BUSTE EN MARBRE PAR HOUDON
(Musée du Louvre.)
Que ferez-vous d’un pauvre auteur Dont la taille et le cou de grue
Et la mine très peu joufflue Feront rire le connaisseur ?
Sculptez-vous quelque beauté nue De qui la chair blanche et dodue Séduise l’œil du spectateur,
Et qui dans son âme insinue
Ces doux désirs et cette ardeur
Dont Pygmalion le sculpteur, Votre digne prédécesseur, Brûla si la fable en est crue.
En même temps il adressait à M"° Necker la copie de ces vers qui n'étaient pas encore publiés. Elle se trouve dans les archives de Coppet. Résignée, Me Necker lui répondait :
« J'ai reçu vos vers, Monsieur, ils sont charmants. Seulement l’idée est un peu nouvelle, pour moi qui n'ai jamais vu dans la nudité que l’image de l'innocence. Aussi n’était-ce point par pudeur que Je m'opposais au projet de Pigalle. En regardant votre statue, qui serait assez stupide pour penser à des formes communes au reste des hommes? Nu ou habillé nous ne vous verrons Jamais qu à travers un cercle de lumière qui éblouira nos yeux; laissons donc faire Pigalle; mais nous voulions qu'il montrât Voltaire tel que nous l'avons vu, et c'était le vœu de nos cœurs. »
Pigalle ne mit pas moins de cinq ans à terminer cette statue. Commencée en 1771, elle ne fut achevée qu'en 1776. Pendant ce laps de temps plusieurs personnes furent admises à Ia voir dans son atelier. La controverse continuait. Quelques-uns, comme le sculpteur Lemoyne, déclaraient que l'antique n'avait rien de plus beau. Mais généralement elle plaisait peu. Bachaumont, dans ses Wémoires secrets, la juge sévèrement : « On n’a point encore décidé, écrivait-1l, où l’on metlra cette statue dont la singularité sera précieuse sans doute pour la postérité la plus reculée mais dont Île spectacle répugnera toujours, surtout aux femmes, par le coup d'œil hideux d’un cadavre décharné plutôt que d’un être vivant. » Pigalle, craignant sans doute un échec, ne l'exposa pas aux Salons de 1776 et 1777 où figuraient de nombreuses œuvres de ses rivaux Houdon et Caffieri. Quand elle fut terminée, on ne sut où la mettre, car on ne pouvait la placer ni à la Comédie-Française, à laquelle était déjà destiné le buste de Houdon, ni sur le Pont-Neuf, au pied de la statue de Henri IV, comme l'avait suggéré Grimm. Aussi demeura-t-elle dans l'atelier de Pigalle, donnant lieu à beaucoup d’épigrammes et de quolibets, dirigés, à vrai dire, plutôt contre le modèle que contre la statue. Voltaire en éprouva beaucoup de contrariété et Mme Necker avait raison d'écrire à Grimm : « La statue de Voltaire lui fait de la peine; cette nudité révolte tout le monde, — l’entètement de Pigalle est inconcevable : c’est cet entêtement qui nous a tous subjugués, tant l'effet du caractère est inévitable. »
Quelques années plus tard, Suard jugeait en ces termes cette
Pigalle sc.