D'APRÈS L’ESTAMPE DE MOREAU LE JEUNE
un buste de Lemoyne que la main du comédien Brizard couronna et qui fut embrassé par toutes les actrices sur la scène du Théâtre- Français, le soir de cette triomphante représentation d’Irène à laquelle Voltaire assistait. Ce fut une reproduction de la grande statue de Houdon qui, en 1791, figura dans le cortège quand les restes de Voltaire et de Rousseau furent transférés au Panthéon. Enfin, ce fut le buste de Houdon qui, le 14 mars 1792, sur la scène du Théâtre-Francais, après une représentation de la Mort de César, fut coiffée du bonnet rouge. Aux statues dont les modèles ont disparu de ce monde, il arrive parfois de ces aventures.
Quant à la statue de Pigalle, laissée pour compte à sa famille,
elle devint, dans le partage de sa succession, la propriété de son petit-neveu, le conseiller au Parlement Dompierre d'Hornoy, qui la transporta dans son château d'Hornoy, en Picardie. En 1806, sur le désir qui lui en fut témoigné par la Classe de la langue et de Ia littérature française, c'est-à-dire par l’Académie française, Dompierre d'Hornoy en fit don à l'Institut, et le ministre de l'Intérieur, Champagny, informait l’Institut « que Sa Majesté daignait permettre l'acceptation d'un monument qui attestera l'admiration du premier corps des savants pour les plus illustres de ses membres ». L'année précédente, l’Institut ayant transféré ses séances du Louvre dans le palais actuel, Napoléon avait été saisi d’un scrupule dont ce grand conquérant n'était pas coutumier : il lui avait restitué les statues de Corneille, de Racine et de La Fontaine, qui ornaient la salle de séances au Louvre, non sans regret cependant, car, écrivait le même Champagny, « l'Empereur mettait du prix à les avoir sous les yeux et à les mettre sous les yeux du public; 1l les avait considérées avec intérêt; 1l avait été surtout frappé de retrouver dans celle de Racine ce caractère de grandeur et de finesse, de beauté noble et délicate, de grâce et de sensibilité qui distingue ses écrits. Mais, continuait Champagny, Sa Majesté regardant comme le patrimoine de l’Institut ces monuments élevés à la mémoire des grands hommes qui ont honoré les Académies auxquelles il succède, a consenti à lui laisser ces trophées de sa gloire. Ainsi l'Institut ne cessera d'avoir sous les yeux ses héros et ses modèles. Sans doute la possession des statues de ces grands hommes lui deviendra plus précieuse en la regardant comme un témoignage d'estime de celui qui la donne. »
Les statues de Corneille, de Racine et de La Fontaine avaient été placées dans le vestibule de la salle de nos séances publiques. Quant à celle de Voltaire, après un conciliabule auquel prirent part Vaudoyer, l'architecte de l’Institut, et un membre de l’Académie des Beaux-Arts, elle fut reléguée, dit le procès-verbal de la commission administrative, « dans un coin de la bibliothèque » où elle se cache depuis tantôt quatre-vingts ans, oubliée et sans gloire.
Quelle est la cause de cette disgrâce? Ce n’est pas que la statue soit sans mérite. La tête en est vivante et animée, bien que l’expression extatique soit un peu singulière, et le corps, comme étude anatomique, est traité d’une façon intéressante. Serait-ce parce qu'elle est nue? Mais n1 le xvin® ni même le xix° siècle ne se sont montrés
en général si pudibonds et n’ont témoigné d’une telle aversion pour les nudités. Faut-il croire que les statues ont leur destin, comme les livres, kabent sua fata libelli, et que celle-ci ne fut pas heureuse, ou ne faut-il pas chercher de cette mauvaise fortune une raison plus profonde? Il y aurait sans doute quelque chose d’excessif à ranger celui qu'Arsène Houssaye appelait le Roi Voltaire au nombre de ces souverains détrônés dont les couronnes ont jonché au siècle dernier les routes de l’Europe, mais il faut reconnaitre que son royaume est aujourd’hui enserré dans des limites beaucoup plus étroites que par le passé, et que le nombre des voltairiens, ses sujets, a singulièrement diminué. De cette diminution on pourrait trouver plus d'une explication. D'abord il était élève des Jésuites et comme, sinon vis-àvis de l’ordre lui-même, du moins vis-à-vis de ses anciens maîtres, il n'a jamais manqué de reconnaissance n1 d'égards, aux yeux de quelques-uns c’est un tort. Ensuite, il était fermement déiste et il a affirmé sa croyance philosophique en deux vers demeurés célèbres :
L'Univers m’embarrasse et je ne puis songer Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger.
À beaucoup de libertins, comme on disait autrefois, l'argument paraît faible et refroidit leur enthousiasme. De plus, 11 était peu démocrate, et l’on sait en quels termes il a parlé du peuple. Enfin, il a flatté les rois, en particulier Frédéric Il et Louis XIV, autant que Boileau, auquel il le reprochait du reste, a flatté Louis XIV. D’un autre côté, « l’Infâme », que de concert avec d'Alembertil s’est efforcé d'écraser et qui ne s’en porte pas plus mal, ne lui à pas su naturellement beaucoup de gré de la tentative et l’a payé de retour en fait de gros mots. Ce ne sont pas seulement les gens pieux que scandalisent les impiétés de ses ouvrages; ce sont encore les gens de goût que rebutent leurs polissonneries. Pour tout dire, sa philosophie paraît aujourd'hui un peu superficielle, son érudition courte, et sa polémique indécente. Cependant il méritait une statue autant et plus que beaucoup de ceux auxquels on en éleva avant et depuis. Nul n’a eu plus d’espritet n’a écrit dans une langue plus élégante, plus alerte, plus claire, plus française. Il a laissé quelques belles tragédies et une foule de poésies charmantes. Il s’est dépensé au profit de nobles causes et a sollicité avec passion la revision de sentences injustes. Enfin, il a vanté la tolérance en plusieurs pages d'une belle prose, et il l’a même chantée en jolis vers, répondant à