CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE
Déclaration de guerre. — Le dragon ; Tabbé Langénieux ; Tabbé Degaerrj»
— Réflexions. — Le grand ministre et le grand poète. — Le plan de campagne. — Les corps d'armée. — Premières hostilités. — "Wissembourg.
— Le général Ducrot. — Mort du général Douay (Abel). — Frœschwiller (Wœrth). — Le prince royal de Prusse peu manœuvrier. — Allocution de Frédéric 11 à, Tarmée prussienne. — Les cuirassiers de Reichshoffen.
— L'assaut et la charge. — Le cuirassier du 9* régiment et sa béquille.
— Savoir se retirer k temps. — La charge des cavaliers du général Bonnemains. — Mort du général Colson. — Le général Raoult. — Duhousset.
— Le château du comte de Leusse. — L'ambulance du château. — Le général russe Totleben. — Le prince de Saxe-Weimar et Duhousset. — Le général Renard, ministre de la guerre de Belgique. — Monument commémoratif de Frœschwiller. — Le comte de Leusse. — Le cuirassier sans tête. — Le capitaine Anglade. — Le 36* de ligne. — Le capitaine Piket. — Une image, treize ans après Frœschwiller. — Lettre du prince de Saxe-Cobourg-Gotha à sa femme. — Ordre du jour du maréchal de Mao-Mahon. — Emile Delmas et les infirmiers volontaires. — Les maraudeurs. — Le génie et l'étude. — Le prince de Soubise. — Forbach.
— Le général Frossard, ingénieur plein de courage.
L'agitation était extrême en France et surtout à Paris pendant les journées qui précédèrent l'entrée en campagne. Les hommes politiques s'agitaient, le peuple s'enivrait de discours, de cris et d'appels aux armes. La jeunesse, dans l'armée, évoquait les souvenirs d'Iéna, et rappelait les faciles victoires de l'Algérie, et les douteuses
RBCITS MILITAIRBS
victoires de Magenta et de Solférino. Moins sujets aux illusions, les officiers supérieurs et les généraux jetaient un regard inquiet vers l'avenir. Des nuages apparaissaient à rhorizon, mais la foule détournait les yeux pour ne pas les voir.
La guerre étant déclarée, tout bon Français se préparait à la soutenir dignement. En cette circonstance Tarmée seule nous parut sérieuse. Les hommes politiques perdaient la confiance de la nation en laissant trop deviner qu'ils étaient pris au dépourvu. Les masses populaires manquaient à la dignité inséparable de la force.
Pendant que la garnison de Paris se préparait au départ, je reçus un jour la visite de Pierre Noël, brigadier aux dragons de la garde impériale. Il avait servi sous mes ordres dans le 2' régiment, au sortir des chaleurs d'Afrique. Armurier de son état, Noël était employé à l'atelier de son corps, où il donnait l'exemple de toutes les qualités militaires. Sa femme, devenue aveugle, ne pouvait soutenir leur unique enfant âgé de dix ans. Le brigadier venait franchement mettre sa famille sous la garde de son ancien colonel. Celui-ci, alors maire du VHP arrondissement de Paris, avait dans sa circonscription deux paroisses importantes: Saint- Augustin et la Madeleine. Le curé de Saint- Augustin, M. raj)bé Langénieux, aujourd'hui archevêque de Reims, fit placer la femme de Noël dans un établissement charitable qu'il avait créé. La pension fut à la charge du bon prêtre. Le curé de la Madeleine, l'abbé Deguerry, fusillé depuis par la Commune, plaça l'enfant dans une école à lui où les soins les plus paternels lui furent prodigijés. Le brigadier déposa entre des mains amies la petite somme qui formait toute sa fortune. Les soucis dont son front était chargé se dissipèrent subitement, et, tranquille sur le sort des siens, il ne songea plus qu'à son cheval et à ses armes.
Le jour où les dragons se mirent en marche, Noël était placé à Tarrière-garde. En passant devant l'église de la Madeleine pour tourner à droite vers le boulevard des Italiens, le brigadier aperçut son ancien colonel un peu en avant de la foule. Il salua silencieusement en portant la main droite à la visière du casque, et le cheval ne ralentit pas son allure. Noël était calme, bien posé sur sa selle, la poitrine effacée, la tête haute et ferme. Autour du dragon, la foule s'agitait avec un bruit presque sinistre ; le cri : « à Berlin ! à Berlin I » traversait l'espace ; on courait autour des cavaliers, et les acclamations se mêlaient à des lambeaux de la Marseillaise, du Chant du Départ, et même à des couplets de la Dame blanche : « Ah ! quel plaisir âHêtre soldat! »
Ce n'était pas de l'enthousiasme, oh ! non, mais du délire, le délire de l'ivresse folle, bruyante et dont la vue est douloureuse.
Le tableau que je viens de vous présenter n'est autre chose qu'une réduction infiniment petite de l'immense tableau que la France mit alors sous les yeux de l'Europe. Sur le premier plan, un trône presque désert, autour de ce trône des rhéteurs et pas un conseiller, des diplomates aux abois et la foule en déUre. Sur le second plan, une armée dévouée, se sentant surprise dans son sommeil, mais immolant tout, affections et chères pensées, pour le service de la patrie.
L*année suivante, cette armée, partie en régiments, en brigades, en divisions, en corps formidables, revint homme par homme des prisons de l'Allemagne. Couverts de lambeaux d'uniforme, sans drapeaux, d'une pâleur livide, les blessures encore saignantes, ils entraient à Versailles tout mutilés, et la France leur demandait de reprendre Paris sur la Commune en révolte. On leur donnait des armes et des cartouches que pas un seul ne prenait en murmurant. Cette foule insensée, qui avait
accompagné leur départ de chants de victoire, insultait à leur retour par de lâches insolences. On entendait le mot « capitulards » sur les lèvres qui avaient tant crié : i< à Berlin I »
L'armée sera donc le martyr éternel des populaces ; la fatalité la placera donc toujours entre l'enclume et le marteau ; tel jour on la caressera outre mesure, tel autre on l'immolera sans pitié !
Noël, mon brave dragon, ne revint pas. Sa dépouille mortelle repose dans le cimetière d'Ulm. Sa veuve Ta suivi de près dans la mort, et l'enfant devenu homme est soldat comme l'était son père.
Ainsi va le peuple lorsqu'il est soumis à la discipline, lorsqu'on n'arrache pas de son âme les pensées d'autorité, de hiérarchie, de sacrifice, de devoir. Dieu ne l'a pas fait méchant, mais ignorant. C'est aux chefs de la société à l'instruire, à lui montrer le droit chemin, à lui enseigner ce qui est bon, ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est juste. Alors, au lieu de troubler sans cesse la société, Thomme du peuple la protégera; il aimera la patrie lorsqu'il la comprendra. Il faut demander à la religion son aide et son appui. Une France chrétienne aurait autrement résisté à l'ennemi; mais quel ressort faire mouvoir pour élever au-dessus de la terre l'homme qui ne croit pas à l'immortaUté de son âme, l'homme qui ne sent pas au-dessus de lui un Dieu pour la récompense, un Dieu témoin de ses actions et juge de sa vie ?
Le phénomène le plus sublime est dans la discipline militaire qui corrige jusqu'à un certain point les vices de l'impiété, en traçant à l'homme la ligne du devoir et en le maintenant sur cette hgne. Une discipline supérieure à celle de l'armée est à la portée de tous. Pour la trouver, il suffit d'entrer dans l'église, de s'agenouiller et de prier.
Les sceptiques diront que la religion peut bien discipli-
ner l'enfant, mais non Thomme dans la force de Vàge. Donnez-la d'abord à l'enfant et songez que la religion est comme une mère : on la quitte au premier succès, on lui revient à la première larme.
Si les pouvoirs publics ne songent pas enfin aux âmes qui leur sont confiées, la société s'engloutira dans mi abîme. Le mot qui sert de titre à ce volume, le mot sinistre d'invasion s'inscrira dans nos plaines , sur nos montagnes, aux portes de nos villes, et le sort de la Pologne nous attend.
Les divers ouvrages publiés à l'occasion de la guerre de 1870-1871 seraient, à eux seuls, une bibliothèque. Les uns ont été écrits par les acteurs du drame, les autres sortent de la plume de témoins, habitants des localités envahies par les Prussiens ; enfin, il en est que de véritables historiens ont tracés à tête reposée dans le silence du cabinet. Tous ces ouvrages ont leur mérite particulier. Celui qui les a étudiés peut, à bon droit, se croire parfaitement instruit des moindres détails. Cependant, il n'est pas un de nous qui, dans les réunions, se trouvant en présence d'un officier, d'un soldat, d'un habitant de la ville envahie, ou des villageois placés sur la route de l'ennemi, n'écoute avec intérêt quelque récit ignoré du grand nombre. Ce sont des anecdotes, de menus détails, un portrait saisi à la hâte. Si l'oiseau fait son nid de brins d'herbe, l'histoire se compose de coups de crayon jetés à la hâte et qui, liés entre eux, forment un tout dont les esprits s'accommodent fort bien. Après avoir lu, nous avons écouté. Notre but n'est pas d'ajouter une histoire proprement dite de la guerre aux histoires déjà publiées, mais de redire ce que nous avons entendu un
peu partout. Souvent, lorsque les angles seront trop aigus, nous les adoucirons pour que la blessure soit légère ; et si les couleurs du tableau étaient trop vives, nous les fondrions le plus délicatement possible. Avant de venir jusqu'à nous, ces récits ont traversé des cœurs aigris par la soufifrance, ils ont été ensevelis pour un temps dans les âmes ulcérées. Les récriminations, les jugements sévères, les injustices même peuvent être pardonnés à ceux qui, après avoir été accablés par le nombre, ont été captifs sur la terre étrangère. Mais l'interprète de tant d'émotions doit conserver le calme du juge. S'il se trompe à son tour, ce sera de bonne foi.
Il serait puéril, en vérité, de composer un ouvrage pour satisfaire de vaines curiosités. Les nombreuses histoires de la dernière guerre passent en revue tous les faits, et cependant nous pourrions leur adresser un reproche. La partie matérielle ne laisse rien à désirer, tandis que le côté moral semble trop oublié. De cette lutte terrible il ressort de précieux enseignements, et la France y doit trouver d'utiles leçons. Ce n'est pas tout encore ; sous ces défaites sans cesse renouvelées il y a de magnifiques dévouements, un courage supérieur, des vertus admirables. Il faut proclamer hautement ces dévouements, ce courage et ces vertus. Chateaubriand disait pendant la première Révolution : « L'honneur français s'est réfugié sous les drapeaux. » Ce mot est toujours vrai. Le Roi de Prusse le traduisait à Sedan en s'écriant : « Oh ! les braves gens ! »
Le public a trop oublié, ce nous semble, les braves gens qui mouraient, non pour la victoire, mais pour l'honneur. Ces escadrons, que conduisait à la charge le brave colonel de Beaufremont, étaient sublimes dans leur mort ; ils personnifiaient la France, notre grande France de Fontenoy et d'Austerlitz, renversée de son piédestal, mais pour un jour seulement. Recueillons pieusement les débris de
notre gloire, cherchons à connaître les noms des morts pour les honorer, interrogeons les survivants, écartons les ronces qui couvrent les tombes et plaçons-y des fleurs ; donnons, sous toutes les formes, l'expression de nos sympathies et de notre reconnaissance à ces vaillants soldats qui ont défendu le sol de la patrie.
S'ils eussent été victorieux, on les aurait vus rentrer dans nos villes en défilant sous les arcs de triomphe. La fortune les a trahis. Chacun d'eux rentra solitairement au foyer. Ne méritent-ils pas plus d'hommages encore, puisqu'aux élans de la bataille ils ont dû joindre les misères de la captivité?
Pendant la durée de la guerre et depuis la signature de la paix, les hommes qui s'étaient donné la mission de présider aux destinées de la France se sont ingéniés à découvrir les causes de nos défaites. Comparant les armées ennemies à la nôtre, ils ont reconnu dans celle-ci des infériorités. Cherchant des modèles chez le vainqueur, ceux qui voulaient nous rendre aussi forts que lui auraient été bien aveugles, s'ils n'avaient inscrit sur leurs tablettes, un peu au hasard : préparation à la guerre, corps d'armée permanents, artillerie, chemins de fer, état-major, service de santé, administration, loi de recrutement, loi d'avancement, durée du service,
réserves, tactique — Ces questions diverses ont
défilé sans ordre devant des comités, des commissions, des réunions d'hommes étrangers aux armées, et dont les travaux ne pouvaient corriger les vices du passé. 11 eût été sage de laisser le soin des réformes et des progrès à un petit nombre d'officiers supérieurs et de généraux qui auraient avant tout posé les grands principes, arrêté les basée et déterminé irrévocablement le nombre des lois secondaires dont la réunion formerait a loi suprême, brève, claire, immuable, qui devaitl protéger la France.
Tout en perfectionnant les institutions, en améliorant les armes, les hommes de guerre ne perdraient pas de vue les causes morales de nos défaites. Ils donneraient à l'esprit militaire un relief qu'il a perdu ; ils imprimeraient à la discipline une vigueur nouvelle ; ils inscriraient aux portes des casernes la devise de la décoration : honneur ET PATRIE ; ils rendraient à la vie militaire ce noble esprit de corps affaibli par les changements continuels de régiments i ils tiendraient compte de Finfluefice de l'uniforme sur la vocation militaire, ils proclameraient deux fois saint le serment du soldat au drapeau ; en un mot, ils comprendraient que si l'armée est l'expression de la force, elle est encore plus l'àme de la patrie.
La supériorité militaire de la Prusse tenait à ses canons, mais bien plus encore à ses institutions. Or les institutions miUtaires d'une nation sont un reflet de la constitution civile, de l'esprit public, de la pensée générale. L'Allemagne avait conservé sa foi religieuse. Parmi le peuple qui allait prier sous les voûtes du temple, les soldats étaient en grand nombre ; la noblesse allemande pas plus que la bourgeoisie ne cherchait à se soustraire au service militaire ; cette noblesse tout entière proclamait son dévouement au roi ; cette bourgeoisie conservait le respect de la hiérarchie. Toutes les classes obéissaient fièrement à la loi, et ne foulaient pas aux pieds les traditions des ancêtres. En prononçant les mots : patrie allemande^ le moindre hobereau, le plus humble paysan se découvrait le front.
Avant les repas les officiers debout saluaient le portrait de leur roi. Le respect était partout, et de la société civile pénétrait dans les rangs de l'armée. Voilà les véritables causes des victoires du Germain. Une armée sort toute faite des entrailles d'un peuple esclave des lois, d'un peuple ayant conservé la foi, soumis avec
dignité aux classes dirigeantes et sourd aux clameurs de la populace.
Quelle que fût sa bravoure l'armée -française avait respiré l'air corrompu de la cité. On disait autour des casernes que les armées permanentes devaient disparaître ; des discours retentissants ébranlaient peu à peu nos vieilles admirations pour nos pères, soldats du premier empire ; une presse ignorante et vénale semait, jusque dans nos camps, les calomnies et les injures contre Tautorité suprême. Pendant ce temps, le pouvoir encourageait les privilèges et le luxe. L'avancement devenait affaire de palais, et loin d'être encouragé, le travail faisait sourire de pitié ceux qui se croyaient invincibles^
C'est dans ces conditions que la guerre fut déclarée entre la patrie allemande et V ennemi héréditaire.
Les vieillards de Berlin se souvinrent que, dans leur enfance, on parlait autour d'eux des violences deLouvois, et des tyrannies de Napoléon I**.
Les deux rives du Rhin se couvrirent de soldats. Toutes les voies ferrées conduisirent nuit et jour des bataillons, des escadrons, des batteries, des munitions et des équipages de guerre. Mais la France improvisait, tandis que l'Allemagne était prête depuis longtemps. C'est ici le lieu de rappeler ce qu'a dit M. Saint-Marc Girardin : « Les torts de notre gouvernement ne créent point par contrecoup au gouvernement prussien les mérites de moralité internationale qu'il s'est attribués ; nos fautes ont fait son triomphe, nous ne le savons que trop ; elles ne font pas sa vertu, et nous demandons qu'il soit bien entendu que, lorsque nous disons : Le gouvernement français aeu tort, cela ne veut pas dire : Le gouvernement prussien a eu raison, »
Celte appréciation est rigoureusement vraie. Le discours de M. Rouher à l'Empereur ne mérite pas cet éloge. Le 16 juillet 1870, il fait entendre ces paroles, en présentant au souverain l'adresse du sénat qui avait voté la guerre : «... l'Empereur a su attendre ; mais, depuis quatre années, il a porté à sa plus haute perfection l'armement de nos soldats, élevé à toute sa puissance l'organisation de nos forces militaires.
« Grâce à vos soins, la France est prête, sire, et par son enthousiasme elle prouve que, comme vous, elle ^tait résolue à ne tolérer aucune entreprise téméraire.
« Si l'heure des périls est venue, l'heure de la victoire est proche... le génie de l'Empereur le lui garantit... »
Le grand ministre traduisait en prose les chants du grand poète ; mais nous préférons les vers d'Alfred de Musset aux flatteries politiques de M. Rouher :
« Nous rayons eu, votre Riiin allemand ; , U a tenu dans notre verre.
Un couplet qu*on s*en va chantant Efface-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux, marqué dans votre sang f
Nous Tavons eu votre Rhin allemand.
Son sein porte une plaie ouverte, Du jour où Coûdé triomphant A déchiré sa robe verte.
Où le père a passé, passera bien Tenfant.
S*il est à vous, votre Rhin aUemanJ, Lavez -y donc votre livrée; Combien, au jour de la curée, Etiez-vous de corbeaux contre Taigle expirant? •
Voilà bien ce qu'on pourrait nommer l'excès de la flatterie; l'homme d'Etat le plus éminent de l'Empire déclare à la face de l'Europe que la France est prête et il ne craint pas d'annoncer l'heure de la victoire. Un zouave qui se croit invincible ne tiendrait pas un langage plus léger. Autant vaudrait répéter le vers du poète :
« Où le père a passé, passera bien l'enfant. •
Aucun plan de campagne n'était définitivement arrêté. On disait que l'entourage militaire de l'Empereur voulait faire franchir le Rhin à Maxan par un corps sous les ordres de Mac-Mahon. Cette armée se serait jetée sur Wurtzbourg, pour séparer de la Prusse TAllemagne du Sud et l'obliger à la neutralité. Il était possible aussi de battre les troupes pendant leur mobilisation, et d'entraîner ainsi dans notre alliance TAutriche et l'Italie. En même temps, les Français auraient marché sur Mayence et Coblentz, pour disperser les corps prussiens qui se réunissaient. La flotte aurait jeté un corps de débarquement sur les côtes de la Baltique. On espérait que la Bavière et le Wurtemberg conserveraient leur neutra- Uté. '
Le plan était bien conçu. Il pouvait réussir à la condition d'agir promptement, vigoureusement, de frapper comme la foudre, en déployant toutes les surprises de la furie française. Mais il fallait un chef d'Etat, jeune, ardent, enthousiasmé. L'occasion fut perdue. Notre armée était divisée en huit corps formés les uns de quatre divisions d'infanterie, les autres de trois. Tous avaient une division de cavalerie. La garde impériale composait la réserve forte de deux divisions d'infanterie et d'une de cavalerie. Le 1*^ août, les divers corps occupaient les positions suivantes : — 1" corps, maréchal de Mac-Mahon (38.000 hommes, 96 canons^ 24 mitrailleuses), à Strasbourg ; — 2* corps, général Frossard (28.000 hommes, 72 canons, 18 mitrailleuses), à Saint- Avold et à Forbach ; — 3« corps, maréchal Bazaine (42.000 hommes, 96 canons, 24 mitrailleuses), àBoulay; — 4* corps, général de Ladmirault (33.500 hommes, 72 canons, 18 mitrailleuses), àThionville; — 5* corps, général de Failly (29.000 hommes, 72 canons, 18 mitrail-
leuses), àSarreguemines etàBitche; — 6* corps, maréchal Canrobert (40.000 hommes, 114 canons, 6 mitrailleuses), à Ghâlons ; — 7* corps, général Félix Douay (27.000 hommes, 72 canons, 18 mitrailleuses), à Belfort. La garde impériale, général Bourbaki, comptait 23.000 hommes, 60 canons et 12 mitrailleuses. Elle était à Metz. La réserve de cavalerie, placée à Lunéville, comptait trois divisions formant un total de 7.000 cavaliers, 30 canons et 6 mitrailleuses. La réserve d'artillerie se composait de 96 canons et de 3.500 hommes.
La France allait donc combattre ayant sous la main une armée de 272.000 hommes, 780 canons et 144 mitrailleuses. Les forces allemandes étaient de 447.000 hommes, et 1.194 canons. La première réserve laissée en Allemagne était de 188.000 hommes et 384 canons ; la seconde réserve, également en Allemagne, se composait de 160.000 hommes (Landwehr de garnison) ; enfin la 3* réserve formait un total de 226.000 hommes (troupes de dépôt). L'Allemagne pouvait donc nous opposer successivement un million vingt et un mille hommes.
L'armée envahissante de 447.000 hommes formait trois armées sous les ordres du Roi de Prusse. Le plan d'attaque était rédigé depuis plus d'un an. L'auteur de ce plan, M. de Moltke, remplissait les fonctions de chef d'état-major. L'armée allemande allait jouer devant l'Europe une tragédie dont les rôles étaient savamment appris, par des acteurs respectueux des pensées de l'auteur.
N'importe le nombre, la mise en scène et l'importance de tel ou tel rôle, un bon général à la tête de 272.000 hommes ne laisse pas l'ennemi tournoyer autour de lui, sans même savoir ce qu'il a fait la veille, ce qu'il fera le lendemain.
La guerre avait été déclarée officiellement à la Prusse le 20 juillet 1870. Le 23, l'Empereur instituait
rimpératrice régente de France, et quittait Paris pour se rendre à Metz. On ne saurait trop répéter qu'aucun plan de campagne sérieux n'était arrêté par le gouvernement français. Les généraux s'en communiquaient entre eux un certain nombre, et les espions prussiens, qui étaient partout, pouvaient facilement prendre leur part des confidences. Parmi ces plans, il en est un qui mérite un souvenir, parce que le maréchal Lebœuf en a fait mention devant la Commission d'enquête dans l'une de ses dépositions à Trianon. Ce plan de campagne avait été combiné par le général Lebrun, l'intendant Pages et le maréchal Lebœuf : trois armées étaient formées sous les commandements des maréchaux Bazaine, Mac-Mahon et Canrobert. La première se réunissait en Alsace, la seconde à Metz, la troisième se tenait en réserve à Châlons. Deux corps distincts étaient en outre constitués à Belforl et à Lyon, comme noyaux de nouvelles troupes. Prenant pour base Metz et Strasbourg, les deux premières armées devaient, la première masquer Sarrelouis et les trois grandes places du Rhin moyen, la seconde passer par la vallée de la Kinzig, Rastadt et la Forêt-Noire.
L'Empereur comptait, non sans raison, avoir pour alliés l'Autriche et l'Italie. La déposition de M. de Chaudordy, qui est un document officiel, ne laisse aucun doute sur cette question tant débattue. Voici ce qu'a déclaré ce diplomate : « Du 20 juillet au 3 ou 4 août, toutes les stipulations du traité furent arrêtées entre Florence, Vienne et Paris. On y régla la procédure d'après laquelle on passerait de la neutralité armée à l'alliance ofifensive, dans la supposition que l'armée française réussirait à franchir le Rhin, pénétrerait dans l'Allemagne du Sud, et tendrait la main vers Munich ^ux troupes autrichiennes et italiennes qui se porteraient au-devant d'elle. Le gouvernement français n'était pas signataire du traité conclu entre T Autriche-Hongrie et l'Italie seules ; mais,
en réalité, l'Empereur Napoléon avait été consulté sur tous les articles dont il se composait : il les avait approuvés ou modifiés.
Il fallait donc à tout prix prendre Toffensive, franchir le Rhin et ne pas perdre un temps précieux en marches et contre-marches.
Le 19 juillet 1870 le Roi de' Prusse signait la déclaration de guerre. A la même heure, trois escadrons du 7* uhlans, qui avaient franchi la frontière avant la rupture de la paix, rencontraient, en avant de Spickeren, une reconnaissance du 5* régiment de chasseurs français. Le 24 du même mois, le comte Zeppelin, capitaine wurtembergeois, à la tête d'une patrouille de 25 cavaliers badoîs, passait aussi la frontière à Lauterbourg. Le 2' lanciers occupait Soultz, et le colonel du régiment prévenait que les Badois détruisaient la ligne télégraphique. Ils allaient traversant nos villages et s'avançaient ainsi jusqu'à 40 kilomètres. Le lendemain, 25, un escadron du 12* chasseurs surprit l'ennemi non loin de Wœrth.
L'ouvrage du grand état-major allemand déclare qu'il n'y avait que 4 officiers et 3 dragons. Cependant le général de Remis s'empressa de télégraphier à Strasbourg : « Je viens de détruire une reconnaissance badoise composée de 4 officiers et 25 cavaliers occupés à couper les télégraphes : ils sont tous tués, blessés ou prisonniers. »
Le capitaine Zeppelin s'échappa et fit savoir à l'ennemi le peu d'entente qui régnait de notre côté. Les 24, 26, 27, 28, les patrouilles allemandes sillonnaient nos campagnes. Les dépêches télégraphiques se croisèrent de toutes parts. Les détachements prenaient les armes inutilement, les alertes étaient continuelles, et si la terreur ne se voyait nulle part, l'inquiétude régnait partout. Les environs de Forbach semblaient attirer plus particulièrement l'attention des Allemands qui fouillaient minutieusement le pays, observaient nos positions et cherchaient
à pénétrer nos projets. Le général Frossard reste immobile, se bornant à diriger quelques patrouilles autour de son camp. Le maréchal Bazaine lui a dit d'attendre pour prendre l'offensive. Il le peut d'autant moins qu'il ignore les forces et les positions de l'ennemi. Le 2* corps n'avait devant lui, jusqu'au 31 juillet, qu'un bataillon prussien et trois escadrons. Sarrebruck fut ensuite ren*^ forcée de 2 bataillons et de 4 pièces d'artillerie.
Si quelque vétéran des guerres du premier Empire était sorti de sa tombe pour assister à notre entrée en campagne, il n'aurait pas reconnu cette antique armée française qui, depuis des siècles, faisait l'admiration du monde. Les guerres d'Afrique et leurs faciles succès ont fait oublier toutes les règles de l'art. C'est en vain que le général Bugeaud a voulu imprimer aux campagnes africaines un sérieux caractère, c'est en vain qu'il a montré à Isly la supériorité de la tactique sur l'élan irréfléchi. Une école s'est formée, sous les auspices d'heureux capitaines, qui dédaigne la science et affirme que le cri : En avant ! tient lieu de tout.
Nous avons payé chèrement nos victoires africaines. L'engouement aurait dû cesser en Crimée, au Mexique, en Italie, où l'œil attentif du Germain remarquait nos faiblesses. Mais Técole africaine occupait le sommet, elle régnait et gouvernait. Son dédain pour l'étude était partagé par le pouvoir suprême qui usait et abusait d'un mot nouveau : se débrouiller. Qu'on ne fût pas tacticien, qu'on ignorât la stratégie, qu'on fût étranger à l'administration, peu importait, pourvu qu'on sût se débrouiller.
On se débrouille pour une razzia, pour une marche entreprise sans cartes ; mais cet art, inventé par l'incapacité, ne suffit jamais pour sauver un pays.
Kléber disait qu'un bon général, à la tête d'une médiocre armée, valait mieux qu'un général médiocre à la tête d'une bonne armée. Et Napoléon I" a dicté ces belles
paroles : « Le général est la tête, le tout d'une armée. Ce n'est pas Tarmée romaine qui a soumis la Gaule, mais César ; ce n'est pas l'armée carthaginoise qui faisait trembler l'armée républicaine aux portes de Rome, mais Annibal ; ce n'est pas l'armée macédonienne qui a été sur rindus, mais Alexandre ; ce n'est pas l'armée française qui a porté la guerre sur le Weser et sur l'Inn, mais Turenne ; ce n'est pas l'armée prussienne qui a défendu sept ans la Prusse contre les trois plus grandes puissances de l'Europe, mais Frédéric le Grand. »
Ces vérités, qui frappent les yeux, passaient en France pour d'antiques préjugés. On confiait des divisions, des corps d'armée à de fort galants capitaines, complètement étrangers aux commandements militaires. On riait dans les réunions d'officiers des choix qui plaçaient à la tête de la cavalerie un chef ne montant plus à cheval, ou à la tête d'un corps d'armée un officier du génie, habile ingénieur, mais qui de sa vie n'avait commandé ni bataillon, ni régiment, ni brigade, ni division, et ignorait ce qu'était une marche en échelons, un changement de front ou une retraite en échiquier. Mais on pensait qu'un favori saurait se débrouiller. D'ailleurs chacun avait sa destinée écrite à la feuille des bénéfices, et nous connaissions d'avance les futurs maréchaux. A ce sujet, rien ne pouvait nous surprendre, mais tout aurait dû nous épouvanter. Combien, pendant cette guerre, de si courte durée, de bons et braves généraux, flanqués à droite ou à gauche, ou dominés au-dessus par des médiocrités, n'ont-ils pas vu tous leurs efi'orts paralysés, leurs avis repoussés, et leur parole dédaignée ! Les considérations de famille, les parentés ministérielles, de certaines allures admiratives conduisaient aux fortunes militaires.
L'Empereur recevait tous les dimanches, après la messe des Tuileries, les officiers supérieurs et les offl- -ciers généraux des armées de terre et de mer. SaMsgesté