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Gazette de la Régence, janvier 1715-juin 1719

On sait comme la mode était aux gazettes manuscrites au xYiii*^ siècle. La presse ne fonctionnait pas alors activement comme de nos jours : elle était d'ailleurs sévèrement censurée et les journaux imprimés à l'étranger n'étaientpas toujours assurésde pouvoir franchir librement les frontières. Le public cependant était avide de nouvelles et les chroniqueurs du xviii'' siècle n'étaient pas moins choyés que les reporters du xix^

C'est une de ces gazettes que nous avons retrouvée et que nous croyons assez intéressante pour être mise en lumière, d'autant plus qu'elle est conservée dans un dépôt étranger et ne peut pas être, par conséquent, consultée facilement. Ce document se trouve à la bibliothèque royale de La Haye, côté n*' 20 des manuscrits, et foruie deux énormes volumes in-folio, l'un de 792 et l'autre de 723 pages. Le gouvernement royal des Pays-Bas a bien voulu nous on

accorder la communication, ce qui nous a permis de faire avec le plus grand soin le travail de triage que nous présentons aujourd'hui au public. Ce manuscrit comprend une double correspondance : Tune rédigée à Paris, l'autre à Londres. Nous avons naturellement négligé celle qui ne concerne que l'Angleterre pour extraire de celle relative à la France tous les p assages d'un réelintérêt, car le gazelier y recueille bien des faits insignifiants, ou bien il s'attarde trop longuement sur les querelles provoquées par les affaires de la Constitution ou sur les démêlés du Parlement. Ce récit commence au 16 septembre 1715, c'est-à-dire avec la régence, et la dernière lettre est datée du 19 juin 1719.

Nous ne sommes malheureusement pas fixé sur le destinataire de cette correspondance, qui, arrivant avec une même régularité de Paris et de Londres, indique un personnage assez important pour vouloir être très exactement au courant des nouvelles de ces deux grands pays. Ces lettres sont généralement unpersonnelles, sans préambule au commencement, ni formule à la fin : dans quelques-unes le gazelier emploie les expressions de « Monseigneur » et de t Votre Seigneurie. » A'jcun éclaircissement n'a pu nous être fourni à La Haye ; nous som^mes disposé à penser que le destinataire de cette correspondance devait être le grand pensionnaire Heinsius, qui fut élevé à celle haute dignité en 1689 et renouvelé de cinq ans en cinq ans jusqu'à sa mort arrivée en 1720. Jouissant de la confiance de Guillaume d'Orange, il

était très hostile à la France et le demeura toujours. Nous croyons qu'en lisant ces lettres, le lecteur partagera notre opinion que nous lui soumettons sans oser cependant trancher la question.

Nous croyons avoir été plus heureux à l'égard de l'auteur de cette correspondance. 11 est évident en effet qu'il ne peut être autre que celui auquel nous devons le journal si intéressant publié naguère par M. Campardon sur la Régence, Celui-ci commence au 2 septembre 1713, le nôtre au 16 du même mois. La forme observée est absolument semblable : la disposition des paragraphes est identique : les mêmes questions y sont traitées sous un jour analogue, parfois avec les mêmes expressions. Le même esprit y règne, d'abord très favorable au Régent, puis se refroidissant et devenant singulièrement sceptique à l'égard des espérances à fonder sur le gouvernement du duc d'Orléans. L'auteur est chaudement partisan du Parlement, très hostile aux Jésuites, plutôt Gallican cependant que Janséniste. Mais ce qui constitue, à nos yeux, la valeur sérieuse du manuscrit de La Haye, c'est l'allure plus hardie, plus libre, plus vive du gazetier : on sent qu'il s'adresse à un étranger et que ses lettres devaient circuler sans avoir à redouter l'indiscrète curiosité des agents delà poste ; il a les coudées complètement franches et on trouve à chaque page des appréciations qu'on est surpris de voir formuler à cette époque. Le lecteur s'en rendra facilement compte par le jugement que notre auteur porte sur le

Régent et sur son administration, sur Taltitude hostile des princes, sur celle du clergé, sur les luttes des parlementaires ou des conslitutionnaires, parles nouvelles qu'il transmet, par exemple, au sujet des chances que le roi d'Espagne pouvait avoir à la couronne de France au cas où le jeune roi serait venu à mourir. Nous croyons que nuUe part on n'a encore vu de récit aussi circonstanciés et aussi indépendants de la chute du chancelier d'Aguesseau et de la conspiration de Cellamare. Les appréciations sur d'Argenson ne sont pas moins neuves ; celles sur Law d'une piquante sévérité. Nous ne donnons que ces indications sommaires ici. Nous ajouterons cependant que notre gazelier était parlicuhèrement renseigné pour toutes les affaires concernant le chevalier de Saint-Georges, comme aussi sur les petites nouvelles des fêtes de la Cour, les mésaventures du «jeune Arouet» ; il ne ménage pas les mœurs ni du Régent, ni la duchesse de Berry. Enfin il recueille bien des faits nouveaux, ce nous semble, et il a su composer un tableau vraiment intéressant de cette première période de la Régence, en se montrant constamment bon Français et dévoué avant tout au jeune roi, dont il note avec soin tous les faits et gestes, en se renseignant constamment sur sa santé avec une insistance qui n'a rien de banal.

Mais il est temps d'arriver au nom de notre auteur; c'est évidemment Jean Buvat, écrivain de la bibliothèque du Roi, sur lequel M. Campardon a donné une notice trop complète pour que nous puissions faire

AVAXT-PROPOS Ô

mieux que d'y renvoyer le lecteur. Buvat était de Chàlons-sur-Marne, et on remarquera précisément que, dans ses lettres, des deux premières années principalement, notre anonyme parle fréquemment de cette ville, d'oii il recevait souvent des nouvelles. 11 s'occupe particulièrement aussi de ce qui se passait à Reims, et il est difficile d'attribuer au hasard seul cette insistance à mentionner sans cesse ces deux villes, quand il n'est question d'aucune autre. Ce fait, rapproché des similitudes indiscutables de la rédaction de ces lettres, nous semble constituer une preuve décisive de les considérer comme une autre version du journal de Buvat, plus libre, plus original, plus indi^pendant. Buvat d'ailleurs était pauvre et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il cherchât à améliorer sa position à l'aide de ces correspondances, pour lesquelles on doit reconnaître qu'il avait une véritable aptitude.

Nous ajouterons en terminant que ces gazettes sont transcrites sur des feuilles in-folio, d'une belle éi-riture qui est évidemment l'œuvre d'un copiste, ce qui ferait présumer que l'auteur les adressait en même lemps à plusieurs abonnés, si nous pouvons employer ces termes. Trois ou quatre sont en double; quelques-unes sur feuilles in-quarto, d'une écriture moins soignée ; elles ne présentent aucune similitude d'exécution avec le manuscrit de Buvat, conservé dans notre Bibliothèque Nationale, mais qui du reste n'est pas autographe.

Courmelois, 14 août IbtSG.

A Paris, ce 6 septembre 1715.

Je reprends l'événement survenu en France dimanche dernier, (li M. le cardinal aiant été mandé par le duc d'Orléans partit sur le midy pour Versailles, et ayant été annoncé à Son Altesse, il dit : Qu'il entre, c'est moy qui l'ai fait venir. Le cardinal ayant fait une profonde révérence, Son Altesse l'embrassa, après quoi ils s'entretinrent tout seuls environ une demi-heure que Mme la duchesse arrivant, le cardinal voulut se retirer, mais M. le duc d'Orléans lui ayant dit de rester, il demeura, tandis que le duc tira la princesse dans l'embrasure d'une fenêtre, avec qui il parla un quart d'heure, puis il revint au cardinal qu'il entretint encore une demi-heure. Son Éminence sortit ensuitte et alla saluer le nouveau roi auquel il baisa la main. Il fit observer à Mme de

(1) La rnort de Louis XIV, arrivé le i»"" septembre.

Ventadour que le prince était fatigué d'avoir reçu déjà tant de courtisans debout : on aporta un fauteuil et un aoussin sur lequel Sa Majesté s'assit. Le cardinal alla ensuite voir Mme de Maintenon à Saint- Cyr et de là revint à Paris le même jour dimanche.

Le lendemain lundy le duc d'Orléans arriva à la Sainte Chapelle du Palais sur les neuf heures dans son carrosse tiré par six chevaux : le duc de Bourbon y avoit la droite, le duc du Maine et le comte de Toulouse étoient dedans : le maréchal de Villeroy et autres seigneurs y étoient aussi. Toute cette illustre compagnie y entendirent la messe, après avoir été complimentés par le Trésorier. Après la messe, deux conseillers de Grand'chambre vinrent à la porte de la Sainte-Chapelle recevoir le duc d'Orléans qui sur les dix heures entra dans la Grand'chambre où les ducs et pairs et la Cour étoient assemblés. Le duc parla d'abord et demanda que comme premier prince de sang, la régence lui fût adjugée avant l'ouverture du testament du roy et de deux codiciles dont il étoit porteur, déclarant qu'il n'entendoit son droit que du sang et de sa naissance et non de ces deux actes : sur quoy il demanda les conclusions de M. le procureur général, M. Joly ayant porté la parole, il commença par faire Téloge du duc et par convenir que son droit à la régence lui paraissoit incontestable, mais qu'il jugeoit à propos d'ouvrir auparavant le testament et les deux codiciles, que le premier président avec le procureur général accompagnés de l'architecte de la Cour, allèrent prendre au lieu où il

cloil. déposé. Étant revenu, on ouvrit le lestanienL dont M. Dreux fit la lecture à haute voix, et puis des codicilles par lesquels le roy, sans nommer de régent particulier, établissoit une régence à la tète de Inquelle il noinmoit M. le duc d'Orléans comme chef, M. le duc du Maine pour lieutenant général de la régence et gardien du roy, avec le commandement absolu de sa maison, et que ce qui s'y déhbéreroit y seroit réglé à la plurahté des voix, de sorte que par là M. le duc d'Orléans n'avoit proprement rien. Ce prince prit la parole et dit qu'il persistoit à demander la régence qui lui appartenoit de droit, et que si on savoit l'auteur qui avoit conseillé de mettre le pouvoir de la maison du roy dans la main d'un autre que du Régent, il mériteroit d'être puni. Làdessus M. l'avocat général se leva une seconde fois et dit que dans les codicilles (qui confirmoient le testament), il y avoit des termes desquels on pou vait induire que l'intention du roy avoit été de changer son testament sur le fait de la régence et de faire M. le duc d'Orléans ; qu'en tout cas cette qualité lui étant due, il concluoit à ce qu'elle lui fut donnée avec tout le pouvoir royal qui y seroit attaché sans aucun partage. A ces mots, M. le duc du Mayne dit que si ce qui étoit conclu au testament en sa faveur déplaisoit au duc et à la compagnie, il déclaroit qu'il s'en désistoit. Ce fut sur cela que M. le duc d'Orléans dem.anda acte sur le champ à la la Cour du désistement de M. le duc du Maine. Enfin la régence pure et simple et indépendante fut adjugée au duc

d'Orléans et au duc du Maine la qualité de surintendant de Féducation du roy dont à la fin il se contenta, et bien entendu sous l'autorité du Régent.

Gela fait la Cour revint l'après-midi pour régler encore quelques autres points. Le testament recommande qu'on reçoive la Constitution, sur quoi M. le Régent dit qu'il falloit laisser la liberté des sentiments là-dessus et qu'on avoit d'autres choses à penser qu'à cela.

Le codicille nomma le P. le Tellier pour instruire le jeune roy et puis son confesseur dans le temps, ce qui fut rejette, et il a été conclu à cet égard qu'il y auroit un conseil de conscience choisi parle Régent dans lequel entreroit un conseiller de la Grand' chambre pour le maintien des libertés de l'Église gallicane. Le Régent s'est expliqué qu'il ne vouloit pas qu'un ministre fût seul pour la guerre, un pour les finances, un pour les affaires étrangères, et ainsi du reste ; il y aura un conseil pour chacun. Le Régent s'est déclaré qu'il vouloit être maître des grâces et qu'il consentoit qu'on lui liât les mains quand il s'agiroit de punir. Enfin ce prince est content du Parlement et le Parlement l'est du prince qui a fait entendre qu'il consentoit que tous les édits et déclarations soient examinés par cette Cour avec liberté avant de les enregistrer, et il doit donner un édit qui abrogera l'article l^"" de l'ordonnance de 1667 par lequel il est enjoint aux cours d'enregistrer sans retard ce qui est présenté.

On se promet ici d'heureux changements, autant

que la malheureuse situation où nous sommes peut le permettre. M. des Marets a des gardes sous prétexte de le défendre contre la populace si elle remuoit. Mais peut-être M. le Régent lui en a-t-il donné à deux fins. On croit qu'il ôtera les sceaux à M. le chancelier et que M. Amelot va revenir pour occuper quelque place importante.

Le jeune roy vient demain samedi au Parlement dans son lit de justice.

Le Régent a déjà fait une réforme considérable : l'écurie à cent chevaux, la table à vingt fois moins qu'elle n'étoit ; la musique à vingt-quatre violons et peu de voix ; Ton croit qu'il réduira la maison du roy de beaucoup, surtout si nous ne sommes pas menacés de guerre par nos voisins, car de notre part il n'y a quoi que ce soit à craindre, le Régent s'étant déclaré pour l'entretien de la paix et pour ôter tout sujet de plainte aux étrangers. Nous verrons comment l'affaire de Mardick ira désormais. L'abbé Servien qui étoit à Vincennes par lettre de cachet a déjà ressenti les effets de la bonté du Régent qui l'a fait sortir dès lundi dernier. On dit ici que la Constitution perd 95 pour 100.

On fera une revue des prisonniers de la Bastille qui apparemment sortiront tous. ^

Lundi au Prima mensis de Sorbonne, le docteur présidant commencera son discours par dire: Tandem libertas adepta. Ils ont déposé leur syndic qu^ s'étoit déclaré contre le cardinal (1 j d'une manière in-

(1) Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris.

sultan le, parce qu'il étoit appuyé de la défunte Cour

Le Régent semble vouloir avoir beaucoup d'indulgence sur le fait de la religion et je crois que nos nouveaux prosélytes réformés se ressentiront de la douceur de son gouvernement, ce qui sera appuyé du cardinal et de tous les vrais catholiques.

Une personne entr'aulres qui joue un mauvais rôle en France est la princesse des Ursins. Mais on croit qu'elle en est sortie et en chemin pour Rome? 'car elle n'attendoit que le payement d'une assignation sur le clergé pour partir. Ce payement a beaucoup tardé. Le régent a fait ramasser tout ce qu'on a pu d'argent, qu'on a envoyé aux troupes.

L'ambassadeur de Perse ayant envie de saluer le nouveau roy, ref usoit de partir, mais M. de Torcy l'a pressé si fort qu'on l'a en quelque sorte forcé à s'embarquer, ce qu'il fit mardi dernier, jurant et pestant contre l'espèce de violence qui lui étoit faite ; d'où Ton conjecture qu'il n'y avoit que le feu roy qui fut entêté de lui, et que si les ministres avoient été crus, il y auroit longtemps que l'on auroit rejeté les propositions et renvoyé Son Excellence d'où elle étoit venue.

Ce qui se passera demain au palais aura sa curiosité. Vous en serez éclairé par l'ordinaire prochain, car j'espère entrer dans la Grand'chambre, nonobstant les difficultés presque insurmontables qui s'y trouveront, le capitaine des gardes s'emparant des clefs du Palais dès la veille et faisant retirer dès le soir tous les marchands.

(lA/ETTI-: DE LA REGENCE 13

Mardi tous les iniiiislres étrangers allèrent à l'audience du duc d'Orléans, et comme le duc du Maine étoit dans le cabinet du prince, ils se rangèrent en deux haies pour le laisser passer en sortant au milieu d'eux. M. le Régent reconduisit le duc du Maine jusqu'au bout de l'antichambre, passant tous les deux au milieu de la haie faite par les ministres qui entendirent le duc du Maine prier le duc d'Orléans de n'avancer pas plus, et le Régent dire que pour cette fois cela se feroit ainsi et qu'à l'avenir ils en useroient ensemble plus librement, sur quoi le duc du Maine assura tout haut Son Altesse de ses très humbles obéissances.

il y a deux cérémoniaux à l'enterrement de nos roys, le grand et le petit. L'on croit que l'on ne fera que le petit pour éviter la dépense, suivant lequel le corps n'est pas mis à Notre-Dame, mais porté tout droit à Saint-Denys sans passer dans Paris.

On n'a jamais vu si peu de tristesse à la mort d'un roy,et tant de joye de ce que justice a été rendue au duc d'Orléans et par rapport à sa naissance et par rapport à son mérite personnel.

Les entrailles du feu roy furent portées à Notre- Dame la nuit de mercredi à jeudi.

Je ne vous ai pas encore parlé du différend qu'il y eût lundi en présence du Régent entre le Parlement et les ducs, ceux-ci prétendent que quand le premier président demande leurs opinions, il doit les saluer comme il fait aux princes, ce qui n'a jamais été pratiqué. Le Parlement ne veut pas changer l'usage, ce

qui a fait une difficulté du temps du feu roy qu'il n'a pas décidé. Les ducs ayant prévenu le Régent, M. le duc de Saint-Simon parla pour MM. ses confrères et demanda au Régent au nom de tous d'être salués. M. le président de Novion se leva et demandant au Régent la permission de parler, il dit qu'il n'y avoit que le roi quand il sera majeur qui peut décider la question, ce qui surprit un peu le prince, qui prit la parole et dit qu'il verroit les mémoires de part et d'autre et ne jugeroit rien sans bon conseil, et sans en parler à M. de Novion lui-même, persuadé qu'il se condamneroit lui-même s'il avoit tort et qu'il se rendroit justice lui qui la rend au public avec tant d'éclat. Ce sont les paroles du Régent qui ajouta qu'il falloit passer aux affaires publiques et laisser celles-là pour un autre jour. M. de Villars se leva et dit que le feu roy lui avoit témoigné qu'il jugeroit la chose en faveur des ducs, sur quoi M. le Premier se leva à son tour disant que le feu roy l'avoit assuré du contraire. M. le duc de Bourbon opina aussi et dit qu'il falloit faire les choses comme on les faisoit depuis deux cents ans. Enfin M. le duc de Saint-Simon ayant demandé acte de ces protestations, M. le président de Novion répondit : Vous nous prenez donc pour vos juges là-dessus. A quoi les ducs s'étant écriés : Non, non ! l'affaire fut indécise et l'on passa à celle de la régence, comme j'ai eu l'honneur de vous le marquer.

Paris, 6 septembre 1715.

M. le chevalier de Bouillon rencontra l'autre jour M. Desmarets, intendant des finances qui depuis plusieurs années désole tout le monde. Il lui chanta : Adieu paniers, vendanges sont faites î

J'ai été curieux de savoir d'où viennent les gageures qui se sont faites en Angleterre : voici ce qu'on m'en a dit. Mylord Stairs a un médecin très habile qui a conféré avec les médecins du roy : il a su que depuis l'opération qu'on lui a faite de sa fistule, il avoit tous les ans au mois de mai jette du sang, excepté celte année ; que de là et de l'examen fait par la physionomie du roy depuis cela, il avoit jugé qu'il avoit une fièvre interne et qu'il ne pouvoit vivre que jusqu'au mois de septembre tout au plus. Il a mandé cela en Angleterre et voilà le fondement des gageures. Voici une centurie de Nostradamus qui a une grande vogue, et quatre vers qui furent faits la dernière fois que le roy fut au Parlement, à qui il ordonna d'enregistrer tout ce qu'il enverroit sans remontrance.

Quand par Ormus viendra gens de passage Dans l'antre obscur ira le vieux Lion : Cora de l'Orléans fait grand usage.

Et d'ici bas tard la punition.

Ami, sais-tu ce que l'on dit ?

La justice en est alarmée :

Louis l'est allée voir dans son lit

Et on dit qu'il l'a violée.

(Sans date.)

Vendredi arriva au Ilégenl un courrier de M. Uoujault, intendant de Rouen, qui donne avis que trois hommes anglois se sont arrêtés à une hôtellerie de Houdan, qui est une petite ville vers Monfort- TAmaury, lesquels avoient un fusil brisé pour luer un homme en chaise do poste qu'ils savoient devoir passer par là. De quoi le maitre s'étant apperçu au manège de ces gens, il avoit été sur le chemin et avoit averti ce passant menacé, qui s'étoit détourné et avoit évité le péril. Et peu après M. Roujault faisant sa tournée d'intendance, a faitarréter un de ces Anglois qui avoit le fusil, les autres étant partis quelque temps auparavant. On va l'interroger. L'homme qu'on devoit tuer est aussi un Anglois : on pense que c'est quelqu'un du parti du Prétendant. Voilà comme on débite la chose au Palais-Royal, où je fus hier tout le matin. J'y ^1s M. Desmarest qui vouloit parler au Régent, près duquel il ne fut pas introduit, parce qu'il travailloit avec M. Couturier, ci devant premier commis de M. Desmarets. Celui-ci ne fut regardé de personne : chacun lui tourna le dos, tandis que l'autre a le cœur des personnes de premier rang.

Le Père de la Rue met tout en usage pour raccommoder ses affaires et il y a apparence qu'il en viendra à bout.

Le président de Nicolaï a ordre du Régent d'examiner tous les comptes depuis 1643, jusqu'à la mort du roy, de calculer la dépense de l'État pour chaque année, de prendre et d'accumuler trois années où la

dépense aura été la moindre et d'en composer une année commune, afin qu'on règle la dépense à l'avenir sur le pied de cette année commune sans aller au delà. Un avocat fameux de mesamistravaillahier avec le président qui l'en avoit prié, et ils firent ensemble cette opération sur quelques articles. Ils arrêtèrent que les aumônes seroient réglées à -27.000 livres par an : l'argent de la cassette à 100.000 livres par an au lieu qu3 le feu roy en avoit 200.000 par mois, et la dépense pour les troupes à 25 millions non compris celle de la maison du roy.

C'est une pièce curieuse que le procès verbal de la régence et dans laquelle toute l'Europe a intérest pour ainsi dire. On y voit entr'autres choses que notre Régent y est tacitement déclaré héritier présomptif de la couronne, après la mort du roy sans prospérité.

Je viens d'apprendre que M. Desmarest prétend se défendre contre M. de la Garde, en ce que celui cy n'a pas rempli l'ordre qu'il rapporte de M. Desmarest, ayant pris une simple promesse de M. le Gendre de lui rapporter des billets des receveurs généraux, au lieu que l'ordre porte qu'il prendra des billets des receveurs généraux pour la somme qu'il a remise à M. le Gendre.

l'aris, ce 11 novenibre 171.").

Le Prétendant et le duc d'Ormond ayant concerté par lettres de partir pour passer en Angleterre, celui qui devoit recevoir ordre de sortir du royaume^ en

partit sourdement il y a environ quinze jours et trompa les espions du comte de Stairs. Le Prétendant d'autre côté après avoir fait courir le bruit qu'il iroit loger à Lunéville et avoir donné ses ordres pour les provisions à l'ordinaire aux marchands de Chaalons, d'où il les tire, partit subitement lui deuxième vers le commencement de ce mois. Voici ce qu'on me demande de Chaalons par les lettres du 6 que je reçus vendredi après le départ de la poste de Hollande :

« Je viens d'apprendre de l'évèché que le chevalier de Saint-Georges a aussi quitté Bar pour passer en Angleterre. Il a passé il y a sept ou huit jours par ici sans que personne le sache et a logé à la Bannière lui deuxième, où il n'a point été reconnu quoique le maître l'ai vu plusieurs fois. L'évêque de Chaalons (1) qui lui envoyoit des lapins toutes les semaines, ayant vu que huit jours s'étaient passés sans qu'on vint en prendre, envoya le 5 en poste à Bar, où l'on n'a plus trouvé de chevaUer. Un nommé Brouillard, marchand cirier, qui fournissoit des bougies, ayant eu ordre d'en tenir plusieurs livres de prêtes pour mieux tromper, les a dans sa boutique, sans qu'on soit venu les prendre. Il passe journellement ici des chaises de poste où il y a des Anglois. On croit que le duc d'Ormond a passé un jour ou deux avant le chevalier; et un mylord Hamillon qui a vendu plusieurs joyaux pour faire de l'argent, a dit en gros qu'on verroit les affaires d'Angleterre (1) Mgr de Noailles, frère de l'archevêque de Paris.

bien changées dans tyois semaines. Cette nouvelle est répandue dans Paris depuis trois jours et a réjoui bien des gens sans savoir pourquoi. Quelqu'un m'a dit qu'au Palais- Royal hier l'on avoit appris que le Prétendant n'avoit pas réussi dans son passage. Un port de mer dont il étoit sûr lui a manqué. Si cela est vrai le Prétendant ne manquera pas de retourner à Bar. »

Il se fait sur le bouUevart de Paris un combat d'animaux féroces dont l'avertissement se donne au public par êtes billets imprimés qu'on débite aux passants ; c'est en imitation de ces billets qu'on a fait celui-ci contre la Constitution.

M. Regnaud, un des receveurs des tailles de Paris, a fait une faiUite de plusieurs millions, ainsi que le receveur général, M. Sauvin. On s'attend à quelques autres tant ici que dans les plus grandes villes du royaume. Ceux-ci mènent le branle des gens d'affaires qui onttenu boutant qu'ils n'ont pas été dans la nécessité de faire les fonds de leurs billets échus. Regnaud avoit bâti une magnifique maison à Chàtillon près de celle du sieur Hoguer : c'étoit entre ces deux Crésus à qui y dépenseroit le plus et s'y ruineroil plutôt. Le sieur Regnaud a réussi.

Mardi il se fit l'oraison funèbre du feu roi au couvent des Jésuites de la rue Saint-Jacques : il y eut un concours nombreux de cardinaux et de prélats.

Le prédicateur fut sage sur tous les articles et contenta l'auditoire.

Mardi il va eu une bataille près le Pont Royal entre M. Ferrand, capitaine au régiment du Roy, et M. Girardin de Vauvray, capitaine aux gardes. Leur querelle commença à TOpéra quelques jours auparavant et se termina m.ardi par un grand coup d'épée dans le bas ventre que M. de Vauvray a reçu. Chacun sait que c'est un duel, et on travaille à lui donner la couleur de rencontre. Le blessé est mort. Le Parlement s'assemble extraordinairemenl hier au sujet de ce duel et en informe.

A Paris, le 18 novembre 1715.

C'est M . le prince de Vaudemont qui a facilité l'évasion du Prétendant, en supposant une grande partie de chasse qu'il proposa et arrêta tout haut avec le Prétendant, lequel alla avec son monde à Commercy, et s'étant couché à l'ordinaire, après que chacun se fut relire, il se releva et s'étant habillé seul, sortit par un escalier dérobé et parlit sur les dix heures du soir avec deux personnes qui ne sont pas de sa suile ordinaire. Le lendemain sur les neuf heures, ses gens étant entrés dans sa chambre et ne l'ayant pas trouvé, ils allèrent au prince de Vaudemont qui avoit fait lever les ponts-levis et leur dit que leurmaitreétoit parti la nuit pour ses affaires et que personne ne sortiroitde deux jours, afin, dit-il, d'ôter aux espions qu'il avoit avec lui la connaissais

ce de son départ. Il passaà Chaalons, comme j'ay eu l'honneur de vous le mander et de là personne ne sait quelle roule il a pris. M. le comte de Stairs n'ayant été informé de celte importante affaire (jue plusieurs jours après, a fait dépêcher par ordre du Régent M- de Contades qui acte sur nos côtes et est revenu sans rien trouver.

L'on est ici persuadé que le Régent avoit donné des ordres positifs de ramener le Prétendant sur les frontières de la Lorraine si on l'alteignoit. et que cela auroit été exécuté de bonne foi. Ce qui est d'étonnant, c'est qu'on ne sait encore où il s'est embarqué. La reine-mère l'ayant seulement recommandé aux prières de différents couvents de religieux et religieuses, à qui elle a envoyé dire qu'il est embarqué sans dire davantage. On a peine à comprendre comment ce prince a pris aussitôt un parti aussi périlleux. On croit communément que le prince de Vaudemont lui a mis le cœur au ventre et qu'il lui a persuadé de vaincre ou mourir.

M. (1), Mme et Mile Buys sont gracieuses à la cour du Régent par distinction. Je sais de bon lieu que Son Altesse Royale aura pour politique d'entretenir une correspondance sincère avec les États généraux et qu'il croit de l'intérêt de la France d'être bien avec la République. Les gens sensés ont pensé de même du vivant du feu roy.

Le Parlement s'est encore assemblé extraordinaiment pour le duel dont je vous ai parlé. Les deux

(1) Ministre des Pays-Bas en France.

combattants sont décrétés ; le non blessé est en fuite, l'autre vivant ou mort, on ne sait où il est. On croit qu'il est défunt, mais ses parents ont intérêt de faire consumer le corps, crainte qu'on ne l'enlève et ne le pende.

Nous voyons ici imprimé l'arrêt qui établit un conseil du dedans du royaume. Je veux seulement observer que M. Mainguy, conseiller célèbre de la Grand'cliambre, est proposé pour connaître des nouveaux convertis et faire rapport de ce qui les regarde. C'est un magistrat habile, doux et humain, et dont nos protestants n'auront pas lieu de se plaindre.

A Paris, le 22 novembre 1715.

L'opinion commune sur le sujet du Prétendant est que s'il ne reparait pas à Bar ou dans quelque autre ville de Lorraine, c'est qu'il est caché en France pas loin de la côte pour sûr. Gomme l'abbé Gauthier a son abbaye de Savigny en Normandie, j'ay soupçonné qu'il pourroit y èlre renfermé. G'est ce qui m'obligea d'aller avant hier sans faire semblant de rien chercher l'ami de l'abbé dont je vous ai écrit le nom, auquel j'ai dit en plaisantant : « Je gage que le Prétendant est dans l'abbaye de Savigny». La personne n'a pas paru s'en éloigner trop, de sorte que je soupçonne fort qu'il peut y être.

Mylord Bollingbroke n'a point disparu comme les autres et il étoit il y a huit jours aux Thuileries.

L'on continue à affirmer ce que j'ai eu l'honneur

de vous écrire de Iloudan. Le marquis d'Allègre ambassadeur prétendu pour Londres, l'a dit chez lui et l'on ne varie que sur quelques faits débités différemment. 11 s'agit toujours de trois Anglois à un village près de Houdan où la poste passe que ces trois Anglois étoient armés de pistolets et d'un fusil brisé et que deux sont arrêtés. Il faut voir ce qui en est. L'affaire est fausse à ce que je viens d'apprendre, débitée par les Jacobites.

Son Altesse Royale s'est privée de diner chez le cardinal de Noailles après le service du roy à Notre- Dame. Il est certain que le prétendant sortit de Commercy par un souterrain, les ponts-levis levés. La course de M. de Contades passe toujours pour une vraie comédie ; sur quelques avis sinistres, on craint un naufrage pour le duc d'Ormond. L'on peut assurer que le Régent cependant ne fournit pas d'argent au Prétendant, car ce n'est pas l'intérêt de la France. Si on lui a fait des remises, croyez que c'est la reine sa mère qui les tire de ses épargnes et les libéralités du pape.

A Paris, le 25 novembre 1715.

L'affaire de Iloudan ayant varié entre le vray et le faux pendant plusieurs jours, s'est enfin fixée au vrai. Je veux dire que voulant en être informé au juste et ayant su que M. de Torcy en avoit reçu une lettre détaillée, j'en ai vu une copie entre les mains d'un de ses commis qui est du 16 de ce mois. Elle

porte qu'à l'hôtellerie de Nonancoiirt proche Évreux arrivèrent trois hommes quelques jours auparavant qui y descendirent et reposèrent eux et leurs chevaux : deux de ces hommes remontèrent à cheval et continuèrent leur chemin, l'autre resta après que tous les trois se furent informés si un étranger n'étoit point passé dans une chaise de poste, on leur répondit qu'on n'en avoit point vu : sur quoi, le cavalier resté se couche en priant la servante de l'hôtellerie de le venir réveiller, s'il paraissoit une chaise de poste avec un homme dedans. La chaise arriva en effet deux ou trois heures après pendant la nuit, dont le cavalier ayant été averti, il se leva et vint voir la personne arrivée, après quoi il remonta et on s'aperçut qu'il étoil intrigué et même qu'il regarda après ses pistolets dans la chambre et monta une arme à feu brisée ; sur cela l'hôte du logis demanda à celui qui éloit venu en chaise s'il n'avoit point daffaires sur les bras et le manège de l'autre lui ayant été raconté, il répondit que c'étoit à lui à qui il en vouloit et qu'on aidât à le sauver. On le fit aussitôt évader chez un gentilhomme voisin et la justice étant venue, l'on saisit Tautre sur lequel on a trouvé une manière de passeport du comte de Stairs, portant : Nous, ambassadeur du roy de la Grande-Bretagne, prions et exhortons tous ceux qu'il appartiendrait de laisser passer librement et partout le présent porteur qui voj^age pour des affaires qui regardent Sa Majesté Royale. — 11 a été néanmoins arrêté avec un de ses deux compagnons

qui étoit revenu. L'un éloit, dit-on, Mac-Carlhy et l'autre est M. Douglas. 11 y a apparence que M. Slairs réclamera les prisonniers et se les fera rendre si la chose n'est pas déjà faite. On prétend qu'ils croyoient attraper le Prétendant. Qui que ce soit jusqu'à présent ne sait où le Prétendant s'est embarqué, ni s'il s'est embarqué. Ce qui est vrai, c'est qu'il n'est point à Bar ; car je sais d'hier que quand il passa à Chaalons, où il changea de chevaux à la Bannière, il envoya secrètement le sieur Huré, maitre de l'hôtellerie^ en donner avis à l'évèque qui, aussi bien que lluré, a gardé le secret.

On assure que l'Anglois qui passa à Xonancourt n'est pas M. Macarthy, parce que c'étoit un jeune homme de trente ans, et que ce n'étoit pas non plus le Prétendant, mais quelqu'un de son party.

Le P. de la Rue a beaucoup d'émissaires à Paris qui racontent son affaire d'une façon qui le rend très innocent et il a pour lui l'avantage que sa partie est une vraie extravagante que le Régent a jugé à propos de laisser à la Bastille. C'est un neveu qui sollicite contre sa Révérence, et qui prétend nonobstant les folies de sa tante, que le dépùt en question est détenu infidèlement et ne lui a jamais été donné : le neveu, au contraire, publie que rien n'est plus faux et que le Père en a profité.

On m'écrit d'Amiens, le 29 novembre : < Je ne puis vous exprimer la misère du peuple, riche et pauvre, tout se plaint si fort que cela fait compassion. U n'v a ni ars-ent ni crédit : l'un se défie de

Taulre, l'argent est aussi rare que les diamants. J'ai trouvé ici et à Douay plus de deux mille officiers qui n'ont point pu payer leur blanchisseuse. Les bas officiers sont à la solde des soldats, et de leur surplus qui leur est dû salon leur paye ordinaire, on contente les officiers du mieux qu'on peut. L'archevêque d'ici a été appelé en cour. On ne sait quand il reviendra. La Constitution cause beaucoup de raisonnement : on n'en a jamais tant entendu parler et avec plus d'inquétude Quoi qu'il en soit, les ecclésiastiques avec qui j'ai eu beaucoup à faire ici se flattent que la guerre d'Ecosse sera favorable à la France. »

A Paris, le 25 novembre 171».

Le p. Le Tellier partit hier à la fin pour Bourges où il se retire, après avoir reçu ordre de sortir de Paris : cinq ou six autres Jésuites ont de semblables ordres et se retireront dans différentes provinces, dont le choix leur est laissé. On continue le procès à celui de Bourges. Le cardinal de Noailles a permis à six Jésuites seulement de confesser au grand couvent, à quatre pour le couvent du collège et à deux pour le noviciat. Tous les autres n'ont point la permission, ce qui les mortifie fort.

Le premier président a eu beau magnifier le Régent, son sort n'en est pas plus doux. Le chancelier ronge son frein et dissimule. L'abbé Bignon, neveu du précédent, a gagné les bonnes grâces du Régent, qui dit il y a quelques jours après avoir' entendu M. Desmarets : Voilà un grand fripon.

Paris, 2 décembre 1715.

Au sortir du service qui se fit jeudi à Notre-Dame pour le feu roy, le Régent, le duc de Bourbon, le comte de Charolois et le duc de Noailles et d'autres seigneurs allèrent diner chez le cardinal de Noailles qui leur fit grande chère. On n'a jamais vu tant de gaîté et une conversation plus enjouée parmi les convives. Leduc de Noailles s'aperçut le premier d'une fort belle fille qui le regardoit manger, et la fit remarquer au Régent et après au cardinal même qui la trouva fort à son gré. Le Régent porta sa santé : la compagnie la but solennellement et lui donna du dessert. On la pria de boire aussi, ce qu'elle éluda. La jeune personne se trouva très intriguée et honteuse, d'autant que le Régent parut sentir pour elle plus que de l'honnêteté. C'est celle-là même qu'il a vue au souper du feu roy, il y six mois, et à qui il a fait des propositions que la mère a rejettées tout haut, peut-être malgré sa fille qui la désavoua tout bas. Cette demoiselle est une des locataires de Mme R... Voilà par où je la connois.

Observez que le duc du Maine et le comte de Toulouse n'étoient pas au repas du cardinal.

A Paris^ le G décembre 1715.

On a confirmé l'affaire de Vernon; Milord Douglas en étoit et il étoit bien au Palais-Royal, mais depuis

son élargissement il n'y a point mis les pieds. Le Régent, bien qu'il ait refusé net au Prétendant et à la reine de le soutenir, n'a pas laissé de faire des reproches au comte de Stairs sur une telle entreprise, qu'il ne sauroit désavouer, les prisonniers s'étant dits à lui.

Quelques personnes estiment que le chevalier de Saint-Georges est encore caché sur nos côtes, peutêtre dans l'abbaye en question.

Le P. Le Tellier a changé le séjour de Bourges contre celui d'Amiens où il est maintenant.

Samuel Bernard est bien en cour, s'étant justifié de ce dont il étoit accusé, et il a promis au Régent de nous faire rentrer des espèces en bon nombre.

M. Buys donna hier un somptueux repas aux ministres étrangers qui sont ici. 11 a retardé son retour à cause de différentes affaires à terminer. On croit que c'est au sujet de la surprise de Rome.

L'argent est rare, et faute de ce précieux métal, les vins ne s'enlèvent pas des provinces, de sorte qu'ils sont à bon marché sur les lieux.

Il est arrivé de la mer du Sud, au Port-Louis trois vaisseaux chargés richement, et un autre pour le compte de M. de Ponlcharlrain a échoué près de la Rochelle : comme c'est une fraude, M. le Régent en a appliqué aux besoins du royaume la charge qui est très considérable.

Le roy est en parfaite santé. Le Régent travaille violemment ; on craint qu'il n'altère sa santé.

Lundi dernier il se passa aux Prima mensis de

Sorbonne une altercation qui a sa curiosité. M. Huniblot, docteur de Sorbonne, s'avisa de dire qu'il jiigeoit à propos de donner des commissaires au nouveau syndic, pour avoir parlé dans un discours contre la Constitution, quoi qu'elle ait, a-t-il dit, été reçue en Sorbonne und voce ; et pour avoir comparé le roy d'aujourd'hui à Constantin, qui fit revenir tous les exilés et notre cardinale saint Athanase qui fut persécuté innocemment, soutenant que telles propositions étoient condamnables, sur quoi M. Dreux se leva et dit qu'il n'avoit jamais ouï dire que la Constitution ait été reçue en Sorbor.ne, surtout iniâ voce, que son avis a voit toujours été de la rejetter, et qu'il étoit sûr que la pluralité des suffrages fut pour lors de ne point l'admettre, de sorte que s'il paroit un acte sur les registres qui la reçoit, c'est une fausseté faite par l'ancien syndic, et il conclut à ce que de nouveau on recueillît les voix pour savoir ceux qui ont opiné pour et contre. M. l'abbé Bidal, qui fut exilé il y a un an, soutint la même chose et ajouta que des commissaires dévoient être donnés à M. Humblot pour examiner son discours qui méritoit punition, d'autant plus que ce n'étoit pas la première fois qu'il avoit tenu de semblables discours et appuyé les mauvais manèges faits dans l'assemblée en faveur de la Bulle. Ces deux opinions furent suivies par deux cent vingt docteurs contre vingt, de sorte que, sans sortir, des commissaires furent nommés pour examiner le discours et la conduite de M. IJumblot, lesquels firent leur rapport dans la même

assemblée qui, avant de se séparer, déclara M. Humblot déchu de sa qualité de docteur avec défense à lui de revenir en Sorbonne. La chose fut poussée bien plus au loin, car il fut arrêté ensuite que l'acte portant que la Bulle avoit été reçue en Sorbonne avoit été faussement rédigé, et que la pluralité des voix avoit été lors pour la rejetter. De quoi il fut dressé un acte dans le moment, qui fut signé et qui a toutes les formes.

Dieu merci ! voilà la pauvre Constitution à veau l'eau de toutes parts, et nous voilà de parfaits hérétiques dans l'esprit du Saint-Père que beaucoup de docteurs disent être hérétique. Je vous jure ma foy et ma parole que, si la censure vient de Rome, elle ne m'empêchera pas de dormir. L'Assemblée fit sagement de terminer tout cela dans la même assemblée, parce que si l'affaire eût été remise à une autre fois notre Régent en eût empêché la suite pour le bien de la paix.

Hier on roua en Grève un nommé Baignol, celui qui il y a dix-huit mois, vola le bureau du coche d'Auvergne, où il prit avec ses complices 5 à 6.000 livres, après avoir crocheté la porte de la rue et le coffre-fort. Ce malheureux n'a rien avoué à la question, et quand on lui a prononcé la sentence dont il a ri, il a envoyé quérir un tapissier de sa connaissance. Les juges croyant que c'étoit pour faire quelque nouvelle découverte, ont fait venir le tapissier à qui le criminel a dit tout haut et de sang-froid, qu'il l'envoyait quérir pour tapisser toute la Grève, afin

de mieux célébrer la fête de sa mort. lia été au supplice comme un scélérat : il a eu onze coups vifs qu'il a soufferts en jurant et en reniant, sans vouloir ouïr parler de Dieu ni écouter des prêtres, après quoi il a été étranglé.

On m'écrit de Toulon, le 25 novembre : « 11 y a quelques jours que cent paysans conduisant plus de deux cents mulets, accompagnés de deux cents soldats armés, étant arrivés aux Salins, dirent au capitaine des gardes que, s'il faisoit le moindre bruit pour s'opposer à leur entreprise, ils l'égorgeroient lui et ses gardes. Voyant que la partie n'étoit pas égale, il les laissa faire sans qu'il se soit tiré un coup de fusil. On compte que les mulets, soldats et paysans ont emporté plus de mille quintaux de sel. Cela chagrine l'intendant. »

A Paris, 9 décembre 1715.

Le jour du Prima mensis, le nonce, qui s'étoit informé de ce qui s'étoit passé, alla sur le midi, se plaindre au Régent, lequel, étant bien informé aussi, répondit à Son Éminenee, qu'étant convenus ensemble qu'on ne parlerait pas de la Constitution jusqu'à la majorité du roy, il avoit eu soin d'en tenir parole de ceux qui sont dans le parti contraire, et qu'il devoit en faire de même de ses partisans : que cependant M. Humblot étoit l'agresseur, ayant parlé le premier de la Constitution, ce qui a donné lieu au décret qui a paru le même jour. Après quoi le nonce

se retira fort peu content. Sur les quatre heures, le nouveau syndic, accompagné de M.Dupin,alla aussi rendre compte au Régent de tout le décret, lequel témoigna du chagrin de ce qui s'étoit passé, et pria ces messieurs de faire en sorte d'adoucir toutes choses, et surtout de ne rien faire imprimer de tout cela, ce qui fat promis à Son Altesse. Cependant comme les décrets de jyriyna mensis ne font point loi qu'ils ne soient approuvés à l'Assemblée, on se rassembla jeudi dernier, où il y eut un autre décret portant confirmation du premier, et que M. Humblot dans la quinzaine feroit satisfaction à tout le corps en général, et au nouveau syndic en particulier, sinon qu'il seroit rayé du registre blanc des docteurs avec interdiction de tout honneur, entrée, etc. J'oubhois de vous dire que M. Humblot a fait opposition à tout. J'ai appris que le nonce a dépêché deux courriers à deux jours différents, dont on attend le retour impatiemment pour savoir comment Sa Sainteté prendra tout cela.

Il y a quatre jours M. du Four, bon négociant qui a manqué, ayant eu de gros différends avec son gendre, celui-ci sauta sur un pistolet qu'il tira sur son beau-père, mais un laquais ayant voulu les séparer, est venu recevoir le coup dont il fut tué sur le coup.

J'ai parlé à une personne qui étoit à Nonancourt, quand arriva l'affaire dont j'ai eu l'honneur de vous parler, et ajouta seulement que c'étoit le Prétendant lui-même qui vint en chaise de poste, lui second,

que l'on amusa celui qui l'attendoit sous divers prétextes, qu'on l'arrêta avec deux qui survinrent, pendant quoi le Prétendant continua son chemin sur doux chevaux, et trouva à trois postes de là une nouvelle chaise et quatre personnes qui l'attendaient. La reine douairière a envoyé 100 pistoles à l'hôte de Nonancourt pour récompense, et a fait mander sa fenmie pour lui faire encore quelque récompense. Le comte de Stairs a réclamé ses gens qui lui ont été rendus.

A un des derniers Conseils où l'on a appris l'affaire des billets, le duc de Bourbon qui étoit près de la cheminée, mit un écu dans sa main et un petit papier dessus, qu'il souffla après dans le feu, et dit : tt Messieurs, quand vous en aurez fait autant de tout le papier l'on verra l'argent. » (1)

On a donné des gardes au duc de Richelieu et au chevalier de Bavière qui vouloientse battre.

Madame la duchesse de Berry a ouvert un grand jeu au Luxembourg, où plusieurs dames de la ville vont tous les jours grossir sa cour. On a repeint pour elle la loge du roy à la Comédie-Françoise, ou vendredi il y avoit plusieurs princes tant de la cour qu'étrangers, milord Stairs et le comte de Douglas.

Paris, 13 décembre 1715.

Il est arrivé au comte de Stairs quantité d'équi-

(Ij Le duc de Bourbon réclamait, contre l'avis de Régent, l'annulation pure et simple de tous les billets royaux, disant « qu'aux grands mauX; il falloit les grands remèdes »;

pages et de vins de Champagne des meilleurs crûs. Il va occuper l'hôtel de Mesme.

Les Jésuites débitent un recueil latin, vers et prose, à l'éloge du feu roy. Cela ne va pas leur concilier les esprits.

L'évèque d'Amiens fut au devant du P. Le Tellier. Le peuple en murmura.

Le duc d'Orléans et les autres princes et princesses payent fort mal leurs maisons, tant l'épuisement universel est violent .

Mardi dernier un évèque accompagné d'un docteur de Sorbonne allèrent à l'audience publique de M. le Premier président qui les fît entrer dans son cabinet afin de leur mieux parler après que le monde seroit expédié. Un de mes amis fut aussi introduit au cabinet, et entendit que M. le Premier mettant ses mains sur leurs épaules, leur dit : « Il faut avouer que votre ami M. Humblot est un grand brouillon, carde quoi s'est-il advisé de rappeler l'affaire de la Constitution pour laquelle on n'étoit pas assemblé, et au préjudice que nous étions convenus qu'on laisseroit cette affaire en suspens jusqu'à la majorité du roy. Le royaume est dans une situation que nous ne devons nous brouiller avec personne. Pourquoi donc réveiller une affaire endormie? Et vous M. le Docteur, comment ne lui avez-vous pas imposé silence?

— Mais, Monseigneur, comment ferons-nous donc ?

— Je n'en sais rien, car le dernier décret de Sorbonne est revêtu de toutes les formes : que voulezvous que nous fassions ? » Et sur cela il fit quelques

pas vers la porte où il les reconduisit. Le Docteur et rEv>\]ue sortirent très mortifiés, s'a percevant bien, que l'opposition formée par M. llumblot sera mal reçue au Parlement. Je conclus de cet entretien deux choses ; l'une que ceux qui gouvernent sont animés d'un môme esprit, qui est de préserver l'État, autant qu'il est possible, de toutes les brouilleriez avec quelque puissance que ce soit ; l'autre que la Constitution passera pour non reçue en Sorbonne, quelque chose que le Nonce fasse et qu» dise le Pape.

L'Évêque de Niort recevant visite de deux Pères de l'Oratoire venus pour lui demander la permission de prêcher, il les brusqua avec brutalité parce qu'il est Jésuite jusqu'au fond de Pâme. Sur quelles Pères répondirent qu'ils ne méritoient pas un pareil traitement. Son Éminence donna un soufflet et un grand coup de pied à l'un d'eux qui rendit plainte et l'aftaire se juge ces jours-ci au Conseil de l'intérieur. M. Goislard est rapporteur.

Le marquis de Louvois. fils de M. de Courtanvaux, épouse Mlle de Noailles, sœur du duc, parce que Mme de Louvois, qui laisse onze millions de biens et pour un million de meubles, est morte depuis huit jours. M. de Courtanvaux, son fils, hérite de 80.000 livres de rente.

Je sais du lieutenant du roy à la Bastille qu'il y a encore dix à douze prisonniers qui vont bientôt sortir. Je sais du commissaire au ChAtelet qui étoit préposé pour la Bastille, que l'un portant l'autre, il en entroit

bien dix à douze par semaine et qu'il en sorloit peu par comparaison.

Paris, 16 décembre 1715.

Hier arrivèrent à Paris les députés des Etats de Bretagne qui ont accordé au roi deux millions et la capitation, ce qui s'est fait sans aucune demande du roy, et par Comités dans les États, comme cela se faisoit avant Louis XIV. On en usera de même à l'avenir dans tous les pays d'États pour leur rendre à peu près leur ancienne liberté.

Le mariage du chevalier de Roye avec la fille de M. Prendre est rompu, parceque Mme la duchesse de Berry ayant demandé au Régent sa parole que M. Prendre neseroit point recherché, Son Altesse a dit qu'elle ne promeltoit rien, et qu'il n'y avoit ni alliance, ni considération quelconque qui empêche de faire ce qui sera arrêté contre les gens d'affaires (1).

On m'écrit de Rochefort, 9 décembre : « Il n'est pas possible de vous exprimer la misère des provinces. Tout est plein de voleurs à la campagne : on n'ose pas sortir des villes où il se fait même des vols toutes les nuits. Il n'est pas même permis de sortir : on ne peut pas voir un pays comme ceci, et si le roy ne paye pas on court risque de voir une révolte. Il y a quantité d'officiers qui vont par charité diner chez les capucins et même les capucins amassent la quête pour eux : c'est une désolation. »

(i) Ce mariage eut lieu cependant.

Paris, 20 décembre 1715,

Quelques scélérats ont affiché au Palais-Royal des placards injurieux au Régent. — L'on a refusé la proposition de hausser les monnoies.

Nous croyons, malgré tous les bruits, que le prétendant est encore caché en France.

Je ne sais plus que dire delà politique de notre illustre Régent à cet égard,car il est certain que l'abbé Gauthier va rendre compte toutes les semaines à Son Altesse Royale des avis qu'il reçoit, et qu'il a reçu depuis quatre jours un brevet qui lui confirme la pension de 6000 livres : c'est peut-ètrepar une reconnaissance personnelle à cet heureux abbé qui a eu tant de part à la paix et qui a par conséquent contribué aux renonciations duroy d'Espagne, suivant lesquelles le royaume appartient à la maison d'Orléans si le roy meurt sans postérité !

Mercredi à dix heures arrive un courrier donnant avis que le Prétendant étoit débarqué à Pesth, sur des signaux qui lui ont été faits de la côte. Le duc d'Ormond qui étoit parti auparavant lui, accompagné d'un autre bâtiment chargé de provisions, a été si battu de la tempête, qu'il a vu périr celui-ci, et les matelots du petit vaisseau qu'il montoient ayant voulu s'élancer à la côte, le duc et sa suite mirent l'épée à la main contre eux pour les forcer à prendre le large, ce qu'ils firent, et la tempête ayant diminué ils ont eu le temps de se sauver dans nos ports de Normandie. Voilà ce qui a fait paraître le duc à

Paris, d'où il repart incessamment, s'il n'est reparti d'hier par le secours de M. Laudivisiaii. L'on débile encore à Saint-Germain que M. Slanhope a été chez M. d'Iberville lui reprocher que le Régent avoit part à toute les manœuvres du Prétendant,]et montrant le poing, lui auroit dit : « Si vous voulez la guerre, vous en aurez bientôt une, la plus sanglante que la France ait jamais eue. » Que dire à tout cela? Mais le Régent ne cherche pas brouillerie, et la réforme commencée, laquelle se continuera le mois prochain, le dénote assez.

Nos Parisiens admirent la haute taille de M. Bersten, un des envoyés de la Cour de Vienne. Il va souvent au Palais -Royal.

La santé du roy a souffert un peu de dérangement. Il mange beaucoup et peut-être trop.

Paris, 21 décembre 1715.

L'on annonce lundi ou mardi le roy au Louvre où le feu brûle jour et nuit pour purifier et échauffer les lieux. Le jeune monarque sera dans un sac de peau jusqu'au cou pour ne point sentir le froid qui est violent ici depuis dix jours, la rivière étant glacée.

Les nommés Champi et Bazin, exempts de M. d'Ar. genson, par qui mille innocents ont perdu la liberté, et sont deux coquins à pendre mille fois, ont été décrétés par le Parlement, pour avoir depuis peu mené au Chûtelet le receveur d'une loterie qui redevoit 2 ou 300 L, et cela sans forme de justice et par

l'ordre, ont-ils dit, de M. d'Argenson. Le Parlement après avoir fait sortir sur le champ ce pauvre liomnie qui a payé depuis, décréta aussitôt à la première plainte qui a été faite contre eux. Ce n'est encore qu'un ajournement personnel ; on espère qu'il sera converti en prise de corps et qu'à leur tour, on les verra dans la même prison qu'ils régentoient jadis. Nos protestants d'ici ne feront point dire de messe à coup sur pour leur liberté. Riblier, notaire, qui a fait banqueroute de 700.000 L, s'évada il y a trois jours de chez lui où on alloitle prendre.

M. Desmaret a reçu l'ordre d'aller continuer son travail à sa terre de Maillebois, au Perche. Il est chargé de faire achever pour le mois de mai les états et comptes de son administration. C'est sans doute une forte révision et la plus considérable qui ait paru depuis rétabhssem3nt de la monarchie. — On parle de quelque nouvelle réforme dans le gouvernement. On voit icy des almanacs et estampes fort burlesques sur la révolution dans le gouvernement tant politique qu'ecclésiastique.

Le Régent a accepté la qualité de protecteur de l'Académie des sciences, et le duc d'Antin de celle des Inscriptions.

Un maître de comptes s'est tué, le couvert de son coffre lui étant tombé sur la tète : il fouilloit ce qu'il gagnoit bien à l'augmentation des espèces ; on prétend qu'il y avoit plus de 50.000 écus.

Paris, 30 décembre 1715.

Le roy arrive certainement aujourd'hui au Louvre devant partir à 1 heure précise de Vincennes.

L'archevêque de Rouen, les évêques de Beauvais et de Chartres ont résolu de ne point admettre à la prêtrise les bachehers de Sorbonne de leurs diocèses. La Faculté de sa part a rayé ces trois prélats de la liste des Docteurs.

Plus de vingt évêques des quarante qui ont accepté la Constitution reviennent au Cardinal, soutenant que leur avis a été mal dirigé et qu'ils ont toujours opiné de ne pas recevoir sans explication; M. de Broglio, agent du Clergé, ayant infidèlement envoyé à Rome le résuUat de l'assemblée sans parler de l'explication, on croit que tous les autres feront la même démarche.

Le Régent a eu prise avec le cardinal de Rohan, qui caballe en faveur de la Constitution et entretient la division entre les prélats . Son Altesse Royale lui a dit : « Je ne trouve pas mauvais que vous persistiez dans vos sentiments sur les matières contestées, supposé que vous y alliez de bonne foi et par le mouvement de votre conscience ; mais que vous souffliez le feu de discorde par des principes de vengeance et d'opiniâtreté, je ne le souffrirai pas. » On s'attend qu'il aura ordre de se retirer dans son abbaye de Saint-Vaast, lui ni son frère le prince de Rohan

n'élaiit bien en cour, passant pour des ennemis secrets de Son Altesse Royale.

La vraie religion est celle d'un honnête homme, mais la nation dévote ne se gouverne pas de même ; sjil étoit possible dans la politique de donner tout à coup la liberté de conscience, il y auroit demain un édit, mais si le Régent vouloit tout gâter, ce seroit de remuer cette affaire à présent. L'esprit du Régent n'est pas changé, mais dans le gouvernement d'un État l'on varie selon les événements par rapport au dehors et au dedans.

La réforme des mousquetaires est entièrement faite : deux cents ayant été congédiés ; on les a pris par choix sans regarder à Tancienneté et l'on a conservé tousles meilleurs sujets. On a procédé de même pour les gardes du corps. Huit de ceux-ci réformés allèrent se présenter au Régent et lui dirent qu'ils n'avoient pas le sol et que cejour même ils n'avoient pas de quoi dîner. Sur quoi le Prince leur dit : — Messieurs, il me ^ient tout à coup dans l'esprit de vous tirer d'affaires, en vous faisant oblats à huit abbayes. — C'étoit autrefois charger un bénéfice de la nourriture et entretien d'un sujet qui avoit servi l'État. Le feu roi en, 1674, déchargea les bénéfices de celte sujétion en payant à l'hôtel des Invalides une certaine somme par an ; nonobstant quoi le Régent chargera encore quelques abbayes de l'entretien de ces gardes.

Les bals commenceront le 8 du mois prochain à la salle de l'Opéra : Ton entrera que masqué et l'on

donnera 40 SOUS pour entrer: il sera libre d'ôter son masque étant introduit et l'on pourra garder ses habillements ordinaires, sans autre déguisement,

Deux avares parfaits sont péris malheureusement à deux jours l'un de l'autre. Le premier s'appelait M. de la Porte ; le deuxième fouillant dans son coffre ayant la tète baissée sur force sacs, le couvercle est tombé tout à coup et a cassé sa tète, dont il est mort une heure après tenant en main en sac de 1000 L, joyeux qu'il sembloit d'être péri au milieu de ses richesses, dont il sefaisoitsa joie. L'autre appelé M. de Montagnac, ancien conseiller de la Grand' chambre, s'enferma dans sa chambre et comptant son argent étalé devant lui, n'a pas pris garde que le feu a pris à sa robe de chambre, dont il a été suffoqué, entassé de louis et d'écus. On prétend qu'après sa mort il avoit la mine riante par la même raison que l'autre ;que Dieu les bénisse tous deux! ils ont besoin de sa miséricorde.

Le feu a prit le lendemain de Noël à l'hôtel d'Albret, où demeure M. Brunet de Rancy, receveur général de Champagne et autre gens d'affaires. L'un deux avait deux jours auparavant laissé protester une lettre de change de 200 L disant ne pas avoir de quoi envoyer au marché, et pendant l'incendie on jeta par la fenêtre des coffres-forts pleins d'argent et d'argenterie. Quelle peste dans l'État que de tels maltôtiers î

Le mariage entre le comte de Roye et Mlle Prendre-

est renoué. La promise aura 800.000 L, en dot, dont 200,000 sans reconnaissance et le reste, il y en aura quittance à l'ordinaire. Je n'ai pu savoir s'il y a parole de ne jamais rechercher le père, ce que l'on doit présumer facilement.

Paris, 3 janvier 1716.

Nous voilà sortis de Tannée ITlo qui n'a pas été aussi féconde en événements extraordinaires que les années précédentes dans plusieurs endroits de l'Europe où les hommes aussi ingénieux que jamais à se détruire se sont entretués avec acharnement. La guerre du Nord en donna des preuves sanglantes et les effets vont en être funestes au roy belliqueux qu'on y attaque, les états de la Haute Allemagne étant sur le point d'être perdus pour lui. La Pologne est toute en combustion avec deux roys et une république qui ne peuvent s'accorder. L'Oltoman formidable autant par ses maximes cruelles que par sa puissance, s'agrandit sur les chrétiens par la mésintelligence qui règne entre eux. Un roy de trois grands royaumes, fidèle observateur des lois et protestant exact de la religion qu'il y trouve, ne peut s'acquérir l'amitié de tous ses sujets par l'endroit même qui devroit le maintenir paisible ; son concurrent se dérobe à la terre dont à peine il peut trouver un coin pour se réfugier. Enfin un grand prince chrétien qui a poussé le pouvoir indépendant au delà de toutes bornes, est mort d'une maladie gangrenée, peu regretté de ses sujets et ha'i de tous les

étrangers. Ce monarque remplacé dans le gouvernement par un neveu qu'il n'aimoit pas, apprendra de Pluton que son despotisme est changé en une sorte de république jusqu'à la majorité de son successeur.

J'apprens que le chevalier invisible est en Normandie dans l'abbaye de Savigny. On ne doute pas qu'il ne retourne incessamment à Bar où il est même peut-être déjà. Je le saurai bientôt de Chaalons où il passera et d'où il tirera ses provisions.

C'est toujours une question de savoir si le Prétendant s'est jamais embarqué.

Le même abbé Gauthier qui insensiblement se croit un grand homme parce que par un hazard heureux il a été employé dans une 'grande négociation, a fait faire son estampe, au pied de laquelle il y a son nom avec la quaUté d'abbé de Savigny et d'agent du feu roy dans la Grande Bretagne.

Le roy arriva au Louvre lundi sur les deux heures. Il y a cinq compagnies de gardes qui montent la garde tous les jours et toutes les nuits.

M. de Villars, ce Maréchal qui a eu tant de bonheur, branle au manche auprès du Régent, pour avoir parlé à S. A. peu respectueusement en opinant et avoir dit en s'adressant au prince : — Fi, Monsieur, ce que vous dites là est honteux. — Sur quoi il fut regardé de travers et d'un œil menaçant.

On ouvrit hier le premier bal dans la salle de l'Opéra qui commença à 11 heures du soir et dura toute la nuit. S'il y \âent assez de monde, il se 'tien-

cira tous les jours qui ne sont i)as jours d'opéra. L'on travaille à force à la Monnoie à rattrapper nos écusà quatre livres pour en faire de cent sols. On paye depuis lundi avec à l'Hôtel de Ville. On dit que cette augmentation mettra cent millions dans les coffres du roi, mais le peuple la payera au centuple. Il faut dès à présent compter sur Tanéanlissement complet du commerce étranger.

Le chancelier est toujours regardé de mauvais œil du public.

11 y a eu une véhémente altercation entre la duchesse de Berry et Madame sa mère.

Il se commettoit d'étranges débauches chez la Monival, célèbre maquerelle. On vient de l'enfermer.

Les curés du faubourg de Paris ont été saluer le Régent et lui ont demandé la continuation d'une aumône que le feu roy a longtemps faite pour les pauvres de leurs paroisses et qui va à lî2,000 livres par an. S. A. leur dit : — Messieurs, je vous demande tout le mois de janvier pour m'arranger là dessus, car je ne sais à qui entendre sur la dépense immense qu'il faut faire, quelque ménagement que je fasse sur tout : je tacherai que vous soyez contents. — Us sortirent pénétrés des bonnes manières et des bonnes intentiens de ce prince qui fait l'impossible pour satisfaire.

L'on va défendre de porter l'épée à tous ceux qui n'en ont plus le droit.

Paris, le 6 janvier 1716.

J'attens des lettres de Chaalons qui m'apprendront si le Prétendant est à Bar où le public le place et où il y a bien de l'apparence. Le duc d'Ormond s'est remis dans l'obscurité et il ne parait plus. M. de Bolingbrock ne parait plus que de temps à temps à St-Germain et s'éclipse souvent plusieurs jours sans qu'on sache ce qu'il devient.

Un de mes amis vient de me dire qu'il ne doute pas que le Régent ne concourut, mais très secrètement en faveur du Prétendant ; que Madame a fait plusieurs voyages à St-Germain, et lui a peut-être été vu, puis qu'il y a été neuf jours à petit bruit ; il a fait ses différentes allées et venues en abbé et petite perruque noire avec une autre personne plus âgée en abbé dans la même chaise et par pays de traverse.

L'abbé de Broglio par ses intrigues avec le nonce est relégué, nonobstant sa quatité d'agent du clergé.

On prêtent entamer le Régent par les plaisirs et par Madame de Berry qui a obtenu une place de conseiller d'État à l'abbé du Bois, autrefois précepteur de ce prince, et depuis son meneur et de la princesse, joint qu'on s'aperçoit que Timpopularilé gagne du terrain auprès de lui.

i On veut qu'il soit sorti du royaume 200 millions d'espèces, et par Rouen seul, de compte fait, 53 millions. Le haussement des monnoies n'est pas goûté

(le tous les gens inlellig<>nls. Il vaudroit bien mieux pour notre commerce de les fixer pour toujours sur le pied de leur valeur intrinsèque et d'en régler le litre à peu près sur celui des espèces étrangères.

Le Uégent fait renouvellor une ordonnance du roy pour empêcher les indécences dans les Églises par ceux qui y causent comme dans les Halles.

M. Desmarets a obtenu un sursis pour aller à Maillebois et depuis il a un ordre de ne pas quitter Paris : on ne sait où tout cela aboutira.

Jeudi le 2*" bal se lient à la salle de l'Opéra qui par le moyen de la machine qui élève du parterre un plancher fait exprès, l'aplanit au théâtre, ce qui forme une nouvelle salle si changée qu'on ne reconnoit plus celle de l'Opéra, si l'on excepte les loges qui restent. Il y a 7 lustres dans un des fonds et 7 dans l'autre, outre plusieurs girandoUes, qui font une illumination de bougies parfaite et telle que le moindre endroit est éclairé. Il y a 15 violons à un banc et 15 à l'autre : des gardes en nombre de toutes parts.

L'on donne l'écu courant et si l'on sortoit l'on ne pourroit rentrer qu'en donnant un autre écu. L'ouverture se fit à 11 heures et le Régent avec le duc de NoaiUes y vinrent vers une heure : l'on dansa jusqu'à 4 heures force contre-danses qui sont à la mode, le menuet, la courante, la gavotte et autres anciennes danses n'étant presque plus de saison. Son Altesse dansa par deux fois : l'on a observé qu'il n'y avoit pas beaucoup de dames qui

sur la fin ne restèrent pas plus de 8 ou 10. Il y entra environ 360 personnes en tout, ce qui ne fait guère que 1.400 livres et la dépense va par jour à plus de 800 livres. 11 n'y a aucune place de distinction, chacun occupant celle qu'il trouve vide : ce divertissement, s'il subsiste, ne durera que jusqu'au carême et non toute l'année : on y trouve des rafraîchissements pour son argent.

Samedi il y a eu lieu une assemblée extraordinaire en Sorbonne au sujet des avis qu'on a eus que le Pape vouloit fulminer une bulle contre elle, ce qui a causé de grandes altercations et une résolution que les Docteurs tiennent secrète, les membres qui la composent ne s'étant pas voulu expliquer sur ce qui s'est passé.

Voulez-vous savoir, Monsieur, ce qui rend l'argent si rare? en voici une démonstration. M. de Chalais, receveur général de Champagne, ayant un billet de l.oOO livres à payer, le porteur alla avec un ami de M. de Chalais le prier incessamment de le payer, y ayant du temps qu'il étoit échu. M. de Chalais chercha sur lui et dans ses tiroirs et ne put ramasser que 300 livres qu'il donna en soupirant, comme faisant une grâce singulière. Cependant le feu ayant pris à la nuit de Noël à l'hôtel d'Albret, il a fallu jetter les coffres par la fenêtre, qui se sont trouvés remplis d'argent jusqu'à 800.000 livres, et il en a été parlé au Conseil.

l*aiis, 1() janvier 1716.

Une chose assez singulière, c'est qu'on a vu eu même temps des lettres de Uunkenjue et de St-Malo qui portent que le Prétendant s'est embarqué le mémo jour, 27 décembre, dans ces deux ports : tant il est vrai qu'il n'y a pas de fond à faire sur tout ce qu'on dit. Tout lundi dernier on débita que les affaires de ce chevalier alloient mieux que jamais et que les propositions du comte de Mar n'éloient que pour gagner du temps. L'on a circonstancié les choses jusqu'à dire que la reine douairière l'avoit envoyé dire à plusieurs personnes de qualité et qu'à sa cour cette nouvelle passoit pour certaine, ce qui m'obligea de chercher hier à parlera M. delà Gr... dont je ne trouvai que le beau-frère quiine dit qu'il ne savoit rien de tout cela par le curé de St- Germain, mais seulement par les bruits de Paris et que lui beau-frère croyoit toujours que cela alloit mal. Jamais événement n'a tant varié : ce qui est sur est que par une lettre de Chaalons j'aprens que le chevalier n'est certainement pas en Lorraine.

M. de Saint Conlet, maitre des requêtes, qui examine le compte de M. de Pleneuf, a dit ces jours-ci qu'il ne pouvoit disconvenir qu9 M. de Pleneuf n'eût été autrefois de ses amis, mais qu'il avouoit à présent que c'étoit un grand fripon. En effet, il se trouve une infinité de doubles emplois dans ses comptes qui méritent la corde.

Ôâ GAZETTE DE LA RÉGENCE

On parle d'un impôt de 20 livres sur les carrosses de remise et que le produit sera pour les ducs d'Aumont et d'Antin. 11 faut avouer que cela fait murmurer : on croit même que le Parlement s'y opposera.

Je vous dirai que le recouvrement de la capitation et du 10^ se pousse à Paris à la dernière rigueur et l'on fait même d'anciennes recherches de vieilles années pour soi et pour des locataires qu'on a eus, dont après beaucoup de peines on obtient des décharges du Prévôt des marchands moyennant les frais qui sont des commandements, des exécutions de meubles et des établissements d'un Suisse en garnison, ce qui est arrivé à un de mes amis, il n'y a que quatre jours à qui il en a coûté 5 livres de frais, après s'être fait décharger du principal. 0 ! temps ! ô ! mœurs î qui ne font qu'empirer tous les jours.

L'on commence à réfléchir sur tout ce qui se passe, et Ton voit que l'on a bien diminué la dépense de lÉtat, mais nullement les charges du peuple, si odieuses et si petites qu'elles puissent être. On craint fort que les petits maîtres de la cour ne gâtent l'es* prit du Régent et lui persuadent de quitter la trop grande assiduité au travail, en le jettant du côté des femmes et de la table. Déjà on sait que la jeune d'IUec, danseuse de l'Opéra, belle et vive, sert de passe temps à Son Altesse. Un chacun fut témoin qu'au premier bal de l'Opéra, il y vint avec le duc de Noailles en pointe de vin un peu outrée, qui produi-

sil de grandes libertés en paroles et en gestes auprès des dames, ce qui fut vu de mauvais œil de toute l'assemblée, ajoutant à cela que le public se croit leuré au sujet des gens d'affaires dont on dit qu'on revoit les comptes, ce à quoi on ne travaille pas, et il y a bien de l'apparence qu'ils ont trouvé le secret de conjurer l'orage par des retours qu'on n'entend pas, d'autant plus que M. Desmarets reste à Paris triomphant et que ses amis publient que sous mains il est en grâce plus qu'on ne croit, ce qui est beaucoup vraisemblable. On fait encore réflexion à la belle lettre écrite aux intendants et aux avis qu'on reçoit des provinces qu'ils sont aussi puissants que jamais et qu'ils exercent leur pouvoir absolu comme sous le règne précédent. Il devoit partir au V^ de ce mois des commissaires pour recevoir les plaintes des sujets du roy et on sait que personne ne partira. Enfin je crois que le Régent ne perde l'affection publique s'il continue à ne soulager le peuple en rien : cela arrivera, de quoi on sera au désespoir vu les préventions que beaucoup dlionnètes gens ont eu contre des conimencements si beaux.

Je viens d'apprendre qu'en Sorbonne il y eût encore mercredi dernier de Taltercation. Il s'agissoit ce jour-là d'y faire confirmer le décret du Prima mensis qui porte que l'acte qui dit que la Bulle a été reçue est faussement rédigé. Sur quoi le curé de Saint-Louis déclara qu'il s'opposoit à cette confirmation. Mais lui ayant dit qu'il y avoit une lettre de cachet du Régent défendant d'admettre de telles oppositions

il soutint qu'il ne pouvoit y avoir de pareilles défenses. Le syndic fit lire la lettre de cachet qui contenoit : — M. le syndic vous ayant ci devant défendu de faire imprimer les décrets de Sorbonne touchant la Constitution, je vous défends aujourd'hui de recevoir aucune opposition qui regarde cette affaire et je veux qu'on n'en parle pas davantage, etc. — Ce qui a servi à l'assemblée pour fermer la bouche au curé de Saint-Louis et de passer outre à l'acte de confirmation du décret, qui n'est qu'une cérémonie d'usage et qu'une suite nécessaire du même décret, de sorte qu'à l'avenir on croit qu'on ne dira plus rien de cette affaire en Sorbonne, à moins que le Pape ne vienne la brouiller par quelque bulle fulminante contre celte maison qui a choisi M. Mule, célèbre avocat, pour défendre sa cause comme d'abus intentée par M. Humblot, lequel de son côté a pris pour avocat M. le Chevalier, aussi fameux que l'autre.

M. le proviseur d'Harcourt a demandé permission à l'Université de poursuivre les Jésuites pour leur interdire tout collège en France, assurant qu'il a par devers lui des titres suffisans pour emporter l'affaire. On délibère là dessus.

Les bals de l'Opéra ne fontque croître et embellir. Les entrepreneurs reçurent près de 49.000 hvres le jour des Rois et il n'y a plus de 400 livres de dépense par nuit, outre le fond de dépense qu'a coûté la machine du parterre, qui ne va pas bien loin.

MM. de Yillars et de Noailles sont remis en grâce

auprès du Régent qui parait ne tenir sa colère contre personne pour quelque sujet que ce soit.

Mme la nourrice du roi d'Espagne écrit de Madrid que tous les privilèges accordés aux Français sont absolument révoqués par les sollicitations de la Heine qui hait notre nation au souverain degré et en donne des marques en toutes occasions.

Avant hier le Régent lut la feuille des Bénéfices tout haut à Mme de Berry en présence de toute la cour.

Le Parlement députa mardi au Régent pour lui annoncer qu'il ne se relacheroit pas contre les ducs et pour le supplier de trouver bon qu'il ne reparle de celte affaire que devant le roi majeur, seul capable de résoudre cette question. Le Premier accompagné du président de Novion et de six conseillers a porté la parole et a fait merveille .

Un avocat de mes amis a vu devant ses yeux jet 1er au feu par un homme d'affaires pour 300. OÛO livres de billets royaux sur la raison qu'ils ne lui coutoient que 40.000 livres et qu'ayant d'ailleurs un million, il aimoit mieux perdre 40.000 livres, que ce qu'on vit son nom au dos d'aucun de ces billets. Ce fait est très véritable et je le sais d'original. On dit dans le monde que plusieurs agioteurs feront de même et on s'attend à une déclaration sanglante contre les prestenoms.

Paris, ce 13 janvier 1716.

Le feu prit la nuit du jeudi au vendredi à l'Opéra qui par les bons ordres n'a pas eu grande suite.

M. Glée, ce fameux teinturier des Gobelins pour les écartâtes, a mis encore depuis peu plus de quatrevingts ouvriers dehors faute d'ouvrage ; ce sont autant de mendiants qui nous assiègent les soirs dans les rues, ce qui a donné lieu à un ordre du roi, affiché de vendredi, qui défend aux pauvres de quêter, leur enjoint de se retirer aux hôpitaux et défend à qui que ce soit de leur donner l'aumône à peine de 100 livres d'amende.

Les élèves de l'Académie des Inscriptions et Belleslettres, dont quelques uns avaient des pensions et au nombre duquel était le jeune M. Ferret, sont congédiés de l'ordre du Régent, qui, à ce qu'on croit supprimera cette académie.

L'impôt de 20 sols par carrosse de remise n'aura pas lieu, le Parlement ayant représenté par la bouche du Procureur général combien il étoit important dans le pubhc de ne point mettre de nouvelles charges en temps de paix. Sur quoi le Régent a dit : — Nous avons raison tous deux, car j'ai cru que c'étoit un droit omis et établi quej'avois donné à d'Antin, mais puisque c'est un nouveau droit, je n'entends pas en créer et il n'en sera plus question.

Le Prétendant a pour principaux boursiers, dit-on, le duc de Savoie pour 2.000.000 livres Gastelblanco,

pour 1 .800.000 frnncs, le duc de Lorraine, le prince de Vaudémont, le Pape, les Jésuites. Il a ici pour banquier le sieur Richard. Pendant son séjour à St-Germain on tira par jeu quantités de petites loteries : on a remarqué qu'il a eu presque toujours le gros lot.

Madame mère du Régent est toujours dans les intérêts du roi Georges,

Paris, ce 17 janvier 1716.

(En marge: Importante et très secrète nouvelle.) Ce que je vous apprendrai de plus singulier et de de plus secret est que dans le conseil des affaires étrangères j'ai appris, par voie nouvelle et dont l'habitude n'est pas facile, qu'en traitant des intérêts du Prétendant, Ton a résolu d'avoir l'œil sur les événements prochains et qu'en cas que ce prince prenne racine en Ecosse, de l'aider pour l'y maintenir roy, et de le traverser en tout ce qui se pourra, ou du moins de ne pas l'aider, s'il veut conquérir les deux autres royaumes, étant de l'intérêt de la France, a-t-on dit. de faire revenu^ le temps d'autrefois qu'il y avoit un roy d'Angleterre et un roy d'Ecosse divisés pour leurs intérêts et dont le dernier faisoil toujours diversion en faveur de la France. Comptez que voilà le plan formé.

L'Académie des médailles et inscriptions ne sera pas supprimée, et va seulement s'appeler l'Académie des Belles-Lettres : à l'égard des élèves qui sont congédiés, on va en admettre quelques-uns à litre d'as-

sociés de l'Académie, jusqu'à ce qu'ils soient reçus académiciens et du nombre est M. Ferret qui en a été prié et ne s'en soucie pas beaucoup.

Lundi dernier le syndic de Sorbonne alla à l'audience du Régent qui le pria instamment qu'à dater du jour où il parloit, il empêchât que désormais il fut rien dit dans les assemblées pour ou contre la Constitution, Son Altesse ayant ajouté qu'il éloit en termes d'accomodement avec le Pape, qu'il y avoit déjà eu plusieurs conférences à ce sujet à l'archevêché là-dessus pour faire que de part et d'autre on se relâche et pour trouver des tempéraments convenables aux deux parties. — Ce que le syndic promit et en effet le lendemain le curé de saint Louis ayant voulu remettre sur le tapis son opposition aux derniers décrets, le syndic lui ferma la bouche en lui rapportant la prière faite par le Régent. Observez que je dis prière parce que Son Altesse ayant insinué au syndic que les Docteurs avoient été un peu surpris de sa dernière lettre, qui sembloit contraindre les suffrages, le Prince répondit que ce n'étoit pas une lettre de cachet, ni un ordre, mais une simple prière et exhortation pour le bien de la paix, et que de sa vie il ne contraindroit aucune assemblée, persuadé qu'il étoit que chacun, en matière de religion surtout, devoit être libre dans les maisons et communautés ; ce qui étant raporté par le syndic à l'assemblée du lendemain fit un grand plaisir aux docteurs qui tous convinrent que pour satisfaire aux bonnes intentions du Régent, on ne parleroit plus

en Sorbonne de cello nialière, ce qui esl d'autant plus à propos que tout ce qui étoit à y faire contre la Bulle Unigenitus esl fait et mis dans sa perfection, ce qui fait endêver le Nonce et les Jésuites.

Paris, ce 20 janvier 171(3.

Ayant appris qu'une personne que je connaissois autrefois, avoit diné depuis deux jours avec celui que le Prétendant a dépêché à la reine sa mère pour lui donner avis de son arrivée et qui a fait le trajet dans son bâtiment, j'ai été voir cet homme. Il m'a dit que ce messager lui avoit rapporté que le Prétendant avoit mis à la voile à Dunkerque le 27, déguisé en manière de valet de chambre, qu'ils n'éloient que trois à sa suite et dans le secret : que le bâtiment étoit une petite frégate de 19 tonneaux et de 4 canons et qu'ils arrivèrent, le 1", à un endroit que le messager a dit à la personne qui ne l'a pas retenu, qu'un gentilhomme du voisinage de la merles ayant vu aborder, avoit demandé des nouvelles du roi Jacques et quand il viendroit : que le Prétendant lui-même répondit: — Bientôt, Monsieur, bientôt, mais nous mourrons de froid, donnez-nous à chauffer, je vous prie. — Que là- dessus le gentilhomme la mena chez lui et leur fît bon feu et bonne chère, mais qu'ayant soupçonné que le Prétendant pouvoit être parmi eux quatre, il s'étoit adressé à lui-même en lui demandant : — N'estes-vous pas le roy ? — Le Prétendant ayant souri, le gentilhomme se jetta à

ses pieds et lui baisa la main, après quoi il pria Sa Majesté (je rapporte les termes) de lui permettre de monter sur le champ à cheval pour avertir ses amis de son arrivée et les tirer d'impatience, et qu'il reviendroit le lendemain avec bonne compagnie, suppliant cependant Sa Majesté de prendre un lit chez lui avec sa suite. Le messager a dit que le lendemain le gentilhomme revint avec environ 200 personnes saluer ce prince. Voilà comment cet homme débite la chose à tenir vrai ce qu'il raconte. La reine douairière a fait chanter un Te Deum à St-Germain. Je n'ai pu apprendre le nom du messager qui ne se dit pas et à qui on ne le demande pas, crainte de paraître trop curieux. Il est depuis reparti.

M. de Slairs est mortifié de cet événement et que tous ses soins et toute sa dépense n'en aient pas prévenu le coup.

Paris, ce 24 janvier 1716.

Le capitaine du navire qui a conduit le Prétendant se nomme Le Franc, de Dunkerque, et il a dit ne pas savoir mener le Prétendant, lequel lui avoit caché son secret jusqu'à avoir mis pied à terre.

Les grands partisans du Prétendant ici sont le maréchal de Berwick, le comte d'Alègre, M. Dillon, et les Anglois et Irlandois de St-Germain ; M. de Torcy lui est aussi favorable. M. de Bolingbroke affecte de ne pas montrer au public qu'il est bien avec le maréchal.

Mylord Stairs est infatiguable et très fatiguant

GAZETTE DE LA REGENCE Gl

auprès du Hégent, au dire de bien des gens : il s'efforce sans relâche de Fenlrainer; quelque réservé que soit ce prince, il çn arrache toujours quelque chose : il est au moins de deux jours l'un au Palais- Uoyal, il observe tout, il a 7 ou 8 hommes qui courent les provinces maritimes de France. Son chapelain est à Bordeaux actuellement. On le regarde ici comme une très bonne tête et comme un ministre très pénétrant et inépuisable en ressources et en expédians.On m'assure que la Cour de Lorraine travaille très activement en sous main pour que l'Empereur ne soit pas hostile au Prétendant. Quelques personnes disent aussi que le roi de Suède, si cela est possible, lui donnera quelque chose.

11 n'a pas été dit un mot au Conseil du mariage de Mme de Chartres, ce qui par suite n'est pas une chose infaisable.

On craint que le Régent qui veut se concilier tous les esprits ne manque de fermeté, qu'il ne soutienne pas son arrangement et qu'au lieu de le suivre, il ne se prèle successivement à diverses considérations qui opéreront tout diversement. Son parti est délicat, il n'est pas absolu, il ne le veut même pas autant qu'il le pourroit être. Le précédent gouverneur étoit violent et hardi, mais il étoit ferme et soutenu, ce qui est bien essentiel au dedans et pour le dehors, bien que souvent fort hazardeux.

Le froid est si violent que tout cesse. Le Parlement, ne pouvant rester en place, vaque depuis 3 jours. Le bout du quai des Orfèvres tomba mer-

credi dernier. On craint beaucoup pour un plus grand dommage quand le dégel viendra.

On m'avoit mal rapporté le fait des personnes arrivées d'Angleterre à Dieppe : en voici la vérité : — Plusieurs femmes réfugiées en Angleterre pour la religion se sont embarquées pour revenir en France. Elles débarquèrent à Dieppe : le gouverneur ayant demandé si elles avoient des passe-ports, elles répondirent qu'elles n'en avoient point : il les fit mettre en prison, à la réserve d'une dame Pitau, veuve d'un miroitier du pont Notre-Dame qui eut la ville pour prison, en attendant les réponses du régent qui fit répondre qu'on les laissât toutes aller où elles voudroient. La dame Pitau est à Paris qui a raconté la chose. Cela fait voir qu'on devient plus humain à l'égard des pauvres protestants, que les honnêtes gens catholiques romains ont toujours plaint. Nos nouveaux convertis se flattent d'une déclaration qui leur rouvrira les portes et les frontières du royaume.

Le Parlement, les Chambres assemblées, arrêta ces jours passés de ne point présenter de mémoire en réponse à celui des Pairs contre cette compagnie pour l'affaire des bonnets, lequel est fort vif et dont on dit autheur la Bilniere. On n'approuve point ici les trois mémoires des Pairs ; le président de Novion a parlé avec bien du feu au Régent contre la brusque saillie de ses gentilhommes.

A Paris, le 21 janvier 1716,

J'ai SU que le Prétendant a été quelques jours caché dans l'appartement de la reine à St-Germain pour prendre ce qu'elle avoit d'argent comptant en or et lui dire adieu qui ont été conçus à peu près en ces termes : « Madame, je ne vous reverrai de ma vie, ou je vous reverrai dans Londres ou dans Edimbourg : si je réussis à regagner mes royaumes, nous nous rejoindrons dans Londres : si je ne puis recouvrer que l'Ecosse, nous nous reverrons à Edimbourg, et si je manque mon coup, je suis résolu de me retirer dans les montagnes d'Ecosse où je passerai le reste de mes jours, faisant une guerre continuelle à l'Electeurde Hanovre, et en ce cas je ne vous reverrai de ma vie, voilà ma résolution. » La mère et le fils pleurèrent quelque temps et le dernier partit à 10 heures du soir. On parle de son entreprise à tous les conseils des affaires Étrangères. J'ai appris qu'au dernier l'on y traita la question de savoir s'il y avoit lieu de croire qu'elle dût réussir, sur quoi il n'y eut que deux voix, c'est-à-dire que chacun convint que toutes les apparences étoient contre lui, mais qu'il avoit raison de tout bazarder. En tous cas l'on va s'en rapporter aux événements et garder la politique dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir.

L'on travaille à force à réparer le quai des Orfèvres autant que la saison le permet et déjà, malgré les glaces, il y a un bâtardeau moitié achevé dans la

rivière. On craint fort en plusieurs endroits de ce païs l'effet des grosses eaux qui doivent être terribles cette année par la quantité de neiges qui sont dans les campagnes.

Notre Régent se laisa tomber, il y a quelques jours, sur les degrés du Luxembourg fort rudement, sans se faire pourtant aucun mal.

A Paris, le 31 janvier 1716.

M. le Chancelier perd tous les jours son crédit à vue d'œil, ayant manqué de politique au sujet de sa charge de secrétaire d'État, dont il vouloit avoir 800,000 L au lieu de 400,000 que lui offroit M. d'Armenonville, suivant les ordres du Régent qui, voyantla prétention outrée du Chancelier, a supprimé sa charge moyennant un remboursement de 400,000 L; et l'on a donné celle de M. Torcy à M. d'Armenonville, auquel le Régent a donné la fonction de la guerre qui seroit donnée au Chancelier pour remboursement. Ce premier magistrat a voulu rhabiller la chose et s'accommoder à la volonté de Son Altesse, mais il n'étoit plus temps et M. d'Armenonville sera secrétaire pour la guerre.

La soirée du mardi au mercredi l'ambassadeur de Portugal a donné un bal magnifique. La dépense de cette fête va à plus de 10,000 écus et il y a eu 30 voies de bois brûlées dans la rue voisine de l'hôtel pour chauffer les allants et venants par l'horrible froid qu'il faisoit.

M. de Villars est parti pour son gouvernement de Provence. Voici une preuve que le duc de Bourbon n'est pas de ses amis. Il y a quelques jours qu'au bal de l'Opéra, ce jeune prince qui étoit masqué, chanta une chanson contre ceux vulgairement appelés cocus. Le maréchal malgré la vertu de sa dame, prit cela pour lui et dit tout haut : « Voilà un masque bien insolent, il faudroit le chasser à coups de bâton. — Sur quoi le masque répondit aussi tout haut: « Insolent cela se peut, mais il l'est de dessein prémédité ; le chasser, cela ne se peut, car il a payé, et pour les coups de bâton, il est certain qu'il n'en sera pas donné. » — Le maréchal ayant reconnu la voix, se tut, et le prince aussi, qui ne se démasqua pas. L'affaire n'eut pas plus de suite, mais l'on sait que c'étoit du maréchal dont le chanteur vouloit parler. On dit que cette aventure hâtera le voyage de Provence, où les conseillers de la guerre voudroient déjà savoir le gouverneur, dont les hauteurs et les avis décisifs et impérieux ne conviennent à aucun d'eux.

On a affiché ici pour le duc de Lorraine qui fait lever des troupes : on les habille de vert et veste écarlate.

La duchesse de Berry a toujours les grands honneurs du gouvernement ; c'est le canal à la mode pour obtenir les grâces du Régent.

On parle ici d'un pronostic qui limite à deux ans la vie du roi, et à trois ou quatre ans celle du Régent. On annonce le règne du duc de Bourbon sans disposer du duc de Chartres.

11 y a eu jusqu'à hier pour 18 millions de monnaies refrapées à la Monnaie et répandues dans le public.

A Paris, le 3 février 1716.

Le dégel commença samedi et continue d'une manière assez douce. Paris est impraticable dans les rues, en sorte que les gens depiedrestent dans leurs maisons et les personnes à équipages sortent le moins qu'ils peuvent, les chevaux n'étant guère moins embarrassés que les hommes.

Il y a toujours beaucoup de division et encore plus de lenteur dans les Conseils. Les gens éclairés commencent à être convaincus que cette sorte de gouvernement ne peut subsister dans un royaume aussi monarchique que le nôtre et sur un peuple aussi vif.

Vous ne sauriez croire combien il se forme de sources de divisions dans l'État contre les princes du sang et les princes bâtards, le Parlement et les ducs et entre les grands qui sont à peu près du même rang. Le duc de Bourbon qui est vif et ferme dit tout haut qu'à la première occasion il empêchera le duc du Maine et le comte de Toulouse de prendre rang au Parlement comme princes du sang, et les renverra au rang des ducs, ce qui fera du grabuge. Les ducs de leur côté veulent tenir tête au Parlement qui est résolu de ne rien céder. Us se piquent souvent avec aigreur et le plus éclairé n"y est pas le plus autorisé ; il est pour ses collègues, au contraire, un objet de

jalousie et de contradiction. Le Régent depuis qu'ils sont formés a voulu appeler dans les conseils des gens d'un mérite éminent; ils sont résolument remerciés; ils n'ont pas voulu figurer avec certaines gens qui, grâce à quelques femmes, se trouvent dans un païs inconnu et n'ont d'autre mérite que beaucoup de hauteur et de suffisance. Presque tous les membres d'épée sont de cette trempe.

On est ici pénétré que M. de Stairs fait une dépense prodigieuse en espions, émissaires et coureurs .

La reine d'Angleterre n'a pas de nouvelles de son fils : sa cour est très peu nombreuse à Chaillot où peu de gens vont la voir.

Le Blanc, ce fameux commerçant de toutes choses, fut samedi par lettre de cachet mené de nouveau à la Bastille pour la même affaire de Vanel à la succession de qui il se trouve re devoir 3 millions que Vanel doit au roi. Le prétexte de le saisir a été qu'il alloit passer en Hollande.

Paris, 6 février 1716.

La division continue entre les grands, M. le Duc étant résolu de présenter requête au Parlement pour faire déclarer le duc du Maine, le comte de Toulouse et même la duchesse d'Orléans enfants de Mme de Montespan comme étant venus pendant le mariage. Vous pouvez croire que cela ne se fera pas, que du consentement secret du Régent, qui aime, dit-on, mieux être le mari d'une simple demoiselle

de bonne maison que d'une bâtarde adultérine, fille d'un roi.

Le duc de Saint-Simon rencontrant à la porte du cabinet du Régent le premier Président qui causait avec le duc de la Feuillade, dit à ce duc : — A quoi t'amuses-tu à parler à un J. . . F. . . comme celui-là ? — Le premier Président lui dit qu'il se plaindroit à Son Altesse de son insolence, ce qu'il a fait et le Régent lui a promis satisfaction, mais il n'y a pis de témoin, le duc de la Feuillade disant n'a\oir rien entendu. Un conseiller m'a dit hier que s'il y avoit des preuves et que si le faitétoit avoué, le Parlement interviendroit comme ayant été insulté dans la personne de son président : que du reste il ne céderoit rien aux ducs que le roi majeur n'eût décidé la question, et que si les ducs entreprenoient quelque chose à la première réception de ducs qui se feroit, la Cour romproit l'audience sans rien faire et se retireroit.

Notre cour commence à se jeter dans tous les plaisirs outrés, et les deux sexes s'apprivoisent plus que de raison. Quelques dames du premier rang étant tombées malades, la médisance ne les épargna pas. On dit Mme la duchesse de Berry accouchée d'une fille qui n'a vécu que trois jours, etc. Cette conduite rappelle lesMessalines.

La reine de Pologne est morte à Blois d'apoplexie : on l'a enterrée sans cérémonie et sans frais proportionnés à son rang, une partie de ses rentes étant viagères.

Le P . Poisson, qui a eu grande vogue depuis six

ans dans l'art de prêcher, ayant voulu se faire recevoir bachelier en Sorbonne, il a été différé jusqu'à ce qu'on ait éclairé des mémoires anciens envoyés contre lui par rapport à ses mœurs, étant accusé d^ètre partisan de la bonne chère et pas indifférent pour deux beaux yeux. Il a interjette appel du décret de sursis au Parlement, mais il perdit ces jours-ci son procès, la Cour l'ayant renvoyé à ses examinateurs à sa grande confusion. Il est à craindre pour lui qu'on n'élude sa réception pour le punir dumauvais procès qu'il a fait à la maison.

A Paris, le 10 février 1716.

Faute de preuve pour l'affaire du duc de Saint- Simon, on va dissimuler et garder la chose in petto pour, l'occasion arrivant, faire sentir à ce jeune seigneur qu'iln'en est pas quitte. On doit plaider bientôt une grande cause à la grande Chambre : on verra ce qui se passera.

La petite Usé, jeune danseuse de l'Opéra, est le passe temps de Son Altesse Royale lorsqu'elle quitte le travail des affaires publiques. On aime bien mieux une amusetle de cette qualité qu'un engagement plus élevé dont la dame prendroit empire sur tout et deviendroit une Maintenon. A propos de celle-ci on n'en parle pas plus que si elle n'avait jamais gouverné, ne songeant qu'à se gouverner soi-même et n'ayant commerce avec presque personne du monde.

Le P. le Tellier fait à peu près de même, ne voyant presque personne d'Amiens où il est peu aimé.

M. de Pontchartrain le borgne est abandonné de tout le monde et l'on dit qu'il ne sait à quoi passer son temps, chacun lui fait la mine.

L'hôlel des monnaies et les changes ne désemplissent pas pour porteries vieilles monnaies et en prendre de nouvelles. On travaille à cet échange fêtes et dimanches.

On a enregistré au Parlement la déclaration pour achever le quai de la Grenouillère qui est commencé il y a 8 à 10 ans et qui fera une décoration magnifique dans Paris. On s'étonne qu'on ait mis à tout-ça une dépense si forte.

Mais le Régent veut faire voir qu'il pense à tout, et d'ailleurs c'est aux dépens de la ville.

Le prince d'IIarcourt, ce fameux exilé par le feu roy et qui depuis plusieurs années résidait à Lyon où il passait son temps à la chasse, est venu en cour. Le prince lorrain ne pouvait souffrir Louis XIV qu'il haïssait souverainement, ce qu'il avait de commun avec le grand prieur ; le roi savait leur antipathie pour lui et ne les aimait pas non plus (1).

(1) Il avait été chargé de conduire la fille de Monsieur en Espagne pour son mariage avec Charles II. Il avait constamment servi le roi, puis avait fait campagne à Venise. Mais d'une conduite « crapuleuse », d'après Saint-Simon, il quitta la cour où il était méprisé et se fixa à Lyon où il mena la vie la moins digne de son nom. En 1702, Louis XIY, à force dïnsistance, consentit à le recevoir, mais n'ayant pas obtenu d'aller à Marly, le prince quitta de nouveau ]a

(UZETTE DE L\ RÉGENCE 71

M. le procureur général qui est un magistrat des plus parfaits (I), sur des remontrances sérieuses qu'il a faites au Régent à plusieurs égards, n'en est plus bien venu, ce qui fait qu'il s'est retiré de la Cour, gémissant tout bas des allures qu'il voit. Cependant nous nous étonnons tous de la politique de Son Altesse qui ne répond pas au commencement de sa régence. Ce sont les femmes qui gâtent tout et les jeunes flatteurs que les pots-de-vin tentent.

A Paris, le 14 février 1710.

Le Régent, par ses ménagemens trop circonspects pour les divers ordres de personnes qu'il emploie, i contribue sans le vouloir à cette langueur; s'il les piquoit un peu et qu'il marquât delà vigueur, ils se réveilleroient. Sa fille, la duchesse de Berry, a toujours sur lui un grand ascendant ; elle le dirige par une Mme de Parabère qu'elle lui a donnée' de sa main. Celle-ci tient son cœur et est la quatrième depuis la régence ; après elle le vin dePomflrd et celui de Champagne rangent assez bien le prince à trouver tout ce qu'on désire. Ceux qui ont intérêt à le mettre

cour et alla se fixer en Lorraine. Il mourut en 1719 après avoir dit encore Saint-Simon, « mené une longue vie de bandit. »

(1) M. d'Aguesseau, un des magistrats qui avaient le plus vivement soutenu le duc d'Orléans sous la régence. Il fut nommé chancelier le 2 février 1717. Nous croyons que cette quasi di?;gràce n'est inili({ui''e nulle part, mais elle dura peu, car Dangoan nous apprend que le Régent reçut longuement le procureur général le 2i avril.

7^2 GlAZÈTTE DE LA RÉGENCE

en goût des plaisirs delà table, voyent avec plaisir que leurs soins ont été efficaces.

Le roi est un peu indisposé, rhume et dévoiement; cela ne l'empêchera pas, le 10, d'aller au Palais- Royal. Le duc d'Orléans qui n était pas prévenu, se fit ramener à triple cheval du Luxembourg. A la Cour, les dames se satirisent et se chansonnent.

M. le maréchal de Villars mieux conseillé ne part pas pour la Provence. 11 est plus humain avec collègues qui se rangent volontiers de son côté (1). Il répondit à M. le Duc, lorsque celui-ci lui annonça sa promotion, qu'il seroit ravi d'aprendre le métier de la guerre sous lui. Ce prince a eu de grosses peines au sujet des grandes chasses qu'il a faites à Versailles. Le sieur Blouin, gouverneur, en ayant donné part au Régent.

Le Régent a dit au duc de Bourbon de se modérer à l'égard des princes bâtards, ne pouvant compter sur une décision durant la minorité.

Dans une débauche chez M. le duc de Bourbon, le duc de Richelieu ayant chanté une chanson faite par Mme la Duchesse douairière contre feu son mari, qui est très piquante : « Gendre d'une samaritaine », le lendemain ce seigneur étant revenu chez le prince qui lui fit avec beaucoup de froideur des honneurs extraordinaires, dont cet étourdi lui ayant demandé d'un air embarrassé le sujet, il lui

(1) On a vu qu'il avait reçu l'ordre de se retirer en Provence et le public attribuait sa disgrâce à la raideur avec laquelle il recevait ceux qui avaient à lui parler.

fut répondu qu'on traitoit ainsi ceux qu'on ne vouloil jamais voir.

Le Régent devient in léterminé et peu fixé, il s'amollit et est inappliqué : on lui a dit en face que les Noailles le régentoient. Il va faire faire des abattis de bois à Versailles et à Marly.

Les crues et inondations augmentent. 11 y a 19 arches tombées au pont de Blois.

A Paris, le 17 février 1716.

La Cour de Saint-Germain est toute déserte, la reine n'ayant plus à son service que les plus gueux et les plus âgés des Anglais et Irlandais, tous les autres sont passés sur les côtes pour chercher à s'embarquer.

Sur ce qu'on a dit au Régent qu'on ne voyoit presque que des louis dans les troupes du Prétendant, Son Altesse a répondu qu'il ne lui en avoit fait donner ni directement, ni indirectement ; il ajouta : — Nous donnons un subside au roi de Suède envers qui nous nous acquittons tout doucement de l'argent : si ce prince lui en a donné, ce n'est pas notre faute.

Notre Régent, après avoir fait vendredi une forte débauche de table, passa le reste delà nuit au bal, et voulant se lever sur les huit heures pour travailler le mal de tète le prit si fort qu'il se recoucha sur les huit heures samedi matin sans pouvoir se lever que sur le midi. Ce prince s'en donne trop de toutes

façons et le rang où il se trouve semble l'accabler de joie et lui déranger son bon esprit à force d'aises et d'honneur.

On lui a envoyé dans une petite boite son portrait en cire avec Mme de Berry, sa fille, dans des attitudes tout à fait indécentes. Son Altesse méprise tout cela.

On travaille actuellement aux pièces de 30 et 15 sols, qui manquent dans le public, parce qu'il se porte souvent de la monnaie au Palais-Royal où son Altesse en fait amas : l'on ne sait pour quelle destination.

Mme de Berry est guérie et reparait en public.

Paris, ce 24 avril 171G.

Les Jésuites ont encore fait des leurs à Grasse, dont révèque (1), qui est capucin dévoué à la société et placé par eux, a interdit tous les Pères de l'Oratoire du lieu et même excité la populace contre ces saints personnages à un tel point qu'ils en ont été insultés, sur quoi le Parlement d'Aix informe.

Un notaire seul a reçu loO déclarations dont deux montent à 2,300,000 L.;lesautresvontbien à50O,00OL. Chacune l'est portant Tautre.

M. de Bercy a été autorisé à revenir ici pour faire sa déclaration (2). 11 y a des conclusions à mort

(1) Joseph de Mesgrigny, nommé en 1711.

(2) Charles de Malon, intendant des finances et gendre de Desmarets. Il avait été exilé au mois de décembre 1715 à couse de son

contre Normand qui sera jugé incessamment. Bourvalais fut décrété de prise de corps samedi à la Ciiambre de justice (1).

M. Rouillé lui-même a fourni l'état de ses biens, sans doute pc^iir engager les personnes qui croiroient pouvoir se faire dispenser. Le Chancelier s'étant appuyé sur ses deux titres, le Régent lui dit qu'il ne falloit pas tant de mystères pour fournir le simple état de ses biens et que Son Altesse de sa part était prête à rendre compte de l'administration de sa régence.

A Paris^ 4 mai 1716.

M. de Torcy n'est pas mal avec le Régent, mais il n'est pas dans une confidence étroite, telle que le procureur général d"Aguesseau, le marquis d'Effiat, les ducs de Noailles, de Guiclie, le maréchal de Berwick, le duc d'Antin et le cardinal de Noailles. Uyestaussi d'un rang inférieur, mais le confident est le duc de Noailles.

11 y a un comte de Belmont, piémontais, qui, avec des lettres du roi de Sicile, a présenté un nouveau plan pour redresser le commerce. Cependant le

insolence envers le chancelier du Régent, envoyé près de lui avec une mission de son maître.

(1) Paul Poirson de Bourvalais, l'un des principaux maltôtiers du temps ; successivement laquais, facteur, huissier, piqueur aux travaux du Pont-Royal ; il commença sa fortune dans le huitième et habitait l'hôtel où est actuellement le ministère de la justice. Arrêté le ÎJ mars 171(), il fat mis en liberté le 0 juin 1717, après avoir payé une taxe énorme : on lui laissa la jouissance de 20,()(X) L. de rentes. Mort eu 1710.

projet de Nicolas pour l'escompte des billets de l'État à 5 0/0 a été accepté (1). Le Régent met dedans la banque 15,000,000. Il y a des conventions secrètes qu'on ne sait pas. Cette opération bursalle fait naitre quelque chaleur entre M. Amelot, commissaire nommé pour l'examiner, et le duc de Noailles qui avoit protégé Jean Law dont le projet avoit échoué.

Le Régent donna le'premierjourde sa fêteetencore hier le bal et le 25 avril il avoit donné à St-Cloud une grande fête à Mme de Berry et aux dames où il se trouva un peu de marchandises mêlées.

Une chose assez singulière est arrivée à Vienne en Dauphiné. L'archevêque du lieu, qui est jésuite (2), a fait ces jours-ci publier la bulle Unigenitus, ce qu'ayant su un capitaine réformé qui y demeure, il s'est avisé de former opposition à cette publication par un acte signifié en son nom àl'official pour l'archevêque, et il y a fait entrer que l'archevêque avoit bons bénéfices dont le moindre auroit suffi pour nourrir les douze apôtres et que sa table est plus délicate que n'étoit celle des gens d'affaires les plus somptueux. L'on a envoyé la protestation au Régent qui vendredi en a ri devant tout le monde.

Paris, 15 mai 1716.

On ne parle ici que des 5,000,000 en or qui ont été

(1) Caissier de Samuel Bernard.

(2) Mgr de Crillon.

CHRISTOFLE & C'

56. rue de Bondy. -^ PARIS Usines a PARIS, a SAIXT-DEXIS et a CARLSRUHE

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