I . Nous traduisons ainsi d'après le texte de c
Messire Gaides qu'est si preux chevalier Fait moult forment , certes , à blastengier Qui à villain sefist accompaigmer.
A une première lecture , nous avions cru pouvoir trouver un sens dans notre texte :
Mes sires Gaydes, qui son siècle a arrier Qui à vilain sefist accompaingnier.
Mais, réflexion faite, nous pensons que cette leçon, non plus
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charretier que pour parler à une belle dame. » Puis elle s'en retourne au plus vite. « Eh bien! lui demande Gaydon, que vous a dit notre compagnon Gautier? n'a-t-il point voulu revenir avec vous? — Sire, répond-elle, que Dieu le confonde! Si je n'avais quitté la partie, il me faisait prendre un bain pour me rafraîchir, disait-il. On ne saurait entendre rien de plus honteux. Par le Dieu tout-puissant, je ne vis oncques si vilain chevalier, et un gentilhomme qui tient à son honneur ne devrait point prendre pareil compagnon. — Il ne m'en faut pas d'autre à cette heure, répond Gaydon ; celui-ci du moins n'ira pas sur mes brisées. » P. 266-271.
Pendant qu'ils devisent ainsi, un valet de Claresme, battu la veille par elle, s'avise, pour se venger, d'aller trouver Gui d'Hautefeuille. Il arrive dans sa tente et va s'agenouiller devant lui. « Que veux tu? lui demande Gui. — Sire, répond le valet, que donneriezvous à qui vous dirait où est le duc Gaydon , et le mettrait si bien en vos mains qu'à trois vous le pourriez lier pour le livrer ensuite à l'empereur Charles? » Et sans attendre la réponse de Gui , il l'informe que Gaydon est dans la tente de Claresme ; qu'il y est venu pour la courtiser et mandé par elle.
que celle de b, ne peut s'interpréter naturellement. Voici la leçon de b :
Messires Gaydes qui se siet là arrier Qui à vilain se fist aconpaignier.
qui se siet là arrier est plus intelligible que qui son siècle a arrier; mais dans b comme dans a, le sens paraît incomplet. La leçon de c, au contraire, ne laisse rien à désirer.
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C'est pour Gui un cruel déplaisir, mais en même temps un sujet de joie, car il pense faire trancher tous les membres à Gaydon. Il s'indigne de la déloyauté de Claresme et éclate d'abord en injures contre elle. « Qui se fie à une femme, dit-il, mériterait d'être jeté à l'eau. » Puis soudain il se radoucit et se dit en lui-même : « Mais n'ai-je pas grand tort.? Si elle a mandé Gaydon, c'est par ruse peut-être, et pour l'attirer dans un piège. Je me suis trop hâté de la croire coupable. » Le valet cependant demande sa récompense. « Tu vas l'avoir, répond Gui, et sans plus tarder. Frère , dit-il à Alori, acquittez-vous de ce soin, et que je n'en entende plus parler.» Et Alori le jette dans un fossé, où il se casse le cou avant d'arriver au fond. « La voilà ta récompense, dit Alori ; quand tu reviendras nous te ferons chevalier. » — Si le Dieu de justice n'y pourvoit, il en coûtera à Gaydon d'être venu faire sa cour à Claresme. P. 271-272.
Alori et Gui son frère s'arment en toute hâte avec trente des leurs. Dans le même temps Claresme dit à Gaydon : ce Fuyons sans perdre de temps. Si je restais ici jusqu'au jour il pourrait bien m'arriver malheur, et vous-même seriez en grande détresse. J'aimerais mieux mourir que d'en être cause. » Comme elle parle ainsi, Gautier, à la clarté de la lune, voit briller des heaumes et entend des destriers en marche. Il accourt à la tente et avertit Gaydon du danger qui le menace. « Il va falloir vous montrer, lui dit-il. Quant à moi, avant de mourir, je me signalerai si bien pour la femme que j'épousai toute jeune, et qui n'a pas sa pareille au royaume de France, qu'elle
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n'entendra pas dire que je suis un couard. » A ces mots il saute à cheval d'un bond et s'arme de sa hache qu'il étreint si fort que son poignet s'en couvre de sueur. «Voici venir les Français, dit- il à Gaydon, nous n'avons point d'aide à attendre de ceux d'Angers. Vos baisers nous coûteront cher. Ah ! Laurence, chère et tendre femme, ma compagne durant de si longs jours, si vous me perdez, je le sais, toute joie sera bannie de votre cœur. C'était vous qui veniez à la charrue m'apporter la grande gourde de corne et dans une touaille la grande tarte rebondie. Rien que de vous voir faisait ma joie; puis, le soir, je vous pressais entre mes bras et vous payais de vos peines argent comptant, sans crédit. Ce fut une grande folie à moi que de quitter, pour mon seigneur, ma terre, ma charrue et ma femme 1 » Cependant le duc est monté à cheval, et Gui est arrivé près de la tente de Claresme : « Pardieu, Gaydon, s'écrie t-il, vous avez fait là une grande folie de venir courtiser l'amie qui m'a donné sa foi et qui a reçu la mienne. — Dame, dit Gaydon à Claresme, vous m'avez attiré dans un piège, je le vois : bien fou qui se lie à une femme. — Sire, répond-elle, je me laisserais arracher la vie plutôt que de concevoir une telle pensée. J'ai ici trente hommes de ma maison qui ne vous feront pas défaut, dussent- ils en mourir, w En effet, les chevaliers de Claresme courent au.x armes. P. 272 275.
La lutte s'engage d'abord entre Gui et Gaydon. Tous deux brisent leurs lances et vident les arçons. Ils se relèvent et combattent à l'épée. Le duc, d'un coup terrible, fait fléchir les genoux à son adversaire;
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mais au même instant Gui est relevé et remis en selle par les siens. Gaydon, assailli de toutes parts, est en grand danger; mais le vavasseur vient à son aide, et ce secours lui permet de remonter à cheval. D'un coup de lance il transperce Auboin, un neveu de Gui, un traître plus habile à ourdir les trames qu'une femme à filer sa quenouille. Gui le voit tomber et sa colère redouble. Il assène à Gaydon un coup furieux qui n'atteint que le cheval du duc et lui tranche la tête. Gaydon tombe, se relève tout étourdi; mais il n'a plus son épée. Il implore la Vierge Marie, maudit l'imprudence qui l'a fait venir seul à ce rendezvous et la fourberie de Claresme, qu'il croit toujours coupable. En ce moment accourt Alori; il saisit le duc par son heaume et s'écrie : « Votre mort est jurée ; demain vous serez pendu par la gorge. Pour une vallée pleine d'or, je ne renoncerais pas à vous faire mettre la hart au col. » Une seconde fois, le vavasseur vient encore délivrer Gaydon, qui remonte à cheval et continue à combattre. — Du camp de l'empereur on entend le bruit de la lutte. Charles s'éveille, et plus de trois mille hommes courent aux armes. Claresme, dans le même temps, anime ses chevaliers et les menace de les dépouiller de leurs terres s'ils ne volent au secours de son amant. L'un d'eux lui répond : « Dame, c'en est fait de nous si Charles le sait. Tout votre pays sera ravagé, et c'est nous qui porterons la peine de vos folles amours; car pour vous, peu vous importe : votre paix serait bientôt faite. » A ces mots, Claresme désespérée sort de sa tente, court au duc et lui dit : « Noble chevalier, pour Dieu, ne demeurez pas plus longtemps ici. Si Gaydon. h
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vous mouriez à cause de moi, je n'aurais plus de joie en ma vie. Combien je voudrais au prix de tout ce que je possède ne vous avoir point appelé à ce rendez-vous ! — Dame, répond Gaydon, pour l'amour de vous je veux encore frapper un coup avant de fuir. » Il dit, pique son cheval, et d'un coup de lance met à mort un des traîtres. Autant en fait Gautier avec sa hache, puis il s'écrie : « Allons, beau sire, fuyons, voici venir du camp un renfort d'ennemis. Si nous mourions ici, nous ne pourrions pas faire notre paix avec Dieu. » P. 275-280.
Le jour commence à poindre. Gaydon aperçoit la troupe nombreuse qui arrive du camp de l'empereur; il se décide à fuir, non sans regret. Il pousse son cheval vers Claresme, la prend dans ses bras, l'attire à lui, la place devant sa selle, sur le cou de son destrier, et s'enfuit vers la cité, Gautier le suit. Ils enfoncent les éperons dans les flancs de leurs chevaux, qui traversent à grand'peine une terre en labour, lorsque tout à coup ils vont s'abattre dans un fossé. La chute est terrible. Claresme s'évanouit trois fois et est sur le point de rendre l'âme. — Ferraut était en ce moment dans une des tourelles de la place. Il voit de loin venir les Français ; il voit son oncle, la damoiselle et Gautier tomber dans le fossé. Il donne l'alarme, fait monter à cheval plus de deux mille barons et sort en toute hâte, suivi des deux fils de Naimes, Bertrand et Richier, du preux Berart, de Sanson et de Nevelon. — Claresme lésa vus venir et a retrouvé assez de force pour sortir du fossé. Elle fuit du côté d'Angers et va se cacher dans une vigne , sous un noyer. P. 280-282,
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Gaydon et Gautier sont remontés à cheval. Ils aperçoivent aussi les défenseurs qui viennent à leur aide, et à cette vue ils reprennent courage. Le duc jette les yeux autour de lui, s'émeut de ne plus voir Claresme, et se signe. Au même instant vient fondre sur lui Gui d'Hautefeuille, qui lui perce sonécu et lui fait vider les arçons. Gaydon se relève et se défend vaillamment; mais lui et Gautier seraient pris, si Ferraut avec ses compagnons n'arrivait à temps pour les sauver. — Mêlée générale, où se signalent les deux fils de Naimes. — Le vieux duc les reconnaît à leurs écus de Bavière, aux grands coups qu'ils donnent, à leur fière contenance. « Ah ! gloutons, leur dit-il, c'en est trop. Vous faites défaut à Charles, votre légitime seigneur. Si vous êtes pris, par les saints de Bavière, je vous châtierai cruellement. — Pardieu, beau père, lui répond Richier, son jeune fils, c'est folie à vous de vous montrer si dévoué à l'empereur Charles, qui prend pour conseillers des traîtres, opprobre de la France. Jamais Gaydon ne s'est souillé d'une trahison. Il est votre cousin, et vous devriez mettre tous vos soins à ce qu'il obtînt de Charlemagne paix et amitié. Par le Dieu qui a fait feuilles et fleurs, je me laisserais plutôt honnir que d'abandonner jamais le duc Gaydon, qui est mon cousin et que j'aime. ■> P. 282-286.
Comme le père et le fîls parlent ainsi, voici venir Ferraut, l'écu au cou, la lance au poing et en tête le heaume surmonté d'une queue de paon. Il parle haut et clair et de façon à se faire entendre de tous : « Gui d'Hautefeuille, où es-tu, parent de Ganelon, fils de putain, glouton, qui t'es vanté dans la tente de
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Charles que tu m'aurais tué si je n'avais été secouru ? Viens donc ici et recommençons l'épreuve. — Rien n'est plus juste, i^ disent les Français, et aussitôt tous les combattants font trêve pour assister à la joute de Gui et de Ferrant. — La joute se termine par la défaite de Gui La lance de Ferraut a percé son écu, son haubert, sa cuirasse, sa cotte et son hoqueton, et lui a enlevé dans le flanc un morceau de chair qui suffirait à repaître un faucon. «Gui d'Hautefeuille, dit Ferraut à son ennemi gisant à terre, tu sais maintenant quel jouteur je suis. Le duc Gaydon, que Dieu bénisse , ne nous laisse manquer de rien ; les barons sont bien servis à sa cour, ils y ont tout ce qu'ils veulent en abondance et comme de source, tandis que toi tu languis à la table de Charles. On vous donne un chapon pour quatorze, et vous n'avez pas même de bon pain à foison. Pareilles gens ne peuvent être capables que de peu. La maison de Gaydon, au contraire, est si bien pourvue qu'on y compterait à cette heure plus de sept mille porcs, plus de deux mille bœufs, plus de treize mille chapons. Chacun en a en quantité. Le poisson foisonne aussi, et le bon froment; je ne saurais dire tout ce qu'il y en a. Il faut que Charles soit bien sot et bien fou pour penser mettre si aisément la main sur nous. Tel damoiseau de sa suite aura la moustache toute grise avant qu'il entre par force dans la cité de Gaydon. Les murailles en sont hautes, les fossés profonds et chacun de nos carreaux est scellé à plomb. » Les Français l'entendent et se disent l'un à l'autre: « Quel prud'homme que Ferraut! comme il a jouté contre Gui! jamais main d'homme ne frappa plus beaucoup.» P. 286-289.
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La joute ainsi terminée, Français et Bourguignons s'en retournent à leur camp et ramènent à sa tente le vaincu dolent et courroucé. De son côté, le duc rentre à Angers avec Ferraut et les autres barons. — Gautier était resté en arrière. En passant près d'un buisson, il voit la belle Claresme aux mains de deux valets qui voulaient lui faire outrage. Il la délivre, la place devant lui sur l'arçon de sa selle, rentre le dernier à Angers et vient mettre pied à terre devant le palais du duc. Là les écuyers l'entourent en foule et ie poursuivent de leurs huées : « Où diable a-t-il pris si gentille pucelle, ce vilain malotru .' » L'un d'eux passe le bras autour du cou de Claresme et fait mine de lui prendre un baiser. Gautier tire son épée, et l'écuyer n'esquive le coup qui le menace qu'en se laissant choir tout de son long. — Grand tumulte et grands cris. — Le duc accourt pour savoir ce qui se passe; il reconnaît Claresme et la saisit. Gautier lève encore son épée et peu s'en faut qu'il n'en frappe Gaydon. a Laissez la dame, lui dit-il, vous n'avez sur elle aucun droit. C'est moi qui l'ai conquise avec cette lame d'acier; mais vous, vous l'avez abandonnée et n'avez eu d'elle nul souci. Si elle m'en croit, elle ne couchera jamais à côté de vous. — Continuez, répond Gaydon , vous ne parlerez jamais assez, et jamais je ne prendrai vos paroles en mauvaise part. — Je ne vous dirai rien de plus, fait Gautier, sinon que je l'ai sauvée. — Oui, répond Claresme, et que Dieu vous le rende ! Vous n'y perdrez pas si nous vivons. » P. 289-291.
Pendant que la joie éclate dans le palais du duc, l'empereur s'inquiète dans sa tente. Il veut qu'on lui
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amène son ami Gui ; il craint que sa chute n'ait des suites mortelles. Ogier l'entend, pousse du coude le duc Naimes et lui dit tout bas : « L'empereur n'est-il pas devenu fou ? A qui le sert bien il donne la pire récompense et se prend d'amitié pour un glouton de cette espèce qui n'a jamais fait que trahisons! » Comme il dit ces mots, voici venir Gui. Charles se lève, le prend par la main et le fait asseoir à côté de lui: « Ami, lui dit-il, avez-vous point de mal? J'étais fort en peine de vous. — Sire, répond Gui, ce ne sera rien, et je m'inquiète fort peu de cette chute. Elle n'eût pas eu lieu si l'arçon de ma selle ne se fût brisé. Ce que je désire à cette heure, c'est que vous me donniez la pucelle que vous m'aviez promise. Je l'épouserai en présence de vos barons et en dépit de Gaydon et de Gautier. Ils voulaient me l'enlever, mais je les ai bien contraints de s'en dessaisir. Envoyez-la chercher à sa tente. » A ces mots arrive Gautier d'Avallon, un des vassaux de Claresme. Il s'agenouille devant l'empereur et lui dit : « Sire, que dois-je faire? le duc Gaydon a ravi ma dame et l'a emmenée captive à Angers, où il va en disposer à son gré. » Gui entend ces paroles et devient noir comme charbon. Il ne dirait mot pour toutes les richesses de Pharaon. Ogier s'en rit et dit au duc Naimes: « Voilà une bonne proie qui échappe à ce faucon; plus d'un mois se passera avant qu'il la ressaisisse, et Charles, qui en la livrant devait avoir pour récompense un mulet chargé d'or, n'en aura rien, par saint Simon. - Seigneurs barons, dit Charles de Laon , j'ai bien sujetd'avoir le cœur en grande tristesse. Depuis si longtemps que je porte mon gonfanon, depuis deux cents
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ans, on le sait, que j'ai chaussé l'éperon, j'ai abattu l'orgueil de plus d'un rebelle. Personne ne s'est attaqué à moi qui à la fin n'en ait porté la peine. N'est-ce pas pour moi un cruel déplaisir que de voir ce duc qui n'était qu'un petit garçon quand je l'ai investi de son palais d'Angers, au lieu de venir m'implorer comme il le devrait nu-pieds, en chemise, un bâton à la main et la hart au col ainsi qu'un larron, se montrer si félon et si outrecuidant, lui et ses hommes qui ont l'audace du lion. Il faut que j'aillel'épier à la dérobée, que je voie sa contenance et que je sache si Claresme prendra Gaydon pour époux. » Ogier s'efforce de détourner l'empereur de ce projet. S'il est reconnu, dit-il, il ne s'en tirera pas à son honneur, à moins de faire la paix avec Gaydon. Mais l'empereur ne renoncerait pour rien à son dessein ; ce que voyant, le duc Naimes lui dit : « Sire, je vous accompagnerai donc ; vous n'irez pas sans moi. » Charles y consent, et aussitôt tous deux s'accoutrent en pèlerins. — Description de leur costume. — Ainsi déguisés tous deux arrivent à la porte d'Angers. « Ouvrez-nous, beau frère, dit humblement Naimes au portier. Nous sommes des chevaliers qui revenons d'un pèlerinage au saint sépulcre. Nous retournons dans notre pays et aurions grand besoin que le duc voulût bien nous faire donnera manger. Nous n'osons aller au camp où il y a tant de ribauds qui ne manqueraient pas de nous dépouiller et de nous enlever nos esclavines pour en couvrir leurs destriers. — Entrez, leur répond le portier, entrez, pour l'amour de Dieu, et puisse-t-il permettre que le duc Gaydon fasse la paix avec Charlemagne son seigneur. » A ces mots i'empereur hoche la tête. Il entre avec le duc
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Naimes et tous deux s'en vont par la cité. P. 291-
Que de destriers s'offrent à leurs yeux dans les rues ! que de bons hauberts aux fenêtres, que de heaumes brillants, que de bannières, que de forts écus, que de guerriers vigoureux et agiles, qui sont assis et jouent aux échecs revêtus de leurs hauberts et ceints de leurs épées, leurs forts chapeaux de fer à côté d'eux, pour être plus tôt prêts au besoin! A cette vue, Charles se signe : « Beau sire Naimes, dit-il à son conseiller, n'ai-je pas sujet d'être confondu et grandement courroucé, moi qui suis là dehors depuis près d'un an à la gelée, au vent et à l'orage, quand je les vois se donner leurs aises et se divertir ainsi? Si je puis les prendre avec l'aide de Dieu, ils n'auront pas bon temps : je les ferai écorchertout vifs. — Sire, dit Naimes, laissez là vos menaces, il vous siérait mieux de prier Dieu qu'il vous accorde de revenir sain et sauf. » — Naimes dit vrai; c'est un bon conseiller, — Les deux pèlerins arrivent au palais, où ils trouvent le duc à table avec ses barons. Ce sont les fils du duc Naimes, Bertrand et Richier qui apportent les mets. Le vieux duc les voit et soupire, et sa face se mouille de larmes « D'où êtes-vous, beau pèlerin, lui demande Gaydon, et qu'avez-vous à pleurer ainsi ? a Sire, dit Naimes, ce n'est pas merveille si je pleure! Nous sommes de pauvres pèlerins, et il fut un temps où chacun de nous était seigneur justicier d'une grande terre. Nous avions des chevaux et des armes, et maintenant il nous faut mendier notre pain. Rien que d'y songer je ne puis retenir mes larmes. — Ne vous laissez point abattre, répond Gaydon, Dieu est
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grand, il vous viendra peut-être en aide. Prenez en grâce votre pauvreté, car lel amasse de grandes richesses qui tombe en un moment dans la misère, et tel est pauvre qui se voit ensuite dans l'abondance. Ce n'est pas la douleur qui vous tiendra en santé; allez vous asseoir: vous serez bien hébergés et bien servis, et si vous voulez retourner dans votre pays, je vous offre cent sous à chacun. Puisse le seigneur Dieu inspirer à Charlemagne la pensée de ne plus se montrer envers moi aussi cruel qu'il l'a été. C'est à tort qu'il m'a fait tant souffrir; mais puisque je ne puis retrouver son amitié, avant le mois d'avril je lui ferai endurer des peines telles qu'il n'en a ressenties de sa vie. Si je le puis prendre, il ne m'échappera pas aisément, et le dommage qu'il m'a fait éprouver sera amplement réparé. — Par la foi que je dois à Dieu, dit Gautier, si je le tenais ici, j'aurais tôt fait de lui plumer la moustache, car je n'en sais pas de plus félon. Il ne s'entoure que de traîtres et la loyauté n'a pas accès près de lui. » Charles l'entend et pense en perdre le sens. Il lève les sourcils, agite latête et serre les dents comme un forcené. Il tient à la main un gros bourdon carré et s'il osait il en ferait sentir le poids au vavasseur. Il pèse si fort sur le bourdon qu'il le fait voler en éclats. Tous les barons le regardent et se disent l'un à l'autre : « Ce pèlerin est fou , il a le diable au corps. — Il est enragé, dit Gautier; lionsle, seigneurs, car il pourrait avoir un accès qui jetterait le trouble dans la maison. — Barons, dit le duc Naimes, épargnez mon compagnon. Il fut un temps où il était puissant, où il eût bientôt trouvé mille chevaliers pour le servir au besoin. Lui-même avait un
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cœur de lion, jamais homme plus vaillant ne chaussa l'éperon. Maintenant qu'il se voit pauvre, il en a le frisson au cœur et n'est plus maître de lui. — On voit bien à sa contenance, disent les assistants, que ce fut un vaillant guerrier. » P. 296-299.
Charles et Naimes sont conduits à un buffet où on leur sert du pain blanc de farine blutée, un plein baril de vin et un paon rôti à la poivrade. C'est Bertrand, l'un des fils de Naimes, qui leur verse le claret dans une coupe. Il regarde son père et le regarde encore. Il le reconnaîtrait, n'était la couleur dont le vieux duc a teint son visage. 11 ne peut détacher de lui ses regards ni sa pensée, si bien qu'il en a le cœur tout ému. Il hésite et peu s'en faut qu'il ne se jette au cou du faux pèlerin. Enfin, il vatrouver Richier, son frère et lui fait part de ses soupçons. — Les deux frères se consultent et se décident à éprouver eux-mêmes les pèlerins, sans éclat, sans bruit et sans en rien dire à Gaydon. — Naimes les voit venir vers la table où l'empereur et lui prennent leur repas : « Sire, dit-il, voilà mes fils; nous sommes reconnus.» Charles alors regrette sa folie; il sent bien, après tout le mal qu'il a fait à Gaydon, que si le duc le tient, il ne se contentera pas d'une rançon. Il se met en oraison et prie Dieu avec ferveur de détourner de lui le danger qui le menace. Cependant Bertrand et Richier s'approchent. Le duc Naimes se baisse et appuie son visage sur l'épaule de l'empereur, comme un homme qui aurait bu outre mesure. Richier regarde Charlemagne, s'agenouille devant lui, et prenant une coupe d'or qu'il remplit de vin : « Beau
re lui dit-il, je ne saurais la présenter à plus grand
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que vous. Vous êtes le roi de France, je vous reconnais bien, et votre compagnon est le duc Naimes de Bavière, qui a céans deux fils, Bertrand et Richier. » Puis tirant l'esclavine de son père : « Beau sire père, lui dit-il, depuis combien de temps ètes-vous devenu pèlerin ? Votre traversée outre mer n'a pas été trop dure, je pense, et vous n'avez pas fait grand mal aux païens. Vous ne laissez pas que de bien faire le métier de truand ; mais ici ce sera sans profit : vous ne vous en irez pas sans vous repentir cruellement d'être venu épier mon seigneur. — Que Dieu te maudisse ! » répond Naimes, et en même temps il donne à son fils un tel soufflet qu'il en a la face toute rouge. Richier ne peut se tenir de saisir son père, de lui déchirer ses vêtements et de lui mettre à nu toute la poitrine. Charles, pour venger Naimes, dont il ne reconnaît pas le fils, prend le bâton du vieux duc et en assène à Richier un tel coup sur la tête qu'il en fait jaillir le sang. A cette vue, Bertrand se jette sur l'empereur, le tire par la barbe et si fort qu'il lui en arrache plus de cent poils. L'empereur à son tour prend Bertrand par les cheveux et le renverse sur le pavé. Richier et Naimes les séparent. De tous côtés accourent les barons. Charles est environné et recevrait plus d'un coup de bâton, quand Naimes s'écrie : «Arrêtez, gloutons! c'est Charlemagne, le roi de Laon ! Point de rançon pour qui oserait le frapper :il aura mérité d'avoir le poing coupé. » Ferraut a entendu ces paroles , et toutes les richesses de Pharaon ne le rendraient pas si joyeux. 11 fend la presse, s'approche de l'empereur et lui demande s'il est vrai qu'il soit Charles, le roi de Laon. « Par Dieu, répond
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Charles, je ne le puis nier. Ce sont les malins esprits Pilate et Néron qui m'ont amené ici, ou c'est que j'avais trop bu, par saint Simon ! Je n'ai voulu écouter chevalier ni baron. Si l'aventure tourne à ma honte, je l'aurai bien mérité. — Soyez sans crainte, sire , répond Ferraut. S'il plaît à Dieu, il ne vous arrivera pas mal céans. C'est le Ciel qui â voulu que vous vinssiez à Angers dans le palais du duc pour faire votre paix avec lui. — Et comment faire ma paix, dit Charles, avec un glouton qui m'a voulu mettre à mort .' — Sire, dit Ferraut, ce sont là paroles perdues. Le duc est prêt à se soumettre au jugement de vos pairs et de vos barons. Rappelez vous donc la trahison de Ganelon et le grand deuil qui en fut la suite. Il n'y eut pas un baron dans toute votre cour qui osât l'accuser et lui offrir la bataille. Gaydon seul, qui n'était encore qu'un jeune écuyer, osa être son accusateur, combattit contre Pinabel, un neveu du traître, et fut vainqueur. Alors Ganelon fut traîné et pendu comme larron, à la grande honte d'Alori et de Gui, de Bérenger et de Thibaut d'Aspremont. De là le dessein qu'ils formèrent de vous mettre à mort et dont ils rejetèrent l'infamie sur Gaydon. Vous avez chassé le duc, et c'était déjà un injuste châtiment. Depuis, vous avez ravagé ses domaines. Les parents de Ganelon, les Hardré, les Amboin, les Milon et tous ceux de cette engeance malfaisante vous sont plus chers qu'aucun prud'homme de votre maison. » P. 299-305.
Charles entend ces paroles, baisse la tête et demeure longtemps silencieux. Ferraut le prend par la main, lui et le duc Naimes, et les emmène dans une
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chambre où ils se lavent le visage et se revêtent de riches habits. Puis, il se rend auprès de Gaydon : « Sire, dit Ferrant au duc, il vous faut rendre grâces au Roi du ciel qui vous fait aujourd'hui un honneur plus grand que n'en reçut jamais personne au monde. Vous avez vu les deux pèlerins qui sont venus céans? Eh bien, l'un est l'empereur Charlemagne, l'autre est le vaillant duc Naimes. Leur dessein était de vous épier. » A ces mots, le duc bondit sur son siège. Tout l'or de Constantin ne le rendrait pas si joyeux. « Et oii sont-ils ? s'écrie Gaydon ; ma joie est sans pareille ! Elle va donc finir, cette guerre mortelle, ou, par le Dieu qui nous créa! Charles passera une mauvaise journée avant de sortir de mes mains. » — Alors se lèvent et le vieux Riol , et le preux Gaydon , et le sage Ferrant, et le noble Amaufroi , et les deux frères Bertrand et Richier. Tous ensemble se rendent dans la chambre de l'empereur. Riol entre le premier, tenant Gaydon par son manteau d'hermine. Ils s'agenouillent sur le pavé de marbre, et Riol, le plus âgé de tous, parle en ces termes : « Que le seigneur Dieu qui mourut en croix sauve l'empereur Charlemagne qui nous a en sa garde et à qui nous devons foi et loyauté! Beau sire roi, écoutez, s'il vous plaît : cette guerre a trop duré ; elle a causé la mort de maint gentilhomme, la ruine de mainte église et le veuvage de mainte dame qui vous maudit chaque jour. C'est merveille que la terre ne s'entr'ouvre sous vos pas ! Gaydon, mon neveu, est un noble chevalier; jamais mère n'en mit au monde un plus loyal. Vous avez bien mal reconnu le grand service qu'il vous rendit lorsque pour vous, Sire , il combattit contre le traî-
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tre Pinabel. Les traîtres vous ont tellement ensorcelé, que votre cœur est tout à eux et qu'un loyal serviteur n'y peut trouver accès. Au nom du Dieu qui mourut sur la croix, cessez de poursuivre Gaydon de votre haine. — Oui, ajoute le duc, et si vous l'agréez, je me soumets au jugement de vos barons. Sire, c'est à grand tort que vous m'avez pris en haine ; Dieu m'est témoin que je ne songeai jamais à vous trahir. » L'empereur l'entend et se sent ému de pitié. « Duc Gaydon, lui dit-il, me voici pris, par Dieu, comme un ours à la chaîne : il me faut en passer par vos volontés; vous me promettez donc de vous en tenir à la décision de mes barons, soit qu'on vous appelle en bataille, soit qu'on vous mette en jugement. Il faut de plus qu'on m'amène le glouton qui m'a tiré la moustache. Il y a deux cents ans passés que je suis armé chevalier; j'ai conquis depuis lors trente-deux royaumes dont je suis partout proclamé seigneur et roi, et jamais encore je n'avais trouvé un homme qui osât s'attaquer à ma moustache. Celui-là a mérité d'avoir le poing coupé. » A ces mots Bertrand s'avance, s'agenouille et tendant humblement le poing à l'empereur, lui dit : «Gentilhomme sire, voici mon frère qui a la tête bandée à cause du coup qu'il a reçu de votre grand bourdon ferré; je n'ai pu le voir frapper sans entrer en courroux , et si je vins à son aide, je n'en puis être blâmé; car je ne savais pas que vous fussiez une tête couronnée. Voici mon poing, qu'on me le coupe sur l'heure si vous l'ordonnez. — Ah ! dit l'empereur, il faudrait avoir perdu le sens, je ne l'ordonnerais pas pour un royaume. Je te pardonne ici et devant Dieu; si tu vis tu seras un
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vaillant homme.» Puis, s'adressant au duc : aGaydon, puisqu'il est convenu que vous vous soumettez au jugement de nos hommes, vous pouvez venir avec moi dans mon camp. — A vos ordres, répond le duc ; vous êtes mon seigneur, je vous dois l'obéissance. Et ce que j'en fais n'est point par lâcheté, croyez-le bien: j'ai encore dans cette cité plus de vivres qu'il n'en faut pour un an, et des gens, ce que vous en pouvez voir. — Ils me sont bien connus, répond Charles , et les miens ont éprouvé leur valeur en plus d'une rencontre. » P. 305- J 10.
L'empereur monte sur un palefroi qu'on lui amène, et c'est Gaydon qui tient l'étrier. Il sort d'Angers et s'achemine vers son camp, suivi du duc, de Naimes, de Riol et d'autres barons. Aucun d'eux ne porte ni lance ni épée.Gui d'Hautefeuille les voit venir de loin ainsi désarmés : « La paix est faite! s'écrie-t-il. S'il en est ainsi , seigneurs , dit-il aux autres traîtres, nous sommes perdus! Eh bien, qu'on me pende comme un larron si avant le coucher du soleil je n'ai pas frappé au front et Gaydon et Charlemagne. Il y a longtemps déjà que nous aurions dû tirer vengeance de l'empereur. — Oui, répond Alori, il faut le tuer, lui et le duc Gaydon, après quoi nous te ferons couronner roi de France. Oui, tu seras roi, par les yeux de ma tète, et voici par quelle trahison : Nous ferons dresser notre riche tente, qui est si belle , auprès de ce bois; nous inviterons Charles à y venir; nos gens seront cachés dans le bois, ils se saisiront de lui, et nous disposerons de son sort à notre gré, soit pour le mettre à mort, soit pour le jeter en prison. Il a tant vécu, qu'il tombe en enfance. C'est une honte à nous de ne Fa-
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voir pas encore tué ou empoisonné. — Bon conseil ! répondent les traîtres. Si Gui est roi, nous y gagnerons tous : nous serons baillis de sa maison, et notre lignage, qui est si nombreux, nous aidera à maintenir le royaume. Que personne n'ouvre un avis contraire, sous peine d'être pendu sur l'heure. » Tous les traîtres se lient par serment et se mettent aussitôt à l'œuvre. Ils font dresser leur tente, qui était la plus belle du monde. Les principaux pans en étaient de soie historiée à personnages. Sur le pommeau se voyait un dragon aux yeux brillants comme des charbons embrasés et qui éclairaient dans l'obscurité de la nuit. C'est sous cette tente que les traîtres réunis arrêtent leurs dernières dispositions. Charles ne fera point difficulté d'y venir, tant est grande sa confiance en Alori et en Gui. Une fois entre leurs mains , ils le retiendront prisonnier, pieds et poings liés, à l'insu des Français et des Bourguignons , puis ils feront plier leur tente et s'éloigneront par une marche de nuit que favorisera le clair de lune. Dès qu'ils seront délivrés de l'armée de Charles, le reste ne sera plus rien. Les Français se joindront à eux, et, s'il en est qui soient hostiles, ils seront tous mis à mort. — Que Dieu protège Charlemagne, qui n'a nul soupçon de cette trahison et qui en ce moment arrive d'Angers avec le duc Gaydon! P. 310-313.
De nombreux chevaliers courent à leur rencontre; Gui d'Hautefeuille les précède, met pied à terre en arrivant près de l'empereur, se prosterne et lui dit : « Sire, que Jésus, fils de Marie, vous garde de mort et de malheur, vous et tous ceux qui vous accompagnent! La paix est-elle faite, Sire.? De grâce, ne me
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le celez pas; si elle est faite, c'est une grande charité. La guerre avec tous ses maux a duré trop longtemps et a déjà fait trop d'orphelins. » En même temps il dit tout bas : a Par le Dieu tout-puissant, vous mourrez dans les tourments, et le duc Gaydon avec vous ! — Gui, répond Charles, la paix n'est pas entièrement conclue; mais voici Gaydon qui vient en conférer avec moi; il s'en remet à notre jugement. — Il a raison , répondit Gui . car il a maint ennemi puissant, et moi-même je ne l'aime nullement; mais s'il se décide à prendre de bons sentiments pour vous, je l'aimerai de tout mon cœur et lui ferai grâce de mon inimitié. — C'est bien dit, reprend Charles, la paix sera faite, s'il plaît à Dieu.» lisse dirigent alors vers le camp. Gui chevauche à côté de l'empereur, au grand déplaisir du duc Naimes. Arrivés à la tente de l'empereur, ils mettent pied à terre, et le bon duc Naimes dit à Gaydon : « Il se fait tard , le soleil baisse; vous savez que Gui et tous ses parents vous haïssent; je crains fort pour vous quelque mauvais coup de leur part. Prenez congé de l'empereur, si vous m'en croyez, et revenez demain à l'aube du jour pour entendre son jugement. » Gaydon remercie le vieux duc, qui, s'adressant à Charles, lui dit : « Sire, voici la nuit qui approche; donnez congé, je vous prie, jusqu'à demain matin au duc Gaydon. Je me porte garant sur tout ce que je possède qu'il se représentera pour entendre votre jugement. » — L'empereur y consent. Gaydon prend congé de lui après l'avoir supplié à mains jointes de ne point écouter les conseils des traîtres. C'est pour Gui un cruel désappointement que de voir le duc retourner à Angers. Il Gaydon. i
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pensait bien le mettre à mort traîtreusement. — Maintenant, que Charles se garde bien : c'est sur lui que va retomber le courroux des traîtres. P. 3 1 3-J 16. Gaydon parti, Charles reste avec ses barons. Le brave Danois s'assied à côté de lui, et lui demande des nouvelles de sa reconnaissance. L'empereur lui raconte les dangers qu'il a courus, les outrages qu'il a essuyés. « Mais grâce à Dieu , dit-il , Gaydon revient pour se défendre en bataille ou en jugement du crime dont je l'ai accusé. Dieu me pardonne, je crains fort, à nevousrienceler, de lui avoir fait à tort souffrir de grands maux et d'avoir trop écouté tous les mauvais discours des parents de Ganelon et de Hardré. — C'est la vérité, Sire, vous les avez élevés trop haut dans votre cour. — Certes, dit Charles, ils n'en seront plus les familiers, excepté Gui, le bon guerrier; car il y a en lui du cœur et de la vaillance. Il ne ressemble pas à Alori, à Hardré, à Ganelon, ni au reste de cette race. Il est plein de loyauté, j'en suis certain pour l'avoir éprouvé. » Ogier l'entend et pousse du coude le duc Naimes. Hélas! l'empereur ne sait pas que les traîtres ont comploté sa mort. Si Dieu ne le protège, il ne reverra plus la lumière du jour. P. 316-317.
Tous les barons prennent congé de Charles et rentrent dans leurs tentes. Le roi de Saint-Denis reste seul avec Gui et Alori, qui lui sont chers et qui le haïssent plus que l'Antéchrist. « Sire, lui dit Gui , par le Dieu de paradis , daignez vous rendre à ma prière ; venez vous ébattre dans ma tente ; je vous montrerai un envoi que l'on m'a fait : douze butors, quatre-vingts perdrix, quatre faisans et vingt-six
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lapins, deux saumons et cinq ou six lamproies. Venez, Sire, vous serez bien servi. — Volontiers, bel ami,» répond Charles. Le vieux roi se lève : Gui d'Hautefeuille le prend par la main etl'emmène à petits pas et aux flambeaux. Arrivé dans la tente des traîtres, Charles s'assied à la table d'honneur. Il y boit tant, qu'il en est tout étourdi, «c Depuis plus d'un an que je suis dans ce pays, dit -il à Gui d'Hautefeuille, je n'ai pas encore été si richement servi. « Ah! Dieu de gloire, vrai roi du paradis! il ne voit pas le piège qu'on lui a tendu. Il a été richement servi, mais il le payera cher. — Gui se lève et va trouver son frère Alori : « Frère, lui dit-il , faites amener nos hommes et charger nos sommiers; il est temps de partir. « Alori fait partir ses gens sans bruit. Gui sort de la tente et y rentre bientôt après^ comme une bête efTarouchée. « Sainte Marie , reine couronnée! s'écrie t-il, bon roi de France, un grand malheur nous arrive. Si Dieu n'y pourvoit, votre mort est jurée. Voici Gaydon avec ses gens en armes : tout le pays en est couvert ; fuyons , votre armée est défaite! Je ne vous abandonnerai pas, dussé-je y périr.» Charles a changé de visage : « Ah! Dieu, protégez-moi! protégez-moi, sainte Vierge couronnée! » Gui d'Hautefeuille fait monter l'empereur sur un cheval et le fait entourer par plus de mille des traîtres qui lui annoncent la mort de Naimes, son conseiller chéri, celle d'Ogier le Danois et de tous ses barons. Ils lui conseillent de fuir s'il veut sauver sa vie. L'empereur soupire, se lamente et se laisse emmener. — Ils chevauchent à la clarté de la lune. Charles pleure, et sa barbe blanche est toute mouillée de ses
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larmes. Il est aux mains de ceux qui ont juré sa mort, mais il sera sauvé par le Fils de sainte Marie. P. 3i7-?20.
Gaydon, cependant, dort paisiblement dans sa couche, lorsqu'une clarté soudaine, aussi vive que celle de trente cierges, illumine sa chambre où se fait entendre une voix de paradis. Le duc s'éveille et fait le signe de la croix, a Sois sans crainte, bel ami, lui dit un ange. Jésus te mande de te lever à l'instant, de faire armer tes gens et de courir au secours de Charlemagne. Si tu n'obéis, l'empereur est perdu. Il est aux mains de Gui, de son frère Alori et de leurs parents, qui ont dessein de l'emmener en pays étranger. Je ne t'en puis dire davantage, je te quitte; sois prompt, tu redeviendras un jour l'ami de Charles. » A ces mots, Gaydon rend grâces à Dieu et se hâte d'obéir à l'ordre céleste. Lui et ses hommes sortent de la ville à bride abattue. La lune luit pour eux et les éclaire comme ferait le soleil à son midi, tandis que les traîtres qui emmènent Charlemagne ont peine à reconnaître leur route dans l'épaisse obscurité qui les environne. A minuit, ils s'arrêtent près d'un bois et tiennent conseil. Que feront-ils de l'empereur.' « Si vous m'en croyez, dit Alori, avant le jour il aura la tête coupée et nous en serons enfin délivrés. » — Mais Gaydon chevauche toujours avec ses nobles barons. Après les avoir longtemps guidés : « Écoutez ! leur ditil, ils ne sont pas loin les traîtres qui tiennent entre leurs mains notre légitime seigneur. Apprêtez-vous à combattre vaillamment. — A vos ordres, « répondentils. P. 320-323.
La nuit s'écoule, et aux premières lueurs du jour
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on voit briller de part et d'autre les heaumes et les écus d'or. « Ah ! traître Gui , s'écrie Gaydon , tu ne nous échapperas pas ! L'empereur fut bien fou de se fier à toi ; mais, s'il plaît à Dieu, il va être vengé. » Il dit, pique son cheval et perce le cœur au premier traître qu'il atteint. Gui et les siens courent aux armes, et les deux troupes se mêlent. Malgré sa valeur et celle de ses hommes, Gaydon est sur le point d'être vaincu, lorsque Gui voit venir de loin le duc Naimes et les barons de France. Alors il ne songe plus à lutter et prend honteusement la fuite avec Alori. Charlemagne ainsi abandonné se lamente et ne sait plus que faire. Il aperçoit Gaydon. « Noble chevalier, si tu me donnes la mort, tu commettras un grand péché et ce sera une honte pour tous les tiens. Je t'abandonne mes domaines. J'ai trop vécu, je le vois bien. » A ces mots, le duc, tout ému, met pied à terre, s'agenouille devant Charles et lui rend son épée. Au même moment, surviennent Ogier et Naimes, suivis de leurs compagnons. Leur joie est grande en revoyant rempereur, qui les embrasse tendrement et leur raconte ensuite comment le traître Gui lui a fait croire qu'ils avaient tous péri sous les coups de Gaydon. P. 323-325.
Gui et Alori ont abandonné, en fuyant, bon nombre de leurs parents. Gaydon les fait saisir et lier étroitement. Il obtient d'eux l'aveu que leur dessein était de mettre à mort Charlemagne. L'empereur rend grâce à Dieu et à Gaydon de lui avoir sauvé la vie. Il prend le duc par la main et lui dit : « Gaydon, je vous rends le fief que vous tenez de moi, et désormais vous avez toute mon amitié ; pour vous en don-
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nerun gage, je vous investis de la grande sénéchaussée de France. — Q uel!e courtoisie ! dit Naimes. Bemerciez-en l'empereur devant tous les barons. » Gaydon s'incline profondément et s'apprête à baiser les pieds de Charles, qui le relève et veut oublier le passé. — L'empereur et le duc, ainsi réconciliés , font leur entrée à Angers au son des cloches qui sont mises en branle par toute la ville. Arrivé au palais de Gaydon, Charles lui demande où est Claresme. « Elle est belle, lui dit-il, elle est courtoise et bien apprise; elle a une grande terre et de puissants amis. Faisons vos noces, pardieu! » On amène la belle. L'empereur la prend par la main et lui demande si elle consent à accepter Gaydon pour époux. — Que Jésus vous bénisse, Sire, répond-elle : je serai à lui, si telle est sa volonté. — Il ne me déplaît point, dit le duc. — Eh bien, reprend Charles , puisque tous deux sont d'accord, unissons-les. » On se rend au moutier en grande cérémonie et on les marie au nom de la Vierge. — Les noces durèrent huit jours; le neuvième jour la cour se sépara. Charles s'en retourna en France; il dit adieu à Gaydon, et tous deux pleurèrent en se séparant. Gaydon resta à Angers avec sa femme; mais leur union ne fut pas de longue durée , car elle mourut moins d'une année après. Gaydon eut une telle douleur de cette perte, qu'il ne put s'en consoler. 11 fit le serment de renoncer à sa seigneurie, et l'histoire dit qu'en effet il se rendit dans un désert où il se fit ermite. Lorsqu'il mourut, son âme s'en alla blanche et pure devant le Créateur de toutes choses. Quant à Gui, il rentra en grâce auprès de Charlemagne, par ses richesses, par ses belles paroles et par la puis-
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sance de sa parenté. A force de présents, le traître maudit reprit sa place parmi les familiers de l'empereur, et le trompa encore'plus d'une fois.
Ici se termine la chanson de Gaydon. Qui vous en dira plus long l'inventera. P. 32^-528.
ui or voldroit entendre et escouter Bonne chanson, qui moult fait à loer.
Conques traîtres ne pot nul jor amer, Ne li fu bel qu'il en oist chanter, C'est de Gaydon, qui tant fist à loer, Dou duc Naynmon , qui tant fist à amer, Et dou Danois, qui fu nés outremer; Aprez, de Charle , nostre emperere ber, Qui en Espaingne fu tant por conquester Qu'aprez les pères convint les fiuls aler. Ne la pot toute panre ne aquiter ; La mors RoUant le fist moult reculer Et mains conquerre, et mains l'en fist douter. Huimais orrez d'un fier glouton chanter, C'est de Thiebaut, qui d'Aspremont fu nés; Frères fu Cane , dont tant oi avez , Qu'an Ronscevauls traï les .xii. pers, Et les .XX. mil de chevaliers armez.
Et cil Thiebaus parfist moult à douter :
Gaydon. i
2 GaYDON. jq—jj
Suens fu Montaspres, s'en tint les hentez,
Et Hautefoille, celle noble frétez ;
En Alemaingne ravoit grans poestez,
De par sa famé tenoit quatre citez,
Et .X. chastiaus et autant fermetez;
Bien puet en ost .11. mil homes mener,
A cleres armes, à destriers sejomez.
Un jor s'en vint fors de l'ost déporter
Par defors Nobles, por les murs esgarder :
Li empereres i fist s'ost sejorner.
Bien furent .vu. de cel mal parenté,
Qui tuit sont conte , duc et demainne et per;
Fuient .1. tertre, s'ont un val avalé.
En un broillet là se sont arresté.
L'ost de France ont véu et esgardé.
Si com il sont à Nobles la cité.
De .111. grans lieues ne sevent tant garder
De nulle part , par terre ne sor mer,
Que onques voient fors pavillons et très.
Thiebaus les voit , si commence à panser ;
Par maintes fois prinst coulor à muer.
Dist Auloris : « Or avez moult pansé ;
« Moult est li rois de grant nobilité. »
Thiebaus respont : <( Je ne le puis amer :
« Par maintes fois a fait mon cuer irer,
« No lingnaige a boni et vergondé ,
(( Gane, mon frère, fist ardoir en .1. ré
« Sor Rochepure , et tout discipliner,
<( Et Pynabel, mon neveu l'alosé,
« Fist il à coes de chevax traïnner.
(( Mal soionz nous de si haut parenté,
(c Quant ne l'avons murtri et estrainglé.
« Qui no lingnaige auroit bien assamblé
« Par touz leslieus où il a poesté,
« Toz li plus povres, qui mains porroit mander,
« Porroit en osl .11'". homes mener,
« A cleres armes, à destriers sejornez. »
Dist Auloris : « Tout ce laissiez ester ;
« Ce fait Gaydons , nostre annemis mortex,
« Il et ses oncles, dus Naynmes li senez,
« Et li Danois, cui Dex puist mal donner!
« Cil sont dou roi del tout issi privé
« Que ses conseuls ne puet sans euls fmer.
« Véez lor tentes (toz les confonde Dés!)
« Com il sont prez de cel demainne tref.
« Mais qui porroit .1. bon conseil donner,
« Que poissiens Gaydon au roi mesler,
« Nostre annemi qui tant noz a grevé ,
« Si le noz die, por Deu de majesté. »
Thiebaus a dit ; <( Or oiez mon pansé :
« Quant fui petis , dès que je soi aler,
« Mis fui as laittres, por iestre plus senez ;
« A Saint Denis fui bailliez à l'abé,
« Le plus saige home de la crestienté.
« Mes oncles fu , si m'ot en grant cherté;
« Plus savoit d'art et de l'autorité
« De nyngremance, plus que hom qui soit nés.
« Tant m'en aprinst que g en soi à plenté ;
« Car aprez lui cuida que fuisse abez ,
« Ou à Paris à evesques posez.
« Ganes mes frères ne le volt endurer :
« En Espolisce me fist à lui mander,
<( Là me fist il chevalier adouber,
« Et me donna Montaspre an hérité ,
« Et Hautefoille, qui tant fait à loer.
« Encor n'ai pas mon grant sen oublié;'
« Encor ai je tel herbe mecinn^l
« En .1. escring, en mon demainne tref ,
4 GaYDON. 88— i:
« Qui l'averoit en un mortier triblé,
« Et de blanc vin si l'éust destrempé ,
« On en porroit parmains si meciner
i( Dex ne fist home qui de mère soit nés,
H S'il en avoit .i. poi le col passé,
(( Confession li léust demander,
(( Les iex dou chief ne li face voler,
« Le cuer dou ventre et partir et sevrer.
(( C'en ferai ja .i. bel présent porter
« A Karlemaine , nostre emperere ber,
(( De par Gaydon cui il puet tant amer.
« Il n'i a home où miex se puist fier;
« Il l'ainme tant, ne s'en porra garder
« Qu'il n'en menjust : ce porra lui peser.
« Lors sera mors , ne porra plus durer.
« Roi me ferez en France coronner ;
w Si voz donrai les riches héritez ,
i( Orliens, et Rains, et Biauvais la cité.
« Nostre annemi sont en mal an entré :
«i Ogiers et Naynmes seront ars en un ré,
« Gaydes sera à chevax traïnnez. »
Et cil respondent : « Or avez bien parlé ;
«c Cist conseuls ierî tenus et créantez. »
A ces paroles ont le pui avalé,
Isnellement en sont venu as très.
Son seneschal a Thiebaus apellé :
(( Amis , fait il , mon tref me délivrez ,
« Que n'i demort nus hom de mère nés ,
« Ne clers , ne prestres , ne moinnes , ne abez
t( Et voz méismez voz irez déporter,
« Cartel mal ai que je ne puis durer.
— Sire, fait cil , si com voz commandez. »
Li seneschaus fist le tref délivrer ;
Li traitors'assistrent lez à lez.
ij2-in Gaydon.
Thiebaus lor va les herbes aporter ; En .1. mortier les ont fait pesteler, Et de blanc vin l'ont moult tost destrempé. Trente parmains en ont si mecinez Dex ne fist home qui de mère soit nés , S'il en avoit .1. poi le col passé.
Confession li léust demander, Les iex dou chief ne li face voler, Le cuer dou ventre et partir et sevrer,
DiST Auloris : « Seignor, or faitez pais : « Prennez .1. mes que ne voionz jamais, <( Qui de parler soit saiges et entais, <( Si l'envoions à l'emperéor d'Ais.
<( Les parmains port , si noz aura refais « De par Gaydon , à cui n'auronz ja pais <( Devant adonc que il sera desfais. « Thiebaus a dit, li traîtres mauvais :
« Dex voz en oie, li gloriouz, li vrais! » Auloris garde , li traîtres punais , Voit un garson qui fu et ors et lais ; De la cuisinne ist lassez et estrais.
De la cuîsînne ez issu le garson, A. Prouvenciaus , qui k cuer ot félon.
Voit le Auloris , si l'a mis à raison : « Amis , dit il , tes pères fu preudom ; « Tu porteras cest présent à Karlon.
<' Ne dire pas que nouz li envoionz, « Mais de la part au riche duc Gaydon, « Le fil Joiffroy l'Angevin, le baron, « Qu'il ainmè mieus c'omme de sa maison, <f Au revenir, auraz gent guerredon ; <i Je le donrai mon herrain pelison ,
« Mon palefroi et mon esmerillon.
— Vostre merci , sire » , dist ii garsons,
Auloris prinst .1. bliaut à girons,
Vesîir Ii fist sans point d'arrestison :
Plus bel ira au roial pavillon
Sa raison dire, devant le roi Karlon.
Quant Ii garsons se fu appareilliez , Chauces de paile de cordoan chauciez, Prent la toaille , à son col la pandié , Et prent la guiche , an destre poing la tient. An cheval monte, Auloris tint l'estrier ; Au tref roial s'est Ii gars adreciez.
Par devant l'uis encontre .1. escuier : <c Amis , fait il , est or Ii rois couchiez ? » Et cil respont que n'i volt atargier : « Nenil, fait il , on le doit deschaucier ; <( Li chambellain parolenî dou couchier.
— Amis , fait il , or tenez cest destrier, « Tant que je aie icest présent baillié ;
«( Se g'i gaaing , certez, mieus voz en ier.
— Vostre merci , sire » , dist l'escuiers. Il descendi, et cil li tint Testrier.
En maistre tref s'en vait li pautonniers , Treuve le roi et maint bon chevalier.
Quant il parla , bien fu qui l'entendié : « Cil Danmledex , qui tout a à baillier, « Cil saut le roi , par la soie pitié, <( Et avec lui ses privez conseilliers, « De par Gaydon, le fil Joiffroi d'Angiers , « Qui voz envoie dou fruit , si en mengiez. •( Parmains i a , qui moult font à prisier, « Et bon claré, qu'il n'a meillor soz ciel.
— Moult grans mercis, li rois li respondié.
i87— sio GaYDON,
(( Le sien présent doi je moult avoir chier. « Encor n'a gaires donna moi .xx. destriers ; i( Par saint Denis , je li merirai bien.
— Sire , fait cil , or me donnez congié
« Qu'à mon seignor soie à son deschaucier.
— Amis , dist Karles, bien fait à otroier. « Le matin soiez à mon appareillier :
<f Se serspor armes, ferai toi chevalier, « Et se tu iez sergans d'autre mestier, «( Tant te donrai et argent et ormier « Toz tes lingnaiges i aura recovrier.
— Grans merci , sire » , ce dist li pautonniers. Isnellement revint à l'escuier,
Tost est montez, et cil li tint l'estrier. Au tref Thiebaut est li gloz repairiez ; Mais Auloris à l'encontre li vient, L'un de ses bras au col li a ploie : « Amis , dist il , comment as esploitié ?
— En non Deu , sire , ce dist li garsons, bien ; <( [''Le claré] vi de main en main puirier
« Et les parmains donner as chevaliers. »
Dist Auloris : « Tu as bien esploitié. »
A. parmain tint que il ot afaitié :
« Tien cestui , frère, je le t'ai estuié. »
Et cil le prinst , qui ne s'i sot gaitier
Que n'en menjast à son grant encombrier.
Il n'en ot pas passé le col très bien
Que li volèrent andui li oil dou chief ;
Li cuers dou ventre li part en .11. moitiés,
Par devant lui chai mors à ses pies.
Voit le Auloris , onques ne fu si liés.
« Avois ! s'escrie li cuivers renoiez.
« Par Deu , dist il , nos puisons viennent bien ;
« S'or en menjûent li rois ne li princier,
« Ainz la compile sera Ganes vengiez. »
OiEZ, seignor, com Dex ot Karlon chier, Qu'il nel laissa honnir ne vergoingnier. Ez voz entré .i. danmoisel legier ; Fiz fu .1. conte qui moult fist à prisier, En sa main porte .i. bon coutel d'acier; Parmains paroit, texiere ses mestiers.
Devant le roi s'estoit agenoillez.
Li rois l'anmoit et si le tenoit chier; Cortoisement l'en prinst à arraisnier :
V Par Deu , sire anfes , moult voz voi volentiers. u Voz fustez fiz au riche duc Gaiffier, « Qu'an Ronscevaus se laissa detranchier <( Avec Rollant et avec Olivier; « J'amai le père, si tenrai le fil chier. « Par saint Denis, gel voz merirai bien : « De .ii*^. homes voz acrois vostre fief. — Grans mercis, sire », li anfes respondié. Et Karlemaines, par moult grantamistié, Tint .1. parmain, à l'anfant T'a baillié. Et cil le prinst, qui ne s'i sot gaitier Que n'en menjast à son grant encombrier. îl n'en ot pas passé le col très bien Que li volèrent li bel oil de son chief ; Li cuers dou ventre li parti et fandié, Devant le roi chaï mors à ses pies.
Li rois le voit, n'ot en lui qu'aïrier; Entre ses bras l'en ala redrescier, Puis le resgarde et avant et arrier.
Quant sain le voit, moult s'en est merveilliez. Fors que des iex qui volèrent dou chief. Adonques primes s'aperciut li rois bien Par le mes fu c'on li cl envoie i
2J4-286 GaYDON. 9
Adont s'escrie li riches rois proisiez :
« Par Deu, seignor, tuit iestez engingnié,
« Trestuit icil qui dou fruit ont mengié.
— Avois ! s'escrient li baron chevalier,
« Chascuns de noz tient le sien tôt entier. >> Lors en aorent le Glorioz dou ciel.
NosTRE empereres fu forment corresouz ; Deu en jura , le père gloriouz :
(f Encor voir hui amoie plus Gaydon , « Le fil Joffroy l'Angevin , le baron , « Que ne faisoie home de ma maison ; « Et or me cuide ocirre en traison , « Et par le fruit qu'aporta uns garsons! « Dex me confonde parmi la crois , en som , « Se mais menjuz de char ne de poisson , « Ne ne bevrai de claré , de vin bon , « S'aurai tenu son cuer dedens mon poing. >> Li rois manda Girart de Roussillon, Gui de Biaufort et Aymon de Dordon :
« Entr'euls amainnent .n'". compaingnons <c Poriestre prest de ce que rouverons. » Et cil respondent : « A Deu benéison ! » [* Li mes] s'en torne à force et à bandon, A chascun dist le messaige Karlon, Puis s'en repaire , si l'a mis à raison : « Drois empereres, vezici vos barons.
— Dex ! dist li rois , corn demoré il ont! « Cil sont venu devant le roi Karlon.
Karles li rois lor conte l'achoison ;
Cil s'en merveillent et font crois en lor frons. Premiers parla Girars de Roussillon :
(( Drois empereres , ditez que noz ferons.
— Baron, dist Karles, quant iestez compaingnon ?
— .II'"., sire, ne sai s'assez estonz.
— Oïl, dist Karles, car mit iestez preudom. « Dirai voz ores com m'a servi Gaydons ,
(( Li fiz Joiffroi l'Angevin, le baron,
« Que plus amoie c'omme de ma maison:
<( Or me voloit ocirre en traïson ,
«( Et par le fruit qu'aporta uns garsons.
a Dex me confonde , qui souffri passion ,
<c Se mais menjus de char ne de poisson,
<c Ne ne bevrai de claré, de vin bon,
« Si l'aurai ars en feu ou en charbon ,
« Se il est chose quel loent li baron.
« Gaydes set bien les voies et les pons ;
« Il s'enfuira anquenuit à larron,
« Car il ne set se ge sui mors ou non.
« Mais , par l'apostre c'on quiert en pré Noiron ,
« Se je ne l'ai en ma commandison ,
« Demain, au jor, ansois que prime sont,
« Poi voz poez fier es iex dou front ;
<( Ne voz lairrai vaillant un esporon. «
Et dist Girars : « Trop i perdrions donc ;
« Dormez séur, car bien le gaiterons. »
A .1111. fois le trait à un bouzon,
Sor la rivière , dont il gardent le pont.
Sont embuschié, ainz nés aperciut on.
Sainte Marie! or aidiez au baron,
Qu'il ne set mot de ceste traïson ,
Que li porchace dans Thiebaus d'Aspremont :
Soef se dort dedens son pavillon.
Li dus se dort en son lit d'olyfant; Dedens son tref de bon paile auffriquant N'i avoit cierges ne chandeille alumant, Mais escharboucle qui sont cler et luisant :
;îo— 553 GaYDON. m
Tout adez vont de clarté tensonnant.
A mie nuit ja ne sera si grant,
Ne ja obscure ne sera si forment j
Que on nen voie tout aussi clerement
Comme de main, endroit prime sonnant.
.IIII. kalendres li chantoient devant,
Et commensoient dès le soleil couchant.
Puis ne fmoient jusqu'à l'aube apparant-
A mie nuit, par som le coc chantant,
Une avison li vint en son dormant,
Que il estoit en Valie la grant,
En sa forest esgarez si forment
Qu'il n'avoiast por nulle riens vivant.
Devers le ciel venoit .i. aygles grans,
Teste avoit rouge, vermeille comme sanc,
Tout debrisoit quant qu'aloit ataingnant;
Par lui venoit tant orgoillousement
Qu'il li tranchoit le chief de l'aufferrant.
Li dus descent, son destrier complaingnant;
Et .VII. sangler li venoient devant,
Qui l'assailloient moult angoissousement.
Par devers destre venoit .1. pors moult grans ,
Tex .1111. plaies li faisoit en ses flans
De la menor morust .1. amirans.
Li dus l'agarde tout droit par de devant,
Tel cop li donne de l'espée trenchant
Toute li vait dedens le cors boutant,
Estorst son cop, si l'abat mort atant.
Li dus s'esveille et s'assist maintenant';
A. gentiz moz li vint adont devant :
« Sainte Marie , car me soiez aidans ! »
Li dus s'esveille à la fréor qu'il a , Ses chambellains maintenant apella,
12 Gaydon. ?n-38s
Isnellement se vesti et chausa.
Li chapelains de chanter se hasta; Il dist la messe, et li dus l'escouta. Crans fu l'offrande que li dus offert a ; Dou monstier ist quant la messe fma, Isnellement dedens son tref entra, Touz ses barons par devant lui manda, Et dist à euls qu'au tref roial ira, O son seignor là s'esbanoiera, Et as eschas devant lui joera.
Li dus ne s'est tant ne quant arrestez ; El destrier monte corrant et abrievé, A cort s'en vait por son cors déporter ; Mais s'il séust comment il est menez, N'i volsist estre por l'or de .x. citez. Cil s'en repairent, qui le duc ont guié; Au tref Gaydon en sont tôt droit aie.
Li dus Girars a premerains parlé, De Roussillon , qui moult fu preus et ber; Le seneschal au duc a apellé :
« Amis, dist il, où est tes sire alez? » Et cil respont : « A la cort, en non Dé. » Et dist Girars : « Dis me tu vérité .'' — Oïl, voir, sire, ne voz ai point faussé, (( Que à la cort est mes sires alez. » Dist l'uns à l'autre : « Li dus est forsenez , « Qui va à cort et ainsiz a ouvré.
« Tel traïson comment osa panser.'' « On li devroit toz les membres coper, <i Ardoir en feu ou gieter en la mer. » Et dist Girars : «. Tout ce laissiez ester : « Mains gentiz hon est à tort encorpez. » Aîant s'en toment , n'i ont plus demoré.
386— 4i8 GaYDON. 15
A lor très vinrent, si se sont desarmé , Puis s'appareillent, si sont à cortalé.
Enmi lor voie ont Thiebaut encontre, Et touz les .VII., 0 les félons pansers. Quant il i entrent, touz en empli li très. Moult en i ot de cel mal parenté , Qui onques bien nen orent empensé.
.1. poi devant i fu Gaydes entrez ; Entre les jambes Naynmon iert acoudez.
Cil chevalier s'assiéent sor les jons, Sor les tapis, entor et environ.
Gaydes se sist devant les pies Naynmon; Entre les jambes séoit au franc baron , Cel de Baiviere , qui tant fu gentiz hom. Li rois resgarde tant prince et tant baron , Devant lui garde, si a véu Gaydon, Le fil Joiffroi l'Angevin, le baron.
Lors li ramembre de la grant traïson : Tainst lui la chiere, se li mua li frons; Ausiz noircist li rois comme charbons .
La soie chiere ne priseroit nus hom, Car elle estoit plus fiere d'un lyon.
Tint .1. coutel qui plain pié ot de lonc; La manche an fu de l'uevre Salemon , Et li aciers poitevins jusqu'an som.
En talent ot qu'il en ferist Gaydon , Quant se porpense, si apella Naynmon :
« Biaus sire Naynmes, ce dist li rois Karlon , « Car demandez vostre neveu Gaydon, n S'il clainme en France ne chastel ne donjon , « Ne bore, ne ville, fermeté ne maison, « Ne d'autre chose vaillant un esperon ; « Se il le clainme, droiture l'en ferons. »
14 GaYDON. 419— 4JI
Li dus Tentent , si saut sus de randon : .( Nenil voir, sire, s'a votre plaisir non, ( Se je n'avoie fors seulement le don ( Que me donnastez dedens vo pavillon,
Quant je ocis Pynabel le félon.
A icelle hore , oi je Thierris à non ; X Mais por .1. jay m'apelle on Gaydon,
Qui sor mon hiaume s'assist, bien le vit on. f Par voz sui je , biaus sire, riches hom.
Mais, par l'apostre c'on quiert en pré Noiron, .( Je vos ainz plus que nulle riens dou mont;
P Servirai vos à coite d'esperon].
Mien enciant, sauf seront vostre don; ;< Ja de celle hore n'orrai vostre besoing
Ne voz amaingne .xxx. mil compaignons,
A cleres armes et à chevax gascons.
— Tais , glouz, dist Karles , li cors Deu mal te <c Com tu seiz ores couvrir ta traïson ! » [donst I
En pies se dresce Karlemaines li rois : « Or m'entendez, Alemant et Tyois, « Et Loherainc et Normant et Fransois!
« Doit dont cist dus lez mon costel seoir, « Qui tel présent m'envoia ci arsoir ? « A .1. vaslet en donnai demanois, « Fil à .1. conte qui Auvergne tenoit ; « Il n'en ot pas passé le col , ce croi , « [*Li cuers del vantre li fu partiz en trois]. « Ice fist Gaydes que ci voi devant moi. « Dex me confonde , li glorioz, li voirs, « Se mais menjus tandis que il vis soit ! » Li dus l'entent, cuidiez que ne l'en poist? De mautalent ot trestot le cuer noir; Lors saut en pies , que le virent Fransois :
4J2— 48{ GaYDON. IJ
« Drois empereres , dist li dus , ce que doit
« Que li coraiges voz mue si sor moi ?
« La traïson deffant je endroit moi ;
« Ne la pensaisse, por les membres ardoir.
« Li dus Rollans me norri, par ma foi ;
« Gel servi bien de cuer, en bonne foi ;
« .VU. anz toz plains li gardai son conroi.
« En Ronscevax où noz fumez destroit ,
« En la bataille où ne fumez que troi ,
« Ce fu Rollans et l'arcevesque et moi,
« Là vi mon père detranchier devant moi,
« Se ne li poi ne aidier ne valoir,
« Carde .m. plaies oi le cuer moult destroit.
« Li dus Rollans m'embrasa contre soi,
« Quant il sonna son olyfant .m. fois.
« La maistre vainne dou cuer li desrompoit,
a Parmi la bouche toz li sans li filoit;
« Tel .1111. r.ii en volèrent sor moi
« De tout le menre, par la foi que voz doi ,
« Poisse emplir .i. bacin demanois.
« Et quant il vit que à la mort estoit ,
« Que nulle aide mestier ne li avoit,
« Il m'envoia sor .i. destrier norois
« (C'est Clinevent. ja meillor ne verrois),
« Il m'envoia, bons rois, desci à toi,
« Por raconter le voir, com il estoit,
« De Ganelon, qui trais noz avoit.
« Vos n'i éustez Loheraincne Thyois,
« Fransois, Normant, ne Breton ne Ainglois,
« Vers Ganelon osast lever le doi ,
<f Que Pynabel voz en ocis tout froit.
« Je m'en alai , que li mestiers estoit ,
« Vers Ganelon vozfornis vostre droit,
« Vers le cuivert, le traïtor renois ;
i6 Gaydon. 486-519
(f Tel guerredon en doi je bien avoir, « Quant voz ce ditez jamais ne mengeroiz (( Trosqu'à celle hore que voz ocis m'auroiz? « Porle Seignor, qui haut siet et loinz voit, (( Gardez , biaus sire , que voz ce ne fasois « Dont blasme aiez de nul de vos Fransois!
— Tais , gloz , dist Karles, tu soiez maléois ! «. Que doit [* or ce que tu si me deçoiz ,
c( Quant] tuit le virent , qui i furent arsoir , (c Que li presens fu assiz devant moi , « Et si me fu présentez de par toi ? Riolz se lieve, cil qui Le Mans tenoit; En toute France si saige home n'avoit, Ne qui miex saiche le tort partir dou droit. Blanche ot la barbe et le chief comme noif ; Départ la presse, si vint devant le roi : « Drois empereres, dist il , entendez moi : « Je teing dou ductrestout Aloenois , « Et tout le Perche et tout le Saonois ; (( Trosqu'à Angiers en corrent mi destroit. u [^Se je cuidoie] que voz déissiez voir, « Ma bouche juge que l'aillissiens ardoir ; <( Mais ne cuit mie que nus s'en liet des mois (( Qui vers le duc en préist ses conrois « Qu'il ait fait chose dont vers voz mesprins soit.
— Tais, glouz, dist Karles, tu soiez maléois! (( Di ta parole, puis fui de devant moi ;
u Je te haz tant que ne te puis véoir. « Trop me redout que ce ne soit par toi : « Onques encor ne me portas tu foi , « N 'onques dou Mans ne poi service avoir; <( Se l'oi au main , je ne l'oi pas au soir. » Et dist Riolz : « Si n'aurez voz des mois. « Se voz au Mans me volez asseoir,
J20-JSI Gaydon. 17
« Faitez le moi savoir devant .1. mois : <( Bieni porrez seoir .11. ans ou trois.» Karles l'entent, moult en ot le cuer noir.
En pies se dresce nostre rois de Léun , Si a parlé par moult ruiste vertu :
« Or m'entendez, tuit mi baron créu :
(( Riol dou Mans avez bien entendu , « Qui me ramposne , moult en sui irascus , (( Et si me dist ja li dus n'iert vaincus ; '( Auroit il ores baron en ma cort nuls ^ Qui vers le duc en portast son escu '< De ceste chose qui apparissans fu ? » Ogiers se dresce et dans Sanses li dus, Cil de Borgoingne à la fiere vertu :
Drois empereres, trop lestez irascuz ;
Vostre coraiges voz est trop esméuz.
X Parlez de ceuls, comment sont maintenu, « Qui ci estoient quant li presens i fu. — Hé Dex! dist Karles, ja n'en parole nus; « Ansois sont tuit si taisant et si mu <( Que se il fussent couvert dedens .1. fu, «
Nostre empereres fu forment aïrouz ; Deu en jura , le père gloriouz :
« Se sans bataille s'en va ainsiz Gaydons, (( Li fiuls Joiffroi l'Angevin, le baron, « Dont puis je dire qu'an ma cort n'a preudon.-» En pies se dresce dans Thiebaus d'Aspremont , Li desloiaus qu'ot fait la traïson , Qui frères fu au conte Ganelon , Qu'an Ronscevaus traï les compaingnons Et les .xx'". des chevaliers barons ; Devant le roi se mist à jenoillons,
i8 Gaydon. jp— 584
Cortoisement l'en a mis à raison :
« Drois empereres , dist Thiebaus d'Aspremont,
« Je ne sui mie dou mieus de ta maison ,
« Tout por mon frère le conte Ganelon ;
c Mais, se Deu plaist, ancui voz serviron
« De tel service ou noz preu averonz :
« Geste grant ire à mesure métrons.
<c Dirai voz ores corn m'a servi Gaydons,
« Li fiz Joiffroi qui est de tel renon ,
« Que plus amoiez c'omme de ta maison.
« Je convoioie arsoir le duc Sanson ,
« Toutes les loges , devers mon pavillon ;
(c Je vi Gaydon dessevrer d'un garson ,
« Une toaille à son col environ
<t Et une boiste, ne sai s'iert plainne ou non.
« Tant se hasta li gars de sa raison
« C'un des parmains donna à mon garson ;
« Il en menja ainz que descendion ;
« Lors li volèrent andui li oil dou front :
« Encor gist mors devant mon pavillon.
« Garant en trai Amboyn et Millon ,
« Et Guillemer et Gautier d'Avalon :
i( Se cest afaire voloit noier Gaydon,
« Je sui touz prez que noz ii monstrerons, »
Gaydes l'entent , s'en rist sor le menton ;
En son cuer pense que celle traïson
Ont controuvée li encriemmé félon
Por lui mesler au riche roi Karlon.
Bien seit et voit que c'est par l'achoison
De Pynabel et dou fel Ganelon ;
Vengier s'en cuident par si faite raison.
Mais, se Deu plaist, qui souffri passion,
Il en auront ancui mal guerredon.
j8i-éi7 GaYDON. 19.
Quant vit li dus Thiebaus s'en entremist , Qui li donnast et Orliens et Paris , Toute la terre au roi de Saint Denis, A celle fois si lié ne le féist.
« Drois empereres, li dus Gaydes a dit , (( Vez moi tout prest et tôt amenevi « De moi deffendre, que Thiebaus a menti , (>- Et tex pensers ainz de moi ne parti, « N'onques nel voil n'onques nel consenti , « N'onques encor en penser ne me vint. » Thiebaus despoille .1. riche mantel gris ; Devant le roi tantost se poroffri.
Dou mantel gris est Thiebaus deffunblez ; De cendal d'André la couverture an ert ; Devant Fransois l'a à terre gieté , Et remest saingles en bliaut gironné, Grant ot le cors, parcréu et menbré , Larges espaules et le pis encharné , La jambe droite et le pié bien torné; Bien li avint à iestre esperonné.
Les bras ot Ions et les poins bien quarrez, La face blanche et le vis coulouré, Et les iex vairs comme faucons muez, Et le poil blont, menu rencercelé; N'a el mont or tant cuit ne esmeré Contre le poil ne perde sa clarté.
N'a home el mont de si grant poesté Parcui Thiebaus poïst iestre matez.
S'il ne fust si plains de desloiautez, Es mains le roi a son gaige donné.
•XIIH. conte en sont en pies levé, De son lingnaige et de son parenté ; Tuit dient : « Sire, or le noz recréer
20 GaYDON. 618— éji
<c Premièrement desor nos héritez,
« Et en après sor les membres coper.
« S'il est vaincus , nés en volons porter.
— Baron, dist Karles, si soit com dit avez. »
Et Thiebaus ra son mantel affunblé ,
Si s'est rassis là d'ont il fu levez.
Dist li traîtres ; « Ainsiz doit il aler. »
Et Karlemaines a Gaydon apellé :
« Sire vassal, ostaiges me livrez.
«Je teing vo gaige ; ansoiz que m'eschapez ,
(( Avrai ostaiges, ou le poing i perdrez. »
Li dus esgarde environ le barné , »
Mais n'en voit nul qui s'en voille lever ;
Le chief baissa, si commence à penser.
Karles esgarde et voit le duc iré :
« Vassal, dist il, voz por quoi demorez
« Que vos ostaiges tantost ne me livrez ?
« Par saint Denis, qui est mesavoez,
« Tost voz porra à dammaige torner :
« Gel destre poing voz ferai ja coper,
« Dont voz cel gaige m'avez el mien donné ;
« Et tex voz puet ostaigier de son gré
« Gui je ferai touz les membres coper,
(( Ardoir en feu et la poudre venter. »
Quant Fransois oient lor seignor si parler,
Mal de celui qui osast mot sonner.
Trestuit se taisent, duc et demainne et per.
Ne mais icil qui nel porrent véer.
De Toardois est l'evesques levez ,
Rispeus de Nantes et Joitïroisl'adurez,
Guis de Biaufort et Riols li membrez ;
Devant le roi en sont venu ester :
« Sire, font il, car le noz recréez
« Premièrement desor nos héritez,
éj2— 684 GaYDON. 21
(( Et en aprez sor les membres coper ;
(( S'il est vaincus , nés en volons porter.
— Baron , dist Karles, arrière voz tenez.
<( Voz iestez tuit si home et si chasé ;
« De lui tenez toutes vos héritez ,
« Et hors et villes et chastiaus et citez,
« Et hom qui est de traïson retez ,
« Il ne doit pas ses homes amener ;
« Ainz se devroit ostaigier de ses pers ,
« Le sien méismez trestot abandonner.
« Par saint Denis, quant de moi partirez ,
« Voz convenra d'autre martin chanter. »
Ogierapelle, le Danois d'outremer :
« Danois, fait il, faitez le moi garder
« Jusqu'à demain que li jors parra clers;
« Car, par l'apostre c'on quiert en Noiron pré ,
« Se il se muevent et il me soit conté,
« Perdu aurez mon cuer et m'amisté.
Ogiers respont : « A vostre volenté. »
Dolans en fu , mais ne l'ose véer.
NoSTRE empereres fu forment corrouciez', Il a tel duel à poi n'est enraigiez.
Il s'apuia au col d'un chevalier, Devant lui garde, et voit le duc irié; Par mautalent l'a tantost arraisnié :
« Sire vassal , por coi me delaiez (( Que vos ostaiges tantost ne me bailliez ? <( Par saint Denis, cui hom je sui dou chief , <( Le destre poing voz ferai ja tranchier, « Dont voz m'avez vo gaige ou mien baillié ; (c Et^tex voz puet folement ostaigier <c Cui je ferai toz les membres tranchier, u Ardoir en feu ou en eve noier, »
Fransois oïrent lor seignor desraisnier ;
Mal soit de cel qui ost lever le chief.
Atanl s'en vont li baron chevalier.
Voit les li dus , n'ot en lui qu'airier ;
Tenrement plore des biaus iex de son chief,
Deu reclama qui tout a à jugier :
« Pères de gloire , où fis je le pechié,
(( Par coi on m'a en cort tant empirié
« Que n'ai parent qui de moi ait pitié ?
« Las ! je cuidai tant avoir esploitié
« Que je eusse de Karlon l'amistié ;
(( Mais traïtor m'en ont si esloingnié
<c Qu'il me menace qu'aurai le chief tranchié.
« Hé ! Rollant , sire , nobile chevaliers ,
« Bien sai devoir, se voz or vescuissiez,
<c Ja en la cort ne fuisse ainsiz traitiez!
— Non , glouz, dist Karles, ja ne le pansissiez ;
« Qu'il voz féisttouz les membres tranchier,
« Ardoir en feu ou detraire à sommiers. »
Li dus l'entent, le sens cuida changier ;
Il se resgarde , voit Naynmon le Baivier,
Par devant lui s'en vait agenoillier ,
Par grant amor l'en prinst à arraisnier :
« Sire , dit il, por coi ne m'ostaigiez ?
•( Ja savez voz que je sui vosîre niés,
« Fiuls vo seror, se dire le deingniez. «
Naynmes l'entent , si l'en prinst grans pitiés :
« Certez, dit il, or ai fait que lasniers
« Et que coars , que faillis chevaliers ;
« Mais trop doutoie mon seignor correcier.
(c Or ne lairoie. por les membres tranchier,
(( Que je ne voise mon neveu ostaigier. »
Touz estendus chaï le roi as pies :
« Drois empereres, dist Naynmes de Baiviers,
719— 7J1 GaYDON. 25
« Se il voz plaist , or le me raplegiez
« Sor quant que j'ai, sor Pchastiax] et sor fiés ,
« Et en aprez sor les memores tranchier.
— Naynmes, dist Karles, corn voz plaira si iert ; (( Mais une chose voz voil bien acointier,
« Que, par celui qui tout a à jugier, (( S'il est vaincus, voz en serez iriez.
— Sire , dist Naynmes , com voz plaira si iert ; « Premièrement en iert mes cors jugiez. » .111. fois se pasme ainzque soit redreciez ,
As pies le roi, dus Naynmes li Baiviers. Karles le voit, s'en ot le cuer irié.
N'ot en la cort serjant ne chevalier, Ne un ne autre , garson ne escuier, Qui oist Naynmon son neveu ostaigier, Qui n'en plorast des biaus iex de son chief : .IF. et plus en plorent de pitié.
Ogiers se sist devant les pies le roi : « Drois empereres, dit il , entendez moi : « Les siens doit on amer en bonne foi. « Or a dus Naynmes le duc plevi, ce voi ; « Se je cuidoie , sire, qu'il ne voz poist , « J'ostaigeroie ces homes orendroit.
— Ogiers, dist Karles, com voz plaira si soit; « Mais le matin les raiez devant moi,
« .1. poi devant que la bataille soit. » Ogiers respont : « A vo volentésoit. » Thiebaus se dresce, qui Aspremont tenoit , Desrompt la presse , si vint devant le roi : « Drois empereres, je m'en vois orendroit; « Quant voldrez voz que la bataille soit.'' — Thiebaus, dist Karles, ja mar m'en mescroirois « Que ja traîtres ait lonc sejor vers moi :
V Le malinnet gardez que ci soioiz.
(f Par cel seignor qui haut siet et loins voit ,
(( Buer l'avez fait, se voz ne me mentois.
« D'or en avant mes seneschaus serois,
« Et l'oriflambe de France porterois.
« Bien iert amez cui voz i amerois ;
« Cui voz harrez n'i porra remanoir. »
Thiebaus respont : u Or en soit Dex au droit! »
Lors dist en bas que nus ne l'entendoit :
<( Mauvaisement endroit moi en iroit.
— Drois empereres, ii dus Ogiers a dit, « Ne créez pas le lyngnaige Aulori , « Ne le lyngnaige qui onques bien ne fist , « En Ronscevax vostre neveu trait, « Et les .xx'"- des chevaliers hardis.
— Ogiers, dist Karles, merveilles avez dit! « Me cuidiez voz de parole esbaubir, (c Quant tuit le virent qui arsoir furent ci , (c Et li presens fu devant moi assis .'' » Li dus se dresce, qui s'en voloit partir. Nostre empereres l'acena un petit :
<( Sire vassal , nel metez en oubli ; « De la bataille soiez près le matin. » Li dus respont : « Si m'en avez garni a Jor de ma vie nel quier maittre en oubli. » De la cort partent li chevalier de pris ; A lor très vont li prince et li marchis. Trosqu'à son tref Gaydes ne prinst ainz fm; Encontre viennent si chevalier de pris.
Devant son tref est Gaydes descendus.
Encontre sont maint chevalier venu , Vestu de vair, de gris et de boffu ,
Qui li escrient : « Avez besoing eu ?
— Oïl, baron, onques hon n'en ot plus. » Dist Amaufrois : « J'ai grant paor eu ,
« Quant Karles tint le coutel esmolu ;
« Ne gardai l'ore qu'il voz éust féru
« Ou en poitrine , ou en cors, ou en bu.
« Jamais nul jornen iere en ma vertu,
« Mais n'en croiroie nul home qui ainz fust
« Que par Thiebaut ne soit cist plais méuz. »
Li dus a dit : « Quel part qu'il soit créu ,
« Mauvaisement me dut iestre avenu
« Dou dextre poing ; à poi ne l'ai perdu.
« Quant il tenoit le grant coutel agu,
« Ne gardai l'ore qu'il m'en éust féru ;
« Mais, par celui qui en ciel fait vertu ,
(( S'encor séoie sor Clinevent le brun
« (Tex chevax est onques mieudres ne fu ,
« Fors Villantif, ne sai s'il le valu),
« Et je tencie mon brant d'acier molu
(c (C'est Hauteclere, le conte Olivier fu),
« Karlon rendroie et mercis et salu.
« A grant merveille me sera deffendu ,
« S'encor né trai le sanc dou cors de lu.
— Hé ! fel gloutons , dist Riolz, que dis tu ? ii- Ton droit seignor, se l'avoiez féru ,
« Devant celle hore que il deffiezfust, « Jamais en cort ne seroiez connus « Que chevaliers te tendist ton escu.
« Weuls tu sambler un Girbert qui ja fu , « Qui guerroia contre le roi Jhesu?
« Et nostre Sires , par la soie vertu , « Le fist mucier dedens le crues d'un fust. « Vois tu ces terres et ces haus mons agus ? « Tant i a très et pavillons tendus ,
« Plus que Girbers pot guerroier Jhesu « N'auroiez tu contre Karlon vertu.;)
RiOLZ a dit : « Or est li tans entrez « Que cuide faire .1. legiers bacheiers « C'uns saiges hon n'oseroit pas panser. <c Resanvbler weuls Girbert le desraé , « Qui guerroia contre méisme Dé ?
« Et quant Jhesus l'ot ainsiz malmené , (( Ne li laissa ne chastel ne cité , « Donjon ne ville ne bore ne fermeté, « En crues d'un fust le fist aprez entrer; « Puis l'en gieta par si grant poesté, « Par .1. effoudre , qu'il lefist aweugler. « Je voz norri petit anfant , soef , <( Tant que voz oi au duc Rollanl jousté , « Soz Aspremont où il fu adoubez ; « Parmi tout ce , mon seignor naturel , « De cui je tieng toutes mes héritez , <c Et bors et villes et chastiax et citez , « De cest baston qui gist enmi cest tref , « Voz en alaisse parmi le chief donner. » Gaydes l'entent , si commence à parler : « Merci, biaus sire , por Deu de majesté ! « Jamais nul jor ne le quier apenser. >> Li cuens dou Perche a les mos escoutez; Forment en ot le cuer triste et iré ; Pas avant autre est celle part alez :
« Sire, dit il, laissiez Riol ester, (( Et le viellart desci au Mans aler « Boivre ses vins , dont il i a plenté , (i Et par matin de ses poons disner : « Viandes ait, qu'il ne quiert jamais el , « Fors le dormir et le bien reposer. »
8ji— 884 GaYDON. 27
Riolz l'entent, a poi n'est forsenez ;
Par grant vertu est vers le duc alez,
En haut parole , car bien fu escoutez :
« Sire, vassal, moult grant tort en avez,
(' Se j'ai poons, voz en aiez maugrez;
<c Car ges conquis, quant je fui bachelers,
'( A cleres armes, à destriers sejornez.
« Encor m'en servent .1111™. home armé. »
Jusqu'à son vis li a sa main porté ,
Et en aprez en vola li sans clers,
Trosques à poi venissent au mesler.
Quant ce voit Gaydes, le sens cuide desver;
Desor le dois est saillis touz irez ;
En sa maintint .1. bastonpomelé.
Quant il parla, si fu bien escoutez ;
Il jure Deu, le roi de majesté ,
Il n'i a nul qui tant soit ses privez ,
S'estor commence si soit li champs fmez,
Ne soit pendus à .1. aubre ramé :
« Je me fi tant en ma grant loiauté
« De ceste chose dont on m'a encorpé,
« Que nel pensaisse por ardoir en .1. ré.
« Mais qui sauroit .1. bon conseil donner,
« Si le noz die, por Deu de majesté.
« Quant sera chose qu'aurai mon champ fine,
« Et mort Thiebaut , le tra'itor prouvé ,
« En quel manière m'en porrai je aler
« Droit à Angiers, la mirable cité ?
« Sachiez au roi ne voldrai pas parler;
« De moie part le voldrai deffier
« Ja tantc'om puisse .11'". homes mener,
« A cleres armes, à destriers sejornez.
« Ne [''faudra guerre] vers lui tout mon aé. «
Dist Riolz : « Sire, conseil voz demandez ;
« Se m'en créez, bons voz sera donnez.
« A mienuit ferons coillir nos très,
(( Coffres et maies sor les sommiers trorser,
« Fors que les armes, que retenir ferez ;
« Tout le chemin les an envolerez
(f Trosqu'à Angiers, qui est vostre citez ,
« Et le chemin dou Mans n'i oubliez.
(c Nos les sieurrons, quant li champs iert finez.
« De vostre part soit Karles deffiez ;
(( pCuer] voz faudra, se chierne li vendez
« La viionnie dont iestez apellez.
(( Je sai de voir que voz Thiebaut vaintrez ,
« Car Dex et drois sera vostre avoez. »
Dist Gaydes : « Sire , moult bien me confortez •,
« Au grant besoing onques ne m'oubliez ;
« Souventes fois eu mestier m'avez.
« Dex voz en rende et mérites et grez !
« Se je eschape , por voir dire porrez
(c Quant que j'aurai iert en vos volentez. »
Or voz lairons ci endroit de Gaydon , Le fil Joiffroi l'Angevin, le baron ; Quant lieus en iert , bien i recouverrons. Mais malement si gardent li baron; Car cil Thiebaus , qui sire iert d'Aspremont , Ot en sa cort .1. moult mauvais garson, Qui ot espic et escharpe et bordon.
Si se musa es grans tentes Gaydon; N'i ot parole ne contée raison Li gars n'ait mise desoz son chaperon.
Lors l'ala dire à Thiebaut d'Aspremont.
Thiebaus le voit, si l'a mis à raison : « Diva, fait il, com se contient Gaydons ? — En non Deu, sire , plus est fiers d'un lyon ;
« Il jure Deu et sa surrexion " Qu'à Hauteclere voz mouvra tel tenson Trenchera voz le chief sor le menton. » rhiebaus a dit : « Et que ferai je dont ? " Se je tenoie mon brant enz an mon poing, « Qui fu mon père, le riche duc Grifon, « Cel d'Autefoille, le nobile baron , « Toute sa force ne pris pas .1. bouton. — Or m'entendez , sire, dist li garsons, « Je ai oïe toute lor traïson :
« Il s'enfuiront anquenuit à larron , « Tout lor harnois avant envoleront « Trosqu'à Angiers, à coite d'esporon , « Ses conduira Ferraus li poingnéors, « Et Amaufrois, à .vii'^. compaingnons, » Dist Auloris : « Noz les convoierons « En tel manière que ja preu n'i auront. »
Thiebaus a dit : « Baron, entendez moi : « Hom qui tort a combatre ne se doit. » Auloriet en apella à soi :
« Va , pren Guion , ton frère , avecques toi , « Atout .II."', de chevaliers cortois, <c A cleres armes et à riches conrois ; « Le val de Glaye voz acheminnerois.
« .II. bois i a qui tuit sont de sapois'; « Iluec voz proi que voz voz mipartoiz, « Et, s'encontrez Ferraut ne lor harnois, « A touz voz proi que les chiés en prennois , « Car je n'ai cure que jamais change an soit. »
Thiebaus a dit : Seignor, or m'entendez : « Hom qui tort a ne doit en champ aler. » Auloriet en prinst à apeller,
JO GaYDON. 950—981
Puis li commande que il se voit armer, Ses compaingnons face bien atorner.
Et cil respont : « Volentiers et de grez. « Auloris s'arme , que n'i volt arrester, Et fist .11'". de chevaliers armer ; Le val de Giaye se sont acheminné, Ainz que li cos éust .111. fois chanté, Se furent il et parti et sevré.
De l'agait voil ici endroit iaissier ; Quant lieus en iert , bien en saurai plaidier. De Gaydon voil ici rencommencier.
Li dus appelle Ferraut cui molt ot chier, Et Amaufroi qui moult fist à prisier ; Si neveu sont , bien s'i doit afier.
« Baron, dit il, allez voz haubergier; « Nostre harnois voz convient convoier. » Ferraus a dit : « Bien fait à otroier. « Ses armes prent por soi appareillier, Ensambleo eulstel .vii'^. chevalier N'i a celui n'ait bon corrant destrier. Et cleres armes et escu de quartier, Et roide lance et espée d'acier.
Gaydes a fait très et tentes chargier, Coffres et maies ; trorsé sont li sommier ; Ainz n'i remest chaudière ne trepier.
Pot ne paiele, coûte ne oreillier.
Son maistre tref a fait Gaydes Iaissier; Et cil issirent de l'ost tôt sans noisier, Lor harnois font devant euls avoier, Le val de Glaye prinrent à chevauchier ; Mais il ne sevent le mortel encombrier, Com Auloris les a fait agaitier, Qui touz les weult ocirre et detranchier.
983— loij Gaydon. 51
Se Dex n'en panse, qui tout a à jugier, Ansoiz que voient autre nuit anuitier, Perdront les testes, n'i aura recouvrier. Vers Angiers vont, Dex les puist conseillier !
Va s'en Ferraus, Dex le puisse sauver ! Et Amaufrois, qui tant fait à loer , Ettel .vii^., qui tuit sont bacheler; Devant eux font les sommiers arouter.
Dès or voz voil de Naynmon ci conter, Qui prinst congié au meillor coronné Qui onques fust en la crestienté, A tout .vii'^. de chevaliers armez; Et autretant de legiers bachelers.
Yves de Bascles s'est encontre levez, .1. arcevesques, qui [''à cort] fu posez ; Cil prinst Naynmon par le mantel doré ; (I Sire, dit il, por Deu de majesté, « Véiz tu onques home plus malmené « Com fu mes sires dedens le maistre tref ? « Dus Naynmes l'oit, à poi qu'il n'est desvez : « Sire arcevesques, or me laissiez ester; « C'en ai tel duel que j'en cuit forsener.» Li arcevesques les a ammonestez, Saingniez les a et benéis de Dé :
(( Seignor, fait il, à la chapelle alez. (c Prennez chandeilles et cierges alumez , « En la chapelle en alez por orer , « Et proiez Deu , le roi de majesté , (( Qu'il voz garisse le duc que tant amez. — Sire, font cil, si com voz commandez. « La gent Thiebaut si refont autretel :
A la chapelle sont aie por orer , Portent chandeilles et cierges alumez,
Et proient Deu , le roi de majesté, Qu'il lor garisse Thiebaut c'ont tant amé. Si fera il com traïtor prouvé.
Li .vu. traître furent en pavillon; Por Thiebaut ont et paor et frison :
« Hé 1 Thiebaus, sire, qu'avez voz fait por noz ? « Voz avez tort, et comment vaintrez voz? « Hé ! Gaydes, sire , quelle ire as prins sor noz ? « Voz avez mors les .11. de nos seignors : (( L'un Pynabel , l'autres fu Ganelons ; « S'or ociiez dant Thiebaut d'Aspremont, « Bien porrons dire que sans seignor serons. « Lors se pasmerent li encriesmé félon.
La nuit s'en vait, et Dex donna le jor; Et Thiebaus oit la messe sans retor, 0 lui tel mil qui tuit sont en esror, Et proient Deu, le père criator, Qu'il lor garisse Thiebaut, lor droit seignor. Si fera il com félon traïtor.
La messe est dite, li services dou jor; Thiebaus entra dedens son pavillon , A haute vois s'escria ses adous; Lors li aportent Amaugins et Sansons.
Thiebaus s'arma, n'i fist arrestison.
Au matinnet, quant l'aube parut clere , Thiebaus li fel a la messe escoutée ; Au matinnet, quant elle fu chantée, Ist dou monstier, n'i a fait arrestée.
A son tref vint sans nulle demorée, Ses armes huche ; on li a aportées.
Sor .1. vert paile furent errant posées. Les chauces chauce blanches com flors de prée ; La maille en fu com argens esmerée.
!049— >o8' GaYDON.
En son dos a une broingne gietée;
Par granl maistrise l'ot ouvrée une fée.
S'uns bien preudon l'éust en champ portée,
Ja par nulle arme ne fust le jor dampnée.
En chief li lacent .1. elme d'Aquilée;
El cercle d'or .lx. pierres ierent,
La pire an est esmeraude clammée.
Au flanc senestre a Thiebaus ceint l'espée,
Qui fu Grifon d'Autefoille son père :
Toise otde lonc, si fu demi pié lée,
Et plus tranchans que n'est faus acérée.
Sor le hauberc a la range fermée ,
Et jure Deu qu'il en donra colée
Tele que ja ne sera jor sanée.
Bausant amainnent, à la sele dorée;
Li arson valent d'argent une charrée ,
Tuit furent d'or desci en l'eschinnée;
La couverture iere d'argent parée.
Thiebaus i monte, qu'estriers ne li agrée.
Quant montez fu, sa targe a demandée.
On li aporte , à son col l'a fermée :
D'or et d'azur estoit estancelée.
En son poing tint sa grant lance planée,
Puis s'escria , à sa vois qu'il ot clere :
« Ancui iert prinse venjance de mon frère.»
Thiebaus s'en torne, quant se fu ademis. Li bruns Bausans estoit si volentis N'otplus corrant en .l. pais; Dès que Thiebaus ot pié en l'estrier mis, L'ot il porté .iiii. arpens et demi Ainz que il fust enz es arsons assiz.
Quant assiz fu , si a son frainc saisi , Le cheval torne, s'apella ses amis,
Caydon. J
Milon , son frère, en a à raison mis :
<( Frère , fait il, pansez de voz garir,
« Se Dex m'ait, que de moi est il fins;
« Voz savez bien que la traïson fiz. »
Et cil respont : « Bien m'en avez garni ;
« Ce poise moi quant la chose est ainsiz. »
D'iluec s'en tornent corresouz et marri;
Au tref le roi sont ensamble verti.
Thiebaus descent, environ si ami.
Son escu prinst Hernaus, .1 siens cousins ;
-I. dammoisiaus a son destrier saisi;
Sa lance fort bailla à .i. meschin.
Espée ceinte, s'est dedens le tref mis.
Eltref avoit .1. faudestuef assiz.
Qui por Thiebaut i fu posez et mis ;
Espée ceinte, i estli glouz assiz.
Qui qui mefface, Gaydes ne ses amis ,
C'est li traîtres qui s'en est entremis.
Moult fu Thiebaus et orgoillouz et fiers, Grans, eslevez, parcréuz et plenniers.
Et en bataille hardis et resoingniez.
Moult li sist bien li vers elmes en chief, Et à son lez li brans forbis d'acier, Li esperon qu'il ot fermez enz pies.
S'il fust preudon et amast Deu dou ciel , N'éust en France home tant fust prisiez. Où vit le roi, si l'en a arraisnié :
« Drois empereres, où est li dus d'Angiers.'' <c Est il encor armez ne haubergiez .f* ce Ja déust iestre par desor le destrier ; « Grant tort me fait, miedis est moiez. « Mais, par l'apostre c'om à Rome requiert, « Poi li vaudra ancui ses detriers.
Il ij— 1148 Gaydox. 35
« S'il est en champ armez sor son destrier,
« Je le cuit si hui cest jor chastoier,
« De ceste espée dont li brans est d'acier,
« Jamais puisons ne li auront mestier,
« Ne li parmain qu'il voz a envolez,
« Dont voz cuida honnir et vergoingnier.
— Thiebaus, dist Karles, cil te puist hui aidjer
« Qui en la crois se laissa traveillier!
« Por tout l'or Deu ne seroie si liez, »
Celui dou Perche en a moult anvié;
Où voit Thiebaut , si l'en a arraisnié :
« Sire vassal, mal faitez et pechié,
« Quant voz le duc blasmez ne laidengiez;
« Là aval est li dus à un monstier,
« Oij il oit messe avec ses chevaliers:
(( Par tans l'aurez armé sor son destrier,
« Il n'a coraige de voz trop esloingnier.
« Se Dex m'ait, li gloriouz dou ciel,
« Qui li donroit Estampes et Orliens ,
« Por la bataille demorer et laissier,
« Nés panroit pas, selonc le mien cuidier.
« Li dus n'est mie ne coars ne lasniers ;
« Joiffrois, ses père, n'en fu ainz coustumiers^
« Onques n'ama coart ne losengier,
« Ne an sa vie nen ot traïtor chier ;
« Mais li fel Ganes, li cuivers renoiez,
<f Vendi Marsille, Rollant et Olivier,
« Et l'arcevesques , et Gerin et Gelier,
« Les .XII. pers, dont li roisfu iriez,
« Et les .xx"^. de chevaliers proisiez,
« Dont vos lyngnaiges a mauvais reprouvier.
« Mal dehais ait de Deu le droiturier
« Gui bel ce est que voz le laidengiez ! »
Thiebaus l'entent, si erabronche le chief.
^6 Gaydom. 1:49—1181
Fransois le voient, s'en sont joiant et lié; Dist l'uns à l'autre : <( Cista Thiebaut paie.»
Au matinnet , quant li jors parut cler, Ala li dus le service escouter.
Messe li chante l'arcevesque Guimer; Cil iert de cors .1. saiges clers letrez. Et li dus Gaydes l'a de cuer escouté, 0 lui maint prince dou mieus de son bamé. Il vait offrir, corn chevaliers membrez, .1. marc d'argent et .1. paile roé.
Aprez le duc sont Fransois arrouté.
Quant ce vint chose que furent tuit passé , Qui de l'offrande déist la vérité , On l'en tenist à mentéor prouvé.
Quant li services fu et dis et fmez , Le duc enmainnent dedens son maistre tref Si faitement com voz m'orrez conter.
Ogiers et Naynmes furent à l'adouber.
Desor .1 paile entaillié, bien ouvré , Se sist li dus, por son cors à armer. Chauce unes chauces qui moult font à loer; Lonc tans i mist .1. Gius à l'ouvrer.
Il vest l'auberc, si lace l'iaume cler; N'avoit meillor en la crestienté.
Fées le firent en une ysle de mer; .1. don li mistrent, qui bien iert avérez , Que ne doute arme .1. denier monnaé , Fer ne acier, tant i pust on chapler.
Ceinst Hauteclere au seriestre costel, Celle qui fu Olivier l'aduré.
En la place ont Clinevent amené; N'ottel cheval en la crestienté.
H fu norris en une ysle de mer,
n82— 12IS GaYDON. }7
Entre .u. roches où il fu faonnez.
.1. Sarrazins se pena dou garder.
Tantost com pot d'alaitier consirrer,
Le fist de mère partir et dessevrer.
En .1. celierlefist li Turs garder ;
Grant pièce i fu, si com j'oï conter.
Quant ot .11. ans, moult [''plut] à esgarder.
Li mareschaus qui le devoit ferrer
.1. jor oublie le celier à fermer;
Li chevax vit sor lui estanceler
Le cler soleil , prinst soi à effraer,
Rompt son chevestre , si saut et hennist cler ;
Tant acorrut que il vint à la mer,
Enz se feri, que n'i volt arrester.
Plus tost s'en vait, quant il prinst à noer,
C'uns palefrois [''poïst] d'eslais ambler;
.XX. lieues noe ainz qu'il fust ajorné.
Rois Corsabrins aloit .1. jor berser ;
Le cheval fist à cordes atraper,
Frainc et harnois i fist tantost poser ;
A moult grant painne le fist on affrener>
Cil rois le prinst et si l'en fist mener
Droit en Espaingne, Marsille présenter,
Desor celui fu Marsille tuez
En Ronscevauls, si com oï avez.
De sa fason voz voldrai aconter :
La teste ot maigre , le musel enversé ,
Large narrinne et l'oil ardant et cler;
La jambe ot plate , si fu haut eschinnez ;
Bien porteroit .11. chevaliers armez
De plains eslais, toute jor ajorné,
Ja .1. seul poil n'en auroit tressué.
Et se il vient à un guez trespasser,
Qui ait .11. lieues ne trois à tresnoer,
38 GaYDON. I2ié— 1249
Plus tost noe outre que cers ne cort par pré ,
Que ja par onde n'en sera destomé ;
Por ce fu il Clinevent apellez.
Selle ot en dos, qui moult fist à loer:
Li arson furent d'un yvoire planné ,
A esmaus d'or moult soutilment ouvré ;
La couverture , d'un bon paile roé.
Li estrier furent à fin or sororé.
Li frains dou chief fu de si grant bonté
Les pierres valent tôt l'or d'une cité.
Puis que chevax l'a en son chief posé,
Ne puet enfondre et si n'iert ja lassez.
Li poitraus fu de cuir de cerf ouvrez ,
D'or et de pierres richement atornez.
Et de .111. ceingles fu li chevax ceinglez,
Ne pueent rompre ne porrir por orez.
Li dus i monte, qu'à estrier n'en sot gré;
Aprez lui sont .c. chevalier monté ,
Tuit duc et conte , qui sont d'un parenté ;
Ogiers et Naynmes et Richars l'adurez,
Guis de Biaufort et Riolz li barbez ,
Hoiaus de Nantes , Hues au poil meslé.
Au trèfle roi sont tuit acheminné ;
Quant il i entrent touz en empli li très.
Devant les autres i est Riolz entrez.
Or escoutez corn les a saluez :
« Cil Dex de gloire, qui tout a estoré,
« Qui fist le ciel et la terre et la mer,
« Et les poissons, les oisiaus fait voler,
« Il saut le roi, qui France a à garder!
« Ensamble 0 lui saut trestout son barné ,
« Et il confonde nos anemis mortex ,
« Si corn il sont, environ et en lez!
— Tais, glouz, dist Karles, lu aiez mal dehez !
I3J0— 128? Gaydon. J9
« Se Dex m'ait, s'au desor puis torner,
« Gel te ferai chierement comparer. »
Dist Riolz : « Sire , encor n'est l'ans entrez
<i Que soit mes sires de traison retez..»
,1. des traîtres s'en est en pies levez,
C'est Amboyns, de la Nueve Ferté;
A Riol vint , si l'a arraisonné :
« Vassal , dist il , voz iestez fox prouvez ;
« Tu et tes sires avez or si ouvré
« Qu'an cort de roi ne déussiez entrer,
« Par nul enging ne venir ne aler. »
Riolz a dit : <c Vassal, voz i mentez;
« Je ne sui mie dou vostre parenté ;
« Ainz iestez voz dou lyngnaige Hardré,
(c Dou Ganelon , le traïtor prouvé
« Qu'en Ronscevax trai les .xii. pers,
« Et les .xx"'. de chevaliers armez,
« Voz n'avez mie lor mestier oublié ;
« Mal dehais ait li vostres parentez ! »
Amboyns l'oit, à poi n'est forsenez;
Jusqu'à la barbe li a le poing porté ,
Que .c. des poils en a jus avalé ,
Et puis le sanc, dont Riolz fu irez.
Riolz le voit , à poi n'est forsenez ,
Hausa le poing qu'il ot gros et quarré ,
Baissa le coûte et lait le cop aler;
Parmi le col a Amboyn donné
Que ^ ses pies l'a à terre versé,
Hauce le poing, .m. cops li a donnez.
En pies sailli et Guichars et Hardrez,
Et bien .lx. de lor lyngnaige né;
Ja fust li cuens moult malement menez.
De Toartois est l'evesques levez,
Et li dus Guis et Ogiers li membrez.
Naynmes lî dus, qui le poil ot meslé ,
En sa main tint .1. bastoncel plané :
« Glouton , dit il, arrière voz tenez!
« Par le Seignor, qui maint en trinité ,
« Pour .1. seul cop, .lx. en raverez.»
Cil se rassiéent, qui nen osent faire el.
Et Amboyns est vers le roi alez :
« Sire , dit il , mal m'a Riolz mené.
— Tais, glouz, dist Karles, Dex te puist mal
« Qu'avoiez ores ses grenons à tyrer ? [donner !
tt Geste meslée voz convient amender.
« Danois, fait il, en prison le metez,
ti Car la meslée commensa en mon tref. »
Ogiers respont : «A vostre volenté.»
Amboyn prinst , laidement l'a mené ;
Parmi les jambes l'a si emprisonné
Que il en fist le sanc tout cler voler.
Et l'empereres a Thiebaut apellé :
<' Ferez en plus ou noz parlerons d'el. >^
Thiebaus l'entent, li sans li est muez,
N'ot mais tel due! en trestout son aé ;
Car l'empereres fist Joiouse aporter,
Ce est l'espée où moult se pot fier.
Enz el poing d'or avoit ensaielé
Bonnes reliques dou cors saint Honoré.
Dou bras saint Jorge, qui moult fait à loer.
Et des chevox Nostre Dame à plenté.
Thiebaus la voit , as sains s'est arrestez ;
Et dist Thiebaus : <( Biaus sire , or entendez
« Que li dus Gaydes a dit et pourparlé ,
<' Et de son tref en vi celui aler,
<( Et de sa bouche le vi à lui parler,
« Et de son cors vi celui dessevrer,
(V Qui le présent aporta à cest tref,
i)i8-i}50 GaYDON. 41
« Par coi li home sont andui mort gieté.
— Gloz, dist Riolz, trop voz iestez hastez ; « Les meillors mos avez entroubliez.
« Hom sui au duc, nel voz quier à celer, « Mon enciant .c. yvers a passez, « Voire .vii^^., car, gel sai de verte, « En toute France n'a nul de mon aé.
<( Mais nonpourquant ce devez voz jurer « Dont voz avez mon seignor encorpé, « Si t'ait Dex et la soie bontez , « Com l'a mes sires et dit et pourparlé, « Et de sa main li véistez livrer « Qui le présent aporta en cest tref , « Par coi li home sont andui mort gieté, « Et que Karlon fu par lui présenté , « Pour lui ocirre et pour lui enherber.
— Par Deu, dist Karles, Riolz dist vérité;
« N'a home el mont qui l'en puisse grever. »
Et dist Thiebaus : « Bien ai Riol oï. «< Le sairement ai moult bien eschevi , « Se Dex m'ait et li saint qui sont ci , « Et tuit li autre qui por Deu sont saint! , « Que li dus a et porparlé et dit, « Et de sa bouche li vi parler à lui , « Et de sa main li vi livrer celui « Qui le présent au roi Karlon tramist, « Par coi li home sont malmis et ocis.
— Glouz , dist li dus , voz y avez menti , « Si m'ait Dex, qui en la crois fut mis , V Et tuit li saint, qui sont en paradis!
(c Que je ne l'ai ne porpensé ne dit, « Ne de ma part li presens ne vint ci, « Ne de ma bouche ne parlai à celui
42 Gaydon. nsi— 15S4
« Que traisisse l'emperéor ainsiz ,
<f Qui m'a bien fait et maintes fois chieri,
« Et je l'avoie moult volentiers servi. »
Gaydes s'abaisse vers les sains benéis,
Baisiez les a, et puis en pies sailli.
« Gaydes, dist Charles, voz en avez moult dit ;
« Vo sairement avez bien eschevi.
— Sire , dist Gaydes , si m'ait Jhesu Cris, (c Onques encor en pansé ne me vint.
— Certez , dist Karles, tôt ainsiz sera il : « L'un de voz .11. en convenra morir. » Les sains baisa Thiebaus, li Deu mentis; Quant les baisa, à poi que ne chaï.
Li dus s'avance , par le poing le retint ,
Puis li a dit : c Tu as ta foi menti. »
Thiebaus relace son elme poitevin ;
Et sa ventaille li lasa .1. meschins.
Les menus saus, vers son seignor s'en vint,
De plainne terre est en cheval saillis,
Devant le roi .11. ademises fist.
Mais au monter Gaydon furent tel .m.,
Qui tuit sont conte et chevalier gentil.
Li dus monta , m.ais à l'estrier se tint ;
Voit le dus Naynmes, adontvolsist morir.
Lors douta il que ses niés ne féist
La traison c'on sus li avoit mis,
Por ce quel voit simplement maintenir.
V^ers Onant à jenoillons s'est mis,
Deu reclama qui onques ne menti ,
Et qui sa mort pardonna à Longis ,
La haute dame, de quoi sa mère fit :
« Hé ! Dex , dit il, dame de paradis ,
« Proie ton fil , roïne genitrix ,
« Qui le travail et la painne an souffris ,
« Et la fontainne dou ciel en toi ouvrî !
« Voirs Dex de gloires, pères de paradis,
« Au venredi, quant tu la mors souffriz,
« Et le vert maubre desoz tes pies fendis ,
« Et qui Jonas en la mer garandis ,
« Dedens le ventre d'un poisson quil'otprinS,
« Et soz Ninive à terre le méis ;
« Sainte Suzane dou faus tesmoing garis ;
« As noces fustez le saint archeteclin ,
« Quant la fontainne féis devenir vin ;
«^ Et à la ceinne tes apostres servis ,
«' Et lor lavas les pies par un juesdi ,
« Et si souffristez que Yudas voz vendi
« ,XXX. deniers : petit aquest ot ci;
« Hé! las, dolans, si grant avoir i mist!
« Gieu voz prinrent au jor dou venredi ,
« Et en la crois fu vostre saint cors mis.
« Longis li grans , qui ainz goûte ne vit ,
« Il prinst la lance , maintenant voz feri ,
« Que sans et eve jusqu'as dois descendi ;
« Terst a ses iex, et il tantost en vit,
« Bâti sa corpe et si cria merci ;
« Et voz li pardonnastez volentiers, de cuer fin.
« Si com c'est voirs , pères, que je ai dit ,
(c C^e vos féistez le pardon à Longis,
« Si aiez hui de mon neveu merci.
« Et se c'est voirs, pères, qu'il le féist,
« La traïson dont est retez ainsiz ,
« Biaus rois de gloire, sire, donnez moi fm,
« Que je nel voie vergonder ne honnir! »
Tenrement plore dus Naynmes li marchis;
Moillent les geules dou pelison hermin.
Quant le voit Karles, àpoi n'enraige vfs.
Quant Karles voit duc Naynmon qui plora, Qui li donast tôt l'avoir de Damas , Ne se tenist li rois qu'il ne plorast. Dou pavillon se traist à une part , Ogier apelle et le conte Richart , Gui de Biaufort et l'orgoilloz Erart :
« Baron, dist il, traiez voz en enz sa. <( Très puis celle hore que montai en cheval , « Et soi entendre et le bien et le mal , (( N'oi je mais duel qui à cestui tornast, »( Fors de la perte que j'oi en Ronsceval, u Tout por duc Naynmes que je voi plorer là , « Mon conseillier, mon nobile vassal.
<( Ainz maus consaus ne me vint de sa part ; n S'or ne cuidoie cieuls et terre en croslast , « Et touz li mons à mervelle an parlast , <( Et mi baron nel tenissent à mal , « Geste bataille, certez, demorast ja, <( Et s'acordaisse le duc envers Thiebaut. » Ogiers respont : « Dehait quel loera ! « Puis revenist , demain l'en rapellast « .1. traitors ou hom de maie part, « Por sa fierté à lui s'acordera.
(i Laissiez combatre le duc envers Thiebaut ; <i Li dus a droit, se Deu plaist, si vaintra. — Ogier, dist Karles , moult par lestez loial ; « De vo conseil ne me vint onques mal : <i Geste bataille jamais ne remanra (( Tresqu'à celle hore que vaincue sera. u Mais de Naynmon ai grant duel que voi là , « Et de Gaydon , quant si ainsiz ouvra. »
Une grant bierre fist li rois aporter, A .u. serjans sor les chevax livrer ;
t4îi— '484 Gaydok. 45
Devant les contes la fist en champ porter.
Ce senefie et orgoil et fierté
Et la justice fort et grant et cruel ;
Là voldra faire le recréant entrer,
Et puis à coes de chevax traîner.
Karles apelle le Danois alosé.
« Ogiers , dit il , à moi en entendez :
« Prennez 0 voz .ii"". ferarmez ,
({ Et autretant de legiers bachelers ;
'( A trestouz ceuls faites le champ garder,
« Qu'il n'i entre hom qui de mère soit nés. »
Et dist Ogiers : « Si com voz commandez ! »
L'euvre fu faite tout à sa volenîé ;
Li dui baron furent el champ entré.
Enmi le champ est Thiebaus arrestez.
Et li dus a sor destre regardé,
La bierre vit, qui fu enmi le pré.
De ses .11. iex commensa à plorer :
« Hé! Karles, sire, com iez de grant fierté!
(( Poi me vault ores mes riches parentez ,
i( Et duc et conte et demainne et chasé! »
Ogiers l'entent , à poi n'est forsenez ;
Le cheval broche , vers le duc est alez :
« Riches dus, sire , por coi voz effraez ?
« Par celui Deu qui maint en trinité ,
« Se voz voi hui de traïson reté ,
« Je me ferrai d'un coutel acéré ,
« En la poitrine , ou en lonc ou en lé. «
Dist li dus : « Sire, trop tost voz desmentez. »
[*Met hante en fautre, s'a le hiaume encline.]
Et Thiebaus iert de l'autre part enz prés ;
A grant merveille i avoit bel armé .
A haute vois a le duc escrié :
« Je vos deffi ; de moi or voz gardez! »
46 Gaydon. uSi-iJi?
Et li dus Gaydes ne l'a asséuré.
Atant brochierent les destriers abrievez ;
De bien ferir ot chascuns volenté.
Les lances brisent, quant s'ont entrencontré,
Grans cops se donnent sor les escus listez,
Desor les boucles les ont frains ettroez.
Mais li hauberc furent si fort sarré
Nés pueent rompre, malmaitre ne fausser ;
Et li baron furent si aduré
Que l'uns ne chiet , ne l'autre n'est versez ,
Et lor espié sont tuit entier remez.
Outre s'en passent, irié comme saingler,
A grant merveille sont andui esgardé,
Lor tor ont fait, puis se sont retorné,
Retorné sont andui li bon vassal, Retorné sont, si se livrent estai.
Atant reviennent, irié comme lieupart, Si s'entreviennent li nobile vassal.
Grans cops se fièrent enz escus à esmal, Que il les partent par desoz le bouclai. Fors haubers ont, quant nus n'en desmailla j Et li espié furent fort et poingnal.
Il s'entrefierent par grant ire coral , De cors , de piz , se hurtent par yngal ; Nés pot tenir ne ceingle ne poitral, Ainz s'entrabatent ambedui an terrai ; A poi ne froissent des elmes li esmal. En pies resaillent li nobile vassal.
Li dus saut sus , qui le cuer ot loial , Isnellement revint à son cheval, C^est Clinevens, qui delez lui esta.
En nulle terre si bon destrier nen a j Il l'atendi, et li dus i monta.
|ij(8— i(s' Gaydon. 47
Quant Thiebaus voit li dus est à cheval , * Et il au sien n'a point de recouvrai,
Ainz s'en fuioit parmi les champs aval,
Il se porpanse ja le duc ne faudra ;
Ne fui mie , envers le duc s'en va.
Gaydes le fiert, qui point ne l'espargna,
Que son escu soz la boucle copa ,
Le blanc hauberc dessarti et faussa ,
Lez le costel son espié li guia ,
Que plainne paume de la char en esta.
Li dus passe outre, et la hanste brisa.
Thiebaus a dit : « Diables te forja ;
« Honnis soit cil qui tel fust te donna !
(( Si m^aït Dex , failli home en voz a ,
« Qui contre moi combatez à cheval ;
(( Mais descendez, si vos traiez enz sa,
« Si essaions qui mieus dou brant ferra, j)
Gaydes respont que ja ne l'en faudra.
Lors descendi li dus de l'autre part;
Les resnes giete sor le col dou cheval,
« Hé ! Dex, dist Karles, com Gaydes est vassal!»
Dist l'uns à l'autre : « Moult est Gaydes loial.
— Certez , dist Naynmes , à pié se combatra. »
Li cuens Thiebaus fu moult de maie part,
Il tint l'espée, qui grant clarté gieta.
Qui fu Grifon, celui qui l'engendra.
.111. pas s'avance et s'arresta au quart,
Et fiert le duc sor son elme à esmal
Que flors etprierres en abat contreval.
Li brans d'acier tout contreval rasa,
Parmi la boucle son escu li copa.
Le blanc hauberc desrompi et faussa,
Plus de .c. mailles à la terre envola.
De tant parfont li a prins de la char
48 GaYDON. ijp— I5?j
Li os en pert ausi blans com cristal ;
Li vermaus sans contreval en raia ,
Li herbe vers trestoute en vermoilla.
Trestoute l'ost en frémi d'unne part;
Dist l'uns à l'autre : « Quel dammaige ci a ! «
Et dist Thiebaus : <( Senti voz ai de sa ;
« Par celui Deu qui le mont estora,
<f Je sui icil qui voz chastoiera.
<c Quant m'estordrez, par Deu qui tout créa,
<' Vostre proesce assez petit vaudra.
« Ran moi t'espée, envers Karlon l'en va
« Criier merci : il le te pardonra.
« Toz mes lingnaiges por toi en priera ,
« Et je méismez , tant que ta pais auras. »
Gaydes respont : <( Dehais ait quel pensa !
'( C'est mauvais sans qui de mon cors s'en va ;
'.( Mestier en ai, ne fui saingniez piesa.
«( Or voz gardez , car je voz ferrai ja. »
Par grant air vers Thiebaut s'en ala ;
Trait Hauteclere qu'Oliviers li donna
En Ronscevauls, ansois qu'il deviast.
Li dus la hauce, par fierté l'esgarda ,
Thiebaut feri sor son elme à esmal
Qu'il en abat les pierres en contreval ;
Le cercle cope que point n'i arresta.
Li brans d'acier moult durement trancha,
Que l'un quartier dou hiaume li copa.
Touz fust fendus, mais l'espée avala,
L'escu ataint, trestout l'esquartela,
Et le hauberc desrompi et faussa;
Plus de .vii*^. mailles en dessevra.
Enz an costel li brans d'acier entra
Si en parfont que de la char osta.
Li foies pert, li pormons sozleva.
ijW— iéi8 Gaydon. 49
Or sont à pié ambedui li vassal;
Li uns a plaie, li autres assez mal.
De lor espées font le chaple mortal
Qu'il orent traites, dont d'or sont li seingnal.
Gaydes parole en haut , si s'escria :
<c Par Deu , traîtres , jehir voz convenra
'( Qui les puisons à Charlon envoia;
'( Vez ci la bierre où vos cors mis sera ;
' Car loiautez tout adez vaintera
" Ja traïsons contre pooir n'aura. »
Thiebaus respont : « Ja riens ne voz vaudra. »
Vers lui se trait, durement s'aïra.
Gaydes li dus moult forment le hasta.
Fransois le voient, chascun en sozpira ;
Grant paor out qui son ami i a :
N'iert pas merveille se chascuns le douta.
Thiebaus li glous out le cuer moult félon ; L'espée tint dont à or fu li pons , Qui fu son père, le riche duc Grifon, Gel d'Autefoille o le flori grenon.
Parmi son elme en va ferir Gaydon , Mais ne l'empire vaillissant .1. bouton. Car une fée l'en ot donné le don Qu'il ne doute arme vaillissant .1. bouton. Li cops descent par delez le menton , L'escu li tranche , ainz n'ot deffencion, Le pan li cope dou hauberc fremillon , La chauce îrenche qu'est clere com glason , Et de la jambe li osta un braon, Jouste le pié li copa l'esporon.
L'espée fiert demi pié en sablon ; Thiebaus l'en saiche qui ot cuer de lyon : Dammaiges fu qu'il ne fu loiaus hon.
JO GaYDON. léi^— !><)(
« Avûis! s'escrie, ne fui je fiz Grifon,
(( De Hautefoille le nobile baron ? «
Aprez a dit : « Comment voz est, Gaydon?
« Ne fust la verge dou doré esperon ,
« Trenchié éussez le pié et le talon. »
Et dit li dus : « Malement alast dont ;
« Je t'en cuit rendre moult bien le guerredon ,
« Tel c'on doit rendre à traiter félon. »
Thiebaus a dist : << Par Deu et par son non,
« Je voz donrai tele confession
« Que jamais prestres ne voz aura fuison. »
Gaydes respont : « Par le cors saint Simon,
« Je voz ferai jehir la traïson
i( Com li presens fu envoiez Charlon.
<( Voz me haez, je sai bien rochoison,
c< Porvostre frère, le conte Ganelon,
« Por Pynabel qui le cuer ot félon.
(■< Mis m'avez sore que je fiz la puison
<( Dont furent mort ambedui li garson ;
« Mais , foi que doi au cors saint Syméon,
<c Ansoiz le vespre, voz lirai te! leson
« Dont voz aurez en col le chaaingnon. »
Thiebaus l'entent , s'en ot au cuer frison,
Sore li cort par grant airison.
Li dus Patent comme bons champions.
Au brant d'acier font si grant chaplison
Que de ior cors ist li sans à bandon.
Li baron furent enmi le pré flori, Requièrent soi com mortel anemi.
Gaydes li dus ot moult le cuer marri, Quant voit Thiebaut, le traïtor failli, Qu'il l'ot navré, dont forment s'engrami. Tfnt Hauteclere dont li brans fu forbis,
léjî— lé84 GaYDON. 51
Vers Thiebaut vait, qui en pré l'atendi. Moult par fu fiers, onques ne li guenchi ; De son escu cointementse couvri.
Gaydes le fiert, qui moult bien l'a choisi, Cuer et talent et pooir y a mis.
Duel ot li dus , si grant cop li feri Que son escu li trencha et fendi ; L'iaume copa et la coiffe autressi.
L'espée torne, ce l'a de mort gari; Et nonporquant la teste consievi , Que de la char plainne paume en rompi. Enz en l'espaule l'espée descendi Jusques as os, que li sans en chaï.
Enz en l'espaule l'espée descendi -, Toute l'espaule éust copée parmi; Thiebaus le fuit, quant le cop a senti. Il chancela à poi qu'il ne chai.
Gaydes li dist : « De sa voz ai senti « Ainz que soit vespres , aurez Karlon jehi « Qui le présent et les parmains basti. » Thiebaus respont : « Mar m'i avez laidi; (( Tu m'as paie , je repaierai ti. "
Li baron sont enmi le pré , à pié ; Moult ont féru et moult ont chaploié.
Requiert l'uns l'autre , com lyon enraigié. Dou sanc des cors est li prés vermoilliez; N'i a celui qui n'ait le cors plaie.
Thiebaus tenoit le brant d'argent seingnié; Son escu a amont son bras haucié, Le branc estraint, puis l'a amont drescié, Fiert ent Gaydon, ne l'a mie espargnié, Parmi son elme qui fu à or vergiez ; Pierres et flors en a jus envoie.
52 GaYDON. Ié8j-i7i7
Li cops descent sor l'escu vermoillié
Que il li a en .11. moitiés trenchié ,
Et le hauberc de son dos desmaillié ;
En flanc senestre li est li brans glaciez.
Li fel a si Gaydon dou cop paie
Qu'à un jenoil le fisî agenoillier.
« Hé las ! dit Naynmes , sor coi l'ai je plegié ?
« Par le Seignor qui pardonne pechiés,
« S'il est vaincus, mais n'aurai mon cuer lié,
K Ainz m'enfuirai quant il iert anuitié. »
Fransois le voient, si en sont esmaié ;
Tuit li plusor en plorent de pitié ,
Por le franc duc qui fu ajenoilliez.
Gaydes saut sus, de honte est vergoingniez.
Et Thiebaus l'a par contraire arraisnié :
(( Par mon chief , Gaydes, mal avez esploitié ,
« Quant le présent osastez envoler;
<( Voz en aurez la hart en col ploie.
— C'est tout en Deu , Gaydes li respondié.
« Ainz que voiez le soleil abaissié,
(c Voz aurai si par armes chastoié
u En col aurez le chaaingnon lacié. »
Dont li cort sus , le brant nu empoingnié ,
Et Thiebaus lui ; mais tant orent saingnié
Que il sont si dou sanc affoibloié
.1. poi reposent , tant qu'il sont refroidie ;
Puis s'entrevienent, n'i ont plus delaié.
Li uns en l'autre trouve poi d'ammistié.
Ainz qu'il départent , ge voz di sans cuidier
Que l'uns aura le coraige changié :
Qui aura droit, bien sera esclairié.
Gaydes li dus fu forment irascus De ce qu'il fu à genoillons chéus;
I7i8— I7J0 GaYDON. 5Î
L'espée tint, dont li brans fu molus , Envers Thiebaut en vint, les saus menus, Le branc estraint à force et à vertu , Et fiert Thiebaut parmi son elme agu , Que flors et pierres en fait avaler jus. Li brans descent contreval par vertu , Qu'an .11. moitiés li copa son escu ; La manche ataint dou hauberc qu'ot vestu, Le bras li tranche , onques n'i arrestut : A terre chiet li bras à tout l'escu.
Voit le dus Naynmes, grant joie en a eu. Se il osast , il parlast ja au duc ; Mais trop redoute l'emperéor chenu ; Por ce le lait qu'il ne l'a mentéu.
Mais de Thiebaut ne sot pas la vertu , Qui el poing destre tenoit le brant molu.
Quant Thiebaus voit que de son bras n'a mie, Qu'il jut à terre sor l'erbe qui verdie, Li cuers li ment , ne puet avoir baillie. Lors se porpanse d'une grant baronnie ; Poi est des homes qui le pensaissent mie : Ainz que dou cors li départe la vie, Fera au duc ancor une envaïe.
Il trait l'espée el poing, qui reflambie, S'en fiert Gaydon sor l'elme qui verdie, Que flors et pierres tout contreval en guie. L'elmes est bons, n'empira une aillie , Et li cops grans, que nel pot porter mie ; Envers l'abat enmi la praerie.
Fransois cuidierent la teste éust tranchie. Li dus saut sus, ne s'asséura mie :
(( Avois ! escrie , Sainte Marie , aïe ! » Tint Hauteclere , une espée saintisme :
54 Gaydon. I7JI— 1782
En pomel d'or avoit bonnes reliques
Dou bras saint Jorge et dou corps saint Denise;
Fiert en Thiebaut sor l'iaume qui verdie,
Que flors et pierres tôt contreval en guie ,
Le cercle tranche à l'espée forbie,
Devers senestre li a rese l'orille ,
Et dou test prent une moult grant partie.
Li cops fu grans, si nel pot porter mie;
Chancelant vait enmi la praerie.
Li dus le hurte , si que Thiebaus souvine ;
Envers l'abat sor l'erbe qui verdie.
Gaydes le voit, Dammeldeu en mercie.
Quant li dus voit que Thiebaus fu versez , N^ot mais tel joie dès l'ore qu'il fu nés ; Trait Hauteclere, sor lui s'est arrestez, A haute vois commensa à crier :
(c Par Deu , traîtres , fait il , voz jehirez (( La traïson qu'aviiez porparlé , « Dont voz m'aviez à grant tort encorpé « Vers Kallemaine, qui tant m'avoit amé. » Thiebaus l'entent, si n'a nul mot sonné.
Quant Thiebaus oit parler le duc Gaydon , D'unne grant pièce ne dist ne 0 ne non. Lors se porpanse Thiebaus, au cuer félon , Se il jehist la mortel traison , Pendus sera Amaugins et Sansons, Et li ostaige qui sont en la prison.
Lors dist aprez li encriemmés félons :
<( Cil se garissent, se il pueent ou non , « Car je sai bien nen aurai garison. « Où voit le duc , si l'a mis à raison : <( Certez , dus Gaydes, je fis la traïson ,
l78}-i8ij GaYDON. J5
« Et à mes mains destrempai la puison,
<( Et le présent envoiai à Charlon.
« Rois cuidai iestre de France et de Loon ;
« Mais Dex ne weult, par son saintisme non.
« Nel di por ce , n'en quier avoir pardon ,
« Ne vers nu! prestre nulle confession ;
« Car en anfer aurai harbergison
« Avec mon frère le conte Ganelon. »
De ce se rient Fransois et Borgoingnon,
Toutes les gardes entor et environ.
A Karlemaine en est a!ez li tons,
Là oij estoiîdedens son pavillon,
Que Thiebaus a jehi la traïson ;
Li rois l'entent, noircist comme charbon.
En pies se dresce li rois de Monloon ,
Dresa sa main , si a saingnié son front :
Grant merveille a de Thiebaut d'Aspremont.
« Dex , dist li rois, qui formas tôt le mont,
« Tant mal m'ont fait li parent Ganelon ! »
Ogiers a dit : " Que faitez voz , Gaydon ?
« Prennez la teste de l'encriemmé félon. »
Gaydes a dit : « Volentiers le ferons. »
Lors li deslace le hiaume Clarion ,
La teste en prent quel virent .m. baron ,
Mis l'a en hiaume sans nulle arrestison.
[*Gaydes] li dus fu chevaliers courtois; S'espée dresce contremont demanois.
De toutes pars vit les coutiaus adrois : « Hé ! bonne espée , quel coutel ai en toi ! « Bien soit de l'arme cui tu fus devant moi , « C'est d'Olivier, le chevalier cortois ! » Prent la Thiebaut , si la met devant soi , Desor son piz li a couchié en crois :
« Hé ! Dex, dist Karles, com cist dus est cortois ! )>
Riolz dou Mans i est venus ansoiz,
Puis li a dit : « Riches dus , tant voz voi
<( [''Descoloré] ne sai se gariroiz. »
Li dus respont : « Mar voz esmaieroiz;
« Ne fust li sans cjui tant ist desoz moi,
<( Dusqu'à ne guaires portaisse tés conroiz.»
Entor lui garde nostre empereres drois ,
Et voit ses mires , les meillors qu'il avoit :
(c Maistre Garin, alez au duc véoir
« Se ja aide nul mestier li auroit ;
« Uns autres mires l'estanche à celle fois. »
Garins s'en torne et vait au duc véoir.
Li dus l'esgarde maintenant devant soi :
« Maistre Garin, tornez de devant moi;
<c Une autre fois me revenez véoir ,
« Se Dex m'ait, que je n'ai nul voloir
« De véoir home qui de par Karlon soit. »
Garins s'en torne, et vint arrière au roi :
(( Sire , fait il , por Deu, or ne voz poist ;
« Si m'ait Dex , li dus n'a nul voloir
« De véoir home qui de vostre part soit.
— Se Dex m'ait, dist Karles, il a droit;
« Mais en ma vie jor amer ne me doit. »
Gaydes li dus a Thiebaut resgardé, Qui devant lui gisoit toz enversez :
Grant ot le cors , parcréu et membre, Graindres de lui .1. grant pié mesuré, Tout sans le chief , que il avoit copé. Tint Hauteclere qui giete grant clarté ; Desor Thiebaut la mist par grant fierté , Puis s'agenoille li dus lez lui en pré. Vers Oriant avoit son vis tornéi
Ses .11. mains jointes, a le chief encline,
A Deu rent grâces, le roi de majesté,
De ce qu'il a tel aversier maté
Qui vers Karlon l'avoit si encorpé.
« Hé! Dex, dist Gaydes, par ta sainte bonté,
« Com j'ai le cors et plaie et navré !
« A com grant tort m'avoit cis gloz reté !
« Mais Dex m'en a la victoire preste.
(( Moult m'avoit or Karles coilli en hé,
« Et s'avoit tort, or est bien esprouvé.
« Dex doinst qu'il s'en repente ainz que l'an soit outrez !
« Si fera il, se je vif en sancté.
Atant se dresce , si a son brant levé ;
Amont l'adresce , par grant nobilité :
Bien resamble home qui el cors ait fierté.
Naynmes l'esgarde s'a Ogier apellé,
Et dant Richart et Riol le barbé ,
Environ lui son riche parenté :
Bien furent .c, que conte, que chasé-
Li uns prent l'autre, vers Gaydon sont aie,
Toutentor lui se sont avironné ;
Chascuns tenoit en poing le brant letré.
Riols li vieuls a Karlon apellé,
Et [''par] rampone li a Thiebaut monstre :
« Sire, dist il , vez là vostre avoé ;
« Estraingniez lui les flans et les costez!
« Forment l'aviez en poi d'ore enamé.
« Vostre oriflambe portera en esté ,
(' Quant voz irez vengier la mort Forré.
« Si m'ait Dex , li rois de majesté ,
« Li traitor voz ont embriconné ;
« Par lor avoir voz ont tout aveuglé.
« Mais , se Deu plaist qui tout a estoré ,
« Il voz feront encores moult iré. «
Karles l'entent , si a le chief croslé ; A soi a dit : « Thiebausa meserré; (.( Adez i pert qui fait desloiauté. » Gaydes se sist , qui tant avoit sainné Qu'il en ot tout le vis descouloré ; Et ses lyngnaiges l'a tout entor gardé. As mains se tiennent li baron alosé Tout autressi com aient carolé ; Por le duc sont durement effraé , Qu'il voient si taint et descouloré.
Gaydes li dus s'assist en son estant ; Tant ot sainné et derrière et devant L'erbe qui ert vers en ala vermoillant. Atant se drescent li baron maintenant; Dedens son tref l'emmenèrent errant, Ogiers et Naynmes et Richars li Normans, Guis de Biaufort, li preuz Riolz dou Mans. Lors désarmèrent le chevalier vaillant, Puis le couchierent en .1. lit d'olyfant. Ses plaies bendent , dont moult se va dolant; De grant angoisse se va souvent pasmant. Environ lui vont tenrement plorant , Et sa proesce doucement regretant.
Li dus les vit, ses va reconfortant.
« Baron , dit il , ne soyez pas doutant ; « Bien garirai, se Deuplaist, le puissant. « Faitez savoir, gel voz di et commant, « Que la justice on face dou tyrant; « Et de ses pièges, por Deu le roi amant, « Se il en prent ne petit ne noiant, « Or ne argent, .1. denier vaillissant « Li empereres cui France est apendant , c( Qu'il ne les pende ou maite en feu ardant,
ijié— 1947 GaYDON. 59
« Je li ferai encor le cuer dolant. «
Dist Naynmes : « Sire , por le cors saint Amant ,
« Celez vo cuer, ne ditez mie tant,
« C'on ne voz teingne por nice et por anfant. »
Gaydes ii dus fu en son tref demainne, Où ses barnaiges por lui grant duel demainne. Or voz dirai dou fort roi Karlemaine.
Il fu montez sor .i. destrier d'Espaingne; Vint à Thiebaut, qui gist mors en la plaingne, La bierre mande, et on lors li amainne. Lors jure Deu, qui fist la quarentainne, QueThiebaus iert pendus, ainz que li plais remaingne. Couchier le fist en la bière demainne, Et puis porter sor une pierre autainne; Là le fist pendre : c'est justice souvrainne. Hardrez le voit , à poi qu'il ne forsainne. Tel .XXX. conte se pasment en l'arainne, Qui tuit estoient de la geste prochienne ; N'i a celui qui n'ait cité demaingne.
Chascuns s'affiche ainz qu'an son règne veingne, Donront Karlon , s'il pueent, tel estraingne Dont il morra de la mort soubitainne; Gaydon metront en si maie semainne Qu'il iert ocis à dolor et à painne.
Ferraus, ses niés, qui son harnois enmainne, Sera ocis , n'aura pas mort lontainne ; Car AuJoris , qui a proesce plainne, Vengera bien dant Thiebaut de sa painne, Et Amaufroit metront en tel chaainne Dont ja n'istra , bien en poist Karlemaine.
Or est Thiebaus as forches encroez Par les espaules , car li chiés fu copez.
6o GaYDON. 1948— :98i
Hardrez le voit, à poi qu'il n'est desvez;
D'Amboyn fu dolans et effraez ,
Et de Sanson , qui fu emprisonnez :
Karlon redoute qui fu plains de fiertez,
Qu'il ne les pende, quant Thiebaus est tuez.
A son lyngnaige a dit : « Seignor, prennez
« .II. fors mûries de vostre avoir troursez,
« Et à Karlon tantost les trametez ;
a Convoitoz est , nos neveus raverez, »
Et cil respondent : « Certez, bien dit avez. »
L'avoir ont prins , car tost fu aprestez ;
Mener le font , avec ala Hardrez.
Vint à Karlon , si a dit : « Sire , oez :
« Servi voz ai touz jors en loiautez,
« De vilonnie ne fui onques retez ;
« Se uns fel fist envers voz faussetez ,
« N'est pas droiture por ce que me haez;
« Car touz jors sui vos drus et vos privez ,
(( Et servirai en bonnes volentez. »
L'avoir fist panre , puis dist : « Sire , tenez. »
Et dist li rois : « .V^. mercis et grez.
« Por vostre amor iert Sanses délivrez,
« Et Amboyns, vos niés, cui tant amez. »
Lor li a Karles touz cuites délivrez.
.1. mes s'en est tout maintenant tomez ;
Vint à Gaydon , si dist : « Voz ne savez ?
« Amboyns est et Sanses délivrez.
« Karles les a de sa prison gietez ,
« Por le tressor que li donna Hardrez. »
Gajdes l'entent , à poi n'est forsenez.
Il jure Deu , le roi de majestez ,
Que ja par tans iert Karles deffiez.
Et dist Riolz : « S'il voz plaist, tant souffrez
a Que voz sciez garis et respassez.»
Gaydes a dit : « Si con voz commandez. »
D'euls le lairai , et ci après orrez
Dou preu Ferraut qui s'est acheminnez ,
Et d'Âmaufroi, et des .vii^. armez
Gui li harnois Gaydon fu commandez.
Vers Angiers vont tout le chemin ferré ;
En val de Glaye ez les voz touz entrez.
Se Dex n'en panse, li rois de majestez ,
Ainz que soit vespres ne solaus esconsez,
Sera chascuns malement destorbez.
Paor aura trestouz li plus osez
Dou chief à perdre, se Dex n'en a pitez ;
Car Auloris, li traîtres prouvez,
Fu embuschiez, 0 .ii"". d'armez,
En val de Glaye , soz les aubres rammez.
Ferraus li preus est sor destre gardez ;
Vit .1. vilain qui fu touzeffraez :
Mal fu vestus, si fu estrumelez ,
Et comme fox fu par lieus bertaudez.
Ferraus li preus en est à lui alez :
<( Amis, dit il, por qu'iez si atornez ?
— Sire , fait il , ne sai quel vif maufé
<( Sont en cel bois, soz les aubres rammez ;
<( Plus en i a de .ii""- d'armez
(( A cleres armes, à destriers sejornez,
« Si m'ont batu et si m'ont défoulé.
c( Souventes fois i fu Ferraus nommez ,
'S Et Amaufrois souvent renouvelez.
'( Moult les menacent, sachiez, c'est veritez,
« Se il les truevent, tuit seront desmembré. »
Quant Ferraus l'oit, li sans li est muez;
Tout maintenant s'est l'anfes porpansez
C'est Auloris qui là s'est arrestez ,
Por euls ocirre les i a touz mandez.
62 CaYDON. 2016—2048
vint à sa gent , si lor dist : « Descendez,
« Prennez vos armes et si voz adoubez ,
(( Car jusqu'à poi pezant estor aurez.
<( Soyez preudomme et ne voz desperez.
(( Gaydes, biaus oncles, Dex soit vostre avoez !
« En grant péril, biaus sire, lestez remez;
« De voz me poise plus que de moi assez. »
Atant descendent, si se sont conraé ;
Lor chevax ont restrains et receinglez ,
Puis remontarent : ez les acheminnez.
Ferraus li anfes les a devant guiez,
Et Amaufrois, qui prez li fu au lez.
Or les conduie Jhesus de majestez,
Car, s'il n'en panse, tuit sunt à mort livré !
Ferraus s'en vait et li preus Amaufrois, Et li .vii^. armé de lor conrois; As escuiers font mener le harnois , Le val de Glaie chevauchent à esplois.
Serré s'en vont, parmi le sapinois, Tuit à bataille; n'i ot cri ne esfrois. Forment redoutent le traitor renois , Ne mais Ferraus, qui fu preus et courtois. Lor dist : « Seignor, mar voz esmaierois. <( Au bien ferir sera touz li esplois, « Car moult noz héent li traïtor sans foi : c II jurent Deu, qui por noz fu destrois, « Ja por paor ne fuiront une fois.
<.f S'il noz assaillent, noz i metronz defois, « Et, se Deu plaist, lor en est li sordois. » Ferraus resgarde tout parmi les aubrois; Desoz .1. aubre qui fu et haus et drois , Vit .11. barons touz armez à lor chois : Ceuls agaitoient qui viennent demanois.
2049—2083 Gaydon. (5j
Fe;rraus apelle Amaufroit et Symon :
« Entendez sa , si orrez ma raison :
« J'en voi là .11. desor les arragons. « Bien sont armé ambedui li glouton ; (( G'irai véoir qu'il welent ne qu'il sont. <( Se bien nous welent, bel les apellerons , « Et se il welent bataille ne tanson, f( Il l'auront preste , par saint Pol d'Avalon. » Atant brocha le destrier arragon , Et vint as .n., desoz l'aubre réont.
Li uns des .11. Clarembaus avoit non; Li autres, Forques : moult ot le cuer félon. Ferraus lor crie clerement, à haut ton : « Quex gens estez? que n'i ait celison. » Forques respont . « Ne voz en mentirons : ce Home Aulori , ne querons se voz non. « Ancui aurez en col le chaaingnon ; « N'aurez garant de vostre oncle Gaydon. » Ferraus respont : « Ne voz pris .1. bouton. » Le cheval broche, qui li cort de randon. Forques li vient à force et à bandon.
Grans cops se donnent ens escus as lyons; Desoz les boucles sont percié li blazon ; Mais bien se tinrent ii hauberc fremillon. Forques brisa sa lanse an .11 tronsons. Ferraus l'enpoinst par tel devision Que vers le ciel en volent li tronson. Si durement le hurte à .1. tyson Que par 1. pou ne brisa son chaon.
Ferraus passe outre , le trait à .1. bouzon. Et Clarembaus a point par contenson, Vers Ferraut vint , par grant airison , Sa lance brise, qu'en volent li tronson. Ferraus li vient plus tost qu'alerions : Sor les escus se fièrent à bandon,
64 GaYDON. 2084— îi:7
Que il les percent ausiz com auquetons ; Mais H hauberc lor font deffencion :
Les hantes brisent où sont li confanon. Ferraus le voit , si tainst comme charbons ; Traite a l'espée qui li pent au giron, Clarembaut fiert sor son elme réont , Que flors et pierres en abat an sablon. Li cops descent par delez le menton, L'escu li tranche , ne li vault .1. bouton, Le bon cheval atainst devant l'arson, Le col li tranche com ce fust .1. moutons. Li chevax chiet à terre , à ventrillons ; Clarembaus chiet de mort en sozpeson ; Mais il saut sus , n'i fist arrestison. A haute vois hucha son compaingnon :
« Secorrez moi , por Deu et por son non ! »
Quant Clarembaus vit son cheval ocis , De mautalent fu toz tains et noircis : [Torques, escrie] : « Secor moi, biax amis! » Quant Forques l'oit, si est en pies saillis ; Tout maintenant a son cheval requis , Si est montez, à la voie s'est mis, En fuiez torne contreval le larris, En haut s'escrie, à moult doliroz cris : « Aulori , sire , vez ci vos annemis ! » Auloris l'oit, moult en fu esjoïs; El cheval monte, de l'agait est saillis. Ensamble 0 lui Mile et ses frère Guis , Et avec euls .11"^. fervestiz, Dou bois issirent, si ont les champs porprins. « Avois! escrient, Ferraut , par saint Denis, <( Mar fu Thiebaus de Gaydon assaillis ! « Ainz que soit vespres ne solaus obscurcis , « Serez voz tuit detranchié et ocis.
2i!7— 2150 GaYDON. 65
« Ja nus de voz n'en eschapera vis. »
Quant Ferraus l'oit , se li mua li vis ;
La force voit des gloutons maléis,
Clarembaut laisse , qui fu à pié marris ,
Vers Aulori est maintenant guenchis.
Une fort lance li donna estormis
Uns chevaliers qui fu nés à Senlis;
Ferraus la prent , moult s'est bien ademis.
L'escu a joint devant enmi son pis ,
Ataignant broche des espérons massis.
Et Auloris li vint touz ademis.
A l'aprochier ont les espiés brandis ,
Grans cops se donnent devant ens escus bis ,
Que il emportent le taint et le vernis ;
Mais li hauberc les ont de mort garis.
Li espié brisent et volent par esclis.
De cors , de pis , se sont aconsievi ;
N'i a celui ne soit touz estordis.
Li oil lor tourblent, tant fort sont esblo'i.
Isnellement ont trais les brans forbis.
Entre ces .11. ot moult grant chapléis;
Devant se fièrent à estoc enz el vis.
A Aulori tournast, je cuit, li pis;
Li preuz Ferrauz l'avoit si fort aquis
Qu'à bien petit li fust li cuer partiz,
Quant poignant vint Haguenons et Guerris,
Et Guis et Miles, Hugues et Hernays,
D'autre part vint Amaufrois li marchis,
Seguins li preus , Symons et cuens Hanris,
Et li .vii^. de chevaliers de pris.
A l'assambler ot moult grant feréis,
Et des espées fu grans li froisséis ;
Une grant lieue en tentist li pais.
Amaufrois broche , ne fu mie esbahis ,
Caydon. J
Et fiert Acart dou roit espié forbi ;
Ainz arméure ne li vault .1. samjs.
Parmi le cors li a son espié mis ,
Mort le trébuche; les arsons a guerpis.
El Symons fiert Alyaume de Vergis ,
.1. traitor. qui maint mal ot basti :
Fer et enseingne parmi le cors li mist.
Mort le trébuche très enmi le larris.
Ferraus a mort Gobert et Hern?.ys ;
Des traïtors ont mors tex .xxxvi.
Dont Aulorii fu moult mautaieniis.
Et Amaufrois avoit Clarembaut prins ;
Ocis l'éusî . s'il ne criast mercis.
Voit le Auloris . de duel est toz noircis ;
S'enseingne escrie por les suens resbaudir.
A celle empointe les ont moult malba'.llis.
Il les eussent maintenant desconfi^.
Quant Amaufrois lor est devant saillis ,
Li preiis Ferraus, avec lui Anséys,
Hanris li anfes et Simons et Seauins.
Là commenta moult grans li chapléis :
Là pert Ferraus granment de sCo :;mis.
« bex , dist Ferraus, sire de paradis,
« Com no/, ont ores cil traiter sozprins !
« Mais, par celui qui pardon fist 'ongis ,
« Ansoiz que soit li jors del tout i^nis,
« Lor vendrai cher le mal qu'il ont emprins.»
Li preus F"erraus samaisnie ralie , Et A:iiau rois à la chiere hardie.
«( Seignor, fait il, por Deu, le fil Marie, « Deffendez voz , si ferez courtoisie, « Vers celle gent cui li cors Deu maudie ; u Carde Gavdon n'atendons nulle aie :
w Apellé l'a Thiebaus de felonnie.
« Ne savons pas comment l'euvre s'est prinse ;
« Mais se nostre oncles en puet porter la vie,
« Li traïior comparront l'ahatie :
« Encor lor iert la traisons merie.
« Et s'il i muert, n'ai cure de nos vies.
« Mais , por cel Deu qui tout a en baillie ,
« Venjonz noz bien vers celle gent haie ,
i( Qui touz jors t'ont traïson et boisdie I n
A ces paroles Auloris se rescrie,
Et Guis et Miles qui nés amoient mie.
Li traitor viennent à une hie.
Auloris broche, une lance a saisie.
Et fiert Guilbunie qui fu nés en Valie ;
L'escu li tranche et la broingne t^eslie ,
Parmi le cors le roit espié li g ie,
Mort le trébuche enmi la praerie.
Et Guis ra mort .1. chevalif^r E!ye,
Miles, ses frères. Huon de Verberie.
La gent Ferraut ont forment malbaillie;
Parmi .1. guez les mainnent tôt à hie,
Le harnois ont saisi en lor partie
Voit le Ferraus, à pou qu'il ne marvie;
Et Amaufrois moult doucement li prie.
« Couzins, dit il, por Deu, le fil Marie,
<f As traitors faisons une envaïe. »
Et dist Ferraus : « Tex sera l'envaïe
« Quel comparront ainz que sonne compile. «
Lors laissent corre les destriers de Sulie,
Ferraus feri , sor la targe florie ,
A. traitor qui forment les cuivrie.
Escus ne broingne ne li vault une aillie;
Parmi le cors son roit espié li guie ,
Mort l'abati enmi la praerie.
Puis fiert Pontacle qui tenoit Pontrelie;
Arme qu'il ait ne II vault .1. aillie.
Puis trait l'espée qui luist et reflambie,
Fiert Aulori sor l'iaume de Pavie,
Que flors et pierres tôt contreval en guie ;
L'iaume li tranche et la coiffe est faillie.
J ouste la face est l'espée glacie ;
Toute i'espaule li éust detranchie,
Quant l'espée est dedens l'escu vertie.
Voit le Auloris , toz li sans li fremie ,
Chéoir se laist enmi la praerie.
Et Amaufrois de noient ne s'oublie;
Au brant d'acier durement le maistrie.
Miles et Guis , cui li cors Deu maudie,
Tôt maintenant ont no gent racoillie ;
El destrier l'ont remonté de Sulie,
Qui moult avoit la chiere espaourie.
La gent Ferraut ne se roublient mie;
Parmi .1. guez les mainnent sans navie.
Quant voit Ferraus que sa gent affoiblie .
Tel duel en a à poi qu'il ne marvie ;
A destre garde, voit une tor antie,
Sor une roche, en la selve foillie.
« Dex, dit Ferraus , ne noz oubliez mie.
« S'a celle tor venoie à garantie ,
« Ainz que fust prinse , i auroit grant haschie. >
Quant Ferraus ot celle tor avisée.
Qui sor la roche estoit très bien fermée , A Amaufroit a la raison contée.
« Couzin , dit il , la force paist la prée. <( Grant pooir ont celle gent parjurée ; « Envers lor force n'averienz noz durée ; « Mais je voi là une grant tor quarrée : « Se nostre gens i estoit enfermée , « Ainz que fust prinse , seroit cher comparée. »
Dist Amaufrois : « C'est veritez prouvée. »
A ces paroles ont lor gent rassamblée ;
As traïtors vont faire la meslée ,
Ferraus devant , en destre poing l'espée ,
Et Amaufrois , à la chiere membrée.
Toute lor gens les sieut de randonnée.
Dont fu Valye hautement escriée,
Et Hautefoille n'i fu pas oubliée.
Droit vers la tor ont lor voie hastée.
Mais Auloris connut bien lor pansée ;
Car moult savoit de guerre et de meslée.
.C. chevaliers a prins en recelée.
w Or tost , fait il , alez sans demorée
« Vers celle tor, si saisissiez l'antrée. «
Et cil respondent ; « Ainsiz com voz agrée. »
Tantost s'en tornent le fons d'unne valée,
A la tor viennent, si ont saisi l'antrée ,
Le pont depiecent , s'ont la barre copée ,
Enz an fossé ont les planches gietées.
Se Dex n'en panse et la vertus nommée ,
Ferraus iert prins , sa mors est aprestée,
Et Amaufrois et lor gent decopée.
Li traitor lor font une huiée ;
Trosqu'à la tor n'i ot resne tyrée.
Mais Ferraus truevela tor mal aprestée.
Sa gent avoit devant lui arrestée,
Et Amaufroi, qui moult bien l'a gardée ;
Mais quant il virent la porte fu fermée ,
N'i a celui n'ait la coulor muée.
« Dex, dist Ferraus , com dure destinnée!
« Hé ! bonne gens , por la virge honorée ,
« Gardez hui soit vo proesce monstrée ;
« As brans d'acier lor donnez grans colées ,
« Car vers noz cuident avoir borse trouvée. »
70 GaYDON. 2287— Î3J0
Entre Aulori et son frère Guion Et Haguenon et le cuivert Milon Voient Ferraut qui fu en souzpeson Et Amaufroi armé desor Vairon , Qui lor gens rengent de desor .1. roion, Dist Auloris : « Or esgardez, baron :
<c Cist ne sont mie esbaubi ne garson; « Vez corn chascuns s'abaisse enz ou blazon. « Ainz que prins soient , voz di par saint Simon , « Noz auront il fait dammaige à fuison. M Mais or oiez, seignor, que noz ferons : <f Corrons lor sus entor et environ ; « Vers noz n'auront durée ne foison. « Atant lor viennent à moult grant huïson ; lluec ot mis mainte lance en tronson , Dont mains preudon chai jus des arsons, Qui i morut tout sans confession.
Dist Amaufrois : << Ferraut , quel la ferons î » Ferraus respont : « Ici noz détiendrons. «' As brans d'acier faisons murs et donjons. « Au bien ferir gist nostre garisons; « Car noz n'auronz nul secors de Gaydon. « Thiebaus le raite à court de traison ; « De la bataille ne savons 0 ne non, » A ces paroles esperonne Vairon , Et Ferraus broche Ataingnant l'arragon; Enz traïtors se fièrent à bandon ; Aprez les sievent li chevalier baron.
Amaufrois fiert Sohier de Besenson , Dou brant d'acier, sor son elme réont; Ne li valut vaillissant un bouton :
Tout le porfant enfresci qu'en menton.
Et Ferraus a ocis Estevenon Et Manesier, Berart et Nevelon.
ajii— 235? GaYDON. 71
Bien i ferirent trestuit li compaingnon.
Et Amaufrois ra abatu Milon,
Et Aulori , et son frère Guion ;
Mais tant i ot dou lyngnaige félon
Qu'il les remontent sans point d'arestison,
Puis lor reviennent pargrant airison.
Li traïtor lor font grant hu'ison ;
Ocis lor ont Gautier de Mont Loon ,
Poinsart de Nantes et de Toart Huon,
Et de Nivelle Manesier et Simon.
Tuit furent prins, escuier et garson,
Et lor harnois dont il [*i]ot fuison.
Ferraus le voit , si tainst comme charbons.
« Dex, dist il , sire , par ta benéison ,
« Qui à Marie féistez le pardon ,
« Yonas sauvastez ou ventre dou poisson ,
« Et Daniel en la fosse au lyon ,
« Si corn c'est voirs , pères , que noz disons ,
« Deffendez noz de mort et de prison! »
Lors se resgarde et vit une maison ,
Qui ciose fu de haie et de buisson.
Quant il la vit , ainz tel joie n'ot hon;
Sa gent ralie entor et environ ,
Puis lor a dit , par moult bêle raison :
« Seignor, dist il, vers cellieu noz traionz.
« S'ipoienz iestre , iluec noz deffendrons;
« D'aucune part venra aucuns secors. »
Et cil ont dit : « Alez , noz voz sieurrons ;
« Ja porpaor de mort nou laisserons. »
Li preus Ferraus Amaufroi apella.
« Couzin , dit il , traiez voz en enz sa. <( Alons dererre, no gens devant ira; « Vers cel manoir alons que je voi là :
« Aucuns secors , se Dé plaist, nos venra. »
Dist Amaufrois : « Ne vos esmaiez ja ;
(c Tant com vivrons, l'uns l'autre ne faudra. »
Atant Ferraus sa gent acheminna ;
Devant les mist , dererre chevaucha.
Souventes fois guenchi et trestorna,
Et Amaufrois souventes fois jousta.
Et Auloris de prez les enchausa ;
Trop ot grant force, durement les greva.
A celle empointe tex .xl. en outra
Dont à Ferraut moult durement peza.
Et Auloris, qui moult de mal pansa,
Lor toit la voie , le pas lor estoupa.
Dedens le mes des traitors entra
Jusqu'à .XL., dont chascuns se vanta
Que ja Ferraus le pié n'i metera.
Vaches et bues en la cort assez a,
C'uns vavassors i ot norri piesa.
.VII. fiuls avoit que durement ama.
Li dus JoifFrois dou pais le chasa,
Por .1. borjois que à Angiers tua.
.VII. ans toz plains en bois conversé a.
Gentiz hom fu; sa famé i amena.
Cel mes ot fait et en cel bois ouvra.
N 'avoit de terre fors que ce que sarta ;
Souventes fois ses anfans en aisa.
Quant vit la gent qu'an sa maison entra,
Moult fu dolans, forment s'en aïra;
Ses fiuls escrie : « Seignor, or i parra
« Qui no bestaille durement deffendra;
« Mal dehaiz ait mener les en laira.
n Ce sont larron maufé, tant en i a. »
A ces paroles , li vavasors s'arma
D'un gambison viez, enfummé, qu'il a.
.1. vies chapel sor sa teste ferma; Mais tant fu durs que arme ne douta.
Prent sa masue , sor .i. jument monta.
Chascuns des fiz une hache prinse a Grant et pezant , qui durement trancha.
Li vavassors les gloutons escria :
« Fil à putain, mes bestes lairez sa; <' Car je sui cil qui les chalongera. » Prent sa masue, à .11. mains la leva; Fiert le premier que il encontre a De la masue , qui durement peza , Desor son elme , moult bien avisé l'a. Le hiaume fraint et le test li quassa, Jusques en piz touz les os li froa, Et le cheval si fort dou cop charja Que en .1. mont trestout acraventa.
(t Avois ! escrie, biau fil , ferez de là ! « Par le cuer beu ! nus n'en eschapera. ».
Li vavasors si tenoit sa masue ; A .11. mains l'a contremont estendue, Gel qu'il ataint à terre mort le rue, A haute vois souvent escrie et hue :
« Par le cuer beu ! vostre fins est venue. « Ferez, biau fil , por Deu qui fist la nue ! - Atant i vinrent si fil sans atendue.
Ghascuns tint hache qui bien fu esmolue , Et chevauchoit une jument quernue , Que il avoient destelé de charrue.
Les traïtors chacent en une rue ; .XII. en ont mors à icelle venue.
Li vavassors de ferir s'esvertue ; Tint sa masue qui iert grans et corsue. Les tra'itors si malement estrue
74 Gaydon. 2421— 24SJ
Li plus hardis touz de paor tressue.
Li vavassors et si fil s'esvertuent;
Des abatus ont la place vestue.
(( Dex ! dist Ferraus, d'ontnoz vient celleaiue? »
Voit le Auloris, de maintenant tressue.
« Avois ! escrie, est nostre gens vaincue.
« Por .VIII. vilains la voi si esperdue;
« Por coi n'avez corné la recréue.^ «
Li vavassors à haute vois les hue.
« Par Deu , fait il , qui fait corre la nue ,
<c Mar i avez ma maison abatue.
« Ma proie prinse cher voz sera vandue ;
« Jan'en meniez vaillant une chéue. »
Li vavassors fu moult de grant air ; Tint sa masue, si vait sor euls ferir. Cui il ataint, arme nel puet garir Que ne le face de maie mort morir.
Si fil i fièrent, n'ont repos ne loisir; A lor grans haches en i font maint morir. Voit les Ferraus, moult li vint à plaisir. Et Amaufrois desore Vairon sist.
« Couzins, dist il, alons les envaïr; (.( Ne sai quex gens voi dou manoir issir, « Qui noz aiuent, et Dex lor puist merir. « Dist Amaufrois : « Pensez de l'envair ; « N'aurons garant se n'est au bien ferir. » Lor gent assamblent, lor espiés font brandir, Et qui n'ot lance au brant va esquermir. Là véissiez tante lance croissir, Et tante espée sor ces elmes tentir, L'un mort sor l'autre trébucher et chéir. Et Auloris fait sa gent esbaudir; Par grant vertu vait Ferraut envaïr.
a4J4— 2486 GaYDON. 7^
Au vavassor commence à meschéir.
Car .1111. fizli ont mors au venir.
Voit les li pères, n'i ot que esmarrir ; Tantfu dolans nel sauroie jehir.
Mais por paor ne lor deingna fuir; A sa masue ies corrut envaïr, Son mautalent lor cuide bien merir.
Li vavasors fu dolans et irez :
Tant fu dolans à pou n'est forsenez , Quant ses anfans vit à terre gietez.
De .VII. n'en sont que li .m. vifremez; Voit les li pères , moult en fu abosmez . Prentsa masue, « Avois! s'est escriez; « Or, mi anhnl , por Deu, or me sievez, « Et de vos fi ères la venjance prennez ! » Atant point l'ieve sor quoi il tu montez , Prent sa masue mains cops en a donnez. Froisse ces testes, ces pis et ces costez, Plus de .xiiii. en a jus enversez.
Si fil i fièrent, qui maint en ont tuez. Voit le Auloris , à poi qu'il n'est desvez. « Avois! s'escrie, vilains, t'iez forsenez ! « Por ses anfans c'on li a mors gietez , « Est il sor noz engrez et airez , « Qu'il ne noz doute .11. deniers monnaez; « Or tost à lui , seignor, si le hastez ! » Et il si font, lors est li cris levez; Lancent à lui les faussars acerez.
Il et si fil furent lors aterré.
Li vavassors saut sus, d'ire alumez, Si s'apareille com por grans cops donner, Prent sa masue, dou bien faire aprestez, Environ lui en a mains cops donnez,
-jG Gaydon. 2487—2520
Et froisse hiaumes et espiés noelez , Bras, et espaules. et visaiges, et nés : Plus de .xiiii. en a escervelez.
Et si .III. fil sont lez lui aus costez, Qui à lor haches en ont maint aterrez. Mais moult les ont li glouton apressez , Quant Ferraus vint, de ferir entesez ; Et Amaufrois ne s'est pas oubliez.
Lcr gent les sievent, de ferir apresté. Fiers fu l'estors et fors et adurez.
Ferraus tenoit le brant qui fu letrez; Fiert Asselin, qui de Troies fu nés.
Ne li vault arme .1. denier monnaé; Jusques enz dens li est li brans coulez. Mort le trébuche, des arsons est versez, Prinst le cheval par le frainc qu'est dorez , Le bon destrier a arrière mené Au vavassor , se li a dit : « Tenez. « Cil i monta , qu'à estriers n'en sot grez. Amaufrois s'est en l'estor bien prouvez. Li preus Simons et Hanris l'alosez .IH. chevaxont maintenant conquestez; As .111. vassaus les ont tantost livrez, Et cil i montent de bonnes volentez.
Et Auloris les a si prez hastez Que il les a par force reculez; Le vavassor et ses fiuls a outrez.
Se plus demore, bien voit qu'iert afolez ; Ses .III. fiuls a aprez lui arroutez, Prent sa masue, devant s'en est alez.
Tant le redoutent, ne l'osent adeser. Par droite force se fiert en bois rammé , Et si fil sont d'autre part eschapé.
Orne les doutent .11. deniers monnaez.
2S2I— 2n3 Gaydon. 77
Et Ferraus est dedenz l'estor entrez ,
Et Amaufrois et li autres barnez.
Li traïtor les ont moult sormontez.
\'oit les Ferraus, forment s'est desmentez.
■' Gaydes, fait il, jamais ne noz verrez ;
' De moi ne chaut, se voz là demorez.
■ Se par Thiebaus iez vaincus ne matez,
« Miex ainz morir que vis soie remez.
« Mais ainz que muire, par Deu de majesiez,
(( Vendrai ma mort as traitors prouvez. »
Lor prent sa gent , si les a adossez
Jouste une haie , par delez uns fossez ;
Là se deffent à guise de sangler.
Ez voz Guion par la presse poingnant : La lance baisse , vait ferir Elinant , Couzin Gaydon et son apartenant, L'escu li perce et l'auberc jazerant , Parmi le cors li met l'espié tranchant , Mort le trébuche enz el pré verdoiant.
Et Auloris fiert Seguin le vaillant , Enz el costé le navra durement ; Mais dou chevaine l'abati noiant; La lance brise, et li sans en espant.
Ferraus le voit , s'en ot le cuer dolant ; Elinant voit à terre mort gisant , De la pitié vait souvent larmoiant , Escortrement l'en aloit regretant :
« Gaydes , biax oncles, Jhesus voz soit aidans ! f< Ne voz verrai jamais en mon vivant. » Seguin apelle moult tenrement plorant :
« Gentiz hon , sire , por Deu le raiemant , « Car alez ores versl'ost Karlon poingnant. « Cheval avez, je ne sai plus corrant;
78 GaYDON. ÏSS4-2J86
« Sachiez de Gayde corn lui est convenant,
« S'il a vaincu Thiebaut lesouduiant.
« Ditez por Deu qu'il noz soit secorrans;
« Et s il est mors, nen quier aler avant ,
<c Mais ci moult cher me venJrai à mon brant. »
Seguins respont : « Tout à vostre commant. »
Atant s'en lorne , à espérons brochant,
Etli chevax remporte randonnant.
Tant a brochié le bon cheval corrant
Qu'il vint en l'ost, Gaydon vait demandant.
Li viex Riolz sailli en pies errant ,
Car il vit bien que li besoins iert grans ;
Au tref Gaydon l'en a mené errant.
Et cil descent de son cheval corrant,
En tref en entre, le ductreuve gisant.
Gaydes le voit, forment le vait hastant :
<( Ditez , Seguin . qu'alez vos or querant .'' »
Seguins respont : v Ja orrez mon talant :
« Ferraus voz mande cui vos par amez tant ,
« Et Amaufrois, qui n'a pas cuer d'anfant,
<( Ques secorrez sans nul atarjemant.
« En val de Glaye, lez une eve corrant,
« Les ont encloz li cuivert souduiant,
« C'est Auloris, ce voz di vraiemant,
« Et Guis et Miles, li cors Deu les cravent!
« Bien sont .11. mil, par le mien encient.
« De vos gens ont ja ocis ne sai quans,
« Voz trouverez moult petit remanant.
« A moi méismez est il bien apparant :
« Par le hauberc me vait li sans corrant.»
Quant li dus l'oit, si sailli en estant ;
Amz de ses plaies ne li souvint noiant.
Li dus saultsus, quant oï la nouvelle ;
s;37— 2éi8 GaYDON. 79
Errant s'arma , que il n'i quist favelle.
Guis de Biaufort le viel Riol apelle,
Rispeu de Nantes et Joffroi de Nivelle.
Li cuens de Chartres cui proesce gouverne,
Et Amauris qui Toartois gouverne,
Car tuit ont bien oïe la nouvelle,
Chascuns s'arma, toz li cuers li sautelle ,
Puis sont monté es destriers de Castelle.
Bien sont .v^.: mains penons i ventelle.
« Dex , ce dist Gaydes , qui nasquis de pucelle ,
« Cui crestien à lor besoing apellent,
« Consentez moi que je sor euls martelle
« De Hauteclere, dont tranche la lemelle,
« Qui mes neveus cuident maitre à cordelle ! »
Clinevent broche, qui souvent li sautelle,
Qui plus tost cort que ne vole alondrelle.
L'ensein2;ne porte li sires de Tudelle.
Seguins les guie delez une combelle:
Li sans de lui à grans ruissiaus ruisselle.
Gaydes li dus s'en vait grantaléure; Sa gens le sieult plus tost que l'ambléure. Seguins les guie, qui de sejor n'ot cure. Tant ont esré le chemin à droiture Qu'en val de Glaye. lez la forest obscure , Encontre Gaydes , parmi une couture, Le vavassor, qui ot moult laide hure , Cui Auloris avoit fait tel laidure Que il l'avoit chacié de sa pasture, Ses .1111. fiuls ocis à terre dure.
Quant voit le duc , mie ne s'asséure , Fuir s'en volt; mais li dus Gaydes jure Qu'il n'avra mal, die lui s'aventure.
8o Gaydon. 2619— 25i
Gaydes li dus a le vavassor prins; Moult bêlement li a dit : « Biaus amis, « D'ont iestez voz ? or en soit li voirs dis. » Et cil respont : « Je sui uns las chaitis. *< Je fui chaciez fors de Angiers jadis , « Por .1. borjois, qui sore m'avoitmis <( Que je avoie desor le sien porprins. « Non ot Alyaumes; mais siens en fu li pis. « Li dus Joitïrois me chasa dou païs ; « Je m'en estoie sa defors afuis, « .1. mes avoie fait en cest plaiséis, (( .VII. fiuls avoie, moult biax et eschevis, « De ma moillier, que j'avoienoris.
« Assez avoie et vaches et brebis.
<( Hui main matin , fui si fort assaillis « D'une grant gent armez et fervestis , <( De mes .vu. fizi ont les .1111. ocis. « Ne sai quex gens avoient envais , « Et les avoient forment au desoz mis ; « Je cuit que poi en i a remez vis.
« Deschevauchiez i fui et moult laidis ; « Mais remontez i fui par un marchis , vc Ferraut l'apellent , si corn moi est avis. « En grief point iert contre ses annemis ; « Poi avoit gent contre ses annemis. » Quant li dus l'oit, touz fu espaouris.
<( Hé ! De.x, dist Gaydes, sires de paradis, « Se je viens là ainz qu'il soient fini , « Dou brant d'acier, qui est clers etforbis, 'I I ferrai tant sor les cuivers faillis, « Se Dex m'ait qui en la crois fu mis, « Li plus hardis voldroit iestre à Paris. » Livavassors s'estoit d'euls esjois; Dist à Gaydon : « Se c'est voirs que tu dis,
2éj5— îéSj Gaydon. 8i
« Je te menrai desci au feréis.
— Hé ! Dex, dist Gaydes, sire de paradis, • ' Corn serai liés , se les puis trouver vis !
— Ne sai, dist il , si m'ait Jesu Cris ; .. Quant m'en parti, si estoient aquis.
< Mais hastez vos, qu'il n'i soient laidi ; ' Car tuit seroient perdu , gel voz affi. »
Gaydes chevauche , qui n'ot soing d'atargier. Li vavassors se painne dou coitier ; Car moult voldroit ses .iiii. fiz vengier, Qu'ocis avoient li glouton pautonniers.
Li dus brocha Clinevent le legier, Sa gent passa le trait à .i. archier.
Li vavassors le sieulî prez de l'estrier. Parmi .1. val prennent à adrescier, Une aiguë passent parmi .1. bois pienier, Voient Ferraut par delez un rochier, Et Amaufroi sor Vairon le legier.
N'estoient pas .iii'^. au mien cuidier, Car .\uloris les fist as poins loier.
Ferraut avoient navré li losengier Et Amaufroi, qui moult ot Gaydon chier. Poi en i ot, ce vos ^puis] tesmoignier, Qui n'aient fait le sanc dou cors raier. Gaydes les voit, Deu prent à merciier, Quant il les voit encores chaploier.
Li vavasors prinst Gaydon à huchier :
" Sire vassal , or poez acointier ■ Cex cui voz ai oï si menacier. « Li dus brocha Clinevent son destrier, C^\ plus tost cort ne fait cers par rammier, Baisse la lance, quant vint à l'aprochier. Et fiert Rogon sor l'escu de quartier,
Ga)don 6
62 GayDON. 2i%C—rjn
Que sozla boucle li fist fraindre et percier , Et le hauberc desrompre et desmaillier; Mais en la char ne le pot pas touchier. Puisabati Guispenart et Rogier, Et Forqueré, Guion et Manesier.
Lors passa outre sa lance redrescier.
(c Valie ! escrie, ferez i, chevalier ! « Ferraus, biax niés, n'aiez soing d'atargier ; <( Je sui vostre oncle qui voz veing ostaigier, a Et Amaufroi au bon brant raplegier.
« Comperront le li cuivert pautonnier; « Mar voz ont fait en ce bois espier. » Amaufrois l'oit, n'i ot qu'eslaiecier.
Grans fu l'estors , et fors et adurez, Gaydes li dus fu forment airez ; Le cheval broche des espérons dorez, Et il li saut .xv. pies mesurez.
Fiert .i. traître, grant cop li a donné Sor son escu, qui fu d'or pointurez , Desor la boucle li a freint et troé.
Fors fu l'aubers, n'en a mie faussé :
Sa lance brise ; n'i a plus conquesté. Li vavasors fu forment airez, Quant voit Gaydon qu'il ne l'a mort gieté; Sachiez de voir le cuer en ot iré.
En vavassor nen ot que airier ; Les abatus a véu redrescier .
Au duc Gaydon commensa à huchier :
« Sont ce li cop que voz savez paier? « Si m'ait Dex qui tout a à jugier, n Voz voz vantastez orains à l'acointier « Que vos feriez vos annemis plaisier \
27t8— 27SO GaYDON. Sj
« Quant ne volez les abatus touc'iier,
« Voz les cuidiez ocirre au trebuchier!
« Mais vostre cop font poi à resoingnier.
« Mal dehaiz ait qui voz fist chevalier;
<( Car moult me poise , nel vos qviier à noier,
« Quant hui me fis à voz acompaingnier.
« Se Dex m'ait, ne voz pris .i. denier.
(c Mais ja verrez comment me sai aidier,
« Et se je sai mes cops bien emploier. »
Prent sa masue , si la prent à haucier.
Bien resamble home où n'ait que airier;
Fiert Godefroi parmi le hannepier.
Arme qu'il ait ne li vault .i. denier;
Ausiz le froisse cun rainscel d'olivier.
Sa blanche coiffe ne li pot preu aidier.
Tout li debrise et test et hannepier ;
Trosques enz dens ne remez que brisier.
Le cheval fist à terre ajenoillier,
Puis fiert .i. autre, tout le fitesmier.
Assez en a tolu le baaillier.
Dist à Gaydon : « Je les sai chastoier,
<( Mais voz ne faitez fors la gent esmouschier, »
Li dus s'en rist et prent Deu à proier
Tel compaignon li gart de mehaingnier.
Lors que Ferraus ot son oncle avisé, Et Amaufrois , tuit sont resvigoré.
« Dex , dist Ferraus , qui me féistez né , « Pères de gloire, tu soiez aourez, « Quant mon oncle as garanti et tensé « Contre Thiebaut, le tra'itor prouvé.
« N'i durreront li glouton deffaé. »
Lors a brochié Ataignant l'alosé.
En sa main tint le branc d'acier letré,
84 Gaydon. Î7JI— 2784
Et fiert Haton sor son elme gemmé.
Pierres et flors en a jus craventé ,
Le maistre cercle li a par mi copé ,
La coiffe tranche dou bon hauberc saffré ;
Mais petit l'a en la char adesé ,
Car li diable, si seignor, l'ont tensé :
Quant qu'il ataint a à terre porté,
CÎI ot paor, lait soi chéoir en pré.
Guis l'a véu , prez n'a le sens desvé.
Cil cuidebien qu'il l'ait à mort navré;
N'ot mais tel duel dès l'ore qu'il fu nés :
S'il ne le venge, ne vault .11. aus pelez.
Lors point Bausant , s'a le brant entesé ;
Parmi son elme a si Ferraut frapé
Que flors et pierres en a jus avalé :
Bien demi pié a le hiaume embarré.
Dex li aida que il ne l'a navré,
Et la fors coiffe dou bon hauberc saffré.
Quant Ferraus sent son fort elme quassé ,
Moult fu dolans , sachiez de vérité ;
Grant honte en ot , s'en fu d'ire embrasez :
Guion feri , et Guis le ra frapé ;
Li uns ne prise l'autre .11. deniers monnaez.
Ferraus entoise le bon brant acéré,
Et fiert Guion en son elme gemmé;
Pierres et flors en a jus craventé.
L'espée tome, ce l'a de mort tensé;
Et nonporquant l'a durement navré :
Grant plainne paume a de la char esté.
Li cops descent parmi l'escu listé,
L'une moitié en a eschantelé,
Li cops avale , l'espée fiert en pré ;
Se bien l'éust à plain cop assené ,
Jamais Guions ne véisthome né.
Quant s'a véu , forment l'en a pezé ;
Deu en jura, le roi de majesté,
S'il ne s'en venge , mieus weult iestre afinez.
Hauce s'espée, dont li poins fu dorez ,
Ferraut feri , ne l'a pas redouté ,
Parmi son elme, qu'il oi d'or pointure;
Mais ne l'empire .11. deniers monnaez.
Voit le Guions, forment l'en a pezé.
Ferraus le fiert, et Guis le ra frapé ;
Entreuls .11. ont le chaple tant mené
Que il n'ont elme qui ne soit effondrez.
Li quex que soit éust petit duré,
Quant Auloris i vint touz abrievez ,
O lui sa gent qu'il avoit rassamblé.
Et li dus Gaydes a Clinevent hurté.
Sa gens le sieult, qui moult se sont hasté ;
Es traïtors se sont tantost meslé.
La véissiez tante lance froer,
L'un mort sor l'autre trébucher et verser,
Tant pié, tant poing i véissiez coper.
Ferraus et Guis furent lors dessevré.
Et li dus Gaydes , qui moult ot de bonté ,
Le vavassor a tantost apelié ,
Moult doucement li a ammonesté,
Et tant proie et tant li a rouvé
Que il li a son gambison osté.
De bonnes armes l'a moult bien conraé ,
Et se li a .1. elme an chief fermé,
Mis en la main .1. roit espié quarré.
Mais sa masue n'a il pas puer gieté,
Ains l'a pendue à son senestre lez ;
S'en a besoing, tost i iert recouvrez.
Quant il se voit si d'armes conraé,
Dedans son cuer en raainne grant ferté,
86 GaYDON. 2819— i8ji
Plus devint fiers que nus lyons cretez.
Le cheval broche des espérons dorez,
Et li chevax li cort tout à son gré ;
Mais n'i a home véu ne avisé
Que il connoisse , si l'en a moult pezé.
Ferraus avoit un espié recouvré ;
Ataingnant broche, que il ot en cherté.
Le vavassor a tantost encontre.
Li uns n'a l'autre de noient avisé ;
Sor les escus se sont entrassené,
Desoz les boucles les ont frains et troez. Mais li hauberc furent fort et serré , Les hanstes roides , de gros sapin plenné;, Et li vassal sont de tel poesté C'andui se sont à la terre porté , Si fort qu' à poi ne sont acraventé.
Ferraus saut sus, en haut s'est escriez : « Quel vif diable l'ont ici amené ? » Li vavassors ot moult le cuer enflé.
« Avois ! s'escrie, or i soient maufél « Je me tramis de trop grant foleté , « Quant je ai hui à nul home jousté; i( Se je l'eusse de ma mace atasté , i( Je li eusse trestouz les os froez. »
Ferraus ot honte quant il se vit chéu ; L'espée a traite, si embrace l'escu. Li vavassors ot le cuer irascu ; Parmi les prés s'en vait, les saus mentis , Prinst sa masue qu'à l'arson ot pendu, A Ferraut vint, les bras touz estendus. Ja li éust le chaple maintenu, Quant li dus Gaydes , à la fiere vertu , Celle part vint, n'i a plus atendu.
28i2— 2885 GaYDON. 87
« Ferraus, biaus niés, dist !i dus, que fais tu ?
t( C'est l'om el mont qui plus m'a hui valu. «
Li vavassors a le duc entendu.
« Sire , fait il , par Deu , le roi Jhesu ,
« [*Nel] conui mie , ne sai des quex il fu, »
Ferraus l'entent , grant joie en a eu.
Andui remontent par moult fiere vertu.
Li traiîor ont le duc percéu ;
Lors sevent bien que Thiebaus est vaincus.
Par moult graîit ire lor sont sore corru,
Amaufroi ont et prins et retenu ,
Et dou cheval à la terre abatu.
Li dus le voit, le cuer ot irascu.
Ferraus li preus brandist l'espié molu.
Li vavassors tint son baston cornu.
Entr'euls se fièrent, si ont levé le hu.
Riolz li viex i a moult bien féru.
Gaydes laist corre Clinevent le menbru ,
Brandist la hanste, qui ot le fer agu,
Et vait ferir Gilebert de Monru.
Escus ne broingne ne li vault .1. festu;
Parmi le cors li mait le fer agu ,
Mort l'abati enmi le pré herbu.
Et Ferraus a le chaple maintenu.
Li vavassors a maint escu fendu ,
Et maint hauberc desmaillié et rompu.
Li cuens de Chartres, Gautier de Montagu.
Guis de Biaufort et Riolz li membrus ,
Cil ont l'estor enforcié et créu
Tant que il ont Amaufroi secorru.
Ferraus li rant Vairon qu'il ot perdu ;
Li bers i monte par l'estrier d'or batu.
Li vavasors , qui le chief ot locu ,
Escrie en haut : « Qu'iestez vos devenu ,
88 GaYDON. î88é— ï5!8
(c Mi bel anfant ? Dammeldex vos aiut !
(c Vez ci vo père que aviiez perdu. »
Li anfant l'oient, qui sont el bois ramu ;
Isnellement sont celle part venu ,
As traïtors rendent cruel salu,
A lor grans haches tranchent maint chief de bu.
Gaydes li dus ot au cuer grant frison ; Des traïtors a choisi la fuison , Clinevent broche, son bon destrier gascon. Li vavasors le sieult à esporons , Riolz li viex, et de Biaufort Guions, De Toartois Aspremars et Simons.
D'autre part vint Amaufrois de randon , Ferraus li anfes , et tuit si compaingnon. Auloriés lor revint de randon , Et Guis, et Miles, Alerans et Rogons.
Tel .xv^. viennent à esporons, Qui tuit desirrent la mort au duc Gaydon. Gaydes s'escrie : « N'i gariroiz, glouton, (' Je voz vendrai moult cher vo traïson ! (' Thiebaus vos mande qu'il trempa la puison, <' Mais il en a eu son guerredon. »
A ces paroles feri conte Huon, Qui tint grant terre dou conte Ganelon ; L'escu li perce et l'auberc fremeillon , En cors li met fer et fust et penon.
Li dus refiert Gautier de Besenson, Tout le porfant enfresci qu'au menton.
Voit le Auloris, ne li fu mie bon.
« Avois ! escrie, or me sievez, baron, « Tout maintenant, sans nulle arrestison.» Lors a brandie la hanste au confanon , Et fiert le duc sor l'escu au lyon,
2319— Î9P GaYDON. 89
Que il li perce le taint et le blazon ;
Mais li aubers li fist deffencion.
Et Auloris l'empoint de tel randon ,
Et à l'effort dou bon cheval gascon ,
El grant estor des traitors félons
Abat le duc , par delez un perron ,
Car il avoit aillors s'entencion :
Envers Guion tenoit la chaplison.
Li dus saut sus, iriez comme lyons;
Ire ot et honte, si tainst comme charbons.
Son escu lieve à loi de champion,
Fiert .1. traître sor son escu réont,
Trenche le cercle qui fu fais à Dijon.
Sa blanche coiffe ne li vault .1. bouton;
Tout le porfant enfresci qu'au menton ,
Puis a ocis et Gombaut et Bouzon.
Auloris dist : (c Se nouz ne l'ocions,
« N'auronz mais joie an jor que noz vivons. »
Lors l'assaillirent li encriemmé félon.
Le duc ont mis à force à genoillons;
Mais il escrie : « Valye! », à moult haut ton.
Li vavassors en a oi le son ,
Celle part vint corrant de grant randon.
Tint sa masue , qui ot gros le tronson ,
Fiert s'en la presse, par grant airison.
Devant lui fait moult grant ocision :
Il froisse tout, os et ners et braons.
Si fil le sievent plus tost qu'esmerillon ,
Qui à lor haches font grant ocision.
Prinsfust li dus et menez en prison ,
Et desconfit li gentil compaingnon ;
Mais Dex ne volt par sa benéison.
Ez voz atant apoingnant .1. garson.
(( Avois! escrie, Aulori et Forcon ,
^o Gaydon. 29 s 3—2985
« Fuiez! vez ci l'emperéor Charlon
« Et les grans os qui viennent à bandon.
<: Tuit iestez mort, n'i avez raenson. »
AuLORis a la parole escoutée Que li garsons li ot dite et contée ; Il sonne .1. cor, sa gent a apellée.
« Seignor, dit il , la chose est mal alée ; « Li os de France est arrier retornée, « Li rois nos sieult de France la loée. « S'il noz ataint, c'est veritez prouvée, « Chascuns aura la hart en col fermée. « Fuionz noz ent parmi celle valée. »
Que qu'il estoient en si faite pansée , Gaydes remonte en la seHe dorée.
« Valye! » escrie à moult grantalenée.
Entor lui est sa gens atropelée.
Li dus lait corre , lance avoit recouvrée. Li vavassors i vint de randonnée; A .11. mains a sa masue antesée.
Li cuens de Chartres ;, Garins de Pierelée, Riolz li viex, à la barbe meslée, Guis de Biaufort n'i a fait arrestée, Rispeus de Nantes, cui li ferirs agrée, Ferraus li anfes, qui vient de randonnée, Et Amaufrois, sor Vairon d'Aquillée.
<( Avois! s'escrient, fausse gent parjurée , « Mar i avez traïson porparlée ! »
Entr'euls se fièrent, lor force ont recouvrée. Chascuns i fiert ou de lance ou d'espée ; Des abatus est la terre encombrée.
Mais s'Aulori ne fust l'euvre contée , Qui dou roi ot la nouvele escoutée , Trop éust Gaydes à souffrir fort meslée ,
a98é— 3oi8 GaYDON. 91
Car il i ol poi de gent amenée.
Li traitor ont une eve passée ,
Fuiant s'en vont par la selve rammée,
A Gaydon ont la place délivrée.
Puis n'i perdirent vaillant une denrée:
Lor maisnie ont tote desprisonnée,
Lor mors ont quis tôt contreval la prée,
Mainte bierre ont à lor brans nus copée ,
Lor mors i couchent, s'ont lor voie hastée.
Li vavassors , qui la teste avoit lée ,
Le duc Gaydon a grant amor monstrée.
Moult hautement li iert guerredonnée
La grans aide que en lui a trovée :
0 lui l'enmainne, s'a sa famé mandée;
De ses .111. fiuls n'i fist pas oubliée.
Tant vont qu'il treuvent une église honorée ;
Lor mors enterrent , mainte larme ont plorée.
Logié se sont en icelle vesprée,
Et l'endemain, quant vint à l'ajornée,
Monta li dus , sa voie a commandée,
Et lor harnois ont prins sans demorée.
Droit vers Angiers s'est l'ost acheminnée.
Ne ferai pas trop longue demorée
De la lor voie : tant vont par lor jornée
C'un diemenge, quant messe fu chantée,
Vint à Angiers li dus sans demorée.
Droit au monstier a sa voie tornée,
Par devant l'uis descendi à l'entrée,
A. serjant a s'espée commandée.
Gaydes li dus est entrez en monstier.
Et proie Deu , le père droiturier, Que il li doinst le sien cuer esclairier De Karlemaine , qui tant a le vis fier.
Qui le volt faire ocirre et detranchier Par le consseil Thiebaut le losengier ; Mais il en a eu mauvais loier.
Li dus en jure le cors de saint Legier Que moult par tans , se il puet esploitier, Fera à Karle dammaige et encombrier.
Dou monstier ist, et il et si princier, Puis sont monté enz an palais plennier. Riol dou Mans apella sans targier.
Onques nul jor n'ot talent de boisier; Toz jors servi loiaument sans trichier, Faus jugement ne volt ainz otroier, Ne gentil home ne volt ainz empirier. Les orphelins volt de lor drois aidier; Ainz n'en volt nul laissier deseritier : Moult 01 en lui vigourouz chevalier.
Vers les preudommes i ot trop bel parlier, Et , quant venoit à ses armes baillier, N'i convenoitnul meillor chevalier.
Gaydes le voit, sel prent à arraisnier : <( Gentiz hom, sire^ savez moi conseillier? u L'emperéor Karlon voil guerroier.
u Ou il fera fors de France chacier i'. Les traïtors , cui Dex doinst encombrier, <i Ou il les face à ma cort envoler, « Si les ferai ardoir ou escorchier, « Ou traîner à coes de somier ; (' Car traïtor doit on à mort traiter: u En riche cort ne les doit on laissier. « S'il ne le fait, par le cors saint Richier, u Je li cuit si ses marches acorcier « Dont il perdra maint bon chastel entier. (( Vilainnement m'a rendu le loier « De Pynabel, l'orgoilloz et le fier,
;on--1o84 GaYDON. 9J
« Que je ocis au brant forbi d'acier,
« Qui Ganelon volt de mort respitier. )»
Riolz l'entent, s'en a le chief hocié;
A soi méismez a dit sans delaier :
■> Gis dus voldra tel chose encommencier
« N'iert pas, ce croi, legier à apaisier.
« Dex li otroit à s'onnor commencier,
« C'on ne li puist à honte reprochier;
« Car, par celui qui tout a à jugier,
'( Je li voldrai à mon pooir aidier.
« Soit drois, soit tors, s'ai oï tesmoingnier :
« Doit li hons liges son droit seignor aidier. »
Quant Riolz ot oi le duc Gaydon , Qui tant haoit les parens Ganelon , Que il voloit guerroier roi Karlon, Por ce que Karles les tient en sa maison : « Sire , fait il , or oiez ma raison : « Sachiez de voir que cil fait mesprison « Qui son seignor muet noise ne tenson , « Se il n'i set moult loial achoison , « Car on n'en dist se vilonnie non.
« Mandez au roi o le flori grenon « Que bannir face le lyngnaige félon , « Qui bastir firent la mortel traison « Dont Thiebaus a eu son guerredon.
« S'il les bannist et chace dou roion , « Querez au roi pais et acordison.
« Il est tes sires, et vos iestez ses hom ; « Ne devez faire envers lui mesprison, »
DiST Riolz : « Sire , entendez mon coraige : « Mandez à Karles , qui fier a le visaige , « Que il vos rande le desloial lyngnaige ;
94 GaYDON. }o8(— 3117
« Bannir les face et widier heritaige.
« Et s'il les tient envers voz à estaige, c< Sel deffiez et li randez s'ommaige; « Car voz feriez et orgoil et outraige , (( Se [''guerroiez] vostre droit seignoraige. « Si soit requis li drois dou grant hontaige « Dont vers Thiebaut fist porter vostre gaige. « Mais je ne sai qui face cest messaige : « Ferraus, mes niés, qui tant a vassellaige, (c Le fera bien, car moult le teing à saige. » Quant Ferraus l'oit, s'en dresce le visaige; Deu en jura, par cui il fait oraige , Qu'ainz qu'il retort fera Karlon danimaige.
Ferraus s'arma sus en palais plennier:
Les chauces lace sus espérons d'ormier; Auqueton et d'un drap de soie chier ; Deseure vest .1. bon hauberc doublier, Fort, et tenant, et merveilles legier.
Cil qui le fist mist .vu. ans au forgier; Qui l'a en dos n'a garde d'empirier, Car la grans force le garde de blecier. Au flanc senestre a ceint le brant d'acier, Puis lace l'iaume qui fu roi Desiier.
Quant fu armez, n'ot cure de targier; Dou palais ist, son vis prinst à saingnier, Au perron vint desoz un olivier.
On li amainne Ataingnant son destrier.
Que li dus Gaydes ot fait appareillier. Ferraus i monte, onques n'i quist estrier. Quant montez fu sor le corrant destrier, A grant merveille i ot bel chevalier, Grant, et forni, et merveilles legier, Et entesté por moult tost commencier
jiiS-jijo Gaydon. 95
.1. grant estor, por son droit desrainier. A grant merveilles i avoit bel parlier, Et saige en plait, et forment droiturier. Ainz nel vit on partir d'estor premier. A son col pant son escu de quartier, La hanste prent où ot bon fer d'acier, Congié a prins , lors prent à chevauchier. Dex le garisse qui tout a à baillier!
Car, ainz qu'il puist arrière repairier, Aura paor de la teste à trenchier.
Va s'ent Ferraus, Il chevaliers hardis, Sor Ataingnant, son bon destrier de pris. Il jure Deu , le roi de paradis , Ansoiz qu'il soit mais el repaire mis, Fera dolant le roi de Saint Denis.
Atant chevauche, d'esrer fu ententis.
Au matinnet, ainz que fust miedis, En .1. vaucel, delez un plaiséys, Voit avaler le pandant d'un larris .1. chevalier, sor .i. destrier de pris. Qui moult fu biaus et gens et eschavis : Renaus ot non, d'Aubespin li marchis. Ferraus le voit, ne fu mie esbahis; Et cil vers lui celle part est guenchis. Ferraus li a demandé et enquis D'ont est, d'ont vient et de con fait païs , Où weult aler si faitement garnis , Si cointement armez et fervestis.
Renaus respont : « Il voz sera bien dit : « A Angiers vois, Karles m'i a tramis « Au duc Gaydon, qui tant est poestis. « Karles li mande , par foi le vouz plevis , « Qu'il veingne à lui à Rains ou à Paris,
ç)6 Gaydon. 51J!— 51S5
'.( La hart en col, et si crie mercis,
(I Et li ament ce que il a mesprins ;
!< Car de sa cort est folement partis ,
H Sans son congié, s'a ses homes ocis
« En val de Glaye, ce li dist Auloris.
H Se ne l'amende, Karles s'est aatis,
'( S'il le puet panre, qu'il en sera honnis,
« Et traînez à coes de roncins. »
Quant Ferraus l'oit, à poi n'enraige vis.
« Par Deu, dist il, Karles est assotis ;
« Il ainme miex les traïtors faillis
« Que il ne fait les chevaliers gentiz ,
« Qui loiaument l'ont servi à touz dis,
« Encor en iert li viellars escharnis : H
« Merveilles iert se par euls n'est murtris.
« Mais , par celui qui pardon fist Longis ,
<i Se Dex garist Gaydon et ses amis ,
" Karles sera d'un tel présent servis
« Dont il morront .m. chevalier de pris.
« Ardoir fera sa terre et son pais;
(' Mar i recete ses mortex annemis ,
« Ceuls dou lyngnaige Gane le maléis. )>
Quant Renaus l'oit, li sans li est fuis.
Quant Renaus oit Ferraut ainsiz parler, Isneilement li print à demander A cui il est, et où il weult aler.
Ferraus a dit : « Ne le voz quier celer, « Hom sui au duc qui tant fait à loer. V A Karlon vois son messaige conter :
•< Que il li face les traïtors livrer, i' Si les fera honnir et vergonder, « Ou escorcher, ou au vent encroer; " Car traïtor ne doit nus receler.
5i84-3îi5 GaYDON. 97
« Mais li félon , par lor avoir donner, <( Ont fait Karlon del tout si aweugler « Que loiaus hon ne puet riens conquester. '( Li traïtor l'en ont fait fors bouter ; « Sore li mistrent qu'il le volt enherber , " Mais li frans dus s'en osta comme ber. ' Or mande [*au roi] qui France a à garder
Les traïtors face de cort sevrer; « Et s'il les weult vers mon seignor tenser, « La guerre aura, cui qu'an doie pezer. <( Honnis soit Gaydes, s'as poins le puet com- « S'il ne le fait en sa prison gieter! » [brer, Quant Renaus oit dou riche roi parier, Si cuide bien de fm duel forsener. « Vassal, dist il , laissiez le sermonner. <i Foies paroles font maint home afoler; v< Contre aiguillon fait mal eschacirrer. « S'uiinais vos oi Karlon de riens blasmer, « Je voz irai sor cel escu donner :
<( Moult sera fors , se nel faz estroer. — Sire, dist il, tout ce laissiez ester; « Mais je voz proi que me laissiez aler « Au roi de France mon messaige conter. » Por quoi le cuide Ferraus or abeter ?
Se il se weult envers lui esprover.
Bataille aura onques mais n'ot sa per.
Quant Renaus oit que Ferraus l'aatist, Isnellement de mautalent rogist ; Il li a dit : « Vassal, je voz deffi. (I Menaciez moi; or vos gardez de mi. » Respont Ferraus : « Et voz de moi ausi. ■.> Lors s'entresloingnent .i. arpent et demi, Les chevaus brochent de corre entalentif ,
Gaydon -j
Tex cops se donnent li chevalier hardi Que lor escu sont froé et malmis ; Mais li hauberc les ont de mort garis. Li espié sont tronsonnétout parmi.
Si fort se hurtent li vassal engrami De cors , de pis , que tuit sont effréi , Si qu'à la terre li uns l'autre abati. En pies resaillent ^^ mais moult sont effréi; Car moult petit li uns l'autre choisi.
Renaus le fiert dou brant d'acier forbi, Que son escu li copa et fendi.
L'espée torne , s'a Ferrant garanti ; Desci qu'an terre l'espée descendi, .II. pies i entre largement et demi.
Ferraus chancelle , à poi qu'il ne chaï. Renaus li crie : « De sa voz ai senti. <( Voz avez hui Karlemaine laidi ; « Ancui saurez , par Deu qui ne menti , « Comment je serf Karlon au poil flori.» Quant Ferraus l'oit, à poi n'enraige vis.
Q^UANT Ferraus oit que cil le ramposna, Ce sachiez bien que mouH s'en aïra; Mais, se il puet, moult bien s'en vengera. Il tint s'espée, contremont la hausa, Forment l'estraint , vers Renaut s'aprocha. Renaus le voit, Fescu en haut leva , Son chief couvri , durement se musa.
Ferraus le fiert, qui point ne l'espargna, Tout son escu li fendi et copa.
Devers senestre li bons brans avala ; Quant qu'il atainst li fendi et copa , Tout l'un des pans à l'espée rasa, La chauce cope, dou hauberc li esta,
jjjo— 3282 Gaydon. 99
Et l'esperon selonc le pié copa.
Jusqu'an la terre li brans d'acier coula; .III. pies i entre, quant il Tan resacha. Li chevaliers por le cop chancela, Par .1. petit à paumes ne vola ; De l'un genoil à terre agenoilla ; Mais il saut sus. car forment se hasta. Ferraus le voit, erramment l'apella :
« Sire vassal , senti voz ai de sa.
« Karles vos sires, quant il voz reverra, « Porra bien dire preudom voz encontra. » Quant Renaus l'oit, de mautalent sua; De soi vengier moult bien s'appareilla.
L'anfes Ferraus tantost se rapresta.
L'estors commence qu'à pièce ne faudra ; Se Dex nel fait, qui tout le mont forma, Li queuls que soit ja n'en eschapera.
Grans fu l'estors, longuement a duré.
Li baron ont et féru et chaplé ; N'ont elme an chief ne soient embarré.
Li hauberc sont et rompu et faussé , Et li baron en plusors lieus navré.
Tant furent las et tant sont sormené C'ambedui sont à la terre pasmé :
Longuement jurent qu'il ne sont remué. Refroidie sont, et puis se sont levé, Si s'entreviennent com dui lyon cresté.
Tant affoibloient et tant se sont pené Arrierse traient, si se sont reposé ; Mais en petit d'eure sont rassemblé :
L'uns cuide l'autre moult tost avoir maté. Jaconvenist l'un d'euls avoir fmé, Ne sai lequel, quant Dex a amené
100 GaYDON. 5283— }}i6
.1. chevalier de moult très grant biauté.
Avec lui mainne grant part de son barné ;
Dou non de lui ne sai la vérité.
A Karlon vait requerre s'erité ,
Car famé weult avoir à son costé.
De Gascoingne iert, s'en tient la roiauté.
.1. mont monta, s'a un val avalé ,
Les barons voit qui combatent en pré ,
Qui plaie sont et durement navré ;
Merveille en ot , si l'en prinst grant pité.
Celle part point, que n'i a demoré,
Entreulsse mist, si les a dessevrez.
Sainglans les vit, si l'en prinst grans pitez;
Adont lor a enquis et demandé ,
Foi que il doivent le Roi de majesté,
Que il li soit maintenant aconté,
Et qu'il li dient la fine vérité,
Por quoi se sont combatu et navré.
Dist Ferraus : « Sire , or oiez mon pansé :
« Messaigiers sui à un duc alosé,
« Gaydon d'Angiers, s'en tient la duchéé.
« J'aloie à Karle, .1. viel roi assoté,
K Qui 0 lui a traitors à plenté,
« Qui mon seignor Gaydon i ont meslé. «
La vérité li a Ferraus conté ,
La traison, ainz n'i ot mot celé :
u Je m'en aloie tout mon chemin ferré,
<' Tant que Karlon eusse deffié ;
<( Mais cis vassaus m'en a moult destorbé ,
« Qui à Gaydon aloit, par sa fierté.
« Por tant que j'oi Karlemaine blasmé ,
« Me corrut sus par vive poesté ;
« Abatu fumez ambedui en cest pré.
« Se ne fussiez, il m'éust mort gieté;
ni7— n49 Gaydon. loi
« Car chevaliers est il de grant bonté. »
Quant Renaus l'oit, en haut s'est escriez :
« Biaus très douz sire, par ma crestienté,
« Il éust fait de moi sa volenté,
« Quant i venistez, qui m'en avez sauvé. »
Li chevaliers en pleure de pité ,
De ce que l'uns a l'autre si loé,
Et dist li sires : « Or oiez mon pansé :
« Chascuns s'en voist, n'i ait plus demoré,
(( En son messaige c'on li a conmandé.
(( Se l'uns de voz avoit l'autre tué ,
« Ja li dammaiges n'en seroit restorez ;
« Encor poez ami iestre privé.
— Sire, font il, noz ferons vostre gré. »
Ambedui montent es destriers sejornez :
Sor Ataingnant ez vos Ferraut monté,
Et Renaus monte sor son destrier armez.
Ferraus li preus a congié demandé
Au chevalier, au gent cors honoré.
« Dex, dist Ferraus, qui me féistez né,
« Car éust ores me sire o son barné
« Cest chevalier, qui tant fait à loer !
« Si com je cuit, en la crestienté
« N'auroit si biaus, si com j'ai en pansé,
« Par compaingnie loiaument afié :
« Mes sire est preus et de moult grant biauté,
« Et en cestui ra merveilles bonté. »
Quant li sire ot les chevaliers sevrez. Et cRascuns fu sor son cheval montez, A Deu les a ambes .u. conmandez.
Renaus s'en tome, Ferraus s'est arroutez. Bien s'est li uns envers l'autre esprouvez. Ferraus chevauche , qui forment s'est hastez ;
102 GaYDON. ?3Jo— J38î
En sa voie a marchéans encontrez.
Ferraus les a maintenant saluez.
« Seignor, fait il , ditez se voz savez « Où l'empereres porra iestre trouvez, « S'il est encore d'Espaingne retornez. » Li uns respont, qui bien fu empariez : « Sire , fait il , se trouver le volez , « Droit à Orliens vostre chemin tornez ; '( Là est li rois, iluec le trouverez. >> Quant Ferraus l'oit, si est outre passez. Tant a esré tout le chemin ferré Qu'à Orliens vint, en la ville est entrez. Parmi les rues avoiî des gens assez , Et enz planchers et enz chambres delez, Por véoir ceuls des estranges régnez , Que Karlemaine ot à sa court mandez.
Voient venir Ferraut qu'iert bien armez : Gens fu et drois sor le cheval montez, L'escu au col, d'or fu esporonnez.
Très bien li sist li blans haubers saffrez, Et l'elme an chief, qui giete grans clartez. En cheval sist com s'il i fust plantez; Et li chevax par fu si abrievez Hanissant vait , ne sambloit pas grevez. Dist i'uns à l'autre : « Voiez et esgardez <f Gel chevalier qui là vient adoubez : « Dex ! com est biax et très bien figurez ! « El li destriers , sor quoi il est montez , « Ne samble pas que il soit trop grevez : « Veez com hannist, et com est abrievez! « Ses escus est perciez et estroez , « Ses elmes frains et touz esquartelez : « Il samble bien que d'estor soit sevrez. » Ferraus l'oit bien, outre s'en est passez;
Droit au palais s'est il acheminnez , Vint à la porte dont li huis fu fermez.
Devant la porte dou plus maistre donjon S'en vint Ferraus , sor le destrier gascon; Le portier huche clerement, à haut ton. Li portiers l'oit, ne dist ne o ne non : Tant par estoit de maie afaitison N'ot plus félon jusqu'an Carphanaon.
Le guichet oevre , si choisi le baron , Qui fu armez sor le destrier gascon ; Il li a dit : « Trai toi arrier, gloutons ! « Tu n'i métras le pié, par saint Simon, « S'aura mengié Karles tout à son bon. » Ferraus li dist : « Biax frère , j'ai besoing ; « De longues terres sui tramis à Karlon : « Messaigiers sui , ja ne t'en mentironz. <( Preu i auraz quant noz i enterronz : « Je te donrai mon hermin pelison. »
Li portiers l'oit , si fronche le grenon , Puis li a dit : « N'ai cure de sarmon ; <( Quant que as dit, ne pris pas .1. bouton. « N'i enterras , n'ai cure de ton don. »
Ferraus a dit : « Biaus douz amis portiers, « Oevre la porte , por Deu le droiturier. « Messaigiers sui, n'ai cure d'atargier; (( Au roi irai mon messaige noncier.
« Se Dex m'ait, qui tout a à baillier, « Li rois vos sires voz en aura plus chier. « Vilonnie est de tant faire huchier, « A porte à roi, .1. vaillant chevalier. » Li portiers l'oit , prinst soi à gramoier. « Vassaus , dist il , laissiez vostre plaidier ;
« N'i enterrez, par le cors saint Richier, (( Car Karles doit asseoir au mengier. i» Ferraus a dit : « Se m'i volez laissier, « Je voz donrai mon mantel de loier, « Le duc Naynmon t'en ferai merciier. « Dist li portiers : « Moult seiz bien praechier ; « Il m'est avis que tu iez sermonniers. « N'i enterras huimais, par saint Richier; « Mais or t'en va en cel bore harbergier, (( Et reposer et toi et ton destrier, « Et puis demain, se gel voil otroier, « I enterras, encor à grant dongier.
(c Sire musars , car voz traiez arrier, (t Et si laissiez ester votre plaidier, « Ou , se ce non , voz le comperrez chier. » PQuant] Ferraus Toit, vis cuida enraigier, Quant il s'oi si vilment menacier.
S'entrer i puet , il s'en voldra vengier, Quoi que il soit aprez dou repairier.
Quant Ferraus ot le portier entroï, Qui de parole l'a si forment laidi, Onques .1. mot vilain ne respondi ; Mais , s'il entre enz, chier li sera meri. A ces paroles, vint l'abes de Cluigni.
Au roi avoit .1. sien besoing furni ; Vint au portier qui à la porte sist , D'esterlins blans la borse li empli, Et li portiers la porte li ouvri.
Ferraus le voit, moult s'en est esjoïz; Enz enterra, de ce s'est ahatis.
Isnellement vers la porte guenchi; Ferraus i entre, quant l'abes s'en parti. Quant li portiers par dedenz le choisi.
3449—3481 GaYDON. IOJ
Deu en jura et le cors saint Martin :
« Mari entrastez sans le congié de mi. »
Prent .i. baston grant et gros et furni,
Amont el chief le baron en feri
Desor l'escu que Ferraus li tendi.
Et li bastons contreval descendi ,
Que le cheval en chief aconsievi
Si durement qu'à Jenols l'abati.
Et li chevax saut sus, qui effréi.
Voit le Ferraus , à poi n'enraige vis ;
Isnellement a trait le brant forbi.
Quant cil le vit, vers le palais fui.
Ferraus li preus fièrement le feri
Dou brant d'acier, onques n'en ot merci;
Sor les espaules la teste li toilli,
Que elle vole bien .vu. pies et demi.
Desor le froc au bon abé chaï ,
Que de son sanc touz li fros vermoilli.
L'abes le voit, touz s'en espaouri :
<( Nomini Damme, mauvais estre fait ci !
« S'estoie en cloistre , par foi le voz plevis ,
« An pièce mais n'en seroie partis. »
En fuiez torne , et si moinne autressi :
Grant paor ont que d'euls ne face ansi.
Ferraus li anfes vint en palais antif ,
Desoz l'olive, dou destrier descendi,
Puis atacha le destrier arrabi.
Dex penst de lui, qui onques ne menti!
En péril est, se il n'en a merci.
Quant Ferraus ot atachié l'arragon , Prez de lui mait son escu au lyon , Et a restraint son hauberc fremillon ; Son elme osta , qui fu fais à Mascon ,
106 GaYDON. J48i-3JIJ
Desor la selle l'atacha à l'arson ;
Son chief saingna de Deu et de son non;
Pas avant autre s'en vint vers le donjon.
Au mengier sist Karles et si baron,
Par delez lui, le riche duc Naynmon,
Et, d'autre part, Thierri et Salemon,
Le preu Ogier et Gautier de Dijon,
Oedon de Laingres et Girars de Laon,
Et moult i ot des parens Ganelon.
Ferraus s'en va, cui qu'en poist ne cui non,
Devant le roi monta sor un perron,
Moult hautement commensa sa raison :
« Cil Dex de gloire qui . par annuncion ,
« Prinst en la Virge sainte incarnacion,
« Et por son peuple volt souffrir passion ,
« Quel traveillierent li Gieu trop félon,
« Il saut et gart le riche duc Gaydon,
<( Le plus loial qu'ainz chausast esporon,
« Conques ne fist nesune traïson ,
« Et le duc Naynme et le preu Huidelon,
« Le duc Garnier et son cher fil Milon,
« Et de V'alence le riche duc Sanson !
« Tuit lor ami aient benéison!
« Et Dex confonde Aulori et Forcon !
« Touz lor lyngnaiges aient maléison!
K Ci et aillors aient tel guerredon
« Com on doit randre à traïtor félon !
i( Rois , or enten , oiez que noz dirons :
« Gaydes voz mande, qui a cuer de baron ,
« Lui envolez Guimart, le mal glouton,
« Et Aulori, Milon et Haguenon,
« Et Forque et Gui, Amboyn et Haton,
« Et le lyngnaige qu'ainz ne fist se mal non ,
« Si les pendra chascun à chaaingnon.
jji6— 5J48 GaYDON. 107
« Vengier se weult de la grant traïson
(' Que porchacierent par Thiebaut d'Aspremont :
« Ou tu li randes ou ardes en charbon,
« Ou tu en preingnes moult aspre vengison.
« Se tu nel fais , juré a saint Simon
« Qu'il ne sera vostre amis ne vostre hom ;
« Ta terre ardra en feu et en charbon. »
Quant Karles l'oit, si dresce le menton;
Il ne distmot, tant ot grant sozpeson.
« Sire, dist Naynmes, or n'aiez marrison;
« Laissiez lui dire son talent et son bon.
« S'il dist folie , et noz s'an respondrons.
« Bien le connois : il a Ferraus à non ,
« Parens est Gayde, si est de grant renon ;
« Tel chevalier n'a jusqu'à Chaaion
« [*Ne qui mains pristorguel ne traïson]
(( S'il vos plaisoit, envers lui parlerons.
— Naynmes, dist Karles, à Deu benéison. »
Par le congié l'emperere au vis fier, Se dresa Naynmes et leva dou mengier, Et cort Ferraut durement embracier; Puis le commence moult bel à chastoier : « Sire couzin , à celer nel voz quier, « Karles , mes sires , qui tant fait à prisier, « A à Gaydon tramis un messaigier, « Qu'il veingne à lui sans point de l'atargier : « Il li fera touz ses tors adrescier, « Si hautement com osera jugier, « Et assez plus, s'il le deingne baillier. » Ferraus a dit : « N'i a mestier plaidier ; « Se ne li weult les gloutons envoier, « Puis les fera ardoir et escorchier, « Ou il les face ardoir et graïllier.
I08 GaYDON. 3J49-3J82
(( A tout le mains de son règne chacier :
« Voir autrement ne s'en puet aaisier. »
Quant Karles l'oit, le chief prinst à hocier.
Es traïtors nen ot que corroucier,
Quant il oïrent si Ferraut desraisnier,
C'on les féist honnir et escillier.
Aloriés lor prinst à conseillier.
« Seignor, fait il , moult nez doit anoier
« Que noz oonz si vilment menacier ;
« Moult seroit bon c'on s'en poïst vengier.
« Car prennons ores et Forcon et Fouchier,
« Et Amboyn, Haguenon et Rahier;
« Entr'euls s'en voisent à l'ostel haubergier ,
« En grant vingnoble se voisent embuchier,
« Enz an la voie par on vait à Angiers :
« Si corn Ferraus cuidera repairier,
(( Là le porrez ocirre et detranchier. «
Et cil respondent : " Bien fait à oîroier.
« Noz ne poonz Gaydon mieus dammaigier,
(( Se noz Ferraut poïonz mehaingnier,
« Ou Amaufroit, qui tant fait à prisier,
(( Voir, jamais Gaydes ne se porroit aidier.»
Atant se lievent coiement dou mengier,
Dou palais issent tout parmi .i. vergier,
A l'ostel viennent por euls appareillier.
Chascuns vesti le blanc hauberc doublier.
Quant monté furent, n'i voldrent atargier;
pOe la cité issent par .i. santier].
A grant merveille furent bon chevalier ;
En une haie se sont tuit .v. mucié.
Cil Dex de glore, qui tout a à baillier,
Penst de Ferraut; car, ansoiz l'annuitier,
S'il ne se puet et deffendre et aidier,
Perdra la leste à tout le hannepier !
Î583— jéié GaYDON. 109
Enbuschié sont li glouton de put lin Enz ou vingnoble, tôt enmi le chemin.
Et Ferraus fu enz an palais maubrin , Où il parole et mainne grant hustin; Souvent menace Karlon , le fil Pépin , De par Gaydon , qui tant et le cuer fin : « Par mon chief, Karles, trop éuz cuer frarin, « Quant tu chasas onques mauvais enging « Au meillor home qui ainz béust de vin ; « Mais, par celui qui fist croistre resin, « Ansoiz que past la saisons de juing, « Aurez voz prez .1. si cruel voisin (( Dont plorreront jovencel et meschin.
« Jamais, ce dist, ne vestira de lin, « Si t'avera fait apeller frarin.
« Ou tu li rans Forcon et Amboyn , c( Hardré, Guion, Beranger et Seguin, « Ou touz les faces traîner à roncin.
<( Et se nel fais, juré a saint Martin <( C'aussi dolant voz fera, maint matin, « Qu'avez lui fait , par le mauvais train « Que porchasa Thiebaus et si couzin , « Dont voz serez encor honnis en fin.
« Gaydes voz mande , et je le voz destin , « N'est pas vostre hom, n'en tient .1. angevin.» Lors s'abaissa, prinst .1. rainscel d'un pin, Au roi le giete , puis dist en son latin : <( Je voz deffi; mais, ansoiz l'enseri , « Voz ferai je dolant par saint Sevrin. » Li rainsciax chiet dedens le mazerin ; Le vin espant où estoit li vélins , Que tout moilla Karlon et son hermin.
Li rois le voit , si tint le chief enclin ; Ne déist mot por l'avoir Coustentin.
no Gaydon. 3617—3650
NosTRE empereres ot le cuer moult iré, Quant Ferraus l'ot si vilment deffié, Et le rains ot par tel air gieté Que il l'a tout moillié et arrousé.
En sa main tint .1. coutel acéré; Il l'a estraint, puis a le chief croslé : Far grant air l'éust Ferraut gieté , Quant li dus Naynmes et Ogiers l'ont chose : « Hé! sire rois, que avez empansé?
« Messaigiers est, ne doit iestre adesez; « Se mal li faitez, voz en serez blasmez.» Par itant s'est Karles amesurez.
Mais Ferraus jure la sainte Trinité Que il nel doute .1. denier monnaé :
« Se il m'avoit féru ne adesé , « Ja li seroit moult tost guerredonné. » Karles l'o'i , si l'en a resgardé.
« Par Deu , dist il, or ai bien esprouvé « Que Gaydes a moult haut conseil trouvé, « Quant m'envoia cest vassal alosé.
« Dex, consentez , par la vostre bonté, « Que j'aie encor de Gaydon l'anmisté ! » Devant la table ot .1. glouton, Hardré; Cil estoit niés Aulori et Guirré.
Devant le roi ot servi dou claré , Car Auloris li avoit commandé , Tant qu'il éust Karlon empuisonné; Mais ce l'en ot garandi et tensé Que Ferraus ot jus le hannap versé.
Bien fist au roi , et si ne l'en sot gré : Mors fust esrant, s'il en éust gousté.
Li glouz s'arreste, si a le chief levé; Dist à Ferraut : « Moult avez hui jainglé , « Karlon le roi de parole avilie ,
3651-3684 Gaydon. m
<f Et mon lyngnaige honni et vergondé;
(( Mais , se li rois m'avoit congié donné,
« Ja voz auroie là aval traîné ,
« Et gieteroie contreval les degrez.
« Li vif diable voz ont si emparlé ;
« Fuiez de ci, si alez as maufez :
i< Trop voz a on souffert et escouté.
« Li portiers ait parmi le col dehé ,
« Quant il voz a la porte defîermé. »
Quant Ferraus l'oit, prez n'a le san desvé ;
Isnellement mist main au brant lettré ,
Pié et demi l'a dou fuerre gieté.
Ja l'en éust parmi le chief donné;
Mais li dus Naynmes l'en avoit destorné ,
Qui Ferraut a doucement acolé.
Ferraus li dist : « Mauvais sers rachatez,
« Ainz vos lyngnaiges ne fist jor loiauté ,
« Fors traison et murdre et fausseté.
« Mauvais traîtres , com fustez si osez ,
« Qui de noient m'avez hui destorbé <'
« Par le Seignor, qui tout a estoré,
« N'iert por Ogier et Naynmon le barbé,
« Je voz fendisse jusqu'au nou dou baudré ?
« Ja por Karlon ne seroit demoré. »
Quant Hardrez l'oit , s'a de paortramblé ;
Devant le roi est moult tost reculez.
Et Ferraus a de rechief rescrié :
« En non Deu , rois, ja ne voz iert celé,
« Je sui Ferraus, niés Gaydon l'alosé ! «
Atant s'en vait par le palais pavé ,
Ogier et Naynme a moult bel saluez,
Tout son lyngnaige a à Deu commandé,
Si ra le roi de rechief deffié.
Dou palais ist , s'a son cheval trouvé ,
Puis est montez par son estrier doré.
Encor ne sevent qu'ait le portier tué ; De la cort part, en la ville est entrez. Or le conduise Jhesus à sauveté !
Ferraus s'en vait, ne s'atarja noient, Car son messaige ot fomi fièrement.
Dex penst de lui par son commandement!
De lui lairai ores le parlement ; De Karlemaine dironz au fier talent.
Qui por Gaydon avoit le cuer dolent, Qui îi avoit mandé deffiement ; Car il seit bien qu'il est de si grant gent, Et tant est fiers et tant a hardement Qu'il li metra sa terre en grant torment : Mal li fera, certez, puis qu'il l'emprent. A ces paroles vint uns gars erramment, Qui haut huchoit à sa vois clerement , Que li portiers iert ocis laidement ; Mais Naynmes vint à lui , se li defïent. Cil s'est téuz, quant le bon duc entent. Por ce le fait li dus nomméement Que Ferraus fust retrais à sauvement.
Dlst l'empereres : « A poi que je ne fent, '( Quant cil messaiges s'en va si faitement, " Qui a parlé si très vilainnement. »
Dist Auloris : « Sire, par saint Vincent , « Se il voz plaist , noz le sieurrons atant. '< Amenez iert assez prochiennement , « Puis soit pendus et encroez au vent. » Naynmes respont : «' Par vostre loement , <( Feroit li rois son grant avillement. <( Ce qu'il a dit, dist par commandement, '■. Il n'i a blasme, sachiez le vraiement. »
3718—3750 GaYDON. HJ
Ainsiz destorne Naynmes moult longuement.
Atant ez voz .i. traiter puslent,
Niés Aulori etGuimart ausiment.
Le portier a ocis trouvé sainglent ;
Dolans en fu, car il fu son parent.
Cil s'escria à sa vois hautement :
« En non Deu, rois, or voz vait malement;
« Qui bien voz sert, mauvais loier atent.
« Li messaigiers, cui li cors Deu cravent,
« A le portier ocis vilainnement.
« Onques por voz n'en ot nul tensement :
« Honis soit li services c'on rent si faitement. >
Karles l'oï , de mautalent enzprent.
<( As armes! crie, armez voz vistement !
«( Or aprez lui! n'i ait delaiement.
<( Amenez soit, s'en ferai vengement :
« Pendus sera, ja n'en aura garant. »
Quant cil l'oïrent , si s'arment vistement,
Par la cité s'arment communément,
Es chevax montent, qui ne vont mie lent,
Aprez Ferraut poingnent tant durement
La terre en crosle environ .1. arpent.
Or li ait li Sires qui ne ment ,
Car derrière a félon enchaucement ,
Et par devant cruel embuschement !
Vait s'en Ferraus qui de cort est partis ; Or li ait li rois de paradis !
Moult fièrement est chaciez et sievis ; S'il est atains, mors est et malbaillis. Et il entent la noise et le hustin , Dont aprez lui estoit levez li cris; Et il l'avoit entendu et 01, Mais nés doutoit vaillant .1. parisis,
114 Gaydon. ?7J'— 5784
Se Dex garist son bon cheval de pris.
N'est pas alez granment , ce m'est avis ;
Mais jusqu'à poi sera il esmarris,
Car li agais li est devant saillis ,
Et li escrient : « Ferraut , voz iestez prins !
<t Mais ne verrez Gaydon ne ses amis,
« Hui iert vengiez Thiebaus qui fu ocis. »
Quant Ferraus i'oit, moult fu espaoris,
Car ceuls connoist à chevaliers eslis,
Bien voit mors est , s'il est prins ne saisiz.
Affichiez est sor les arsons massiz,
L'escu a joint devant, enmi son pis,
De lui defiendre s'est moult bien aatis.
Et jure Deu et le ber saint Denis
Q^ie ja seront li chevalier requis.
Le cheval broche des espérons massis.
Et Haguenons s'est vers lui aJemis ,
Qui moult estoit grans et gros et fornis ,
Si mal traître n'avoit en .1. pais.
Andui se fièrent sor les escus voltis.
Haguenons fiert Ferraut par lel devis
L'escu li fent, l'auberc li dessarti :
Dex le gari qu'an char nel consievi:
La hanste froisse dou roit espié forbi.
Ferraus se tint , ainz estriers n'i perdi ;
Haguenon fiert, d'ire mautalontis,
L'escu li fent . l'auberc li dessarti ,
En cors li met le roit espié forbi.
Il l'a empoint , et icil jus chaït;
Mort l'jbatit; diable en ont l'arme pris,
Qu'il a toz jors honorez et servis.
Ferraus li dist : « Voz fustez trop hastis,
« Qui de moi panre estiiez aatis;
(c Mais ne serai hui ja par voz maumis.
« Orvoz ai je .!. de mes geus aprins. » Rahiers l'entent, de mautalent rougi.
Quant Rahiers vit Haguenon mort chéu , Lors fu dolans, onques mais si ne fu ; Le cheval point par moult ruiste vertu. Ferraus le voit venir tout irascu, Sa lance tint, s'a torné son escu.
Andui se fièrent par force et par vertu. Rahiers le fiert , qui bien l'a conséu , L'escu li tranche , l'auberc a desrompu, En son costel li met le fer agu , Desoz les costes li a le fer cousu ; Mais dou cheval n'a le vassal méu :
Sa lance brise com .1. rains de séu.
Et Ferraus l'a tant durement féru Que son escu li a fraint et fendu , Le blanc hauberc desmaillié et rompu.
Parmi le cors li passe le fer nu; Il l'a empoint , si l'a jus abatu.
Sa lance brise, et li .111. sont venu. Qui fièrement li sont sore corru.
Chascuns le fiert de son espié molu.
Moult l'ont navré el cors et el wit bu ; Mais il n'ont pas le vassal abatu.
Il trait le brant que lonc tans ot eu , Et cil les lor, sore li sont corru.
Et li ber a contre euls estai rendu.
Il li escrient : « Ne voz vault .1. festu, « Ancui serez traînez et pendus. »
Ferraus se taist, à el a entendu :
Forcon ataint entre bras et escu , Le bras senestre a en pré abatu.
Cil sent le cop, quant le bras ot perdu,
Il6 GaYDON. 3818— }8io
En fuies tome , grant dolor a eu.
Li autre dui furent si esperdu
En fuies tornent à plain fraint estendu.
Ferraus rent grâces Dammeldeu et salu ,
Qui de mort l'a tensé et defïendu ,
Atant s'en vait sor le cheval quernu ;
Sa plaie estraint soz l'auberc qu'ot vestu.
Va s'en Ferraus , n'ot cure de targier, Car moult se doute de l'anchaus par derrier, Qu'il voit forment prez de lui approchier ; Mais se Dex sauve Ataingnant son destrier, Nés doute huimais vaillissant .1. denier. Icil d'Orliens viennent sor les destriers, Encontre ont Amboyn et Fouchier, Le fel Foucart qui lor prent à huchier : « Afolé m'a Ferraus, nel puis noier, « Et si a mort Haguenon et Rahier. »
Auloris l'oit, le sen cuida changier , En haut s'escrie : <( Pansez de l'anchaucier; « N'i garira à pui ne à rochier. « Lors cort chascuns por Ferraut dammaigier, Les .11. mors treuvent gisans desor l'erbier ; Touz li lyngnaiges en fait .1. duel plenier. Et Ferraus panse touz jors de l'esloingnier. Tant a aie li ber et chevauchié Que, en .1. val, pardelez .1. rochier, A encontre .1. moult bel chevalier.
Et voit venir 0 lui .1. escuier.
Qui sor son poing portoit .1. sor gruier. .1. cheval mainne qui moult fist à prisier; Ainz nus ne vit ne plus bel ne plus chier, Ne plus isnel, miex féist à prisier.
Des pies devant commence à ombroier;
38ji— }88} GaYDON. 117
En haut hannist , si a prins à fronchier. Plus bêle beste n'estut à souzhaisdier; D'argent ferrez iert devant et derrier.
Ferraus le vit, sel prinst à convoitier, Vers le vassal se prinst à adrescier , Pas nei salue , n'iert pas en son dongier ; Isnellement l'a prins à arraisnier.
<( Vassal , dist il , je voz proi et requier <( Que voz me ditez où menez cel destrier, « Qu'ainz mais ne vi plus bel ne plus legier, <' Ne que volsisse miex avoir gaaingnié. » Dist li vassaus : « Bien voz sera noncié : '■■ Gel mainne au roi qui France a à baillier; (' Cil de Toulouse li ont fait envoler. '< D'un bon cheval li sont par an rentier: « Cestui li maing , bien en sera paiez, « Et cest ostor li port por rivoier ; (.< Au roi l'en port, de moi font messaigier, « Tex est mes fiés, .c. mars ai de loier. » Quant Ferraus l'oit , Deu prent à mercier ; Dist au vaslet : « Il voz convient laissier « Cel bon cheval et cel ostor gruier, « C'un mien couzin en voldrai aaisier.
« Foi que doi Deu et le cors saint Richier, « Ja Karlemaines, qui tant m'a fait irier, « N'i fera maitre ne selle ne estrier. « Mais or alez en vo pais arrier « Panre vos rantes, pansez de l'aaisier; « Car le cheval voz voil je chalongier, « Que je l'aurai por moi esbanoier. »
Quant cil l'oï , prent soi à gramoier : « Par foi , fait il , au brant forbi d'acier « Le voz convient tout avant desrainier, »
ii8 Gaydon. 3884—5916
Quant li vassaus oi Ferraut parler, Que sans estor n'en porra eschaper, L'espée a traite, bien s'en sot acesmer, Vint au destrier qui tant fait à loer , Le bras senestre vait el resne bouter, Puis dist : « Vassal , or poez cheminner, « Car le cheval voil Karlon présenter.
« Maugré vo nés m'en voldrai acuiter ; « Moult pris or poi vostre orgoilloz parler. « Quant Ferraus l'oit , sel prent à deffier. Atant se vont ferir et encontrer , Des brans d'acier commencent à chapler, Li uns à l'autre esquermir et gieter.
.]. entredeus prinst Ferraus à ruer, Dou bras senestre li fist le poing voler. Quant li vassax se senti afolé , Le cheval lait , puis ne le pot tenser. Ferraus le voit, s'en fu en desirrer; Vers le vassal s'en vint corrant li ber. Quant cil le vit, n'i et qu'espoenter; Mais point ne volt Pescuier adeser Ainz prent l'ostor, et cil le lait aler. Quant Ferraus l'ot, si prinst à galoper. Et li vassaus se prent à dolouser.
Et à Karlon, ce dist, s'ira clammer, La vérité del tout en tout conter :
Cist fera Karle son mautalent doubler.
Vait s'en Ferraus , si emporte l'oisel , Et si enmainne en destre le poutre!.
En nulle terre n'ot cheval plus isnel ; Amaufrois fist puis sor lui maint cembel. Tant va Ferraus delez un termissel Qu'il trueve .1. bois grant et créu et bel.
3917—3949 GaYDON. II9
Droit à l'entrée, par delez .1. vaucel, Treuve .i. manoir : n'i et tor ne chastel; Desor la mote n'avoit c'un seul quarrel. Fossez i ot qui sont fait de nouvel , Où se norrissent tenches et poissoncel.
Une pucelle séoit souz un aubel.
Devant la porte, droit au pié d'un poncel. Fu la pucelle venue en un prael , En .1. bliaut, n'otcote ne mantel.
Blont sont si crin , d'or avoit .1. cercel; Les iex ot vers et le vis cler et bel ; Cent ot le cors, et droit com .1. rosel : Plus bêle dame n'ot jusqu'à Mirabel.
Quant Ferraut voit venir lez le boischel , En pies se dresce encontre le donzel.
Cil la salue de Deu qui fist Abel , Puis s'arresta lez li soz l'aubrissel.
De desoz Taubre , enmi la praerie , S'est arrestez Ferraus par cortoisie, Si la salue de Deu, le fil Marie.
Celle respont, qui bien fu enseingnie : « Cil Dex de glore, qui vint de mort à vie , « Deffende, sire, vo cors de vilonnie! » Dist Ferraus : « Damme, or ne me celez mie « Cui est cist mes , ditez le moi, amie. — Sire, distelle, ne voz mentirai mie, « Il est mon père qui fu nés en Valye. « Car descendez , prennez harbergerie; « Prez est dou vespre , ja sera nuis série , '( Et li miens pères revenra ainz compile. « En rivière est , là où il s'esbannie ; « D'un espervier là se joe et festie, « Qui prent moult bien et la quaille et la pie ,
« Dont il repaist et lui et sa maisnie. « Tel déduit mainne et souvent s'i detrie. <.( N'ose avoir chiens corrans ne chacerie, <' Et si nen a fors d'autre chose envie ; « Mais l'empereres li deffent et dévie , (i Por .1. lyngnaige cui Jhesus maléie, « Par lui est meute mainte diablerie : (f C'est Auloris, cui li cors Deu maudie, « Guimars li fel , celle pute lyngnie , « Qui touz jors chasent traïson et boisdie , « Qui mon seignor ont tolu chacerie, « Et tolu terre par lor losengerie. <> A ces paroles la pucelle larmie, Et en plorant moult doucement li prie Que il laienz preingne harbergerie.
Assez aura oisiaus et char rostie, Claré et vin qui sera sor la lie; Faine et avainne as chevaus li otrie.
Quant Ferraus l'oit, bonnement l'en mercie.
Quant Ferraus oit que ceie li proia Que l'ostel preingne , bien le harbergera , Et li siens pères honor li portera, Quant Ferraus l'oit , forment l'an mercia. Vit le soleil qui à prez esconsa , L'ostel préist ; mais la sieute douta , Et la maisons trop foible li sambla.
Lors se porpanse que outre s'en ira, Car, se Deu plaist, bon ostel trouvera. De cortoisie li ber se porpansa ; Il tint l'ostor, la bêle le donna :
(f Tenez , pucelle , quant vos pères venra , « Se li direz cil qui le voz donna, (; Se longues vit , sa terre li randra ,
J98}— 4015 GaYDON. 121
« Et Aulori à dolor destruira ,
« Les tra'itors quant qu'à la cort en a. »
Celle le prant, parfont l'en enclina.
Dex ! com son père en reconfortera !
Ferraus s'en part quant le congié prins a ;
A Deu de glore la bêle commanda.
« Cil Dex , fait elle , qui le mont estora ,
« Voz maint à joie tout là où voz plaira ! »
Ferraus s'en tome, qui d'aler se hasta;
Par la forest durement chevaucha.
Et li chevax, que en destre mena,
Hannist et fronche , durement s'ombroia.
Tant va Ferraus c'unne maison trouva
D'un bosquillon, qui moult bel l'ostela.
Et les chevax bonnement establa ,
Faine et avainne à plenté lor donna.
Quant soupe orent , Ferraus couchier ala ;
Icelle nuit moult petit reposa.
Quant voit le jor, si se rappareilla;
Et li bons ostes les chevax ratira.
Ferraus li anfes tout maintenant monta ;
Moult durement de l'oste se loa.
De l'ostel ist, de sa main se saingna,
Et prinst congié, de l'esrer se hasta.
Tant a esté , forment esperonna ,
De la forest issi , si encontra
.1. escuier, qui moult tost chevaucha.
Ferraus le voit, encontre lui ala.
De ses nouvelles aparmain enquerra,
Et je cuit bien que teles les orra
Dont en son cuer liés et joians sera,
Et Karlemaines moult s'en corroucera.
Quant Ferraus et l'escuier encontre,
Enquis li a esrant et demandé
D'ont vient, où va, ne li soit pas celé.
Cil ot paor, quant il le vit armé.
« Sire , fait cil , ne voz iert pas celé,
" Escuiers sui au vaillant Yzoré ,
« Qui de Maience tient toute l'erité.
<( Mes sire envoie à Karlon l'alosé
(f .IIII. sommiers de bon argent troursez ,
« Car aidier doit Aulori et Hardré.
« Mes sires est prez de lor parenté ,
« Si mande à Karle qu'à cest premier esté
« Panront Gaydon à Angiers sa cité :
« Pendus sera à un aubre rammé,
« Ferraus iert ars , Amaufrois trainez ,
« Riolz dou Mans iert au vent encroez ;
« Ainsiz l'a Karles mon seignor créante.
<( Mes sires l'a par ses dons aweuglé,
« Auloriés l'a ainsiz porparlé.
(( Parmi cel val s'en viennent à celé
« IIII. baron, richement acesmé,
<( Qui l'avoir ont et conduit et mené »
Quant Ferraus l'oit, s'en a Deu mercié,
De celle part a le cheval hurté.
L'autres le sieult adez prez dou costé.
Tant vait Ferraus qu'à une prioré
S'en est venus, à la porte a hurté.
Li portiers lieve, quant il l'a avisé.
Ferraus li a le cheval commandé,
Que il avoit par force conquesté ,
Aprez s'en vait. Tant a esperonné
Que ceuls encontre à l'issue d'un guez.
Ferraus lor a hautement escrié :
« N'irez avant , losengier deffaé !
« L'avoir aurai, ne voz en saurai gré.
40JO— 4083 GaYDON, 125
« Si le donrai à Gaydon Falosé. »
Quant cil le virent , si en sont aïré ; Tout seul le voient , si en ont grant vilté. Et Ferraus broche Ataingnant l'alosé , Et tint l'espié, par force l'a branslé, Etfiert Flohart sor l'escu pointure , Et Flohars lui, ne l'a pas redouté, Qu'il li persa son escu d'or bandé ; Mais le hauberc n'a il mie entammé :
La lance froisse, li tronz en sont volé, Ferraus li a son escu estroé.
Et le hauberc rompu et depané , Foie et pormon li a tout descirré , Dou cheval l'a à terre craventé.
Segars le voit, si apella Fourré, Et son neveu, l'orgoilloz Forqueré :
« Or dou vengier, franc baron alosé!
'( S'il noz eschape , noz seronz vergondé. » Atant li viennent, de ferir entezé ; Moult l'ont blecié et durement navré , L'uns en la cuisse et l'autres en costel , Li tiers en flanc , cil l'a plus fort grevé; Mais il n'ont mie le vassal aterré.
Ferraus a trait le brant d'acier lettré, Et fiert Segart sor son elme gemmé; Tout li trancha et la coiffe a faussé, Jus à la terre l'abat tout enversé.
Fourré refiert , le bras li a copé, A tout le brant l'abat enmi le pré.
L'avoir et tout commande as vis maufez. Et li garson sont enfuiez torné, Et Ferraus a les sommiers arroutez Vers l'abéie, oià il estoit alez, Où il laissa le destrier sejorné.
124 GaYDOM. 4084—4116
Celui reprinst, .1. lor en a donné, Et si envoie , par .1. moinne rieuglé , .II. des chevax, Ferrant et Pomelé , A la pucelle qui l'ostor et donné.
[''Au] boisquiîlon , qui l'avoit ostelé , Envoia l'autre, tout ainsiz l'a rouvé.
Et puis s'en part , les sommiers a hastez , Son destrier mainne en son bras arresné , Vers Angiers va tout le chemin ferré.
Vait s'en Ferraus à coite d'esporon , Les sommiers mainne et le destrier gascon. De lui lairai , de Renaut voz dirons , Que Karles ot envoie à Gaydon.
Il esra tant, à force et à bandon , Qu'à Angiers vint, si descent au perron. En palais monte, ainz ne li véa on, Gaydon salue de par le roi Karlon , Aprez conta bêlement sa raison ; Onques ne dist .1. mot de souzpeson :
« Gaydes, enten , oiez que noz dironz : u Karles te mande, vien à lui à Loon ; u II te fera si plainne amendison (( Com jugeront li chevalier baron.
— Amis , dist Gaydes , voz parlez en pardon. (( Ja n'aie je nul jor remission , « Se je à Karle ai jor acordison , « Jusque li aie fait tel mesproison « Com il fist moi par mauvaise achoison; <( Ou il me rende Aulori et Forcon , « Le fel Guimart et son frère Milon!
« Ja autrement n'i aura fors tanson.
c Et, par l'apostre c'on quiert en pré Noiron, « Ne fust por tant que iestez loiaus hom ,
4117— 4U9 GaYDON. 125
« Je voz tolsisse le chief soz le menton. « Fuiez de ci, wisdiez tost ma maison ; '( Se jamais est trouvez en mon roion « Nus hom qu'aint Karles, mis sera en charbon. « En sorquetout, pas ne voz mentirons, « J'ai envoie en France un donziilon ; « Bien dira Karle ce que noz li mandons. « Fuiez de ci , n'ai soing de vo sermon, « Ou voz aurez .1. moult malguerredon. « Renauss'en part, ne dist ne 0 ne non.
Quant montez fu, n'i fist arrestison.
Moult a trouvé le duc Gayde félon; Mais ne dist mie la très grant mesproison Qu'il et Ferraus murent par contenson.
Se le séust li riches dus Gaydons , Je croi Renaus en éust guerredon.
Renaus s'en part, n'ot cure d'atargier.
Moult a trouvé Gaydon félon et fier; Forment se doute ne le face enchaucier: C'est por noient, n'a garde d'empirier ; S'autres que Gaydes ne li fait encombrier, Séurement s'en puet il repairier.
Dès or voz voil de Renaut ci laissier, Si voz dirai de Ferraut le proisié , Qui en anmainne l'avoir et les deniers Dont Gaydon cuide forment eslaiecier.
Li ber chevauche , n'ot cure d'atargier ; Forment desirre à Gaydon renoncier Comment il a Karlon fait corroucier.
Séurs s'en vait à guise de guerrier ; Mais ses chevaus commence à abuscier :
Par trois foies l'estut agenoillier.
Ferraus le voit , prent soi à esmaier :
{26 GaYDON. 4J50— 4i8j
« Hé ! Dex, dist il , qui tout as à jugier, (c Deffendez moi , Sire, de destorbier ! « Ne sai por quoi voi mon cheval laschier ; « Ainz mais d'esrer ne le trouvai lanier. » Atant laissa li vassaus le plaidier.
Tant a esré qu'encontre un anuitier:
.1. poi devant que solaus dut couchier, Vit .1. chastel par delez .i. rochier.
jouste le mur avoit .1. grant vivier.
Cil cui il iert l'ol bien fait batillier, Et grans fossez otfait entor taillier.
Le chastel prinst Ferraus à aprochier, Desorle pont choisi un chevalier, Qui maintenant iert venus de chacier ; Mais n'i fu onques fors por mal espier ; Ainz de mal faire ne se pot rassaisier. Niés fu Hardré, Ganelon et Rahier, Couzins Macaire, Amboyn, Manesier; N'ot en cest mont plus félon pautounier, Hertaus ot non , Dex li doinst encombrier ! Ainz loial home ne volt jor tenir chier. Famé ot li fel, fille au duc Berangier, Couzine Gayde et Naynmon et Ogier.
.1. fil avoit li fel de sa moillier, Qui moult faisoit durement à prisier, Car ainz ses pères ne li pot acointier Que il volsit malice ancommencier ; Touz jors voloit preudommes acointier.
Li fel traîtres het moult son héritier , Si qu'à grant painne li consent son mengier. Quant li traîtres vit Ferraut aprochier, De celle part a prins à sorcillier :
L'avoir qu'il mainne et le corrant destrier Moult durement a prins à couvoitier.
4i84— 4i'7 CaYDON. 1 27
Vers Ferraut vint , o lui .111. pautonnier.
Li fel le prent moult bel à arraisnier.
« Sire , dist il , par amors voz requier
« Que voz me ditezoù devez chevauchier;
« Moult m'esmerveil, par Deu le droiturier,
« Qiie voz alez ainsiz sans escuier. «
Et dist Ferraus : « A celer nel voz quier,
« Gaydes li dus , qui est sires d'Angiers ,
« M'envoia Karle de France deffier;
« Et quant je dui arrière repairier,
« Si me gaita Haguenons et Rahiers,
« Et Amboyns et Forques et Fouchiers ,
« Si me cuidierent ocirre et detranchier ;
« Mais g'en ocis les .11. au brant d'acier,
« Et le tierc fis de son poing esmoingnier :
« Ne portera mais escu de quartier. »
Oit le li fel, le san cuida changier ;
Trop volentiers le féist detranchier,
Mais Ferraut doute, ne l'ose corroucier;
Par traison s'en cuide bien vengier.
« Sire, dist il, vez le soleil couchier;
M II est bien tans huimais de harbergier,
« Et voz aurez bon ostel sans dongier :
« Por le duc Gayde, qui jadis m'ot moult chier,
« Voz voldrai je richement harbergier. »
Puis dist en bas : « Dex ne me puist aidier,
« Se anquenuit, quant venra au couchier,
<c Ne voz faz touz les membres detranchier ! »
Et puis a dit : « Or puis bien tesmoingnier
« Piesa n'oi oste que j'eusse tant chier. »
Ce dist por ce que le puist engingnier.
Se cil n'en panse qui le mont doit jugier,
Mais ne verra Gaydes son messaigier.
Ferraus descent , bien fu qui tint l'estrier.
128 GaYDON. 4218-42J0
Harbergié furent et cheval et sommier.
Hertaus a fait le tressor estuier.
Ferraus li anfes ne s'i sot preu gaitier : Ses armes oste, miex li venist laissier; Mais j'ai oï tout adez tesmoingnier De traison ne se puet nus gaitier.
Or est Ferraus en tel lieu osteiez, Se Dex n'en panse qui en crois fu penez , N'en partira, si sera desmenbrez.
Hertaus li fel, qui dou mal sot assez, A prins Ferraut au bliaut gironné ; La porte passent, puis ont le pont levé. Sus en palais montent par les degrez.
Voit le la damme, moult fut bel saluez. Hertaus li dist : « Biaus sire, or voz séez. > Sa famé dist li traîtres prouvez :
« Celéement cel chevalier prennez , « Detriiez le, fabloiez et contez, « Tant que je soie fervestis et armez : <( Ce est Ferraus, mes ennemis mortex.
« Niés est Gaydon, le cuivert deffaé « Par cui Thiebaus , mes oncles , est tuez. <( Mais , par celui qui en crois fu penez , '( Ne mangerai, si sera desmembrez. »
La damme l'oit, li vis li est muez.
<( Sire, fait elle, ce iert desloiautez «■ Se mal li faitez, quant harbergié l'avez ; « Touz jors seriez mais traîtres clammez. « Mais faitez bien , son harnois li randez , <( .Metez le à voie, et puis le deffiez : « N'en aurez blasme , s'adonques l'ociez. » Quant Hertaus l'oit, à poi que n'est desvez; Par mautalent a dit : « Voz me gabez ;
u S'estoit armez et en cheval montez ,
'( Jamais par moi ne seroit atrapez.
u Mais je sai bien que voz me ramponez ;
« Mar le pansastez, par mes grenons meslez. *>
Hauce le poing, qu'il otgros etquarré,
Si l'a férue par entravers le nés
Que li clers sans l'an est aval coulez,
Puis li a dit : « Par Deu , or jehirez !
— Sire, fait elle, vostre plaisir ferez. » .X. chevaliers en a 0 lui menez
En une chambre, si dist : « Voz ne savez? <( Prennez vos armes, et si voz adoubez, « Car Ferraus est en cest palais listé. « Gardez qu'il soit ocis et desmembrez ; « Par son lyngnaige est li miens avillez. -> Et cil respondent : « Si com voz commandez. » Les armes prennent, ez les voz adoubez. Or est Ferraus en tel lieu ostelez, S'il n'a secors , ja estera tuez.
La bonne dame , qui tant ot de bontez , Vint à Ferrant, quant dou banc fu levez , Lez lui s'assist, s'a .11. souzpirs gietez, Aprez plora, si l'en prinstgrans pitez.
Ferraus la vit, si l'en prinst grans pitez. " Dame , dist il , ditez que voz avez ?
— Sire, distelle, ja orrez veritez;
'( Mes sairremens n'en sera ja faussez.
« Mes parens lestez, sire, si ne savez
<( Comment voz iestez trais et malmenez.
H Mes sire est niés Ganelon et Hardré ;
« Bien iestez sire trais et barretez.
« En une chambre est maintenant entrez ,
<( .X. traïtors en a 0 lui menez;
« Por voz ocirre ont les adourz combrez. »
Caydon. 9
IJO GaYDON. 4285—4318
Quant Ferraus l'oit , moult en fu aïrez.
DiST Ferraus : « Damme, par Deu, moult sui (c Mais, se g'estoie de mes armes garnis, [souzprins; (( De moi deffendre seroie amanevis.
(' Mais je ne sai où mes harnois fu mis. » Et dist la damme : « Ja en serez saisiz. » Son fil apelle, qui ot non Savaris.
« Fiuls , dist la damme, or ne soiez faillis. « Cist vassaus est par ton père trais : « Harbergié l'a li cuivers maléiz; « Il sera ja vilainnement ocis, V Qu'armer se vont Herchembaus et Baudris, (c Huitiers li fel, et Butors et Hanris, <( Gombaus de Broil et ses fmls Salaris, « Rogiers dou Gaut et ses frère autressiz , <>' Hertaus, mes sire, qui de Deu soit honnis. » Li vaslés l'oit, nefu mie alentis, Por les adcurs corrut où furent mis.
Il les aporte , Ferraus les a saisiz : Or doute mains ses mortex annemis.
Soz .1. arc vol se trait et est assiz ; Sor ses genouls a son brant d'acier mis. Ez voz Hertaut, de Deu soit maléiz !
Fors de la chambre en est moult tost saillis. Quant voit Ferraut , qui d'armes est garnis , Par .1. petit que iî n'enraige vis; Sa famé escrie : « Orde pute miautris, " Mar fu par voz icis consaus bastis ! » Dist Savaris : « Pères , por Deu mercis, « Ne faire chose dont tu soiez reprins. « Harbergié as cest chevalier de pris; « Se mal li faitez, très bien en soiez fis, « Jamais nen ierez en haute cort ois.
« Ja est ses sires Gaydes, li dus gentiz.
« Cist est ses niés , par foi le voz plevis ;
« Se mal li faitez , sor voz tonrra li pis :
« Traîtres est en la parfin honnis. )>
Hertaus l'entent, de mautalent rougi.
« Tais te . dist il, Dexte puisse honnir !
« Si m'ait Dex, ainz ne m'apartenis. »
Dist Savaris : « Par Deu de paradis,
« Ce poise moi c'onques m'engenuis,
« Et que voz onques fusiez li siens maris.
« Dex qui sa mort pardonna à Longis,
« Il le deffende que il n'i soit ocis,
« Et il voz doinst que soiez desconfis ! »
Et dist Ferraus : « Frans dammoisiaus gentiz ,
« Se Dex ce donne que g'en puisse partir,
« Encor t'en iert li guerredons mens. »
Dist li vaslés : « Si m'ait Jhesus Cris ,
« Ja n'i serez, tant com je puisse, ocis. »
A ices mos se sont as escus prins.
Li traïtor ont les espiés brandis ;
Moult fu Ferraus fièrement assaillis.
Lancent à lui faussars, espiés burnis,
L'escu li partent jusqu'an l'auberc treslis;
Mais li haubers fu serrez et sarcis :
Ce le sauva, par tantfu garantis.
Ferraus tint nu le brant qui fu forbis ,
Et fiert Gombaut: moult bien fu consievis ;
Ne li valut arme ne c'uns samis.
Tout le porfent enfresci que en pis ,
Que la cervelle li espant , ce m'est vis.
Cil est chéuz delez un perron bis.
Hertaus le voit, d'ire fu toz sozprins.
« Par Deu , dist il , fel cuivers malaprins,
« Pendus serez demain ainz miedi ! »
Et dist Ferraus : « Traîtres , Deu mentis ,
« Li vostre osteuls soit de Deu maléis ! « De tex morsiaus i savez or servir ! « Ostez cel mort , tant qu'il soit sevelis, « Et querez prestre, tant qu'il soit enfoïs. »
Hertaus li lerres, quant la parole entent, Par .1. petit n'i muert de mautalent.
Lors l'assaillirent et menu et sovent ; Son escu percent, qui fu à or luisant, L'auberc li faussent, navré l'ont durement. Li sans vermaus des plaies li descent.
Et quant Ferraus ainsiz navré se sent , Et vit son sanc, lors reprent hardement, L'escu embrace, le brant amont estent , Et fiert Baudri qui le coitoit sovent ; L'escu li perce , qui fu poins à argent. Elmes ne coiffe ne li fist tensement; Trosqu'enz espaules à cel cop le porfent. Cil chai mors , à la terre s'estent.
Et dist Ferraus : i( Mauvais hostelement (c Me voliez faire, le loier voz en rens : u Dehaiz ait ores si fais hostelemens. » Hertaus Toi, si rescrie sa gent.
Lors le requièrent et menu et sovent ; Se Dex n'en panse , livrez est à torment. Hertaus l'angoisse, li traîtres puslens.
Et Ferraus saut de Tare vol maintenant , Jouste .1. pilier s'en vint, estai lorrant, Comme sainglers qui des chiens se deffent. Maisja fust prins, quant Savaris descent, Cui sa mère ot armé moult richement.
Tint une hache qui tranche durement.
"■ Avois ! s'escrie, par le cors saint Vincent, (( N'espargnerai ne couzin ne parent. » La hache entoise moult aîréement,
4388—4420 GaYDON. IJ}
Gontart feri tant acesméement
La teste o l'iaume sor les espaules prent.
Ferraus le voit, si s'en rist doucement ;
Lors lor cort sus moult orgoillousement,
Butor ocist et Huon de Clarvent ,
Et Savari, celui de Rochearpent.
Desconfit sont li traitor puslent ;
Fors dou palais les chacent erramment.
Hertaus s'escrie à sa vois clerement :
« Or tost ! as armes, mi home, isnellement ! >».
Par le bore ont oï le sien commant ;
As armes corrent plus de .m. et .v^.
Se Dexn'en pense par son commandement,
Prins iert Ferraus et encroez au vent,
Et Savaris, et la damme ausiment.
Par le bore sont armé li borjois tuit; \'ers le chastel viennent tuit à .1. bruit. Et Hertaus jure ne mengera de fruit, S'aura son fil et sa famé destruit :
« De mes mains m'ont tolu mon annemi ; « Vengiez m'en fuisse orendroit , si com quit. « En mon palais font ores lor déduit, « Morte ont ma gent , drois est qu'il m'en anuit. « Or, à l'assaut! car ges aurai anuit. » Li borjois l'oient , s'en demainnent grant bruit. Il ont juré , se Ferraus ne s'en fuit En larrencin , et que le pais wit , Il iert pendus à .1. aubre, ce quit.
Vers le palais, dont li mur sont enduit , Vont assaillir, et Hertaus les conduist.
Grans fu l'assaus commenciez au palais.
Hertaus s'escrie, li traîtres punsnais : « N'i garirez, fel traîtres mauvais !
1J4 GaYDON. 442!— 4454
<c Voz et mes fiuls serez demain deffais,
« Ma famé iert arse , par le cors saint Gervais. «
Et dist Ferraus : « Dehaiz ait cist souzhais ! »
Lors s'estoit il prez de l'entrée trais ,
Le brant en poing plus verdoiant de glays.
Li traïtor viennent à grant eslais.
Et li borjois, armé de lor gambais ;
Lances ont tortes et espiés moult mauvais.
Ferrant assaillent, moult demainnent grans brais ;
Li uns por l'autre est de ferir entais.
Sor le pont montent des traitors grant fais ;
Ferraus les voit , moult en fu aïrais.
Gui il ataint , moult empire ses plais :
Ambaut ataint , ne li quist mie pais,
Le poing li cope; ne s'en aidera mais.
Gontier a mort et Rogier de Cymais ,
Prent la chaainne dou grant pont, qui fu d'ais ,
Lors saiche et tire le pont à moult grant fais :
Tel .XXX. en chiéent enz an l'eve à .i. fais,
Qui n'en istront, mon enciant, jamais,
S'on nés en pesche en avril ou en may.
Ferraus lor crie : cf Or ne soiez irais ;
« Mais baingniez voz bêlement, à Ions trais. »
Savaris crie : « Pères, car les en traiz ;
<( C'iert vilonnie, se noier les i lais. »
Quant Ferraus ot amont levé le pont , La porte close , puis si monta amont Lez Savari, qui moult ot le chief blont. Hertaus s'escrie que il le comparront, El le matin as forches penderont.
Sa gent escrie, vers le chastel s'en vont, Por l'assaillir entor et environ Aportent cloies , dont le passaige font , Targes et piz , dont il orent foison ,
4455—4487 GaYDON. IJ5
Et les eschielles qu'ont drescié au donjon. Tel .XXX. montent qui ja i enterront, Se cil n'en panse qui estora le mont.
Sus as querniaus maintenant venu sont.
La dame plore et ses chevex desrompt.
« Lasse ! fait elle, bien voi que prins serons. <( De moi ne chaut; mais mon fil ocirront, (( Et cel vassal, ja pitié n'en auront. » Ferraus l'entent , à poi d'ire ne font. Savaris crie, qui pas ne se repont.
.L tref ont prins entraversé de lonc.
Jus l'ont bouté; quant qu'il ataint, confont. Cex des eschielles gietent jus en .i. mont , Par dedens l'iaue, enz ou fossé parfont. Jesir i puéent, carhuimais n'en istront. Ferraus s'escrie, qui ot cuer de baron : « S'il pueent boivre , ja riens n'en paieront. » Dist Savaris : <( Pères , n'en gousteront. <( Cil qui sont là trives donné noz ont; « Tout ainsiz fuissent cil qui grevé noz ont. » Hertaus l'oï , n'en puet muer n'en gront; La mort beu jure jan'en eschaperont :
« C'est Antecris, s'il noz eschape dont ! « Nuis est obscure , très bien les gaiterons , « Et le matin l'assaut parmaintenrons. n
Li fel Hertaus fist gaitier le chastel Et le palais, dont blanc sont li quemel. .XX. chevaliers ot devant le poncel , Et .c. serjans, chascuns avoit chapel.
Hertaus en jure le cors saint Daniel Que de Ferrautfera a. laitmaisel, Et de sa famé, de son fil le touzel.
Andui seront pendu à .i. hardel,
Jj6 GaYDON. 44S8— 4)2d
Et sa famé arse en .1. moult grant fornel.
Ci voz lairai dou traïtor mezel ;
De ceuls lassus est drois je voz apel.
Chascuns estoit là sus à .1. quernel;
Lor elmes ostent, dont d'or sont li cercel,
Et lor ventailles, dont d'or sont li clavel ,
Puis sont assiz par delez un postel.
A mengier orent de quant que lor fu bel ;
Quant ont mengié, Ferraus dist au donzel :
a Dammoisiaus , sire , par le cors saint Marcel ,
« Noz sommez mis en dolirouz merel,
(( Car ja n'aurons secors par nul apel.
(( Se savoit Gaydes cest dolirouz maisel,
(' Ainz demain vespre verriez maint penoncel.
— Sire, dist l'anfes, là val a .1. batel,
« Delez cel mur atachié au rivel ;
<( [''J'anterrai anz], el non saint Gabriel,
« Por secors querre irai, lez cel boischel ,
« Droit à Angiers, se je pas le ruiscel. »
Adont s'en tornent andui li jovencel,
S'ont deffermé .1. petit posticel ,
Le batel treuvent qui tinta .1. saucel.
L'anfes i entre , prinst un avironcel ;
Tant a nagié li anfes son travel
Qu'arrivez est desoz un aubrissel,
Savaris monte par desor Ataingnant ; Quant montez fu , si broche l'auferrant , Parmi le bois s'en vait esperonnant.
Cil qui gaitoient le vont apercevant :
<( Avois ! s'escrient, n'en irez , souduiant. » Dist Savaris : « Je ne voz douz .1. gant. )> Il tint la hache dont li fers fu tranchans; .11. iraitors a mors en trespassant,
4J2I-4JJ4 GaYDON. IJ7
C'est Hardoyn et son père, Morant.
Si cousin furent et si apertenant.
De la ville ist , et puis s'en vait atant.
« Fiuls , dist Hertaus , as maufez le commant !
« Eschapez iez , moult par en sui dolans. »
Dist Savaris : « Par Deu le raiemant ,
« Vo traïsons voz revenra devant. )>
Lors a brochié le bon cheval corrant,
Toute nuit oirre à la lune luisant.
Tant a brochié qu'à l'aube apparissant
Vint à Angiers, Gaydon vait demandant ;
On li enseingne. En son palais plus grant
Li dus se jut : vis li fu en dormant
Que Ferraus iert en mer, en .i. chalant,
Tout sans aide, n'i avoit estormant.
Plus de .M. ondes l'en aloient hurtant,
La nés ardoit et aloil esprennant ,
Poisson divers l'aloient assaillant.
Li dus s'esveille et vait esperissant ,
Sa main leva , de Deu se vait saingnant.
Atant ez voz son chapelain Hermant,
Qui Savari li amainne devant.
L'anfes s'escrie hautement en oiant :
« Hé ! gentiz dus , ne te va atarjant ,
« Ferraus voz mande , cui voz paramez tant ;
« Se nel secors dedens nonne sonnant ,
« Ne le verras jamais en ton vivant. «
Lors li ala tout le voir acontant.
Quant li dus l'oit, si saut sus maintenant ;
Sa gent escrie : « Alez voz tost armant. »
Et il si font , quant oient son commant,
Et Savaris les vait forment hastant.
Là véist on vestir maint jazerant ,
Et li dus Gaydes se vait appareillant.
138 Gaydon. 4nj— 4587
Quant armé furent , ne si vont delaiant , Es chevax montent, si se vont moult hastant ; Bien sont .n. mil parle mien enciant.
Savaris l'anfes les vait devant guiant.
Vait s'en li dus à grant esperonnée, Et a sa gent moult durement hastée. Et Savaris , qui sot bien la contrée , Les a conduis le fons d'unne valée.
Forment les haste ; mais , ainz nonne sonnée , Se Dex n'en pense et la vertus nommée , Aura Ferraus l'arme dou cors sevrée.
Hertaus li fel, quant il vit l'ajornée, De sa gent a fait moult grant aûnée.
« Or, à l'assaut, distil , sans demorée ! « Et il si font, que n'i ot arrestée, L'assaut commencent , si lieve la huiée ; Prins ont lor targes , eschielles ont levées, Et Ferraus a mainte pierre gietée.
Voit le li fel , s'a la coulor muée ; En haut s'escrie, à moult grant alenée : <( Or sa, le feu! la saleiert alumée. » .]. niés Hertaut, fmls sa seror l'ainsnée, Une eschielle ot atraite et amenée; Contre le mur l'avoit moult tost levée, L'espée el poing l'a contremont rampée.
Tel .XX. l'en sievent por joincher celle entrée, N'i a celui n'éust hache ou plommée.
Et Ferraus a une perche trouvée ; Li ber la prent, contremont l'a levée.
Le premerain qui l'eschielle a montée En a Ferraus donné si grant colée Toute li a la cervelle effondrée; Jus de l'eschielle le trébuche à volée.
4S88— 4é2o GaYDON. IJ9
Puis prent l'eschielle, si l'a jus reversée : Enz an fossé , dont l'ieve iert rasée , En abat .xx., quant l'eschelie ot tornée. Ferraus s'escrie : « L'iave n'est pas salée, « Buvez assez, ja ne voz iert contée. » Hertaus l'entent, s'a la mort beu jurée Huimais n'en iert la foie déportée.
Lors ont la tor de l'unne part minée , A .111. cops ont la maisiere effondrée, Laienz s'en entrent tantost, sans demorée, La dame prennent , aval l'ont traïnnée.
Elle s'escrie : « Lasse ! maleourée !
(' Or voi je bien que ma vie est fmée ! » P'erraus l'antent , s'a la perche levée ; Cex acoilli qui la dame [''ont menée], .VL en ocist, mais la perche est froée. Et li vassaus mist la main à l'espée ; Très bien éust là damme délivrée , Mais trop grans fu la noise et la fumée. Fors s'en issi parmi une béée.
Vers le pont vint , la porte a adossée : Là se deffent comme tygre aïrée, Hervi porfent jusques en la corée; Mais, ainz qu'il ait s'espée recouvrée, Ont plus de .xx. une cloie aportée.
Si l'ont sor lui et empointe et boutée ; Abatu l'ont en une place lée, Prins l'ont à force, la teste ont desarmée , Une grant corde li ont an col noée.
Prins ont Ferraut litraïtor félon.
Hertaus en jure le cors saint Syméon Qu'il iert pendus à guise de larron.
Sa famé iert arse en feu ou en charbon.
140 GaYDON. 452i-4és4 H)
Defors la ville , par delez un buisson , j F«
Fist unes forches drecier en contremont ,
.1. feu fist faire sans nulle arrestison,
Sa famé fist Hier à un baston.
Dist Berangiers : « Sire, cestui pendons,
« Et puis aprez vostre famé arderons. »
Et dist Hertaus : « Gel voil et si m'est bon. »
Les iex li font bender à .1. garson;
Ferrant ont mis en col le chaaingnon.
« Dex , dist Ferraus , qui souffris passion ,
« Faitez à m'arme, sire, verai pardon !
« Hé! Gaydes, sire, à grant duel départons. »
Et dist Hertaus : « Ainz aurez livrison, »
Parmi la teste l'a féru d'un baston.
N'avoit vestu se sa chemise non ;
Le cuir li rompt et maumet le braon,
Si que li sans li cort jusqu'au talon.
Là fust pendus sans nulle arrestison ;
Il avoit mis le pied sor l'eschaillon,
Hertaus li fel avoit prins le cordon,
A ces paroles ez voz venu Gaydon.
Des siens se part, destort le confanon,
Le destrier broche des dorez espérons,
Devant les autres le trait à .1. bouzon;
Puis escria clerement à fier ton :
u Mar le pensastez , fil à putain, glouton! »
Lance baissie ala ferir Bozon.
Arme qu'il ait ne li vault .1. bouton;
En cors li met fer, et fust, et penon.
Mort l'abati, ainz n'ot confession.
Gaydes escrie : « Or dou ferir, baron ! »
Les traïtors ont mis en tel randon
Qu'en fuies tornent por avoir garison.
Amaufrois broche, qui ot cuer de lyon,
4<n— 4S87 Gaydon. 141
Ferraut desbende et desloie à bandon.
<( Couzin, distil,avez eu frison. »
Et dist Ferraus : « Par mon chief, ce ai mon ;
'( Ainz de morir n'oi mais tel souzpeson;
'( Mais, se je puis, g'en aurai vengison. »
Lez lui choisi son hauberc fremillon ;
Li bers s'arma, puis saisi le gascon,
Qui fu Bozon , le frère Haguenon ;
L'espée prent, puis saisi le blazon.
Quant fu montez , et il ot ses ators,
Lors fu plus fiers que tygres ne lyons ,
Les traïtors aquieult par contenson.
Et Amaufrois le sieult à esporons ,
Des traitors fontgrant ocision.
Ferraus ataint Hertaut lez le donjon ;
Là se cuida traire à sauvacion.
Ferraus le prent par le hiaume réont,
Gaydon le mainne sans nulle arrestison ;
Le traïtor pendent par le chaon.
Dist Savaris : « Pères , par saint Simon ,
« Ainsiz va d'omme qui mainne traison.
« Moult m'en pesast se fussiez loiaus hom,
« Mais n'en donroie vaillissant .1. bouton. »
Vint à sa mère, qui clere ot la fason ,
Les liiens cope entor et environ ,
Vestir li fait .1. vermeil syglaton.
Gaydes li dus la prinst par le giron.
'( Damme, dist il, or n'aiez marrison
'( De vo mari : bien voz marierons.
« De vostre fil, chevalier en ferons ;
« Quant qu'aurai iertà sa devision. n
Et l'anfes dist : « Moult bien voz servirons. »
Si fist il puis, si com dist la chansons.
142 GaYDON. 4Ô88— 4721
[*Gaydes] li dus n'i a point arresté , Vint au palais que il vit alumé , Le feu estaingnent , par dedens sont entré. Le bon cheval i avoient trouvé , Que Ferraus ot par force conquesté , Et les sommiers ; n'i avoit riens osté. Ferraus lor a dite la vérité , De chief en chief , si com avoit ouvré Et com ot Karle en sa cort deffié.
Dex ! com il ont le cheval esgardé !
Dist Amaufrois : « Par ma crestienté , « Se je avoie cel cheval abrievé, « Encor feroie le roi Karlon iré , « Et Alori , et Forcon , et Hardré , « Et les traîtres dou félon parenté , « Gui Dex de glore doinst trestouz mal dehé. » Et dist Ferraus : « Or, voz lestez vantez ; « Or i parra com sera esprouvez.
<( Et voz l'aurez, par couvent devisé « Que, se noz sommez en estor abrievé, « Et en bataille fervesti et armé , « As traïtors qui aient mal dehé , « Que li chevax Aulori m'iert donnez. » Dist Amaufrois : « Par Deu de majesté, « Si le pren je volentiers et de gré. » Li baron l'oient, ris en ont et gabé; Mais puis fu il richement comparez , Que, por .m. mars de fm argent pezé, Ne volsist il que il l'éust voé.
Mais n'en iert pas ci aluec plus parlé. Les sommiers prennent , si les ont retrorsez. Ferraus a prins Ataingnant l'alozé , Savari donne le destrier sejorné Qui fu Bozon, qu Amaufrois ot tué.
I 4722—475 5 GaYDON. I4J
' Le chastel ont destruit et craventé,
I Le bore defors ensprins et alumé.
Dont s'en part Gaydes, la damme en ont mené. Tant ont le jor chevauchié et esré
' Qu'il sont venu à Angiers la cité.
Isnellement et tost sont desarmé.
Celle nuit ont festoie et joé,
; Les tables mettent, par loisir ont soupe;
i Bien sont servi tout à lor volenté.
j Or voz lairons de Gaydon l'alozé ;
i De Karlon iert et dit et raconté.
j A Orliens fu , si ot le cuer iré
j De son portier que on li ot tué ;
) Mais jusqu'à pou sera il plus irez,
i Car Amboyns et Forques ont porté Devant le roi Haguenon embierré, Rahier o lui, d'un paile acouveté, Forques méismez , qui le bras ot copé.
Devant le roi de Ferraut sont clanmé ; Dist Amboyns : « Sires rois , entendez : « Ferraut avienz et prins et atrapé ; « Mais .X. glouton, qui estoient armé, (' Bien de lor armes garni et conraé, (c Que Ferraus ot repos et embusché, « Noz assaillirent, et noz ont malmené. « Ices .11. ci ont il mors craventez, « Et noz ont il et bras et poins copez : « En vo service sommez si conraé. )> Quant Karles l'oit, saint Denis a juré Que jamais n'iert joians en son aé S'aura Gaydon mort et emprisonné Et son neveu as forches encroé.
Naymes respont, coiement, à celé :
« Dex l'en deffende , 11 rois de majesté ,
<( Et si li doinst avoir vostre amisté ! »
NosTRE empereres ol le cuer triste et noir, Voit le dammaige devant lui aparoir; Mais plus dolans sera ansoiz le soir, Car li vassaus, qui aportoit l'ostoir Que Ferraus ot conquis par son pooir, Vint à Karlon, se li conta le voir D'un bon cheval, qui tant pooit valoir, Monstra son bras , dont tant se puet doloir, De quoi Ferraus li fist le poing chéoir, Dou brant d'acier plus tranchant que rasoir. Quant Karles l'oit , prinst soi à esmouvoir. Atant ez ceuls qu'amenoient l'avoir; Son grant dammaige li ont fait à savoir. Quant Karles l'oit, nou mist en non chaloir; Deu en jura , qui par tout a pooir, Que il ira duc Gaydon asseoir.
Se il est prins , mis iert en tel destroit Son grant orgoil li fera remanoir. Et de Ferraut ne fera ja son oir.
S'as mains les tient , il les fera doloir. Ez voz le mes qui d'Angiers revenoit , Et ce li dist que li dus li mandoit Que ja por lui ne fera ce ne quoi , S'il ne le venge des traïtors sans foi. Quant Karles l'oit, à pou qu'il n'enraijoit.
Duel ot li rois, durement se gramie ; Saint Denis jure et sa barbe florie Que sor Gaydon ira à ost bannie.
Ses barons mande que nus ne s'i detrie ; Gayfer manda et Othon de Pavie, Hoedon de Lengres, où moult ot estoutie,
Et en Valence, Huon, le fil Helye.
Thierri d'Ardenne, qui mouli ot seingnorie.
Et si manda Richart de Normendie,
Et le roi Loth, à la chiere hardie,
Qui d'Aingleterre avoit la seingnorie,
Et Gillemer d'Escoce la garnie.
Le duc Buevon sans barbe n'i oublie ;
Frère est Naynmon , si corn Testoire crie.
Karles, li rois de France la garnie ,
Commande à Naynmes que sa gent soit coillie ,
Et à Ogier à la chiere hardie.
As traïtors li empereres prie
Qu'il mandent ceuls où assez plus se fient.
Et il si firent, Dammeldex les maudie!
Tant en assamblent, chascuns en sa partie,
Que la citez d'Orliens en est emplie :
Ainz si grans os ne fu avant bannie.
Enz prés d'Orliens se fu li os logie;
La véist on tante tente drescie,
Et tant escu où li ors retlambie,
Et tante enseingne de paile d'Aumarie,
Et tans destriers et tant mûris de Surie,
Tant chevalier qui sa terre ot laissie,
Et tant vassal qu'a sa terre engaigie ,
Et tant ribaut qu'a la pance rostie,
Grant et hisdouz, qui point ne se cointie,
Tant jougléor. tante putain sartie ,
■lui tost auroient grant borse desempiie.
Tex gens n'ont onques de faire pais envie,
\inz ont touz jors la harevale oie.
\Iieus aiment guerre que nonne ne compile ;
Dû que le preingnent , tost sera acoillie,
"Charrue prinse , arse harbergerie.
Mieus ameroient une ville bruie,
146 GaYDON. 4822— 48i4
Que .11. citez randues sans saillie.
Tex gens ont tost une ville brisie.
Dex gart Gaydon, li fiz sainte Marie!
Se Dex n'en panse, moult a fait grant folie
Qui vers le roi de guerroier estrive.
Droit à Angiers li vint dire une espie
Qu'ainz si grans os ne fu vue n'oie |
Qu'a assamblé Karles de Saint Denise.
QiiANT li dus Gaydes entent le messaigier, Que li rois Karles vient sor lui ostoier, Riol manda qu'il a de lui mestier ; Et il i vint maintenant , sanstarg'er.
En sa compaigne sont .v*^. chevalier Hardi et preu por estor commencier.
Guion manda, d'Anjou le bon guerrier, Sire iert de Nantes; il i vint volentiers. Gautier manda, n'i volt plus atargier, Hugon d'Auvergne et Morant de Riviers; Et il i vindrent , ne s'en font pas proier.
.1. pou de Gaydes voz voldrai ci laissier, Et de Karlon (bien saurai repairier), Et dou fil Naynme voz voldrai acointier. Bertrans li menres en apella Richier.
« Frère, dist il, moult noz doit anoier (( Que Karles va duc Gaydon escillier; «. Car mandons ores Berart de Mondisdier, (( Estoult de Laingres et Vivien le fier, « Ceuls de Tremoingne , et Milon et Renier, if Et de Nevers Girardel le guerrier « A tant de gent corn porront justicier, S
« S'alons Gaydon à son besoing aidier. S
« Nos couzins est, tenir le devons chier; S
« Noz ne tenons de Karlon .1. denier. » ï
Dist Richiers : « Frère, bien fait à otroier.))
Lors ont les mes tramis el messaigier,
Et cil i vont qui ne l'osent laissier.
Tant va chascuns son chemin droiturier
Qu'il ont porté là où doivent les briés ;
Et cil i vindrent, qui ne l'osent noier.
Chascuns amainne maint vaillant chevalier;
Cil qui le mains en fist acompaingnier
En ot .II'"., chascuns ot bon destrier,
Et bêles armes et escu de quartier.
A Tours assamblent li gentil chevalier;
Là véissiez maint escu de quariier,
Et maint penon et maint hauberc doublier.
Tant ont esré li gentil chevalier
Qu'il sont venu en la cité d'Angiers;
Par .1. messaige le fonfau duc noncier,
Que il les face là dedens harbergier.
Gaydes l'entent, n'i ot qu'eslaiecier;
Ses couzins va durement embracier,
L'un aprez l'autre acoler et baisier.
Huimais commence chansons à enforcier,
Si com li fil alerent tornoier
Contre lor pères, au fer et à l'acier.
Quant li anfant sont à Angiers venu , jaydes fu liés, onques mais si ne fu, ^^es à celle hore qu'il otThiebaut vaincu. Par ces osteuls pendoient cil escu; [irans fu la joie au palais a[l] lambu. \prez mengier, quant il orent béu , Se sont vanté jovencel et chenu , 5e Karles vient, qu'il sera retenus.
Ses grans orgoils li sera cher vendus.
Karles chevauche à force et à vertu ;
148 GaYDON. 48S8— 492*
Jusqu'à Angiers, ne s'est arrestéuz :
Gaydon manace qu il iert ars ou pendus. Par les contrées ont les chemins batus , Les chastiax ars et les hors mis en fu. Tant ont aie qu'à Angiers sont venu.
Li empereres Karles de Saint Denis Choisi Angiers et trestout le pals , Et voit les sales et le palais voltis , Les hautes tors et les murs bien assiz , Et, sor la roche , îe grant palais voltis. Sa gent ordonne et si les a partis :
En l'avant garde fu li cuens Auloris; L'enseingne porte le roi de Saint Denis. Avec lui fu Sanses et Amaugis, Li fel Guimars, Hardrez, Forques et Guis. Bien sont .xx"". des cuivers maléis.
Quant Aulori fu li voirs rejehis , Qu'Amaufrois est vantez et aatis Que il donra son bon cheval de pris Ferraut le preu , et se li a promis , Auloriés le monstre à ses amis.
" Seignor, fait il, folplait a entreprins; « S'en voz s'embat, gardez qu'il soit ocis. y> Et cil respondent : « Tout à vostre devis. » Atant chevauchent , les frains à bandon mis, Tuit à bataille, n'i ot noise ne cris , Car forment sont corresouz et marri Dou portier Karle, que Ferraus traist à fin. Gaydes les a et véuz et choisiz.
« Seignor, dist il, vez ci nos anemis, ■' Et les grans os l'emperéor gentil!
u Quel le ferons? quex consaus en iert piins? ;> Dist Amaufrois : » lestez voz esbahis?
492t— 495? GaYDON. 149
« Oncles, voz iestez trop tost espaoris : « Encor n'i a escus frains ne croissiz , « Lances brisies, ne haubers dessartis.
« Prennons les armes, n'i ait plus de respis , « Issons noz ent sor les chevax de pris. « Li vanters est trop tost en oubli mis <c C'arsoir fu fais, or voz voi alentif; Cl Mais, par celui qui de l'iaue fist vin , « Je vois jouster ainz que soiez assiz. » Gaydes l'entent, d'aïr fu touz enzprins. « As armes, crie, por Deu de paradis ! « Ancui saurez^ ainz que jors soit fenîs, <c Qui mieus ferra dou brant d'acier forbis. <ç Mar i fui hui ramposnez ne laidis. )> Les armes prennent li prince et li marchis , Es chevax montent bruns et baucens et gris , D'Angiers s'en issent ; n'i ot noise ne cris. Là véist on maint penon de samis , Et maint escu à or et à vernis.
Dex les consaut, li rois de paradis, Car ainz le vespre iert fiers li chapléis , Et mainte dame i perdra son mari.
Gautiers s'arma, li vavassors gentiz ; Vest .1. haubercqui fu fors et treslis , Desorvesti .i. gambison faitis :
N'a si fort home en trestout le pais , Se il le porte .i. arpent et demi, Qu'il ne fust auques foibloiez , gel voz di. Aprez Gaydon se rest mis en l'estrif.
Defors Angiers fu la chevalerie , Et li dus Gaydes a son ost establie. Amaufrois a sa bataille rangie; Une mange ot , à menus plois ploie ,
Que l'autre jor li envoia s'amie.
De la promesse ne s'oubliera mie
Que fist Ferraut à la chiere hardie:
A Gaydon vient et doucement li prie
Le premier cop, et li dus li otrie,
Et Amaufrois bonnement l'en mercie.
A sa gent vient, doucement les chastie.
« Seignor, dist il , quant l'euvre est commencie,
<c Gardez, por Deu , que n'i ait couardie ;
« Car qui fuiroit, si seroit vilonnie,
« Par droit doit perdre solas de druerie. »
Atant chevauchent par une praerie.
Auloris vient , l'oriflambe drescie ,
Il et Fouchiers, cui li cors Deu maudie.
Bien sont .m"', en une compaingnie;
Aprez le sievent la grans chevalerie.
Auloris dist en haut , à clere oie ,
A son lyngnaige, où moult ot seingnorie.
<i Seignor, dist il, por Deu le til Marie,
'< Amaufrois a faite foie aatie
<' De mon cheval, mais cher li iert merie. «
Atant aprochent , touz li sans li fremie.
Amaufrois broche le destrier d'Orquanie,
Et fiert Anthyaume sor la targe florie :
Niés fu Hard'ré, l'enseingne ot en baillie ,
Frères Macaire, qui trop fu plains d'envie.
L'escu li perce et la broingne treslie,
Fer et penon parmi le cors li guie,
Mort l'abatit enmi la praerie.
A haute vois a escrié : « Valye ! )>
Voit le Auloris, à poi qu'il ne marvie,
Le cheval point, des esporons l'aigrie,
Et fiert Guillaume, qui tenoit val d'Elye,
Parent Gaydon, prez iert de sa lingnie.
^988— 50ÎI GaYDON. 151
Arme qu'il ait ne li fist garantie.
D'arme et de cors a fait la départie,
Mort l'abatit , puis « Hautefoille » escrie :
« Ferez , baron ! gardez que soit vengie
« La mors Thiebaut, qui si fort nez marrie. •»
Voit le Amaufrois, de mautalent rougie :
« Par Deu , cuivers, li miens cors te deffie! »
Dist Auloris : « Ne voz pris une aillie !
« Promis avez mon cheval d'Orquannie;
« Se Dex m'ait, voz avez fait folie ,
« Car, ainz le vespre, en perderez la vie,
« Et s'aurez ja une jouste fornie. »
Dist Amaufrois : « Dehais ait qui la vie ! »
Les chevax brochent li chevalier hardi; De son escu chascuns bien se couvri.
Tant fort lor corrent li destrier arrabi , Les chaillouz froissent que li feus en sailli. Bon chevalier ot moult en Aulori; S'il fust loiaus, par verte le voz di, Meillor n'éust en France n'en Berri, Mais faussetez durement li nuisi ; Et nonporquant maint fais d'armes souffri. Fiert Amaufroi sor son escu voltiz , Desor la boucle li a fraint et malmis , Le blanc hauberc desrompt et dessarti, Enz an costel li fel li embati , Desor les costes la char li porfendi.
Li ber trestorne, ce Ta de mort gari, Et nonporquant ainz estriers n'i perdi.
Li espiés froisse et pesoia par mi.
Et Amaufrois si grant cop le feri Parmi l'escu, dou roit espié burni, L'escu li perce ; mais le haubers treslis N'empira il vaillissant un espi,
1)2 GaYDOK. )02:— ;ojj
Car la cuirie qu'il ot le garanti.
Et nonporquant à terre l'abati
Tant durement que le bras li rornpi.
Il tent la main , le cheval a saisi ,
Si le bailla le seneschal Davi,
Puis li a dit : « Menez l'en tost de ci,
0 Ferraut le mainne, et li di de par mî
« Que j'ai mon veu acuité etforni. »
Et cil s'en torne, qu'il n'i ot contredit;
Vint à Ferraut , le destrier li rendit.
Ferraus le prent . qui moult s'en esjoït ;
Il le délivre au vaslet Savari,
Le fil Hertaut. qui bien l'otdeservi,
Auloriés s'escria à haut cri :
(( Par Deu , seignor, Amaufrois s'en va cî
« Et si enmainne mon destrier arrabi;
« Bien puis or dire qu^il noz a eschami. )i
Li îraïtor ne s'ont mis en oubli;
.^maufroi ont durement envaï.
Atant ez voz Haton et Amauri,
F'orcon , Grifon, Haguenon et Hanrî,
Et bien .x"^. des traïîors faillis :
Amaufroi ont durement envaï.
Se Dex n'en pense, par la soie merci ,
Nel verront mais ne parent ne ami.
Al'loriés otau cuer grant dolor Dou bras senestre, qu'il ot brisié le jor, 1
Et ot perdu son destrier missodour. |
Si chevalier l'ont trait en .i. destour, Redrescié ont contremont l'oriflor^ Amaufroi ont assailli tout entor.
Et li vassaus lor rent cruel estor, Et tint l'espée qui giete grant luor, j
Mais ne li vault la monte d'un tabor. ;
jojé— io83 GaYDON. 155
Abatu l'ont dou destrier missoudor , Thierri ont prins et Richart le menor, Qui furent frère et fil de sa seror, Hernaus li preus, qui tant ot de valor. Amaufrois fust lors prins sans nul sejor, Mais il escrie à clere vois hautor :
< Venez m'aider, nobile poingnéor!
< Ferraus, biax niés, trop faitez lonc sejor ;
< Gaydes, biaus niés, alez sui à folor. n Ferraus oit bien la noise et la clanmor, Celle part vint à .1111'". des lor;
\'it Amaufroi qui fu en tel estor Onques maisn'ot de morir tel paor.
Mais li vassaus se defïent par vigor ; Deu en jura le verai criator, Que mais n'aura doutance ne paor.
Atant ez voz Forcon le poingnéor; Galerant fiert en l'escu point à flor , Mort Tabatit . que le virent pluisor :
« Valye! escrie, or i ferez, seignor!
« Si m'ait Dex , li verais criators , « En mal an sont entré li traïtor; « N'auront garant de loremperéor. »
Amaufrois l'oit , joie en ot et baudor ; Ja lor voldra destremper tel savor, Dou brant d'acier, dont lor fera dolor.
Quant Amaufrois choisi Ferraut venir, Moult ot grant joie, par verte le voz di. Il tint le brant dont l'aciers est burnis; Gui il ataint arme nel puet gairir.
Ferraus li preus ala Hervi ferir ; Haubers n'escus ne le pot garantir:
Fer et penon li fist el cors sentir ,
154 Gaydon. 5089— JI22
Jus des arsons le fist aval chéir.
N'est mie mors, bien en porra garir.
Cil chevalier i fièrent par air,
La presse font sevrer et départir.
Ferraus a trait le brant qui est forbis,
Dou brant a fait la presse départir ;
Cui il ataint arme nel puet garir.
Amaufroi voit durement esquermir,
Dou brant deflfendre et de l'escu couvrir,
Et les grans cops endurer et souffrir.
Ferraus le voit , moult li vint à plaisir,
« Valye « escrie, les siens fait esbaudir.
Cil chevalier i fièrent par aïr ;
Des traïtors ont fait les rens frémir.
Ferraus li preus va le cheval saisir
Dont Amaufroi orent fait jus chair.
Ferraus li anfes li rant; il le saisist,
Il monta sus, qu'à estrier ne s'i prinst.
Quant fu montez , si cria à haut cri :
« Sire couzins, foi que doi Jhesu Cris,
« Fol fait promaitre ce c'on ne puet tenir :
« Prez que ne fui à tart au repentir.
« Mais or voldrai as tra'itors merir
« La grant paor que il m'ont fait souffrir. »
Lors les corrurent fièrement enva'ir.
Là véist on mainte lance croissir,
Et les espées sor les elmes tentir,
Les uns chéoir et les autres fuir.
Et maint vassal à la terre jesir.
Ja convenist les traïtors fuir,
Quant ont véu tantost Rigaut venir,
Mile et Macaire, cui Dex puist maléir,
Et le lyngnaige, qui tant fait à haïr.
Touz jors se sont pené dou roi traïr ,
5I23-5IÇ5 GaYDON. 155
Maint gentil home ont fait à tort fenir, Déshériter, et ior terres toillir.
Macaire et Miles sont venu celle part; L'uns sist ou rouz , li autres ou lyart. .IIII'". sont, fier sont comme lyeupart; A trop hardi tieng je le plus couart.
N'i a celui qui n'ait lance ou faussart ; Serré s'en vont pardelez un essart.
Miles a dit., se Jhesu Cris le gart, Gaydes sera pendus à une hart.
Amaufrois l'oit, de duel fremist et art; Tint .1. espié, si a brochié Blanchart, Le bon destrier que Ferraus li donna.
Et Miles point, qui fu de maie part.
Or n'i a plus mais que chascuns se gart, Que l'un vers l'autre ont moult le cuer ronffart; Grans cops se fièrent, chascuns endroit sa part. Miles le fiert , que l'escu li départ.
Mais li haubers n'ot à cel cop regart; La lance froisse, ne li fait autre mal. Et Amaufrois, qui le cuer otgaillart, Li a donné tel cop de l'autre part Jambes levées l'abat enmi l'essart; Puis trait l'espée, si referi Guichart.
Mais folement s'en va vers l'estandart, Car enclos l'ont la maisnie Poinsart :
Se De.x n'en pense, secorrus iertà tart.
Macaires fu dolans et engramis, Quant voit Milon , qui navrez fu el vis ; Dist à ses gens : « Mes couzins est ocis. « S'il n'est vengiez, abatus est nos pris. » Cil est pasmez, li vis li est noircis. Sor lui fu grans des traitors li cris.
i$6 Gaydon. jMé— 51!
Guident mors soit , mais il est estordis : Bien garira ansois les .xv. dis.
Li traiter, li cuivert de put lin Sor .1. escu l'ont et couchié et mis; Dedens son tref, quifu de paile bis, Là fu portez et ses frère Auloris.
Gouchiez les ont sor .11. lis cordéis.
En l'estor fu Macaires et ses lyns, Hardrés li fel et ses frères Hanris, Et Griffonnés, Hâtes et Amaurris, Et Berangiers et Poinsars li hardis.
Grans fu la force des gloutons maléis : Amaufrois fu durement assaillis, Li preus Ferraus fu fièrement requis. Li traïtor les ont moult malbaillis ; Par droite force les ont à terre mis.
Là fu navrez Ferraus enmi le vis , Et Amaufrois de .11. espiésforbis.
Li preus Ferraus fu fièrement requis; En son costel fu durement malmis.
Iluec fu mors Bernars et Hernays.
Tex .XXX. en ont abatus et laidis Dont Gaydes fu corresouz et marris.
Ja fust Ferraus et Amaufrois saisiz , Quant au secors vint Riolz li hardis, Estouls de Lengres et ses niés Thyorins, Et de Riviers Morans li orphelins, Ensamble 0 euls .x"^. fervestis.
Là commensa moult grans li chapléis Dont maint vassaus i fu mors et fenis, Et mainte damme en remest sans mari, Et maint anfant en furent orphenin.
RiOLS chevauche le pendant d'un vaucel, Thyorins sist sor un destrier isnel,
Estouls de Lengres fu armez sor Morel , Et Morans sist sor un destrier fauvel.
En lor compaingne avoit maint penoncel ; Serré chevauchent, les escus en chantel. Et dist Riolz : «. Baron, por saint Marcel, « Moult ont grant gent cil traitor mezel : « Tenons noz tuit ensamble en .1. moncel. » Atant brocha chascuns d'euls le poutrel. A l'assambler n'ot amor ne revel :
Iluec morurent maint viel et jovencel, Dont demorarent maint orphelin touzel , Et mainte dame, espouséed'anel, En remest vesve de seignor riche et bel.
Grans fu II cris et H bruis de la gent ; D'ambes .11. pars i ferirent forment.
Riolz li viex , qui moult ot hardement, Point le cheval qui ne cort mie lent , Brandist la hanste où li confanons pent, L'un des traîtres a féru durement; L'escu li perce, le hauberc li desment, Et si l'empoint issi très roidement Jambes levées dou cheval le descent.
« Valye ! escrie à sa vois hautement , « Ferez , baron, n'i ait delaiement!
« Hui saura Karles, par Deu omnipotent, « Qu'il a mesprins vers Gaydon malement, « Quant le lyngnaige, que Jhesu Cris cravent, « Tense vers lui, et vers lui guerre enprent . « De son neveu li membre malement, « Et d'Olivier qui tant ot hardement , " Des .XII. pers, qui tant vilainnement « Trai fel Ganes : ores sont si parent « Seignor de cort ; mais, se mon cuer n'en ment ,
1^8 GaYDON. ;2î5— Î2Î4
(( Qu'il li feront encores marriment.
« Mais couvoitise l'emperéor sozprent , <c Car, parles dons que il donnent souvent, « Sont oublié, car trop volentiers prent « La mors as pers et au conte Rollant, « Quant en sa cort les tra'itors consent; « Mais c'iert merveille, se il ne s'en repent. « Lors trait le brant, qui fu seingniez d'argent, Les traitors requiert iréement.
Et Thyorins aprez lui se destent, Morans et Hues etlorgent ausiment.
Voient Forcon qui moult bien se deffent. Et Amaufroi qui moult grans cops i rent. Mais nonporquant prins fuissent voirement, Quant au secors sont bien venu .v. cent.
A la rescousse Ferraut et Amaufroi Vint lor lyngnaiges, poingnant à grant desroi. Morans s'adresce an plus espoiz tornoi, L'escu saisi par la guiche d'orfroi, Brandist la hanste à un penoncel bloi , Sor son escu va ferir Audefroi , Un traitor félon de pute loi ; L'escu li fent , de l'auberc rompt les plois , Parmi le cors li a fait tel convoi Que touz li pert li fers derrière soi , Mort l'abati par delez un chaumoi : « Ferez , baron , por le cors saint Eloy ! « Valye! escrie, n'i maint pas en requoi. « Cil tra'itor voz ont mis en effroi ; « Mais, se je puis , par la foi que Deu doi , « Lor traisons ior venra jusqu'à poi : « A tart seront secorru de lor roi. »
PSS — $288 GaYDON. 159
Hugues d'Auvergne, quant jouster vit Morant, Par les enarmes trait son escu avant , Brandist la hanste au confanon pendant, Sor son escu va ferir Guinemant, .1. traitor de moult mal enciant.
Niés fu Rigaut, et fiz conte Climant, Qui tint Verdun et Chaalons la grant.
Quant il fu jones, moult i ot put anfant, Car il aprinst empoisonnement tant, Dont il fist puis maint mal en son vivant : Son père ocist par puison en buvant, • II. de ses frères estraingla en dormant, De sa puison va sa mère abevrant C'andui li oil li saillirent errant, Et chai morte dedens .1. feu ardant.
Quant ot ce fait, si s'en torna riant, A son lyngnaige en vint en France errant. Il le retinrent; moult en furent joiant, Et puis en furent maint haut home dolant,' Et enherberent maint chevalier vaillant.
Qui dou bevraige se va entremetant, Ne puet faillir qu'en anfer le puant, Là en aura son loier erramment Li fel traîtres : ne cuit ja qu'il s'en vant. Hugues le fiert sor l'escu d'or luisant, Les ais li fent , le hauberc li desment , Parmi le cors li mist le fer tranchant, Mort l'abatit dou destrier aufïerrant.
L'arme s'en part , maufé viennent corrant , Si l'ont saisie et dou cors vont coulant ; Li uns à l'autre le va souvent gietant; .L grant arpant la vont ainsiz roillant. Des .11. parties le vont moult esgardant; Durement sont effréé li auquant.
)6o Gaydon. 5289—53
Li traïtor dient en souzpirant :
i<. Seignor baron, soiez lié et joiant ,
« Ce sont li angre qui l'emportent chantant ;
«( A .c. diables il la vont craventant. »
Ce dist Hardrez : « Moult m'en vois merveillant;
'< Se angre fussent , il alaissent volant. «
A ces paroles vinrent les os poingnant ;
Des .11. parties se vont entraprochant.
Les os chevauchent l'emperéor Karlon ; Vint à bataille contre les os Gaydon.
Dex ! quel dolor que tant gentil baron Maitent lor vies et lor cors à bandon Por cel lyngnaige qu'ainz ne fist se mal non ! N'i déust perdre, se li traitor non; Mais tant bien sevent mener lor traïson Que l'empereres lor soztient le menton , Por lor avoir dont il [''li] font grant don : Hom convoitouz fait mainte mesprison Là où ne seit droiture ne raison.
Li empereres 0 le flori grenon En a juré le cors saint Syméon , Que mar tint onques Gaydes à lui tanson. Karles desrenge contrevalle sablon; Aprez lui poingnent et Ogiers et Naynmons , Bueves sans barbe et de Lengres Hoedons, Thierris d'Ardenne et li dus Huidelons , Li dus Richarset Bueves d'Aygremont, Et le barnaige dont il i ot fuison.
Monjoie escrient clerement, à haut ton.
Gaydes revint, 0 lui maint compaingnon Qui les viellars ne doutent .1. bouton. Les lances baissent où sont li confanon; A l'assambler i ot grant huison.
j22-ns4 Gaydon. i6i
luec ont mis mainte lance en tronson,
Aa'mt escu fraint et maint doré biazon , Il desrompu maint hauberc fremeillon, ^aint chevalier abatu de l'arson.
^ar les champs fuient li destrier arragon. în .XXX. lieus ont fait grant chaplison ,
"une grant lieue oïr les poist on.
Uant ez voz Ferraut à espérons ; ^oint Ataingnant , qui li cort de randon , Brandist la hanste dou vermeil syglaton , >or son escu ala ferir Othon ;
'escu li perce, le hauberc fremillon , In flanc senestre mist le fer à bandon.
i dus l'empoint par grant aïrison , ïi roidement l'abat jouste .i. buisson ^e vers le ciel en volent li talon, '^'est mie mors; bien aura garison, 5'il a bon mire qui li face puison.
^ombart le voient, si en sont en frison.
aydes s'escrie : « Par saint Pol d'Avalon, t Hui me rent Karles moult mauvais guerredon ( De la prouvance que je fiz Ganelon ,
Qui son neveu vendi Marsillion ,
Et Olivier à la clere faison ,
Et touz les pers, cui Dex face pardon.
Mais, par cel Deu qui soufFri passion,
Je n'aurai mais vers lui acordison
S'iere esclairiez dou lyngnaige félon , « Qui Franse ont mis en tel trourblacion. » Quant Karles l'oit, si baissa le menton , D'une lieuée ne disineo ne non; Desoz son elme fu plus noirs d'un charbon.
Quant l'empereres ot les mos escoutez Gaydon. i i
102 GaYDON. jj55 5j87
Que Gaydes dist , moult en fu aïrez.
Voit roi Othon qui forment fu navrez , Guide mors soit, s'en est touz forsenez; Saint Denis jure, qui est ses avoez , S'il tient Gaydon, au vent iert encroez. Naynmon apelle où moult ot loiautez, Le preu Ogier et Girart de Nivier.
Le duc Richart qui de Ruem fu nés, Thierri d'Ardenne où moult ot de bontez, Hoedon de Lengres qui moult est redoutez. Bues d'Aygremont n'i fu pas oubliez, Ne de Dijon Garniers li alosez.
« Baron , dist Karles, envers moi entendez : « Vez ci Gaydon qui à moi s'est meslez; « Vos parens est , prez li apartenez , (f Or gardez bien por ce ne me faussez , « Car, par cel Deu qui en crois fu penez, « Se je persoif que voz le déportez , « Mais en ma vie riens de moi ne tenrez : (( Au bien ferir verrai se m'enmerez.
— Sire, dist Naynmes, ja mar en douterez, « Car tout paraige passe la loiautez , « Ne nos lyngnaiges ne fist jor fausetez. « Se Gaydes fu de traïson retez , <f Et par Thiebaut en vo cort apellez, « Si s'en osta, que voz bien le savez, « Tout par droiture; se por ce le haez, <( N'est pas raisons, si m'ait Dammeldez, « Et bien voldroie, s'il est vo volentez, « Que li dus fust envers voz acordez.
«c Mais tant connois le duc et ses fiertez, « Qu'il voldroit mieus iestre déshéritez V Que Auloris ne Sanses ne Hardrez
jî83— Hii Gaydon. i6j
« Fussent nul jor vers le duc si privé. » A ces paroles s'est Gaydes escriez :
« Drois empereres, par Deu de majestez, « Folie faitez , qui tex gens soztenez (f Par cui France est chéue en tel viltez. « La mort RoUant vostre neveu vendez, « Quant les avoirs des traïtors prennez. « Dehaiz avoirs qui si est goulousez ! « Mais encor iert .i. jors que voz direz « Mar vistez onques les gloutons deffaez. » Lors point li dus, le frainc abandonné. Vit Amaufroi, qui forment fu penez, Ferraut lez lui , qui moult fu apressez; Voit les dus Gaydes , moult en fu aïrez, La lance baisse, dont li fers fu quarrez, ' Et fiert Poinsart sor son escu bandé.
Desoz la boucle li a fraint et troé , Et le hauberc desrompt et depané; Parmi le cors li a le fer passé.
Li dus l'empoint , et cil est jus versez; L'arme de luicommanz as vis maufez.
Li traïtor ont grant duel démené.
Et Gaydes a ses neveus délivrez, Andeus lez a prez de lui amenez.
« Valye! escrie, franc chevalier, ferez! « Que Karlemaines, li vieuls rois assotez, « Ne die mie anquenuit à son tref <( Que il noz ait comme garsons trouvez. « > Quant Karles l'oit, à poi qu'il n'est desvez; Le cheval broche des espérons dorez, Brandist la hanste, dont li fers fu quarrez. Gaydes le vit, ne s'est pas eschievez.
Grans cops se fièrent ens escus peinturez; Desoz les boucles les ont frains et troez.
104 GaYDON. j42a— 545J
Les haubers ont desmailliez et faussez;
Mais l'uns ne l'autres n'est en char adesez,
Ne jdes arsons n'est nus d'euls remuez.
Trosqu'an poins ont les espiés tronsonnez,
Outre s'en passent, s'ont trait les brans letrez;
Au chaple est chascuns d'euls retornez.
Mais Karles ot si grant route d'armez
Que Gaydes fu encor anvironnez ;
Des traïtors fu durement grevez.
Lancent à lui lor faussars acerez ;
De Clinevent fu à terre portez.
Li dus saut sus, qui moult fu effraez;
Il lint l'espée, en Tescu s'est moslez,
De »ui deffendre fu moult bien porpansez;
Gui il ataint à sa fin estalez,
Car ses brans tranche com rasors afilez.
Mais ja fust prins et en prison menez,
Quant par .m. fois s'est « Valye » escriez :
<' Franche maisnie, et car me secorrez,
« Ou autrement jamais ne me verrez! »
Gaydes li dus a escrié s'enseingne.
Ez voz Bertrant et sa riche compaingne, Richier son frère, sor un cheval d'Espaingne; Li anfant viennent contreval la Champaingne. Estouls de Lengres sist ou vair de Castaingne, Et Bernars sist sor le vair d'Alemaingne, Et Viviens en morel d'Aquitaingne.
Li anfant vinrent serré par la Champaingne ; As fers des lances commencent tel ouvraingne, Dontmaint[''haut prince et maintducchevetainej Furent ocis, bien est drois c'on lesplaingne.
Crans fu li cris as lances abaissier.
5454— J487 GaYDON. JÔJ
Bertrans li anfes ala ferir Ogier ; Naynmon son père ne volt il pas touchier : Bien le connut as enseingnes baissier.
Ogiers le fiert sor l'escu de quartier, Que parmi outre passe le fer d'acier, Le hauberc fist fausser et desmaillier.
Dex le gari qu'an char nel pot touchier; Lez le costel li fait le fer glacier.
Bertrans l'empoinst, jus le fist trebuchier , Jambes levées l'abatit ou gravier.
Ogiers saut sus, ja se voldra vengier; Trait a Certain qui moult fait à prisier, Par devant lui ataint un chevalier, Tout le fendi desci en hanepier.
Et fiert .1. autre parmi le chandelier, La teste o l'iaume li abat en l'erbier. Voit le Bertrans, le sens cuida changier, Puis trait l'espée que jadis fist forgier Li fel Herodes, quant fist martirier Les innocens, touz les fist depecier.
Bertrans l'en va merveilloz cop paier.
Car vers lui weult sa proesce essaier; L'escu li tranche qui fu poins à ormier : Elmes ne coiffe ne li vault .1. denier. Fendu l'éust trosqu'au nou dou braier, Mais Ogiers est 1. petit trais arrier; Ce li a fait sa vie respitier.
Atant ez voz duc Naynmon le Baivier , Thierri d'Ardenne, Huidelon et Gayfier, Le duc Richart et Sanson et Garnier, Buef d'Aygremont et Hoedon et Gautier, En lorcompaingne maint nobile princier, Qui tuit se painnent dou bon Danois aidier. Mais ja auront .1. encontre moult fier;
i66 Gaydon. 5488—5521
Bien pueent dire qu'il auront encombrier.
D'autre part vint Berars de Mondisdier,
Et uns fiuls Naynme c'on appelle Richier,
Estouls de Lengres, et Miles, et Reniers ,
Et Viviens d'Aygremont li guerriers,
Et Savaris, et Guiars li legiers,
Gel de Nouis qui n'a pas cuer lasnier.
Ensambleo euls furent bien .xx. millier,
Tuit jovencel, sans couple d'escuier.
Li fil as pères se vont entracointier
As fers des lances, et estor commencier;
Mais nus des pères , ce vous os tesmoingnier,
N'i reconnut adont son héritier.
Car ils avoient lor armes fait changier,
N'il nés voloient adont autres baillier.
De Bertrant orent fait lor confanonnier ,
[''A] l'estandart, se il en est mestiers.
Li fil as pères adrescent sans targier :
Or, saichiez bien de verte, sans cuidier,
Tex joustes font moult bien à resoingnier.
Li fil ne voldrent les pères espargnier ,
Ansoiz les cuident durement empirier;
Mais il avint, si com à souzhaisdier,
Qu'à l'assambler font les lances brisier.
Mais il se hurtent si fort à l'aprochier
Que il i font lor pères trebuchier.
Mal de celui qui remaingne an destrier ;
Chascuns des pères pert son cheval corsier.
Naynmes se dresce, n'ot en lui qu'airier;
A clere vois commensa à huchier :
« De quex diables viennent tel soudoier?»
Li anfant l'oient , n'i ot qu'eslaiecier,
A lor seignors vont les chevax baillier ,
Riant s'en partent, nés voldrent plus touchier.
JJ2Î-JÎJ4 Gaydon. 167
En la grant presse s'en va chascuns fichier, As brans forbis font les rens fremier, Gaydon rendirent Clinevent son destrier.
Li dus i monte qui en avoit mestier, Tout maintenant sonne .1. cor menuier, Lez .1. larris fist sa gent raliier, « Seignor, dist Gaydes, vez le soleil couchier; « Alons noz ent , n'avons que atargier. « Cil empereres fait moult à resoingnier; « Véez sa gent venir et esploitier, « Et il est prez huimais de l'annuitier : « A la bataille aurons bon recouvrier. » Et cil ont dit : « Bien fait à otroier. » Atant retornent , mis sont au repairier , S'ont le Danois amené prisonnier.
Il et Bertrans tinrent le chaploier Tant longuement qu'il n'orent elme entier, Ne tant d'escu qu'il puisse[nt] mannoier. Mais en eschange lor i convint laissier Ferraut le preu : or li puist Dex aidier! Car au roi l'ont rendu li losengier. Gaydes s'en tome en la cité d'Angiers , Et Karlemaines a fait son tref drescier, Aval les prés a fait son ost logier.
Gaydes descent an palais principel , Et li anfant, cui Dex puisse sauver, En une chambre ont fait Ogier entrer, Qu'il ne les puist connoistre n'aviser; Mais moult le font servir et honorer.
Et li baron font lor armes oster.
Qui les oist por Ferraut dolouser, Et sa proesce et son sen regreter !
Riolz se dresce , si commence à parler :
l68 GaYDON. jjj5 js88
« Baron, dist il , laissez le dementer.
(; Sovent avez oi dire el conter
« Hom qui guerroie et qui weuit rihoter,
« Aucunne fois li convient comparer.
« Vers son seignor fait moult mal estriver ;
u Qu'il le voz fist dès l'autre jor mander
« Qu'il voz feroit volentiers amender
« Quant que par droit saveriez demander.
« Par grant orgoil le voz vi refuser,
« Ne ne deingnastez son messaige escouter :
« Hom orgoilloz ne puet longues durer.
« Qui voz desloe au roi à accorder,
« Il voz weult bien toute amor devéer;
« Ne je n'oï onques home nommer
« Qui son seignor volsist à tort grever,
(( Qui en la fin i poist conquester.
« Nel di por ce , par le cors saint Omer ,
<i Que couardie ne voiez ja panser ;
<( Car, se ce vient an estor endurer,
« Au premerain voldrai je puis jouster.
« Mais vostre honor voz voldroie loer;
(.< Ainz me lairoie trestouz vis desmembrer
«' Que vos osaisse à tort n'a droit fausser.
« Et si voz proi, s'il ne voz doit pezer,
«( Que voz penez de rire et de joer;
« Car je voi ci tant legier bacheler
« Qui ne demandent fors joie et caroler :
« Se il voz voient correcier ne trourbler,
*.(■ Voz les feroiz auques desconforter.
(i Mais penez voz de rire et de joer,
« Si lor ferez lor anui oublier.
« Li empereres qui France a à garder ,
« A prins Ferraut et fait emprisonner,
« Et voz avez le Dannois d'outre mer ;
iS89— iéJi GaYDON. 169
c< Por vo neveu le faitez délivrer ; « Legierement l'en porrez rachater. » Gaydes l'oit , sou corrut acoler :
<( Gentiz hom sire . Dex voz puist honorer! « De moi aidier ne voz vi ainz lasser; « Vostre conseil ne quier je refuser. » Alanl ont fait l'iaue an palais corner ; Les tables maitent, s'assiéent au disner.
Au mengier est li dus Gaydes assiz , Li baron tuit , li prince et li marchis. Bien sont servi don tout à lor devis.
Et Ogiers fu en une chambre assiz, De .11. vaslés est noblement servis ; Mais de ce est dolans et esbahis Qu'il n'est remez el grant palais voltiz : Véoir volsist celui qui l'avoit prins.
Or voz dirai dou roi de Saint Denis Qui fu en l'ost corresouz et marris Por ceuls qui sont et navré et ocis.
Por Ogier est moult très forment pansiz, Qui en prison est 0 ses annemis; Mais de Ferraut est forment esjois:
De ce qu'il l'a est ses diaus plus petis. Li fel Hardrez, et Canor, et Thierris, Rigaus, et Miles, et lor niés Auloris, Et li lyngnaiges des traitors faillis (Li très le roi en est trestouz emplis) Voient Ferraut seoir sor .1. tapis.
Par delez lui fu Naynmes et Thierris, Hugues de Lengres et Joiffrois de Senlis. Voit le Hardrez, à poi n'enraige vis.
Il a parlé , bien fu de touz oïs.
« En nom Deu, rois, dist Hardrez, ce m'est vis
170 GaYDON. jéiî— jéj4
« Qui mal voz fait il est de voz chieris.
« Vez là Ferraut par cui fustez laidis
« Et vos portiers vilainnement murtris,
<( Et Haguenons et Rahiers et Hanris ,
« Forques, mes niés, de son poing malbailli ;
« Par son agait furent mort et trai,
« Mais, par celui qui pardon fist Longis,
(( Se voz créez et mes fais et mes dis ,
« Pendus sera ainz demain miedi. »
Oit le Ferraus , en estant est saillis;
Il a parlé, ne fu mie esbahiz.
En haut s'escrie : « Fel traîtres faillis ,
« Voz i mentez par Deu de paradis !
« Ainz traïson ne chasai ne ne quis ;
« Quant que j'ai fait, moi deffendant le fis,
« Par mon cors seul, ainz agait n'i oi mis. «
Il passe avant, parles grenons l'a prins,
.C. poils l'en saiche, que noirs et que floris,
Puis le feri dou poing enmi le pis ;
Enmi le pré chai touz estordis.
Hardrez s'escrie : « Moult sui vils et honnis,
« Quant batus sui , voiant toz mes amis. »
Voit le Rigaus, si s'escrie à haut cris :
« Ferez baron, gardez qu'il soit ocis. »
Dont fu Ferraus fièrement assaillis.
De .XXX. pars fu li vassaus laidis;
Mais Ferraus prinst .1. baston de jaurris ,
D'un tronz d'espié, qui fu gros et fornis,
Amont le hauce com hom mautalentis ,
Parmi le cors en a féru tex .vi.
Li plus haitiés n'iert à pièce garis.
Mais nonporquant ja fust mors et péris ;
Mais Karles saut qui les a départis.
jéjj— 5é88 GaYDON. 171
Li empereres fu forment corrouciez ; Saint Denis jure, cui a voé son chief, Que mar i fu li estors commenciez :
Se nus s'en muet, ja en sera iriez.
<( Sire, dist Naynmes, qui tant fut enseingniez , u Hom qui prins est ne doit iestre touchiez ; « C'iert vilonnie, [^s'il i est laidangiez]. « S'on li fait mal , de verte le saichiez, « Ogiers sera malement harbergiez, « Qui laienz est en prison envolez.
— Naynmes, dist Karles, et car me conseilliez; « Sachiez de voir moult en seroie liés.
— Sire, dist Naynmes, se croire me voliez, « Desci qu'à poi sera fais li marchiés
« Que Ferraus soit touz cuitez envolez , « Par si qu'Ogiers soit par lui raplegiez.
— Naynmes, dist Karles, se faire le poiez, « Sachiez de voir moult en seroie liés. » Hardrez l'entent, à poi n'est enraigiez; Desor l'espaule Guiot s'est apoiez ,
Gel d'Autefoille, et li a dit : « Biaus niés ,
« De mon lyngnaige devez iestre li chiés;
« Par voz doit iestre chascuns de noz haitiez.
« Bacheliers lestez et d'armes moult legiers,
« Grans et fornis et fors et bien tailliez.
« Vez là Ferraut , mes grenons m'a sachiez,
« Mais à nul jor n'estera mes cuers liés
« Devant ice que g'en serai vengiez.
« Va, si l'apelle ainz qu'il soit ostaigiez;
« Car, s'il estoit ocis ou mehaingniez,
« Ogiers seroit ocis et detranchiez,
« Aprez seroies assez tost apaiez ,
« Et Karlemaines seroit à mort jugiez,
« Et li dus Naynmes et Thierris renforciez.
« Dont me seroie de mon duel esclairiez
« De Ganelon dont tant sui aïriez ,
« Et de Thiebaut qui tant fu resoingniez. »
Guios l'oï, lors s'estent sor ses pies.
« Oncles, dist il , puisque voz m'en proiez ,
« Ja iert mes gaiges contre Ferraut ploiez. »
Lors passe avant, de Karle est aprochiez.
« Drois empereres, dist Guios, or oiez :
u Por Deu voz pri que à droit noz teingniez. »
Guios parole au riche roi Charlon : « Drois empereres, entendez ma raison : « Vez là Ferraut , qui est en vo prison , « Qui vo portier murtri en traïson, « Rahier, mon oncle, et le preu Huidelon, « En felonnie copa Forcon le poing, « Quant le messaige porta de par Gaydon. « Ensamble 0 lui furent .x. compaingnon , (( Que li fel fist embuschier à larron , <( Par quoi il fisticeste mesproison, « Et si le vi, très bien le prouverons. « Vez ci mon gaige, bons rois, je le voz doinz. » Ferraus l'entent , si leva le menton , Si saut en pies par grant aïrison :
« Gui d'Autefoille, parle cors saint Simon, « Voz i mentez très parmi le menton ! )> Son gaige porte, voiant maint bon baron. Li rois a prins chascun par le giron, Pièges demande de celle ahatison.
Tel .un. conte raplegierent Guion N'i a celui qui ne fust moult viex hom, Tuit dou lyngnaige Hardré et Ganelon.
Raplegié l'ont par tel devision Qu'il le rendront le roi au pavillon.
J722-I7J4 Gaydon. 175
Charles li rois tint durement Ferraut En destre poing, par le pan dou bliaut; Pièges demande de fomir cel assaut.
Dist Ferraus : « Sire, parle cors saint Thiebaut, « Je voz otroi que me pendez en haut, « Se je ne faz cel traître recraut.
'< Mieuls voldroie iestre en la terre Escorfaut , « Sans revenir armez, se Dex me saut! ;> Dist l'empereres : <> Par Deu , ne voz i vault; « Pièges aurai, comment que li plais aut. » Aces paroles ez voz venir Renaut, Celd'Aubespin , qui moult seit et mieus vault; Il dist à Karle : « Sire, se Dex me saut, « Je l'encontrai tout seul enmi .1. gaut; « Gel piégerai, par cel Deu qui ne faut. »
Renaus parole où il n'ot qu'enseingnier : « Drois empereres, par le cors saint Richier, « Je voz puis bien par verte tesmoingnier " Que quant j'alai vo messaige nuncier u .Au duc Gaydon , qui sires est d'.Angiers , « Que g'encontrai icestui chevalier « Sans compaingnie, qu'il n'avoitescuier. « Quant il m'oi son seignor laidengier, « Et par parole forment contraliier, « Sus me corru au brant forbi d'acier. « Là commensamez .1. estor si plennier « Je cuit que mort m'éust sans recouvrier, w Quant Dex i fist venir et avoier « .1. chevalier, cui Dex puist conseillier, « Qui de noz .11. deffist le chaploier. « Et cil vassax, cui Dex puist conseillier, « Me commensa tant forment à proisier <( N'iert jamais bore ne l'en aie plus chier.
174 GaYDON. J7fî-J787
<( Or l'en voldrai ci rendre le loier, « Car envers voz le voldrai raplegier : « Sor quant que j'ai le voz proi et requier,
— Et je avec, dist Naynmes de Baiviers. » Dist l'empereres : « Se Dex me puist aidier, « Et je sortant le voz voil otroier
« De ramener au jor sans atargier. »
Et dist P^erraus : « Par Deu le droilurier,
« Se Dex me sauve de mort et d'encombrier,
(c Bien voz voldrai de cest plait acuitier;
(( Car, par cel Deu qui tout a à jugier,
« Je ne voldroie, por .c. livres d'ormier,
« C'on me féist à Gaydon envoler
<c Devant ^ue j'aie, au brant forbi d'acier,
<( Ocis Guion , le glouton losengier.
— Hé ! glouz, dist Guis, com je voz cuit paier! « Quant m'estordrez, n'aurez autrui mestier.
« Je voz cuit si par armes justicier « Que celle teste voz ferai réoingnier.
— Gloz, dist Ferraus, poi pris ton menacier; « Le matinnet le porras essaier,
« Se l'empereres le noz weult otroier.
— Oïl , dist Karles, par le cors saint Richier. »
Li gaige sont recéu et donné, Et au matin ont le terme nommé Qu'il revenront andui el champ armé.
Naynmes en a Ferraut o soi mené.
Guis d'Autefoille s'en revint en son tref, Ensamble o lui Amboyn et Hardré , Et .c. des autres, des traïtors prouvez. An tref s'en entrent , si se sont porpansé Que le matin, quant il iert ajorné, Panront .m. homes d'armes bien atome,
J788— 58io GaYDON. I7J
Si les feront embuschier à celé En .1. broillet, par delez la cité.
Quant Guios iert à Ferraut assamblez, Se il le voient de noient agrevé.
Que Ferraus l'ait en l'estor encombré, Sel secorront , et Ferraus iert tuez :
Assez tost ierent à Karlon acordé.
Lor traïson ont ainsiz porparlé , Et li baron ont parmi l'ost soupe.
Li mareschaus a l'agait estoré ; La nuit gaita Rigaus de Montfossé , Et dans Ganor, Hanris et Forquerez , A .II'", homes sor les chevax montez.
Ansoiz qu'il voient dou jor nulle clarté. Sont embuschié en un broillet ramé .M. traïtor d'armes bien conraé.
> Dex gart Ferraut par la soie bonté ! Qu'ansoiz qu'il voie l'endemainajorné, Se Dex n'en pense, li rois de majesté, Aura Ferraus le chief dou bus sevré.
Li traitor ont fait l'embuschement De .M. homes armés, Dex les cravent!
Descendu sont et mucié coiement.
Au matinnet , quant li solaus resplent , Gaydes se lieve, qui le cuerot dolent Por son neveu, que il doute forment Que l'empereres, par son fier mautalent , Emprisonner ne l'ait fait laidement.
Ez voz Bertrant et Richier ausiment , De Mondisdier Berart o le cors gent, Estouls de Lengres, qui ot grant hardement. Ensamble o euls en sont venu tel .c.
Qui tuit estoient au duc Gaydon parent.
176 GaYDOM. (821— i8s5
Tuit sont monté el maistre mandement.
Gaydes les vit, Tun aprez l'autre prent, Puis les baisa par amors doucement.
Oïr va messe ou mostier Saint Vincent , Dou monstier ist aprez le sacrement ; En une place là tint son parlement.
t< Baron, dist Gaydes, faisons le noblement, « Issonz nozent commencier le content.
« G'iere devant armez sor Clinevent; « Se Karlon truis ou grant tornoiement , <( Enz en l'escu se je ne li desment « De mon espié qui est fors et tranchans, « Ja n'aie je mais joie en mon vivant! « Se mon neveu sain et sauf ne me rent , « Ogier ferai morir à grant torment. » Et dist Estouls : « Dehaiz qui le deflfent. » Et tuit li autre l'otroient bonement.
Riolz li viex s'escria hautement :
«' En nom Deu , dus, voz parlez malement ; '< Il voz convient esrer plus saigement. « Mandez au roi cui douce France apent, « Par .1. messaige qui ait bon encient, « Que vo neveu voz envoit sauvement , '< Et voz rendrez Ogier tout cuitement. « Se voz créez le mien conseillement, « Voz manderez au roi acordement :
« Qui rassiz est adez tout simplement (( Vers son seignor requiert acordement. >>
RiOLZ parole, qui moult ot de valor :
« Gentiz hom sire, por Deu le criator, « Mandez à Karle, le riche emperéor, « Que il voz rande Ferraut le poingnéor, « Et voz randrez Ogier le feréor ;
j8j4— 5886 GaYDON. 177
« Car drois le dist sel tesmoingne l'autor, « Que mauvais fait guerroier son seignor; « Car touz jors l'ont jugié nostre ancessor « Que en la fin en vient on à mal tour. « Sachiez de voir cil quiert vo deshonor « Qui voz desloe à venir à s'ammor ; « Car, se voz lestez acordez, ainz tiers jor « Seront chacié de cort li traïtor. »
Celui conseil loerent li pluisor.
Par le conseil Riol , le viel flori , A apellé dus Gaydes Savari , Le fil Hertaut, qui fist Ferraut garir Quant li siens pères en la tor l'assailli. Li dus l'apelle corn chevalier hardi :
« Savari sire, par la vosîre merci , «< Alez à Karle, ditez lui de parmi « Ferraut me rande por Ogier le hardi , « Et tant diroiz Karlon , je voz en pri , « Qu'ansoiz qu'il voie passé an et demi « Aura Hardrez et Berangiers basti, « Auloriés, Baudoïnnés et Guis « Tel plait à Karle dont il sera honnis; « Car ne lor chaut mais qu'il l'aient murtri. « Dist Savaris : « Par Deu qui ne menti , « Moult sui joians quant m'i avez choisi ; « Car, par cel Deu qui tout a establi , (( Endroit de moi n'i aura riens menti. « Enmi la place, soz .i. aubre foilli , Sor .1. tapis ont armé Savari.
Les chauces chauce, onques meillors ne vi. Espérons ot qui sont à or burni, .L auqueton ot de Roie vesti, Puis vest l'auberc, qui fu fais à Châm.bli.
lyS Gaydon. J887— 591Ç
Cuirie ot bonne qui fu de cuir boilli, Cote à armer d'un dyaspre gaydi.
Le hiaume lace, qui très bien li séi , Ceinte a Pespée qui fu roi Cloevi; El cheval monte, cel qui fu Aulori , Dont Amaufrois à jouste l'abati.
A son col pent l'escu à or verni, La lance prent au tranchant fer burni.
Quant fu montez , le cheval porsailli ; Fort le trouva et de courre ahati.
Atants'en va, que plus n'i atendi.
Vint à la porte ; li portiers li ouvri. A l'issir hors mie ne s'esbahi , Dresce sa main , de Deu se benéi.
Ainz qu'il retort , par verte le voz di , Fera dolant Hanri et Amauri , Et Karlemaine corroucié et marri.
Mais ainz qu'il voie passé le miedi, N'i voldroit iestre por l'onorde Ponti.
Atant chevauche parmi le bois foilli.
Savaris l'anfes par le pré chevaucha Sor le destrier que Ferraus li donna; De desoz lui hannist et sautela.
Fransois le virent, l'uns l'autre le monstra : <( Vez en ci un ne sai que il dira. » A ces paroles es loges s'en entra , Le tref le roi erramment demanda.
Garins de Chartres tantost li enseingna , Et Savaris parmi l'ost s'avoia ; Devant son tref l'emperéor trouva Desoz .1. aubre, là où il s'ombroia.
Là tint son plait comment esploitera De la bataille que Guios emprins a
J920-59SJ GaYDON. 179
Contre Ferraut, que de murtre apella.
Saint Denis jure que à droit la tenra :
Qui vaincus iert as forches pendera.
A ces paroles, l'empereres visa
Savariet, qui vers lui s'^procha.
Des chevaliers la presse dessevra,
Dont descendi , par la resne prins a
Son bon cheval, prez de lui l'acosta,
Pas avant autre devant le roi s'en va ,
Moult fièrement devant lui s'arresta,
Cortoisement sa raison contée a :
« Cil Dex de gloire qui le mont estora
c< Gart le duc Gayde qui m'a envoie sa ,
« Et il confonde qui vers voz le mesla !
« Ce fu Hardrez que je voi seoir là,
« Et Berangiers qui ja bien ne fera ,
« Et Auloris qui les puissons trempa;
« Ainz lor lyngnaiges nul jor bien ne pensa.
« Gaydes voz mande ne voz i fiiez ja ,
« Car, se il pueent, chascuns vo mort querra,
« Et si voz mande ja vostre hom ne sera
« Tant com .1. seul en la cort en saura ;
« Car, bien sachiez, qui lor conseil croira
« Ja à preudomme nul jor bien ne fera, h
Quant Karles l'oit , à terre s'embroncha.
Voit le Hardrez, à poi qu'il n'enraija;
A Amboyn son neveu consilla :
« Biaus niés , dist il , tantost armer t'en va.
« Li preus Rigaus avec toi s'..rmera,
« Hanris et Miles, qui volentiers ira,
« Et Griffonnés qui bien voz conduira.
« Droit au chemin , quant il repairera ,
« Si soit ocis, ja Karlon n'en chaurra,
« Et s'il l'en poise, bien acordez sera ;
l8o GaYDON. 'î9î4-59^5
« Por la pais faire .v^. mars en aura ; « Je sai de voir volentiers les panra. » Amboyns l'oit , erramment s'atorna , Les traitors coiement enmena.
A lor très vinrent , chascuns s'appareilla; Quant armé furent , chascuns errant monta. En .1. vergier c'uns païsans planta Sont embuschié , chascuns si s'arresta.
Très bien s'affichent que la teste perdra Li messaigers, quant arrier revenra ; Moult chierement , dient, le comparra.
Mais autrement, se Deu plaist, en ira, Car chierement chascuns le comparra.
Li traïtor, cui Dex puist mal donner, Guident Ferraut ocirre et decoper; Mais autrement est li giex atornez , Se Dex garist Savari l'alosé.
Moult chierement lor iert guerredonné , Ainz que soit vespres ne solaus esconsez, Se Dex garist Savari le membre , Qui vint à Karle le messaige conter.
Ambuschié sont li glouton ou vergier, Por Savari ocirre et detranchier ; Mais, se Deu plaist qui tout a à jugier, Il en auront moult dolirouz loier.
Savaris l'anfes , qui moult fist à prisier, Parole au roi , sou prent à arraisnier : <( Sire empereres, Gaydes lidus d'Angiers <( Vos a mandé, à celer nel voz quier, « Por Ferraut raurez voz le bon Danois Ogier, Il Que voz li faitez sauvement renvoier. — Certez , dit Karles , bien le doi otroier.
J98<5— 6oi9 GaYDON. i8i
« J'en renvoiaisse Ferraut ainz l'annuitier;
« Mais devant moi prinst une bataille ier.
« Guis d'Autefoille l'a apellé murtrier ,
« Et dist qu'en murtre a ocis mon portier,
« Et ses couzins, Haguenon et Rahier;
« Vers lui s'en doit deffendre au brant d'acier.
« Mais , se je puis , ges ferai amaisnier
« Por le Danois que tenez prisonnier ;
« Car ne voidroie , por l'or de Monpellier,
« C'on lui féist de son cors destorbier.
« Car je sai tant Gaydon félon et fier
«< Que, se Ferraus i avoit encombrier,
« Li dus feroit le Danois escillier,
« Ja couzinnaiges ne li auroit mestier,
« Por ce ferai la bataille cessier. »
Hardrez l'entent, le sens cuide changier;
Tout coiement a dit à Berangier :
« Car faitez tost por Guiot envoler;
« S'il puet Ferraut par armes justicier,
« Gaydes feroit le Danois escillier
« Et pendre as forches et tout vif escorchier,
« Et se Guios noz en pooit vengier,
« Cil de l'agait li venroient aidier ;
« Iluec porront Ferraut tout detranchier.
« Tant donrons Karle et argent et ormier
« Que noz feronz nos amis apaier. »
Berangiers l'oit, n'i ot qu'eslaiecier.
« Par foi , dist il , or puis bien tesmoingnier
« Qu'en no lyngnaige n'a meillor chevalier
« Por traison porquerre et porchacier, »
Il i envoie tantost un escuier
Qui bien li sot la parole nuncier.
Guios l'entent, lors saut sor .i. destrier,
Puis s'escria : « Montez , mi chevalier. »
l82 GaYDON. 6oîo— éo5»
Avec lui montent tel .lx. princier Qui tuit desirrent Ferraut à mehaingnier. Devant le roi vint Guios sans targier; Descendus est de l'aufferrant coursier.
Moult fu dolans quant vi le messaigier; A haute vois commensa à huchier :
« Drois emperercs, ma bataille requier " Envers Ferraut, le cuivert losengier. » Dist l'empereres : « Por Deu le droiturier, « Geste bataille mettez en respitier <( Tant que je aie Ogier cui tant ai chier. « Et dist Guios : « Bien devroie anraigier ; « Voz me volez honnir et vergoingnier. » A ces paroles vint Naynmes de Baiviers , O lui Renaus d'Aubespin, li guerriers ; Ferraut amainnent au roi soz .i. lorier. Bien fu vestus d'un bliaut de quartier. Fransois l'esgardent et devant et derrier; Dist l'unsà l'autre : « Dex, com biau chevalier! « Jhesus de glore le gart de mehaingnier ! » Savaris l'anfes le corrut embracier; S'armez ne fust, ja le volsist baisier.
Naynmes li dus s'estut devant le roi, Et d'Aubespin Renaus o le chief bloi ; Et chascuns d'euls tint Ferraut par le doi. « Drois empereres, dist Naynmes , entent moi ; « Vez ci Ferraut que ramener voz doi , <f Cui appella Guios, que je ci voi , « En felonnie , plus l'oïrent de troi : « Il est touz près com por deffendre soi. » Dist F'erraus : « Sire, il dist voir par ma foi, « Mais que je aie et armes et conroi. - - Naynmes, dist Karles, par la foi que vos doi,
«©J3— éo84 GaYDON. 1S5
« J'ai moult proie Guiot, et encor proi « Que laist l'apel que il fist devant moi. — Sire, dist Guis, voz parlez en beffoi ; « Je nel lairoie ne por ce ne por quoi. « Se ainz le vespre par armes nel recroi , « Dont ne me pris la monte d'un baloi. )> Savaris l'oit, si jure saint Eloi Que, « se Ferraus m'en weult donner l'otroi, u De la bataille dont menez tel boffoi , « Se ainz le vespre ne voz faz mat et quoi, «( Pandez moi, Karles, à un fust de sapoi, <c Et puis Ferraut le vassal avec moi. « Foi que je doi Gaydon et Amaufroi , « Qui me donroit tout l'avoir de Resbloi, <( N'i meteroie autrui home que moi.
« Mais, sachent tuit, et le dit di por moi , « Nus plus hardi de voz n'entre en tornoi. »
Savaris voit Ferraus a prins bataille , Qui demorer ne puet mie sans faille.
Ferraus li prie, por Deu, que il s'en aille, Die son oncle que de riens ne li chaille ; Mais gart Ogieret quant qu'il weult li baille : « Car rendus fuisse, ne fust la traitaille. « Guios m'apelle , mais je cuit poi li vaille ; « Par icel Deu qui fist et grain et paille , u Trop me demeure que n'avons la bataille. « S'ansoiz le vespre ses membres ne retaille <« Au branc d'acier qui reluist et bien taille, « Trop estera couvers de fort escaille ; « Ja ses haubers ne sera de tel taille. «
Savaris fu devant l'emperéor; En haut parole , que l'oirent plusor :
184 GaYDON. éo8,— éii7
« Drois empereres, por Deu le criator,
« Ne créez mie le dit as traïtors.
«( Guios est fel , et tuit si ancessor
(( Ont mainte fois France mise à dolor.
« C'iert vilonnie , par Deu le criator,
(c S'uns prisons a en vo cort deshonor ;
c< Car on seit bien , ce dient li autor,
(c Qu'il a assez et pezance et dolor
<( Qui en prison est la nuit et le jor.
« Se Ferraus iert sormenez , c'iert folors ;
« Ogiers sera servis de tel savor
« Dont vos aurez à vostre cuer dolor.
« Ce voldront bien li félon traïtor,
« Car en malfaire maitent tuit lor labor ;
« Mais lor loier en auront sans demor,
« Se Dex garist Gaydon , le mien seignor,
<( Le meillor home desà siècle major.
« Il n'a que faire de félon tra'itor,
« Drois empereres , ne ja n'aurez s'ammor
(f Tant qu'en ta cort soient li tra'itor.
« Or renvoiez Ferraut sans nul demor,
(( Et voz raurez Ogier le poingnéor. »
Guis l'a oï, moult en fu plains d'iror.
« Vassaus, dist il , por d'or plainne une tor,
« Ne remanroit que Ferraus n'ait l'estor;
« Car, ainz le vespre, à mon branc de coulor,
<( Perdra la teste , se je en ai laisser.
— Gloz, dist Ferraus, trop faitez lonc sejor;
« Je ne vos douz la monte d'un tabor.
« Se Dex me sauve ma force et ma vigor,
;( Mais ne verrez ajorner autre jor. »
Li baron ont le ramposner laissié , Car l'empereres lor avoit deviié y
ii8— éijo Gaydon. 185
>aint Denis jure qu'il n'iert plus respitié
pe la bataille dont ont gaiges laissié:
U Cil ait l'onor cui Dex l'a otroié.
|:< Qui vaincus iert, fait aura fol marchié;
< Pendus sera , mi baron l'ont jugié. »
Savaris l'oit, si a en haut huchié :
[(( En nom Deu , rois, mal avez esploitié.
|« Se Ferraus est de noient empiriez
l« Par traïson c'on li ait porchacié,
|<( Ogiers sera malement harbergiez. »
iLors est montez, plus n'i est atargiez ;
jDou roi s'en part, onques n'i quist congié,
|Mais ansoiz a Ferraut .11. fois baisié.
[Son hiaume avoit osté et abaissié ;
Plorant s'en tome, s'a son hiaume iacié.
Naynmes le voit, moult en ot grant pitié ;
Renaus en plore qui Ferraut ot plegié.
Savaris a parmi l'ost chevauchié ;
Tant a aie que il vint au vergier
Où li glouton estoient tuit mucié.
Savari voient , lors se sont desbuchié ;
Par devant lui sont ou chemin rengié ,
Puis li ont dit et par mal reprochié :
« Par Deu, vassaus, vo mort avez chacié,
« Car maintes hontes noz avez porchacié.
« Hertaus, vos pères, noz éust bien vengié,
« Car il éust Ferraut tout detranchié
« En son chastel où l'avoit harbergié :
« De no grant duel fussiens bien esclairié. »
Dist Savaris : « Trop en fuisse aïriez ,
« Se je eusse souffert si lait pechié. )>
DiST Savaris : « Seignor, por Deu, merci { « Vos parens sui , bien le savez de fi,
i86 Gaydon. éiji— 6185
<( Se li dus Gaydes le mien père pendi ,
« Si m'ait Dex, très bien le deservi.
« Car fussent or li traitor ainsiz :
« Voz n'auriez mie au chaaingnon failli. »
Quant cil l'entendent, si en sont esmarri;
Deu ont juré et le cors saint Rémi
Qu'il iert pendus ainz le vespre seri.
Dist Savaris : « Glouton, je voz deffi,
« Car Dex et drois se tenra devers mi. »
A ces paroles a son espié brandi ,
De son escu cointement se couvri ,
Le cheval broche, qui grans saus li sailli.
Rigausle voit, encontre lui guenchi;
Par lor enarmes sont lor escu saisi.
Sa lance brise Rigaus li maléis,
Mais en la char pas ne l'aconsievi.
Et Savaris si grant cop le feri
Que son escu li copa et fandi
Et le hauberc desmailla et rompi ;
Ou flanc senestre le fer li embati.
Ja l'éust mort, mais li gloz resorti;
Et nonporquant à terre l'abati.
Voit le Amboyns , à poi qu'il ne marri ;
Guide mors soit, quant en pies resailli.
(c Avois ! escrie, se il s'en va ainsiz,
'< Dont serons noz à touz jors mais honni. «
Dist Amboyns : « Se Dex l'avoit plevi ,
'( L'ocisirai je, ainz que il part de ci. »
Dist Savaris : « Cuivers ! Deu annemis !
'< Dex m'aura test sauvé et garanti. »
Dist Amboyns : « Se Dex l'avoit juré, « Ne verrez mais autre jor ajorné. »
Dist Savaris : « Losengiers deffaez,
<i84— é2i7 GaYDON. 187
« Tant gentil homme avez à mort grevé,
« Dex m'aidera oui avez adossé;
« Ainz que je muire l'aurez cher comparé. »
A ces paroles a le cheval hurté ,
Devant lui a l'escu entraversé,
Brandist l'espié qu'il avoit recouvré.
Et Amboyns, qui tant ot de fierté,
Le cheval brocha de corre entalentez ;
Savari fieit, moult l'a bien assené,
L'escu li perce, l'auberc li a faussé,
Le fer li met .111. doies ou costé.
Mien anciant qu'il l'éust mort gieté;
Mais l'anste froisse, ce l'a de mort tensé.
Et Savaris li a tel cop donné
L'escu li a et le hauberc troé ;
L'espié li mist par delez le costé.
Li vif diable si l'ont de mort tensé.
Le fer li a jouste le flanc rasé ,
Que par derrière fiert en l'arson doré ;
Tant durement l'a empoint et bouté
Que par .1. pou qu'il n'a le cuer crevé.
.in. fois se pasme ainz qu'il ait mot sonné ;
Quant parler pot , en haut s'est escriez :
« S'il voz eschape , nos sommez avilie. »
Dist Savaris : « Félon larron prouvé,
« Guidiez me voz si avoir atrapé .''
« Nenil, par Deu , ainz voz aura cousté,
« Se Dex me sauve mon branc d'acier trempé. 3>
Atant li viennent li troi tuit entesé ;
Grans cops li donnent sor son escu bouclé ,
Tout li ont fraint et l'auberc entammé.
Et enz an cors l'ont durement navré.
Dou cheval l'ont à la terre porté ;
Mais il saut sus, s'a trait le brant ktré.
i88 Gaydon. 6218— é2ji
Car au jouster ot son espié froé ;
Son escu a devant son vis torné ,
Bien se deffent à loi d'omme séné ,
Fiert Griffonner sor son elme gemmé.
Icil estoit bien de lor parenté ;
Maus traître est , si estoit niés H ardre.
Le maistre cercle li a par mi copé ;
Mais li traîtres a le chief trestorné ,
Car autrement l'éust deffiguré.
Li cops descentsor son escu boucler,
Devant l'arson à fm or noelé ,
Au bon cheval a le chief tronsonné.
Li cheval chiet aval en .1. fossé.
Hanris et Miles, qui ce ont esgardé ,
Cuidierent bien Griffonnet ait tué ;
A lui en viennent, si l'ont plaint et ploré. Et Amboyns et Richars sont levé;
Vers Savari s'en viennent tuit iré, Les brans es poins de ferir entezé.
Mais Savaris a son cheval couvre, Erramment monte par l'estrier d'or ouvré, Puis lor a dit que cil fait grant bonté Qui de .v. homes, qui ont sa mort juré, Se puet deffendre et traire à sauveté : « Par foie entente sont maint home afolé ; « Je m'en irai, assez i ai jousté. »
Atant s'en tome , le frainc abandonné.
Li traïtor sont moult tost remonté ; Aprez lui poingnent li cuivert deffaé.
Quant ne l'ataingnent, aprez lui ont rué; Mais il ne l'ont touchié ne adezé:
As vis diables ont son cors commandé.
Et Savaris a point et galopé; Tant chevaucha qu'il vint à la cité.
vint à la porte , on li a deffermé ; Il entra enz , puis a son elme osté.
Dex gart Ferraut, cil est àsauveté!
Savaris est à Angiers revenus ; Parmi les rues en va pensiz et mus ; De plusors fu esgardez et véuz.
Dist l'uns à l'autre : « Nos niés s'est combatus; "■ Il i pert bien, perciez est ses escus, « Ses haubers est desmailliez et rompus. » Ainsiz devisent, Savaris s'est téuz ; Vint au perron, iluec est descenduz.
Por ombroier se fu assiz li dus ; Ensamble 0 lui ot le mieus de ses drus Qui s'aatissent, se Ferraus est tenus, En grant destroit sera Ogiers chéuz.
A icest mot est Savaris venus.
Voit le Amaufroi , erramment sailli sus, Encontre lui corrut les bras tendus , Puis li demande se Ferraus est tenus.
Dist Savaris : « Par Deu qui fait vertus, « Mes sires est en trop mal point chéuz, '( Ja voz en iert li voirs amentéuz. »
Savaris vint devant le duc Gaydon; Il a parlé, que bien l'entendit on.
'( Sire, dist il, je vieng dou roi Karlon ; <( Vostre messaige li dis jusques en som. « Ferraut éust cuite de sa prison , « Mais qu'il réust Ogier, le sien baron, « Quant avant vinrent li traitor félon « Qui Ferraut ont reté de traïson ; H Dient qu'en murtre a ocis Haguenon.
« Hui estli champs, car jugié les a on.
190 GaYDON. éî84— 6517
« Ferraus voz mande, por Deu et por son non,
(t Qu'à Ogier faitez tout ce que lui est bon.
« Se Dex le sauve en l'estor vers Guion,
« Randus sera por Ogier le baron ;
« Se n'en soyez en nulle souzpeson ,
(c Qu'il ne le doute vaillissant .1. bouton. »
Gaydes l'entent , si lieuve le menton,
Voit Savari qui sainne à grant randon;
Li sans li file desci que au talon.
Voit le li dus, si l'a mis à raison :
« D'ont vient cil sans que je voi tel fuison?
— Sire, dist il , pas ne voz mentirons :
« Quant je parti dou roial pavillon ,
(c Si m'agaitierent .v. traïtor félon.
<( Il m'ont navré ; mais, par saint Siméon,
« Il n'i conquistrent vaillant .1. esperon:
« Maugré euls touz sui trais à garison. »
Quant li dus l'oit, si s'escrie à haut ton :
« Or tost, as armes ! n'i ait arrestison,
(( Si noz ferons en celle ost à bandon ;
« Car, par l'apostre c'on quiert en pré Noiron ,
« Mais n'iere liés, se Ferraut ne ravons. »
Et dist Riolz : « Or oi parler bricon ;
« Touz dis serez de foie aatison.
« Ce doient dire mentéor et garson;
« Hom qui cuer a doit ouvrer par raison,
(( Quant au dessus est de sa mesproison. >>
Gaydes l'entent, si baisse le menton,
Puis li dist : « Sire, vostre commant ferons \
« De vo conseil ne me vient se biens non. »
Riolz apelle Bertrant. le fil Naynmon,
Estoult de Lengres, et Renier, et Milon,
Et Vivien, et Girart, et Hoedon :
ce Or tost, as armes ! sans faire aatison,
6}i8— éjso GaYDON. 191
« Ensamble 0 voz .ii'". compaingnon.
« Issiez voz ent chascuns sor l'arragon ; « Delez ces vingnes, en cel broillet irons ft Tuit embuschié, coiement , à larron.
« Quant de Ferraut sera la chaplisons, <! S'autres que Guis lifaisoit mesproison, « Sel secorrez , n'i ait arrestison.
« Et noz tandis noz rappareillerons ; « S'avez mestier, bien voz i aiderons. » Li anfant dient : « A Deu benéison.»
Lors sont armé, chascuns monte où gascon N'i a celui n'ait au col le blazon, La lance au poing, à tout le confanon ; .II'". sont tuit par élection.
Trosqu'au broillet les mena .1. witons Si coiement qu'ainz nés aperciut on.
Embuschié sont li bacheler de pris; Li traïtor se sont d'autre part mis.
Li un les autres n'ont séuz ne ois.
En la cité s'est li dus fervestis, Riolz li viex et li preus Thyorins.
Rispeus i fu , de Biaufort li cuens Guis , Hugues d'Auvergne, et Morans li gentiz, Et Amaufrois qui tant par est hardis.
Li vavassors Gautiers, 0 ses .111. fiz, Bien fu armez, sor .1. cheval de pris, D'auberc et d'iaume et de bon escu bis. .1. roit espié li bailla Savaris; Legiers li samble, si en fu engramis, Giete la jus, si qu'en .11. est croissiz. Puis li a dit : « De Deu soit il maudis « Qui fist tele arme ! ne vault pas .11. espis. » Prent sa massue au materon faitiz;
192 GaYDON. éjji-éjS}
Devant fu grosse com teste de brebis,
Li manges fu fors et durs et burnis.
Il jure Deu , le roi de paradis ,
S'il ataint Karle, le roi de Saint Denis ,
Tel li donra sor son hiaume burniz
Ne li vaudra vaillant .11. parisis
Que ne li froisse le chief desci qu'an pis.
Li baron l'oient, durement en ont ris.
En la cité sont armé coiement.
Li empereres cui douce France apent Dist à Guion : « Je voi bien et entent « Que de la pais n'i aura il noient, n Dist Ferraus : <c Sire, laissiez cest parlement. « Par cel Seignor cui touz li mons apent , « Ainz que Guios voie l'avesprement, « Li cuit tant faire au brant saingnié d'argent '( Que il n'aura de combatre talent.
— Gloz, dist Guios, par Deu omnipotent, '( Mais n'iere liés s'a mes mains ne voz pent. Dist Tempereres : c< Baron , je voz deffent <( Que ja n'i ait tanson ne parlement, « Mais voist s'armer chascuns delivrement. '( Savoir voldrai qui dist voir ou qui ment. « Foi que je doi au baron saint Climent, « Qui vaincus iert pendus sera au vent. » A uloris dist et Hardrez coiement :
(( Mal dehaiz ait qui fait tel sairement! » Ferraut enmainne Naynmes isnellement, Et d'Aubespin Renaus 0 le cor gent.
Messe li chante l'abes de saint Vincent. Ferraus l'escoute, de cuer, moult doucement, Et prie Deu , de bon cuer, vraiement , Qu'il le deffende de honte et de torment
Si voirement com Guis vers lui mesprent. En crois se couche, quant vit le sacrement , Que le cors Deu vit lever proprement, Si a parlé, oiant touz, hautement :
« Douz Jhesu Cris, tout si veraiement « Comme je sai et le croi fermement « Que c'est vos cors que on tient en présent, « Si me gardez mes membres de torment, V Car Guis m'apelle de murtre faussement. » Na)aimes souzpire quant la parole entent ; Renaus en plore, et baron plus de cent. Aprez la messe n'i font delaiement; Sorune coulte , ouvrée soutilment, L'arma dus Naynmes et Renaus ausiment.
Chaucesli chaucent blanches com .1. argent; Espérons d'or ot ouvrez richement; Sor l'auqueton vest l'auberc jazerant, Fort et legier, maillié menuement.
Cuirie ot bonne, ferrée largement.
Cote à armer d'un cendel de Mêlant :
Plus est vermeille que rose qui resplent , A .III. lyons batusd'or, richement.
Et ceint l'espée, se li rosles n'en ment, Qu'ot Alixandres, quant conquist Orient.
L'iaume li lacent qui fu au roi Florent ; Son bon destrier li tinrent en présent, . C'est Ataingnans, plus est noirs d'arrement. D'un bon dyaspre frazé menuement Estoit couvers moult acesméement; Desoz paroit li noirs avennamment.
Ferraus i monte qu'as estriers ne si prent , L'escu a prins et la lance ausiment ; .1. eslais fist isi très cointement Cex qui le voient plaisoitlrès durement. Caydon. 1 \
194 Gaydon. 6418— 64J0
Quant il l'ot fait, repaire bêlement, Ses pies esgarde , de fin air enzprent. Naynmes li dus, qui moult ot encient, Le prent au frainc bel et cortoisement, Et, d'autre part, Renaus qui plus n'atent; Au tref le roi l'enmainnent sans bobant. Présentez s'est bel et cortoisement ; N'a si bel home desci en Bonivent, S'envers tel home venoit à chaplement, Qu'il nel déust redouter durement.
Guiot enmainnent d'autre part si parent ; Por oïr messe devant son tref descent; Ne fust por honte il n'i alast noient.
Dedens son tref en est Guioz entrez ; Ensamble 0 lui fu ses grans parentés.
Messe li chante li evesques Guirrez ; Ses parens fu , de Maience fu nés.
Ainz de Guiot ne fu Dex appeliez.
Quant li services fut pardis et finez, Li bons evesques si a les dras ostez ; Dist à Guiot : « Biau niés , or entendez : <c Se voz volez faire mes volentez « Et mon commant, la bataille vaintrez. « Et tout avant à Dammeldeu voez <t Que ja à home ne tenras loiautez; « Vo seignor lige ja foi ne porterez , « Les loiaus homes traïssiez et vendez, « Le ma! hauciez et le bien abatez.
« Se voz à home compaingnie prennez , « En devant lui tout adez le loez, « Et en derrier à la gent le biasmez. « Les povres gens laidengiez et gabez , « Les orphenins à tort déshéritez ,
« Les vesves dammes lor doayres tolez ,
« Les murtrissors, les larrons souztenez.
« Et sainte église adez deshonorez ,
« Prestres et clers fuiez et eschievez ,
« Rendus et moinnes, par tout les desrobez,
« Et cordeliers et jacobins bâtez.
« Petits anfans en la boe gietez ,
« Et coieraent les prennez et mordez ;
<c S'on ne voz voit, as mains les estrainglez.
« Les vielles gens empoingniez et boutez,
« Ou an visaiges au mains les escopez.
« Les abéies escilliez et gastez ,
(.< Et les nonnains toutes abandonnez.
« En touz les lieus là où voz esterez
« Hardiement mentez et parjurez ,
« Que ja vo foi nul jor ne mentirez
« Devant ice que voz la main perdrez.
« Se voz ce faitez que voz oi avez,
« Ja à nul jor desconfiz ne serez.
— Oil, dist il, encore pis assez. »
Dist Auloris : « Cist est bien confessez ;
« S'il moroit ores, il esteroit sauvez, a
Et dist Hardrez : « Bien ait tex ordonnez ! »
Guis s'ajenoille, à terre s'est clinez ;
Et li evesques, qui de mal fu bordez,
Li pardonna toutes ses faussetez
Qu'il onques fist ne où fu entrapez ,
Mais qu'il ne soit de ranchéoir lassez.
Guios se dresce, baus et asséurez,
Desor .1. paile qui fu moult bien ouvrez;
Là est assiz 0 son riche barné.
Les chauces chauce blanches com flors de pré ;
Les espérons li a chauciez Hardrez.
Lors saut en pies , si a ses bras levez
196 GaYDON. 64S5— ÔJ18
Sor l'auqueton qui d'or fu peinturez;
Vesti l'auberc qui fors fu et serrez.
Cuirie ot bonne , d'un cuir qui fu tennez ;
Cote ot moult bonne, plus bêle ne verrez,
D'un drap tout ynde qui fu à or frezez ,
A .1. lyon vermeil enclavinné.
Puis ceinst l'espée dont l'aciers fu trempez ;
D'or fu li poins, d'argent fu enhoudez,
Li brans en fu forbis et acerez ,.
Grant demi pié et trois doie ot de lé.
L'iaume li ont à quatre las noé.
Ses chevaus fu devant lui amenez ,
Et fu couvers de .11. pailes roez ;
Selle ot moult riche, bien estoit affautrez,
Guis i monta qu'à estriers n'en sot grez ,
Puis prinst l'escu et son espié quarrez,
Le cheval broche , en l'escu s'est moslez ,
Fait .1. eslais tout contreval les prés ,
Et puis s'en est bêlement retornez.
Grans fu et joins sor le cheval armez.
Fransois l'esgardent des loges et des très ;
Ferraus méismez dist as barons : « Véez
u Comme Guios est cointement moslez !
« Pléust à Deu , le roi de majestez ,
'< Que je fuisse ores par samblant autretez ,
f( Autressi biax , si grans et si formez !
'( Ne douteroie ne rois ne amirez. »
Et dist dusNaynmes : « Ferraut , voz le doutez.
— En nom Deu , sire , voz ditez veritez.
'( Moult seroit cil fox et desmesurez
« Qui à tel home seroit en champ meslez ,
» S'il nel doutoit; fox esteroit prouvez.
« Mais nonporquant, ainz le vespre , verrez
« Li quex sera d'armes plus alosez.
fÉ
6(19— 6J5' GaYDON. 197
« S'il éust droit , moult fuisse espoantez ;
<t Mais il a tort, s'en sui asséurez,
<c Et Dammeldex , qui est mes avoez.
— Certez, dist Naynmes, moult pariestez senez. »
A ces paroles vint Guios arroutez,
Et ses lyngnaiges, qui i estoit alez.
Devant Karlon s'est moult bel présentez.
Et l'empereres a les sains demandez ,
Et on li a erramment aportez.
Li empereres, qui tant a le vis fier, A fait les sains aporter sans targier De saint Martin et dou cors saint Ligier. Desor .1. paile, ouvré à eschaquier, Les fait li rois tout erramment couchier, Que les reliques voit on enz fremier.
Qui s'i parjure, bien le puis tesmoingnier, Ja n'istera dou jor sans encombrier.
Li dui baron se vont ajenoiller , Lor elmes ostent et font desatachier , Et les ventailles font un poi alaschier. Dist l'empereres : « Dus Naynmes de Baiviers , « Des sairemens deviser voz requier :
« Devisez lor, car je n'i voil boisier. » Dist à Guiot : « Tendez vos mains premiers. >♦ Sa main li fait vers les sains abaissier : « Ditez aprez, car je doi commencier : « Ce oiez, Dex, que Ferraus li princiers « Que il murtri à Orliens le portier, « Quant il ala le messaige nuncier « De par Gaydon, qui l'i fist envoler; « Et, quant ce vint arrière au repairier, « Qu'en felonnie fist Foucart mehaingnier, « El voscouzins, Haguenonet Rayer,
198 GaYDON. 6ii2—6iU
« Fist par agait ocire et detranchier.
« Si voirement voz puist hui Dex aidier, a Et tuit li saint c'on doit giorefiier, « Et tuit li autre c'on doit por Dieu proier!
— Voire, dist Guis, et dou tout consillier,
« Si me laist Dex dou champ tomer arrier. » Il s'abaissa, si volt les sains baisier; Mais ainz li glouz ne les pot aprochier. « Fel , dist Ferraus , par Deu le droiturier, «( Comme parjure voz en doi redrescier 1 »
Ferraus jura, Naynmes li eschevi; Desor les sains sa destre main tendi : « Ce oiez, Dex et Guios autressi , « Que li portiers tout avant me feri , « Et mon cheval à genouls abali, « Et por itant la teste ii toilli.
« Aprez , quant j'oi mon messaige fomi, « Seuls m'en aloie, quant l'agais me sailli « De .v. gloutons qui m'orent envai.
(f La merci Deu, si bien m'en deffendi « Les .11. tuai et le tierz malbailli ; « Li autre dui eschaperent de mi.
t( Si m'ait Dex et li saint qui sont ci (f Et tuit li autre qui por Deu sont sainti , « Que je n'i ai d'un tout seul mot menti, « N'onques par moi n'i ot agait basti.
— Gloz, dist Guios, vos i avez menti !
— Certez, mais voz. » Ferraus li respondi. Ferraus s'abaisse, vers les sains s'estendi , Baisiez les a, en estant resailli,
Dresce sa main, de Deu se benéi , El cheval monte, et Guios autressi.
Chascuns relace son vert elme burni
éjSj— 66i8 GaYDON. 199
Et la ventaille dou blanc hauberc tresli.
[ ' Dehors les tentes], enmi le pré flori,
.C. chevalier armé et fervesti ,
De la maisnie à l'Ardenois Thierri ,
Gardent le champ; li solaus est partiz.
Li empereres a fait criier son cri
Qu'il n'i ait force ne un seul mot tenti
Devant ice que li uns iert fenis.
El champ estoient li dui vassal hardi.
Et dist Guios : « Ferraut, je voz deffi !
<c Mar m'i avez mes .11. couzins murtris;
<( Ansoiz le vespre voz estera meri. «
Et dist Ferraus : « Dex qui en crois pendi
« En soit au droit qu'à tort m'as envai. »
Lors s'entresloingnent .1. arpent et demi,
Puis se requièrent com mortel annemi.
Les chevax brochent , de grant ire aati ;
Si fort les corrent, quant les ont envaïs ,
Que des chaillouz feus et flamme en sailli.
De son escu chascuns bien se couvri,
A l'aprochier chascuns l'espié brandist.
Crans cops se donnent , car ne sont pas ami ,
Sor les escus où li fins ors rougi ;
Desor les boucles les ont frains et malmis,
Et les haubers desromps et dessartis.
Mais poi se sont en la char consievi ,
Et nonporquant li sans en espandi,
Et ambedui sont li escu croissi.
A l'aprochier s'entrehurtarent si
Que li escu sont ensamble flati :
Ausiz les froissent com un gastel rosti.
Li cuirs des jointes et des génois rompi ,
Et li cheval sont ensamble quati.
Et li baron se sont si envai
Guident qu'il ait tonné et esparti.
On alast bien .m. arpans et demi
Ainz que nus d'euls saiche ses pies à lui.
Les gardes virent que tuit sont esmarri ;
[ "^ Poux ] ne alainne de nul d'euls nen issi ;
Guident qu'il soient andui mort et parti.
Li baron jurent andui el champ armé ; Les gardes cuident mort soient et fine. Dist l'uns à l'autre : « Ghascuns a tant aie « Que chascuns a ores maistre trouvé. » Li plusor ont de la pitié ploré.
Uns chevaliers, c'om tient à moult séné , De l'iaue froide a moult tost demandé.
On l'en aporte volentiers et de grez ; Tout maintenant les en a arousez.
Et Ferraus a .i. petit souzpiré; Mais il ne s'est tant ne quant remuez , Par .1. petit qu'il n'a le cuer crevé. Guis d'Autefoille est moult mal aîornez; Au chief de pièce a .i. grant plaint gieté. Andui cuidierent que il éust tonné , Les chiés drecierent, s'a l'uns l'autre esgardé; Dont s'apercieurent que il orent jousté. En pies se drescent , quant il sont respassé. Li uns a l'autre par ire resgardé , Les brans ont trais as acerins trempez, Pas contre pas s'en viennent apansé.
Des escus ont lor enarmes doublé; Mais au jouster estoient tuit froé.
Cuis d'Autefoille a le brant entezé , Ferraut feri .i. cop desmesuré, Et , bien sachiez , durement l'a grevé : Plus de .H. doies de la char a osté,
Que lonc le test li a li brans razé ;
Le pan atainst do bon hauberc saffré ,
Plus de .c. mailles en a aval porté.
Porle grant cop a F"erraus chancelé,
De l'ungenoil s'agenoilla el pré;
Mais il saut sus, durement s'est hastez,
Si a parlé ainsiz com voz orrez :
« Sainte Marie , roïne de biautez ,
« Deffendez moi par vos saintes bontez
« Que je ne soie bonis ne vergondez ! »
Et dist Guios : « Desà voz ai tasté.
« Ainz que voiez le soleil esconssé,
« Voz aurai si malement confessé
« Que voz aurai le chief dou bus sevré.
— Gloz, dist Ferraus , ainz voz aura cousté.
« Se .1. petit m'avez ores navré,
« Desci qu'à poi voz iert guerredonné. »
Ferraus ot ire, quant la parole entent ; De fin air tramble moult durement , Bras et espée en contremont estent, Envers Guion vint aïréement, Dou branc le fiert si vigourousemeni L'escu li tranche, com .1. rains de sarment, Et aprez l'iaume et la coiffe ausiment: Plus de .III. doies la teste li porfent. Li gloz ganchi; li brans aval descent, Desor la hanche, dedensla char liprent, Grant plainne paume, par le mien ancien!, Li a copé , si que la pièce i pent.
Guis giete .1. brait, car grant angoisse sent; A .11. genouls chaï moult durement.
« Gloz, dist Ferraus, de vo fol sairemenl « Voz rendrai je loier prochiennement.
202 GaYDON. é68j— 6717
« Honnis doit iestre qui traïson emprent. » Et dist Guios : « Deu et son sacrement « Renoi je tout , se n'en preing vengement. » Lors s'entreviennent fort aïréement , Commencié ont .1. si fier chaplement Lor escus tranchent qui sont point à argent ; Elme et hauberc sont d'euls trestuit sainglenî. L'uns requiert l'autre et menu et souvent, Souvent se fièrent à estoc durement.
Tant ont chaplé entr'euis .11. fièrement Que il estoient si las et si suslent Que li plus fors affoibloie forment ; Arrier se traient por .1. poi coillir vent. Les gardes sont en merveilloz torment, Qu'il ne savoient par nés .1. encient D'euls .11. eslire le meillor voirement. Li traïtor, de lor embuschement, Les voient bien combatre apertement.
Li baron sont à pié anz en prael ; N'i a celui n'ait sainglente la pel.
Estoffé sont andui li jovencel , Puis se meslerent avennament et bel.
Les brans empoingnent, dont d'or sont licoutel, Les escus mettent sor lor chiés moult isnel , Puis recommencent le chaple li donzel.
L'uns requiert l'autre , à estoc , an muzel ; Des elmes tranchent les fons et maint cercel Des blanches coiffes, dont blanc sont li noel. Ainz de .11. homes, puis le tans Daniel, Ne vit on mais nul si gringnouz cembel. Chascuns avoit paor dou haterel.
Et dist Ferraus : « Guiot, par saint Marcel, « Voz comparroiz ancui vo faus apel.
i8— (5750 GaYDON. 20J
Oiez, dist Guis, de cel garson bedel F Ancui auraz mis en col le hardel. »
Li baron sont enmi la praerie ; Souvent requiert Funs l'autre à l'esquermie, Trenchent ces elmes où li ors reflambie. Il n'i a coiffe, tant soit à or sartie. Qui de lor cops ne soit rompte et tranchie. Des chiés lor cori li sans delez l'oie, Touz li plus fors durement affoiblie, Sans et suors durement les cuivrie. Arrier se traient sor l'erbe qui verdie Tant que chascuns ait s'alainne coillie. Guios apelle Ferraut, sel contralie :
(( Par Deu , garsons , ta vertus est faillie, u Vostre face est durement empaillie, c Trambler te voi de fme coardie ; « La hars est faite qu'an col auraz lacie. u Connois le murtre et la laide folie , <( Ou ja t'aurai la teste réoingnie.
— Gioz, dist Ferraus, la vostre jainglerie (( Ne pris je pas la monte d'unne aitlie. « Ansoiz que voies passée la compile, « T'averai je l'arme dou corps saichie; « Car Dex et drois se tient à ma partie, « Et voz avez traison et boisdie.
« Vostres lyngnaiges a la mort desservie ; (f Par euls est France des barons agastie, « Dou duc RoUant et de sa compaingnie, « Que Ganelons vendi par sa boisdie.
« Li empereres a fait grant desverie , « Quant il point croit voz ne vostre lyngnie. « Or, voz gardez ! li miens cuers voz deffie; « De l'un de noz iert ja l'euvre fenie. »
204 GaYDON. é7j!— 6784
Chascuns a trait le brant d'argent seingnié, Et son escu desus son chef drescié.
Pas contre pas s'en viennent tuit irié, Par grant aïr se sont entraprochié.
Guis fiert Ferraut , ne l'a pas espargnié, Que son escu li a par mi trenchié, Et .1. quartier de son elme vergié , Et la coiffe a dou hauberc desmaillié ; Jouste la face est li cops adresciez.
Ferraus guenchi, si abusce dou pié Que par .1. poi qu'il n'est jus trébuchiez. Naynmes le voit, le cuer en ot irié.
(( Hé! Dex , dist il, mort l'a ou mehaingnié. » Tuit li pluisor en ont moult grant pitié. « Garsons, dist Guis , or voz ai essaie ; « Ainz qu'il soit nuis ne li solaus couchiez , « Aurez en col le chaaingnon lacié. «
Ferraus l'entent , tout a le sens changié ; Seure li cort à loi d'omme enraigié.
Dou branc forbi l'a durement plaie ,
Parmi le chief li a tel cop paie
N'i vault li elmes la monte d'un denier,
La coiffe blanche , un cendel deliié.
Diable l'ont à icel cop aidié,
Car autrement l'éust à mort traitié.
Et nonporquant durement l'a plaie ;
Au bras senestre l'a si prez mehaingnié
Que jusqu'à l'os li est li brans glaciez,
Et par .1. poi qu'il ne l'a esmoingnié.
Guios chancelle, si s'est agenoilliez.
Ferraus l'ahiert , quant le vit trebuchier ;
De soi l'empoingt, puis l'a à lui saichié ,
Jus à la terre l'a adens envoie ,
Dou chief li a son bon elme ensraigié ;
é;Sî— 68i8 GaYDON. 20J
Le brant li a an visaige estochié ,
Que par mi outre les iex li a fichié.
Bien an éust son mautalent vengié,
Le chief dou busli éust réoingnié,
Quant de l'agait se sont tuit desbuschié
Li traiter qui ensamble ont brochié.
Li fel Guimars tint l'escu embracié,
Devant les autres tint l'espié aloingnié ,
A haute vois a à Ferraut huchié :
'< Par Deu, Ferraut, vo mort avez chacié;
« Noz n'avons mie si Guiot oubliié.
« Je le raplege au fer de mon espié ;
<( Voz saurez ja comment l'ai aiguisié. »
Ferraus Toi , si a le chief drescié ,
Et vit venir Guimart tout eslaissié.
<( Ha! fel, dist il, toz jors avez trichié,
<( Maint home avez honni et engingnié;
<' Mais, se Deu plaist par cui tout est jugié,
'( Vos guerredons en estera paiez. »
Ferraus as gardes a doucement proie :
« Seignor, por Deu, orn'i ait mauvaistié!
'c De moi aidier ne soiez deshaitié.
<( Se m'i failliez , voz i auriez pechié ;
'< Vilainnement voz sera reprochié. «
Lors vint Guimars, qui a le fer haucié.
Ferraut l'éust parmi le cors lancié ;
Mais il guenchi, si qu'il ne l'a touchié:
Encontre terre a son espié froissié.
Les gardes poingnent, que plus n'ont atargié ;
Entor Ferraut se sont tuit arrengié.
Li .c. as mil ont l'estor conmencié.
« Avois! s'escrient, traître renoié, '; Le ban le roi avez fraint et brisié ; < Voz en seroiz honni et escillié,
« Et li ostaige honni et mehaingnié. »
Li traïtor sont à esploit venu, Les gardes ont en grant destroit tenu , Trente en ont mors, Karles dolans en fu, Tuit sont li .c. à force desrompu; Ferraut eussent le chief sevré dou bu , Quant Bertrans vint, qui iert en bois ramu, Richiers ses frères , sor le baucent quernu. Berars venoit à plain frainc estendu, Estouls de Lengres n'i a plus arrestu, Et Girardins n'i a plus atendu.
Et li .11. mil , qui avec sont corru , Brochent ensamble si ont levé le hu.
Ja iert Ferraus , ce m'est vis, secorrus. Li traïtor furent tuit esperdu , Quant virent ceuls qui dou bois sont issu. « Voir, distGuimars, noz sommez decéu, <( Que noz n'avons Ferraut prins et pendu; « Mais noz noz fumez trop tart apercéu. » Ez voz Bertrant apoignant par vertu Sor le cheval qui randonne menu.
Brandist la hanste de l'espié esmolu Et fiert Guimart sor le doré escu ; Desor la boucle !i a fraint et fendu Et le hauberc desmaillié et rompu.
Le fer li passe tout par milieu dou bu , Jambes levées l'a à terre abatu.
N'est mie mors, maufé l'ont deffendu; Bien garira, mais angoisse a eu.
Et Richiers fiert Guinemer le chenu. Ne li vault arme la monte d'un festu ; En cors li met le tranchant fer agu , Mort l'abati, li auquant l'ont véu.
«8jî— 6884 GaYDON. 207
Berars a mort Huon de Tamaru,
Estols a mort Fromont dou gautfoillu,
Et Viviens, Hatonnel le menbru;
Niés fu Rigaut et fiz damme Certru,
Par cui maint mal sont haucié et créu.
Girars feri Joibert de Montagu;
Le fer li a si prez dou cuer couzu
Les vainnes rompent, mors est en .i. palu.
Chascuns i fiert qui i est avenuz.
Tant ont entr'euls le chaple maintenu
Qu'il ont Ferraut son bon cheval rendu.
Li beri monte, l'estrier li ont tenu.
Guiot avoient remonté li sien dru.
Grans fu l'estors enmi le pré herbu.
Li traïtor ont le cri entendu ,
Plus de .xx"". s'en sont lors fervestu;
Es chevax montent, de mal faire irascu.
Ainz que l'estors soit dou point remainsuz,
I aura moult et jousté et féru.
Des tentes issent 11 traïtor félon.
Berangers broche, et Forques, et Sansons, Li fel Hardrez, Amboyns et Milons, Et Auloris, qui ot béu puisons Oui de son bras li donna garison.
A lor enseingnes sont bien .x™. glouton ; En haut s'escrient : « N'i garirez, garson; « Tuit serez prins et mené en prison.
« Pendu serez por vo grant traïson , <; Qui embuschié estiiez à larron.
<t Ferraus aura an col le chaaingnon, « Qui se devoit combatre à Guion ; « Mais Guis l'éust ocis, bien le set on. » Respont Ferraus : « Voz ditez mesproison ;
2oS GaYDON. 6885—6917
<( Mauvaisement fist vostre champions, « Jamais sa bouche ne menjast de poisson, « Bien le poez demander à Haton, (( Et à Guimart , qui voz fist tel frison , <( Qui a jousté à nostre compaingnon.
« Encor i pert : el cors a le penonj « Demandez lui s'il garira ou non. »
Sor une coûte le couchent d'auqueton, Car à malaise se gist li loiaus hon.
Il vaulsist mieus pendus par le chaon, Delez son frère , le conte Ganelon, Qui les .xx'". vendit Marsillion.
Au LORIS a la parole escoutée ; De son escu a l'enarme doublée.
Ferraus li vint toute une randonnée ; Escu et lance ot li ber recouvrée.
Li uns vers l'autre s'en vint teste levée ; Desoz les elmes orenl chiere menbrée.
Grans cops se fièrent par ire deffaée.
Lances ont fors, de fraisne, bien planées . Soz le menton est chascune enferrée.
Andui s'abatent envers enz an la prée ; En pies resaillent, n'i ont fait arestée. Ja i fust d'euls moult dure la meslée , Quant de .11. pars poingnent de randonnée; Des .11. vassaus ont fait la dessevrée. Chascuns remonte en la selle dorée.
Bertrans feri Rainfroi de la Valée ; Arme qu'il ait li ont poi de durée; Fer et penon parmi le cors li guée.
Richiers ocist Henri de Pierrelée, Mort l'abati ; l'arme s'en est alée.
Berars a mort Galerant gorge enflée ,
;9:8— 6éji GaYDON. 209
Et Viviens , Garin le fil Gondrée , 3irars, Humbautà la teste meslée, .1. traïtor qui ot maie pansée , :^i sa mère ot par poisons enherbée, 5a famé avoit murtrie et estrainglée, Por ce qu'elle iert en Deu servir voée. : jrans fu l'estors, li cris et la huiée , Vlais cil dedens ont la force doutée ; Restraint se sont au pié d'unne valée.
Bertrans s'escrie à moult grant alenée :
< Or, dou ferir, franche gent honorée !
■^ Car qui fuira, c'est bien chose prouvée, i Joie d'ammors li doit iestre véée. » Et dist Estolz, cui li ferirs agrée :
< Tex sermonners ait bonne destinnée ! » \tant brochierent, si lievent la huiée.
Mais Auloris a sa gent aûnée;
Sore lor corrent au travers d'unne prée. Là a Bertrans moult grant painne endurée. ' Dex, dist Bertrans, sainte vertus nommée, ' Com li dus Gaydes fait longue demorée ! ' S'il auques targe, c'est la moie pensée ' Jamais la perde n'estera restorée. »
Oaydes li dus a la noise escoutée , D'Angiers s'en ist, s'a sa gent ordonnée, Sa baniere a au vent desvolepée.
Tel .xxx."^ ont la porte passée, \inz qu'il retornent ne que soit l'avesprée. I aura il mainte teste copée , Dont mainte damme sera vesve clanmée. Mainte pucelle, de haut paraige née, En remainst puis orpheninne clamée , Qui ne pot iestre onques puis mariée.
.Par gent traître, de mal enlumminée,
Caydon. 14
210 GaYDON. é?j2— 6984
Est mainte terre destruite et désertée.
Gaydes li dus a ses conrois partis ; Forment se haste , ne s'est mie alentis. Serré chevauchent les galopiaus petis, Car Bertrant ont traïtor assailli, Richier, son frère , et Girart de Nouis, Estolt de Lengres et Berart le hardi, Et Vivien d'Aygremont le gentil.
Ferraus estoit abatus an larris.
Ja les eussent li traïtor ocis, Quant Gaydes broche et l'anfes Savaris, Et Amaufrois, Riolz et Thyorins, Rispeus de Nantes, qu'est vaillans et hardis, Morans et Hugues, sor les chevax de pris. Li vavassors Gautiers, 0 ses .111. filz, En lor conrois se sont aprez euls mis ; Les lances baissent as penons de samis , Les traitors ont durement requis.
Et Gaydes broche, fiert .\maugis el vis , L'escu li fent, l'auberc li dessarti, Fer et penon li mist parmi le piz , Mort l'abati, en poi d'eure est ocis.
Amaufrois a Rombaut si entreprins Que anz an cors li a son espié mis ; Mort l'abati enmi le pré flori.
Savaris l'anfes a mort Heudré d'Alis; Bien feri Hugues et Morans, ce m'est vis; Riolz li viex ne s'est asséouris , Ne Thyorins , ne Rispeus li floris.
Des lances fu moult grans li feréiz.
« Valye ! '> escrie li dus , bien fu ois. Bertrans l'entent , moult s'en est esjoïs : Secorrus iert sans faire Ions detris.
éjSj— 7017 GaYDON. 211
Li vavassors Gautiers s'est acoillis ;
Ses fiz escrie : « Or, ne soiez failli ;
« Se bien nel faitez , par foi le voz plevis,
« Ancui serez au mengier mal assiz :
« Dou lait aurez qui ert sans [* hues] boillis,
« Ja d'autre mes n'iert vos ventres farsiz.
(( Se bien le faitez , par Deu de paradis ,
(' Assez aurez de moutons , de brebis ,
« Pois etfromaige, bien iert chascuns servis;
« C'en proierai vostre mère Aelis. «
Quant li baron ont entendu ses dis ,
Durement rient soz les elmes burnis,
Li vavassors a ses fiuls escriez :
« Or sa , mi fil , de bien faire pensez ; « Se bien le faitez , très bien servi serez , « Ou se ce non , voz en jeûnerez. »
Et cil ont dit : « Mar voz esmaierez : « Noz vozsieurrons quel part que voz irez; « Aiderons voz, se mestier en avez. »
Et dist li pères : « Je m'en vois, or movez. » Le cheval point, en l'estor est entrez, Prent sa masue, mains cops en a donnez. Gui il ataint moult est mal assenez; Mar querra mire por iestre resanez.
Fiert Hardoyn, qui d'Autefoille est nés, Couzin Guiot , de grant terre est fievez ; L'iaume li fant, qui d'or est noelez, Trosques en pis li a les os froez.
Thiebaut ocist et Hermenfroi dou Mez , Plus de .xiiii. en a escervelez. Vit les anfans liiez et atrapez ; Il vint à euls , les liiens a ostez , Des traïtors les a touz délivrez.
212 GaYDON. 7018— 70SO
Plus d'un arpant les a bâtant menez
Les traitors, moult lésa malmenez. j
Vint as anfans , quant les ot délivrez ;
Si fil lor ont les chevax amenez.
Bertrans remonte , et chascuns est montez.
Et dist Bertrans : « Biaus rois de majestez ,
'< Hui en cest jor cest home noz gardez !
•( De grant péril noz a or délivrez ;
'i Dex le garisse par ses saintes bontez ! »
Auloris a ses homes apellez.
« Seignor, dist il , cist vilains est desvez.
" Autre foie noz a il moult grevez ;
« En val de Glaye fui par lui atrapez.
'<■ Les .11. neveus Gaydon que là véez,
« Avoie je si au desouz tornez,
'c Et bien .vii^-^. de lor meillors privez
« Touz les eusse mors et emprisonnez ,
'< Quant cil vilains i vint touz forsenez ,
(c A tout .VII. fiz laidement atornez.
« Là ot il tant de mes homes tuez ,
« Dont moult grans diaus m'en est an cuer entrez ;'
(( Mais de ses fiz i out .ini. tuez.
'( Vez ent là .111. qui le sievent au lez,
« A ces grans haches , qui les fers ont si lez ;
<( Corrons lor sus environ , de touz lez.
« Se il sont prins, tantost les ociez ;
« Se longues vivent, touz sui déshéritez. »
Li traïtor, oui Jhesus maléie.
Vinrent poingnant trestuit à une hie.
Bien sont .xx"'. en une compaingnie.
Et touz jors vint lor force et lor aïe. Voient Gautier qui la presse a partie , £t ses .m. fiuls qui fièrent à grant hie ;
7051—7084 Gaydon. 21 j
Contre lor cops n'a mesiier esquermie.
Voit le Auloriz , touz li sans li fremie ;
Ja lor fera une fiere anvaïe ;
Sa gent assamble , à haute vois escrie :
« Or au vilain ! n'en portera la vie. »
Et dist Gautiers : « Par Deu , le fil Marie ,
« Cil est vilains qui fait la vilonnie.
« Je n'amai onques traïson ne boisdie ,
V Ne sor autrui n'oi onques nulle anvie ,
« Ainz ai vescu de ma gaaingnerie ;
« Mais on set bien qu'en voz est felonnie.
« Touz jors as fait et feras tricherie ,
« La hart avez grant pies'a desservie ;
« De par Gaydon li miens cors te deffie. »
Le cheval point, des espérons l'aigrie,
A .11. mains a sa massue haucie ,
A euls se fiert à plain cop d'esquermie.
Fiert Bancelin grant cop delez l'oie ;
Ne li vaut arme une pome porrie ;
Le test li fent et les os li esmie.
S'unne perriere l'éust aconsievie ,
N'éust il pas la teste plus croissie.
Puis a ocis Guiot de Rochepie ,
Et Galerant et Joibert de Norbrie.
Voit le Auloris, à poi qu'il ne marvie.
« Par foi , dist il , je voi grant desverie
« De cel vilain cui li cors Deu maudie,
« Qui ainsiz a ma gent estoutoie. «
Le cheval broche, s'a la lance empoingnie,
Et fiert Gautier sor l'escu qui flambie,
Que il li perce ; mais la broingne treslie
Est si serrée maille n'en est mal mise.
Sa lance froisse, toute l'a pesoïe.
Gautiers se tint , ne verse ne ne plie ;
214 GaYDON. 7o8j— 7118
De mautalent touz li cors li fremie ;
Sa mace encharge , aval l'a deschargie.
Voit le Auloris , paor a de sa vie ;
Ne l'atendist por tout l'or de Pavie :
Atant s'en vait , moult sot de renardie.
L'arson derrière de la selle entaillie
Atainst Gautiers par si grant arrammie
Qu'il l'a froé si comme une ais porrie,
Et au cheval a la crope froisie ;
Mort l'abati enmi la praerie.
Mais or oiez con faite diablie ,
Car sa masue est très par mi brisie.
«■ Las! dist Gautiers, bien voi que Dex m'oublie,
« Quant au besoing ma massue est faillie. »
Li traïtor li font une envaïe ;
Desor lui ont la grant presse partie.
Si .III. fil ont fait grant charpenterie ;
Jouste lor père, lez une roche antie,
Se trait chascuns, s'a la hache empoingnie.
Cil les assaillent qui font grant huerie;
La noise lieve et l'os est estormie.
Li empereres a la nouvelle oie.
« Baron, dist il , or monte la folie.
« Or tost, as armes! que, par saint Yzaye ,
« Se je Gaydon puis maitre en mabaillie,
« Mis estera en telle enfermerie ,
« Dont ja n'istra par hom qui soit en vie,
(' Ainz i aura la teste si florie
(( Com est ma barbe qui au pis me ballie. »
A ces paroles a la broingne vestie.
Li baron s'arment , que nus ne s'i detrie ,
Puis sont monté, si ont lor gent rangie ;
Serré chevauchent comme gent enseingnie.
Gaydes revint , l'enseigne desploïe,
7ii9-7i5> GaYDON. 2M
Ensamble o lui vint sa bacheierie , Qui tuit desirrent pris de chevalerie.
De lor d'Arrabe la terre reflambie.
Ansoiz que soit passée la compile, lert mainte terre de seignor desgarnie.
Grans fu li cris quant vint à l'assambler ; Là oist on enseingnes escrier Et sor les elmes les brans nus resonner, Si qu'il en font le feu estanceler.
Là véist on maint escu estroer, Haubers desrompre, lances en trox voler, Maint chevalier chéoir et adenter.
Que la mort fait iluecques afmer.
Dex ! quel dolor que tant bon bacheler Convint cel jor mcriret dévier Par ["^le linaige que Dieux ne pot amer.] Gaydes li dus lait le cheval aler, Sor son escu ala ferir Guimer, L traïtor, fiz fu au duc Fromer Qui tint en fief le cbastel de Biaucler. Le jor devant l'ot on fait adouber; Armes ot bonnes , bien les sai deviser : Escu d'azur, d'argent Tôt fait frazer, A .1. lyon de goules souzlever; Tout autressi fu sa cote à armer.
Gaydes li va sor son escu donner, L'escu li fent, l'auberc li fait fausser, Parmi le cors li fait le fer passer.
Li dus l'empoint , si le fait jus verser , S'enseingne escrie, ne s'i volt pas celer ; Puis si a dit : « Bien devroie desver, « Quant l'empereres me weult déshériter, « Por le lyngnaige que Dex puist vergonder.
2l6 GaYDON. 7')2-7.8
« Qui France ont fait en tel dolor entrer.
« De son neveu li déust bien membrer,
« Et d'Olivier qui tant fist à loer,
<( Des .XII. pers que tant devoit amer,
a Qu'en Ronscevaus vi à dolor finer,
« Et les .xx'". qu'il dévoient garder,
« Que Ganelons vendi au roi Escler.
(( Onques li rois n'ot chevalier ne per
« Qui Ganelon en volsist apeller,
« Quant je alai mon gaige présenter
«c Vers Pynabel, qui le voloit tenser.
« Dex et li drois me fist le glouz mater ;
« Puis fist Ganon as forches encroer
<( Vilainnement, par le cors saint Omer. »
Quant Karles l'oit, si prinst à souzpirer;
L'aiguë dou cuer prinst as iex à monter,
Aval la face li prinst à dégoûter.
« Hé ! Dex , dist Karles, qui tout as à sauver,
(( Car me donnez en tel manière ouvrer
« Que je me puisse à cel duc acorder,
(( C'on ne m'en puist vilainnement blasmer;
« Car à grant tort ving sa terre gaster,
(' Dont je faz moult voirement à blasmer. >>
Grans fu l'estors devant nonne et aprez. Bertrans lait corre, qui estoit moult engrez, Richiers ses frères, et Estoulz qu'est aprez, De Montdisdier Berars, et Alygrés, Cil de Venis, Girars s'est avant traiz, Et Viviens qui tint l'espié ahiers, Ferraus li preus, qui n'est mie mauvais, Et Amaufrois à l'escu de cyprès.
Tuit cil se fièrent enz traïtors cuivers, Grans cops i fièrent d'estoc et de travers;
i— 721(5 GaYDON. 217
Contre l'acier ne puet durer li fers.
Là véist on tant penons blois et pers; Des traïtors i chai mains envers ; Muèrent et braient, permis lor est anfers. Li vavassors a tant de cops souffers Qu'il ot les os dolirouz et les ners ; Se Dex n'en pense, ce tesmoingne li vers , Ocis sera à torment moult disvers.
Li vavassors Gautiers forment se doute.
Car sa masue li est brisie toute ; La pièce en tient , forment empoint et boute. Et Auloris li saut 0 sa gent toute.
« Avois ! escrie, moult est vo vie courte ! » Oit le Gautiers, li cuers li hauce et monte ; A bien deffendre a mis sa force toute, Si que d'ahan touz li cors li dégoûte De grant suor, si qu'à painnes voit goûte. De son tronson .1. traitor affronte; Touz mors chai par delez une croûte.
Autressi fait com s'il ne véist goûte ; A la mort trait, n'a pooir qu'il souzgloute. « Voir, dist Gautiers, mauvaise gens eslcute, (( Cil donne trives le blanc pain et la crouste, « Car dou cervel li ai brisié la crouste. « Fil à putain , je ne sai rien de ['jouste] , « Mais à .11. mains ferir en la grant route. »
Li vavassors tint le tronson estraint ; Mal est venus cui il bien en ataint.
Si fil i fièrent, qui en ocient maint; D'aidier lor père n'est nus d'euls qui s'en faint. Gautiers les voit, boute, fiert et empoint, Puis s'escria : « Par Deu , qui là suz maint ,
2l8 GaYDON. 7317—7249
« Se je eschape, encor en morront maint « Des traïtors, se par pais ne remaint. « Karles est sos, qui que saige le claimt, « Quant il a cuer de quoi traïtor aint.» Auloris Toit , de duel fremist et taint, Sa gent escrie, si ont Gautier ataint.
Lancent et fièrent , son escu li ont fraint, Durement l'ont navré desoz le ceint, Abatu l'ont; moult durement se plaint.
Desor lui saillent, à poi ne l'ont estaint, Les mains li lient, durement l'ont estraint, Commandé ont que on au tref l'enmaint.
Quant li fil voient que lor père ont estraint , Por lui secorre sont celle part empaingt ; Mais il ne pueent, car force les sorvaint. Or en penst Dex et sa mère et si saint!
pRiNS cnt Gautier li traitor puslent; Les mains li ont loies durement , Au tref Penmainnent tost et delivrement. Emprisonner l'ont fait vilainnement.
Si fil en mainnent moult grant dolousement : « Hé! Gaydes, sire, or noz va malement ; <( Perdu avons à cest tornoiement « Nostre chier père, qui noz amoit forment. « Hui li avez aidié trop povrement. »
Gaydes fu loing, nés entendi noient, Car vers Karlon tenoit le grant content. Ja fuissent prins li frère à grant torment , Quant vint Bertrans entre lui et sa gent. Richiers ses frères venoit premièrement , L'espée ou poing, qui tranche durement.
Berars le sieult tost et delivrement Sor le vairon qui grans saus li porprent.
Estouls de Lengres sor le morel destent,
Et de Nouis Girars, qui plus n'atent,
Et d'Aygremont Viviensau cors gent.
Et Amaufrois vint armez gentement ,
Et Savaris qui escrie souvent :
« Ferez , baron , por Deu omnipotent !
« Que cil glouton , cui li cors Deu cravent,
« Ne puissent dire qu'en cestui chaplement
<( Aient dou nostre sans achater noient.
« Par Deu ! en moi ont il félon parent.
« S'un en puis panre, par cel Deu qui ne ment,
« Je le ferai morir vilainnement.
« Ha! traitor, li cors Deu voz cravent!
« Se voz estiés mené par jugement,
<c Voz seriez ja, certez, pendu au vent.
« Si m'ait Dex, l'empereres mesprent
« Quant en sa cort tant ne quant voz consent.
« Bien puet savoir, se Dex ne l'en deffent,
« Que par vos mains morra prochiennement,
« Ni déust pas avoir affiement
« En nul de voz, se li cors Deu m'ament,
« Puis que Thiebaus envoia le présent
« Dont il reta Gaydon vilainnement.
« Mais Dex et drois le sauva voirement :
« Thiebaus en fu pendus et encor pent.
« Autel loier voz doinst Dex temprement !
<( Si fera il , se loiautez ne ment. «
Auloris l'oit, moult ot le cuer dolent;
S'enseingne escrie à sa vois hautement.
De .11. parties vinrent iriéement.
Estouls de Lengres fiert Joibert de Clervent,
Et Richiers fiert Robert de Saint Florent,
Et Viviens, Hue de Bonivent.
Berars feri Ragon de Montayglent.
Reniers et Miles i viennent vistement ;
L'uns fiert Roger, et li autres Climent ;
Cil ont receu dolirouz paiement.
Li nief Gaydon vont ferant malement ,
A celle empointe en trebuchierent .c.
N'i a celui qui n'ait le cors sainglent.
Les fiz Gautier ont trais à sauvement.
Voit le Auloris, à poi d'ire ne fent;
Hardré apelle, se li dist coiement :
« Cil soudoiernoz mainnent malement;
(( Ne sai d'ont Gayde vient tex enforcement.
« Il noz convient faire tout autrement :
« Se tra'isons nel m'enseingne et aprent ,
« Ja de Gaydon n'avérons vengement. »
Et dist Hardrez : « Bien le voil et consent;
« Noz ne serons ja si legierement
(i Vengié de lui comme traïtrement. »
Ja lor tornaissent les dos vilainnement ,
Quant l'empereres i vint iriéement ,
Thierris et Naynmes, qui servent loiaument,
Li dus Richars, à cui Ruem apent,
Qui por Gaydon ploroit moult tenrement ;
Ses parens est, si s'en doutoit forment.
Les gens le roi viennent si durement
Com li grezils qui des nues descent.
Gaydes revient d'autre part fièrement
Sor son destrier, armez moult richement.
Riolz venoit moult acesméement,
Morans et Hugues, qu'ont escus à argent,
A .11. lyons ouvrez diversement.
Guis de Biaufort revint avenamment ,
Rispeus de Nantes, qui moult fiert noblement.
Là commencierent .1. tel assamblement
Dont tant preudons i fist defmement ,
7}i8— 7350 GaYDON. 221
Dont mainte damme fu vesve longuement , Et si en orent moult grant dolousement.
Devant Angiers et merveilloz ester ;
Percié i ot maint escu point à flor,
Et abatu maint vaillant poingnéor.
A lor enseingnes s'alient li pluisor.
Gaydes li dus broche le missoudor,
Brandist la lance, qui fu faite d'aubor,
Et fiert Guimart, le cuivert traïtor;
L'escu li perce, qui fu à or coulor,
L'auberc li fausse comme chape à pastor.
Li glouz guenchi, qui ot de mort paor,
Car autrement ne menjast jamais jor.
Et nonporquant le fiert par tel vigor
Jambes levées l'abat enmi les lor.
Et de cel poindre fiert le fil sa seror ;
Ainz d'armes nulles n'ot garant ne trestor; Parmi le cors li passe l'oriflor.
Mort l'abati, que le virent plusor.
Sa lance brise, et li dus fait son tor ; En l'estor est repairiez à baudor.
Trait Hauteclere qui giete grant luor,
Que li donna Oliviers par amors
En Ronscevax, quant morut à dolor.
Escuiers fu RoUant à icel jor ;
Dont l'apelloient Thierri grant et menor;
Mais por .i. gay, ce dient li auctor,
Qui sor son elme s'assist sans nul trestor.
Quant on l'arma por aler en l'estor
Vers Pynabel , le félon traitor,
Très puis cel tans, n'en soiez en error,
L'apell'on Gayde, li duc et li contor.
Li dus se fiert en l'estor par vigor,
Fiert Goudoyn, .1. cuivert traiter, Desci enz dens mait le brant de coulor, Mort l'abati el pré sor la verdor.
Puis a ocis Dayn , le robéor, Bernart de Hui et Aurri de Lambor; .1111. en a mort devant l'emperéor, Puis s'escria à clere vois hautor :
« Forment me poise, par Deu le criator, « Que pais ne puis avoir à mon seignor, « Car volentiers revenisse à s'amor, « Mais qu'enchacié fuissent li traïtor. )> Quant Karles l'oit, s'en ot ire etardor; Sa gent assamble delez un quarrefor.
Dès or puet Gaydes tornoier à folor, Car Karlemaines avoit force greingnor.
Quant le voit Gaydes, n'ot mie grant fréor ; Mais il voit bien que s'il fait lonc sejor, Que de l'estor n'aura pas le meillor.
Très bien s'en puet repairier à s'onnor; Lors sonne .1. cor, si se mist au retor. Dient si home : « Dex, con fait conduisor!»
Gaydes li dus se mist au repairier, Ferraut lez lui, et Berart et Renier.
Estouls et Miles, Amaufrois et Richiers, Bertrans li preus, Savaris au vis fier, Et Viviens, et Girars li guerriers, S'en repairierent por lor gent convoier. Et l'empereres se painne dou brochier.
Souvent trestornent li nouvel chevalier, Qui se penoient de lor pris essaucier.
Cil se penoient forment de l'anchaucier. Le cheval point Berars de Mondisdier ; En son escu va ferir Manesier,
7584—7417 GaYDON. 22J
Qui Rochepure avoit à justicier;
Niésfu Hardré, Aulori et Rahier.
Parmi le cors li mist le fer d'acier;
Il l'a empoint, mort l'a fait trebuchier,
Que onques n'ot loisir de baaillier.
Et dist Berars : « Trop voz poez coitier;
« Trop tost venez l'estor recommencier. «
Giete la main, si a prins le destrier,
Car à son oste le voldra envoier.
Mais Auloris li voldra chalongier,
Qui moult se painne de son neveu vengier.
Qui li véist sa lance paumoier,
Son fort escu devant son pis saichier !
S'il fust loiaus, moult féist à prisier^
Car de sa main est moult bons chevaliers.
Le cheval point des espérons d'ormier,
Sor son escu ala ferir Gautier;
Couzins germains fu Morant de Rivier.
Les ais en fait desrompre et depecier,
Parmi le cors li fist le fer glacier,
Mortl'abatit, puis commence à huchier :
« Par mon chief, Gaydes , s'as mains voz puis
« Je voz ferai laidement escillier. [baillier,
« Ja vos donjons, qui siet sor le rochier,
« Ne voz aura encontre moi mestier :
« Vos murs ferai abatre et depecier,
« Devant vo porte voz ferai encroier,
« Pendus serez lez le vilain Gautier. »
Gaydes l'entent, n'ot en lui qu'aïrier;
Vers lui guenchi Clinevent le corsier,
Qui plus tost cort que ne vole esperviers;
Brandist la hanste , qui estoit de pommier ,
Fiert Aulori en l'escu de quartier
Desor la boucle , li fait fendre et percier :
Faussé H a son bon hauberc doublier,
Mais en la char ne le pot empirier;
Selonc le flanc li fait le fer glacier.
Li fers feri en la char par derrier.
Si fort l'empoint li dus à l'approchier
Que il l'abat devant lui an sentier;
Sor lui s'arreste etprent à abaissier,
Puis li a dit : « Se gel puis esploitier,
« Voz en venrez avec moi prisonniers
« En la prison, 0 le danois Ogier.
« De vo service aurez vostre loier ;
<( Je voz ferai as forches balloier.
<( Home traître doit on ainsiz paier. »
Hardrez le voit , s'apella Berangier,
Et Grifonnet, Amboyn et Fouchier,
Sansonet Hugue et Guionet Gautier :
« Or, dou secorre, por le cors saint Ligier !
« Se noz cel duc poons deschevauchier,
<( Noz li ferons la teste réoingnier.
« Se Karlemaines le tenoit prisonnier,
« Tost le feroient si ami amaisnier,
« Si noz feroient honnir et vergoingnier. »
Et ci! respondent : « Pensez de l'anchaucier ! ;>
Chascuns s'en va .1. graisle manoier ;
Lor gent on fait ensamble rallier.
Ensamble poingnentplus de .1111. milier,
Qui tuit desirrent le duc à detranchier.
Environné l'ont devant et derrier;
Auloriet li convint il laissier.
Ja le préissent li cuivert losengier,
Quant si neveu li sont venu aidier.
L'anfes Bertrans et ses frères Richiers.
Karles li rois i vint et si princier,
Thierris d'Ardenne et Naynmes de Baiviers.
Là véist on mainte selle wisdier,
Et maint baron à la mort baaillier.
Gaydes fust prins , n'i éust recouvrier,
Et avec lui maint jone chevalier,
louant de la porte sont issu li archier,
Et li garson et li aubalestrier.
i^uarriaus, saietes prennent à descochier;
'^lus dru voloient que grezils en février.
i.es gens Karlon font arrier esloingnier,
Mien ancient, le trait à un archier.
j.e retrait sonne Gaydes sans atargier,
Puis sont entré en la cité d'Angiers
il et si home, sans point de delaier;
Dou champ partirent , car prez est d'anuitier.
De .11. parties se resont trait arrier;
Maint vassal laissent jesir mort estraier,
sr ainsiz va qui mainne tel mestier :
j'jventi pert qui cuide gaaingnier.
Dedens Angiers s'en est Gaydes entrez, Et li barnaiges dont il i ot assez ; En palais montent touz les amples degrez. Mais por Gautier fut grans li diaus menez ; Si fil en plorent , lor chevox ont tyrez ; Guident qu'il soit ocis et afolez.
Et dist Riolz : « Or ne voz desmentez ; '( Ja por duel faire riens n'i gaaingnerez. « Cil qui duel fait, c'est fine veritez, u Fait esjoir ses anemis mortex.
« Laissiez le duel , si voz reconfortez , « Car, se Deu plaist, moult par tans le raurez. — Dex, dist Bertrans. biax rois de majestez, « Rendez le noz , s'il voz plaist, en santez , « Car hui noz a de grant péril gietez !
Gaydon : j
226 GaYDON. 748J— 7ji8
— Voir, dist Estoulz, voz ditez veritez. « Gui il feroit moult estoit affrontez,
« Ainsiz com fust d'un trebuchet tuez. »
Atant le laissent, si s'assist li barnez,
Gar li soupers estoit touz aprestez.
Et Ferrausfu d'un mire resgardez;
Ses plaies tante, car moult estoit navrez,
Bien l'apareille, bien fu estroit bendez;
De ses amisfu souvent acolez.
« Biax niés, dist Gaydes , moult fui por voz irez
« Quant prins i fustez, à poi ne fui desvez;
« Mais, quant voz ai, mes diaus est oubliez.
« Or iert Gautiers por Ogier rachatez,
(.' Et s'il l'ocient , Ogiers iert encroez.
« Ja por lingnaige n'estera restoré;
« Gar, quant vers Karlefui à tort encorpez,
« Ainz ne m'osa replegier, c'est vertez.
(( Dehais ait hom qui ses amis charnez
« Faut au besoing, bien doit iestre huiez! >>
Et dist Ferraus : « Biax oncles , or soupez,
*< Ges jovenciaus compaingnie portez ;
« Aprez souper voz dirai mon panser.
— Niés, dist li dus , si com voz commandez, « Servi seront tout à lor volentez,
« Vin et viandes auront tout à lor grez. » Dou luminaire fu grande la clartez.
Quant ont soupe, si est Ferraus levez ; DistàGaydon : « Biax oncles, entendez.
« En la cort Karle fui de murtre apellez, « Ostaigiez fui de .11. princes chasez : « L'uns fu Renaus d'Aubespin li membrez, « Et l'autres fu dus Naynmes li barbez. c< Gil m'aplegierent desor lor héritez « Qu'au jor seroie devant Karlon menez,
7JI9— 7(52 GaYDON. 227
« Por moi deffendre de ce dont fui retez.
« Très bien me fui envers Guion provez,
« Car Dex et drois estoit mes avoez.
(c Voz savez bien com li plus est aiez.
K Por Deu voz proi qu'Ogier au roi rendez ,
K Ou, se ce non , par Deu de majestez,
;( Je m'en irai as loges et as très
;< Tant que j'aurai mes ostaiges cuitez ;
:c Car miex voil iestre .11. ans enchaainnez
X Que par m,oi fuissent li ostaige encombré.
—Biaus niés, distGaydes,anuit mais voz souffrez,
( Et le matin le Danois i rendez ;
< Car ne voldroie , por l'or de .x. citez,
c Que voz fuissiez mais de moi dessevrez. »
Dist Ferraus : « Sire, Dex voz en saiche grez;
( Car en la fin , ce dist l'autoritez ,
f Vient au desuz cil qui fait loiauiez. »
D'euls voz lairai , de Karlemaine orrez, ^i à ses tentes s'en estoit retornez , St à lor très li siens autres barnez.
..es armes ostent, ez les voz desarmez. Caries li rois est des conrois enflez , i que il samble iestre touz forsenez, Tout por Ferraut qui li est eschapez.
)ont fut dus Naynmes et Renaus apellez.
Seignor, dist Karles , Ferraut me ramenez ,
Ou le Danois qui est emprisonnez.
Se l'un d'euls .11. aparmain ne rendez ,
Par mes grenons dont li poils est meslez ,
Terres ne fiés de moi plus ne lenrez, : Et en prison ambedui esterez,
Et, s'on le juge, chascuns iert desmembrez. » )ist Renaus « Sire , en respit le metez ,
Trosqu'à demain que le voir en saurez :
228 GaYDON. 7J53-75S6
■•< Dont porrez dire tout ce que voz voldrez. » Dist Karlemaines : « Ja si n'en gaberez ; « Par saint Denis , quant voz m'eschaperez, <i Au départir porfol ne me tenrez.
— Drois empereres, ce li a dit Hardrez, « Se droit noz faitez , voz les escilierez.
— Vassaus, dist Naynmes, or voz amesurez; " Vo felonnie mie ne descouvrez.
'< Je ne cuit mie qu'encor soit li hom nés
•< Qui noz volsist si avoir atornez.
'( Qui voz croiroit , fel traîtres prouvez ,
'( Tost auroit fait grandes desioiautez. »
Li dus s'escorce , si est avant alez ,
Hauce son poing qui est gros et quarrez.
Grant cop li donne dus Naynmes sor le nés .
Si que li sans en est aval coulez.
As pies le roi chai touz enversez ,
Et aprez crie : « Baron, or i ferez!
« Quant batus sui moult par sui avillez. »
Auloris l'oit, si est avant alez,
Et Berangers, Macaires et Hardrez,
Et Amboyns , Sansons et Forquerez .
Et Grifonnés , Miles et Yzorez,
Guis d'Autefoille, Hanris li bocerez,
Rigaus li fel, Bernars dou Sausoi nés.
Tuit cil s'escrient : « Naynmes, n'i durrerez! »
Ja fust li dus malement atyrez ,
Quant Hoedes saut et Thierris l'alozez
Hue à la barbe, Guerris li adurez,
Hoedes de Lengres, Richiers et Guinemers,
Et li dus Sanses, qui de Valence est nés.
J;i i éust mains ruistes cops donnez,
Quant l'empereres s'est en haut escriez :
«' Par saint Denis , mar voz remouverez;
« Qui se mouvra , au vent iert encroez. »
Ainz puis cel mot ne s'est nus remuez.
« Naynmes , dist Karies , 0 moi demorrerez,
« Renaus 0 voz, en prison esterez. »
Dist Naynmes : " Sire , vostre plaisir ferez.
« Legierement certez noz garderez.
— Thierri d'Ardenne, dist Karies, sa venez :
« Ces .11. vassa.x anuit noz garderez,
« Et le matin les me renvoierez. »
Dist Thierris : « Sire, si com voz commandez. !»
O soi les mainne, moult les a honorez.
Et l'empereres est moult dolans remez.
Li traïtor s'en revont à lor très;
De fm argent ont .11. mûries trorsez,
Karlon l'envoient: moult lor en sot bons grez,
Moult par les tient por drus et por privez.
Li empereres fist panre le présent ; Convoitouz est , moult voientiers le prent. Dist au messaige : " Amis, alezvoz ent, « Voz seignors ditez, .\^. mercis lor rent. <f Guerredonné lor sera bonnement :
« S'il me requièrent , je les orrai briement. » Et cil s'en vont arrière isnellement :
As traïtors ont conté l'errement , Que l'empereres, qui a prins lor argent, Lor aidera se nus vers euls se pi ent. Dist Auloris : « Se je puis temprement, « Seront cil don vendu moult chierement. « Or escoutez, je voz dirai comment :
« Le matinnet, devant l'ajornem.ent, « Panrons Gautier, qui tant m'a fait dolant, « En cel broillet l'enmenrons coiement, tt A unes forches le pendrons erramment,
« Ainz que le saicheli rois ne l'autre gent.
« Quant li dus Gaydes le verra pendre au vent ,
« Ogier fera morir vilainnement,
« Car Gautier ainme desmesuréement.
« Et s'Ogiers iert mis à escillement ,
« Li empereres , par nostre atissement ,
« Panra de Naynme autretel vengement,
« Et de Renaut d'Aubespinausiment ;
« Car noz Ferraut requerrons vistement,
<( Comme murtrier moult très crueulsement :
« Ainsiz porrons maitre France en torment. »
Dist Amboyns ; « Dex , quel conseillement !
>•( Jhesus de gloire noz sauve tel parent 1 «
Li traïtor ont lor conseil donné , Et li baron ont parmi l'ost soupe.
Li empereres ot moult le cuer iré ; Naynme menace et Renaut le membre.
Et dist qu'il ierent en tel prison gieté Dont ja n'istront en trestout lor aé, S'il n'a Ferraut tout à sa volenté , Ou le Danois fors de prison cuite ; Et il en a saint Denise juré.
.L gars mauvais, qui tout a escouté, As traïtors a tout dit et conté.
Quant il l'entendent, grant joie en ont mené, Car bien cuidoient esploitier à lor gré. Par l'ost se sont li baron reposé, Car de l'estor estoient moult lassé.
Li traïtor ne se sont oublié ; Si matinnet com il fu ajorné, Ont prins Gautier, les poins li ont noé Derrier le dos, et puis les iex bandez ; Sor .j. roncin l'ont esramment levé.
76n— 768Ô GaYDON. 2JI
De l'ost s'en torneni , coiement, à celé , Et furent .xxx. moult richement armé.
Se Dex n'en pense, li rois de majesté, Gautiers sera as forches encroez. Li traïtor l'ont souvent ramposné :
« Sire vilains^ ce li a dit Hardrez , « Par vostre effort avez tant conquesté « Que tel cheval voz avons apresté « Dont l'eschinne a .xxx. pies mesurez; « Tant a il bien , si corn je l'ai visé. » Et dist Gautiers : v Traîtres deffaez , « De maie hart soiez voz estrainglé!
« De tel cheval ne voz sai je nul gré ; « Miex aferroit voz et vo parenté.
« A cel martyre com voz m'avez voé « Soiez voz tuit, ainz que muiriez, livré. » Quant Hardrez l'oit, d'un baston l'a frapé. Et dist Gautiers : «. De Deu de majesté « Soit il maudis qui cestui m'a donné. « Félons traîtres, tuit morrez en vilté, « Car tuit serez, se Deu plaist, tramé » Dist Auloris : « Ainz l'aurez comparé. »
D'euls lairai ores, .i. poi voz escoutez Dou preu Ferraut comment il a ouvré.
Quant dou soleil vit luire la clarté, Vint à Gaydon, et puis li a rouvé Que le Danois li rende tout monté, Et de ses armes ausi bien conraé Com il estoit quant il fu amenez:
« Ou se ce non , ja m'en verrez torner, « Si me rendrai à Karlemaine, as trez ; «( Car ne voldroie, por l'or d'unne cité, « Que por moi fuissent mi ostaige encombré. «
2^2 C.AYDON. 7687—77:
OuANT li dus Gaydes ot son neveu oï, Cortoisement et be! li respondi.
<! Biax niés, dist il, ce saichiez tout defi, <i N'ai pas coraige que voz partez de mi; « Car ne voldroie, porle tressor Davi , « Que l'empereres voz éust malbailli.
« Por voz rendrai Ogier, mais tant voz di i< Que vostre ostaige soient cuite por lui. » Atant envoie por Ogier le hardi ; -Mais ansoiz sont dou palais départi Tait li anfant , si que nul n'en choisi, Dor.tli Danois durement s'esbahi.
Quant de la chambre, dont il fors s'en issi, Tout le palais a trouvé desgarni, Moult s'en merveille, mais mot n'en a jehi, Où cil estoient que en l'estor choisi , Qui de bataille furent si aaspri.
Mais il estoient par les ostex tapi ; El palais sont li viel home flori :
Riolz dou Mans , Rispeus et Tyoris , Moranset Hugues, Simons et !i cuens Guis, Li preus Ferraus et Amaufrois ausiz, Et li dus Gaydes, qui enmi eu!s se sist. Distli Danois : « Sire dus . je voz pri «. Que vozprennez la raenson de mi. »
Et respont Gaydes : ^i Sire Ogier, je voz di i- Que délivrez serez par tans de ci ; <' Ja n'i perdrez vaillant un parisiz. » Tout maintenant l'a Ferraus revesti De dras de soie , à grans bendes d'or fin ; Tout son harnois, c'onques riens n'i perdi, Li fait trourser desor .1. fort ronsin ; Fuis li amainnent Broiefort l'arrabi.
<v Biaus sire Ogiers, dist Ferraus, par saint Pri ,
4 n^^—iis^ Gaydon. 233
ft Or en irez touz cuites sans estri. » Et dist Ogiers : « Karles en ait merci ! « Mais se au roi estiez bon ami , « Tost averoie cest service meri. »
Et dist Ferraus : « Dex , qui en crois pendi , « Confonde ceuls qui cest plait ont basti , « Par quoi noz sommez vers le roi anemi ! <c S'a fait Guimars, Hardrezet Auloris, « Et Berangers, et Miles, et Hanris ; (•- Mais, se Deu plaist , il en seront honnis, « Car il l'ont bien grant pies'a desservi. « Mal fist li rois qui ainz puis les créi « Que Ganelons les .xii. pers vendi, « El les .XX"'. qu'à Marsille trai. »
Li dus Ogiers isnellement monta Sor Broiefort, que merveilles ama. Ferraus a dit qu'il le convoiera , Tant que en l'ost à sauveté venra.
Et Amaufrois a dit qu'avec ira ; Lor armes huchent, et on lor aporta.
Ferraus li preus et Amaufrois monta; Il font que saige : mestier lor estera. Ainz qu'il reveingnent, li plus hardis dira Qu'ainz en sa vie plus fort jor n'acointa. Es chevax montent que on lor amena; Tuit .111. s'en vont, mais Ogiers chevaucha Touz desarmez , car pas ne se douta.
Parmi les rues li Danois resgarda , Car les vassax bien trouver i cuida Qu'en la bataille choisi et avisa.
Quant ne les vit, forment s'en merveilla. Par les ostex la grans noise leva Que dus Ogiers arrière s'en rêva.
Tant biaus destriers enz rues esgarda,
Tant en i vit et de sa et de là
Que à grans painnes les rens en trespassa.
Vit les haubers , c'on rosla et frota ,
Et tant escu couvert c'on enarma ;
Lors pense bien que grans gens laienz a.
Quant ne les vit, durement l'en pesa;
Maix tex se coise qui par tans s'aparra.
Par la cité s'en vont li troi baron ; Les rues passent où avoit maint donjon. La porte garde Hues li fiuls Hoedon, Ensamble 0 lui .c. vassal de renon.
Cil lor ouvri , cil issent à bandon ; Ogier convoient desci en l'ost Karlon.
Ferraus li preus mist Ogier à raison : (c Sire , dist il , por Deu et por son non , (c Ditez à Karle que noz voz renvoions « Et qu'il claint cuite et Renaut et Naynmon , (C Qui m'ostaigierent au roial pavillon, « Quant je me duz combatte envers Guion, « Qu'il me reta de laide traison « S'il ne les cuite , je irai en prison , « Et voz venrez arrière au duc Gaydon. » Et dist Ogiers : « Certez, ce ferai mon.» Ferraus repaire et vait notant .1. son, Et Amaufrois disoit .1. lay breton.
Gardent sor destre , et voient .1. garson Qui vint corrant moult plus que le troton. Quant l'ont véu andui li compaignon, Contre lui sont venu à espérons.
Ferraus demande : <( Amis , as tu besoing ? » Dist li gars <( : Sire, pas ne voz mentirons, (i Je venoie ores, lez cel broillet réont.
« Iluec trouvai de chevaliers fuison;
« Bien furent .xxx., tuit par élection,
« Moult bien armé , chascuns sor l'Arragon,
« Iluec avoient amené .1. larron;
« A unes forches pendre le devoit on ,
« Gautier l'oï nommer, par saint Simon.
« Moult regretoit et Ferraut et Gaydon,
« Et Amaufroi, .1. autre donzillon.
« Misli avoient an col .i. hardillon;
<f A jenouls fu , si faisoit s'orison.
« Pendu l'ont ores, car moult le hasîoit on, n
Quant Ferraus l'oit , si tainst comme charbon.
Dist Amaufrois : « Celle part chevauchons.
« S'a tans i veing, si ait m'arme pardon,
« Ou g'i morrai, ou noz arrier l'aurons. »
Li .11. couzin ont la novelle oïe Que li garsons lor a dite et nuncie ; Quant que chevax puet corre d'escoillie, De lui se partent, s'ont lor voie acoillie, Une vies voie, par une adevancie, Parmi le bois dont haute est la foillie. Droit à l'issue de la lande foillie, Voient les forches , dont la feste est drecie. Voient Gautier, qui l'eschielle ot puiie, Qui la corde ot entor le col lacie.
Ja fust pendus, mais l'eschielle est brisie : Il n'est si maie qui à la fois n'aie. Gantiers chaï et hautement s'escrie ; Souvent reclainme le fil Sainte Marie : « Biax sire Dex, qui dedenz Bethanie <( Suscitas Lazaron qui la char ot porrie, « Le don donnastez, Sire, [^sainte Sophie], (( Que de l'église qu'avoit faite et bastie
« Rois Constentins par sa grant seingnorie, « Fu en son nom sacrée et benéie ; « Si corn voz iestez, Jliesu Cris, plains dévie, « Dont sainte Eglise est par voz resclarcie , « Deffendez m'arme qu'elle ne soit perie, « Car je voi bien que ma vie est fenie. »
Quant li glouton virent Gautier chéu , La corde prennent qui entor le col fu. Et dist Gautiers : « Por Deu le roi Jhesu , « Laissiez moi dire pater nostre et salu ! » DistAmboyns : « Ne voz vault .1. festu <c Que ne voz pende, que trop avez vescu. » Et dist Gautiers : « Traître malostru, « A maie hart soiez voz tuit pendu !
« Se je vequisce, tuit fuissiez confondu. » Quant Amboyns a Gautier entendu, La corde giete , n'i a plus atendu , Outre la feste le bout a recéu.
Plus de .X. sont icelle part corru, La corde prennent , si saichent par vertu. Si ont Gautier de la terre esméu, Les nersdou col li ont si estendu Que par .1. poi [''qu'il ne li ont] rompu, Car moult pezoit , grans estoit et corsus. A ces paroles ez vos Ferraut venu, Et Amaufroi sor .1. destrier quernu.
« Avois ! s'escrient, traitor mescréu, <i De par Gaydon voz aportons salu « Qui est escrips en nostre espié molu.» Li traïtor, quant il les ont véuz, Laschent la corde, car paor ont eu.
Gautiers rechiet desor le pré herbu ; Bendez estoit si n'a goûte véu.
Et Ferraus broche, brandist Tespié molu,
Fiert Amboyn sor son doré escu.
Desor la boucle li a fraint et fendu ,
Et le hauberc faussé et desrompu.
Le fer li a ou costel embatu,
Le sanc en a à la terre abatu,
Jus à la terre l'a souvin estendu.
N'est mie mors, maufé l'ont deffendu.
Amaufrois fiert Guimart le viel chenu ;
Arme qu'il ait ne li vault .1. festu.
Si prez dou cuer li a le fer couzu
Les vainnes rompent , mort l'abat estendu.
Li traïtor furent tuit esperdu.
Et Ferraus a tant l'estor maintenu
Qu'il a Gautier les liiens desrompus
Et le bendel jus des iex abatu.
Voit le Gautiers , ainz si joians ne fu ;
Dammeldeu jure et la soie vertu ,
Ainz qu'il mais muire, estera chier vendus.
Or fu Gautiers touz seuls enmi la prée; Amaufroi vit qui la teste ot armée.
Et Ferraus ot ja sa lance froée ; Mais il tenoit el destre poing l'espée, Dont il faisoit envers euls la meslée.
Voit le Gautiers, durement li agrée; Devant lui a une perche trouvée , Que li glouton avoient recoupée ; Mais il l'avoient trop courte mesurée.
As forches faire si estoit demorée.
Gautiers la prent, à .11. mains l'a levée; [*Derrier fu graile] et devant fu quarrée. Fiert Maudebert en la targe roée, Toute li a et froissie et quassée ;
Le pis li froisse le cuer et l'eschinnée, Mort l'abati devant lui en la prée.
Puis fiert Gombaut à la barbe meslée; Onques n'ot arme qui li éust durée.
L'iaume li fent et la coiffe a faussée, Le cors li froisse desci en la corée, Mort l'abati : l'arme s'en est alée ; As vis diables soit elle commandée !
Gautiers s'abaisse , s'a sa targe couvrée; A son col l'a par la guiche levée.
Une grant perche a Gautiers adossée ; Devant son piz a sa targe tornée.
Là se deffent com orse enchaainnée Gui si orsel ont morse et eschauffée.
Gui il consieult, il a fait sa jornée. Voit le Ferraus , durement li agrée ; En haut s'escrie , à moult grant alenée : « Deffen toi , ber , par la Virge honorée ; « Secorrus [''ères] par la vertu nommée. » Hardrez le voit, sa gent a aûnée, Puis li a dit : « Ferraut, vostre posnée « Comparroiz cher, ainz que soit l'avesprée. « La hars est torse qu'aurez en col noée , « Et Amaufrois aura autel soudée :
« Delez Gautier iert vo gorge tyrée. » Oit le Ferraus, si a dit sa pansée :
« Par Deu , traîtres , tel chose avez brassée « Dont voz aurez ancui maie soudée.
« Par celui Deu qui fist ciel et rousée, (c Se gel puis faire, jus iert vostre posnée. » A ces paroles brochent de randonnée, An poing le brant à la pointe acérée.
Parmi son elme fiert Hanri de Guersée ; L'iaume li tranche et la coiffe saffrée.
7920-79S2 GaYDON. 239
Trosqu'au menton est l'espée coulée; Mort l'abati iluec enz an la prée.
Amaufrois fiert Guion de Roche Anglée ; Ne li vault arme une pome parée.
Parmi le cors li a l'anste passée, Mort l'abati , et l'anste est tronsonnée. Il trait le brant , dont la lemelle est lée , Destre et senestre donne mainte colée.
Mais Amboyns, par maie destinnée, Fu remontez, s'a sa gent aùnée ; Sa gent escrie, si lieve la huiée :
« Ferez! baron, car lor force est outrée. » Atant lor viennent, chascuns lance levée. Se Dex n'en panse et la vertus nommée, Desci qu'à poi iert lor vie fmée.
Amboyns point, li cuivers deputaire, Le bon cheval qui ot la crope vaire, Qui fu Garnier, le seignor de Valcaire. Quant qu'il en pot, à espérons fors traire, Le point li fel, car bien le savoit faire. Brandist l'espié qui fu au roi Forcaire , Vers Gautier vint, si commensa à braire : « N'i durrerez, fel vilains deputaires ! « Je voz ferai essorber et detraire.
« Ferraut pendrai, cui qu'en doie desplaire, « Et Amaufroi, ainz que la nuit repaire. » Et dist Gantiers : « Fel traîtres murtraires, « De traison ne voz volez retraire ; « Bien estez dignes c'on voz féist detraire. « Vien là avant, encoste moi t'apaire, (( Si t'apenrai que mes leviers set faire. » Li fel i vint com crueuls adversaires; Fiert le en l'escu là où li ors esclaire,
240 GaYDON. 79S3— 75^5
Ausi li perce corn féist une haire.
Fiert le en costal , le fer embroie et maire
Bien plainne paume, que le sanc en fait traire.
Gautiers chancelle, mesure li fait faire;
Mais il saut sus, si jure saint Ylaire:
<i Mar mi avez fait anui ne contraire. »
Hauce son fust, n'i quist autre examplaire.
Ja li féist la marrelle maltraire ;
Mais li traîtres est lors mis au repaire :
Ne l'atendist por tout l'or de Biaucaire.
Or fu Gautiers à pié enz an prael; Voit Amboyn , ne li fu mie bel , Qui esloingniez li fu sor le poutre!, Qui tel duel a à poi n'ist de sa pel. Tint le perchant qui ot gros le tuiel , Et va ferir Girart de Montrevel Parmi son elme qui fu fais à noel ; Ausiz li fentcom féist .1. gastel.
La coiffe blanche ne li vault .1. rosel; Les os li froisse ausiz com .1. aignel , Que à ses pies l'abat enz an prael.
L'arme emportèrent maufé et Jupiter, Qui tout roillant alerent le vaucel.
N'a si bon mire, desci à Mirabel, Qui séust dire quel part sist li visel. Et dist Gautiers : « Or tenez cest merel. '< S'Amboyn puis tenir, par saint Marcel, '< Je li ferai hummer autel chaudel. » Ferraus tenoit d "autre part le cembel. Et Amaufrois tint l'espée au pomel ; Fiert Giboyn .1. moult fier hatiplel .
Sor les espaules li rest le haterel, Puis a ocis Anscelin de Rivel.
Ferraus a mort Hermant de Monbendel , Huon de Troies et de Dijon Ansel ; Bien s'i aident andui li jovencel.
Li preus Gautiers, qui tint le plansonnel, Cui il ataint, moult resoit mal merel ; Ausiz l'affronte corn féist .1. porcel.
Li traïtor ne lor sont mie aingnel ; Se Dex n'en pense, qui sauva Daniel Dedens la fosse avec le lyoncel, Tuit .III. seront livré à lait maizel.
S'esploitier pueent li traïtor mezel, Il les pendront touz .111. à .1. hardel.
Li traïtor sont plain de desmesure ; Les .111. barons ont requis sans droiture. Hardrez li fel Deu et sa mère jure , Et Amboyns , de la crois la figure , Pendu seront, ja n'auront sépulture, ps'i dureront lonc tans] par aventure.
Et les requièrent moult très grant aléure , Lancent et ruent ; moult fu grans la murmure. Lor fort escu , dont d'or est la pointure, Et lor haubers et lor autre arméure, Sont moult raalmis, ce est veritez pure. Gautier ont mis par force à terre dure. Amaufrois fu navrez soz la ceinture.
Le preu Ferraut ont fait moult de laidure; Jus dou cheval l'ont mis à desmesure.
Chascuns saut sus , touz drois, en s'estature ; Adossé sont lez une haie obscure, De lor escus font devant couverture.
Là se deffendent, moult sont en grant ardure; Des cors lor cort li sans grant aléure. Se Dex n'en pense, c'est la veritez pure, Gaydon i 6
242 GaYDON. 8019— 8o;o
Ja seront mis en grant desconfiture; Mais on dist bien , ce est chose séure : N'est pas péri quant qu'est en aventure.
Li .III. baron furent en grant esmai; Navré estoient, li sans lor cort à rai. Ferraus reclainme Deu, de bon cuer verai, Et Amaufrois , le ber saint Nicolai.
Et dist Gautiers : « Seignor anfant, bien sai (( Que de la mort voz voi en grant esmai ; « Soiez preudomme, et je voz aiderai.
« S'estoie armez, foi que doî saint Gervai, « Nés douteroie la montance d'un glay.
— Voir, dist Ferraus, secorre voz cuidai; <( Or dou deffendre , que ja ne voz faudrai ! « Hardrez s'escrie : « Jamais ne mengerai « Devant ice que pendus voz aurai. »
Dist Amaufrois : « Traîtres, sa te trai. » Et dist Hardrez : <( Vassal, je si ferai; « La mort Thiebaut cruelment voz vendrai.
— Voir, dist Ferraus, tant comme je vivrai, « A mon pooir touz tans voz destruirai. )> Dist Ambovns : « Or, à euls, sans délai! « S'il noz eschapent, jamais liez ne serai. » Et dist Hardrez : «Jamais Deu ne croirai « Se il eschapent, quant ores ci les ai. » Dist l'uns à l'autre ; « C'or fier ou lance ou trai.* Lor les requièrent et demainnent grant brai; Touz m. les ont abatus en .1. tai. Des cors lor cort li sans à grant eslai.
En grant esmai furent li troi baron.
Moult les apressent li traïtor félon ; Lorescus percent, qui sont point à lyon.
goji— 8oS4 GAYDON. 24J
Hauberc ne elme ne lor vault .1. bouton. Gautier navrèrent el cors jusqu'au pormon, Et Amaufroi des cuisses el braon.
Ferraut navrèrent el vis et en menton.
Et el coste! d'un dart 0 le penon; Li sans li cort dou cors à grant randon. Gautiers tenoit en sa main .1. planson; Gombert feri , qui fu niés Haguenon.
Hiaumes ne coiffe ne li fist garison; Ainsiz l'affronte com féist un mouton.
Ferraus a mort Robert de Valbeton, Et Amaufrois, Hombaut de Saint Droon.
Bien se deffendent tuit troi li compaingnon, Mais lor deffense ne lor vault .1. bouton : Abatu sont tuit troi à jenoiilons.
Se Dex n'en pense, par son saintisme non , Tuit troi seront mis à destruction.
Car prins avoient Gautier li mal glouton , Fermé li ont an col le chaaingnon.
Li .11. couzin furent en grant frison, Car Amaufrois chaï à jenoiilons.
Ferraus dou sanc i perdi tel fuison Qu'il est versez pardelez .1. buisson.
Là furent prins andui li donzillon.
Les iex lor ont bendez comme larrons^ El col ont mis chascun .1. hardeillon, As forches vont sans plus d'arrestison , De l'eschielle ont rafaitié l'eschaillon. En crois se couchent tuit troi à orison. (( Dex, dist Ferraus, qui souffris passion, « Aiez de m'arme et merci et pardon ! « Dex, qui de mort suscitas Lazaron, « Ai'diez mon oncle , le riche duc Gaydon, « Car je sai bien jamais ne le verrons ! »
244 GaYDON. 8o8{-î
Amboyns dist : « Voir, ce ne ferez mon.D Lors a saisi li gloutons .i. tronson , Gautier en donne .1. dolirouz froion , A jenoillons l'abat sor .1. perron.
Gautiers saut sus sans nulle arrestison, Les bras estent par telle aïrison Les liiens rompt dontliié l'avoit on.
Son bendel oste et resgarde environ , Hauce le poing , qu'il ot quarré en som , Amboyn donne .1. si grant orillon Tout estordi l'abat lez .1. buisson :
<( Tenez, traîtres! dist Gautiers d'Avalon. » Par le frainc prent le bon destrier gascon, Isnellement est saillis en l'arson, Parmi le bois s'en va à esperon.
Tel .X. le sievent , qui crient à hau[t] ton : « N'i garirez, vilains, par saint Simon; « Ancui serez pendus par le chaon. « Et dist Gautiers : « Voz i mentez, félons! •< Se armez fuisse , par saint Pol d'Avalon , <c Ja trouvissiez .1. félon compaingnon. '< Encor aurez, se Deuplaist, guerredon « De vostre murtre et de vo traison. » Tout resgardant s'en va li vaillans hon. S'il fust armez et éust le blazon , Ja n'en tornast por fuir le talon.
Vait s'en Gautiers à grant esperonnée.
Li .X. l'enchaucent très parmi la valée. Se Dex n'en pense et sa vertus nommée , Li .11. couzin Morant, sans demorée, Et duc Gaydon , morront celi jornée ; Mais on dist bien , et c'est vertez prouvée : Gui [''Dex aide] ce est chose sauvée.
iii8— 8iji GaYDON. 24^
lais or oiez con faite destinnée Dex Gautier otroïe et donnée, ant a corru qu'au pié d'unne valée encontre Claresme la senée , lui de Gascoingne fu roine clanmée. Karlon vait [''recevoir sa contrée] t faire homaige, car elle estoit senée, t si avoit en cuer et en pensée jue , se la guerre Gaydon estoit finée •es traïtors qu'aient maie durée, |ue le panroit et seroit s'espousée [ouït volentiers, par bonne destinnée, u autrement jamais n'iert mariée ; ar tant l'amoit , por sa grant renommée , oute autre amor en avoit oubliée.
>CX. chevaliers, qui sont de grant posnée , [ainne avec li, poriestre miex gardée; i a celui qui n'ait la teste armée, londe, Eschavie i est et Esmerée.
a damme iert moult de haut paraige née , le biauté samble moult très bien iestre fée. autiers la voit, s'a la resne tyrée; ers li a point , merci li a criée.
a damme sist sor la mûrie affautrée ; lie le prent, n'est plus avant alée, i l'a couvert desoz sa gironnée.
i traïtor vinrent de randonnée.
,i fel Bernars , qui tenoit Pierrelée, Irandist la lance à la pointe acérée ; iautier cuida ferir en la corée, e mantel perce, la pelice a troée [ue la damme otsor le baron gietée.
lautiers guenchi , qui la mort a doutée , ;t nonporquant la char ot entammée.
Li sans en vole fors de la char navrée.
Que la pelice en fu ensainglantée
Que la dame otvestue et endossée.
Voit le Claresme, moult en fu effraée;
Elle s'escrie, comme famé airée :
« Se n'est vengiez , ja esterai desvée,
(( Dou mal glouton qui a fait tel posnée ,
<( Qui si li a sa pelice atornée. )>
Guis de Belin a la dame escoutée;
Le cheval broche, s'a la lance branlée,
Et fiert Bernart sor la targe roée.
Desor la boucle li a frainte et troée ;
L'aubers n'i vault une toile cirée.
Le fer li passe très parmi l'eschinée ,
En cors li mist l'enseingne à or frazée.
Gascoing i fièrent et de lance et d'espée.
Li traitor ont guerpi la meslée ;
Fuiant s'en tornent tuit dejousteune prée.
Gautiers s'escrie : u Franche dame honorée ,
« Secorru m'as et ma vie sauvée;
« Mais , por la virge qui de Deu fist portée ,
« Secor Ferrauî à la chiere membrée,
« Et Amaufroi à la chiere rosée ,
« Que Hardrez tient et sa gent deffaée
« Delez cestbois dont la foille est si lée;
« Je cuit, par foi, que lor vie est finée. »
Lors a Gautiers la vérité contée ,
Comment des forches est la feste levée:
« Pendu m'eussent li traître à celée ,
(f Quant Ferraus vint , la ventaille fermée,
« Et Amaufrois sor le blanc d'Aquilée.
« Cil furent .xxx., n'i éusmez durée;
« Mais ainz i ot donné mainte colée.
« Onques .11. home n'orent si fortjornée;
8i8é-82i8 GaYDON. 247
« Je cuit qu'il ont recéu tel soudée
« Com il m'avoient et jugie et donnée. «
La damme l'oit, la Touzsains a jurée ;
D'ire et de duel est toute tressuée.
Lors a sa gent, quant qu'elle puet , hastée.
La damme haste forment sa baronnie.
Et Gautiers a une broingnetreslie, Que cil li ont moult tost appareillie, Et roitespié et fort targe florie; Elme ot moult bon , qui fu fais en Pavie. Poingnant s'en vont par une adevancie.
Gautiers tenoit une hace empoingnie C'uns escuiers li ot enz mains baillie , Car son espié ne prisoit une aillie ; Devant s'en va à plain cop d'escoillie. Li traiter, quant ont lor gent choisie Qui s'en retornent afuiant par tel hie, Moult s'en merveillent comment est estorraie. Voient Gautier, qui hautement s'escrie : « Fel traitor, vostre mors est jugie. » Oit le Hardrez . touz li sans li fremie. Ferraut avoit la corde au col lacie, Desor les forches. dont la feste est drecie, Avoit le bout de la corde lancie ; Forment sachoit, Amboyns li aie.
Quant Gautier voient, s'ont la corde laissie. .XX. en i ot encor remez en vie, Et li .X. sont ocis à grant haschie.
Gautiers lor vient, tient la hache aiguisie , Point le destrier, qui li cort d'escoillie, A ses .11. mains tient la hache empoingnie , Et fiert Durant sor l'iaume de Pavie.
Ausiz li tranche comme toille porrie ,
248 GaYDON. 8J15— Sijî
Tout le fendi enfresci qu'en l'oie, Mort l'abati enmi la praerie.
Guis de Belin fiert Ansel de Tubie ; Niés fu Hardré, fiz sa seror Marie.
L'esculi fent, la broingne a dessartie, El cors li met Tenseingne qui baulie, Mort l'abati enmi la praerie.
Gascoing i fièrent, qui ne sefaingnent mie. Li preus Gautiers noient ne s'i detrie, Vient as anfans , errammentles deslie, Chascun livra bon destrier de Sulie.
Amaufrois monte , s'a l'espée sachie, Et Ferraus a une lance saisie ; En euls se fièrent , si escrient <' Valye ! » La gens Hardré i fu moult desconfite; Fuiant s'en tornent. s'ont la place guerpie. Hardrez s'en fuit, qui pas ne s'i detrie, Et Amboyns , cui li cors Deu maudie ; Lor gent laissierent sa et là esbahie, Fuiant s'en vont par la forest antie.
L'anfes Ferraut Gautier doucement prie D'ont cil secors lor vient et que li die. Gautiers li a la vérité jehie, Com encontra Claresme et sa maisnie :
« Sachiez l'an gré, car, par le fil Marie , c( S'elle ne fust, vo vie fust fenie. » Ferraus l'entent, s'a la resne sachie, Vient à Claresme, doucement l'en mercie. Et Amaufrois envers li s'umelie.
La bonne damme les acole et festie.
Atant ez voz Blonde et Eschavie : N'avoit si bêles desci jusqu'an Pavie.
Voit Amaufrois, s'a la coulor changie y Piesa li a donné sa druerie ,
82Î3-8285 GaYDON. 249
Et par amors out sa manche envoie.
Vers li se trait , tel parole a nuncie Dont mainte lance fu puis frainte et croissie. Et Esmerée por Ferrant se cointie ; Por la proesce qu'elle en avoit oie.
Se trait vers lui , sa pensée a gehie , S'amor li donne, et il l'a recoillie.
Claresme fu por euls moult esbahie; Gautier apelle , se li dist en l'oie : « Amis, fait elle, par vostre cortoisie, « Ditez Gaydon qu'il a moult belle amie ; « Bien la connois, qu'elle est de ma maisnie. « S'en lui ne faut , se Dex me benéie , « En chief aura coronne d'or lancie. » Et dist Gautiers : « Voz parlez de folie. « Famé qui prie si fait grant desverie ; « Tel chose emprent souvent par legerie, « Qu'elle en cuide iestre miex amée et prisie : « Par haste fait ce dont elle est honnie. « Je ne sai riens de tel mareschaucie ; « L'un de ces .ii. en chargiez la maistrie, « Car ja par moi n'en iert oevre jehie. » Oit le Claresme , de honte an est rougie.
Seignor, oiez, por Deu le droiturier :
Voz avez bien oï en reprouvier Qui dou feu a et besoing et mestier.
Que à son doi le doit querre an fouler. La bonne damme en apella Gautier; Tout bellement le prinst à arraisnier : « Gentiz hon sire, par amors voz requier « Qu'envers Gaydon soiez mon messaigier; « Car je n'en voil ces .11. barons proier, « Car je les voi de si prez dosnoier,
« A mes pucelles parler et acointier,
a Et Dex lor doinst telle amor commencier
<( Que il me puissent envers lor oncle aidier!
« Itant m.e ditez au riche duc d'Angiers
« Que, s'a mon tref ose anuit chevauchier,
« Bien me porra acoler et baisier.
« Se gel pooie à Karlon amaisnier,
« Moi et ma terre auroit à son dongier,
(c Se me voloit espouser à mollier. »
DistGautiers : «Damme, se Dex me puist aidier,
« Je ne me sai mesler de tel mestier,
u Fors tant, ma damme. par le cors saint Richier,
« Com li preudons doit faire à sa moiilier ;
ce Moult miex sauroie ma charrue chascier.
« Et cuer de famé resont mais si legier
« C'on ne se puet en elles affier.
<f L'unne ainme lors [^de ci à l'esragier]
« .VIII. jors ou .XV., puis la voit on changier,
<( [''Qu'ele] se weult à .1. autre acointier. »
Oit le Claresme , de duel cuide esraigier;
Bien voit qu'autrui li convient envoler,
Se elle weult sa besoingne esploitier.
Dist à Gautier : « Par Deu le droiturier,
« Vilainnement me savez chastoier ;
(( Mais, tu chaitis, ne vauls mie .1. denier.
« Par celui Deu qui tout a à jugier ,
« Cuers qui bien ainme est fors et enraigiez. »
Et dist Gautiers : « Bien savez praechier ;
« S'au duc Gaydon veniez au plaidoier,
« Ne voz convient avoir autre amparlier.
« Mais, quant de lui avez tel desirrier,
« Ne voz lairai mie de duel sechier,
« Ainz voz randrai, se je puis, le loier
« De ce qu'avez fait no mort respitier :
8320— 83J2 GaYDON. 2^1
« Par tans porrez le franc duc embracier. « Mais defors l'ost faitez vo tref drecier; « Car moult redouz Sanson et Berangier, « Si se convient porvéoir et gaitier, « Contre voisouz convient estudier. »
Ainsiz s'en vont parlant, lez .i. sentier. Commencié ont tel chose à plaidoier Dont il morront maint vaillant chevalier. Et li dus Gaydes en ot moult d'encombrier, C'on voit maint home par amors foloier.
Oï avez plusor et li auquant Que à maint home vient li anuis devant Quant il plus a lié le cuer et joiant ; Ausi fait il Gaydon , le duc vaillant. Corn voz orrez , s'il est qui le voz chant. Vers l'ost s'en va Claresme chevauchant. Envers Angiers va Ferraus à itant, Et Amaufrois au coraige vaillant ; De lor amies s'en partent souzpirant.
Claresme va de fine amor tramblant ; A Gautier proie, por amor Deu le grant, Q^ue à Gaydon die son convenant.
Dist Gautiers : « Damme, tout à vostre commant.» Congié ont prins li troi vassal errant, Vers Angiers vont moult tost esperonnant, Droit à la porte en vinrent cheminnant. On lor ouvri, enz entrent erramment.
Devant la sale , soz un pin verdoiant , Treuvent Gaydon , le preu et le vaillant; Por ses neveus s'aloit moult esmaiant.
Quant il les voit, moult s'en va esjoiant; Quant vit Gautier, sa joie va doublant. Touz .111. les va doucement acolant.
252 GaYDON. Sjij— SjSs
Il voit le sanc, moult s'en va merveillant, Qui lor aloit fors des plaies corrant.
Quant li dus Gaydes vit ses neveus navrez, Moult s'en merveille, si en est effraez. Et vit Gautier qui moult estoit grevez ; Lors fu moult tost maistres Guerris mandez. Les barons ont erramment desarmez ; Maistres Guerris les a bien remuez, Lor plaies tante, puis si les a bendez ; Puis les couchierent en trois blans lis parez. « Biaus niés, dit Gaydes, por Deu, or m'escoutez : « Qui voz a si malement conraez ? n Ferraus li conte toute la vérité De chief en chief , si com oï avez , Comment Gautiers fu as forches menez.
« Pendu l'eussent Amboyns et Hardrez, u Par .1. garson noz fu li plais contez. « Por lui rescorre fumez mal atirez :
<( [''Toz .III. nos prirent ; mais par sa poesté] (( Lors fu Gautiers li vassaus eschapez. <t Puis encontra, quant de noz fu tournez, « Une pucelle, cui Dex croisse bontez, « Q^ui noz resqueust à vint de ses privez. « De Gascoingne est, soie est la roiautez. » Dist Gautiers : « Sire, s'il voz plaist, entendez « Celle pucelle , qui tant a de biautez , u Par moi voz mande salus et amistez.
« De vostre amor est ses cuers alumez ; (( S'elle dist voir, moult lestez bien amez. « S'envers Karlon estiiez acordez , c( Encor seroiez par li rois coronnez, a Et de Gascoingne sires et avoez.
« Par moi voz mande qu'anuit voz aprestez,
838e— 84!9 GaYDON. 2$ 5
(c S'alez 0 lidosnoieren ces prés, <( Sa defors l'ost, en l'oriere des prés; <( Là [*fera tandre], assez tost i venrez.
— Sire, dist Gaydes, por Deu, ne me gabez. « De ceste guerre sui forment apressez,
« Et assiz sommez assez prez, ce savez,
« Et hom qui doute perdre ses héritez
« Est moult souvent corrouciez et irez;
« Si faitez mal quant voz me ramposnez.
<( Par celui Deu qui en crois fu penez,
<( Je n'i cuit pas à ceste fois aler. »
Et dist Gautiers : « Ses'amor refusez,
<( Je n'i sai plus mais moinnes devenez.
« Quant la plus bêle qui soit en .x. citez
« Voz a mandé que s'amor recevez ,
« Recréans lestez quant amer ne l'osez,
« Ou voz de famé touz les déduis haez.
" De maie flamme soit vostres cors lardez,
<( Se voz s'amor por paor refusez ,
« Qu'elle est plus belle que angres empennez!
« Qui de ses bras esteroit acolez,
« Sains paradis , où tant a de clartez ,
« En devroit iestre, ce m'est vis, oubliez.
— Sire, dist Gaydes, sec'estoit veritez, « Je ne lairoie, por .x. mars d'or pesez , « Que ne féisse toutes ses volentez. » Et dist Gautiers : « Sire, ne voz doutez,
« Car plus voz ainme que je ne di assez. »
Quant Gaydes l'oit , si fu enamorez,
De fine joie est ses cuers souzlevez ;
Dammeldeu jure, le roi de majestez ,
Que [''ces] amors comparra chier Hardrez ,
Et Auloris et Miles et Guirrez :
M Car, ainz demain, ainz qu'il soitajorné,
254 Gaydon. 84Î0— S4Î2
« Irai à li , puisqu'il li vient en gré ,
(c Maugrez en ait Karles et sesbarnez. »
Et dist Ferraus : « Oncles, ne voz hastez;
« Hom sans mesure est moult tost encombrez.
« Se il voz plaist, encores soufferrez :
« Se bien voz ainme, ja haïs n'en serez.
— Biaus niés, dist Gaydes, voire voz ne savez
« Com faitement l'afaires est alez,
<( N'en quel destroit mes cuers en est entrez. »
Dist Amaufrois : « Dex en soit aourez !
« Vostres coraiges est moult tost remuez.
« Por Deu voz proi , quant dosnoier irez,
« Que Esmerée de par moi saluez;
« Car, se g'estoie de mes plaies sanez,
« 0 voz iroie et Ferraus l'alosez.
« De .11. pucelles sommez asséuré,
« Il n'a si belles desci en Balesguez ,
« Fors que Claresme dont voz l'amor avez.
« Or verra on se amor desservez
« En grant estor , quant venus i serez ;
« Por bêle damme doit on coillir fiertez.
— Biaus niés, dist Gaydes. à itant voz tenez.
(f Hom , puis qu'il ainme , est auques aweuglez ;
« Qui me donroit .m. mars d'argent pezez ,
« Ne le lairoie , puis que g'i sui mandez ,
« Que à li n'aille, marm'i chastoierez. »
Si voz lairons ores dou duc Gaydon, Si voz dirai dou riche roi Karlon ; Dou duc Gaydon, quant lieus iert, voz dirons. pMesse ot] oie dou bon abé Simon, Assiz se fu devant son pavillon , Et ses barnaiges dont il i ot fuison. Atant ez voz Aulori et Sanson,
84S5-848Ô GaYDON. 255
Et Griffonnel et Renaut et Huon , Ensamble o euls tex .xxx. compaingnons, Tuit dou lingnaige Thiebaut et Ganelon.
Cil les maudie qui Longis fist pardon, Qu'il ne desirrent se à mal faire non! Auloriés commensa sa raison :
(.< Drois empereres, por Deu et por son nom , « Faitez noz droit de Ferraut le félon, « Gui Guis avoit reté de traïson.
« Guios l'éust ocis, bien le seiton, '( Quant de l'agait saillirent li glouton; '( Ferraut rescousent, or le voz demandons. » Quant Karles l'oit , si fait mander Naynmon , Renaut 0 lui por mener en prison.
Thierris d'Ardenne les prinst par les girons; Karlon les mainne en sa possession.
« Naynmes, dist Karles, par le cors saint Simon, « Voz et Renaus me rendrez mon prison, « Ou mis serez en autretel broion.
— Sire , dist Naynmes, noz ferons vostre bon. « Certez, je cuit, Ferraus est si preudom « Que dou plegier bien délivré serons. » Karles respont , par grant aïrison :
« Mestier voz est, par mon flori grenon ; « Car, ainz le vespre, se Ferraut ne ravons, « Serez andui mis à destruction. »
Dist Renaus : « Sire, se Ferraut voz rendons, « Serons noz cuite par tel devision ."* .;— Oïl , dist Karles , par saint Pol d'Avalon. » A ces paroles estez vos un garson , Qui vient criant clerement, à haut ton : « Vez ci Ogier, soiez haitié, baron! » Atant ez voz Ogier sor l'Arragon.
Grant joie en mainnent Fransois et Borgoingnon,
Karles méismez en dressa le menton.
Li traïtor en ont duel et frison , Car bien volsissent que pendu 1 éust on. Mais .1. proverbe en dient li clerson, Qu'en duel en ville n'a pas comparison ; Quant li uns pleure, l'autre rire voit on.
Grant joie mainnent as loges li Fransois, Quant de prison est issus li Danois.
Naynmes se dresce, et Renaus as crins blois; Et dist Renaus : « Sire empereres drois, <i Délivré sommez ; Dex, qui est sire et rois, <( En soit loez , et Ferraus li cortois ! « Gui noz plejamez bien acuité nos fois, n Et dist Ogiers : « De Deu , qui fist les lois, i « Soit li vassaus Ferraus touz benéois, i
« Et li dus Gaydes , et li preus Amaufrois ! [
<( Plus loiaus gens voz ne verrez des mois. ;
<( Se por moi n'iestez cuite à ceste fois, ij
« Il revenra , et je arrière en vois. » li
Et respont Karles : « Si m'ait sains Elois, « Je ne voldroie, por .1. mui de mansois, « Qu'en la prison fuissiez contre mon pois. » Guis d'Autefoille s'escrie à haute vois : « Sire empereres, moult me torneà anois, (c Quant en vo cort m'est défaillis li drois, « Quant voz cuitez le traitor renois (( Qui vo portier murtri par son boffois, « Et Haguenon et Rahierle cortois. ^
« Bien li eusse abatu son boffois, <( Ne fust la gens qui me sailli dou bois ; <( Là m'assaillirent .11'"., voire trois: '( Se ce ne fust, Ferraut fust li sordois. » Et dist Ogiers : « Nel tenez à gabois.
8j2o— ssp Gaydon. 257
Ferraus voz mande ne soiezensozpois, Qu'à la bataille revenra demanois, Mais c'on ait prins bons ostaiges ansoiz.
— Ogier, dist Karles, tout ce ne vault .1. pois; Mais or me ditez , foi que voz me devois , Quex gens véisîez ou palais maginois?
Avec le duc sont Angiois ou Irois ?
Moult en i a, quant viennent as tornois, Bonne gent sont, moult a en euls delTois '' »
Dist Ogiers : «■ Sire, ja par moi nel sauroiz. Par les ostex se tint chascuns si cois Nul n'en i vi, de verte le sachois.
Fors damoisiax et danmes et borjois.
- BiAX sire Ogier, dist Karles li nobiles , Si ne savez quele chevalerie Il a laienz , ne quel bachelerie ?
- Non, dist Ogiers, se Dex me benéie, Q^ainz n'en vi .1. en rue n'en chaucie ; Mais de chevax la trouvai si garnie N'en sai le nombre, par Deu le fil Marie. Ne sai se fu par art ou par boisdie , Ceuls qui me prinrent, par Deu, ne vi je mie ; En une chambre fui mis sans compaingnie. Mais servis fui par moult grant seingnorie.
- Par Deu , dist Karles , qui tout a en balllie , Se Dex me sauve , ainz demain la compile. Verrai laienz la grant chevalerie Qui sa defors noz font tele envaïe. »
Dist Ogiers : i< Sire , se Dex me benéie, Se voz persoit li dus ne sa maisnie.
N'en partiriez sans grande vilonnie.
— Ogier, dist Karles, ne m'en chastiiez mie. » Atant ez voz Claresme l'eschavie ,
Caydon. 17
2^8 GaYDON. 8î5)— Sj8(S
Qui de Gascoingne avoit la seingnorie.
Devant le roi de^cent, plus n'i detrie,
S'ommaige offri, lors s'est ajenoillie,
Puis joint ses mains, moult s'est humeliie.
Et li rois l'a en contremont drescie,
Puis prent l'ommaige, si l'a en foi baisie.
Guis d'Autefoille a la damme choisie,
Qui tant estoit et bêle et esc'nevie;
Le roi apelle, moult doucement li prie,
Tout coiement li a dit en l'oie
Que il li doinst Claresme l'eschevie.
Il li donra .i. mur! de Lombardie
Chargié d'or fm , dou meillor de Roussie,
« Et si aurez .c. pailes de Pavie. »
Quant P'Carles l'oit, bonnement li otrie;
De la pramesse durement l'en mercie.
La dammoiselle a par la main saisie,
Guiot apelle où tant ot de boisdie.
« Gui , dist li rois , ceste aurez en baillie ;
« Gascoingne aurez, quant l'aurez nosoïe.
« De voz sera maintenant fiancie. »
Claresme l'oit, à poi n'est enraigie ;
Lors respondi com famé corroucie :
« Par ma foi, Gui, voz pensez grant folie,
« Que ja n'aurez de moi la seingnorie. »
Lors tent sa main devers une abéie :
« Par le seignor c'on iaienz sacrefie,
(c Que miex voidroie c'on m'éust enfoïe
« Que ja à famé m'aiez jor de ma vie ;
« Mieus ainz ma terre soit et arse et bruïe. »
Dist l'empereres : « Voz ditez grant folie,
« Qu'il voz convient faire ma commandie. »
Quant elle voit que Karles si l'an prie ,
Lors volsist bien qu'elle fust anfoie.
8587—8619 Gaydon. 2J9
Mais uns proverbes noz aprent et chastie : Engiens de famé maint saige home cunchie.
Quant la pucelle ot le roi escouté, Si li respont qu'ele fera son gré , Car grant pièce a qu'elle l'a enamé , Por sa valor et por sa grant bonté ; « Mais n'en voloie descouvrir mon pansé, « Devant ice que l'eusse esprouvé.
« Mais quant je voi qu'il en a volenté V Que il me preingne, car moult l'ai enamé, « A lui m'otroi, voiant tout le barné, « Qu'en lui aurai moult vaillant avoé.
« De lui m'a on et dit et raconté « Que il éust Ferraut mort et maté , « S'on ne l'éust secorru et osté.»
Et dist Guiz : « Bêle , voz ditez vérité. » Avant passa , si a le roi rouvé Qu'esramment soient li sairement juré De l'espouser, sans lonc terme passé.
Et dist Claresme : " Or avez bien parlé ; « Mais ainz voldrai savoir vostre bonté, « Vostre cors voir sor le cheval armé , « Tant que aiez par devant moi jousté. — Bêle , dist Guis , tout à vo volenté ; « Ainz demain vespre, m'en verrez atome. « Se nus en ose issir de la cité , « Se nel voz ranz et vaincu et maté, « Je ne me pris vaillant .1. oef pelé. » Et dist Claresme : « Or ai je tant esré « Que Jhesus m'a à cest home assené. » La pucelle a Karlemaine apellé.
« Sire, dist elle, j'ai moult le cors lassé; « Aler m'en voil , ci ai trop demoré. »
26o GaYDON. 8=iD— 8052
Son mareschal a moult tost apellé.
« Alez, dist elle, faitez tendre mon tref
'< Par defors l'ost, là val , enmi cel pré,
<( A la fontainne , desoz le pin rammé. »
Cil s'en tornerent, moult l'ont tost atome.
Et Claresme a congié au roi rouvé.
Li rois li donne, puis li a commandé
Que le matin ait son cors conraé,
De riches dras vestu et atorné ;
Et Guis aura son afaire apresté ,
Si la penra , ja n'en iert trestorné,
Le matinnet, car trop ont demoré.
Elle respont : <( Tout à vo volenté. «
Puis dist en bas , coiement et souef :
<( Par cel Seignor qui tout a estoré,
'( Moult m.iex voldroie avoir le chief copé
'( Que cil traîtres jéust à mon cosîé.
K Trop a le cuerfel et desmesuré,
K Quant famé weult avoir outre son gré ,
<x Quant cil qui l'a prinse par amisté
<( Et bien la sert et porte loiauté ;
«( Souvent a on véu etesgardé,
<- Ansoiz qu'il aient granment ensemble esté,
'< Le fait sa famé souventes fois iré. »
Atant s'en part, plus n'i a demoré.
La pucelle est partie atant dou roi , Vint à son tref, qu'iert tendus en Perboi, Lez la fontainne, soz le pint, el chaumoi. Par defors l'ost, à quatre arpans, ce croi. Descendue est et si home entor soi.
Assise s'est desor un paile bloi, Deffunblé a son mantel à orfroi , Souffle et souzpire bêlement, en recoi.
L'anmors Gaydon l'a mis en grant effroi. Lors se regarde , s'a véu Godefroi , .1. escuier, fil Milon de Nobloi.
« Frère, dist elle, or me sciez de foi; « Preu i aurez, par la foi que voz doi.
— Danme , dist il , por quant qu'à mes iex voi , (( Ne voz feroie traison ne besloi.
— Frère , dist elle , sor tant le voz recroi. « Tu t'en iras à Gaydon, filJoiffroi,
<( Et se li di, ne le teingne à aiioi, « Que anquenuit, quant fra seri et coi , « Veingne à mon tref bêlement, sanz deloi, « Et avec lui chevalier quatre ou troi. « Tant li cuit dire , ainz que parte de moi , u Dont plus hardis estera en tornoi , « Et se li porte cest annel de mon doi. » Et cil respont : « Ma danme, je l'otroi. » Lors prent l'annel, atant s'en part de soi, Isnellement monte an un palefroi, Tout bêlement s'en va lez un [''aunoi] , Tout oisillant, si com par esbanoi.
Tout bêlement s'en va li damoisiaus Selonc le bois, assez prinst des oisiaus. Une aiguë passe, où il ot .11. ponciaus, Vers la cité s'en vint li jovenciaus, Tout coiement, par entre .11. monciaus.
Ainz nel perciut Fransois ne Prouvenciaus, Vint à la porte par entre .ii. fossiaus ; Desor le mur choisi tant penonciaus , Et tant escu portrait à lyonciaus , Plus furent dru que en vivier rosiaus.
Li messaigers fu de parler isniaus ; Huon choisi sor le mur as querniaus,
Le fil Doon , qui fu nés à Bordiaus ; .1. aubalestre tenoit et .11. quarriaus. Li mes l'apelle , qui ne fu pas muiaus.
Li messaigers en apella Huon ; Moult bêlement li a dit sa raison :
« Ouvrez la porte , gentiz fiuls à baron, « Parler voldroie au riche duc Gaydon, K Se m'i envoie , pas ne voz mentirons, « Qui ne li weult nulle riens se bien non. » Et respont Hues : « Noz le voz ouverrons. » Il descendi dou mur et dou donjon , Vint au guichet erramment, à bandon, La clef embat dedens le torillon , Le guichet oevre; cil entre enz à bandon. Hues le fist mener jusqu'au donjon ; Le duc trouva, sa defors , au perron, Bertran le preu et Richier et Milon.
Ensamble 0 euls sont tel .c. donzillon, Qui ne desirrent se la bataille non.
Chascuns faisoit pormener l'Arragon, Et esclaircir son hauberc fremeillon.
Gaydes faisoit violer un Breton.
Li mes descent, que n'i quist ochoison, Son palefroi fist panre à .1. garson , Et l'esprevier li a mis sor le poing.
Gaydon salue , bêlement , à haut ton , Et le barnaige entor et environ.
Li messaigers parla moult bêlement.
Le duc salue bel et cortoisement, Et le barnaige environ ausiment, Puis li dist : « Sire , s'il voz vient à talent, « Parler voldroie à voz privéement. »
8718— 87SI GaYDON. 26:
Li dus se dresce, quant la parole entent;
Jouste .1. arc vol s'en vont isnellement.
Li messaigers li conta esramment
Comment Claresme le mande à parlement :
« Venez à li anquenuit coiement,
« Si n'en soiez ja en nul doutement,
« Mais venez i dou tout hardiement.
« Ainz soufferroit son cors maitre à torment
« Que elle ouvrast vers voz tra'itremenî ,
« Si voz envoie cest anel en présent.
« Moult doit liez iestre qui à s'amor s'atent ; .
« Il n'a si bêle desci en Orient,
« Et tant voz ainme , par le mien ancient ,
« Que de dormir a perdu le talent. )>
Gaydes soupire quant la parole entent ;
Il prinst l'annel que li vallés li tent ,
Dedans son doi le mist avenamment ,
Souvent l'esg.rde, de fme amorensprent.
Riol apelle et Rispeu ausiment ;
De criief en chief lor conte l'aisrement
Si com li mes li dist privéement :
« Aler i voil par vostre loement.
« Se g'i aloie sans vostre loement
« Et il m'estoit meschéu de noient,
(t Blasmez seroie assez de voz souvent. »
Et dist Riolz : « Or sai certainnement
« Que voz irez auques doutousement ;
« Mais se amez auques entièrement,
« Ja n'i aurez doute n'esmaiement.
« Mais cuers voz faut , par Deu omnipotent !
M S'avez paor, menez tant de vo gent
« Que voz puissiez revenir sauvement. >»
Dus Gaydes l'oit , de fin air ensprent ;
Le Seignor jure à oui li mons apent
Que il ira droit à l'anuitement.
Ja n'i menra ne ami ne parent ,
Fors .1. tout seul, armé moult richement,
<- Et je méismez, armez moult noblement. »
Atant départent de lor conseillement.
Dou conseil part li dus sans delaier ; Par la main destre a prins le messaigier , A ses barons est revenus arrier , Puis sont monté sus en palais plenier.
Li dus commande à haster son mengier; « Il est tout prest », dient li cuisinier. ,
Les tables maitent serjant et escuier, L'aiguë ont cornée à un cor menuier.
Quant lavé orent li baron chevalier, Aval les tables s'alerent assegier.
Et li dus Gaydes, où il n'ot qu'enseingnier, Fait le messaige devant lui assegier.
Ja de lor mes ne convient à plaidier : Bien sont servi, que il n'i ot dongier. Quant ont soupe, prez fu de l'annuitier; La cors départ, quant tans fu de couchier, As osteux vont et baron et princier.
Gaydes li dus ne se volt oublier ; En une chambre s'en va appareillier, Puis a mandé le vavassor Gautier.
Et il i vint , ne s'en fist pas proier , Car il estoit sains et saus et haitiez. Et Amaufrois se pooit bien aidier ; Ferraus li preus se pooit ja drescier.
Gaydes apelle Gautier, cui tant ot chier : « Gautier, biaus frère, alez voz haubergier; i- O moi venrez, car je voz en requier. (c Claresme m'a mandé, nel quier noier,
878s— 86i3 GaYDON. 26^^
« Que à li voise parler et acointier;
« Vez ci le mes qu'elle m'a envoie.
(' Autrui que voz n'i voil acompaingnier. ^>
Gauiiers l'entent, vis cuida enraigier;
Ce li est vis, ainsiz l'a en cuidier,
Li dus le voille por aler dosnoier.
Et dist Gautiers : « Weuls me tu engingnier ?
« Ja sez tu bien que je ai ma moillier ,
« Et tu me weuls faire à autrui pechier !
« Par icel Deu qui tout a à baillier,
V Ainz me lairoie trestout vif escorchier
« Que je volsisse vers ma famé boisier. » ,
Li dus l'entent, n'i ot qu'eslaiescier;
Il l'en voldra .1. pou contraliier.
« Gautier, biaus frère, n'i ait point d'esmaier ;
(' Nouvelle amor voz convient commencier.
« Une pucelle , qui voz vit avant ier ,
« Voz ainme tant ne s'en seit conseillier,
« Si voz voldra acoler et baisier.
« Bien voz porrez déduire et solascier,
(( Et en vos bras la pucelle embracier.
« S'elle voz puet tenir, par saint Richier,
« De voz voldra son cors rassaisiier. »
Et dist Gautiers : « Bien me saurai aidier.
(( Li .c. diable la puissent atouchier !
<( Se elle weult envers moi aprochier,
« Parle cuerbeu, s'as mains la puis baillier,
« Je la ferai en eve refroidier
« Tant que n'aura talent d'omme acointier. »
Li dus en rist quant l'oi gramoier.
Puis li a dist : «■ Bien saurez engingnier,
« Se eschaperpoez de si legier. »
Et dist Gautiers : « Je m'en revois arrier.
u Or i poez tout sans moi chevauchier ,
« Puis que avez de tel besoing mestier ; « Encor .1. jor en serez corrouciez.
« Je ne voil mie autrui famé à plaidier, « Fors que la moie , que g'espousai premiei's. « Se g'i aloie, bien porroie empirier, M Car famé seit très bien home agaitier; « Elle sot bien Salemon engingnier.
« Autrui que moi poez voz corroucier. »
Quant li dus Gaydes 01 Gautier Jurer, Et qu'il s'en weult par corrouz retorner, Tout en riant le prinst à apeller :
<( Gautier, biaus sire, quant ne volez amer « La danmoiselle, si la lairez ester ; (c Autrui que voz voldra s'amor donner , (( Quant de la vostre la convient consirrer. « Mais or voz voil par amors commander « Que vos voz faitez fervestir et armer.
— Voir, dist Gautiers, je ne le voil véer; « Mais ja [''enjtref ne me verrez entrer.
— Non, ce dist Gaydes, se nel volez gréer. » A ces paroles vait Gautiers endosser
.1. blanc hauberc c'on li fist aporter; Ceinte a l'espée, puis lace l'iaume cler, Prent une hache qui pent à .1. piler.
Et quant se vit ainsinques atorner , Environ lui a prins à resgarder , Et à .11. mains sa hache à entezer; Dammeldeu jure, qui tout a à sauver, Que, se il puetAulori encontrer, Sa traïson li fera comparer.
Et li dus s'arme, que n'i volt arrester, Que tart li fu , n'i volt plus demorer. Clinevent fist en la place amener,
88j2— 8884 GaYDON. 267
Gautier a fait .1. cheval enseller; Devant la salle vinrent andui ester.
Li messaigiers ne s'i volt arrester :
Errant monta por le franc duc guier.
Li dus a fait son escu aporter, [*Au col le met, moult bien s'i sot moler;] Il ne doute arme .1. denier monnaé.
Errant commencent tuit .111. à cheminner Parmi les rues , sans noise et sans crier ; Jusqu'à la porte ne voldrent arrester.
Huon a fait et plevir et jurer Que à nul home nés ira encuser.
Atant s'en issenî, n'i voldrent arrester. Se Dex n'en pense, qui se laissa pener, L'anmor Claresme , ainz que soit l'ajorner, Lor convenra chierement achater.
Vait s'en li dus cui forment atalente, O lui Gautiers qui pas ne s'espoente.
Et li messaiges les conduist une sente , Lez .1. vergieroù il avoit mainte ente. Au chevauchier ont mise lor entente ; Tant ont aie qu'il vinrent à la tente A la pucelle qui iert et bêle et gcnte, Qui por Gaydon estoit en grant entente. Quant le perciut, ne fu mie dolente ; El voit le duc qui tant li atalente.
Li dus descent, qui pas ne se desmente ; L'iaume deslace qui fu fais à Otrente, Isnellement à Gautier le présente.
Li dus descent, si a son elme osté.
Et la ventaille a aval avalé.
Voit le Claresme, si l'a bel salué :
« Cil Dex de gloire, qui tout a estoré,
268 GaYDON. 8S8s— 8918
« Il gart le duc et doinst joie et santé !
— Danme, cil Dex dont m'avez salué
(( Voz doinst la riens que voz plus desirrez ! ■'
A icest mot l'a Claresme acolé ,
Et li dus li bêlement et souef.
Atant s'en sont ou pavillon entré ;
Desor .1. drap à bendes d'or ouvré
Se sont assiz , assez i ont parlé.
La danmoiselle li a dit et conté
Comment Guis a le don de li rouvé :
« Li empereres l'en a le don donné
« Que il m'aura et ma grant hérité ;
« Mais miex voldroie avoir le chief copé
« Que li traîtres m'éust à son costé,
« Car tant voz ainz en droite loiauté
<( Tout i ai mis mon cuer et mon pensé.
— Et je voz, danme. par bonne loiauté, " Que jamais d'autre n'avérai l'anmisté. » Li dus la baise^ ainz ne l'en sot mau gré Et elle l'a doucement enduré :
Si baisier sont durement savoré.
En baisant sont si forment enamé,
Que andui ont de fine amor tramblé.
Et dist la danme : « Or ne me soit celé
<( Se voz m'avez point de fin cuer amé. »
Gaydes l'entent, s'a un souzpir gieté ;
Lors l'acola par moult grant amisté ,
Et li a dit bêlement et souef :
« Certez, ma danme, m'amor voz ai donné. »
Lors sont andui assiz enmi le tref ;
Iluecques ont lor amors devisé.
Et quant il ont ainsiz assez parlé,
Puis li a dit : « Avez voz apresté
<i Comment [''serons] dedens Angiers porté ?
Î919— 8951 GaYDON 269
— Danme, dist il, tout à vo volenté « Ferai je tout, ja n'en iert destorné. « Je voldroie ores que il fust apresté
« Que noz fuissonz dedenz la fermeté.
Sire , dist elle , cel chevalier armé , « Que je voi là, est il de jone aé? » Dist Gaydes : « Danme, .l. ans a passé. « C'est cil qui m'ot le messaige aporté <( Que de voz iere moult durement amez. « N'a plus preudome en une roiauté.
Ne si hardi por ses armes porter.
« Ainz que il fust 0 moi acheminnez , « Li jurai je, par sainte loiauté, « Qu'il n'enterroit en tente ne en tref.
— Dex , dist la danme, il n'a talent d'amer. » pUne pucele en prist à apeler] :
« Alez , fait elle , au chevalier armé Qui là fors est , soz cel aubre ramé , Et se li ditez que l'avez enamé , Et qu'il voz a le vostre cuer emblé. »
Elle s'en tome, n'i a plus demoré.
A Gautier est venue la pucelle, Quant el [''le] voit, cortoisement Tapelle : Tout en riant, car moult iert gente et bêle. « Sire, dist elle , li fiuls à la Pucelle , (( C'est Jhesu Cris , qui pechéors apelle , « Voz gart de mal et de painne nouvelle ! « Car venez sa au tref ma damoiselle ; <( Par aventure qu'il i a tel donzelle « Qui mieus vozainme que masles torterelle.« Gautiers l'antent , touz li cuers li sautelle; Dist tel parole qui ne fu mie bêle :
« Dame , dist il , par saint Pol de Tudelle ,
<( A moult petit m'est de vostre favelle.
c< Alez voz ent aval celle praelle ,
(.<■ En. ni cel pré, à une fontainnelle,
« Desoz cel aubre dont la foille ventelle ;
« Clere en est l'eve, et clere la gravelle.
« S'avez trop chaut, si i alez, pucelle.
« De vostre amor ne m'est une escuielle,
« Car moillier ai et plus cointe et plus bêle ;
« Quantil m'en membre, toz licuers mesautelle.»
Par grief parole se deffendi Gautiers ; Grant paor a c'on nel voille engingnier. Que ne volt mie fausser à sa moillier. Et la pucelle se prinst à embronchier ; Tel honte en a ne se seit conseillier. Par mautalent li dist en reprouvier :
« Mes sires Gaydes, qui son siècle a arrier « Qui à vilain sefist acompaingnier.
« Cist siet moult mieus à iestre charretier « Et la charrue tenir et manoier « Qu'à bêle danme parler ne acointier. » Elle ainz que pot s'en retorna arrier.
Dist Gaydes : « Danme, por Deu le droiturier, « Que voz a dit nostres compains Gautiers? « Ne volt il mie avec voz repairier ? — Sire , dist elle , Dex li doinst encombrier ! <( Se j'eusse auques tenu le plaidoier, « Il me féist en cel fossé baingnier.
« Il m'i rouva aler por refroidier, « Trop iere chaude, de coraige legier ; « Plus grande honte ne me pot il nuncier. « Par icel Deu qui tout a à baillier, « Je voldroie ores qu'il fust en cel vivier t( Desci à tant que l'iroie saichier.
£v;;-Çoi3 GaYDOK. ZJ l
« Qu'ainz mais ne vi si vilain chevalier.
I Nus gentiz hon qui d'armes weult prisier < Ne déustja tel home acompaingnier. »
Dist Gaydes : « Danme, je n'ai d'autre mestier;
" Cist n'ira mie moi toillir mon marchié. »
Ainsiz vont ores devisant de Gautier.
Se Dex n'en p^nse, li père droituriers,
Fort lor sera arrière à repairier,
Car iluec ot .1. garson pautonnier.
Danme Claresme l'avoit batu l'autrier;
Or li voldra li gloutons vendre chier.
Tout bêlement s'en va par .i. sentier,
Jusqu'au tref Gui ne se volt atargier.
Soupe avoient, si aloient couchier.
Et li gloutons s'en va agenoillier
Devant Guiot d'Autefoille le fier ;
II l'en resgarde, sel prent à arraisnier :
« Que weuls tu, gars, garde nel me noier?
— Sire , dist il , entendez mon cuidier:
« Que voldriez voz de vostre avoir paier
« Qui le duc Gayde voz voldroit enseingnier,
« Que par voz tierz le porriez Hier,
(' Et rendre à Karle l'emperere au vis fier?
« Si m'ait Dex, li pères droituriers,
« [^Li dus Gaydons est venuz donoier
« Au tref Claresme , qui le menda dès ier,
« Et li a dit, de loial cuer antier,
« Qu'ainz se lairoit toz les menbres tranchier
« Que en sa vie fust la vostre moillier. «
Quant Guis Tantant , le sans cuide changier,
Et d'autre part n'i ra qu'eléescier :
Bien cuida Gaide loz les menbres tranchier.
Dame Claresme comence à laidangier :
« Desloiax famé, Dex te doint ancombrier!
272 GaYDON. <>oi9— ;)05i
« Si durement me sauriez huier!
(( Qui famé croit , on le devroit noier ;
<( Quant on la cuide avoir, lors s'en covientgaitier»
Lors dit an bas bêlement, senz noisier :
« Or ai granttort, par le cors seint Ligier;
« Paravanture qu'ele amendé Gaydier
(( Por lui deçoivre et por lui angignier,
« Qu'el wet m'amor avoir et recovier.
« Je l'ai blasmée à tort, au mien cuidier. »
Dit li garçons : « S'en aurai mon loier ?
— Oïl , dit il , senz plus de l'atargier.
« Aulori , frère , car li alez paier
« Si que jamais n'en oie plus plaidier. »
Et cil le va par les flans anbracier,
En .1. fossé l'est alez trebuschier.
Ainz qu'il poûst si qu'au fonz apoier,
Li covint il le col,à peçoier.
L'eve est parfonde , si s'est alez baignier.
Dit Auloriz : « Or as tu ton loier;
'( Quant revanras , si seras chevalier. »
Se Dex n'en panse , li pères droiturier,
Mar vint Gaydons as dames dornoier ;
Ainz qu'il soit jorz, jel vos di senz targier,
Auroit il bien de mil homes mestier.
Trop costera, ce cuit, icisî baisier ;
Onques mais nul nen fu vanduz si chier.
AuLORis s'arme sanz nule demorance, Et Guis ses frère, où il a grant fiance, Tex .XXX. awec , n'i a cel qui n'ait lance. Dex gart Gaydon par la soie puissance , Car de morir est il en grant balance!
Et Guis si fu defors en atandance.
Et dit Claresme : « Par les corsainz de France ,
< Alons nos en, fox est qui ne s'avance; ■' En la cité ferai asséurance.
' Se tant c'au jor faz ici demorance , '< Guis, qui qu'en ait eu duel etpesance , :c Me pora bien fere descovenance , " Et vos méismes seroiz mis en viltance.
< Mielz voudroie estre percie d'une lance Que eussiez par moi tel mesestance.
— Dame , dit Gaydes , en vos ai grant fiance. »
.III. foiz la baise par bone asséurance.
Gautiers regarde delez une garance,
Et vit de hiaumes flanboier la luance
Contre la lune , qui de corre s'avance.
Oit des destriers la noise et la bruiance ;
Deci qu'au tref est venuz senz faillance.
Où voit Gaydon, si li dist s'esperance.
■' Sire, dit il, mal ait maie acointance;
> Vostres donoiz tornera à grevance.
'< Vez ci de l'ost venir une semence,
• Qui ne vos aiment le tronçon d'une lance :
" Or verra on anuit vostre provance.
•< Par icel Deu qui ses amis avance,
'< .\inz que j'an muire d'espée ne de lance,
« Por ma moillier i ferai tel vaillance,
« Que j'esposai quant ele [''yssi d'enfance],
(( Qu'il n'a si bêle el roialme de France ,
« Ja n'orra dire que face coardance. »
De plaine terre sus el cheval se lance,
Et tint la hache , dont liez fu li menches ;
Forment l'estraint , et par tele aïrance
Que toz li poinz li torna à suance.
Gautiers s'aïre, de maltalant s'arguë, Et tint la hache qui bien fu esmolue.
274 Gaydon. çoSj— 9117
Dist à Gaydon : « Vez ci foie atandue,
« Vez ci François venir tote une rue ;
« De cels d'Angiers n'i aurons ja aùe :
<.i Geste acolee nos sera chier vandue.
« Ahi! Lorance, dame bien conéue,
« Gentil moillier, toz jorz vos ai eue;
« Se me perdez , ce est chose séue ,
« Tote joie est de vostre cors issue.
<( Vos soliez venir à la charrue
<( Aporter moi la grant crote cornue,
« En la toaille la grant tarte fessue.
t( Quant vos véoie, s'iert ma joie créue,
« Puis vos tenoie au vespre tote nue ;
« La vostre pai ' n'estoit pas à créue.
« J'ai por m.on sire fait grant desconvenue,
« Quant j'ai laissié ma terre et ma charrue ,
(( Et ma moillie[r], por coi li cuers m'arguë ;
« Por soie amor la guère ai maintenue. »
Gaydes saut sus , cui proesce salue ;
L'iaume li lace celé qui est sa drue ;
Es arçons saut de la sele volue.
Dame Clareme li a lance tandue.
Et Guis chevauche , de l'esploitier s'arguë,
Gaydon menace à sachier la véue.
Or le gart Dex qui pechéors salue,
Car moult grant poinne[''li] ert par tans créue!
G'Jïoz venoit devant sa conpaignie , L'escu au col et la lance anpoignie.
La lune luist , qui est clere et série ; Desi au tref ne si aresta mie.
Quant il i vint , à haute voiz s'escrie * « Par Deu , Gaydon , ce fu grant legerie « Quant çà venistes donoier à m'amie.
9n8-9'5i GaYDON. 275
« Ma foi li ai et jurée et plevie ,
« Et ele à moi, qu'ele n'en faudra mie;
« Vostres voia-ies îomera à folie. »
Dis: Gaydons : « Dame, ne vos cèlerai mie,
<i Or puis je dire , par Deu le t"il Marie ,
w Que vos m'avez ceste chose bastie.
« Moult par est fox qui en famé se fie ;
« Tout son pansé ne descuevre ele mie.
— Sire, dist ele, por Deu le fil Marie,
« Ainz me laissasse dou cors traire la vie
« Que je pansasse envers vos tel folie.
« J'ai ci .XXX. homes qui sont de ma maisnie;
« Ne vos faudront , nés por perdre la vie. »
Es chevaus montent, nus d'aus ne s'i detrie.
Estes vos Gui et sa chevalerie.
Devant les autres le trait à une archie
Gaydes lait corre le cheval d'Orcanie,
Et Guiz à lui, qui ne l'espargna mie.
Chacuns a bien sa force anplo'ie ;
Lor lances brisent, chacune en est froissie,
Et lor escu ne valent une aillie,
Ne lor haubert une sarge porrie.
Mais en la char ne s'antamarent mie;
N'i a celui n'ait la sele vuidie.
Gaydes saut sus, tint l'espée forbie,
L'escu anbrace , où li ors reflanbie ,
Et fiert Guion sor l'iaume de Pavie;
Le cercle cope come pome porrie ,
La blanche coife de la broigne sartie.
A mi le test est l'espée glacie ,
Que des chevox aracha grant partie.
Au resachier qu'il fist par aastie
Li est s'espée très par mileu froissie.
Guios chancelé, ne se pot tenir mie;
A genolz chiet sor l'erbe qui verdie.
Li dus Gaydons hautement li escrie :
'< Puisque tu es venuz véoir t'amie,
« Va la baisier, si feras cortoisie ;
« S'ele vos aime , por vos sera marrie.
« Or avez vos ma proesce essaie ;
K Ce est Gaydons qui si bien vos mercie. »
Guiz sailli sus, la teste ot estordie,
Ausi chancelé com oisons qui tornie.
Atant ez vos venir sa conpaignie.
Dex gart Gaydon, li filz seinte Marie,
Car sa besoigne li est moult anpoirie!
La gent Guion vienent à grant essorz ; A Gui rameinnent son cheval ['Maigredos]. Li gioz remonte es arçons qui sont fort. Gaydon assaillent et le fièrent en dos; Se Dex n'en panse, mar issi d'Angiers fors. Gautiers le voit, à poi n'est de duel morz; Le cheval broche plus tost que les galoz, Que de l'eschine li fait croistre les os. N'ot plus fort home tant qu'au pui de Matos ; Charruer fu , bien sot mettre les sos , A harz puchier sus les jumenz des dos. Mais par proesce ot bien créu son îos, Car Gaydons l'aime tant que toz en est soz. Vient à son sire qui paor ot de mort ; Il li escrie hautement, à briés moz :
(( Ne t'esmaier, venuz est li prevoz u Qui as genz Challe fera merrer les os. » Fiert Anquetin , qui fu nez de Monfors , Que par l'eschine saillent li boel hors.
Gautiers i fiert par ire deflfaée ,
De la grant hache qui bien fu acérée.
Et Gaidons monte en la sele dorée ,
Prant .1. espié à la point[e] acérée,
Fiert Auboïn en la targe listée.
Nevous fu Gui de sa seror l'ainnée ;
Plus sot d'angin que famé de fusée,
Mainte maie huevre avoit il compassée.
Gaides le fiert par tele destinée
Arme qu'il ait li a pou de durée.
Parmi le cuer est la lance passée;
Li cors s'estant, l'arme s'en est alée.
Se mal a fait, se vanra sa dossée.
Quant Guiz le voit, s'a la color muée;
Por son nevou li est s'ire doblée.]
« Ahi ! biax niés, com dure dessevrée !
« Mais ne sera par vos puisons tremprée. «
Il fiert Gaydon par ire deffrenée
Desor la targe qui à or fut listée;
L'unne moitié li a par mi copée.
Li cops descent sor la selle dorée ,
Au bon cheval a la teste copée.
Li chevax chiet, Gaydes fist la tumée ;
Si grant flat prinst que la terre a croslée ,
Prez que la pance ne li a effondrée.
Tout ot le cors et la teste estonnée ;
En pies resaut, mais il n'ot point d'espée ;
De cuer reclainme la pucelle honorée :
« Sainte Marie, qui es cieuls iez rousée ,
(f Garissiez moi , roïne coronnée !
« Bien oi la gorge et la chiere aweuglée ,
« Quant je issi d'Angiers à recelée ,
« Quant n'amenai de ma gent ferarmée.
« Dame Claresme m'a brassé tel porrée
« Qui laidement sera escuelée.
« Qui famé croit , s'arme soit tormentée ! «
278 GaYDON. 9219— 92ÇI
Ainsiz dist Gaydes coiement , à celée ;
Mais à grant tort a la danme blasmée.
Que nel féist por iestre desmenbrée.
Auloris broche par ire deffrenée ;
Vint à Gaydon par moult grant randonnée ,
As puins le prent par la cercle dorée ,
Par grant air li a dou chief ostée.
<t Avois! escrie, vostre mors est jurée,
t< Demain sera vo gorge souzpesée.
« Je n'en panroie d'or plainne une valée
« Que voz n'aiez la hart en col fermée. »
Quant Gautiers ot ceste chose escoutée ,
S'il ne s'en venge , poi prise sa posnée.
Entr'euls se fiert, s'a la hache entesée;
Gui il ataint, tostest sa vie alée.
Quant Gautiers vit son seignor esmarrir, Entr'euls se fieri par merveillouz air.
Fiert Amaugin , bien le sot consievir.
Que il li fait la cervelle boillir.
A Gaydon rant le bon destrier braidî.
De plainne terre est enz arsonz sailliz, Prinst .1. espiel qu'à terre vit jesrr ; S'il ne s'en venge, poi prise son aïr.
Devant le tref fu la bataille grans; De l'ost Karlon oit on [''le noisement]. Les cops ferir et le chaploiement.
Karles s'esveille , qu'iert en son tref gisant. L'ost s'esîormist et arrière et avant ; Vestent gambais porpoins menuement.
Plus de .115. mil s'en vont appareillant ; N'i a celui n'ait bon cheval corrant.
Or est dus Gaydes en aventure grant.
Danme Claresme en apella sa jant :
>ïjî— 9285 Gaydon. 279
« Seignor, dist elle, trop voz voi tenir lant.
« Par icel Deu à cui li mons apant,
« Se voz n'aidiez à Gaydon mon amant,
« Ja de vos terres ne tenrez mais plain gant. »
Dist Hanris : « Danme, livré sonz à torment;
« Se le seit Karles, par le mien enciant,
w Toute vo terre voz metra en torment.
« Ne voz chaurroit, par le cors saint Amant,
« Se Karlemaines noz metoit à torment :
« Legiers seroit li vostre acordemens.
« Voz avez mises vos amors folement. »
Claresme l'oit , à poi d'ire ne fent ;
Elle s'escrie quant qu'elle puet corrant,
Dou tref saut hors moult airéement ,
Au duc s'escrie moult amiablement :
«( Frans chevaliers , por Deu , alez voz ent !
« Se voz morez par mon acointement ,
<( N'aurai mais joie nul jor en mon vivant.
■' Je ne volsisse , por quant qu'à moi apant ,
i< Que voz eusse mandé à parlement.
— Dame, dist Gaydes, por vostre acointement,
« Ferrai .1. cop ainz que soiefuiant. »
Le cheval broche des espérons d'arjant ,
Fiert Erchembaut par tel aïrement
Que l'escu perce , qui fu poins à argent ;
Le roit espiel parmi le cors li rent ,
Par tel vertu dou cheval le descent
La teste en fiche enz an pré verdoiant.
Et Gautiers fiert Lambert de Monferrant
De la grant hache qui tranche durement;
Par les espaules si ruiste cop li rant
Toute l'eschinne li desrompt etporfant ;
Bras et espaulles li fist voler ou champ.
Li cops descent , qui va tout porfendant ,
28o GaYDON. 928:— 93'7
La cuisse tranche dou bon destrier corrant ,
Tout estendu abati l'aufferrant.
« Avois! escrie, biax sire, alons noz ent;
« Vez ci de l'ost venir l'efforcement.
(c Je ne voil mie ci panre finement ;
« Dame Lorence , ma moillers au cors gent ,
(c Auroit le cuer moult triste et moult dolent.
« Se noz moriens ici à encient ,
<f Jamais vers Deu n'aurienz acordement. «
Li jors esclaire, si reluist el prael , Et li dus Gaydes vit venir le cembel , De la gent Karle .1. merveillouz tropel ; N'i ot celui n'ait lance ou penoncel.
Adont s'en tome , ne li fu mie bel.
Il voit Claresme desoz .1. aubrissel ; Le cheval broche, qui li cort moult isnel , Claresme embrace , qui tant ot le cors bel. Elle s'ahiert devant à l'arsoncel.
Et s'est assise sor le col dou poutrel ; A grant effort s'en vont vers le chastel. Et Guis s'en torne , qui fist un duel nouvel Por ses neveus qui gisent el prael.
Au plus haitié paroient li boel; Mais n'ont talent de geu ne de revel.
Vait s'en dus Gaydes à la chiere membrée , O lui Gautiers, à grant esperonnée.
Et dist Claresme : » Par la vertu nommée, « Se Dex ce donne et la Virge honorée (C Que noz venonz en la cité loée, « Voz mepanrezà moillier espousée; « Toute ma terre voz iert abandonnée, « Coronne d'or voz iert el chief posée. »
(,8— 5J50 GaYDON. 281
'A Guis s'escrie à sa vois haut levée : Par Deu, dus Gaydes, folie avez pansée Qui la pucelle avez si haut levée;
( Metez la jus , voz l'avez trop portée. » t Gaydes broche tout contreval la prée,
"orment en va à grant esperonnée ;
Zar moult desirre à véoir la jornée
;^e la pucelle fust laienz ensarrée.
Mais or li vient pezante destinée,
Grans encombriers et moult très fors jornée.
k grant effort en vont par une arée , I. fossé trouvent dont la terre iert ostée ;
Lor cheval chiéent enz el fons à volée.
Et Claresme est durement malmenée ,
A bien petit qu'elle n'est déviée ; III. fois se pasme en une randonnée.
Gaydes saut sus à la chiere menbrée ;
Vint à la danme , contremont l'a levée :
« Danme, dist il, par la vertu nommée,
« Je croi que l'arme voz soit el cors crevée. Sire , dist elle , à poi n'en est alée.
« Por vosire amor aurai moult fort jornée;
« N'oi mais si maie dès l'ore que fui née. »
Grant angoisse ot et fort la danmoiselle; De la paor touz li cuers li sautelle.
Ferraus li preus fu en une tornelle; Voit les Fransoiz venir parla praelle, Et voit son oncle, lui et la danmoiselle, Gautier le preu à cui li cuers sautelle, Qui chéu sont en la fosse nouvelle.
« Dex, dist Ferraus, cui pecherres apelle, « Se pers mon oncle, ma dolors renouvelle! » Ses armes crie à sa vois haute et bêle.
282 GaYDON. 9M'-:
Ferraus escrie à sa clere raison :
« Hé ! or as armes , franc chevalier baron ! « Alons aidier au riche duc Gaydon.
« Se perz mon oncle, jamais joie n'aurons. « Es chevax montent, par fiere contenson, .11"^. ou plus, n'i font arrestison.
Ferraus les guie, qui ot cuer de baron, Et avec lui Richiers, li fizNaynmon, Bertrans li anfes à la clere fason , Berars li preus, Sanses et Nevelons.
Torné s'estoient devers le duc Gaydon Tel .iiii"^. de damoisiaus guitons Qui ne desirrent se la meslée non.
Moult malement alast ja à Gaydon, Car Guis estoit ja venus à bandon, Ensamble 0 lui .ii'". compaingnou De la maisnie au riche roi Karlon.
Tuit li pluisor sont parent Ganelon ; De toutes pars ont assailli Gaydon.
La danmoiselle ne fu mie esbahie ; D'Angiers choisi venir la baronnie , Isnellement contremont s'est drescie, Dou fossé ist, bien s'estoit escorcie, Fuiant s'en vait vers la cité garnie, Et jure Deu, le fil sainte Marie, Que mieus weult perdre toute sa manantie Que Guios l'ait en la soie baillie.
En une vingne est la danme mucie Oi!i il avoit de rezins grant partie ; Mais dou mengier n'ot point de couvoitise.
La damoiselle estut soz .1. noier; Moult se desmente et prent à gramoier.
^^}94ij GaYDON. 283
Gaydes fu montez sor son destrier ;
;l rendist mie por .c. libres d'ormier.
icoste lui fu li vassaus Gautiers.
ftient la force qui leur venoit aidier ;
lers et coraige lor prinst à enforcier. pydes commence entor lui à gaitier, lais ne vit mie Claresme au cors legier ;
bahis est , si se prinst à saingnier.
is d'Autefoille le va ferir premiers ;
escu li perce, ne li vault .1 denier.
ais li haubers le gari d'encombrier ; 'a lance brise, si l'estut depecier.
;duc Gaydon ne volt mie espargnier; te son escu li fait le taint percier , e bon hauberc desrompre et desmaillier.
ar tel vertu le fait jus envoler e cuing dou hiaume fist en terre fichier, aydes saut sus, vis cuida enzraigier; 'escu embrace et tint le brant d'acier;
grant merveille s'en savoit bien aidier.
Guis d'Autefoille tint l'escu en chantel, 'espée au poing, dont brun sont li coutel;
Gaydon donne merveillouz hatiplel
ue tout Tescu li abat en prael.
ar les espaules a conséu Morel,
ecol li tranche ainsiz com .1. rozel,
»ue à la terre fist fichier le muzel.
laydes saut sus, à cui ne fu pas bel.
a fust li chaples moult grans et moult isnel;
Iz voz Fransois, par delez .1. ruissel,
•lus de .111'"., chascuns sor le poutrel.
.à véissiez maint penon à noel,
;t maint escu portrait à lyoncel,
284 GaYDON. 941e— 9448
Maint bon destrier qui de corre iert isnel. A Gui ramainnentson bon cheval Morel.
Li glouz i monte , à cui il en fu bel ; Devers Gaydon tornast ja li mezel, Quant Gautiers fuissuz fors dou fossel, Qui au chéoir ot brisié le muzel, Et de sa bouche ot rompu le noel.
Ja fuissent prins, cui fust lait ne cui bel, Quant Ferraus vint poingnant tout le vaucel, Et Amaufrois et Guis de Monbendel, En lor compaingne tel .111"^. jovencel Plus ainment guerre que nus vaslés chape!.
Cil d'Angiers issent à force et à bandon. Devant les autres ez Ferraut le baron ; Cil estoit niés au riche duc Gaydon.
Au dos le sieult Richiers, lifiz Naynmon, Bertrans ses frère , sor le cheval gascon. « Avois! escrient, deffendez voz, baron! » Li ber Ferraus ala ferir Simon, Richiers fiert Hue, et Bertrans Amandon. Cil .III. ne porrent avoir confession.
Et Ferraus broche, si prent un Arragon; Parmi la resne le randi à Gaydon :
« Montez, biaus oncles, de cestui voz faz don , i( Maugrez en ait Auloris et Guions , « Et li lingnaiges au cuivert Ganelon, « Et Karlemaines qui a blanc le grenon. » Gaydes l'entent, tel joie n'ot nus hom ; De plainne terre est saillis en l'arson , S'enseingne escrie : ^ Ferez avant, baron! » Là véissiez de lances maint tronson, Maint chevalier abatu de l'arson, Qui n'ont puissance d'aidier lor compaingnon.
Grans fu li chaples et li estors mortal.
Ferraus i fiert com chevaliers vassal.
Et Gaydes tint le brant poitevinal ;
Gui il ataint il a mauvais jornal.
L'erbe an roujoie dou sanc qui cort aval ;
Des .11. parties i fu li diaus coral.
Estez voz Karle corrant par .1. costal;
Plus vaillans hom ne monta an cheval,
Bien .11'^. ansavoiten son estai.
0 lui fu Naynmes , qui avoit cuer loial ,
Ogiers li preus sor Ferrant son cheval.
Et tint l'espée d'acier poitevinnal ,
Lez son seignor menoit grant baptestal ;
Gui il ataint il a mauvais jornal.
Karles s'escrie : « Ferez avant, vassal !
« Se puis tenir Riol le desloial,
'( Gayde son nief , qui tant m'a fait de mal ,
< Qui m'envoia le fel présent mortal ,
■ Qui me cuida murtrir en mon ostal ; Se Dex ce donne , li père esperital , Que je le teingne dedens mon tref roial, Li jugemensen sera moult crual. »
Grans fu l'estors et la bataille fiere. La gens Gaydon ne fu mie lasniere ; Chascuns i fiert d'angoissouse manière, Dou sanc des cors vermoille la poudrière. Dus Naynmes garde delez une joinchiere ; Voit ses anfans ferir de grant manière,", Qui des gens Karle font faire mainte bierre. Bien les connut as escus de Baiviere, A lor grans cops, à lor hardie chiere. Il lorescrje à sa vois qu'ot plenniere : « Glouton , dist il , trop par iestez trichierre ,
286 GaYDON. 9482— 95M
« Quant n'aidiez Karle , vostre droit justicierre. « Se iestezprins, par les sains de Baiviere « Ne foi que doi la riens que plus ai chiere , « Plus crueulment voz i ferai maisiere « Que nesun home qui soit en ceste herbiere. » Richiers l'entent, si dist parole fiere.
« Par Deu, biax père, dist Richiers li mener, « Trop par avez le cuer plein de folor, « Qui tant créez Karlon l'emperéor, « Qui des traîtres fait ses consilléors , <c Qui touz jors ont mis France à deshonor. « Onques voir Gaydes ne fu jor traïtors, « Vos couzins est, cesevent li pluisor; « Bien déussiez maitre voz en labor « Que li dus Gaydes éust pais et amor « A Karlemaine, son droiturier seignor.
« Par icel Deu qui fait et foille et flor , « Ainz me lairoie torner à deshonor « Que au duc Gaide faille ja à nul jor. « Mes couzins est , et je l'ainz par amors. — Va glouz. dist Naynmes, Dex te doinst desho- « Je ne doi mie faillir à mon seignor, [nor!
« Ne por nul home ne li faudrai nul jor. »
AiNSiz parole et Richiers et Naynmons, Ne n'i esgardent nulle riens se bien non. A ces paroles ez voz venu Ferron , Et fu montez sor Ferrant l'Arragon, L'escu au col où ot point 1. lyon , Et en sa lance fermé un confanon , Et sor son elme la coe d'un paon.
A grant merveille resambloit bien bason ; En haut parole , à sa clere raison,
o;i4— 9547 GaYDON. ^87
Que on l'oit bien entor et environ :
•.' Gui d'Autefoille , li parens Ganelon, <; Et où iez tu, fiuls à putain, gloutons, <; Qui te vantaz au Charlon pavillon , « Que bien m'avoiez tenu en ton broion, (( Ocis m'eussez et rendu à Charlon ?
« Car te trai sa et si nouz rassaionz. » Dient Fransois : « Bien est drois et raisons. » Ainsiz remest toute la chaplisons.
Por esgarcer la jouste de Guion , A une part se trait la gens Karlon, Et d'autre part la maisnie Gaydon.
Ferraus lait corre le bon destrier gascon, Qui plus tost cort que ne volent faucon. Devant son pis a torné le blazon , Brandist l'espié qui fu au roi Othon, Ainsiz se joint corn uns alerions.
Moriaus li cort par grant devision , Que li esclot en volent contremont.
De l'autre part vint contre lui Guions. Grans fu et gros, bien resamble baron ; Se il ne fust si plains de traison , En toute France n'éust si bel baron.
Fauvel lait corre par merveilloz randon, Brandist la hanste où il ot .i. penon. Son escu tome devant en quarrillon , Vers Ferraut vint par merveilloz randon. Par tel vertu se fièrent li baron Des escus percent le taint et le blazon , Mais li hauberc lor ont fait garison. Guios a fait de sa lance tronson, Que les esclices en volent ccntremont Assez plus loinz que le giet d'un baslon. Ferraus le fiert par tel devision
28S GaYDON. 954S— 9!8i
L'escu li perce, ne li vault .1. bouton.
Les mailles tranche dou hauberc fremillon,
Et la cuirie, la cote et l'auqueton.
Enz el costé li a prins tel braon
Dont il poist bien repaistre .1. faucon.
Si fort l'empoint Ferraus , li gentiz hom,
Que par derrière li fist brisier l'arson.
Parmi la crope l'en envoie el sablon,
Que en la terre li fiche li mentons,
A bien petit que li cols ne li rompt.
Ferraus cria quant qu'il pot, à bandon :
" Gui d'Autefoille, li parens Ganelon,
K Or seiz tu bien comment jouster savons.
(( Gaydes li dus, qui ait benéison,
<( Il noz seit bien donner grant livrison :
« Bien sont servi à sa cort li baron,
« De quant qu'il welent ont il à grant fuison ,
<( Com s'il sorsist enz enmi sa maison;
« Mais tu languis à la table Karlon :
■i Plus de .xiiu. assiet on d'un chapon,
« Nés dou bon pain n'ont il mie à fuison.
'< Tex gens ne pueent faire se petit non.
«' Encor a Gaydes, laienz, en sa maison,
« Trestout par conte, plus de .vii"^. bacons,
« Et .II"', bues que bien norris avons,
<i Et si a plus de .xiii. mil chapons.
(t Chascuns en a laienz plain sa maison ,
« Et si i a des poissons à fuison;
« Dou bon forment ne sai devision. . ,
« Moult par est Karles musars etfolz bricons, ,
« Qui si noz cuide tenir en son broion.
"■ Encor a tel danmoisel à guiton
« Qui ainz aura tout flori le grenon
" Que ja par force entre an la cit Gaydon.
9)S2-9éiJ C-AYDON. 2S9
(( Haut sont li mur et li fossé parfont ;
<( Chascuns quarriaus est saielez à plonc. »
Fransois l'entendent, s'en tiennent lor sermon ;
Dist l'uns à l'autre : " Moult est Ferraus preudoni ;
« Comment ail jousté contre Guion !
<' Ainz plus bel cop ne feri mais nus hom. »
Adont repairent Fransois et Borgoingnon ;
Guiot enmainnent desci au pavillon.
Duel ot et ire, touz li cuers li confont.
Dedens Angiers en est entrez Gaydons ,
Ferraus 0 lui et li autre baron.
Cautiers venoit derrière , li preudom ,
Qui vint as dames parler avec Gaydon ;
Derrier venoit desor .1. Arragon.
En sa main tient d'unne lance .1. tronson.
Il resgarda par delez un buisson,
Et voit Claresme à la clere fason.
Si la tenoient iluecques dui garson ;
Faire en voloient lor talent et lor bon.
El se deffent et escrie à haut ton :
« Car me venez aidier, sire Gaydon !
« Je sui honnie ici par .11. garsons,
« Je me ferrai d'un coutel el pormon. »
Elle saisist une pierre à bandon ,
En sa main destre la lieve contremont ,
Parmi le chief en feri l'un garson ,
Que de la teste li sailli à bandon
Li sans vermaus enfresci qu'au talon.
Gautiers la voit, tel joie n'ot nus hom ;
Bien la connut au vis et au menton ,
As iex rians et au vert syglaton.
Celle part vint corrant à espérons ,
Par les chevox a saisi l'un glouton ,
[*Tot contreval] l'enmainne le troton.
cil li escrie : « Ne m'oci , gentiz hom ! » Gautiers le laisse gisant sor .1. perron, Arrier revint à la danme au chief blont. « Dame, dist il, por le cors saint Simon, « Venez en tost, de dernorer n'ai soing. « Vez des gens Karle toat couvert cest roion ; « S'il m'apersoivent , n'i aurai garison. « Se voz amezde riens le duc Gaydon, « Si en venez lassuz en son donjon.
— Oïl , fait elle , plus que nului dou mont. » Elle s'eslance devant sor son arson ; Aprez les autres s'en vont à esperon , En Angiers entrent par la porte Doon, Devant les autres descendent au perron, Iluec s'assaniblent danmoisel et garson, Qui li venoient entor et environ:
Por la pucelle est chascuns en frison.
Devant la sale est Gautiers descenduz Et la pucelle, ainz tant gente ne fu.
Li escuier furent iluec venu ; Il l'en apellent par moult ruiste vertu : « Sire diables, maufez et malostruz, « Quel .c diable voz ont or ravestu « De tel pucelle, ainz tant gente ne fu. « Por soie amor, aurez le dos batu ; « Se voz gronciez , mal voz est avenu. » Uns escuiers en est avant venus , C'on apelloit Aliaume de Montnu.
Lez la pucelle est cil arrestéuz, Sor les espaules li a le bras tendu , Baisier la volt, qui qu'an fusl irascuz. Voit le Gautiers , ainz si dol .ns ne fu ; L'espée saiche dont li brans est molus.
Parmi la teste éust celui féru ;
Mais cil se laist chéoir touz estendus.
La noise lieve et li cris et li hus.
Gaydes l'entent dou palais où il fu ;
Celle part vint acorrant par vertu.
Vit la pucelle, bien l'a reconnéu,
Si l'a saisie par le paile boffu.
Gautiers hausa le brant d'acier molu,
A bien petit que il ne l'a féru.
Gautiers li dist .11. mos aperçéus :
« Laissiez la danme, n'i avez .1. festu.
« Je l'ai conquise au brant d'acier molu ;
« Voz n'i avez vaillissant .1. festu.
« Voz la laissaistez, que petit voz en fu,
« Dex la confonde et la soie vertus!
« S'elle m'en croit , qui sui vieuls et chenus ,
« Mais ne gerra à vostre costel nu.
— Sire , dist Gaydes, trop voz iestez téuz ; «c Trestuit vo dit me resamblent salu,
« Ja envers voz ne serai irascus. »
Dist Gautiers : « Sire, entendez ma raison, « Je ne voz sai plus faire lonc sermon : « Par ma proesce l'ai mise à garison.
— Voire, dist elle, Dex voz face pardon! « Preu i aurez, se longuement vivons. >» Atant s'en tornent, n'i font arrestison. Ainz ne fmarent jusqu'au maistre donjon Où il avoit de danmes à fuison .
Grant joie mainnent et aval et amont.
Or voz lairai d'euls .1. poi la chanson ; A. petitet noz en relascherons, Si voz dirai dou riche roi Karlon ,
Qui fu venus arrière au pavillon.
Entor lui ot Alemans et Bretons.
Il en apelle et Ogier et Naynmon , Girart de Blaivies et le conte Simon, Et .XX. des autres privé de sa maison, <c Seignor, dist il, entendez ma raison : <c Amenez moi le mien ami Guion.
<( Grant paor ai , si en sui en frison , « Qu'il n'ait malmis le col et le chaon, « Et en son ventre le foie et le pormon , « Quant dans Ferraus l'abati el sablon ; <( Se il i muert, jamais joie n'auronz. » Ogiers s'en torne si a bouté Naynmon , Puis li a dit bêlement , en bas son : « Bien est tornez cist rois à folison ; « Qui bien le sert, s'a pire guerredon. « Bien a torné son cuer à cel glouton <( Qui ainz ne fist nul jor fors traison.» A ces paroles ez voz venu Guion.
Karles se dresce, si le prinstpar le poing, Lez lui l'assist, si l'a mis à raison. « Amis , dist il , avez voz se bien non ? i( Moult ai esté por voz en souzpeson. — Sire, dist il, je n'aurai se bien non; « De cest danmaige ne m'est il .1. bouton, « Que ja ne fuisse chéuz de l'Arragon, (( Se de ma selle ne fust brisiez l'arsons. « Mais or voil je que me donnez mon don <( De la pucelle que requis voz avonz. <( Si la panrai , voiant maint haut baron, « Maugrez en aient et Gautiers et Gaydons, <( Qui la voloient porter en lor maison ; « Mais je lor fis maitre jus de l'arson. « Envolez la querre à son pavillon. ■»
97JΗ 9748 GaYDON. 2Ç)]
A ces paroles ez Gautier d'Avalon ;
Cil estoit hom Claresme o le chief blont.
Devant le roi se met à jenoillons.
« Sire , dist il , por Deu quel la ferons ?
« Mal m'a bailli li riches dus Gaydons :
« Dedens Angiers, en sa raaistre maison,
« En a menée ma damrae en sa prison ;
« Or en fera son talent et son bon."»
Quant Guis l'entent, si tainst comme charbons;
Ne déist mot por l'avo[i]r Pharaon.
Ogiers s'en rist, si apelle Naynmon ,
Et li a dit bêlement, à cler ton :
(( A bonne proie a failli cis faucons,
« Mais de cest mois n'en fera livrison.
« Karles li vieuls o le flori grenon,
« Qui en devoit avoir le guerredon
« Chargié .i. murl d'or fin et de mangons ,
« N'en aura mie, par le cors saint Simon.
— Seignor baron , dist Karles de Loon ,
« Moult puis avoir à mon cuer grant frison.
« Je ai tant jor porté mon confanon ;
« [Ml^. ans a], que de fit le seit on,
« Que je chausai premiers mon esperon.
<f Abatu ai l'orgoil de maint glouton.
« Onques nus hom ne mut vers moi tenson
'< Qui en la fin n'éust son guerredon ;
« Mais moult me doit annuler d'un garson
« Que j'ai assiz à Angiers sa maison.
« Or medéust venir à jenoillons,
« Nus pies, en langes, en sa main .i. baston,
« Lahart en col, com .i. autre larron :
« De cest afaire n'a talent ne raison ,
('. Ansoiz le truis orgoillouz et félon ,
« Et touz ses homes hardis comme lyons.
« Orne lairoie por .1. mui de mangons
'f Que je ne[l] voise espier à larron :
'( Lor contenance verrai en lor maison,
« Et de Claresme voidrai oir renon ,
« S'ellepanra à espousé Gaydon. »
Dist Ogiers : « Sire , par le cors saint Simon ,
« Se i alez , ce sera folisons :
". N'en revenrez sans avoir sozpeson.
« Se voz persoivent par nesunne ochoison ,
« N'en estordrez sans avoir marrison ,
'( S'aucunne pais ne faitez à Gaydon.
— Ogi^r, dist Karles, voz parlez en pardon. « Je n'i ai garde que m'i connoisse l'on ;
ce Quant l'ai emprins , por riens ne le lairons.
— Sire , dist Naynmes , voz ferez vostre bon. « Puis qu'est ainsiz tenir ne voz poonz,
(( O voz irai à tout mon chaperon ,
'1 Que ja sans moi n'irez, par saint Simon.
— Naynmes, dist Karles, bien le voz otroions. •» .\dont s'atornent sans point d'arrestison.
Charles li rois à la barbe chenue Avoit sa robe maintenant desvestue ; Une esclavinne, qui fu noire et velue, Vest en son dos sans nulle arrestéue.
Son vis a taint de suie bien molue, Prent .1. chape) de grant roe tortue, Et .1. bordon dont la pointe iert aiguë , L'escharpe au col qui bien estoit couzue. Fransois en rient, quant l'ont apercéue. Naynmes s'adoube par autel connéue.
Naynmes s'adoube , li sires de Baiviere, De ['esclavinne qui fu grans et plenniere; Son vis a taint de suie de maisiere.
978a— 9814 GaYDON. 295
Andui s'en vont parmi une charriere , Hueses enz jambes, de diverse manière ; N'i a celui qui ait semelle antiere.
Franc les commandent à Deu le justiciere Qui les ramaint et sains et saus arrière.
Charles s'en va à guise de paumier, Il et dus Naynmes, où moult se pot fiier. Chascuns tenoit le granî bordon plenier; Barbes ont grans jusqu'au nou dou brader, Et sont plus noires que mores de morier, Huezes enz jambes où il n'ot fil entier; Jusqu'à la porte ne voldrent detrier.
Naynmes apelle en basset le portier :
« Ouvrez, biaus frère, por Deu le droiturier. « Chevalier sommez et si sommez paumier, « Si revenonz dou sépulcre proier.
« En no pais volionz repairier; « Parmi la ville [''nos covient] adrecier, « Et nonporquant bien averienz mestier « Que li frans dus noz donnast à mengier. « Car parmi l'ost n'osommez repairier, « Car tant i a garsons et pautonniers « Tost noz feroient trestoz nus despoillier, « Et noz tolroient sans nesun recouvrier « Nos esclavinnes, por couvrir lor destriers, « Et de tel chose n'avonz noz nul mestier. — Je l'otroi bien, ce respont li portiers. « Or venez ens , por Deu le droiturier. t< Que Jhesus laist dant Gaydon le guerrier « A Karlemaine son seignor apaier ! »
Karles l'entent, le chief prinst à hocier; Et cil lor va l'uisset desverroillier.
Karles i entre, l'emperere au vis fier,
2Ç)6 GaYDON. 981J— 9S4S
Et avec lui dus Naynmes li Baiviers.
Cil le referme , ne se volt atargier.
Karles s'en torne par la cité d'Angiers,
Naynmes 0 lui , qui ne le volt laissier.
Parmi ces rues choisirent tant destrier,
A ces fenestres tant bon hauberc doublier,
Et tant vert elme luire et reflamboier,
Tante baniere portraite de quartier,
Et tant escu'sain et fort et entier,
Et tant vassal vigourouz et legier
Qui par ces sièges joent à l'eschaquier.
N'i a celui n'ait le hauberc doublier,
Et au costel le riche brant d'acier,
Par delez lui le bon chapel vergier
Por iestre près , se il en a mestier.
Karles les voit, si se prent à saingnier;
Au duc Na)Timon a prins à conseillier.
' Biaus sire Naynmes , dist Karles au vis fier,
(- Si m'ait Dex, moult me puis merveillier
(' Et en mon cuer durement corroucier:
« J'ai sis là fors bien a .1. an entier,
(f A la jalée , au vent et au tempier ;
« Et cist se font aisier et solascier.
« Vez com sont prest de lor armes baillier.
<: Si m'ait Dex qui tout a à jugier,
(( Se les puis panre , il auront mal loier :
Il Je les ferai trestouz vis escorchier.
— Sire , dist Naynmes , laissiez vo menacier ;
« Mieus voz venroit à Dammeldeu proier
«( Qu'il voz laissast sain et sauf repairier. »
Naynmes dist voir, bien le seit conseillier.
Atant s'en vont droit au palais plennier,
Où li dus Gaydes se séoit au mengier.
L'aiguë ont cornée à .1. cor menuier ;
Les tables maitent serjant et escuier.
Li viex Riols s'estoit assiz premiers,
Gaydes aprez et Ferraus au vis fier,
El Amaufrois et li vassaus Gautiers ,
Et 11 barnaiges qui tant fait à prisier,,
Li uns avant et li autres arrier.
Les mes aportent et Bertrans et Richiers ;
Cil furent fil duc Naynmon le Baivier^
Et aprez euls tel .xl. escuier
N'i a celui n'ait chastel à baillier,
Et plus desirrent estor à commencier
Que il ne font en chambres dosnoier.
Naynmes esgarde son ainsné fil Richier,
Bertran aprez , qui fu biaus chevaliers ;
Dou cuer dou ventre commence à sozpirerj
Si que la face en convint à moillier.
Apoiez est sor son bordon plennier,
Que par .1, poi que ne le fist brisier.
Moult se regarde et avant et arrier.
El li dus Gaydes l'en apella premiers :
« Dont lestez voz , bel pèlerin paumier?
« Moult voz voi or plorer et larmoier.
— Sire , dist Naynmes, n'en devez merveillier;
« Pèlerin sommez d'un estrange regnier.
« Ja fu tele hore noz noz poienz aidier ;
« Chascuns avoit grant terre à justicier,
« Chevax et armes, quant en avoit mestier :
« Or noz convient par autrui mendiier.
« Quant m'en ramembre , n'i a que corroucier ;
« Je ne me puis tenir de larmoier. »
Gaydes a dit : « Ne redoutez, paumier;
« Dexest moult grans, qui bien voz^puet aidier.
« Seignor, dist Gaydes, ne soiez adolé.:
598 GaYDON. 988Η 991{
((. Prennez en grâce la vostre povreté,
<( Que tex a moult grant avoir amassé
« Qui en poi d'eure chiet en grant povreté,
« Et tex est povres qui puis en a plenté.
(( En grant duel faire ne gist mie santé.
(( Alez seoir, bien serez conraé
(( Et bien servi tout à vo volenté.
(c Se voz volez en vo pais râler,
« Dou mien aurez , se panre le volez ,
« Chascuns .c. sols de deniers monnaez.
« Que Dammeldex , li rois de majesté,
« Doint Karlemaine tel cuer et tel panser
« Qu'il me pardoinst sa très grant cruauté,
'( Dont il m'a si traveillié et pené !
«( Ce est à tort, ce saiche Damledex ;
« Mais, par celui qui tout a estoré,
« Quant ne retruis envers lui amisté,
K Ainz que mais soit li mois d'avril passez,
« Le cuit je faire si dolant et iré
« Que plus ne fu nul jor de son aé.
« Se gel puis panre, par sainte Trinité,
« Ne sera mies de legier eschapez ;
« Touz li danmaiges sera bien resterez,
« Que il m'a fait et yver et esté. »
Et dist Gautiers : « Par la foi que doi Dé ,
« Se gel tenoie en cest palais pavé,
<( Ja li auroie le sien grenon plumé»
<( Car nus plus fel ne fu de mère nés.
« Tant a traîtres entor lui à plenté
« Que loiaus hom n'i puet iestre escoutez. «
Karles l'entent, à poi que n'est desvez;
Les sorcilz lieve, si a le cliief croslé,
Les densestraint, bien samble home desvé.
Tint le bordon qui fu gros et quarrez ;
î'il ne cuidast îestre mal ostelez ,
a l'en éust parmi !e chief donné.
îor le bordon est si fort aclinez
^e les esclices fist contremont voler.
Pouz li barnaiges l'en a moult resgardé :
Dist l'uns à l'autre : « Cist paumiers est desvez;
' Li vis diables 11 est ou cors entrez. »
Grant duel ot Karles , bien savoir le puet on, Quant il oi menacier son grenon.
En sa main tint moult estroit le bordon ; la en ferist Gautier enz el chaon, Mais trop redoute la maisnie Gaydon.
Si fort s'apuie sor le ferré bordon Que les esclices en volent contremont.
Et dist Gautiers : « Par le cors saint Simon, « Cist paumiers a en cors la passion , « Raige l'a prins; seignor, car le lionz : « Il porroit faire ja tele desvison « Qu'il tourbleroit bien tosl ceste maison. » Karles l'entent , s'en fu en souzpeson ; Bien volsist iestre dedens son pavillon. Et dist dus Naynmes : « Estez en suz , baron ; « Mon compaingnon ne faitez se bien non. « Par celle foi que je doi saint Simon, r« Ja fu tele hore qu'il fu de grant renon. « Se il éust souffraite ne besoing, « Il éust tost .M. chevaliers barons.
« Et il méismez avoit cuer de lyon ; « Plus vaillans hon ne chausa esperon.
« Or se voit povre , s'en a au cuer frison , « Que par .1. poi que li cuers ne li font. » Dist l'uns à l'autre : « Bien pert à sa fason « Qu'il a esté as armes moult preudom. »
JOO GaYDON. 9549—9
Or fu dus Naynmes enz an palais listé. Et Karlemaines qui ot le cuer iré.
On les anmainne à .i. buffet quarré, Si lor aportent blans gastiaus buletez , Et plain barril de vin et de claré, Et .1. poon rosti et empevré.
Bertrans , li anfes , au gent cors honoré (Cil estoit fiz duc Naynme le barbé), An une coupe lor verse le claré.
Son père esgarde , souvent l'a remiré , Et par .1. poi qu'il ne l'a ravisé :
Mais trop le voit taint et descouloré.
Souvent l'esgarde , tant i a son pansé Que il en a le cuer tout eschauffé.
Ne seit que faire , tout i a son pansé ; Petit s'en faut, tant fort l'a enamé, Que il ne l'a baisié et acolé.
D'iluec s'entorne, n'i a plus demoré.
Richier son frère en avoit apellé, Et en l'oreille li conseilla souef :
c( Richier, biax frère, par sainte charité, c- A grant merveille ai le cuer trespansé « De cel paumier qui ceienz est entrez. « Par icel Deu qui en crois fu penez , « Je nel croiroie, se il n'est esprouvé, « Que ce ne fust Karles au poil raeslé « Et nostres pères, dus Naynmes li barbez, « Mien anciant qu'il sont atapiné « Por espiier ceste noble cité , « Le duc Gaydon et son riche barné.
« Bien eit nos pères et li rois assoté. » Et dist Richiers : « Voz ditez vérité ; « Se ce sont iJ, bien sera esprouvé.
« Et se c'est Karles , qui tant noz a pené ,
»98î— io,oiî GaYDON. 501
i< Ainz qu'il s'en part , sachiez par vérité , li Li sera tart que il soit eschapez,
Ou il sera à Gaydon acordez , K Ou bien li poist ou en ait mauvais grez. »
DiST Bertrans: « Frère, di moi quel le ferons? « Irons le dire au riche duc Gaydon « Que Karles est dedens ceste maison ? » Et dist Richiers : « Nenil, par saint Simon; « En autre guise esploiter en voldronz. '( Noz i ironz, sans point d'arrestison, " Et je et voz, bêlement, sans tanson. » Atant i va Bertrans li fiuls Naynmon , Richiers ausiz, sans autre compaingnon; Jusqu'à la table n'i font arrestison.
Naynmes les vit, si le moustra Charlon.
' Sire, dist il, por Deu quel le ferons? '< Vez la mes fiz , por voir le voz disonz ; '■ Je me douz moult parcéu ne soionz, » Karles respont : « G'en ai au cuer frison. .< Folie fu d'entrer en cest donjon , ■' Car j'ai grevé forment le duc Gaydon ,
( Et de ses homes mis à destruction.
« Se il me tient, ja n'aurai raenson;
' Trenchera moi le chief soz le menton. « Ha ! Dex , dist Karles, qui souffris passion, (( Et mort souffristez por no rédemption , « Et suscitastez , que de fi le set on ; « D'anfer brisastez les portaus à bandon « Por vos amis qui ierent en prison, « En ciel montastez au jor d'Ascension , (' Et li apostre praicherrent vostre non « Par toutes terres, que de fi le seit on, « Et il le firent par bonne entencion,
« En ciel en ont moult riche guerredon; « Si com c'est voirs, et noz bien le créonz, « Deffendez moi , vrais rois de tout le mont, (( Ne m'apersoive li riches dus Gaydon! » A ces paroles vint Richiers li frans hom, Bertrans ses frère à la clere fason.
A ces paroles se baisse dus Naynmons; Son vis apoie desor le roi Karlon, Samblant fait d'omme qui soit en sozpeson Qu'il ait béu dou vin outre son bon.
Atant ez voz et Bertrant et Richier.
Richiers resgarde Karlemaine au vis fier, Devant Karlon se vait agenoillier, Et prinst la coupe qui fu faite d'ormier, Dou vin versa, qui fu et bons et chiers. « Tenez, biax sire, dist li anfes Richiers , « A plus haut home de voz nel puis bailler : c< Voz lestez rois de France le regnier. « Bien voz connois, par la vertu dou ciel; « Voz compains est dus Naynmes li Baiviers. « Il a ceienz .11. biax fiuls chevaliers : « L'uns est Bertrans , et li autres Richiers. » Par l'esclavinne va son père saichier : « Biaus sire père , por le cors saint Legier, « En quel termine devenistez paumier?
« Souef poïstez outre la mer naigier ; '< Poi avez fait [''les paiens] empirier. « De truandise voz savez bien aidier, « Moult savez bien tout le pais cerchier; <f Mais ci endroit ne voz aura mestier. « Par celui Deu qui tout a à baillier, « N'en irez mie sans mortel encombrier; « Mar i venistez mon seingnor espiier.
0,049—10,082 GaYDON. JOJ
— Vaglouz, dist Naynmes, Dex te doinst encom-
-. lez tu venus por noz contraloier ? « [brier!
4auce la paume dont li doit sont plenier ;
Tel buffe en donne son ainzné fil Richier
foute la face li a fait roujoier.
fichiers le voit, le sens cuide changier;
Je Dex n'en panse, li pères droituriers,
a se voldra de la buffe vengier.
'A nonporquant ne se volt atargier,
""le son coraige ne pot asozploier :
^ar la poitrinne va son père saichier,
■^Tout le descire decy ens el brayer,]
^e la poitrinne li voit on blanchoier.
Caries le voit, vis cuida enraigier;
j"^e set que faire mais que Naynmon aidier.
i^e connut mie le fil Naynmon, Richier;
lurent le baston duc Naynme le Baivier,
^es iex roeille, bien resamble adversier,
ilichier feri parmi le hanepier,
;^e à la terre en fist le sanc raier.
/oit le Bertrans , n'ot en lui qu'a'irier ;
1 saut avant sans plus de menacier,
r'armi la barbe va Karlon empoingnier.
Par tel vertu le va Bertrans saichier
i^lus de .c. pois en a fait enraigier.
Le roi Karlon a fait tout embronchier.
^i rois se dresce , n'ot en lui qu'a'irier,
Bertran saisi , ne le volt espargnier.
Par les chevox l'est alez empoingnier,
i/ers lui le saiche nostre empereres fier,
^e tout envers l'abati el fouier.
Puis li a dit : « Dex te doinst encombrier,
< Quant venis K.arles par la barbe saichier !
;( Se nel compères , moult me doit anuier. »
304 GaYDON. io,o8î— iOjmS
As poins se tiennent et Bertrans etKarlon, Quant les départent et Richiers et Naynmon. De toutes pars assamblent li baron -, Karlon ahierdent entor et environ.
Maint cop éust de fust et de baston, Quant Naynmesdist : « Estez en suz, glouton! (( Ce est Karlon, li rois de Montloon. « Qui féru l'a , n'avéra raenson ; <( Deservi a c'on li cope le poing. » Ferraus l'entent, qui ot cuer de baron , Ne fust si liez por l'avoir Pharaon; Desrompt la presse, venus est à Karlon , Et le saisi au pan dou syglaton ; Moult bêlement li a dit sa raison.
Il li demande ne li fist ceiisôn Se il est Karles, li rois de Montloon. (( Par Deu, dist Karles , celer ne le poons. <( Bien m'engingna Pylates et Noirons, ic Quant vins véoir le duc en sa maison ; (( Béu avoie, parle cors saint Simon, u Ainz n'en volz croire chevalier ne baron; « Se honte en ai , bien deservi l'avonz. » Dist Ferraus : « Sire, n'en aiez souzpeson; « N'aurez ceienz, se Deu plaist, se bien non. « Tout ce volt Dex , par son saintisme nom , u Que venissiez à Angiers sa maison.
.' Or ferez pais, s'il voz plaist, à Gaydon. — Hé Dex! dist Karles, comment le ferion.^ « Comment porroie faire pais au glouton « Qui me voloit murtrir en ma maison ? » Dist Ferraus : " Sire , voz parlez en pardon. « Tant en fera com esgardera l'on , <c Com jugeront vo per et vo baron.
" Car voz ramembre, por le cors saint Simon,
10,117— 10, ijo GaYDON. )0)
M De la contraire et de la traïson
« Que ja voz fist li cuivers Ganelons
« En Ronscevax, au roi Marsilion,
« Dont France fu en tribulacion ,
« Et mainte danme i perdi son baron.
« Par vostre terre en ot grant plorison,
M Puis avint chose que prins fu Ganelons ;
« En vostre cort n'ot .i. tout seul baron
u Qui l'apellast de nulle traïson ,
« Fors seulement le preu conte Gaydon ,
« Qui dont estoit escuiers jones hon ;
« A icel tans avot Thierris à non.
« U apella Gane de traïson,
« Combati s'en à un cuivert félon ;
« Niés estoit Gane, Pynabiaus avoit nom.
« Il le conquist , que de fit le seit on.
« Adont fu Ganes traînez corn larrons ,
« Pendus en haut, voiant maint bon baron.
« Grant honte en orent Auloris et Guions,
« Et Berengiers et Thiebaus d'Aspremont ;
« Dont porchacierent la mortel traïson ,
« Por voz ocirre coiement, à larron.
« Desor Gaydon tomerent l'ochoison.
« Voz l'en chassastez, ce fu maie raisons ;
« Or li avez gasté tout son roion.
« Voz amez mieusles parens Ganelon,
« Hardré le fel, Amboyn et Milon,
« Et le lyngnaige qu'ainz ne fist se mal non
« Que nul preudomme qui soit en vo maison. ) '
Karles l'entent , si baisse le menton ;
D'unne grant pièce ne dist ne o ne non
Li preus Ferraus l'en a prins par le poing ,
Et avec lui le vaillant duc Naynmon;
En une chambre les enmainne à bandon.
3û6 Gaydon. 10,151—10,185
Laver lor fait les vis et le menton , A chascun baille .1. hermin pelison , Robe de paile, dont d'or sont li bouton, De frez hermines forré jusqu'au talon , Et bons mantiaus forrez de syglaton.
[^Dela chanbre ist] sans nulle arrestison; Ainz ne fma desci au duc Gaydon, Qui fu encor en son maistre donjon.
El donjon fu Gaydes au cuer loial , Et entor lui maint chevalier vassal.
Mieus ainment guerre et estor communal Que il ne font ne carole ne bal.
Atant ez voz le bon baron Ferrai ; Gaydon apelle cui nevoloit nul mal.
(c Sire, dist il, entendez à moi sa : <( Moult dois loer le roi celestial , <c Qui tant d'onnor voz fait hui cest jomal, (' Ainz plus n'en fist à nul home charnal. <( Véistez voz le paumier natural.
« Qui vint ceienz 0 un autre vassal ? « Par celui Deu qui fist et mont et val , u C'est Karlemaines, l'emperéor roial , V Vers cui avez si grantire mortal.
(c L'autres est Naynmesau coraige loial: « Espiier viennent ceiensvo gênerai. »
Gaydes Tentent, si saut en son estai; Ne'fust si liez por l'or Constentinnal : (C Et où est il , sire couzin Ferrai ? <' Je ai tel joie onques mais n'en oi ta!. (C Or remanra la grans guerre mortal ce Dont ii sont mort tant nobile vassal , <( Ou , par cel Deu qui fist home charnal , (( Ainz qu'il eschape jamais de cest jornal,
io,i84— io,ïié GaYDON. 507
« Li ferai traire .1. moult mauvais jomal. »
Li viex Riolz en est en pies levez , Gaydes lipreus et Ferraus li membrez, Et Amaufrois au gent cors honoré , Richiers ausiz, quiot le chief bandé, Gui Karlemaines ot dou bordon frapé, Bertran son frère, qui ot Karlon tyré Par les grenons , .c. poils en ot osté. Icil se sont tuit ensamble arrouté ; Jusqu'à la chambre ne se sont arresté.
Riolz li viex en est avant alez , Et tint Gaydon par l'ermin engoulé.
Dont s'agenoillent sor le maubre listé; Le roi saluent de Deu de majesté.
Riolz parla , qui fu touz li ainznez : « Cil Danmledex, qui en crois fu penez , u II saut Karlon , le fort roi coronné , i( Comme celui qui est nostre avoez, (( Gui noz devons et foi et loiauté ! « Biaus sire rois , s'il voz plaist , entendez •. <t Trop par aura ceste guerre duré ; <t Maint gentil home en sont à mort livré , « Et mainte église et maint monstier gasté , « Et mainte danme chaùe en vesvéé , « Qui voz maudient chascun jor ajomé.
« Il est merveilles , sachiez de vérité, « Terre ne fent où voz lestez passez.
« Gaydes mes niés est chevaliers menbrez ; « Plus loiaus hom ne fu de mère nés.
« Mal voz ramembre de la très grant bonté « Que il voz fist por Gane le desvé ; « Qu'en vostre cort n'avoit nul home né « Qui ja l'éust de traison reté,
]o8 Gaydon. 10,217—10,250
.( Quant por voz , sire , fu son gaige donné
^( Vers Pynabel, le traïtor prouvé.
« Et l'en rendi recréant et maté,
« Et dont fu Ganes à chevax traïnnez.
't Grant honte en ot trestouz ses parentez ;
'i Le duc Gaydon en ccillirent en hé,
« Sor lui en orent la traïson gieté
'( Dont voz l'avez si fort coilli en hé,
« Et son pais escillié et gasté.
'( Or voz ont si li traître enchanté ,
*< Que voz avez vers euls vo cuer tome ,
« Que [Hoiax hom n'en] puet iestre privé.
« Por celui Deu qui en crois fu penez ,
« Pardonnez Gayde vo maie volenté !
— Voire, dist Gaydes, se il li vient à gré,
« Tant en ferai volentiers et de grez
«( Com jugeront li baron alozé.
•< Gentiz hom , sire , dist Gaydes , entendez :
« Par celui Deu qui en crois fu penez ,
'< A trop grant tort m'avez coilli en hé.
K Saiche le Dex , li rois de majesté,
« Ainz ne pansai envers voz cruauté ,
« Ne traïson , ne nulle fausseté.
« Tant en ferai com jugeront li per. »
Li rois l'entent , si l'en prinst grans pitez ;
Il li respont com ja oir porrez :
■' Par Deu , dus Gaydes , dist Karles li membrez
'( Ausiz sui prins com ors enchaainnez ,
<( Si m'estuet faire auques vos volentés.
'( Par tel couvent voz iert acréantés
<( Qu'au jugement mes barons voz tenrez ,
•< Soit de bataile , s'en iestez apellez ,
■' Ou de joïse, s'il voz est devisé.
'I Et si me soit li gloutons amenez
tOjij!— 10,284 GaYDON. JO9
« Qui mes grenons a laidement tyrez.
« .11*^. ans a acomplis et passez « Que je fui primez chevaliers adoubez, « Puis ai conquisez .xxxii. roiautez, « Dont je sui sires partout et rois clanmez ; « Ne trouvai mais home de mère né « Qui mes grenons ait saichiez et tyrez : « Deservi a que le poing ait copé. »
Bertrans l'entent , si est avant passez , Et s'agenoille sor le maubre listé.
Envers le roi se trait , n'a demoré ; Le poing ii tent par grant humilité.
« Gentiz hon sire, dist Bertrans li senez, « Vez ci mon frère qui a le chief bandé , <( Gui voz feristez dou grant bordon ferré. « Quant je le vi , moult en fui aïrez ; « Se li aidai, n'en doi iestre blasmez: « Mais ne savoie rois fussiez coronnez. « Vez ci mon poing, voiant tout le barné ; « Se il voz plaist, maintenant soit copez.
— Voir, dist li rois, trop seroie desvez ; a Je nel feroie por une roiauté.
« Gel te pardoinz et ci et devant Dé ; <f Se tu vis auques, moult auraz de bonté.
— Gaydes, dist Karles,puis qu'avons tant parlé, « Et que avons tout ainsiz devisé
« Qu'au jugement mes homes voz tentez , « Venez 0 moi as loges et as très. « Et dist li dus : « A vostre volenté ; (( Mes sires iestez, si doi faire vos grez. « Non pas por ce , ja mar en douterez , « Que je le face por nulle lascheté : « Qu'encor ai je dedens ceste cité * Assez viande jusqu'à .1. an passé ,
JIO GaYDON. 10,28s — !o,;!7
<f A tant de gent com voz véoir poez.
— Voir, dist li rois, je l'ai bien esprouvé ;
(( Par maintes fois ont nostre gent grevé. »
A ces paroles sont es chevax monté.
Or consaut Dex Gaydon au cors moslé ,
Et Karlemaine, le fort roi coronné;
Car se Guis puet et Miles et Hardrez
Et Auloris et li fel parentez,
Ansoiz le vespre auront les chiés copez.
Car Gaydon héentplus c'omme qui soit nés ;
Car par lui fu Ganelons traïnnez ,
Dont [^ot] grant honte trestoz lor parentez.
A Karlemaine, l'emperéor puissant.
Ont amené .1. palefroi ambiant, Et à Naynmon .1. soret avenant.
Karles monta tost et isnellement; Gaydes li tint l'estrier moult bonnement; Karles le voit , moult li vint à talent. Riolz monta, qui ot le poil ferrant, Et li dus Gaydes entre lui et sa jant. Ainz n'i ot lance ne espée tranchant.
D'Angiers issirent , ne s'i vont atarjant, Vers l'ost chevauchent souef et bêlement. Guis d'Autefoille, li cuivers souduiant, Et Auloris et Hardrez ausimant Karlon choisirent, qui venoit chevauchant. Et le duc Gayde, qui ot proesce grant, Et aprez lui ses barons et sa jant.
Et dist Guios, li fel outrecuidans :
i< Par celui Deu cui touz li mons apant , « Karles revient et Naynmes ausimant.
« Acordez est , je le sai vraiemant, « Au duc Gaydon, 0 lui vient simplement;
ic,ji8— io,5jo GaYDON. JII
« Je n'i voi lance ne fort escu pezant. <c Se pais est faite, aie sonz à noiant. « Gaydes noz het , et noz lui ausimant ; « Par lui fu mis nostre père à torment , « Dont noz avonz vilain reprochement.
« Seignor, dist Guis, entendez ma raison : « Par celui Deu qui estora le mont, « Miex voldroie iestre mis à destruction , « Pandus as forches à guise de larron « Que ainz le vespre , que solaus soit escons , « Ne fiere Gajde parmi la crois dou front , <c Et Karlemame, le roi de Montloon.
« Il a passé mainte longue saison <( Que de Karlon vengier nozdéusson. »
Dist Auloris : c Par Deu, trop noz souffronz, <f Noz avons fait mainte grant traïson , « Et maint grant murtre et mainte ocision ; <( Or prennons garde comment noz le ferons , (( Que Karlemaine ocirre péussonz, (( Et le duc Gayde cui tant hair devons, w Se m'en créez , par le cors saint Simon , « Trestout maugrez l'emperéor Karlon , (( De douce France coronner te ferons; '( Tu seras rois, par les iex de mon front. « Je ai pansée toute la traïson :
« Noz ferons tendre le nostre pavillon , (( Qui tant est riches qu'esprisier nel puet on ; u Delez cel bois, dont li ombres est bons, « Là le tendrons sans nulle arrestison. <( Puis manderons l'emperéor Karlon, « Et nostre gens iert el bois en escons. <c Dont ferons prendre l'emperéor Karlon, « Si en ferons no talent et no bon ,
JI2 GaYDOX. io,3J(— 'o>384 9,i!
Ou de Focirre ou dou maitre en prison.
Tant a vescu qu'il tome à folison ;
Moult est grans hontes que vivre le laissonz ,
Quant enherbé ou murtri ne l'avonz. »
Et cil respondent : « Cist consaus est moult bons.
Se Guis est rois, en grant pris monterons :
Noz serons tuit baillif de sa maison,
Et nos lyngnaiges , dont noz plenté avons ,
Noz aidera à tenir le roion.
Et se nus est, tant soit de grant renom ,
Qui en parolt, maintenant le pendons. » Tuit l'ont juré li traïtor félon.
Or gart Dex Karle , par sa rédemption , Qu'il en morra, se Dex n'en a pardon , Et li dus Gaydes , qui tant par est preudom , Qui ainz nul jor ne pensa se bien non ! Et Guis s'entorne, qui ait maléison.
Et ses lyngnaiges , qui tant estoit félons ; Le tref tendirent, sans nulle arrestison , Qui tant est riches plus bel ne vit nus hom. De soie furent tuit li maistre giron , Et mainte estoire trouver i poïst on; Sor le pomel ot assis .1. dragon , Li oil li luisent ausiz com .1. charbons ; Par nuit obscure moult cler en véoit on ; Là s'assemblèrent li traïtor félon ; Lor conseil prennent qu'il feront de Karlon , En quel manière délivrer s'en puet on.
Dist Auloris : « Tout devisé l'avons.
<( Par celui Deu qui estora le mont, « Se pais est faite au riche duc Gaydon , « Envers le vespre , quant souper deverons , u Amenrons Karles dedenz cest pavillon.
(^ Il i venra par bonne entencion ;
,;8s— io,4t7 GaYDOK. JIJ
Quar plus se fie en moi et en Guion
Que il ne fait en nulle riens dou mont.
Quant il sera dedens no pavillon ,
Si le panrons entor et environ,
Loierons lui et les pies et les pons,
En nostre chartre maintenant le métrons ;
Ja nel sauront Fransois ne Borgoingnon.
Tout maintenant nostre tref destendrons ;
La lune luist, toute nuit en irons.
.II'". somz tuit d'unne nascion
Et d'un lyngnaige, forment noz entramons;
A chascun poise de Thiebaut d'Aspremont.
Par Gaydon fu ocis , bien le seit on :
Mais chierement ancui li venderons.
: Quant de l'ost Karle délivré esterons,
Dou remenant ne donroie .i. bouton; : Qu'en no lyngnaige n'a .i. tout seul baron- : Qui n'ait le cuer moult plus fier d'un lyon. : Touz les Fransois o noz ajousterons , t Et trestouz ceuls qui contre noz seront, : As brans d'acier trestouz les ocirrons. ( Se m'en créez , ainsiz en ouverrons. » ît dient tuit : « Certez, noz l'otroions. » ainsiz s'acordent li tra'itor félon.
Dr gart Dex Karle par sa rédemption , ^'il ne seit mot de ceste traïson , \mz vient d'Angiers avec le duc Gaydon !
Charles chevauche à la barbe florie, Riolz 0 lui, cui Jhesus béneie , Et li dus Gaydes, l'ambléure série.
Desci à l'ost ne s'atargierent mie.
Encontre euls vont moult grans chevalerie, ;^e Karlemaine avoit souef norrie.
514 GaYDON. io,4i8-:c,t)
Guis d'Autefoille ne s'asséura mie ; j
Devant les autres en va plus d'une archie, | A pié descent enmi la praerie, Où voit le roi , contre lui s'umelie.
n Sire, dist il, Jhesus, li fiuls Marie, « Gart vostre cors de mort et de haschie i
u Et touz iceuls , nel lairai nel voz die, « Qui bonnement sont en vo compaingnie ! « Est la pais faite ? por Deu nel celez mie.
« Sire, dist Guis, por Deu omnipotent, « Est la pais faite ? nel me celez noient. « Se elle est faite, ce est aumosne grant ; <c Trop a duré la guerre et li torment : '( Ja en sont mort maint chevalier vaillant , « Dont orphelin sont remez li anfant. » Puis dist en bas c'on ne l'oi noiant : « Par celui Deu où touz li mons apant, « Voz en morrez à duel et à torment, « Et li dus Gaydes avec voz ausiment !
— Gui, ce dist Karles, par Deu omnipotent, <( N'avons pas faite la pais outréement ;
« Mais Gaydes vient à moi à parlement, « Et si s'est mis en nostre jugement.
— Sire, dist Guis , il fait bon encient, (' Car Gaydes a maint anemi puissant, <( Ne je méismez ne l'ainme de noient.
« Mais se il fait qu'il soit vos bien voillant, « Je l'anmerai de fin cuer loiaument, K Pardonrai lui trestout mon mautalent.
— Moult ditez bien , ce dist Karles li Frans ; '< La pais iert faite , se Deu plaist le puissant. > Adont s'en vont en l'ost moult bêlement. Guis li traîtres va le roi costoiant;
)U,45i— '0)48j GaYDON. JIJ
laymes le voit , si ne li plot noiant. u tref descent chascuns de l'aufferrant. i bons dus Naynmes, qui ot bon enciant^ aydon apelle, se ii dist bonnement :
Ja sera vespres , li solaus va baissant. Et Guis voz het, et trestuit si parent. Il ont ja fait maint mal encombrement ; Je me douz moult , sachiez à encient.
Que ne voz voillent faire aucun nuisement. Prennez congiépar le mien loement, Et, le matin, à l'aube apparissant, Venrez à Karle oïr son jugement.
- Sire dist Gaydes , grans mercis voz en ranz. Dex voz garisse à cui li mons apant , Qu'il n'ot en voz onques engingnenient !
— Sire, dist Naynmes au riche roi Karlon,
Ja sera vespres et li solaus escons;
Donnez congié au riche duc Gaydon ' Jusqu'à malin , et noz voz en proions.
Sor quant que j'ai le voz ostaigerons
Qu'il fera droit, voiant touz vos barons.
-Naynmes, dist Karles, voz lestez moult preu-
Onques en voz ne trouvai se bien non ; [dom ,
Gel voz recroi par tel devision
Qu'à moi reveingne demain li dus Gaydon. — Sire, dist Gaydes, noz le voz otroions. » Les mains a jointes li riches dus Gaydon, Merci cria l'emperéor Karlon :
« Gentiz rois sire , ce dist li dus Gaydon ,
Prennez conseil , Jhesus le voz doinst bon !
Ne créez mie les parens Ganelon ; « Li lor conseil ne furent onques bon. ' Je n'i sai plus, à Deu voz commandons. *
5i6 Gaydon. 10,484— 10, ji6
Atant s'en part Gaydes dou tref ICarlon. Quant Guis a veu retornerle baron, Lors a tel duel à poi d'ire ne font; Bien le cuidoit ocirre en traison.
Or si gart Karles li rois de Montloon , Car desor lui tornera i'ochoison !
Tuit ont juré li traitor félon Qu'il ocirront l'emperéor Karlon.
Gaydes s'e[n] va, et Karles est remez.
En son tref entre qu'est de paile roé ; Lez lui fu Naynmes de cui il fu amez , Et li barnaiges dont il i a plenté.
Li bons Danois se sist à son costé :
« Sire , dist il , comment avez ouvré « De cest voiaige où voz avez esté ?
— Ogier, dist Karles, par la foi que doi Dé , « Je m'en alai espiier la cité , « Puis fu tele hore , ja ne voz iert celé , « Que volentiers volsisse avoir donné « .M. mars d'argent que je fuisse en cest tref. « Je fui forment laidis et ramposnez , <> Quant fui laienz perclus et avisez ; c< Mais, merci Deu, noz avons si ouvré « Demain venra Gaydes dedens cest tref; <( Comme preudom sera à loiauté (( Ou de bataille ou de jois porter « De celle chose dont je l'ai tant blasmé. « Si m'ait Dex li rois de majesté , « Je me douz moult, ja ne voz iert celé, « Que je ne l'aie à moult grant tort grevé ; '< Car li lyngnaigesGanelon et Hardré <i Ont maint grant mal et dit et porparlé. » Dist Ogiers ; « Sire, voz ditez vérité ;
10, J17— '0)549 GaYDON. JI7
'( Trop les avez en vo cort eslevez,
— Certez , dist Karles , n'en seront plus privé ,
<! Fors que Guions li vassaus adurez,
« Car en lui a vasselaige et bonté.
« Point ne resamble Aulori ne Hardré,
« Ne Ganelon ne l'autre parenté,
« Ainz est preudom et plains de loiauté ;
<c Certains en sui , je l'ai bien esprouvé. »
Ogiers l'entent, si a Naynmon bouté.
Hé ! Dex de gloire , vrais rois de majesté ,
Ne savoit pas la très grant cruauté
Que li traître ontentr'euls empansé.
Se Dex n'en panse, ainz qu'il soit ajorné.
Sera li rois murtris et enherbez.
Li empereres Karles de Saint Denis Sist en son tref de soie cordéis.
La barbe ot blanche et les grenons floris ; Bien ot d'aaige .ii*^. ans acomplis.
Tuit li baron ont à lui congié prins, Et à son tref est chascuns revertiz.
Karles remest auques à escheri ; Avec lui furent et Guis et Auloris.
Forment les ainmeli rois de Saint Denis , Et il le héent assez plus d'Antecris.
'( Sire, dist Guis, entendez mon avis : <( Foi que je doi le roi de paradis, « Je voz pri moult , de quant c'onques je puis , (( Venez esbatre en mon tref cordéiz, <( Monsterrai voz que m'a esté tramis : <( .XH. butors et .un. vins perdris, <c .1111. faisans et hairons .xxxvi., <( .XH. bons lièvres et .xiiii. connins, « Et .11. saumons qui valent .1. pais,
JjS GaYDON. 10,550— 10, ;82
« Et de lamproies ne sai ou .v ou.vr.
« Venez i, sire , moult serez bien servis. »
Et respont Karles : « Volentiers, biaus amis. »
Li rois se lieve , qui fu vieus et floris.
Guis d'Autefoille par la main le saisi,
O lui l'enmainne le petit pas seri.
Par devant lui ont les cierges espris,
Que clerement ont le sentier choisi ;
Desci au tref ne prinrent onques fin.
Les tables raaitent , n'i ont essoingne quis.
Li rois lava , qui bien estoit trais ;
Ainz mais nus hom ne fu si entreprins.
Au maistre dois l'ont li gloton assiz ;
Moult richement l'avoient fait servir.
Tant a béu que touz fu estordis.
A Guiot dist li rois de Saint Denis
Qu'il a .1. an passé et acompli
Que il entra premiers en cest pais ,
Ainz puis ne fu si richement servis.
Ha ! Dex de gloire, vrais rois de paradis,
Il ne set mies le dolirouz engin
Que on li a et porchacié et quis.
Charles se sist qui ot dou vin béu.
Moult richement l'ont servi et peu ; Mais à cort terme li sera cher vendu.
Guiz se leva , n'i a plus atendu, Vint à son frère là où il l'a véu :
« Aulori, frère, n'i ait plus atendu, « Gardez nostre home soient tuit fervestu , t( Et no sommier trorsé à grant vertu , « Si en ironz , n'i ait plus atendu.
« Encor anuit ferons Karle irascu :
« La mors Ganon li sera cher vendu ,
10,58;— 10, 6i4 GaYDON. 319
« Et l'anmors Gayde qu'il a vers lui eu. « Demain doit iestre ses amis et son dru ; « Mais Karle en iert ocis et confondus , ft II et dus Naynmes et Ogiers li membrus , « Se cil n'en panse qui en ciel fait vertus. »
AuLORis a toute sa gent armée Tout bêlement , onques n'i ot criée.
Et Guis saut fors sans nulle demorée, Qui celé chose avoit bien devisée.
Ou tref entra comme beste effraée ; Où voit Karlon , se li dist sa pansée : « Sainte Marie , roine coronée , « Bons rois de France, mal est la chose alée : « Vostre gens est honnie et vergondée, (' Se Dexn'en panse, vostre mors est jurée, « Vez ci Gaydon et sa gent qu'est armée ; « Toute la terre en est acouvetée.
(( Alons noz ent , vostre ost est vergondée. « Ne voz faudrai , c'est veritez prouvée, « Ainz avérai l'arme dou cors sevrée.»
Karles l'entent , s'a la coulor muée :
« Hé! Dex, dist il, sainte Vierge honorée, ('. Garissiez moi , roine coronnée ! »
Guis d'Autefoille, cui Dex puist mal donner, A fait Karlon sor .i. cheval monter; Li glouz le prinst moult à desconforter. Entor lui prinst sa grant gent aùner ; Plus sont de . M . , Dex lor puist mal donner ! Tuit traïtor félon et parjuré.
A Karlon vont les nouvelles conter, Que mors est Naynmes, que tant soloit amer, Et li Danois qui fu nés outre mer.
520 GaYDON. io,éij— io,é4Î
Et li barnaiges qui tant fait à amer :
« La gent Gaydon les ont fait decoper ;
« Fuiez voz ent , se voz volez sauver :
« Bon fait fuir por sa vie tenser. »
Karles souzpire , ne s'en pot consirrer.
(( Vrais Dex , dit il , qui tout as à sauver,
<( Comment poez souffrir ne endurer
<( Que .1. garsons se porra or vanter
« Que il m'a fait ainsiz desbarreter,
t( Et mors mes homes que tant soloie amer ? »
Adont commence li rois à souzpirer.
Et Guis li fel , li traîtres prouvez ,
Karlon enmainne , cui qu'en doie pezer,
Que n'en sot mot de France li barnez.
Or s'en va Guis , cui Jhesus maléie ; Karlon enmainne , par la resne l'en guie. Et l'empereres en son cors moult se fie , Et Guis le het de mortel felonnie.
Il chevauchierent à la lune série, Et li rois plore , n'a talent que il rie ; Sa blanche barbe en est toute moillie.
Or le gart Dex , li fiz sainte Marie , Car cil l'enmainnent qui sa mort ont jugie. Ainz demain vespre l'ocirront à hascie , Qu'il ont sa mort et jurée et plevie.
Mais Dex de gloire, li fiuls sainte Marie , Sauvera lui ses membres et sa vie :
Ja n'iert honnis qui bien en lui se fie.
Seignor, oiez (Dex voz croisse bontez, Li gloriouz , li rois de majestez) !
S'orrez chanson de grans nobilitez , De grant miracle , que Dex a demonstré
Por Karlemaine remaitre à sauveté , Et por Gaydon faire de lui privé , Qui à nul jor ne pensa mauvaisté.
Li dus se dort en son palais listé , En une chambre de grantnobilité.
Gaydes se dort en un lit cordéis , Sor une coulte qui fu de paile bis , Et fu couvers d'un couvertor d'ermins.
Une clarté li tramist Jhesu Cris Et une vois qui vint de paradis.
La chambre est clere , qui fu de maubre bis , Com s'il i eust .xxx. cierges ensprins ; La chambre est clere c'onques mais ne fu si. Li dus s'esveille , si a saingnié son vis , Dresce sa main , de Deu s'est benéis.
Et dist li angles : « Ne soiez esbahis ; « Jhesus te mande , li rois de paradis , « Que tu te lievez maintenant , biaus amis. « Et fai armer ta gent et tes amis , « Et va secorre Karlemaine au fier vis. « Se tu nel fais, Karles est malbaillis; « Car Guis l'enmainne et ses frère Auîoris, « Et li lyngnaiges qui tant est enforcis : « Mener l'en cuident en estranges pais. « Je n'ai congié que plus oies mes dis; « Je m'en revois, ne soiez alentis, « Par tans seraz à Charlon bons amis. » Gaydes l'entent, à Deu en rent mercis.
Isnellement est chausciez et vestis, Sa gent esveille par le palais voltis.
As armes corrent, ne se sont alenti.
« Seignor, dist Gaydes , ne soiez esbahi. Gaydon. 21
J22 GaYDON. 10,679— 10,'
« Seignor, distGaydes, franc chevalier membi « Jhesus de gloire noz a touz visité ; « Ancui seronz manant et assasé , « Que Guis s'en va , li traîtres prouvez , « Et avec lui trestouz ses parentez.
« Karlon enmainnent, le fort roi coronné, « Murtrirle cuident ii félon parjuré ; (( Secorrons le , si ferons grant bonté, « Et noz venjons des traïtors mortez. « Et cilrespondent: « Sicomvoz commandez! ) De la ville issent, les frains abandonnez. La lune est clere, qui lor donne clartez, Com Dex éust le soleil haut levé.
Et li glouton qui ont Karlon mené Ont si espois et si grant obscurté Que il ne sevent où il sont arouté.
A mie nuit, com li gauls ot chanté, Sont li glouton lez .1. bois arresté.
Karlon arrestent li tra'itor prouvé , Et sont ensamble à un conseil aie, Et ont entr'euls et dit et devisé Que il feront de Karlon le barbé, Qui lor lyngnaige lor a si avilie.
Dist Auloris : « Se croire m'en volez, « Ainz que soit jors , aura le chief copé ; « Si en serons bien trestuit délivré. » Ainsiz devisent li traïtor prouvé.
Dex les confonde , li rois de majesté ! Car, ainz qu'il soit au matin ajorné , Auront paor d'iestre tuit desmembré.
Gaydes chevauche 0 son riche barné ; Dex le garisse , qui maint en Trinité ! Par tans verront les gloutons deffaez.
Et li dus Gaydes a bien sa gent guié ;
o,7t}— 10,744 GaYDON. J2}
Sisî à ses homes : « Seignor, or entendez : : Ci devant sont li traiter prouvé
Qui tiennent Karle , nostre droit avoé: ( De bien ferir ne soiez effraé. »
t cil respondent : « Si com voz commandez. i>
Gaydes chevauche , cui Jhesus moult ama, D sa maisnie que li dus moult ama.
a nuis trespasse et li jors ajorna , ^i solaus luist, qui grant clarté gieta; J hiaume luisent et de sa et de là,
t mains escus d'or i reflamboia.
aydes s'escrie à sa vois que il a :
< Par Deu , Guiot, mauvaisement voz va ;
< Cuivers traitrez , n'en eschaperez ja ! ( Fox fu li rois quant en voz se fia ;
c Mais , se Deu plaist qui le mont estora, ( Se Dex me sauve , bien vengiez estera. » Le destrier hurte , qui grans saus li donna, I. tra'itor dus Gaydes assena, Dedens le ventre le cuer crevé li a.
Li glouz chai, à terre trébucha.
Li glouton voient Gaydon venir poingnant; \s armes courent tost et isnellement.
Là véissiez .1. estor moult pezant.
Cil d'Angiers fièrent d'espées et de brans, Des traitors abatent maint sainglans.
Guios le voit, à poi d'ire ne fent; Ceuls d'Angiers voit venir espoissement.
Auloriés s'escria hautement :
« Ferons sor euls, n'i ait arrestement! » Et Guis brocha le destrier aufferrant; Fiert Araaurri sor son escu devant
Que il li perce et trestout li porfant :
Plainne sa lance l'abati el pendant.
Voit le Richiers , si broche l'aufferrant,
La lance empoingne et l'escu mist avant ,
Fiert Aulori en son escu devant ;
L'escu li perce, ainz ne li fist garant.
Bien li copa .c. mailles en tenant,
Delez le flanc vait l'espié conduisant,
Sus de l'arson l'abati el pandant.
<( Avois ! escrie, ce est Richiers li frans ,
<f Qui si fait geu voz seit aler monstrant. »
Et Gaydes broche le destrier auffeirant,
Et fiert Griffon en l'escu par devant
Que il li perce et l'auberc li desment. "^
Parmi le cors va le fer conduisant,
Jus l'abati dou destrier aufferrant.
« Avois! escrie Gaydes au cors vaillant,
'c N'i garirez, fel glouton souduiant. »
Mais à Gaydon tornast ja malement ,
Quant venus est dus Naynmes li vaillans,
Et avec lui li barnaiges des Frans,
Quant Guis le voit, à poi d'ire ne fant,
En fuies torne le chief de l'aufferrant,
Et Auloris li cuivers souduians ;
Lor gens laissierent, puis s'en tornent fuiant.
Et Karles sist desor un aufferrant;
Vit les traîtres fuians et esmaians.
« Ha! Dex, dist Karles, vrais rois omnipotens,
« Ne sai que face, moult me vois esmaiant. »
Où voit Gaydon, si li vint au devant :
« Hé ! Gaydes, sire, frans chevaliers vaillans,
« Se tu m'ocis, ce sera pechiés grans;
« Honte i auront tuit ti apartenant.
« Je te clainz cuite trestout mon tenement;
1,779—10,812 GaYDON. 32s
Trop ai vescu, bien est apparissant. »
aydes l'oï, moult grans pitiés l'en prent ; lait pié à terre dou destrier aufferrant, , genoillons se mait, voiant la jant, levant Karlon , l'emperéor puissant , 'espée torne, par le pomel li rant.
ces paroles ez voz esperonnant igier et Naynme sor les chevax corrans, 1 11 barnaiges les va aprez sievant; [aront les cuers corresouz et dolans.
;t quant il voient l'emperéor puissant , rant joie mainnent li petit et li grant. ,i rois baisa Naynmon premièrement, X puis Ogier qu'il ama durement; prez lor conte tout son contenement , ;t comment Guis , li traîtres puans , i avoit dit et fait à entendant >ue mort estoient tuit si baron vaillant, es ot ocis Gaydes li combatans.
Certez , dist Naynmes , fel sont et souduiant;
Laissié voz ont com félon recréant.
- Voire, dist Karles , par mon grenon ferrant,
Se je les tieng, je les métrai au vent. « ;t cil s'en fuient à grant efïorcement. rant partie ont laissié de lor parens ; aydes les fist Hier estroitement. *ar vive force les ont démené tant )ue il jehirent, voiant toute la jant, )ue 11 voloient Karlon murtrir errant.
bex , dist li rois , à voz mercis en ranz ,
Et à Gaydon le chevalier vaillant.
Par lui ai je, certez, de mort garant ;
Moult l'ai grevé, si ai fait pechié grant. » *ar la main destre l'a prins molt doucement.
326 GaYDON. io,8i}— io,84(
« Gaydes, dist Karles, entendez mon samblant • « Je voz ranz ci trestout vo tenement, « M'anmor avez d'ui cest jor en avant. »
Li rois parole , qui France a en baillie : « Biaus amis Gaydes , sauvé m'avez la vie. « Bien me cuidierent ocirre par envie « Li traïtor cui Jhesus maléie; « Se je vif longues, il morront à haschie : « Je destruirai et euls et lor lingnie. « Et je voz doins , par fme druerie , « De douce France la grant seneschaucie. » Et dist dus Naynmes : « C'est assez cortoisie ; « Merciiez l'en , voiant la baronnie. » Et li dus Gaydes durement s'umelie; Ja li baisast les pies, nel laissast mie, Mais Karlemaines ne li consentit mie.
Amont l'en dresce par moult grant druerie, Se li pardonne son mautalent et s'ire.
Puis sont monté , sa gens est resbaudie ; Droit à Angiers ont lor voie acoillie.
Li saint sonnarent par trestoute la ville ; Ou palais monte Karles de Saint Denise, Gaydon apelle , si li a prins à dire : « Gaydes , biax sire , nel me celez voz mie , « Où est Claresme la bêle , l'eschavie , « Que amenastez par force en ceste ville ? « Moult par est bêle, cortoise et bien aprinse, « Moult a grant terre, d'amis est enforcie ; « Faisonz en noces, por Deu le fil Marie. — Sire , dist Gaydes , je nel contredi mie. » Dont l'amenarent en la sale voltie.
Vestue fu d'un paile d'Aumarie , Moult par estoit bien fainte et bien taillie ;
Il n'ot si bêle jusqu'as pors de Roussie. Li rois la prent , par la main l'a saisie : « Ditez moi , bêle , nel me celez voz mie , « Volez voz Gayde qui tant a baronie ? « Meillor de lui ne poez avoir mie.
— Sire , dist elle , Jhesus voz benéie ! « Soie serai , s'il le weult et otrie. »
Et dist li dus : « H ne me desplaist mie.
— Par Deu , di&t Karles , il ne remanra mie , « Puis que chascuns le créante et otrie. » Au monstier vont 0 bêle compaingnie ;
On les espeuse el nom sainte Marie.
Grans fu la feste et la joie esbaudie ; ,VIII. jors dura icele compaingnie, Et au nuevisme est la cors départie.
Karles en va en France la garnie ; Gaydon commande au fil sainte Marie Qu'il li deffende son cors de vilcnnie. Andui plorerent à celé départie.
Gaydes remest en Angiers la garnie Avec sa famé que il ne haoit mie ; Mais moult petit dura lor compaingnie , Qu'elle morut,ainz .1. an perdi vie.
Gaydes en ot grant duel , n'en doutez mie. Ainz nus confors n'i valut une aillie ; Ainz jura Deu, le fil sainte Marie , Jamais nul jor ne tenroit seingnorie.
L'estoire dist et la laitre le crie Qu'il en ala en une desertie :
Là fu hermites touz les jors de sa vie , Et servi Deu, le fil sainte Marie.
Quant il morut , s'arme en ala florie Devant le roi*qui toute chose crie.
Puis fu Guis bien de Karle , n'en douz mie ,
Par grant avoir et par losengerie , Et par sa geste qui moult fu enforcie. Tant li donna li fel cuivers traîtres Que il refu dou miex de sa maisnie , Et puisli fist mainte grant tricherie.
De Gaydon est ci la chansons fenie ; Ja n'iert nus hom qui avant voz en die , Se il n'i weult trouver nouvelerie.