les patrouilles allemandes les arrêtent. M. Erhardt prend la parole en langue allemande et déclare que son compagnon et lui font leur petit commerce de cristaux.

Ils arrivent à Sarreguemines au milieu de 3.000 Prussiens. Le 2 novembre, Mondelli, seul, entre à Bruxelles; le 3, il est à Lille et se présente au général Bourbaki. M. Testelin, commissaire de la République, ne peut donner aucune somme. Le lieutenant ira jusqu'à Tours, où il parvient le 5 novembre. Là, il voit Gambetta qui exprime son intérêt pour les braves défenseurs de Bitche.

Mondelli accomplit sa mission, et revient à Bitche le 19 novembre.

Le mois de décembre 1870 s'écoule sans incidents. L'esprit militaire, le moral du soldat se soutiennent, grâce à une discipline rigoureuse et au travail incessant.

Pendant les premières semaines de 1871, des engagements d'avant-postes rompent souvent la monotonie des journées. La surveillance des assiégeants est devenue plus rigoureuse.

Dans la nuit du 31 janvier au 1*' février, un parlementaire se présente au commandant Teyssier. Il annonce qu'un armistice est signé et que la paix ne tardera pas à

se faire. En conséquence la place de Bitche doit cesser les hostilités.

— « Tant que je n'aurai pas d'ordre de mon gouvernement, répond Teyssier, je tirerai sur vous. »

Le parlementaire remet au commandant une dépêche officielle du gouverneur d'Alsace-Lorraine... — « Ceci est affaire de Prussiens », répond le commandant.

Le 5 février, deux parlementaires apportent une copie authentique du traité conclu entre la France et l'Allemagne pour fixer les conditions de l'armistice. Le pacte s'occupe des places de Givetet de Langres, encore investies par l'ennemi. Mais ceux qui gouvernent la France ont oublié Bitche.

Bitche, qui s'écroulait sous les obus, Bitche, dévoré par les flammes, Bitche, dont la France devait être flère, Bitche était oubliée, aussi bien que l'armée de l'Est !

Au commandant Teyssier il faut un ordre du ministre de la guerre pour rendre la place confiée à son courage.

Le capitaine Mondelli part pour Bordeaux afin d'y chercher des ordres. Les Allemands ne lui donnant pas de sauf-conduit, l'intrépide officier est contraint de se déguiser et n'arrive à Bordeaux que le 17 février.

Il est reçu par le général Leflô, ministre de la guerre. Le ministre le renvoie au colonel Barry et cehii-ci le dirige sur le général Suzanne, ministre par intérim à Paris. Mondelli part donc de Bordeaux pour Paris. Il y arrive le 22 février. Là on lui remet une lettre du général Leflô au commandant de place de Bitche. On lit dans cette lettre le plus naïf des aveux : « Par une omission que je regrette profondément, M. Jules Favre, notre néga ciateur avec l'état-major allemand, n'a pas mentionna votre place de Bitche que vous avez défendue pourtant avec assez d'honneur pour qu'on ne l'oubliât pas dans la convention... »

Le capitaine Mondellî va de l'un à l'autre dans les ministères ; le général Suzanne lui demande un rapport; M. de Clermont-Tonnerre, chef du cabinet, lui adresse des billets, mais rien ne se décide. Les commis de Paris écrivent aux commis de Bordeaux, ceux-ci répondent ; M. Thiers demande des explications, M. Jules Favre n'en peut donner, et le malheureux capitaine Mondelli perd ainsi une semaine , brûlante pour les assiégés de Bitche.

La paix se signe avant que Vaffaire ne soit réglée et, malgré la paix, le commandant Teyssier ne veut pas rendre la place sans un ordre du ministre de la guerre.

Le 4 mars, le capitaine Mondelli, qui n'a pu obtenir une solution, reprend tristement la route de Bitche avec un sauf-conduit allemand.

Dans la soirée du 9 mars, un parlementaire se présente porteur de ce télégramme en langue allemande :

« Comme Bitche, d'après Tarticle !•' du traité de paix, est cédé à TAllemagne, le commandant de place, sur Vordre du comte de MoUTie^ doit être sommé immédiatement de l'évacuer et d'abandonner avec ses troupes le territoire allemand par le chemin le plixs court...

Signé : « Louis de Bismarck-Boehlbm. »

A cet ultimatum, le commandant cre place répond : te Je n'ai pas encore eu connaissance d'une manière offtcielle du traité de paix ; je sais néanmoins qu'il existe un traité. Il est de droit international que le commandant d'une place ne Tévacue point — même par cession de territoire — sans une notification de son gouvernement.

« L'officier que j'avais envoyé à Paris est de retour depuis plusieurs jours et il m'a rapporté l'assurance, de la part du ministre Je la guerre par intérim, qu'un officier me serait envoyé, porteur d'instructions écrites, dès que les conditions d'évacuation seraient arrêtées entre

les deux gouvernements. J'attends d'un insrtant à l'autre Tarrivée de cet officier, ou du moins des instructions écrites. »

En même temps, le commandant Teyssier (qui avait été nommé lieutenant-colonel) adressait au ministre de la guerre la dépêche suivante :

« Monsieur le Ministre, je reçois avis de sommation d'avoir à évacuer immédiatement la place de Bitche et de quitter le territoire allemand par le chemin le plus court. J'attends un officier venant de votre part ou des instructions écrites sur ce que je dois faire du matériel, des vivres, des munitions et de l'armement. Sur quel point de la France nous dirigerons-nous ? que faire des douaniers? »

En attendant les ordres du ministre, la garnison démonte les pièces de 24 et de 12, et les soldats transportent à la gare une partie du matériel.

Le 12 mars, un officier allemand apporte ime dépêche signée du ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre : « Je m'étonne que vous n'avez reçu ni officier, ni ordre de M. le ministre de la guerre. Je l'ai prévenu depuis plusieurs jours. Vous devez sortir avec les honneurs de la guerre, vos armes, vos drapeaux, vos archives, et regagner les premiers postes français par la voie la plus courte. Ceci est entendu avec l'autorité allemande. »

Le colonel Teyssier est trop pénétré du devoir militaire pour se contenter d'un ordre du ministre des affaires étrangères. Il écrit au chef des troupes d'investissement : « 13 mars 1871. — J'ai reçu hier au soir la dépêche de M. Jules Favre que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre. L'avis contenu dans cette dépêche me donne l'espoir que je recevrai très prochainement l'officier envoyé par M. le ministre de la guerre avec un ordre écrit, mesures sans lesquelles je ne puis quitter le poste que

j'occupe. Le ministre de la guerre peut seul donner les ordres nécessaires pour que l'évacuation de la place se fasse dans les conditions convenues entre les deux gouvomements »

Un codicille spécial à Bitche avait été signé à Ferrières le 11 mars. Mais le gouvernement français a négligé renvoi de ce document.

Pendant la journée du 15 mars, les habitants de Bitche offrirent un drapeau à la garnison réunie sous les armes. Le même jour, une députation de dames de Niederbroon apporte au conmiandant de place un bouquet et une couronne de lauriers, comme témoignage de reconnaissance et souvenir patriotique.

Cependant rien n'arrive du Ministère, et Teyssier se voit forcé d'envoyer un officier auprès du ministre de la guerre. Mondelli se dévoue et sort de Bitche le 18 mars, protégé par un sauf-conduit.

Il arrive à Paris, qui est au pouvoir de la Commune. Un fédéré obligeant lui conseille de se rendre à Versailles. On ne l'arrête pas.

Mondelli arrive à Versailles. Après de nombreuses démarches, des heures perdues dans les antichambres, des audiences sans résultats, des promasses, des discours inutiles, le brave capitaine repart pour Bitche le 25 mars, avec les instructions qui auraient dû être données le U du mois.

Pendant ce temps les Allemands perdent patience et font savoir au colonel Teyssier que le bombardement va recommencer. Les mouvements de troupes ne laissent aucun doute. Cependant la paix est signée entre les deux gouvernements, Teyssier ne l'ignore pas, et le premier coup de canon va faire peser sur sa tête une terrible responsabilité.

Aux sommations il répond en acceptant des négociations pour le 22 ; elles n'aboutissent pas et sont reprises

le lendemain. Enfin, après de longues discussions, il est convenu que les troupes formant la garnison de Bitche évacueront la place, emportant leurs armes et leurs canons de campagne ; ^qu'elles sortiront [ enseignes déployées; que les convois seront fournis par l'autorité allemande ; que les bataillons bavarois n'entreront dans la place qu'après le départ des forces françaises ; que les soldats français ne défileront pas devant les Allemands.

Teyssier fait cette observation :

« Il n'y aura pas d'honneurs de la guerre, puisqu'il n'y a pas de capitulation. »

Le colonel Teyssier consent pour lui à une clause qu'il n'eût acceptée pour nul autre : « Ne sortir de la place « qu'après le règlement définitif des affaires en suspens. »

En revenant de Versailles, le capitaine Mondelli aurait pu voir, le 27 mars, les Bavarois pénétrer dans la place de Bitche.

Comment le Corps législatif n'a-t-il pas déclaré solennellement que le colonel Teyssier avait bien mérité de la patrie ? Comment une grande rue de Paris ne porte-t-elle pas son nom ?

Lichtemberg est un village fort modeste que connaissaient les voyageurs attirés dans les Vosges. A cent mètres au-dessus du village s'élève le fort, véritable nid d'aigle. Il est construit sur une sorte de pyramide, aux angles effacés, et dont le sommet serait tronqué.

En temps de paix, le fort avait pour garnison un détachement fourni par les troupes de Strasbourg et qui se relevait tous les six mois. Au moment de la guerre, 27 hommes du 96*, commandés par le sous-lieutenant Archer, venaient d'arriver à Lichtemberg. Peu de jours après, on y envoya un maréchal des logis d'artillerie et

quatre canonniers, qui s'occupèrent de mettre la place en état de défense. Le fort ne manquait pas de vivres et, au moment de l'investissement, il y avait dans les écuries quinze bêtes à cornes et du fourrage. L'eau était abondante dans les citernes. Quant au fort, par lui-même, par sa structure, l'ennemi ne pouvait s'en emparer de vive force. Les bâtiments construits pendant la période féodale étaient solidement voûtés et creusés dans le grès.

Un décret impérial du 27 juillet mit en état de siège un certain nombre de places, et, quoique Lichtemberg fût du nombre, nul ne s'en émut au pays, car tous croyaient à la victoire.

Cependant, le 25 juillet, des reconnaissances de cavalerie badoise étaient venues jusqu'à trois lieues de Lichtemberg, semant l'épouvante dans la campagne inondée d'espions prussiens.

Le 4 août, le canon de Wissembourg sema la [terreur aux alentours, et deux jours après la défaite de Frœschwiller enleva tout espoir aux habitants de la contrée. Le 6 août, dans la soirée, on vit arriver les premiers fuyards de Wœrth. C'était une foule désordonnée où les zouaves, lesturcos, les cavaliers, les soldats de la ligne allaient pêle-mêle, accablés de fatigue et mourant de feim. Un hussard passa à cheval au milieu de cette cohue, portant en croupe un fantassin, le chassepot en bandoulière. La population reçut le mieux qu'elle put ces soldats. Alors on reconnut parmi eux quelques officiers qui avaient tenté vainement de les arrêter. Ces officiers, graves et silencieux, regardaient autour d'eux comme s'ils attendaient des ordres. Entre six et sept heures du soir, le général Ducrot arrive avec ce qui reste de sa division. Il s'établit au fort et envoie de suite un jeune garçon de la ville porter une lettre à sa femme qui est encore à Strasbourg. Les soldats, logés chez les habitants, reçurent chacun deux biscuits. Le sous-lieutenant Archer, commandant de la place,

ne crut pas devoir s'opposer à cette distribution, ordonnée par le général Ducrot. Vers onze heures du soir, le général, craignant d'être coupé par Fennemi, dont on annonçait déjà la présence à Ingwiller, donna Tordre de départ pour trois heures du matin. Le 7 août, la petite garnison du fort fut augmentée par une masse de traînards et de blessés, échappée du champ de bataille de Wœrth. Le chiffre s'éleva bientôt à 178 isolés. Pour seconder M. Archer, le général Ducrot avait laissé deux lieutenants.

Le 8 août, dans la soirée, l'ennemi envoya des détachements reconnaître les environs de Lichtemberg. Le lendemain matin on vit déboucher d'un bois dix-huit pièces de campagne, qui, après sommation.^ commencèrent un feu des plus violents. En même temps des tirailleurs contournaient la base du fort, et de petites colonnes débouchaient par tous les sentiers. C'est en vain que les assiégés tirent sur les masses invisibles cachées derrière les arbres, les maisons et les murs qui entourent les glacis. Les assiégeants étaient Wurtembergeois et servaient parfaitement leur artillerie. De nos quatre canonniers, deux furent tués, et l'incendie se déclarant, les assiégés se trouvèrent dans une situation extrêmement critique. Ils avaient perdu quatorze hommes, lorsqu'à six heures et demie le feu cessa. Le sous-lieutenant Archer fit détruire tout le matériel, noyer les poudres, enclouer les canons. Le peu de biscuits restants et le vin furent distribués aux hommes; alors seulement les négociations commencèrent. La capitulation fut signée à huit heures du soir.

Le rapport du conseil d'enquête que présidait le maréchal Baraguay-d'Hilliers est ainsi conçu :

« Le conseil d'enquête est d'avis que l'article 255 du décret du 13 octobre 1863 n'était pas applicable au fort de Lichtemberg, car, par sa situation sur un rocher,

Tennemî n'aurait jamais pu y faire brèche ; que le commandant du fort, M. Archer, sous-lieutenant au 96® d'infanterie, a fait tout ce qu'il était possible de faire dans la défense de la place ; ... que, par suite, le sous-lieutenant Archer a fait ce que le devoir exigeait- »

Pendant le siège, un brave sergent du 96*, nommé Kessler, qui avait déjà été en garnison à Lichtemberg et venait de Frœschwiller, tirait fort habilement sur les Wiœtembergeois. Ce sous-otficier, d'origine allemande, avait adopté une meurtrière fort étroite, et entremêlait ses coups de fusil de lazzis en langue allemande. SemWable aux héros d'Homère, ou aux Arabes de l'Algérie, il lançait à l'ennemi des discours peu flatteurs. Un Bavarois caché derrière un arbre fut assez habile pour atteindre le sergent derrière sa meurtrière.

Pendant le même siège, un jeune soldat, enfant de Lichtemberg, revint de Wœrth se jeter dans les bras de sa famille, tout heureux de défendre ses foyers. Il fut atteint mortellement et vint tomber au seuil de sa maison.

Le fort de Lichtemberg n'a pas été réparé. Cette ancienne place de guerre, défendue en 1870 par un lieutenant, avait été prise en 1678 aux impériaux par le maréchal de Créqui.

Deux gendarmes bavarois occupent actu-ellement la place de guerre que nous nommions la Petite-Pierre et que les Allemands connaissent sous le nom de Lûtzelstein.

Dans les premiers jours qui suivirent la déclaration de guerre, le major-général adressa cette dépêche au ministre de la guerre (1) :

(1) Papiers secrets trouvés aux Tuileries.

« Metz, 2 août 1870, six heures du soir. « L'intention de TEmpereur est de disperser les bataillons de la garde nationale mobile qui se réunissent au camp de Châlons et qui ont déjà fait preuve d'esprit détestable. On pourrait les répartir entre les places de Belfort, Thionville, Longwy , Phalsbourg, la Petite-Pierre, Marsal, Toul, Verdun, Bitche, Mézières, Soissons, Sedan, Langres, etc., et en laisser deux bataillons au camp de Châlons. Veuillez étudier cette question et prendre des mesures pour que, dans son principe. Tordre de l'Empereur reçoive une prompte exécution. »

Au lieu de mobiles, la Petite-Pierre reçut un détachement du 96* de ligne commandé par le capitaine Mouton, déjà malade. Cet officier avait sous ses ordres le sergentmajor Bœltz et 26 hommes. Plus tard, on envoya un maréchal des logis d'artillerie nommé Jean avec cinq canonniers.

Les vivres et les munitions ne manquaient pas et les remparts étaient armés de 8 pièces.

La Petite-Pierre défend le passage de la route départementale de Saar-Union à Bouxwiller. Elle doit préoccuper tout capitaine qui veut défendre les Vosges.

Le dimanche 7 août, des soldats échappés du champ de bataille de Frœschwiller vinrent en grand nombre annoncer, dès le matin, le désastre de la veille. Vers les onze heures, la division Ducrot venant de Lichtemberg traversa le faubourg. Cette division marchait sur Phalsbourg.

Le soir, on vit arriver le général de brigade Besson, chef d'état-major-général du 5' corps qui cherchait le chef de son corps d'armée. Trois aides-de-camp ou officiers d'ordonnance, et le peloton d'escorte tiré du 12* chasseurs, accompagnaient le général Besson. Après avoir passé la nuit à la Petite-Pierre, les officiers partirent le lendemain, se dirigeant vers Sarrebourg.

Le général de Failly arriva aussi à la Petite-Pierre et reçut la visite du capitaine Mouton. Celui-ci réclamait un renfort et faisait observer qu'il ne pouvait défendre un passage important avec une aussi faible garnison. Le général de Failly, qui semblait en proie à une vive émotion, répondit que le 96* n'étant pas de son corps d'armée, il ne pouvait disposer de ses hommes ; que le mieux serait de détruire le matériel et de se rendre si l'ennemi envoyait des parlementaires. Le général de Failly se fit livrer 200 caisses de biscuits qu'il distribua à ses troupes.

Dès que le général de Failly se fut éloigné, l'état de santé du capitaine Mouton devint plus grave, et on dut le transporter à l'hôpital militaire de Phalsbourg, où il demeura pendant le siège. Le capitaine Mouton partagea le sort de la garnison de Phalsbourg, et fut conduit à Stettin avec les prisonniers.

Le sergent-major Bœltz, le plus élevé en grade, prit le commandement de la garnison.

Jean-Baptiste-Eugène Bœltz est né à Volmerange (Moselle), le 22 mai 1843. Après avoir fait ses études au collège de Pontarlier, il s'engagea au 3" zouaves d'où il passa au 96^ Il fut nommé sergent-m^or en 1868.

Ce sous-officier était un homme de bonne trempe, intelligent, énergique, dévoué au devoh* et sachant insfârer confiance. Il parla fièrement d'honneur et de patrie, et les soldats comprirent qu'ils avaient un chef.

La nuit se passa à faire ce qu'avait conseillé le général de Failly. On détruisit tout ce que l'on put ; on jeta les pièces dans la vieille citerne. Tous les traînards qui se présentèrent furent invités à continuer leur route s'ils ne voulaient pas être faits prisonniers.

Le 9 août, vers huit heures du matin, un parlementaire allemand vint proposer la reddition de la place avec les honneurs de la guerre, et la garnison prisonnière. Le sergent-m^jor refusa. Avant de s'éloigner, le

parlementaire lui montra de la main rartillerie ennemie s'avançant par Weiterswiller, et de petites colonnes d'infanterie faisant halte en attendant le résultat de la conférence.

Bœltz, qui voulait gagner du temps, demanda d'un air d'indifférence une heure de délai pour consulter son conseil de défense. Il savait que toute résistance était impossible, mais un projet audacieux occupait son esprit.

Le parlementaire accorde le délai avec empressement.

Bœltz réunit ses hommes et leur dit que la garnison allait être prisonnière en Allemagne, mais pouvait échapper à la captivité si on voulait le suivre. Tous les soldats y consentirent bravement. « Tentons d'aller à Phalsbourg, poste fortifié le plus près d'ici », proposa le sergentmajor. « A Phalsbourg ! » crièrent les soldats.

Bien armée, munie de deux' jours de vivres, sans voitures ni chevaux, la petite garnison gagna une poterne donnant dans les rochers, au midi du fort, et permettant de rejoindre rinthal en tournant l'Altenbourg. La troupe, tout en se dissimulant, marchait en bon ordre, avec avantTgarde, arrière-garde et flanqueurs. De temps à autre on apercevait les uhlans, et les précautions augmentaient. Enfin, la brave petite troupe arriva vers une heure et demie à Phalsbourg, où nous la retrouverons.

Le sergent-major Bœltz, nommé chevalier de la Légion d'honneur, habite Besançon. Les Allemands furent grandement surpris lorsque les habitants leur crièrent du haut des remparts que la garnison était partie.

Le lendemain, le prince royal fit son entrée dans le faubourg à la tête d'un bataillon. Parmi les officiers qui suivaient le Prince, on distinguait son chef d'état-major, le général de Blumenthal, le duc de Saxe-Cobourg- Gotha, le prince héréditaire de Mecklembourg-Strélitz et ie prince de Hohenzollern.

Le conseil d'enquête sur les capitulations a ainsi jug6

BéCITS MILITAIRES 29

la conduite de la garnison de la Petite-Pierre. « ...Le 9 août Tennemi se présenta devant la place et en demanda la reddition : le sergent-major refusa ; il fit enterrer ses cartouches, noyer les poudres, puis, à la tête de sa petite garnisOw^ évacua la place, parvint à se soustraire à la poursuite de l'ennemi et gagna Phalsbourg.

« Il résulte de ces faits que la place de la Petite-Pierre est tombée au pouvoir de l'ennemi non par suite d'une capitulation, mais après avoir été abandonnée par sa garnison, fait prévu par l'article 213 du code de justice militaire.

« n résulte d'autre part qu'en raison de son grade et aux termes de l'article 264 du décret du 13 octobre 1863, le sergent-major Bœltz ne saurait être admis àjustiflerde sa conduite devant un conseil d'enquête.

« En conséquence le conseil d'enquête, tout en constatant que le sergent-major Bœltz , investi accidentellement du détachement appelé à former la garnison de la Petite-Pierre, et par suite du commandement même de la place, et dépourvu de tout moyen sérieux de résistance, a fait preuve de décision et d'intelligence en faisant détruire les munitions de la place avant de Tévacuer, et en assurant le salut de la petite troupe qu'il commandait, estime qu'il ne lui appartient pas d'exprimer un avis sur la perte de la place de la Petite-Pierre. »^

En effet, le conseil d'enquête n'avait qu'à examiner la capitulation, et Bœltz n'avait pas capitulé. Mais ce brave sous-officier s'était empressé d'écrire au ministre de la guerre, le priant de faire juger sa conduite.

Ce fut par une faveur toute spéciale, et pour honorer ses services, qu'un sous-officier obtint d'être jugé par le conseil d'enquête que présidait un marécbal de France (1).

(1) Le sergent-major Bœltz a publié son joamal rempli d*intérét. Mnlkoose, imprimerM Badtr, 1972. Souvenir dé la guerre de i870.

Phalsbourg ! Ce nom seul console les bons Français des malheurs de la patrie.

Avant la guerre de 1870, les jours de fête de la petite ville étaient la revue passée par le général venu de Nancy, de Metz ou de Paris. La garnison occupait la place d'armes où s'élevait la statue du maréchal Lobau, -enfant du pays, sorti du peuple. La population tout entière entourait les soldats, non par curiosité, mais par affection, par çympathie, par esprit militaire. 11 n'y avait' pas dans Phalsbourg une maison qui ne fût le berceau d'un soldat. La place d'armes se couvrait donc de tous les habitants de la ville. Les vétérans, officiers en retraite, prenaient le premier rang et suivaient avec amour les moindres détails de la revue. La jeunesse appelait de ses vœux l'heure où elle prendrait place à l'ombre du drapeau ; les femmes, mères^ ou sœurs de soldats absents, croyaient les revoir dans les rangs immobiles et fiers ; les petits enfants se sentaient animés de passions généreuses à la vue de ces bataillons si brillants. Le général lui-même (nul ne le sait mieux que nous) éprouvait un sentiment d'orgueil, une joie du cœur, à promener un long regard sur cette foule, sur ces soldats, sur les remparts, qui étaient l'avant-garde de la patrie.

Combien de fois, debout sur l'un des bastions, n'avonsnous pas admiré les montagnes des Vosges à Thorizon, les grands pics boisés avec leurs raines de châteaux forts, et plus près la grande plaine semée de riches villages] Qui nous eût dit alors ce qui devait arriver n'aurait obtenu pour réponse qu'un démenti. Comment de ces forêts voisines Tennemi s'élancera sur les champs fertiles, portera l'incendie dans les villages, traînera les canons jusqu'à la ville, lancera les obus sur les maisons, fera nK>urir les vieillards, les femmes et les en&nta, el pour comble de misère axrachera de la patrie ce lambeau de terre et de pierre, ce lambeau arrose de larmes

et de sang pour en faire une cité allemande? Cela semblait impossible.

Mais, au cimetière de Phalsbourg, les ossements ont dû tressaillir! Dans ces corps inanimés battaient les cœurs les plus patriotes de la vieille France ; et de toutes les villes, celle qui a été la plus courageu>e, la plus noble, la plus française est cette petite place qu'il faut admirer et pleu)*er, notre ville bien-aimée : Phalsbourg.

Lorsque la guerre fut déclarée, Phalsbourg, ville frontière, n'avait eu ni garnison plus forte, ni approvisionnements ; les munitiojis manquaient, et les 30 pièces de canon qui garnissaient les remparts étaient sans artilleurs. La garnison se composait de 450 hommes du 63® de ligne. Cette garnison avait été plus forte en pleine paix.

Le commandant de la place était le chef de bataillon Taillant, homme intelligent, énergique, dévoué au devoir et véritable homme de guerre.

Ce fut en vain que le commandant Taillant réclama des hommes et des munitions. Après la défaite de Frœschwiller, il arrêta les soldats débandés au nombre de 600, et reçut le 7 août le personnel d'une batterie d'artillerie et 800 mobiles sans armes et sans instruction. Il mit 150 hommes aux canons et les fît instruire. Le lendemain 8 août des fusils à tabatière arrivèrent à Phalsbourg, et servirent à armer les mobiles.

La faible garnison de la Petite-Pierre parvint aussi à Phalsbourg, conduite par le brave sergent-major Bœltz.

Le 10 août, à six heures du soir, une grêle d'obus éclate sur la ville et le bombardement dure toute la nuit. L'ennemi n'a pas envoyé de parlementaire, voulant d'abord effrayer les habitants, espérant d'ailleurs enlever Phals-

bourg par un coup de main. En effet, derrière les canons qui tiraient en s'avançant sur la porte d'Allemagne, marchait un bataillon du génie destiné à rendre la brèche praticable, et à la suite de ce bataillon l'infanterie qui devait donner l'assaut.

La vigoureuse défense de la place, dont le tir a fait éprouver de grandes pertes à l'ennemi, change ses projets ; il s'éloigne et voit les flammes de l'incendie s'élever au-dessus de la ville.

Le lendemain, trente hommes du 96« parviennent à pénétrer dans Phalsbourg après avoir trompé les postes ennemis. Ces soldats viennent de Frœschwiller où leur régiment a perdu 27 officiers et plus de 400 hommes !

Le détachement conduit par le sergent-major Bœltz appartient aussi au 96^ On se reconnaît, on s'embrasse, on se rappelle la bataille. L'un des nouveaux venus dit aux camarades qui étaient à la Petite-Pierre : « Notre colonel, M. de Franchessin, que tout le régiment adorait, reçoit vers la fin de la journée l'ordre de marcher en avant. Son cheval est tué ; Tépée à la main, un pied chaussé, l'autre nu et entouré de linges sanglants, il marche à la tête du régiment, l'entraîne et se précipite sur les Allemands. Un coup de feu l'atteint dans le ventre, il tombe et crie : Mes amis, en avant, vengez votre colonel I Fournier, qui vient derrière lui, l'enlève à moitié évanoui et le transporte dans une ambulance. La déroute commençait. L'ambulance allait être prise. Fournier se saisit d'une voiture attelée et sans conducteur, il emmène le colonel loin du champ de bataille, dans une ferme où les meilleurs soins lui sont prodigués. Hélas ! une heure après arrivait une bande de uhlans... Quelle horrible mort ! pauvre et bon colonel ! »

Chaque soldat, raconte ce qu'il a vu de la bataille ; un caporal dit d'une voix émue : « Vous connaissez tous le capitaine Boulanger , notre vieux ^ comme nous disions. Il

ayait tu tomber ses braves camarades, le capitaine Vitareau, le capitaine Bor^ean morts à la tête de lears compagnies ; il avait va emporter à rambulance^ tout sanglants, le capitaine Abadie, le commandant Piétri mort depuis, son adjudant-major et tant d'antres. Le capitaine fut atteint à son tour d'une baUe dans le flanc. Ne pouvant se tenir debout, il s'assied,. ado«ssé à un arbre. Ce* hoimne rantasse un fusil et des carto>aches ; pendant deux heures, il tiraille, jusqu'à ce qu'une voiture tf ambulance vienne l'enlever. Il fallait le voir mordre sa moustache grise et serrer son sabre entre ses mains lorsque les infirmiers Vont emporté. »

L'un des nouveaux venus,^ jeune sergent, s'écrie: « Vous ne savez pas l'histoire du drapeau du 96*"? L'officier qui le porte est tué en pleine mêlée, on flot de Prussiens se prëcipite pour l'arracher de ses mains défaillantes. Le sous-lieutenant Bonade, suivi de quelques soldats, contient l'effort de l'ennemi, et reçoit deux coups de feu. Il enlève le drapeau tout souillé de sang et noir de poudre. Les Prussiens entourent Bonade et veulent loi prendre notre drapeau. L'adjudant-major Obry se jette à cheval au milieu de l'effroyable cohue et saisit le drapeau que lui tend Bonade. Bix balles abattent le cheval ; Obry, Bonade et le drapeau roulent à terre', des soldats du régiment accourent au cri des camarades : Le drapeau I sauvons notre drapeau I Obry se relève, saute sur un mulet d'ambulance,, le drapeau entre le bras gauche et le cœiur. Nous nous serrons et à coups de baïonnettes,, à coups de crosses nous protégeons la retraite du dmpeau. »

Les récits des soldats se prolongèrent fort avant dans la nuit.

Le 12 août, un parlementaire prussien^ le capitaine d'état-major de Mcellen, se présente an nom du général de Oevsdorffy. commandant le il*corps, pour demander

la reddition de la place. C'est le troisième parlementaire depuis deux jours. Le capitaine Mœllen a été accompagné jusqu'à la porte de Phalsbourg par un bataillon prussien. Le bataillon est tellement près du mur, que les soldats du 63«, presque tous Alsaciens, adressent aux -ennemis ces paroles : Têtes de veaux, — têtes d'ânes, — têtes de chiens... le tout assaisonné d'apostrophes peu galantes.

Dès que le parlementaire se retire, et que le drapeau blanc est abaisse, l'artillerie de la place fait pleuvoir sur les Prussiens une grêle de mitraille et de boulets.

Le 13 août, un nouveau parlementaire vient demander à faire relever les morts tombés la veille ; ils sont en grand nombre et sont emportés sur des charrettes de paysans.

Le lendemain 14, un officier allemand déclare que si la place ne se rend pas, le bombardement va commencer. Les batteries ennemies ont été établies pendant la nuit. Le commandant Taillant refuse de se rendre. Vers sept heures du matin un coup de canon retentit, et donne le signal. Quelques minutes après, Phalsbourg est écrasé sous les obus. Ils tombent de toutes parts : l'église et la caserne en sont criblées; 80 bouches à feu vomissent sur la ville l'incendie et la mort, le feu se déclare, les flammes enveloppent l'église ; les tourbillons s'élancent des fenêtres du clocher. Aux bruits épouvantables de rartillerie se mêlent les cris des habitants surpris par cette avalanche de mitraille ; la vieille église semble se tordre et gémir ; les cloches tombent bientôt avec un terrible fracas. Les canons de la place répondent de leur mieux. Les arbres sont hachés, les escarpes éventrées, la terre des glacis est labourée comme un champ, des nuages de fumée enveloppent la ville et couvrent le vallon où l'ennemi se met à couvert ; à midi le tir ne s'est pas ralenti.

L*un des acteurs du drame dit dans son journal : « A midi le spectacle qu'offre la ville dépasse tout ce que l'imagination humaine est capable de concevoir comme horreur ; toute la partie de la place comprise entre l'église et la porte de France ne forme qu'un immense brasier, qui gagne et s'étend sans qu'on puisse Tarrêter. Nous sommes aux remparts ; les malheureux habitants sont, ou réfugiés dans les casemates ou cachés dans les caves^ et aussitôt qu'un incendie nouveau se déclare quelque part, les projectiles pleuvent à ces endroits pour en activer les ravages et empêcher tout secours. Ah! la guerre J la guerre ! Quel supplice attend donc un jour les rois qui la provoquent follement et ceux qui la font avec cette barbarie ! »

Après douze heures de bombardement les Prussiens s'arrêtent. Tout brûle, les rues sont encombrées de meui)les qu'on a cherché à sauver, les femmes pleurent, et de tous côtés s'élèvent des cris déchirants ; c'est la ruine, c'est la misère. Les habitants exaspérés demandent des armes, ils veulent combattre avec la garnison. A des intervalles éloignés les Prussiens envoient des projectiles. Un obus éclate au milieu d'un groupe de bourgeois, plusieurs sont tués ou blessés.

Le soir, deux parlementaires viennent proposer au commandant la reddition de la place : sortie, avec les honneurs de la guerre, avec armes et bagages, tambour battant. Taillant refuse.

Dans la journée 5.000 projectiles sont tombés sur la ville. Les remparts en ont envoyé 2.000 aux Prussiens. Pendant les heures où le bombardement semblait avoir cessé, un obus tomba dans le fossé. Le jeune Apparut, engagé volontaire de dix-sept ans, né en Alsace et soldat au 63' depuis huit jours seulement, se pencha au-dessus de la plongée du talus pour voir éclater l'obus. Le pauvre enfant eut la tête emportée.

Le 15 août, les assiégés ne voient que les vedettes ennemies qui forment un cordon autour de la ville. Les hommes postés aux remparts leur envoient des coups de fusil, et quelques Allemands sont tués. Un sergent-major du 2V de ligne, nommé Walner, renverse un cavalier prussien qui caracolait à plus de 1.200 mètres. On se pique d'honneur, les habiles tireurs font des paris, on rit, et la gaieté française résiste aux incendies qui dévorent la ville.

Les 16, 17 et 18 août des reconnaissances sont faitespar les assiégés et le commandant ordonne de raser les maisons et murs qui entourent la place ; les arbres sont coupés ainsi que les haies. Dans la journée du 17, le 8* régiment d'artillerie prussienne passe à Burscheid près de Phalsbourg. Les officiers du régiment font venir le curé de la paroisse et le chargent de leurs félicitations pour les Phalsbourgeois etla garnison qui se défendent bravement. De son côté le prince Frédéric-Charles a témoigné au maire de Sarrebourg son admiration pour Phalsbourg. Dans l'après-midi du 18 août toute la garnison put voir deux sentinelles prussiennes qui se promenaient gravement à 1.200 mètres environ du bastion n** 2. On se mit à les canarder, mais lès sentinelles ne changeaient pas de place, et saluaient en ôtant leurs casquettes lorsque les balles faisaient jaillir la terre autour d'elles. L'adjudant du 63* prend un fusil et fait feu ; cette fois les Prussiens détalent sans saluer, et nos soldats applaudissent joyeusement.

Quelques heures après, un turco ajuste avec soin une troisième sentinelle. Il tire et le Prussien s'affaisse. Un de ses camarades accourt pour le relever, mais le turca qui a rechargé son fusil le renverse. Tout fier de ce double succès l'Africain fait tournoyer son fusil au-dessus de sa tête, en dansant et en chantant d'ime étranger façon : Le Prousse morto ! tous les Prousses morto !

Pendant les nuits, les patrouilles ennemies, s'approchant des remparts, envoient souvent des balles dans la ville : il ne faut donc circuler qu'avec prudence. Phalsbourg ne reçoit ni lettres ni journaux, et les habitants ignorent entièrement ce qui se passe en France.

Deux mobiles déguisés en paysans sortent de la ville, ils vont chercher à se rendre à Nancy. Deux parlementaires sont reçus le 20 août, mais le commandant Taillant répond , comme toujours , qu'il ne se rendra pas.

Le 21 août est le jour de la fête de Phalsbourg. Les soldats qui veulent égayer les habitants établissent des jeux, des spectacles forains, mais le tout manque de gaieté et le bal projeté n'a pas lieu faute de danseuses. La garnison accepte volontiers la privation de viande de bœuf, le cheval n'est pas mauvais ; mais la privation de tabac est intolérable et les feuiUes sèches ne le remplacent pas.

A la popote des sous-offlciers, il a été décidé qu'un journal intitulé le Bloqué serait créé à Phalsbourg. Le prospectus déclare que le besoin se faisait généralement sentir de posséder un organe littéraire, scientifique et même politique. L'abonnement se paiera à la fin du siège ; en attendant le Bloqué fera oublier le tabac.

Le 22 août on enterre dans la demi-lune n' 3 un vieux portier-consigne décoré, né en Alsace, et qui à trois époques a vu bombarder Phalsbourg. Ce vieux brave est mort au brait du canon en criant : Vive la France I Les soldats élèvent sur sa tombe une sorte de pyramide avec des éclats d'obus.

Le commandant de place essayait de faire quelques sorties. Nos hoimnes y prenaient goûtparce qu'ils voyaient

le Prussien de plus près, qu'ils respiraient le grand air et parcouraient les environs de la ville. Dans les rencontres, l'Allemand, malgré sa discipline et sa solidité, avait toujours le dessous, à nombre égal et même supérieur- Nos soldats étaient plus lestes, plus hardis, plus intelligents. Leur initiative leur donnait une supério- •rité incontestable.

Dans la sortie du 27 août, 500 hommes attaquent les postes des assiégeants. Deux zouaves font prisonnier un sous-officier prussien, qui entre dans la place donnant le bras à un turco blessé. Le Prussien, grand garçon d'une trentaine d'années, fait partie de la Landwebr; le turco, enfant du désert, est d'un noir d'ébène. Sans être ni philosophe, ni songeur, on ne peut se défendre d'une sorte de surprise en voyant les deux hommes marcher ensemble comme de vieux amis. Le Prussien n'a pas l'air mécontent d'être fait prisonnier et le turco lui adresse un petit discours en arabe.

Un nouveau bombardement a eu lieu le l*' septembre, c'est un corps d'armée ennemi qui passe et salue Phalsbourg. L'un des émissaires envoyés au dehors rentre en ville. lia, dit-il, traversé les lignes prussiennes et fait connaître des victoires supposées de Bazaine et de Mac- Mahon. Ces nouvelles portent la joie dans la ville.

Le 4 septembre, deux autres parlementaires viennent encore demander au commandant la capitulation de Phalsbourg. Comme toujours, Taillant refuse. L'un des parlementaires déclare que l'armée de Mac-Mahon est prisonnière ainsi que l'Empereur et le prince impérial ; il apporte an journal allemand qui fait le récit de la journée de Sedan. On refuse de croire à cette nouvelle.

Un soldat habillé en paysan se faufile à travers les postes ennemis et se rend à Sarrebourg. II en revient porteur d'une lettre qui annonce au commandant Taillant la {NTOchaine arrivée de Bazaine. La ville va donc être

débloquée et Tennemi chassé. Tous les habitants se précipitent dans les rues, faisant éclater leur joie. Les maisons encore debout sont pavoisées. Il est question de donner un bal. Les dames courent aux remparts et entourent les canons. Une jeune flUe met le feu à un obusier au nom des femmes de la ville. Une sorte de délire s'est emparé de la population qui prend ses habits de fête.

300 hommes de la garnison font une brillante sortie dans la nuit du 15 septembre, et ramènent en rentrant des bœufs, des moutons, sans compter le blé.

La ligne d'investissement se resserre de plus en plus et les sentinelles allemandes, bien abritées, sont fort près de la ville. Ce n'est que le 28 septembre que la garnison de Phalsbourg apprend officiellement la capitulation de Sedan. Le désespoir est dans tous les cœurs. Le dixième parlementaire se présente pour sommer la place de se rendre ; il dit que Toul et Strasbourg ont capitulé. Taillant refuse d'entrer en pourparlers. Le parlementaire annonce l'arrivée d'une artillerie de siège qui ne laissera pas pierre sur pierre. « Malgré toul, malgré nos désastres et notre situation difficile, l'espoir ne nous a pas abandonnés et l'esprit des soldats est on ne peut meilleur. »

Les assiégés, qui s'attendent à un bombardement, réparent les défenses. On commence, en ville, à souffrir de la faim et les habitants vont déterrer les pommes de terre dans les champs voisins ; il n'est pas de jour où quelque pauvre bourgeois ne soit tué ou blessé par les postes prussiens.

L'hiver arrive à grands pas et vers le milieu d'octobre la neige tombe et les cimes environnantes sont déjà blanches. Le commandant de place est obligé de donner du pain aux habitants qui sont dans l'indigence. La nourriture de la troupe est moins abondante. Elle consiste en une soupe au café, ou bien une soupe à la semoule, ou bien encore une soupe au bouillon de cheval pour

quarante-huit heures. Le reste du temps du biscuit, et quelque peu de graisse de cheval.

Le 27 octobre, deux soldats bavarois se suicident à Lutzelbourg; ces hommes ne peuvent résister aux fatigues du siège.

A la fin d'octobre, la pluie ne cesse de tomber et les malheureux soldats sont dans l'impossibilité de sécher Heurs vêtements. D'ailleurs, ils sont en lambeaux, et les habiles de la troupe se fabriquent des chemises et des pantalons avec toutes les étoflfes, couvre-pieds ou rideaux de fenêtres. L'unique chaussure consiste en sabots, et plus d'un, en guise de capote, se drape dans une couverture de laine.

Les visages sont blêmes, amaigris et d'une pâleur livide. Les yeux enfoncés dans les orbites ont une teinte rouge, et les barbes longues et hérissées impriment sur l'ensemble un caractère de misère profonde et d'extrême faiblesse. Cependant le parfum de la poudre ranime ces malades.

D'audacieux contrebandiers, trompant la surveillance des postes prussiens, introduisent dans la place, au commencement de novembre, du tabac, du beurre, des conserves de viande, qui se vendent à des prix très élevés, par exemple, 2 francs les 40 grammes de tabac.

Un parlementaire se présente le 2 novembre et dit que l'armée de Bazaine a capitulé à Metz ; il somme le commandant Taillant de ne pas continuer une résistance inutile, sans espoir de secours. Le commandant refuse de se rendre.

Le 6 novembre, un officier prussien est venu à Phalsbourg, en parlementaire, prévenir MM. de Villatte, d'Hoflize et Cerfbeer, officiers de la garde mobile, que leurs parents les attendaient à Lutzelbourg... Le procès de M. Cerfbeer a fait connaître ce qu'était un tel rendezvous.

Quelques jours avant la fin de novembre, la dyssenterie commença ses ravages ; le sel manqua complètement et la misère fut à son comble. Le bombardement était de toutes les heures, tantôt le matin, tantôt le soir, et ne durait pas longtemps. Le 30 novembre, le capitaine Cerfbeer, de la mobile, est condamné à mort par le conseil de guerre, pour désertion à l'ennemi.

Le capitaine d'infanterie prussienne Matthiessen se présente le 3 décembre, et fait au commandant des propositions plus avantageuses que les précédentes. Taillant fait partir pour Lutzelbourg le capitaine Geoffroy, chargé de dire au colonel d'Ann, chef des assiégeants, que la place s« défendra jusqu'à la dernière extrémité.

Avec le mois de décembre commence pour la garnison et les habitants l'existence la plus cruelle. Il n'y a plus de pain, et la seule nourriture consiste en un mélange de balayures de magasins et de blé à peine concassé. Il ne reste ni chevaux, ni chiens, ni chats. Le froid est excessif, les malades meurent en grand nombre, et les blessés succombent tous.

Le 7 décembre, la famine prit un caractère tellement alarmant que le conseil de défense dut se réunir pour délibérer sur le parti à prendre. Les hommes sont si affaibUs par le manque de nourriture que toute sortie est impossible. D'ailleurs les troupes assiégeantes augmentent de jour en jour.

Après une nouvelle réunion du conseil de défense, le commandant Taillant se voit forcé, le H décembre, de traiter avec l'ennemi. Le chef de bataillon Villatte, les capitaines Desmarres et de Geoffroy sont désignés parle conseil pour négocier les conditions de la capitulation.

Pour échapper à la captivité, quelques sous-offlciers veulent tenter de faire une trouée. Mais les forces sont épuisées ; il faut renoncer à ce projet désespéré.

Les habitants n'ont plus de vivres et le plus grand

nombre se soutient à peine pour la marche ; les enfant» et les femmes font pitié à voir.

Hâves, exténués, mourants de faim, les habitants de Phalsbourg viennent chaque matin, sans un mot de découragement, sans une plainte, attendre à la porte de la caserne la maigre distribution de pain que donnent les soldats non moins affamés. Ils reprennent le chemin de leurs maisons démolies, à travers la neige et la boue glacée. Ce morceau de pain noir serait, en d'autres temps, repoussé avec dégoût. Dans ce lugubre défilé de gens réduits à ce dernier degré de misère, toutes les classe» sont confondues : riches et pauvres, ouvriers et bourgeois, courbés, pâles, chancelants, sont là, calmes et résignés, avec la conscience de leur sacrifice et soutenus par un seul sentiment, le plus grand et le plus noble da tous, l'amour de la patrie I Mais ces cruelles épreuves ne peuvent se prolonger, plusieurs personnes étant mortes de faim Le cœur se serre,, les yeux se mouillent de larmes si l'on pénètre dans les ambulances ou à l'hôpital : là règne le silence de la mort.

Un ordre du jour paraît le 12 décembre ; le commandant de place adresse aux troupes un adieu déchirant ; il dit aux soldats qu'ils ont bien mérité de la patrie en défendant Phalsbourg pendant quatre mois. Les poudres sont répandues dans la neige, les canons encloués, toutes les munitions détruiteSi car le brave Taillant ne veut riea laisser à Tennemi.

MM. de Villatte, de Geoffroy et Desmarres, nos plénipotentiaires, se rendent au quartier-général prussien porteurs de cette lettre du commandant de place : « Au jnajor de Giese". — Monsieur le Msgor, le trop grand éloignement de Tarmée française et la famine qui torture les habitants, les blessés et les prisonniers de guerre, mais qui ne pourrait nous dompter si nous étiona seuls ici, ne nous permettent pas de continuer la lutte,.

parce qu'il est de notre devoir d'être humain avant tout.

« C'est aussi pour obéir aux lois de rhumanité que j'ai dû ne pas céder au vœu de mes compagnons d'armes, qui ont demandé à s'ensevelir avec leur chef sous les ruines de la forteresse qu'ils défendent si bien depuis quatre mois...

« Les portes de Phalsbourg sont ouvertes Vous

nous y trouverez désarmés, mais non vaincus. »

Le soir même un détachement prussien vient occuper la place. Bientôt arrivent de Lutzelbourg des fourgons chargés de provisions.

Le lendemain, 13 décembre, le major de Giese entre en ville avec une escorte de cavaliers. Voici le récit d'un sous-officier de la garnison : « Le major de Giese, en abordant notre brave commandant, remarque son air abattu et sa tristesse, et le spectacle de cet ennemi que ni le feu ni le fer n'ont pu vaincre, et que la faim seule oblige à capituler, l'émeut et fait couler ses larmes. Il s'avance vivement près de M. Taillant et lui serre la main en proie à une émotion qu'il ne cherche pas à dissimuler. Voilà un sentiment qui l'honore et qui a touché tous ceux qui sont présents. »

La garnison fut prisonnière de guerre, avec le droit d'emporter ses bagages.

Le départ des soldats donna lieu aux scènes les plus touchantes. En se séparant de la troupe, tous les officiers embrassaient leurs hommes ; on pleurait dans les rangs ; les habitants accouraient de toutes parts, apportant force provisions achetées à l'instant même, du tabac, des cigares et aussi de l'argent que refusaient les soldats.

En dehors des glacis, sombre, muet, se tenait le commandant Taillant. Des larmes glissaient sur ses joues pâles et les soldats allaient à lui comme à un père vénéré. Bientôt de chaudes acclamations saluèrent le commandant, et, lorsqu'il vit sa garnison s'éloigner, pour

dëfller devant les Allemands, il porta ses mains à son front et un sanglot s'échappa de sa poitrine.

Nos soldats s'éloignent entre deux haies de Prussiens. Au-dessus de la côte des Baraques, par un mouvement instinctif, tous s'arrêtent pour revoir encore une fois la ville de Phalsbourg couverte de neige. Sur les terrepleins, ils aperçoivent des taches sombres. Ce sont les tombes des camarades. Parmi les prisonniers plus d'un a dû se dire : Heureux ceux qui dorment là-bas leur dernier sommeil ; au moment suprême ils ont pu croire que la patrie leur survivrait !

« L'escorte des prisonniers s'est arrêtée en même temps. Elle semble partager les sentiments de nos soldats. Ce sont des Polonais de Posen qui nous accompagnent. Près de moi, un jeune Feldwebel pleure en nous regardant. Au moment où nous nous remettons en marche, il me prend la main et me dit tout bas et d'une voix entrecoupée : Je suis Polonais. Pauvre, pauvre France ! pauvre Pologne 1 »

Le conseil d'enquête sur les capitulations des places fortes, présidé par le maréchal Baraguay-d'Hilliers, a émis cet avis au sujet de la reddition de Phalsbourg : « Au Président de la République. — Considérant que, dans la défense de la place qui lui avait été confiée, le commandant Taillant a rempli tous les devoirs prescrits parle décret du 13 octobre 1863;

« Que, par sa fermeté, son énergie, il a su maintenir la discipline dans la garnison ;

« Que, par une bonne et judicieuse organisation, il a suppléé à l'insuffisance du personnel d'artillerie ;

« Est d'avis que le commandant Taillant et son conseil de défense méritent des éloges.

<c D'après ce qui précède, et conformément aux dispositions de l'article 257 du décret précité, j ai l'honneur de TOUS proposer : 1"" de conférer à M. le lieutonant-colooel

miCITS MirjTAIRBt 30

Taillant le grade de commandeur dans Tordre de la Légion d'honneur ;

« Et de décider que l'avis précité du conseil d'enquête sera mentioiyié dans les états de services de M. le lieutenant-colonel Taillant et des officiers qui composaient avec lui le conseil de défense de la place de Phalsbourg, savoir :

« MM. Darbour, chef de bataillon au 63* d'infanterie de ligne;

« Villatte, chef de bataillon commandant le 1" bataillon de la garde nationale mobile de la Meurthe ;

« Desmarres, capitaine de !'• classe du génie, commandant le génie de la place ;

«Thomas, capitaine au !•' d'artillerie, commandant l'artillerie de la place ;

« Dejean, capitaine au !•' d'artillerie ;

«De Geoffroy, capitaine adjudant-major au 63« régiment

de ligne.

« Le Ministre de la guerre^

« E. DE CiSSEY.

« Approuvé :

« A. Thibrs. »

Au moment du siège de Phalsbourg, le commandant Taillant était âgé de cinquante-quatre ans : d'une taille moyenne, la tête haute, le front chauve, la lèvre supérieure ombragée de courtes moustaches, le visage plein, les yeux un peu couverts par les paupières, mais vifs, le commandant avait une physionomie qui exprimait, en même temps, l'extrême bonté et la ferme volonté.

Pierre- André Taillant était né le 17 août 1816 au Pont- Saint-Esprit (Gard). Son père exerçait la profession de taillandier, d'où lui venait son nom. Pierre Taillant étudia dans une petite école, et si son instruction ne fut pfts

supérieure, son éducation ne laissa rien à désirer. Tous les nobles sentiments étaient développés en lui.

Le 31 août 1834, Taillant, âgé de dix-huit ans, entra au service, en qualité d'engagé volontaire, au 13' régiment de ligne. Il devint promptement sous-offlcier et fît partie de cet admirable corps de sergents et de sergents-majors, qui était Torgueil de notre vieille armée.

Le 28 mars 1841, Taillant fut nommé sous-lieutenant au 13* ; puis rentenant en 1847, enfin capitaine en 1852. Il fit en AfViqae les campagnes de 1834, 1835 et 183G comme sous-officier ; celles d'Italie de 1849 et de 1850, le siège de Sébastopol en 1855.

Ses grades dans la Légion d'honneur offrent une particularité remarquable : chevalier le 12 juillet 1849, étant lieutenant ; officier de la Légion d'honneur le 8 octobre 1857, étant capitaine ; commandeur le 5 mai 1872, étant lieutenant-colonel. Taillant était en outre décoré dos médailles de Crimée, d'Italie, du siège de Rome, où il fut mis à l'ordre de l'armée. Le roi d'Italie lui conféra la croix militaire de Sardaigne.

Taillant avait donc de magnifiques états de services lorsque le commandement de la place de Phalsbourg lui fut confié.

En 1854, il était passé, en qualité de capitaine, au 1*' régiment de grenadiers de la garde impériale. Il servit dans ce corps jusqu'à sa promotion au grade de chef de bataillon en 1861.

Sans le siège de Phalsbourg, le nom du lieutenantcolonel Taillant fût demeuré dans l'obscurité. Sa carrière semblait terminée. Parmi ses compagnons d'armes , il en est sans doute qui avaient son courage et son patriotisme, et dont on ne parlera jamais parce que les occasions leur ont manqué* Nous avons pour ces déshérités, ces inconnus, ces oubliés de singulières tendresses. Ils nous rappellent les braves officiers, capitaines et

lieutenants du premier Empire, dont le général Foy dessinait ainsi le portrait : « Nos officiers des régiments resplendissaient de pureté et de gloire. Vaillants comme Dunois et Lahire, sobres et durs à la fatigue parce qu'ils étaient flls du laboureur et de Tartisan, ils marchaient à pied à la tête des compagnies et couraient les premiers au combat et sur la brèche. Leur existence était tissue de privations, car Tadministration ne i)ouvait pas toujours fournir à leurs besoins, et ils eussent cru s'avilir en prenant part au pillage, tant ils avaient le cœur haut placé ! Etrangers aux jouissances d'amour-propre de Tofficiergénéral, exempts de Tivresse du soldat, ces martyrs du patriotisme vivaient de cette vie morale qui se consume dans la résignation du devoir. »

Deux hommes, Taillant, défenseur de Phalsbourg, et Teyssier, défenseur de Bitche, sortis des rangs de la troupe, ont honoré l'armée française aux yeux de l'ennemi. Il n'est pas nécessaire qu'un décret solennel déclare qu'ils ont bien mérité de la patrie. Un jour la France le proclamera.

Autour d'eux tous capitulaient, et ces anciens sergents refusaient de se rendre. Ils n'avaient cependant pas de glorieuses réputations à soutenir, des fortunes à conser- Ter, des ambitions à satisfaire. Us ne connaissaient qu'une chose, une chose sacrée : le devoir.

Vous tous, qui sentez vos yeux se mouiller de larmes en songeant aux capitulations de Sedan et de Metz, redressez vos fronts en donnant un souvenir aux héroïques défenseurs de Phalsbourg et de Bitdie.

Les sièges entrepris par les Allemands pMdant la guerre de 1870 ont été pour les habitants des villes fortes une épreuve bien cruelle. Lancer des. projectiles sur les

maisons et les monuments, faire éclater les obus au milieu des carrefours, incendier, détruire, ruiner habitations, églises, établissements publics et particuliers, c'est donner à la gn&rre moderne un caractère de barbarie bien contraire à nos mœurs et surtout à nos déclamations philanthropiques.

L'humanité voudrait que les populations civiles, commerçantes, industrielles, ne fussent jamais victimes de la guerre. Si nous pensons à préserver les habitants, le moyen sera de séparer les établissements militaires des centres populeux.

Strasbourg comptait environ 86.000 habitants un peu a^ant le siège. Aucun travail important de défense n'avait été , depuis plusieurs années , fait . à la place. Cependant, divers projets dormaient dans le carton du ministère. Le général Ducrot, lorsqu*il commandait la 6* division militaire, avait écrit la note suivante : « Pour investir la place de Strasbourg et tenter quelque chose de sérieux contre elle, il faut au moins 100.000 hommes. »

Mais Ducrot, en véritable homme de guerre, voulait fortement occuper les hauteurs d'Osbergen, de Mundolsheim, et la tête des principaux villages qui entourent la place. Ces dispositions rendaient l'investissement impossible.

Rien ne fut fait. L'ennemi trouva donc Strasbourg presque désarmé. Aussi un écrivain allemand (1) a-t-il dit que cette ville ne méritait pas le nom de place forte de première classe.

Cependant, la fortification de Strasbourg déjoue une attaque de vive force, et oj^pose même avec une faible défense des difficultés considérables à un siège en règle.

Si les remparts étaient insuffisants , l'armement de

(1) Rustow, Guerre det frontières du Rhin,

la place ne se trouvait pas plus satisfaisant : 240 à 250! bouches à feu de 14 calibres différents, depuis l'obusier de montagne jusqu'à la pièce de 24, composaient, avec quelques mortiers en petit nombre, le matériel de la défense.

Le personnel consistait en :

Troupes d'infanterie : 4 dépôts, réduits aux ouvriers des 18* et 96* de ligne, 10" et 16" bataillons de chasseurs.

Artillerie : une partie du 18" régiment (pontonniers), 2 faibles dépôts du 5" et du 20" régiment.

Génie : 8 soldats, 8 sous-officiers, 5 officiers.

Au moment de son départ pour Haguenau, le maréchal de Mac-Mahon laissa à Strasbourg le 87" de ligne.

Enfin, du 6 au 19 arrivèrent dans la ville : 1 détachement du 74% 1 du 78" et 1 bataillon du 21 •. A ces troupes il convient d'ajouter un certain nombre de soldats isolés, zouaves, turcos, etc., qui n'avaient pu rejoindre leura corps après la journée de Wœrth. 11 ne faut pas oublier 150 douaniers, 90 marins et quelques cavaliers débandés qui formèrent plus tard un régiment de marche.

En résumé, la défense pouvait compter 4.400 gardes mobiles, 3.600 gardes nationaux, et 20.660 hommes. Les mobiles et les gardes nationaux ne savaient même pa^ charger un chassepot.

Les subsistances ne laissaient rien à désirer, non plus que les munitions.

Le général de division Uhrich, né à Phalsbourg et sorti, de l'école de Saint-Cyr le 1"' octobre 1820, demanda le commandement de Strasbourg où il avait servi en qualité de général de brigade longtemps avant la guerre. Ce commandement lui fut accordé.

Agé de soixante-dix ans, mais d'une constitution robuste, Uhrich avait de beaux états de services et jouissait dans l'armée d'une excellente réputation. Il arriva à Strasbourg le 21 juillet et s'empressa de prévenu* le

ministre de la guerre qu'il allait faire raser les construc-t tions et les plantations comprises dans la zone de servitude militaire de la place. Le ministre répondit aussitôt « qu'il défendait de rien faire abattre, si ce n'était à la dernière extrémité et après une entente préalable avec les autorités civiles. »

Cette décision du général Dejean, alors ministrede la guerre, était d'autant plus regrettable que les arbres étaient tellement nombreux et si rapprochés que sur bien des points du rempart on ne pouvait découvrir à plus de cent mètres en avant.

A la fin de juillet 1870, la guerre était déjà déclarée depuis quinze jours, et l'on s'étonnait, non sans raison, qu'après les allures guerrières du gouvernement impérial les hostilités n'eussent pas commencé. On se demandait pourquoi nous perdions un temps précieux qui laissait à l'Allemagne le moyen de compléter ses rassemblements et de choisir son point d'attaque.

Il n'y avait à Strasbourg que 25 à 30.000 hommes réunis. Ils campaient sur les glacis, au polygone, sur tous les abords de la ville. Ces bivouacs offraient un aspect pittoresque, et les bons bourgeois se faisaient une fête de les visiter. Ils admiraient les zouaves et les turcos. Ceux-ci avec leurs habitudes graves et dignes surprenaient les joyeux en intimidant les craintifs ; ceux-là au contraire, bons compagnons, excitaient la gaîté par leur humeur gauloise.

Le soldat de la ligne était de la famille et les vétérans se bornaient à lui sourire, tandis que le turco représentait le désert et rappelait le lion.

Dans ses bivouacs, chacun faisait son plan de campagne, et pas un ne doutait de la victoire. L'Empereur, disaient les habiles, va entrer dans le pays de Bade, s'emparer de Kehl et des défilés de la forêt noire. Il agira sur le Wurtemberg et la Bavière pour les détacher de la

confédération du Nord. Pendant ce temps Tannée de Metz opérant sur le Palatinat contiendra les forces prussiennes et les rejettera en Westphalie.

Cette armée réunie à Strasboui^ était pleine d*entrain et d'enthousiasme ; on eût pu prendre pour du patriotisme une ardeur guerrière qui ne brillait qu'à la surface.

Cette ville frontière, remplie de soldats de toutes armes, ofirait un singulier coup d'œil. Chaque jour les officiers se réunissaient sur le Broglie, aux camps, aux portes et sur les glacis. Le maréchal de Mac-Mahon occupait le château, ancien palais du cardinal de Rohan, des cavaliers sillonnaient les places, des soldats isolés se croisaient dans les rues et ce n'était partout qu'uniformes et faisceaux d'armes. Tout à coup Strasbourg semble devenir silencieux ; l'armée partait pour la frontière. Ce fut dans la nuit du 31 juillet que commença la marche. Le 4 août, fort tard, le Maréchal apprit la défaite de Wissembourg, et partit le 5 dans la matinée par le chemin de fer.

A sept heures du soir, le 6 août, les Strasbourgeois connurent le désastre de Frœschwiller. Des blessés, des fuyards arrivaient par la voie ferrée, lems récits répandaient une véritable terreur dans la ville. On crut voir Tennemi aux portes. Après une nuit pleine d'agitation, la journée du 7 août commença triste et désolée. Le lendemain 8 on fut informé de la défaite de Forbach. Ce jour-là le préfet du Bas-Rhin, baron Pron, mit la ville en état de siège. Tous les pouvoirs passaient au général Uhrich, commandant la 6' division militaire, qui avait remplacé le général Ducrot appelé au commandement d'une division dans l'armée de Mac-Mahon. Le nouveau commandant rendit aussitôt aux autorités civiles leurs attributions.

Pourquoi substituer à la loi ce qui n'est à tout prendre

qa*une gracieuseté? L*autorité n*accepte-t-elle pas le poids de la responsabilité ? Si le général se sent trop faible, son devoir est de se retirer. Mais dans une place assiégée la grande préoccupation est la défense, tout doit être subordonné à ce grand devoir. Or, la loi, pour faciliter ce devoir, a mis aux mains de l'autorité militaire des attributions qui ne lui appartiennent pas en temps ordinaire. L'autorité militaire, ferme comme la discipline, bienveillante sans faiblesse, n'est pas livrée aux discussions, elle ne sacrifie pas les intérêts généraux aux intérêts privés, elle apporte dans les affaires civiles et de police la simplicité du service en campagne. Les conseils de guerre jugent mieux que les tribunaux civils les crimes et délits commis par les citoyens sur le terrain brûlant de l'état de siège.

Que Tautorité militaire consulte le préfet et le maire, qu'elle s'inspire de leurs avis, rien de mieux ; mais rendre aux autorités civiles des attributions dont la loi les a privées est un acte plein de périls. Le général s'amoindrit, il affaiblit le pouvoir à tous les degrés, et enlève à la défense l'énergie de Tépée.

Alors, dans la place assiégée, on voit jdes réunions politiques, on assiste aux dicussions du journalisme, on supporte la présence de petits tribuns, on sème la désunion, en un mot on seconde l'ennemi.

Le général Uhrich fut influencé sans doute par la valeur réelle du baron Pron , préfet du département ; d'ailleurs, il est peu d'hommes semblables à Radetzki qui, plus qu'octogénaire, conservait en Italie toute la vigueur de la jeunesse.

Dans l'antiquité le général passait du conmiandement des armées aux magistratures suprêmes. A l'occasion il était législateur, diplomate, orateur, gouverneur de province. Notre civilisation moderne a parqué les hommes comme le fermier parque les troupeaux. Il en est résulté

que nous sommes des spécialistes dont le domaine est extrêmement borné ; nous tremblons à la seule pensée de poser le pied sur le terrain d'autrui. Les officiers généraux surtout sont craintifs, si une mission civile leur est confiée . Nos administrateurs , nos diplomates et même nos ministres n'ont cependant pas Texpérience et le maniement des hommes, que possède tout officier général. La politique et le barreau, qui conduisent au pouvoir du jour au lendemain, n'offrent pas autant de garanties que le commandement militaire supérieur ; mais il suffit, en France, d'être quelqtte chose, pour ne pouvoir être autre chose.

Nous oublions que Sully, homme de guerre, fut un grand ministre ; Richelieu et Mazarin, hommes d'Eglise, furent aussi des hommes d'Etat incomparables.

Le général Uhrich était atteint du mal de notre temps, il se sentait peu rassuré en présence des attributions que Tétat de siège lui ordonnait de prendre. Lui qui n'aurait pas tremblé devant les bataillons ennemis redoutait jusqu'à la pensée des remontrances d'un préfet ou des menaces d'un conseil municipal. Hélas ! ceux qui accusent sans cesse les traîneurs de sabre d'envahissements, connaissent bien peu l'armée. La discipline militaire élève les cœurs, purifie les âmes, mais ne trempe pas toujours les caractères.

Nos villes assiégées n'ont mis en relief que deux ou trois personnahtés ; très rarement, il nous a été donné de voir le défenseur d'une place de guerre prendre sur les habitants cette grande et belle autorité, qui vient d'un cœur chaud, d'une intelligence élevée, et d'un patriotisme sans, limite.

Il suffit d'avoir au flanc une épée de général pour être brave devant l'ennemi ; mais, dans les discordes civiles, en présence de la responsabilité, le brave disparaît et l'homme reste, avec ses faiblesses et ses puérilités.

Le 7 août, les Prussiens occupèrent la ville de Hague- Tiau, et une foule de soldats de toutes armes, fuyards de Frœschwiller, arrivèrent à Strasbourg. Ils firent partie de la garnison avec quatre bataillons de gardes mobiles et le 87' de ligne, commandé par le colonel Blot. 116 marins destinés, dans le principe, à opérer sur le Rhin arrivèrent sous les ordres du contre-amiral Excelmans, du capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars et des lieutenants de vaisseau Chopart, Humann et Bauer. Les douaniers formèrent ^in corps excessivement solide ayant à sa tête le directeur des douanes, M. Marcotte.

La population des environs de Strasbourg se réfugia dans la ville avec ses bestiaux. Le siège allait commen- <îer. Les chefs étaient :

Le général de division Uhrich, du cadre de réserve, <5ommandant supérieur ;

Le général de brigade Moreno ;

Le contre-amiral Excelmans ;

Le général de brigade Barrai, commandant l'artillerie ;

Le colonel Ducasse, commandant la place ;

Le colonel Sabattier, commandant le génie ;

Le colonel Belu, directeur de Tartillerie ;

Le colonel Fiévet, commandant le régiment d'artilleriepontonniers, dont il ne restait que le dépôt ;

Le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars ;

Le colonel Petitpied, du 20* d'artillerie ;

Le colonel Blot, commandant le 87' ;

Les intendants militaires de La Valette, Brizac et Millou.

Le 8 août, le baron Pron envoya une dépêche à Tlmpératrice régente. Cette dépêche, que nous avons sous

les yeux, exposait les périls de la situation et se terminait par un conseil tout militaire. Le préfet pensait qu'il était urgent de faire une diversion en Alsace sur les derrières de Tennemi.

Pourquoi une démarche de telle importance est-elle faite par le préfet et non par le général Uhrich ?

L'Impératrice répondit : « Je vous remercie de votre dépêche, je Tai communiquée au conseil des ministres ; mais je crains qu'il n'y ait rien à faire. »

La guerre était déclarée depuis une vingtaine de jours, et déjà il n'y avait rien à faire! Non seulement, cette place de première ligne, celte ville de Strasbourg, l'un des plus beaux souvenirs que Louis XIV ait laissés à Ja France, semblait abandonnée ; mais , sous nos canons, l'insulte venait jusqu'à ses portes. Pendant que le baron Pron écrivait à la Régente, un faible parti de cavalerie badoise, commandé par le jeune et sémillant major Wilhem N..., de Rastadt, s'arrêtait à la porte de Pierre, et le msgor sommait la place de se rendre. D'après les usages de la guerre, chez les nations européennes, toute sommation doit être adressée par un parlementaire muni de pouvoirs déterminés.

Le major Wilhem N... n'était pas un parlementaire, mais un fanfaron fort connu à Strasbourg, danseur intrépide au bal de la préfecture pendant l'hiver précédent. Le commandant de la place daigna sortir de la ville pour écouter le major Wilhem. Econduit le premier jour, ce jovial personnage revint souvent aux avant-postes remettre sa carte de visite pour son cousin M. Lambert, conseiller général du département.

Les plaisanteries de cette nature sont, à la guerre, de véritables insultes, et le devoir du général Uhrich était de faire feu sur le major, qui n'était ni parlementaire, ni porteur de la croix rouge de Genève. Espion ou plaisantin, le major Wilhem ne méritait qu'une balle de fusil.

La place eût^elle dû capituler le lendemain, l'incendie eût-il dévoré les maisons, il fallait faire respecter Strasbourg. Plus on est malheureux, plus il est nécessaire de se montrer digne et fler. Le général commandant supérieur devait être audacieux, en renvoyant à l'ennemi le corps percé de balles d'un officier de l'armée ennemie qui se permettait de porter ses cartes de visite à nos avant-postes.

Le 10 août, la proclamation suivante fut affichée sur les murs :

« Aux habitants de Strasbourg, « Des bruits inquiétants, des paniques ont été répandues ces jours derniers, involontairement ou à dessein, dans notre brave cité. Quelques individus ont osé manifester la pensée que la place se rendrait sans coup férir. I^ous protestons énergiquement au nom de la population courageuse et française contre les défaillances lâches et criminelles.

« Les remparts sont armés de 400 canons, la garnison est composée de 11.000 hommes, sans compter la garde nationale sédentaire. Si Strasbourg est attaqué, Strasbourg se défendra tant quHl reste^^a un soldat^ un biscuit^ une cartouche. Les bons peuvent se rassurer; quant aux autres, ils n'ont qu'à s'éloigner.

€c Le général commandant swpérieurj

« Uhrich.

« Le préfet du Bas-Rhin^ « Baron Pron. »

De son côté, le maire invitait les habitants à s'approvi* sionner de vivres.

Le général Uhrich continuait à s'effacer. Le dernier train partit le 12 dans la direction de Colmar, emportant 12 millions de la Banque.

Le 13 août seulement, le premier coup de canon se fit

entendre, il partait de nos remparts pour disperser des tirailleurs ennemis. Après le coup de canon il se fit un silence de plusieurs jours. Pendant ce temps, Tennemi prenait ses dispositions d'attaque, tandis que de notre côté rien ne se faisait, les ouvrages extérieurs étaient abandonnés.

Non loin de Strasbourg se trouvait la maison de canh pagne de M. le baron de Bussière, transformée en ambulance et protégée par le drapeau de la société internationale de secours aux blessés. M. de Bussière, au mépris du droit des gens et des droits de la guerre, se vit emprisonné dans la citadelle de Rastadt. Le baron de Bussière, membre de la chambre des députés, fut enleyé sans avoir la permission d'emporter du linge et des vêtements. A sa sortie de prison, les Allemands lui présentèrent une note formidable pour prix d'une méchante couchette. Le gendre de M. de Bussière, le comte Pourtalès, commandait un bataillon de gardes mobiles, de la garnison de Strasbourg.

La cavalerie badoise qui parcourait les environs de la place se composait de jeunes gens qui avaient» exercé diverses professions dans la ville. Tous connaissaient Strasbourg et comptaient dans la population m grand nombre de parents ou d'amis. Le général Uhrich^ avant l'investissement de la place, avait bien donné Tordre aux Allemands de sortir de la ville^mais cet ordrej était considéré comme non avenu. La trahison agissait presque publiquement. Un brasseur nommé Schott, d'origine allemande, réfugié en France pour banqueroute, sa vit accusé d'avoir reçu chez lui des officiers ennemis déguisés en garçons brasseurs. Il fut emprisonné et une instruction commencée. L'aflFaire, au lieu d'être conduite vigoureusement, traîna en longueur, et après quinze jours de prison Schott recouvra sa liberté. L'état de siège ne semblait être qu'une vaine formalité.

Dans la soirée du 15 août, une trentaine (Vobus furen** lancés sur la ville. Ce bombardement continua le lendemaip.

Comprenant que son inaction indisposait les troupes et la population, le général Uhrich ordonna une sortie. Elle ne fut pas dirigée sur les lignes des assiégeants, mais au sud. Le. colonel Fiévet commandait cette opération : sa colonne appuyée de trois pièces de canons rencontra l'ennemi fortement établi dans les bois de NeuhoflF. Nos soldats, encore sous Timpression de la défaite de Frœschwiller, se débandèrent en abandonnant les trois canons. Le colonel Fiévet fut blessé et ne survécut que quinze jours. Pour éviter Tefifet moral de cet échec, l'autorité fit sortir secrètement trois canons par une porte, et ils rentrèrent par celle d'Austerlitz; ils étaient censés ramenés par les paysans de Neuhoff. Cette ruse puérile ne trompa personne. Nos trois canons étaient au pouvoir des Prussiens.

Les incendies commencèrent à se déclarer dans la nuit du 18 au 19 août et la population en fut d'autant plus effrayée que des femmes et des enfants devinrent les premières victimesr Un obus tomba le 19 sur une école de petites filles : deux furent tuées par les éclats et six moururent les jours suivants.

Le fort de Kehl ouvrit son feu, et Strasbourg y répondit. Le général de Werder, commandant l'armée assiégeante, adressa des plaintes au général Uhrich, au sujet de l'ordre qu'il avait donné de tirer sur Kehl. On répondit au général de Werder que le commandant de Kehl avait le premier manqué aux lois de la guerre. Il est d'usage et conforme aux lois qu'un général assiégeant une place doit dénoncer le bombardement avant de le commencer.

Le général de Werder, pas plus que le général Uhrich, ne s'était conformé à ce droit de la guerre. On s'en souvint un jour, et M. de Werder fit cesser le feu, en

avertissant qu'il dénoncerait le bombardement avant de le reprendre.

Ce ne fat que le 22 août qu'un arrêté signé du préfet, du maire et du général prévint la population que le bombardement allait être repris. La veille, le général Uhrich avait demandé au général de Werder Tautorisation de faire sortir de Strasbourg les femmes, les vieillards et les enfants. Le général ennemi répondit : <c Dans une ville de 85.000 âmes les femmes et les enfants sont une cause de faiblesse qu'il faut laissera ses adversaires. »

Deux journaux se publiaient à Strasbourg : V Impartial du Rhin et le Courrier du Bas-Rhin^ La liberté de la presse est un péril dans une place assiégée, et ne saurait même être tolérée dans un pays en état de siège.

Le 24 août, commença le vrai bombardement méthodique, qui ne devait plus cesser jusqu'au 27 septembre. Pendant trente-quatre jours consécutifs les projectiles ennemis incendièrent les maisons et les monuments. II y eut des pertes irréparables, et la bibliothèque mérite le? regrets du monde littéraire. 85.000 volumes ont été brûlés au séminaire protestant. Xes projectiles ennemisr incendièrent le musée de peinture et de sculpture.

La bibliothèque de Strasbourg, fondée en 1765 par le savant Schœpflin, renfermait 200.000 volumes, 7.000 ma^ nuscrits, un musée d'antiquités gallo-romaines, un riche médaillier, enfin, des vitraux les plus beaux du monde; rien ne put être sauvé.

Le temple protestant connu sous le nom de Temple Neuf fut également détruit. Bâti de 1254 à 1280, cet édifice religieux fut d'abord consacré au culte catholique.

Le musée de peinture et de sculpture renfermait de belles toiles du Corrège, du Tintoret, du Guide, d'Alexandre Véronèse, de Jordaens et de Philippe de Chamr {Mûgne. Il y avait dans )^ *^«isée un chef-d'œuvre de Van

Ostade, la dispute dans un cabaret. Les visiteurs admiraient du Claude Lorrain, du Lebrun, du Oudry; les peintres strasbourgeois, tels que Guérin, Haffner, Brion Jundt, Schuler, avaient enrichi le musée de leurs principales œuvres. Deux belles statues d'Olmacht et deux de Gros furent détruites par le feu.

Le 25 août, au milieu de ces ruines fumantes, Monseigneur révêque sortit pour renouveler la demande du général Uhrich de laisser sortir les femmes et les enfants. Le général de Werder refusa. En rentrant dans la ville, le vénérable prélat disait : « Je ne suis pas saint Léon, mais j'ai trouvé pis qu'Attila. »

Monseigneur aurait pu rappeler que, pendant la guerre de la succession d'Espagne, les Anglais commandés par lord Peterboroug assiégeaient Barcelone. Un incendie éclata dans la ville. Le général anglais offrit ses secours pour l'éteindre. Il envoya deux régiments qui, après avoir vaincu l'incendie, revinrent prendre leurs postes dans les lignes sans même accepter les rafraîchissements distribués aux habitants de Barcelone.

La demande adressée par l'évêque attira sans doute sur lui l'attention du général de Werder, car, dans la soirée du même jour, des projectiles incendiaires furent dirigés sur la cathédrale. Le feu ne tarda pas à se déclarer. Un témoin parle ainsi : « Aucune parole ne peut peindre le spectacle de l'embrasement de la cathédrale. Sur toute la longueur de cet immense vaisseau la toiture était en feu. Les tours et la grande flèche, éclairées ou voilées par des nuages de fumée, prenaient des proportions et des formes fantastiques. Un moment, le brasier s'éleva jusqu'au faîte de la flèche. Les flammes gagnèrent les cuivres de la toiture et prirent des teintes bleues et vertes qui éclairaient la ville des lueurs d'un immense feu de Bengale. Aucun secours n'était possible , les pompes n'atteignaient pas à cette

hanteur et des torrents de plomb fondu découlaient des gargouilles (1). »

La destruction de la cathédrale s'arrêta miraculeusement.

Le 27 août, le général Moreno fut blessé à la citadelle.

On exagère singulièrement Tefifet destructif de l'artillerie moderne. Les Allemands ont lancé sur Strasbourg 193.000 projectiles, qui n'ont tué que 2.500 personnes. Cela fait pour un seul mort 77 projectiles. Le maréchal de Saxe disait : « Il faut pour tuer un homme son poids de plomb » ; cela est encore vrai. A 40 francs par coup de canon ou d'obus, les 193.000 projectiles représentent une dépense de 8 millions et une masse de fer de 3 millions 46 kilogrammes.

Les officiers badois faisant partie de l'armée assiégeante se fournissaient d'uniformes dans la ville de Strasbourg. Un tailleur fut arrêté à la porte de Pierre, apportant pantalons et t::niques à ses clients les ennemis.

Le bombardement et par conséquent les incendies continuèrent jusqu'au 30aout; le feu de l'assiégeant était dirigé principalement sur la cathédrale et sur la préfecture.

Malgré le refus du général de Werder de laisser sortir les femmes et les enfants, une issue était restée ouverte par la porte d'AusterUtz sur le NeuhoflF. Beaucoup en profitèrent pour s'évader. Plusieurs conseillers municipaux; n'eurent pas honte de prendre la fuite.

Le 30 août un rassemblement de 300 à 400 personnes voulut sommer le général Uhrich de donner des renseignements sur les .'approvisionnements et les moyens de défense de la place. Quelques cris de vive la République ! se firent entendre, cri séditieux, pendant quelques jours encore. Le lendemain 31 août les attroupements furent interdits. C'est au premier jour du siège que cette mesure aurait dû être prise.

(1) Xj6 comte (!• Malartic, Le siégé de Strasbourg,

Il faut cependant rendre au général Uhrich la justice méritée. Il parvint, avec les éléments divers qui composaient la garnison, à former une véritable petite armée brave et disciplinée. Nos soldats tinrent solidement dans les quatre sorties du 2 septembre.

Les vivres devenaient rares et les légumes manquaient entièrement ainsi que le lait. Le 25 août la viande de boucherie se vendait 3 francs le kilog. et le 2 septembre 7 francs. Le pain resta toujours abondant.

Les dames de Strasbourg eurent bien la pensée de créer des ambulances qu'elles auraient servies, mais il fut difficile pour ne pas dire impossible de mettre d'accord les catholiques et les protestants.

Les Allemands sont gens pratiques et il est des sentiments dont ils tiennent peu compte. Ainsi les paysans des environs et les hommes réfugiés au Neuhoff étaient forcés, quoique Français, de travailler aux tranchées, de servir d'éclaireurs, et de couvrir les tirailleurs. Chacun interprète à sa façon le code de la guerre, qui malgré les théories philanthropiques n'est en réalité que la loi du plus fort.

Le 4 septembre, le général de Werder fait au général Uhrich une communication relative à des événements graves qui se seraient passés en France. Le général Uhrich demande une suspension d'hostilités pour envoyer des offiders vérifier l'état des choses, après quoi on pourrait traiter de la reddition. De Werder refuse, à moins qu'il ne soit d'abord établi que la garnison sera prisonnière de guerre. Uhrich ne peut accepter cette proposition tout à fait contraire aux règlements militaires.

Le général Uhrich aurait dû répondre tout d'abord, qu'un commandant de place assiégée ne correspond avec l'ennemi qu*à coups de canon.

Le 5 septembre, deux élèves de Fécole de santé militaire dont l'un était le fils de M. Combier, chef d'escadron

d'artillerie, pansaient un blessé dans Tintérieur même de l'ambulance de la porte de Saveme ; un obus tomba sur trambulance et les éclata tuèrent les deux chirurgiens /sans atteindre le blessé.

Lorsqu'une bombe frappait le pavé, les éclats étaient ^projetés jusqu'à 400 mètres. La lanterne qui supporte la croix au-dessus de la cathédrale était un but constant. Cette lanterne fut atteinte à 147 mètres de hauteur.

Le général Uhrich, en ne conservant pas tous les pouvoirs, fit naître de sérieuses difficultés. La commission municipale se montra animée d'un esprit d'empiétement de contrôle et de méfiance, qui affaiblissait l'autorité et gênait la défense, le tout au nom de la liberté des citoyens. Cette commission municipale prétendit avoir le droit d'interpeller le général sur les questions militaires.

D'une extrême bonté, d'une bravoure indiscutable, le général Uhrich semble avoir manqué de ce qui porte le nom de courage civil. Son unique devoir était de sauver la place de Strasbourg, et pour remplir ce devoir il suffisait d'imposer silence par des mesures vigoureuses. Un seul exemple d'énergie aurait fait trembler ces quelques hommes qui, sans le vouloir et sans le savoir, servaient le général de Werder.

Le 7 septembre, le frère du maréchal Pélissier, vieillard de soixante-douze ans, fut tué dans sa chambre par un éclat d'obus. On apprit le même jour, par un journal allemand, la capitulation de Sedan et la captivité de l'Empereur.

Un grand événement se produisit le 10 septembre. Le maire de Strasbourg reçut la lettre du président de la <5onfédération helvétique lui annonçant l'arrivée de trois délégués des cantons :

MM. le docteur Rohmner, président de la commune de Zurich ;

Le colonel de Bieren, président de la commune de Berne ;

Le conseiller d'Etat, docteur Bischoff de Bâle ;

Chargés de négocier la sortie des femmes et des enfants, et de leur procurer un asile en Suisse.

La barbarie de la Prusse envers les Strasbourgeois commençait à émouvoir Topinion publique en Europe. Le H septembre, le maire, à la tête de la commission municipale, se porta au-devant des Suisses jusqu'à la porte de la ville. Sans faire cesser le feu, le général de Werder autorisa Tentrevue.

On apprit, à Strasbourg, par les délégués des cantons, la Révolution accompUe à Paris le 4 septembre. En même temps, M. Bénard, ingénieur en chef des ponts et chaussées, et M. Peloux, sous-préfet de Schlestadt, faisaient parvenir des journaux contenant une proclamation de M. Gambetta, relative à la formation du gouvernement de la Défense nationale présidée par le général Trochu, et la nomination de M. Valentin à la préfecture du Bas-Rhin (Strasbourg). Ces journaux renfermaient aussi le décret par lequel le corps législatif avait déclaré que Strasbourg, ses autorités et ses habitants avaient bien mérité de la patrie.

Ce fut le baron Pron, préfet destitué, et non le général Uhrich, qui porta ces nouvelles à la connaissance du public par une proclamation.

L'article d'un journal eût suffi, car il n'y avait rien d'officiel. En de telles circonstances, le ministre compétent peut seul donner des ordres ou des instructions. Or, rien de semblable ne s'était produit. Strasbourg était toujours la ville assiégée, et le chef militaire, auquel la défense était confiée, ne devait pas même arrêter sa pensée d'une minute sur les événements extérieurs. Le général Uhrich

défendait Strasbourg pour la patrie française et non pour l'Empire ou pour la République. Il ne devait avoir nul souci du nom d'un préfet, et M. Valentin comme Thonorable baron Pron n'étaient que de simples citoyens, sans autorité, dans une place en état de siège.

Le général Uhrich avait, par une proclamation, adhéré à la République. M. Humann, maire de la ville, donnait sa démission.

Le général de Werder ayant envoyé 600 sauf-conduits, le départ des émigrants pour la Suisse commença le 15 septembre.

« M. Pron avait annoncé l'intention de garder ses fonctions jusqu'à la fin du siège. Cela ne faisait pas Taffaire de la commission municipale. Elle insista auprès du général Uhrich, pour qu'usant des pouvoirs que lui conférait l'état de siège, il destituât le préfet baron Pron. Le général céda à cette pression (1). »

Ainsi, le 16 septembre, le baron Pron fut destitué par le général Uhrich, ou pour mieux dire par la commission municipale , qui nomma préfet M. Bœrschel, quoique M. Gambetta eût choisi M. Valentin.

L'ennemi étabUt la batterie de brèche le 18 septembre. Alors une pétition circula dans la ville pour demander la reddition, et la commission municipale ne fit rien pour arrêter cette pétition.

La commission, s'étant attribué tous les pouvoirs, destitua le commissaire central et les agents sur lesquels pouvaient compter les honnêtes gens. Ce même jour, 18 septembre, le général Uhrich, au lieu de dissoudre la commission municipale, se rendit dans son sein. Ce qui se dit dans cette séance est resté secret. Cependant, un journaliste bien placé pour recueillir les confidences a (publié ceci (2) :

(1) Le comte de Malartjc.

(2) M. Flschbfteh, Cmurrier du Boê^Skên.

« Il n'est si grand secret qui ne soit dévoilé quelque peu, et l'on pouvait affirmer avec une certaine assurance, sans avoir assisté aux délibérations de la commission, que la question de la reddition y avait été débattue et que les déclarations du général avaient été telles qu'on avait pris la résolution de ne plus prolonger longtemps la résistance. »

Cette commission municipale usurpait les pouvoirs du conseil de défense, et le général comparaissait devant ces quarante-cinq citoyens !

Dans la nuit du 19 au 20 septembre, M. Valentin, nommé préfet du Bas-Rhin par le gouvernement de la Défense nationale, put franchir les lignes ennemies, et traverser à la nage le bras de TAar, canal de dérivation de rill. Le préfet fut conduit, sur sa demande, auprès du général Uhrich. M. Valentin n'avait d'autre titre qu'un numéro du Journal officiel^ annonçant sa nomination.

M. Valentin était inconnu à Strasbourg. Ni le général Uhrich, ni le baron Pron ne l'avaient vu. On ne savait s'il entrait dans la ville en franchissant un cours d'eau comme il le disait, ou bien sous le déguisement d'un cocher conduisant l'une des voitures des émigrants. Cette dernière version qui est celle des Allemands était généralement adoptée.Quoi qu'il en soit, voilà un inconnu qui présente un journal pour prouver sa qualité de préfet ; pourquoi ne pas supposer quelque habile espionnage ? D'ailleurs, pourquoi un préfet dans une place assiégée?

Le général Uhrich fait reconnadtre le nouveau préfet du Bas-Rhin ; mais pendant ce temps, M. Engelhard , qui avait fui de Strasbourg, exerçait à Schlestadt les fonctions de préfet du Bas-Rhin, tandis que le département était au pouvoir de l'ennemi.

M. Valentin avait été envoyé à Strasbourg dans un intérêt politique. Cet intérêt pouvait et devait nuire à la défense.

Le 23 septembre, le commandant Ducrot, frère du général, et officier du génie eiîtrêmement distingué, lut tué sur les remparts de la citadelle. Le nombre des morts par le feu de l'ennemi arrive à 40 par jour. Le prix des vivres augmente. La viande de bœuf manque totalement, la viande de vache est à 12 francs le kilo, les œufs à 25 centimes pièce, le lait 1 franc le litre, un poulet 8 francs, un lapin 8 francs.

Le 27 septembre la brèche était commencée et Fassaut devait être prévu lorsqu'un drapeau blanc parut au sommet de la cathédrale.

Le général Uhrich, peu jaloux ordinairement de son autorité, n'avait fait pari de son projet ni à M. Valentin, ni au payeur qui avait à solder 4 à 5 millions aux fonctionnaires, rentiers et pensionnaires de l'Etat. Il était d'autant plus important de faire les paiements que l'ennemi s'emparerait des caisses en prenant possession de la ville»

En voyant le drapeau blanc une émeute d'environ 300 individus vint protester contre la capitulation. Des menaces furent adressés aux autorités. M. Valentin dut se présenter et prononcer une harangue.

Lorsqu'il fit arborer le drapeau blanc, le général Uhrich avait consulté son conseil de défense qui comptait parmi ses membres les principaux officiers supérieurs de la place. Le 27, dans la matinée, deux cents pièces avaient ouvert le feu avec une violence inouïe. A deux heures de l'après-midi, le colonel Sabattier, directeur des fortifications, et le lieutenant-colonel Maritz, chef du génie, vinrent prévenir le général Uhrich que la brèche du bastion 11 était praticable, que l'assaut pouvait être donné le lendemain matin ou le soir même.

Le conseil de défense fut aussitôt réuni. A l'unanimité ce conseil décida que la résistance était arrivée à son terme et qu'il y avait lieu d'entrer immédiatement en négociations avec l'assiégeant.

Le général Uhrich entre aussitôt en pourparlers avec le général Werder.

Depuis le 8 août jusqu'au 29 septembre Strasbourg avait résisté cinquante jours. Le bombardement détruisait les édifices publics : la préfecture, le théâtre, le palais de justice, la bibliothèque, le musée de peinture, le Temple-Neuf, le gymnase protestant, trois églises, la gare du chemin de fer, Tarsenal, les casernes, la citadelle et deux écoles ; la cathédrale, Thôtel-de-ville, l'hôtel de la division militaire, l'évêché, le lycée, le grand et le petit séminaire, plusieurs églises ne présentaient que des ruines ; 420 maisons particulières étaient totalement renversées, un nombre plus considérable menaçaient de s'écrouler.

Les pertes des habitants se montaient à 40 millions d'après l'estimation d'une conunission spéciale ; la population avait perdu 1.500 individus dont moitié de femmes et d'enfants.

L'armée assiégeante était de 65.000 hommes et avait mis en batterie 240 pièces de canon dont les projectiles lancés atteignent le chiffre de 193.722.

La capitulation fut signée dans la nuit du 27 au 28 septembre. Dès le matin du 28 les troupes allemandes entrèrent dans Strasbourg, et les soldats français défilèrent devant elles. Parmi eux un grand nombre au comble de la colère brisait ses armes. La population consternée bordait les rues, et la populace pillait les magasins milistaires.

Sans doute égaré par la douleur, le général Uhrich signait le revers et se séparait de ses compagnons d'armes, malgré les lois militaires. U se rendit auprès de M. Gambetta qui le nomma grand'croix de la Légion d'honneur.

La commission d'enquête présidée par le maréchal Baraguay-d'HiUiers a exprimé un blâme sévère sur ce que

les drapeaux n'avaient pas été détruits, et sur l'état de la brèche. Enfin ce conseil d'enquête a fait entendre un jugement rigoureux contre la population civile de Strasbourg.

Les dix premiers jours du siège le général Uhrich n'a pas fait tirer un seul coup de canon. On pourrait lui reprocher quelques fautes au point de vue de l'artilleur ou de l'ingénieur, mais son caractère n'en reste pas moins pur. Sa garnison était insuffisante, son matériel inférieur, et la population qui l'entourait se composait en grande partie d'Allemands. L'espérance d'un secours extérieur était perdue depuis longtemps, et le bombardement eflfrayait les plus intrépides.

Dans l'attitude du général Uhrich nous regrettons sa facilité à se soumettre à l'élément civil; avec une ferme volonté, il eût évité une confusion d'attributions qui porta le trouble dans les esprits. Mais nous ne saurions trop le répéter, l'éducation militaire ne prépare nullement l'officier de haut grade au maniement des affaires et à l'exercice de l'autorité hors de la caserne ou du camp.

Peut-être aussi, dans ses relations avec le général commandant les assiégeants, le général Uhrich n'apporta-t-il pas toujours la réserve, le tact, la fierté désirables. Le mieux est d'éviter toute relation avec l'ennemi.

Du 8 août au 27 septembre, la France entière, Paris surtout, avaient les yeux tournés vers Strasbourg. On ne parlait que de l'héroïsme de la défense. Il semblait à beaucoup que Strasbourg nous consolerait de Sedan et de Metz. Ces illusions nous plaisaient. Nous allions, à Paris, porter des couronnes à la statue de Strasbourg, et nous donnions à une avenue le nom du général Uhrich.

Cet enthousiasme s'est promptement évanoui. Noos n'apercevons plus Strasbourg que voilé par les drapeaux prussiens et notre surprise est grande, en voyant la

cité toujours belle, toujours riche, et ne se plaignant pas trop ouvertement de son sort.

Quant au général tjhrich si souvent acclamé, l'oubli entoure sa retraite. Sa vie militaire est pour lui un souvenir consolateur, et sans nul doute il ne regrette rien de son passé, excepté d'avoir abandonné ses soldats à rheure de la captivité.

Raconter tous les sièges serait une œuvre facile, mais sans intérêt pour le lecteur. Ce sont toujours les mêmes événements : rapproche de l'ennemi, les terreurs de la population, l'attitude bonne ou mauvaise du commandant, les obus éclatant dans la ville, puis une capitulation trop prompte, mais quelquefois honorable.

Le récit de ces sièges par un historien quelconque no vaudra jamais les jugements portés par le conseil d'enquête nommé en vertu de l'article 264 du décret du 13 octobre 1863. Chaque jugement a été précédé d'un rapport minutieux établi sur les pièces officielles.

Nous allons donc, ces rapports sous les yeux, examiner les diverses capitulations. Les sièges de Strasbourg, Phalsbourg, Bitche et la Petite-Pierre suffiront pour donner l'idée d'une ville assiégée ou investie.

Les rapports du conseil d'enquête sur les capitulations des places fortes sont froids et se renferment dans les faits. Nous leur laisserons ce caractère.

Capitulation de Lichtemherg .

Le 14 octobre 1871, le conseil examina la capitulation de Lichtemherg. Par sa situation sur un rocher, l'ennemi n'aurait jamais pu y faire brèche. Le commandant du fort, M. Archer, sous-lieutenant au 96* régiment d'in-

fanterîe, a fait tout ce qu'il était possible de faire dans la défense de la place ; avant la reddition du fort il a détruit l'artillerie, les munitions de guerre, enfin tout ce dont l'ennemi aurait pu profiter,... il a incendié les bâtiments de la place. Faute d'officiers de santé et d'abris il n'a pu soigner et garantir du feu de l'ennemi les défenseurs. Les parapets une fois démolis, la résistance devenait impossible.

Le sous-lieutenant Archer a fait ce que le devoir exigeait.

Capitulation de Marsal.

M. le capitaine Leroy, de l'état-major des places, commandant. La garnison était insuffisante ; il n'y avait pas un seul artilleur dans la place ; le gouvernement n'avait fourni aucun moyen pour la défense ; toutefois le commandant de ladite place s'est rendu avant qu'il ait été fait brèche au rempart ou que l'assaut eût été donné ; il n'a ,pas mis hors de service ses nombreuses bouches à feu, ni détruit ses munitions de guerre et de bouche, qui, après la capitulation, ont servi à l'ennemi pour faire le siège à plusieurs places françaises ; le conseil est d'avis à l'unanimité que M. le capitaine Leroy a fait preuve d'une grande faiblesse, d'incapacité, et mérite le blâme.

Capitulation de Vitry-le-Français.

M. Terquem, chef d'escadron d'artillerie, commandant supérieur ;

Et Hamen, capitaine de l'état-major des places, commandant la place.

La place de Vitry-le-Français n'était pas en état de soutenir un siège. La garnison, exclusivement composée de gardes nationaux mobiles complètement ignorants du

■service militaire, ne pouvait offrir de sérieux défenseurs. Le commandant supérieur et le commandant de place voulaient se défendre, mais les autorités civiles manifestaient hautement l'intention de ne pas apporter leur concours à cette défense. •• Le commandant supérieur de Yîtry-le-Français, M. le chef d'escadron Terquem, est blâmable de n'avoir pas, avant son départ, fait enclouer les canons, détruit les munitions de guerre, et de s'en •être rapporté, pour l'exécution dé ces prescriptions, à des autorités civiles qu'il savait animées de sentiments peu patriotiques.

Capitulation de TouL

M. le chef d'escadron Huck, commandant la place.

La garnison de Toul était de 2.200 hommes, dont 500 provenaient du dépôt du 63° de ligne presqu'entièrement composé de recrues, et 130 du 4* de cuirassiers, plus 30 gendarmes et 25 artilleurs. Le reste appartenait à la garde nationale mobile, sans instruction, sans discipline et même sans uniformes.

Dès le lendemain du jour où parut l'ennemi, le commandant Huck fut forcé d'abandonner les dehors. La population a mérité des éloges pour son bon esprit. 11 n'en est pas de même du maire, du conseil municipal et des principaux habitants qui, dès le 16 août, demandaient la capitulation, demande renouvelée après chaque bombardement.

Le conseil d'enquête est d'avis que si le commandant Huck est blâmable pour avoir rendu la place avant qu'il n'y eût été fait brèche, pour n'avoir pas détruit le matériel d'artillerie, les poudres, les munitions et n'avoir pas mis les armes hors de service avant d'être livrées à l'ennemi, d'autre part il mérite des éloges pour avoir prolongé la résistance, malgré les instances réitérées du

conseil municipal et les propositions trèa avantageuses de Tennemi.

Capitulation de Laon.

Le général Théremin d'Hame étant mort des suites d'une blessure produite par l'explosion du magasin à poudre qui a eu lieu après la capitulation de la place, le conseil d'enquête considère comme superflu d'exprimer son opinion sur le blâme ou l'éloge qu'aurait mérité cet officier général. Toutefois, le conseil croit devoir dire qu'il a été placé dans une position difficile, qu'il n'avait sous ses ordres qu'un bataillon et une batterie d'artillerie de la garde nationale mobile, non instruits, non équipés, non disciplinés et plus disposés à la désertion qu'à la résistance.

Que la population, épouvantée de la menace de bombardement et connaissant la ferme résolution du général. de résister, avait voulu l'arrêter et le livrer à rennemi.

Le conseil est d'avis, toutefois, qu'il est regrettable

qu'avant de rendre la place, le général n'eût pas fait enclouer les canons, détruit les 2 millions de cartouches et les 40.000 kil. de poudre renfermés dans les magasins.

Capitulation de Soissons.

Le lieutenant-colonel de Noë, commandant la place; le chef de bataillon Mosbach, commandant le génie; le chef d'escadron Roques, commandant l'artillerie ; M. Denis, major au 15" de ligne, et Farjou, capitaine du génie, employés à Soissons pendant le siège.

Le lieutenant-colonel de Noë a montré de l'activité pour l'approvisionnement, mais il n'a pas déployé assez de sévérité pour le maintien de la discipline.

U a autorisé plusieurs chefs de corps à s'absenter aa

moment où la place pouvait être investie et par cela même a nui à la discipline et à Tesprit militaire.

La brèche faite au corps de place n'était pas praticable. Le commandant est blâmable d'avoir capitulé sans avoir encloué ses canons, détruit ses poudres et ses vivres, et s'est au contraire engagé à les livrer à l'ennemi. La place a été rendue malgré l'avis du commandant du 15" de ligne et celui du commandant du génie. Loin de se rallier à cette opinion, le lieutenant-colonel de Noë, contrairement à l'article 256 du service des places, n'a su imposer sa volonté que pour la capitulation. 11 a manqué aux prescriptions du même article, en stipulant que les officiers qui donneraient leur parole de ne pas servir contre l'Allemagne seraient mis en liberté et conserveraient armes, chevaux et bagages, tandis qu'il ne devait stipuler qu'en faveur des blessés et des malades.

Le conseil d'enquête est d'avis que le lieutenant-çolonel de Noë a révélé une profonde incapacité et une grande faiblesse. Il paraît au conseil impropre à exercer un commandement.

Capitulation de Schlestadt.

Le commandant de la place était le chef de bataillon de Reinach de Foussemagne. La garnison, composée de gardes nationales mobiles des environs, était mauvaise.

Le conseil blâme le commandant de s'être rendu avant qu'il ait été fait brèche au corps de place, et sans avoir subi un assaut ; de ne pas avoir encloué les canons, brisé les affûts, noyé les poudres et munitions.

S'il y a lieu de blâmer le chef de bataillon de Reinach, le conseil croit devoir le louer d'avoir obtenu la sortie de la garnison avec les honneurs de la guerre, et de ne pas avoir fait insérer dans la capitulation la faculté /de se retirer dans leurs foyers laissée aux officiers qui pren-

diraient rengagement d'honneur et par écrit de ne pas servir contre l'Allemagne pendant la durée de la guerre.

Capitulation de Verdun.

Le commandant supérieur de la place de Verdun était le général Guérin de Waldersbach ; la place avait pour commandant M. Turckeim, major au 80** de ligne.

Le conseil d'enquête reconnaît que le général Guérin

a fait preuve de courage, d'habileté et d'énergie Il

reproche au commandant supérieur d'être entré en négo- •ciations avec l'ennemi pour permettre aux habitants de faire leurs vendanges et d'avoir ainsi facilité l'espionnage.

Le conseil municipal et les habitants se sont toujours montrés pleins d'abnégation, d'énergie et de résolution... Quoique placé dans de bonnes conditions de défense, le commandant supérieur a entamé avec l'ennemi une négociation qui devait entraîner la chute de la place,

alors qu'aucun travail de siège n'avait été commencé

Le devoir d'un commandant de place est de défendre; jusqu'à la dernière extrémité le poste qui lui a été confié.:

Les articles 1 et 4 de la capitulation de Verdun disent que tout le matériel de guerre, munitions et approvisionnements devront faire retour à la France à la conclusion de la paix. En signant ces articles, le commandant supérieur a manifesté de bons sentiments, mais il n'appartient pas à un commandant de place de prévoir les conséquences d'une guerre et les conditions d'un traité de

paix Le conseil déclare enfin que si le général Guérin

mérite des éloges pour la première partie de la défense, il est blâmable d'avoir entamé et conclu des négociations qui ont amené la capitulation

Capitulation de Sedan.

Le conseil d'enquête entendit ; le général de Wimpffen,

-commandant en chef de l'armée de Châlons ;

Le général Lebrun, ex-commandant en chef du 12« corps de ladite armée ;

Le général Ducrot, ex-comjnandant en chef du !•' corps de ladite armée ;

Le général Douay, ex-commandant en chef du V corps de ladite armée.

Sans se préoccuper des causes plus politiques que militaires qui, après la réorganisation encore fort incomplète de Tarmée de Châlons, ont déterminé le gouvernement de la Régence à prescrire l'expédition très dangereuse tentée par cette armée pour secourir le maréchal Bazaine, le conseil n'a pas non plus à apprécier la manière dont cette expédition a été conduite, jusqu'au moment où, par suite de sa blessure, le maréchal de Mac-Mahon, qui en avait le commandement, le remit au général Ducrot, l'un de ses lieutenants.

Nos troupes de l'armée de Châlons, déjà peu sûres d'elles-mêmes à leur départ du camp, avaient éprouvé des retards dans leur marche par suite de l'incertitude dans le plan de campagne et de l'irrégularité dans les distributions ; les mauvais temps qui les assaillirent, les surprises de Tennemi, la défaite du 5* corps, leur portèrent une atteinte morale qui les avait singulièrement aff%iblies et ébranlées ; aussi faut-il bien le constater, elles arrivèrent assez en désordre à Sedan.

Le général Ducrot, auquel le Maréchal remit le commandement après sa blessure, se rendant compte de la situation, et, voyant le danger que courait l'armée française en se laissant enserrer dans Sedan, prescrivit aussitôt des dispositions de retraite sur Méziè^es, seule direc-

HÂCITS MILITAIRES 82

tion dont la route lui paraissait libre en cet instant. Mais à peine une heure s'était-elle passée, et ses ordres recevaient-ils un commencement d'exécution, que le général de WimpfiFen, se prévalant d'une lettre qui lui avait été remise par le ministre de la guerre, réclanaa le commandement en chef, et, désapprouvant les mesures prises par le général Ducrot, sans avoir encore un plan bien arrêté, ainsi qu'il le dit lui-même, mais comptant sur les péripéties de la bataille pour tenter une combinaison moins désastreuse, prescrivit de reprendre les positions abandonnées par suite des premiers ordres .

Dès lors, le général de Wimpffen assuma toute laresponsabiUlé du commandement.

Ce changement d'impulsion ébranla encore davantage la confiance de l'armée et y mit le désordre.

Le nouveau général en chef ne put ou ne sut se faire complètement obéir. Le 1" corps ne conserva pas toutes ses positions, aussitôt occupées par l'ennemi, et le T fut, ainsi que lui, refoulé sur Sedan, où ils apportèrent l'un et l'autre une telle confusion qu'on dut fermer les barrières de la place.

Pendant que ces événements se passaient, le général de Wimpffen, voyant la vigoureuse résistance du 12* corps, et que l'attaque des Bavarois sur Bazeilles se ralentissait, faiblissait même, avait conçu le projet de concentrer toutes ses forces sur la droite et de percer Ja ligne ennemie en se portant sur Carignan et Montmédy. Dans ce but, il avait prescrit au l®"^ corps de venir le rejoindre et au 7* de soutenir la retraite. ^

Ces corps, nous l'avons vu, par suite de leur marche précipitée sur Sedan, étaient loin de pouvoir répondre à son attente ; toutefois le général de Wimpffen, à la tête d*une partie des troupes de la marine, de deux bataillons de zouaves et du 45* régiment, s'était jeté sur l'ennem et se portait- sur Balan pour faire coopérer au mouve-

ment les troupes placées de ce côté, quand, arrivé sur remplacement où il les supposait, il ne trouva plus personne ; le 12* corps était également entré à Sedan.

Le général de Wimpffen, en allant à la porte de Balan, rencontra le général Lebrun, qui, suivi d'un homme portant un drapeau parlementaire, allait demander Tarmistice. Le général en chef fit abaisser ce drapeau, et, à la tête de 200 hommes qu'il put réunir, se rua sur l'ennemi ; mais, reconnaissant bientôt son impuissance, rentra luimême à Sedan.

Lors du refoulement des différents corps sur la place, TEmpereur, dans la pensée d'arrêter une inutile et plus longue effusion de sang, et sans consulter le général en chef et les commandants des corps, ainsi qu'ils l'ont unanimement déclaré au conseil, avait fait arborer le drapeau blanc sur la citadelle.

Lorsqu'il se porta sur Balan, pour y faire un dernier effort, le général en chef avait té abordé par un officier d'ordonnance de l'Empereur qui l'inAâtait à se rendre au quartier-général ennemi pour y traiter de la capitulation ; il avait refusé de se charger de cette mission ; cependant, après sa dernière tentative, il céda aux instances de son souverain.

Le conseil peut facilement apprécier la funeste influence qu'exerça sur l'armée le changement de trois généraux en chef différents à quelques heures d^intervalle, et le défaut de suite dans les opérations militaires qui en furent la conséquence ; il peut juger les combinaisons qui se produisirent successivement, les chances de succès ou d'insuccès qu'elles présentaient ; il est de son devoir de dire que le projet du général Ducrot était le plus rationnel, car en admettant que la concentration sur la gauche pût réussir, ce qui était difficile, il est vrai, et qu'après un vigoureux effort on pût s'ouvrir la route de Mézières, on pouvait, tout au moins, concevoir l'espoir de

sauver une bonne partie de Tarmée en se jetant sur le territoire belge.

Il doit constater également qu'en réclamant le comniandement en chef de Tarmée, par suite de la lettre du ministre de la guerre, sans avoir de plan arrêté, ainsi qu'il le dit lui-même, ou sauf Tespoir, après avoir jeté les Bavarois dans la Meuse, de venir battre Taile droite des Allemands, ou, enfin, de s'ouvrir un passage sur Carignan ou Montmédy, le général de Wimpffen a fait preuve de conceptions trop peu plausibles ou justifiées pour ne pas avoir une grande partie de la responsabilité des funestes événements qui amenèrent la capitulation. Mais il importe de bien définir la part de responsabilité qui incombe à ce général dans Tacte même de cette capitulation et les termes dans lesquels elle fut rédigée.

Or, il paraît bien prouvé au conseil que le souverain, en faisant bisser le drapeau blanc sur la citadelle, sans avoir pris Tavis du général en chef, le dégageait de toute responsabilité sous ce rapport, et Tassumait tout entière.

Le conseil doit donc louer le général de Wimpffen de s'être constamment opposé à cette capitulation, mais il doit dire aussi qu'ayant accepté de la négocier, il a eu tort de ne pas faire maintenir le principe consenti par l'ennemi, lors de la première entrevue (et dont il avait donné connaissance au conseil tenu le matin même), de laisser tous les officiers en possession de leurs armes et bagages, article malheureusement modifié en faveur des seuls officiers qui, en se retirant dans leurs foyers, donnaient leur parole d'honneur de ne pas servir contre l'ennemi pendant la guerre.

Le conseil blâme vivement le général de Wimpffen d'avoir admis cette exception, contraire à l'article 256 du décret du 13 octobre 1863, lequel prescrit aux officiers de ne jamais séparer leur sort de celui deleurs soldats,

exception qui tend à affaiblir, chez les officiers, le sentiment du devoir et de résistance à Tennemi, et li'est qu'une prime à la faiblesse.

Tel est Tavis du conseil d'enquête sur les capitulations. Un certain nombre d'officiers choisis, présidés par un maréchal de France, ont ainsi jugé les événements de cette douloureuse journée. Notre appréciation avait été la même dans le récit que nous avons fait de la bataille de Sedan. Le général Ducrot nous semblait être dans le vrai.

Capitulations de Neufbrnsach et de Fort-Mortier.

Le lieutenant-colonel de Kerhor commandait la place de Neufbrisach. La garnison était de 5.000 hommes, dont 4.000 gardes mobiles ou francs-tireurs sans instruction et sans discipline. Le bombardement commença le 8 octobre et la garnison fut tellement impressionnée que les hommes refusèrent de monter la garde. Il y eut des actes de lâcheté et d'indiscipline abominables. Le commandant supérieur institua des conseils de guerre et une cour martiale, mais ces tribunaux furent d'une telle faiblesse que tous les prévenus étaient acquittés. Le commandant dut renoncer à tont moyen d'action. Il fit désarmer les mobiles et les francs-tireurs, qui menacèrent de livrer la place à l'ennemi.

En présence d'une rébellion complète et d'une incroyable lâcheté, le lîentenant-colonel de Kerhor prescrivît de noyer une grande partie des poudres, de détruire les pièces rayées et les fusils en magasin.

Le conseil de défense fut d'avis de capituler et le commandant supérieur arbora malgré lui le drapeau parlementaire. Avant de le hisser, le lieutenant-colonel de

Kerhor fit distribuer à la garnison les vivres et les effets d'habillement et sut même obtenir de la ville un prêt de 16.000 francs pour acquitter la solde réclamée par les mutins.

Les officiers de la garde nationale mobile avaient la prétention de rentrer dans leurs foyers. Le commandant supérieur eut Ténergie de résister à cet acte de lâcheté et fît considérer les officiers comme prisonniers. Ils partagèrent donc le sort de leurs soldats.

Le conseil d'enquête a donné des éloges au lieutenantcolonel de Kerhor pour la fermeté qu'il a montrée dans des circonstances difficiles.

La place de Neufbrisach a capitulé sans qu'il ait été fait brèche aux remparts, sans avoir subi l'assaut, ce qui est contraire à l'article 254 du décret du 13 octobre 1863; mais le conseil a tenu compte des mauvais éléments de la défense, et du danger imminent de voir livrer la place à l'ennemi... et d'avoir détruit la plus grande partie de l'armement et des munitions.

Capitulation de Montmédy.

Le chef de bataillon Teyssier commandait la place qui était bien armée et bien approvisionnée. La garnison, forte de 2.240 hommes, se composait de gardes nationales mobiles, et de 700 soldats de la ligne échappés de Sedan après la capitulation.

Le commandant Teyssier ayant refusé de livrer la place, le bombardement commença le 5 septembre. Les assiégés ripostèrent si vigoureusement que l'ennemi s'éloigna.

Au début, la place était commandée par le capitaiM Reboul. Cet officier organisa très bien la défense, fit fairô des sorties fréquentes et hardies qui eurent un pi^^^ succès. M. Testelin, commissaire de la Défense nationale à Lille, révoqua le capitaine Reboul sur la dénonciaû*<)fl

<îe trois officiers qui avaient abandonné la ville. Le commissaire remplaça le brave Reboul par un capitaine incapable que, plus tard, il destitua à son tour en rendant le commandement à M. Reboul. Le 18 octobre, M. Gambetta, au nom du gouvernement de Tours, nomma M. Teyssier chef de bataillon du génie, commandant supérieur de Montmédy.

Le 16 novembre, Tennemi investit la place. Le 11 décembre, il somma le commandant de se rendre, et, sur son refus, recommença le bombardement le 12 ; la place capitula le 14 décembre.

Ni le conseil municipal ni les habitants de Montmédy n'avaient demandé à se rendre.

Le conseil d'enquête a été d'avis que le commandant Teyssier a prolongé la résistance autant que ses moyens le lui permettaient, mais qu'il a eu tort de ne pas détruire, avant la signature de la capitulation, son artillerie, les armes et les munitions de toute nature renfermées dans la place.

Capitulation cP Amiens.

Par suite de la retraite de l'armée du Nord, l'ennemi occupa la ville d'Amiens le 28 novembre, et le même jour investit la citadelle. 300 hommes de garde nationale mobile, avec une batterie d'artillerie entièrement composée d'habitants de la ville, avaient été laissés comme garnison.

Dès le premier jour, 50 hommes désertèrent.

Le commandant de place, capitaine Vogel, sur la demande que lui fit la municipalité de ménager la ville, s'engagea à ne point tirer sur l'ennemi si celui-ci ne l'attaquait pas.

Le conseil d'enquête est d'avis qu'une telle détermina-

tion mérite le blflme le plus sévère, car Teniiemi en profita pour élever des batteries.

Dès les premiers instants, le capitaine Yogel fut blessé à mort et remplacé dans le commandement de la citadelle par M. Woirbaye, le plus ancien commandant de la garde nationale mobile.

Agissant avec la même faiblesse que son prédécesseur, M. Woirbaye empêcha de tirer sur la ville dans la crainte de faire des victimes et de nuire à la population. Ce même sentiment étant d'ailleurs général dans la garnison, le conseil de défense résolut de capituler le lendeniain 30 novembre.

« Le conseil d'enquête sur la capitulation est d'avis que le commandant Woirbaye, ayant été investi du commandement dans des circonstances très difficiles et qu'il ne dépendait plus de lui de modifier, ne saurait être responsable de la perte de la citadelle d'Amiens.

« Le conseil pense que cette responsabilité doit remonter en grande partie au général qui, conformément à rarlicle 244 du décret du 13 octobre 1863, aurait dû veiller à ce qu'il restât dans la citadelle une garnison suffisante pour en assurer la garde. Si Ton peut demander à des hommes de grands sacrifices pour défendre la ville qu'ils babitent, on ne peut exiger d'eux la ruine de leur famille et de leurs propres foyers. »

Capitulation de La Fère.

Au si^et de la capitulation de La Fère, le conseil d'enquête a entendu :

Le capitaine de Saint-Guilhem , ex-commandant du génie à La Fère ;

Le capitaine de frégate Planche, ex-commandant supérieur de La Fère ;

Le colonel d'artillerie baron Mènerai, ex-directeur de rartillerie de La Fère ;

Le commandant Delmas de Lacoste, ex-commandant de la place de La Fère ;

Rigaux, ex-commandant de l'artillerie de la place de La Fère.

Les approvisionnements en vivres et en munitions ne laissaient rien à désirer ; Tarmement était suffisant, maïs la garnison entièrement composée de garde nationale mobile, à l'exception de 40 ouvriers d'artillerie, n'offrait pas de sérieuses conditions de résistance. Cette garnison était de 2.7H hommes.

La place fut déclarée en état de siège le 12 août. Jusqu'au 9 novembre la défense fut organisée par les soins du commandant Delmas de Lacoste, commandant de place. A cette date, le capitaine de frégate Planche fut nonmié commandant supérieur par le général Bourbaki.

L'ennemi s'était montré le 10 septembre aux environs de La Fère, mais il ne s'y arrêta pas et ne revint que le 12 novembre. Le 13, il somma la place de se rendre et, sur le refus du conseil de défense, il l'investit le 15.

La garnison opéra quelques sorties pour se procurer des vivres. Le 25 novembre, l'ennemi ouvrit contre la place un feu de 33 pièces de canon et le continua pendant trente-six heures. La ville fut fort endommagée.

Sur la demande qui lui en fut adressée par le conseil municipal, le commandant supérieur jugeant que les artilleurs de la garde nationale mobile ne pouvaient plus tenir sur les remparts, se décida, le 26 novembre, d'après l'avis unanime du conseil de défense, à conclure une capitulation avec Fennemi.

L'avis du conseil d'enquête est ainsi formulé :

« Le commandant Planche mérite d'être loué pour avoir prescrit, avant la signature de la capitulation, de

détruire les armes, d'enclouer les canons, de noyer les poudres, de mettre les affûts hors de service, et d'avoir ordonné la distribution aux habitants des vivres qui restaient dans la place. Mais il a eu tort d'admettre, contrairement à l'article 256 du décret du 13 octobre 1863, la clause relative à la faculté laissée aux officiers qui prendraient l'engagement d'honneur de ne pas servir contre l'Allemagne pendant la guerre, de se retirer dans leurs foyers, séparant ainsi leur sort de celui des soldats. »

Capitulation de Thionville.

La place de Thionville était commandée par le colonel Turnier. La garnison, forte d'environ 4.000 hommes, comptait dans ses rangs 400 gardes nationaux sédentaires. Les fortifications étaient en bon état. L'armement consistait en 200 pièces de batterie, dont 77 rayées.

Les approvisionnements en munitions comprenaient : 147.730 projectiles, 185.000 kilogr. de poudre à canon, 20.000 kilogr. de poudre à fusil, 3.013.700 cartouches. Il y avait 22.000 fusils de différents modèles. Les magasins renfermaient des vivres pour plus d'une année.

La place fut investie le 6 septembre et sommée de se rendre ; le commandant refusa, plusieurs autres sommations restèrent sans effet.

La garnison fit des sorties heureuses, dans lesquelles elle prouva sa solidité. Elle s'empara de convois prussiens.

Le 22 novembre, l'ennemi bombarda la ville ; un grand nombre de maisons furent incendiées, les établissements militaires détruits. Mais les remparts restaient intacts. Le colonel Turnier, prenant conseil de ses sentiments d'humanité, plutôt que de ses devoirs militaires, capitula le 24, après cinquante-quatre heures de bombardement.

Le conseil d'enquête a exprimé cet avis :

« Considérant que le colonel Turnîer, commandant supérieur de la place de Thionville, a rendu à l'ennemi la pflace dont le commandement lui était confié sans avoir rempli les conditions exigées pour une capitulation, par le décret du 13 octobre 1863 ; que, de son propre aveu, il pouvait encore tenir quelques jours ;

« Considérant qu'il a livré à l'ennemi un matériel de guerre intact, une quantité considérable de munitions et d'approvisionnements sans avoir rien tenté pour les détruire ;

« Qu'il a accepté, dans la capitulation, la clause en vertu de laquelle les officiers, séparant leur sort de celui de la troup'te, étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers en prenant l'engagement d'honneur de ne pas servir contre l'Allemagne pendant la guerre ;

« Est d'avis que le colonel Turnier mérite le blâme. »

Capitulation de Paris.

A la suite du combat de Buzenval livré le 19 janvier 1871, le général Trochu fut remplacé, le 21 janvier, dans le commandement en chef de l'armée de Paris, par le général Vinoy.

Le 25 janvier 1871 le gouvernement de la Défense nationale investit M. Jules Favre, l'un de ses membres, de pleins pouvoirs, à l'effet d'arrêter les conventions relatives à la ville et à l'armée de Paris, ainsi qu'à la garde nationale, et de conclure un armistice général ayant pour objet des élections en France.

Le 28 janvier 1871 une convention fut conclue stipulant la remise à l'ennemi des forts extérieurs de Paris, de leur matériel de guerre et le désarmement de l'enceinte. Les troupes de ligne, marins et garde nationale mobile des forts et de Paris seront prisonniers de guerre sauf

une division de 12.000 hommes réservée pour le service intérieur de in place.

Cette convention n'était revêtue que de la signatiu-e de M. Jules Favre, délégué du gouvernement de la Défense nationale.

L'annexe à cette convention aussi bien que la convention additionnelle du 15 février 1871 ne sont également revêtues d'aucune autre signature que celle de M. Jules Favre.

Les généraux Trochu et Vinoy sont donc restés complètement étrangers, sous le rapport militaire, à la capitulation de Paris, jusqu'à la date du 28 janvier. Si le général Trochu était encore président de la Défense nationale, il ne remplissait plus les fonctions de gouverneur de Paris. D'autre partie général Vinoy, commandant en chef de l'armée de Paris, n'a été ni appelé, ni consulté, et n'a pas eu à apposer sa signature sur un acte qui s'est fait en dehors de son autorité et de sa responsabilité.

La pensée du conseil d'enquête a été exprimée en ces termes :

<c La capitulation de Paris a eu heu par suite d'un traité conclu par le gouvernement de la Défense nationale ; et si chacun peut émettre une opinion sur ce gouvernement de fait, il ne saurait appartenir au conseil de le louer ou de le blâmer pour ses actes ;

« Par ces motifs, le conseil se déclare incompétent pour exprimer un avis sur ladite capitulation. »

Le gouvernement de la Défense nationale avait oublié que si Paris était la capitale de la France, cette ville n'en demeurait pas moins place forte assiégée. Le commandant en chef de l'armée pouvait seul signer une capitulation, après en avoir arrêté les conditions . L'autorité militaire était toujours debout avec sa responsabilité.

CdpitiUation de Guise.

La place de Guise a été évacuée en vertu d'un ordre du ministre de la guerre, en date du 10 septembre 4870. Son matériel d'artillerie et ses mimitions ont été transportés à Péronne. La garnison a été dirigée sur cette même ville. Par suite Tennemi a occupé la place le 4 janvier 1871, sans rencontrer de résistance.

Le conseil d'enquête dit qu'il n'y a pas lieu à exprimer un avis sur la perte de la place de Guise.

Capitulation de Méziêres.

Le conseil d'enquête a entendu MM. :

Le lieutenant-colonel de la Lobbe, commandant la place de Méziêres ;

Le capitaine Lemaire, commandant du génie ;

Le commandant Cominal, commandant Tartillerie ;

Mallarmé, sous-inspecteur des forges à Méziêres, lieutenant-colonel d'artillerie ;

Général Blondeau, commandant supérieur de Méziêres.

Au moment où l'ennemi se présenta devant la place les fortifications étaient en parfait état de défense L'artillerie comptait 132 pièces rayées. Les munitions étaient abondantes, ainsi que les vivres.

La garnison, forte de 3.000 hommes, s'éleva au chiffre de 5.500 hommes par suite de l'arrivée des isolés échappés de Sedan après la capitulation. Une compagnie d'infanterie et une batterie du corps du général Vinoy vinrent renforcer la troupe. 11 est vrai de dire que les éléments de cette garnison laissaient beaucoup à désirer, car on y comptait 1 .200 recrues sans instruction militaire et plus de 1.700 gardes nationaux ou francs-tireurs.

L'effectif de cette garnison diminua saccessivement par suite du départ de détachements envoyés à Tarmée du Nord. Au moment de l'investissement, les hommes étaient de service pendant vingt-huit heures sur quarante-huit.

L'ennemi se présenta devant la place dès le V septembre, et fit plusieurs sommations de se rendre. Le commandant répondit par un refus. L'investissement eut lieu le 25 décembre seulement. Le feu de l'ennemi commença le 31 et dura vingt-huit heures. La place capitula le 1" janvier 1871. La ville avait été en grande partie réduite en cendres. La garde nationale de Charleville ne fit preuve ni de dévouement, ni de fermeté.

Les instances des autorités civiles et des habitants jointes à des considérations d'humanité déterminèrent Je commandant supérieur à capituler. Cette proposition fut votée à l'unanimité moins une voix.

Les poudres et les munitions ne purent être détruites en raison de l'incendie de la ville et le manque d'eau, par suite de la gelée.

L'avis du conseil d'enquête sur les capitulations est que :

« Le commandant supérieur général Blondeau mérite le blâme pour avoir capitulé sans que les prescriptions de l'article 255 du décret du 13 octobre 1863 aient été remplies ; pour n'avoir détruit qu'une partie de son matériel et de son armement, et avoir abandonné à l'ennemi une énorme quantité d'approvisionnements de vivres de toute espèce. »

La seule lecture de ces avis divers du conseil d'enquête sur les capitulations, présidé par le maréchal

Baraguay-d'Hilliers, fait comprendre quels sont les devoirs d'un commandant de place.

Bien peu parmi les officiers auxquels le gouvernement avait confié la défense d'une ville ont mérité les éloges du conseil d'enquête. Il ne faut ni s'en étonner, ni s'en indigner. La plupart des places laissaient à désirer au point de vue des fortifications ; les garnisons étaient faibles et mal composées, et les habitants éprouvaient des souffrances cruelles. Ces sièges ne ressemblaient en rien aux sièges d'autrefois.

Devant la place de Toul les Allemands avaient inauguré une nouvelle méthode pour réduire les villes. Ce procédé consistait à négliger le système des tranchées et les pénibles travaux des pionniers, à renoncer même aux brèches et aux assauts, pour bombarder les édifices et les habitations, en mitraillant les habitants, en incendiant tout, en tuant plus de femmes et d'enfants que de soldats.

Le grand-duc de Mecklembourg-Schwerin a exposé le système : « On bombarda la ville pour en rendre le séjour aussi désagréable (unangenehm) que possible. » Est-ce de la naïveté ou du cynisme ? Comment, on détruit les cathédrales, les églises, les musées, on foudroie les vieillards, les femmes, les petits enfants ; on engloutit sous des ruines les économies des travailleurs; on brûle les maisons, pour rendre le séjour désagréable !

Au temps passé, lorsqu'une armée assiégeante arrivait devant la place, le chef de cette armée faisait connaître le jour et l'heure où commencerait le feu. Cela se nommait dénoncer le bombardement. Le chef des assiégés, ainsi prévenu, invitait les personnes civiles à sortir de la ville. Alors le grand duel avait lieu entre deux armées. Ce duel était courtois, généreux, chevaleresque.

La méthode des Allemands est cruelle, mais infaillible. Il ne faut pas demander à l'humanité plus qu'elle ne peut

donner. Ils sont rares les hommes qui assistent froidement à la mort de leurs enfants, à la ruine de leur maison, à la destruction de leurs espérances ; et ces hommes, s'il en existe, feront un tel effort, qu'ils donneront au soldat le spectacle du désespoir.

On devrait espérer que les garnisons des places assiégées, bien abritées derrière leurs murailles, ont montré plus de courage que les soldats sur le champ de bataille. Il n'en a rien été, soit que les habitants aient exercé sur les garnisons des pressions dissolvantes, soit que le personnel de ces garnisons fût mal composé, soit enfin que le conunandement n'eût pas la vigueiu* nécessaire. Mais si l'on excepte quelques places, telles que Bitche et Phalsbourg, on est surpris du manque d'énergie de l'élément civil.

L'Allemagne, en bombardanl les villes, a commis un plus grand crime qu'on ne le suppose au premier abord. Il n'est pas bon de répandre l'épouvante jusqu'à paraly-^ ser les cœurs, à détruire les sentiments généreux, à faire de Tégoîsme une nécessité et de la peur le dernier refuge de l'humanité.

La guerre a d'étranges caprices; en voici on exemple.

Au mois de décembre 1870, quelques francs-tireurs trouvèrent la lettre suivante dans le sac d'un Prussien tombé à Tattaque du village de Lucien.

Comment cette lettre émte de Metz par un Français et adressée à sa famille se trouvait-elle au pouvoir d'un ennemi? Avait-il tué lui-même Tauteur de la lettre?

• Ban-Saint-Martin, 27 octobre Id70, l*' grenadiers de la garde-impériale.

« Le régiment eit dans une gnuide émotion qm

VOUS comprendrez, mon cher père. Aujourd'hui notre colonel Péan a reçu une lettre circulaire du maréchal Bazaine qui donne Tordre à tous les chefs de corps d'envoyer leurs drapeaux au quartier-général pour y être détruits.

« Le colonel prend Ténergique résolution de n'en rien faire, et fait appeler le sous-lieutenant porte-aigle, M. Rueff. Pendant ce temps un grand nombre de -sousofficiers et de grenadiers se portent vers la tente du colonel, dans un grand état d'exaltation. On entend dire de tous côtés : Nous ne rendrons pas le drapeau 1 que les Prussiens viennent le prendre 1

« Le colonel sort de sa tente, le visage désolé ; les grenadiers Tentourent, et, les larmes aux yeux, lui disent qu'ils ne veulent pas quitter leur drapeau. Les grenadiers se pressent autour du colonel, en disant: Faites-nous tuer tous, tous, pour sauver le drapeau du régiment !

«Une foule de soldats se trouvaient donc réunis, lorsque le sous-lieutenant porte-aigle Rueff sortit de la tente du colonel, le drapeau déployé. Tous le& soldats saluèrent en silence, et plus d'un s'essuya les yeux du revers de sa main.

a Le colonel Péan prit le drapeau et Téleva au-dessus de la foule. Peut-être voulut-il parler à ses grenadiers, mais rémotion brisa sa voix. Au nom de tous, un, vieux sergent chevronné baisa pieusement l'étoffe noircie de poudre et déchirée par les balles.

« Le colonel Péan saisit le couteau d'un sapeur placé derrière lui, et, d'une main tremblaiitef fit de petites parts que les grenadiers se partagèrent en les portant à leurs ]Àvres.

« L'armurier du régiment toisa l'aigle en fra^ents aussi minces que la pièce de cinquante centimes. Tous ^les offîeiers reçurent cette relique militaire. Le

RÂGITS MILITAIRBS 82

colonel Péan porte toujours sur lui un lambeau de son aigle. »

Quelquefois, dans vos voyages, un paysan vous apparaît aux limites de son champ, appuyé sur sa charrue. U porte la tôte haute. C'est un ancien grenadier du 1*' régiment de la garde. Suivez-le dans sa chaumière, et vous verrez au chevet de sa couche, au-dessous du buis bénit, son morceau du drapeau que jamais Prussien ii*a touché.

Le chiffre total de Tarmée allemande est de 2.800.000 hommes, dont 780.000 hommes appartiennent au land* sturm, il est vrai, et dont Torganisation n'existe que sur le papier.

Toutefois, il faut se rappeler que le landsturm comprend tous les soldats qui ont fini leur temps et qu'il sera, par conséquent, très facile de le réorga* niser.

Les 2.000.000 d'hommes faisant partie de Tarmée active, proprement dite, se décomposent ainsi :

Troupes de campagne comprenant les premières réserves, 1.450.000 hommes;

Seconde réserve, 150.000 hommes ;

Landwehr, 220.000 hommes ;

Levée annuelle de recrues, 150.000 hommes ;

Volontaires, 50.000 hommes, et volontaires d'un an, 30.000 hommes.

Quatorze cent mille hommes d'armée active, présentssous les drapeaux en novembre 1883.

La statistique sur la mortalité dans Tarmée allemande prouve que le nombre des suicides augmente d'année

en année. En 1879, on comptait 195 suicides ; en 1880, le chiffre s'est élevé à 250 et en 1881 à 262.

Dans les deux dernières années citées : 18 sergentsmajors, 40 sergents, 69 caporaux et 356 soldats. Le plus grand nombre des cas de suicides a été constaté dans le 11* corps d'armée (Hesse-N*ssau), tandis que le 7* (Westphalie) et le 10* (Hanovre) n'en ont présenté que fort peu.

Les armées réunies de toute l'Europe comptent 9.557.000 hommes qui, placés pour une revue sur la même ligne, auraient une longueur de 6.016 kilomètres. Pour passer sur le front de bataille, il faudrait galoper douze jours et six heures, ou aller en train express quatre jours et dixhuit heures.

Ne sommes-nous pas insensés d'armer ainsi des nations entières pour nous préserver des ambitions de la Prusse ? Cet état de choses ne saurait durer sans entraîner la ruine universelle ; non seulement l'épuisement de la richesse publique, mais Tébranlement même des sociétés. Les sciences, les arts, l'industrie, le commerce ont besoin, pour vivre et se développer, d'une grande confiance dans le lendemain. Le bruit des armes est inquiétant, et les mères n'embrassent leurs fils qu'en tremblant.

Il n*y aura plus, avec les millions d'hommes, ni art, ni science de la guerre. Toute discipline deviendra impossible, surtout avec les races méridionales.

On a d'ailleurs trop exalté la discipline des Allemands, si par discipline nous entendons non seulement l'obéissance, mais l'observation des principes militaires : humanité, désintéressement, abnégation, probité. Il est bon de ne pas oublier à ce sujet la lettre de M. Charles

de Bonnechose au duc de Mecklembourg pendant l'occupation prussienne.

Paris, le 13 mars 1871.

Monseigneur,

Du 21 janvier au 5 mars, le modeste manoir de ma famille, situé près de Broglie (Eure), vient d'abriter et de nourrir environ deux cents cavaliers de votre armée.

Pendant ce temps, la cave a été vidée ; le linge, Targenterie, une partie du mobilier ont disparu, toutes les armoires et tous les tiroirs ont été crochetés ou brisés ; enfin, on a percé jusqu'aux murailles pour découvrir des cachettes qui n'existaient pas.

En dénonçant ce pillage à Votre Altesse Royale, je n'ai pas la naïveté de croire l'instruire : elle sait que, partout sur le passage des armées allemandes, les mêmes faits se sont reproduits avec une précision mathématique ; et ces faits. Monseigneur, vous les déplorez certainement plus que moi, car leur divulgation est le commencement de notre revanche.

Pour ma part, j'attache un si grand prix à perpétuer le souvenir du pillage continué chez moi durant l'armistice et achevé le 4 mars^ la paix déjà conclue, qa*une plaque commémorative va être fixée au mur de ma maison ; et, si chacun de mes concitoyens dévalisés en fait autant, il n'y aura pas sur tout le territoire envahi un coin de terre où ne soit pieusement gardée la mémoire de la curée allemande.

Veuillez agréer. Monseigneur, Texpression des sentiments français avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse Royale^ le très humble et très obéissant serviteur.

Charles de Bon nbghosb

La mort récente du vénérable archevêque de Ronea est une perte cruelle pour l'épiscopat français dont il était une des lumières et une des gloires.

Nous aurons occasion, dans ces Récits, de rappeler sa généreuse et patriotique démarche près de l'empereur Guillaume. La lettre indignée que nous venons de citer est due au neveu de l'éminent cardinal.

Los récits qui précèdent forment l'histoire de lïnt^aidon. Le siège de Paris et la guerre en province ne sont

que des eflEbrts désespérés; mais la France est envahie,

Tennemi se montre partout et rien ne pourra l'arrêter.

L'armée entière a été transportée en Allemagne, la

nation surprise de tant de défaites se laisse aller au

découragement.

Un sombre désespoir s'empare de tout Français digne de ce nom, au souvenir de tant de malheurs. Il en recherche les causes et se trouble lorsqu'il voit que ces causes sont aussi nombreuses. Les hommes politiques ont espéré remédier au mal, et rendre à la France sa puissance. Ils se sont mis à l'œuvre.

Malheureusement ils ont tout détruit, pour édifier de nouveau. La forme du gouvernement a été changée, l'EgUse a subi la persécution, la magistrature s'est vue soumise aux caprices de la multitude, et l'armée, au lieu de reprendre des forces, s'est affaissée de jour en jour. La condamnation a frappé tout ce qui était ancien, tout ce qui avait glorieusement vécu, tout ce qui pouvait nous rendre grands et forts.

Sans doute, il fallait améliorer en corrigeant, mais sans détruire les bases de l'édifice séculaire. Depuis la paix, nous avons été plus impitoyables que les Allemands pendant la guerre. Ils détruisaient les monuments, nous

avons anéanti les institutions, plus difficiles à relever de leurs ruines que les palais et les châteaux.

Nous gémissions, en prononçant ces paroles, lorsque, près de nous, la voix d'un compagnon de voyage s'est fait entendre. Son nom, son visage même nous étaient inconnus ; il dit :

C'est beau de rester ferme sur les principes et sur la discipline, de résister aux nouveautés dangereuses qui ont toujours perdu les nations, de s'accrocher au pass^ comme au salut, de respecter les débris des anciennes mœurs et des anciennes gloires ; c'est si beau d'aimer et de saluer encore ce qui s'en va ! Honorons-les, ces âmes qui s'enferment dans l'admiration des choses déjà condamnées, et qui en retardent l'absolue disparition. La vieille roche est la réserve des peuples. Lorsque le dernier des Caton, qui fut dans l'histoire sa personnification la plus éclatante, se poignarda lui-même « à l'heure où les oiseaux commencent à chanter », Rome dégénéra, et toutes les gloires s'évanouirent.

FIN DB l'invasion.

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