‹ GaydonChapitre 1 sur 15 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

n se rappelle le dénouement de la chanson de Roland : le retour de l’empereur à Aix-la-Chapelle , la lâcheté des juges qui n’osent condamner le traître Ganelon ; la douleur de Charlemagne, ainsi abandonné par les ‘siens, et le noble dévouement de Thierry, ce jeune chevalier qui , seul entre tous, veut que justice soit faite, s’offre à prouver par les armes la félonie de Ganelon, sort vainqueur de cette épreuve, et par là venge la mort de Roland et de ses compagnons.

C’est ce même Thierry qui, sous le nom de Gaydon, est le héros de notre poème. Gaydon , c’est-à-dire le chevalier au geai ou au gay \ comme on prononçait au moyen âge en certaines contrées et comme on prononce encore dans le parler populaire de quelques pays. L’auteur anonyme de cette chanson a pris soin de nous expliquer l’origine du nouveau nom ou plutôt du surnom de Thierry, et par la bouche même du chevalier au geai :

Quant je ocis P'mabel h félon ,

Gaydon. a

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sanglantes d’Aixla-Chapelle, dont le cruel souvenir les poursuit partout. A leur tête est Thibault d’Aspreraont, et par sa puissance, et par la vivacité de ses ressentiments , et par les liens étroits qui l’unissaient au traître de Roncevaux. — Ganelon était son frère, — Thibaut ne songe qu’à tirer vengeance de l’empereur et de Gaydon ; il se reproche comme une honte de les avoir laissés vivre, s’en ouvre un jour aux siens, et, d’accord avec eux, forme le projet de mettre à mort Charlemagne et après lui son fidèle vassal.

C’est par le poison que les traîtres comptent faire réussir leur complot. Thibaut, qui se destinait d’abord à être d’église, a reçu de son oncle, l’abbé de Saint-Denis , une instruction étendue ; il sait les secrets de la nécromancie, il connaît les vertus des plantes et en tieftt une en réserve dont le suc vénéneux est d’un effet soudain et terrible. Il s’en sert pour empoisonner trente pommes qu’il envoie à l’empereur au nom de Gaydon et comme un présent du duc. Le présent est agréé, et le but serait atteint si la protection divine ne détournait le coup sur un jeune chevalier qui reçoit l’une des pommes de la main de Charlemagne , y goûte et tombe frappé de moçt.

Aux effets du mal, l’empereur en reconnaît la cause. Les fruits qu’on vient de lui apporter sont empoisonnés , et c’est le duc d’Angers, ce Gaydon qu’il chérissait tant, qui est l’auteur du crime 1 Tel est le courroux de Charlemagne, qu’il ne mangera ni ne boira, il en fait le serment, avant de tenir dans sa main le cœur du coupable. Sa colère redouble lorsque, le lendemain, Gaydon,. qu’il croit eu fuite, vient sous

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ses yeux prendre place parmi les seigneurs de la cour. C’est une preuve d’innocence, mais Charles n’y Voit qu’un excès d’audace. I! éclate, il accuse devant ses barons celui que la veille il préférait à tous , et rien ne le détrompe, rien ne le désarme , ni les protestations éloquentes de Gaydon, ni le témoignage du vieux Rlol, fidèle vassal et conseiller du duc, ni le silence des preux barons , qui seraient les premiers à crier vengeance si le forfait leur semblait croyable.

Une seule voix se fait entendre contre le chevalier au geai, et c’est celle de Thibaut d’Aspremont ; l’occasion lui parait belle pour renouer sa trame et il ne la laisse pas échapper. « Oui, Gaydon est coupable ! oui , c’est un empoisonneur! » dit Thibaut. Il le sait, il l’atteste, il est prêt d’ailleurs à le prouver par les armes. Ce défi est pour Gaydon un trait de lumière et un moyen de salut. Il l’accepte avec joie Le duel a lieu ; Thibaut est vaincu, avoue son crime, et en reçoit le châtiment. Il a la tête tranchée de la main de Gaydon, et, pour comble de honte, sur l’ordre de l’empereur, son corps est pendu par les épaules.

Le crime est puni, l’innocence triomphe. Mais le duc d’Angers ne se contente pas de sa victoire et du supplice ignominieux de son ennemi ; il veut encore que ceux qui se sont portés cautions pour Thibaut soient brûlés. C’est une satisfaction qu’il n’obtiendra pas. Charlemagne est avide : il se laisse gagner par un riche présent que lui offrent les parents de Thibaut et met en liberté deux traîtres qu’il avait fait jeter en prison pour avoir porté la main sur le vieux

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Riol, conseiller deGaydon. A cette nouvelle, le duc fait serment d’envoyer un défi à Charlemagne. Voilà la guerre allumée entre le vassal et son suzerain. Elle commencera bientôt, pour ne cesser qu’au dénouement du poème. Mais d’ici là que d’incidents compliqueront l’action, d’abord assez simple ! C’est en Espagne que la scène se passe jusqu’à la mort de Thibaut d’Aspremont; c’est à Angers que le drame se dénoue ; c’est un peu partout , entre ces deux points extrêmes , qu’ont lieu les événements dont l’imagination de notre auteur a enflé son récit.

Au moment d’entrer en lice avec Thibaut, Gaydon avait pris le soin prudent de faire charger tous ses bagages et de les acheminer sur Angers. Le convoi était parti avec bonne escorte sous la conduite de deux neveux du duc, Ferraut et Amaufroi. Mais les traîtres, informés de ce départ , avaient fait à l’avance embusquer sur la route une bande des leurs. Le convoi est attaqué, et vaillament défendu. Bientôt, cependant, les gens du duc, moins nombreux que leurs ennemis, vont être accablés et périr jusqu’au dernier,-lorsque Gaydon, averti par un messager, arrive à temps pour les secourir. Au même instant on vient annoncer aux traîtres que Charlemagne rentre en France et s’approche avec son armée. C’est fait d’eux si l’empereur les surprend en flagrant délit de trahison ; ils le savent et renoncent à leur entreprise. Gaydon, de son côté, se hâte de regagner - Angers avec le reste de sa troupe, emmenant avec lui un curieux personnage, du nom de Gautier, qui vient d’entrer en scène pour la première fois et qui sera désor-

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mais pour le duc un fidèle compagnon , un dévoué serviteur.

De retour à Angers, Gaydon déclare la guerre à Charlemagne. Il lui dépêche un messager chargé de le défier, s’il ne peut obtenir de lui le

S lice des traîtres qui ont servi de cautions à aut d’Aspremont. C’est Ferraut, l’un des neveux du duc, qui est porteur de ce message ; et son voyage, aller et retour, d’Angers à Orléans, où il trouve l’empereur, n’est qu’une lon gue suite d’aventures dont quelques-unes se rattachent assez bien à l’action , mais dont d’autres n’ont pour but évident que d’en prolonger la durée et d’en diversifier l’intérêt. Le récit de ces aventures remplit près de soixante pages de notre poëme ('). Lorsqu’elles sont enfin terminées, lorsque Ferraut est rentré à Angers, Charlemagne, à la tête d’une nombreuse armée, arrive sous les murs de la ville.

Les hostilités s’ouvrent bientôt , et le principal résultat de la première journée est de faire tomber Ogier le Danois aux mains du duc d’Angers, et Ferraut au pouvoir de l’empereur. C’est de part et d’autre un grand deuil , et des deux côtés on songe aussitôt à l’échange des prisonniers. Le duc en fait le premier la proposition ; l’empereur y consentirait avec joie , mais il ne peut rendre Ferraut. Le neveu de Gaydon a été accusé de meurtre ; il a relevé le défi de son accusateur. L’affaire doit se vider par une bataille dont les gages sont reçus.

La bataille a lieu, en effet, en*re Ferraut et

l. De la page 87 à la page 14 j.

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Gui d’Hautefeuille, l’un des traîtres du lignage de Thibaut d’Aspremont. Elle se terminerait par la défaite de Gui, si, au moment où il va recevoir le coup mortel, il n’était sauvé par une bande des siens embusquée non loin de là. Ferraut, à son tour, est en danger de mort ; mais des gens du duc ont secrètement surveillé le combat : ils accourent et délivrent le neveu de leur seigneur. Une mêlée générale s’ensuit, à laquelle viennent prendre part, avec leurs armées , et Gaydon et Charlemagne lui-même. L’issue de la lutte n’est pas favorable au duc. L’empereur le force à la retraite. Gaydon s’en console en rentrant à Angers avec son neveu Ferraut.

Ferraut est libre , mais le duc a laissé aux mains de l’ennemi un serviteur qui lui est devenu bien cher, ce Gautier qu’il a désormais attaché à sa fortune. Il se dispose à le racheter en échange d’Ogier. C’est d’ailleurs le désir de Ferraut que le Danois soit délivré ; sinon, il se croit obligé à redevenir lui-même prisonnier pour faire honneur à la parole de ses cautions. Ogier est donc remis en liberté et escorté jusqu’au camp de l’empereur par Ferraut et par Amaufroi.

Cependant les traîtres, à l’insu de Charlemagne, se sont saisis du prisonnier Gautier, qu’ils ont grand sujet de haïr ; ils sont près de le pen- . dre, lorsque le supplice est interrompu par Ferraut et Amaufroi, qui, en retournant à Angers , passent d’aventure non loin du lieu où sont dressées les fourches. Gautier échappe à la mort, mais pour retomber bientôt, avec Ferraut et Amaufroi, aux mains de ses cruels ennemis. 11

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parvient néanmoins à leur échapper encore, laissant en danger de mort ses deux libérateurs.

Ils sont perdus si Dieu ne leur vient en aide ; mais, par fortune, Gautier dans sa fuite rencontre tout à point une belle damoiselle avec nombreuse suite. C’est Claresme, c’est l’héritière du royaume de Gascogne, qui vient rendre hommage à Charlemagne et recevoir de lui l’investiture. Dès longtemps Claresme a entendu parler de Gaydon et s’est éprise de lui sur sa seule renommée. Grâce à elle et à ses gens , Ferraut et Amaufroi sont rendus à leur oncle, qui s’inquiète déjà de ne les point revoir.

Alors aussi commence en pleine guerre un roman d’amour enté sur la chanson de geste, et qui se dénoue par le mariage de Gaydon et de Claresme. Quant à la guerre entre Charlemagne et son vassal, elle se termine par une réconciliation où l’empereur joue, comme ailleurs, un rôle passablement ridicule. Il s’avise, un jour, de vouloir pénétrer dans la cité d’Angers sous le costume d’un pèlerin, accompagné du duc Naimes, son fidèle et inséparable conseiller. Tous deux sont reconnus, malgré leur déguisement , et Charlemagne, pris dans son propre piège, est contraint d’accorder la paix à Gayaon. Bientôt après il lui doit la vie et lui rend de bonne grâce son ancienne amitié.

Tels sont les principaux éléments de cepoëme, où l’action , très simple au début , est à la fin comme écrasée sous les accessoires dont elle s’est successivement chargée dans sa marche. Non que l’auteur anonyme de cet ouvrage manquât de ta-

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lent ; il nous semble, au contraire, en avoir montré plus que d’autres poètes de son temps ; mais il lui fallait plaire évidemment à un public que cessait de satisfaire l’antique simplicité de la chanson de geste ; il lui fallait rivaliser avec les jongleurs d’une nouvelle école , qui cherchaient et trouvaient le succès dans des récits d’aventures sans fin, où la force se mettait au service de l’amour et où les violences de la guerre se mêlaient aux douceurs de la galanterie. Le commencement et la fin du poëme de Gaydon marquent bien, selon nous, par une opposition tranchée, et les habitudes de la vieille école et les tendances de la nouvelle ; la comparaison des deux parties extrêmes de cet ouvrage fait bien sentir aussi et les qualités naturelles à notre poète et les défauts que lui imposait, pour ainsi dire, le goût de ses auditeurs. A son grand avantage, l’auteur de Gaydon ne s’écarte pas trop d’abord des vieux errements de la chanson de geste ; il ne tente pas de forcer son talent, et paraît rester dans sa nature, dans sa veine. La première partie de son récit, jusqu’à la mort de Thibaut d’Aspremont, renferme les éléments d’un drame complet, avec unité d’action , unité de temps , unité de lieu. La mort de Thibaut en est le dénouement moral. Si l’auteur de Gaydon avait pu s’arrêter là, il nous eût laissé un poëme trèssimple , très-court et très-bien conçu , sauf la donnée un peu faible et un peu naïve des pommes empoisonnées. C’est ici le cas de répéter après Voltaire : « Il n’y a, de toutes les histoires de pommes , que celle de Pàris qui ait fait for-

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tune ('). » Mais si l’invention n’est pas forte en ce point , c’est un défaut qui , à nos yeux , est bien racheté par l’exécution. Elle nous semble vraiment belle , à commencer par la scène qui forme l’exposition et qui est d’un grand effet théâtral. Depuis ce tableau jusqu’à la mort de Thibaut , notre poète , selon nous , a fait preuve de beaucoup d’art et s’est montré tout au moins un habile dramaturge. C’est un mérite qu’on ne saurait lui dénier sans injustice.

Dans la dernière partie du poème, au contraire , à compter de l’instant où il introduit si inopinément en scène la jeune reine de Gascogne, sauf le rôle assez divertissant qu’il fait jouer au vavasseur Gautier , il oublie son art , il faiblit , ébauche à peine ses tableaux d’une main impatiente et peu exercée à retracer les mouvements de la passion qu’il s’est cru obligé de mettre en jeu. Il précipite les événements sans prendre la peine de les amener , brusque les situations, et ne semble avoir souci que de s’acquitter au plus vite de la tâche qu’il s’est donnée.

Entre ce début si bien réussi et cette fin si peu achevée , notre poète s’est montré moins inégal ; mais, selon le caractère des événements

3u’il raconte, selon qu’il s’attache aux traditions e son art ou qu’il tombe dans la nouvelerie , pour lui emprunter cette expression , on s’apercevra sans doute que son talent s’élève ou fléchit, et accuse tantôt l’assurance d’un maître , tantôt l’embarras et la maladresse d’un imitateur. Par-

f . A propos du Guillaume Tell de Lemierre ( 1 7* 6).

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tout où une lutte s’établit entre deux écoles, dans la littérature ou dans l’art , il se rencontre toujours des esprits mitoyens , des talents modérés qui visent à la conciliation , qui cherchent des compromis, qui s’ingénient ennn à satisfaire tout le monde et ne réussissent souvent qu’à ne contenter personne. Tel nous apparaît notre poëte , dont l’ouvrage ne semble avoir obtenu de son temps ni un succès notable, ni même peut-être celui qu’il aurait mérité. Nous ne voyons pas , du moins , qu’il y soit fait allusion nulle part(') ou qu’il ait jamais passé de vers en prose ; et nous n’en connaissons aucune traduction ou imitation dans les langues étrangères. Tout ce qu’on peut dire de plus favorable sur ce point, c’est qu’il nous reste trois manuscrits du poème , les deux premiers du XIIIe siècle, et le dernier du XVe , époque à laquelle il n’était pas entièrement oublié , puisqu’on le transcrivait encore.

En bonne justice, la chanson de Gaydon était digne d’une meilleure fortune, soit qu’on la considère en elle-même et pour sa propre valeur , soit surtout qu’on la compare à d’autres ouvrages du même genre qui lui sont inférieurs, selon nous, et n’en ont pas moins eu une vogue aussi durable qu’étendue. Tels sont , par exemple , les deux poèmes d’Aye d’Avignon et de Gui de Nanteuil,

l . V. cependant l 'Histoire de la langue et de la littérature provençales , par Emile de Laveleye. Bruxelles, 184$, in~8°. L’auteur ( p. 1 J 1 ) parle des romans provençaux perdus de Gaydon d’Angers et d ’Elie de Toulouse , mais sans indiquer le texte sur lequel il s’appuie pour attester l’existence ancienne de ces romans.

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auxquels nous préférons de beaucoup celui que nous publions aujourd’hui.

Déjà le poëme de Gui de Bourgogne, évidemment antérieur à celui de Gaydon , n’avait pas eu , selon toute apparence , un retentissement beaucoup plus grand , malgré son incontestable valeur. On peut croire qu’au temps où furent composées ces deux chansons de geste , qui se rattachent l’une et l’autre à la conquête légendaire de l’Espagne par Charlemagne , l’intérêt qu’avait excité ce sujet s’était singulièrement amoindri et comme épuisé. En littérature aussi, il y a des modes auxquelles on est tenu de se soumettre si l’on ne veut encourir cette espèce de mépris dont la malice humaine accable tout ce qui lui semble suranné.

Notre auteur, cependant, n’avait rien négligé pour rajeunir le vieux thème sur lequel il essayait de nouvelles variations. La meilleure preuve , la marque la plus heureuse de ses efforts en ce sens, est assurément la création d’un personnage épisodique que nous avons déjà nommé, et qui tient une place considérable dans cette composition. Nous voulons parler du vavasseur Gautier, figure héroï-comique, d’un caractère très- original, d’un relief très-saillant et qui fait contraste avec les types un peu usés, un

f>eu effacés , qu’avait trouvés notre poète dans 'héritage de ses devanciers.

Gautier est un petit gentilhomme qui , banni d’Angers par le duc Geoffroi en punition du meurtre d’un bourgeois, a vécu pendant sept ans dans les bois. Il s’y est construit une habitation ; il y a défriché et mis en culture ce cu’il

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lui fallait de terre pour vivre de la vie rustique avec sa femme et ses sept fils. Le hasard veut qu’une rencontre ait lieu aux abords de sa demeure , entre Alori , l’un des traîtres ennemis de Gaydon, etFerraut, neveu du duc. Dès le commencement du combat qui s’engage entre ces deux chefs, Alori tente de s’emparer de la maison du vavasseur et de la faire occuper par ses gens. Mais il a compté sans le courage de Gautier et de ses fils, qui deviennent pour Ferraut des auxiliaires précieux et inattendus. Malgré leur petit nombre , ils se mettent en devoir de défendre leur demeure et leur bétail, et de repousser les envahisseurs avec des armes improvisées et des chevaux de labour qu’ils montent à cru. La lutte est terrible : Gautier y perd quatre de ses fils ; il succomberait lui-même, si Ferraut ne lui venait en aide. C’est un service qu’il lui rend bien, un peu plus tard, en délivrant Gaydon assailli par ses ennemis et en péril de mort. Ainsi sauvé et sauveur tour à tour, Gautier s’attache par ce double lien au parti du duc, qu’il suit à Angers pour ne plus le quitter, avec sa femme et les trois fils qui lui restent.

Le personnage de ce proscrit , de cet outlaw , est assurément le plus intéressant, le plus curieux et le mieux dessiné de ceux qui figurent dans ce poème. Courage indomptable , rude honnêteté des mœurs , brutale franchise du langage : tels sont les principaux traits du caractère de Gautier, et le trouvère en a tiré bon parti tantôt pour émouvoir , tantôt pour égayer ses auditeurs, en les faisant passer de l’intérêt sévère de la chanson de geste à l’agrément un peu libre du fa-

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bliau. Partout brave et de mœurs pures, le vavasseur agit souvent en chevalier, mais il parle toujours en rustre. S’il n’est pas précisément du tiers-état par sa naissance, c’est une simple précaution de forme que notre poète a cru devoir prendre ; c’est une concession qu’il a faite aux idées du temps et aux habitudes de la chanson de geste, qui ne choisissait jamais ses personnages , même secondaires , que dans les rangs des nobles hommes. Au fond , Gautier est vilain et très-vilain par sa vie , par ses armes , par ses idées et par son langage (l). Comme Robastre, dans la chanson de Gaufrey, c’est un héros plébéien, populaire, et, pour tout dire, démocratique. Robastre non plus n’est pas entièrement obscur, puisqu’il est le fils d’un lutin ; mais il a débuté dans la vie par être charretier, et ne combat qu’avec l’arme d’un vilain. Le seul personnage du même ordre qu’on n’ait point pris soin de relever un peu par le sang , c’est Varocher, dans le poème de Macaire. Celui-là, et celui-là seul, à notre connaissance, n’est rien de plus qu’un bûcheron , et il ne doit qu’à lui-même le rang auquel il parvient.

Ce seul trait suffirait à prouver, selon nous, aue le poème de Macaire est postérieur à celui de Gaydon. Le personnage de Varocher n’a pu être conçu qu’à l’époque où le mouvement com-

i. Ses ennemis ne manquent pas de le lui répéter ; mais il a réponse à cette injure :

Par Deu, le fil Marie ,

Cil est vilains qui fait la vilonnie.

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