LA PREMIÈRE FLEUR DU JARDII
Robe printanière de Doeuiileé
Les Sept Vérins (capitales LA DERNIÈRE VIOLENCE
?UI, car enfin la modération, le goût, les nuances : délicates de l'opinion et les cent mille précautions que certains prennent avant que de porter un jugement, tout cela, c'est très joli, évidemment; mais c'est là un genre, une pose qui, révérence parler, pue « l'intellectuelle », ce qui n'a rien de bien rassurant ni de très comme il faut, on l'avouera.
Se montrer douce, bienveillante, craindre de peiner celui-ci, d'offenser celui-là, tolérer, admettre, fermer les yeux, réfléchir en donnant son avis — des chichis ! Et savez-vous bien ce que ça prouve, mesdames, au fond? Eh bien, ceci, à savoir qu'on est une femme de peu de foi, n'ayant pas seulement le courage de dire tout net et bien haut ce qu'elle pense.
Or si l'on ne témoigne pas d'un tel courage, parbleu! c'est donc qu'on a honte de ses opinions et qu'on pense mal.
(Ai-je besoin de vous rappeler qu'on pense mal quand on approuve le tango et lorsqu'on n'admire point passionnément le ballon libre, les retraites militaires, les conférences du Foyer, le petit prince de Galles, etc.. H y a ainsi une liste d'opinions choisies dont vous aurez soin d'avoir toujours une demi-douzaine dans la mémoire : sinon, vous ne pourriez plus causer.)
Par conséquent, afin de faire voir à tout le monde, et immédiatement, comme vous pensez bien, n'hésitez pas, mesdames : tranchez dans le vif, hardiment, et déclarez -nous vos décisions de la façon la plus carrée, la plus rude, la plus crue, la plus simple, la plus terrible, la plus sauvage — avec la dernière violence, enfin ! Et allez donc !
« — Un tel? C'est une crapule... Une telle? Une rien du tout... Telle mode? Une ordure... Telle opinion? Une honte, -un crime... M. le député Tartempion?
De la boue... M. de Pomayrols? Un poète... »
Ainsi de suite.
A la bonne heure ! Voilà comme il faut dire ! Nul ne pourra jamais suspecter une personne si brillante et si énergique en ses affirmations.
En outre, foin des demi -mesures et des pauvres réticences, bonnes pour ces mauvaises Françaises qui ont la tête pourrie par les romans et les lectures, vous savez?... Ainsi une femme vient-elle de divorcer, ouïe veut-elle faire? Ne lui cherchez point quelque fade excuse, mais prononcez tout rondement : « Je ne connais plus
cette espèce. Elle peut aller traîner ailleurs . ses guêtres d'anarchiste ! » Et vlan ! Quels sont les salons du faubourg qui ne s'ouvriraient largement devant des fureurs d'un si bon aloi? C'est le sang qui parle, ventre-saintgris!., et le sang bleu, naturellement.
Menez partout ces grandes manières. Tou-
.^^^' tefois, sachez les varier selon les circonstances.
H Quelque impertinent, par exemple, viendrait-il à
H prétendre devant vous que la chère marquise,
que l'aimable vicomte, que la petite baronne, ou
f^^^ que cette bonne Madame X., multimillionnaire,
% ne sont rien moins que des pimbêches et un niais,
devenez aussitôt rouges d'indignation — si vous
êtes vêtues de blanc ce sera charmant — et vous récriez :
« Je les tiens au contraire pour des personnes éminentes,
remarquables, des âmes étonnamment élevées, parmi les
plus extraordinaires intelligences de notre
époque! » ïlan ! plan! ouvrez le ban !... Car
un titre est un titre, je pense, et un million
vaut un million. N'oubliez jamais cela, et ne
faiblissez pas, de par vos aïeux !
Et puis, à la moindre contrariété, entrez dans des colères folles, brisez les vases de Chine, jetez les Saxe et les Chantilly à la tête de vos gens, laissez entendre à vos rivales et à votre époux qu'il y a un revolver impatient dans le tiroir de votre table, et que ce revolver va jaillir incontinent de sa cachette, si l'on continue à vous exaspérer!... Ou du moins dites, faites croire que vous
êtes ainsi : car la colère est noble. On avoue en souriant, en rougissant presque, qu'on souffre d'une impétuosité naturelle, impossible à contenir. Pour un rien, enfin, on se sent prête à charger, comme à Fontenoy, ou à tirer le canon de la Bastille, ainsi que le lit la Grande Mademoiselle. C'est ce qu'on appelle « renouer les traditions », et vous n'ignorez pas que c'est du tout dernier bon ton.
Marcel Boulenger.
mm
tait-ce à la générale de la Comédie des Champs-Elysées? A la générale de Fémina? A la générale de la Renaissance? L'entracte venait de commencer. Les spectatrices venaient de se lever. Et je vis avec plaisir que toutes celles qui étaient devant moi étaient nues jusqu'aux reins.
«Bon, dis-je à mon voisin. Les corsages sont décidément supprimés.
— Voire, dit celui-ci. Mais ne vous y liez pas. »
Les lignes pures et fermes du dos apparaissaient jusqu'à la taille. « Savezvous, reprit mon voisin, qu'il n'y a rien de si moderne que cette façon de se décolleter? Nos aïeules du XVIII e siècle, qui étaient généreuses de leur gorge, cachaient ingénument leurs omoplates. Vous rappelez-vous le joli mot de Musset, dans la Mouche. « Le dos est une beauté récemment inventée? »»
« C'est, lui dis-je, une agréable invention. Mais tournons un peu voir si le décolleté est semblable à lui-même sous un angle nouveau. »
Nous n'en eûmes point la peine. Car une jeune femme, devant nous, tournait justement avec beaucoup de grâce; et quand elle eût pivoté, nous nous aperçûmes qu'elle portait un corsage en velours noir, lequel laissait libres les deux côtés. Un tulle rose y suppléait et descendait du creux du bras à la ceinture.
Nous fîmes quelques pas ; et la diversité infinie, effet de l'heureuse imagination des couturiers, parut à nos yeux.
La plupart des corsages étaient décolletés en pointe. Ils descendaient des épaules pour joindre le creux de l'estomac. Il n'y a rien de si juvénile que ces épaules fraîches sortant de cet angle aigu. L'extrême innocence s'y mêle à l'extrême liberté. C'est proprement le fichu du XVIII e siècle, seulement de ses épaules. Les hautes coiffures, les perruques bleues et les fronts découverts s'alliaient galamment à ce costume pastoral. Et, quelquefois, une grosse rose ou un poinsettia marquait comme une cible la place d'un cœur léger.
Nous prenions plaisir à louer ce goût charmant et à considérer des épaules qui sortaient d'un taffetas rose comme un bouquet hors d'un cornet. « Il ne faut pas, reprit mon voisin, nous attarder à des inventions particulières. Regardez l'ensemble de la salle. Il est vrai que presque tous les dos sont nus. Mais voyez, presque toutes les gorges sont couvertes. La mode est un changement perpétuel, où le total découvert reste constant. On montre ceci, on cache
cela. Il faudrait vivre cent ans, avec une très bonne mémoire, pour additionner ce qu'on nous montre par morceaux et s'en faire une image complète. Et, au bout de ce temps, le modèle et le spectateur seraient également las. »
Mon voisin avait raison. Beaucoup de gorges étaient chastement recouvertes. Il est vrai que c'était d'un tulle transparent. Dans les corsages en pointe, il arrivait qu'un côté tout entier était formé de cette étoffe indiscrète, de sorte que le décolletage était unila-
téral. C'est une mode, je pense, qui doit remonter
aux Amazones.
Il y avait beaucoup de décolletages en carré.
Ils rappelaient le beau temps des Stevens. Il y en
avait d'autres en rond, comme on en voit dans les
antiques. Et il y en avait de tout droits formés d'une
ligne horizontale de l'étoffe. Étoffes souples et molles en vérité, et qui se seraient diverties à glisser, si l'on n'avait inventé un procédé nouveau qui est de retenir le corsage à un collier. On attache ainsi les serviettes des petits enfants, en passant autour du cou un cordon avec deux agrafes. Les femmes n'ont
rien trouvé de mieux que de tendre devant leur gorge, par un procédé pareil, un corsage de soie légère. L'innocence n'a pas d'âge et conserve les mêmes mœurs. Seulement les chaînes qui retiennent ces tuniques tombantes sont de pierreries et de perles.
« Louez, me dit mon voisin, la variété du temps où
nous vivons. Il est indulgent à mille caprices. Le corsage
relevé par une chaîne croisée sur le milieu de la gorge,
doucement sur les bras. Cet autre est
suspendu aux épaules par des palans de retenue,
comme disent les marins. Il n'y a dans tout cela
qu'une forme vraiment disparue : c'est cette gaine
barbare qu'on appelle la manche. » Il n'y en avait
point de traces.
« Prenez garde, répondis-je, en voici. » Nous en
vîmes, en effet. Sous un corsage de soie, accroché au
centre par un médaillon, et qui s'abaissait de toutes
parts, un peu de dentelle s'échappant avec grâce
atteignait les bras, et les bras étaient vraiment
couverts d'une petite bande transparente, aux environs
de la saignée. Ce n'était pas tout à fait une manche,
et c'était presque un bracelet.
s'aba
De-ci de-là, cependant, on voyait des épaules couvertes. C'était par ces tulles transparents qui, reliés à la ceinture, formaient des voiles élégamment tendus. Aucune doublure n'en altérait la délicatesse. Qu'il est agréable, dis-je, de vivre dans un temps où les couturiers sont des artistes. » Mais mon voisin ne m'écoutait plus. La sonnette avait retenti, et par les escaliers de l'orchestre les femmes regagnaient leur place ; la robe ouverte découvrait jusqu'au genou une jambe modelée par des mailles de soie rose. Il regardait avec plaisir. Puis l'obscurité se fit, et il s'assit en soupirant.
Henri Bidou.
L' Eclectisme de la Mode
EST Alexandre Dumas fils qui déclarait que l'évolution de la mode consistait pour les femmes à passer de l'aspect du fourreau de parapluie à celui de la sonnette; le grand dramaturge a prouvé une fois de plus qu'il était un grand observateur car sa boutade devient actuellement encore un axiome : le fourreau empire s'amplifie, se drape, se retrousse, quelques audacieuses y ajoutent résolument des paniers, c'est le retour à la robe-sonnette Louis XV. Du reste les cheveux qui se relèvent sur la nuque, les fronts qui se découvrent, là mouche qui se pose sur le visage clair, l'étroit velours qui encercle le cou faisaient présager cette évolution. De là à retrouver le corset rigide qui serre la taille, remonte la gorge
en pommes, évase les hanches et rejette la
femme en arrière, il n'y a qu'un pas qui
sera vite franchi. Au lieu de voir des
dames en S, dos arrondis et ventres en
avant, nous admirerons des dames toutes
droites, cambrées, poitrinant, marchant
librement dans des jupes froufroutantes.
Les corsetières vont exulter, quelques
interviews de nos femmes à la mode vont
nous révéler que la ligne vraiment normale est celle qui ne le paraît pas et tout le monde s'accordera à leur donner raison.
Quand je dis tout le monde je m'engage beaucoup, car aujourd'hui une femme ne se croit plus déshonorée et ne paraît
pas ridicule si elle adopte ce qui lui semble pratique ou sevant. Beaucoup, et elles auront raison, resteront fidèles à la ligne actuelle, d'abord certaines beautés auxquelles la coiffure tombante ombre les yeux et affine les traits ; certaines couleurs vives éclairent heureusement d'originales physionomies, la robe collante moule quelquefois de si beaux corps!... puis les actives, riches ou pauvres, pour lesquelles la jupe plate et la jaquette droite sont indispensables; essayez donc de faire du sport ou de circuler
vivement avec des falbalas ou des vertugadins et vous m'en donnerez des nouvelles.
Mais les autres, celles pour lesquelles la nouveauté est la grande affaire, les capricieuses, les ultra-élégantes, celles aussi dont le physique s'y prête, mettront les choses charmantes que vous voyez là et elles auront joliment raison ! Car actuellement la mode n'affecte plus les rigueurs de jadis, elle n'impose plus un uniforme à ses fidèles, elle se plie au contraire à tous les goûts, à toutes les exigences, elle seule nous prouve que la tolérance, le respect des idées d' autrui nous sont acquis ; un chiffon traduit mieux une pensée qu'un gros livre et l'état d'une société se connaît mieux à une coiffure qu'à de longs discours.
Maintenant la mode est éclectique et quand de lourds pédants déplorent le chaos de nos toilettes ils ne se rendent pas compte du progrès immense qu'il représente. Ce mélange admis de tous les styles, ces perruques de couleurs, tout ce qu'un esprit superficiel qualifie de folies démontre au contraire la plus belle des conquêtes : la liberté non seulement de penser, mais encore de s'exprimer. C'est l'image et la plus jolie démonstration de l'indépendance. Pourquoi, esprits tatillons et chagrins, chaque beauté ne porterait-
elle pas ce qui lui sied? et pourquoi, puisque la nature s'est ingéniée à faire les femmes diverses, la mode ne s'appliquerait-elle qu'à les rendre toutes semblables? Au nom de quelle loi, de quel usage interdiriez- vous à ce visage tragique le bandeau de Cléopâtre, et à ce minois chiffonné le pimpant tricorne? Par quelle raison vraiment raisonnable empêcheriez-vous celle-là d'être plus belle et cette autre plus jolie?
Au contraire, encourager l'éclectisme en fait de toilettes est marquer la route au progrès. Le soir où on ne sifflera plus la dame coiffée de cheveux émeraude, le jour où les badauds goguenards ne se retourneront plus sur un attifage inhabituel, la civilisation aura fait un pas immense : elle ,* admettra poliment la per- 5^n[^iy-^~ sonnalité, le droit, je dirais
même le devoir, qu'a chacun de se révéler, d'affirmer sa façon de penser et de représenter sa vivante image, chose qui, jusqu'à présent, passait pour indécente, l'originalité étant généralement considérée comme une tare et ses manifestations comme un scandale.
L'idéal autrefois était de suivre aveuglément ce qui était admis seulement, et le comble de l'élégance était de n'en avoir aucune à soi. Quelques-unes, de nos jours,
en sont encore à s'imaginer que le suprême en fait de comme il faut est l'absolue impersonnalité. Quelle absurdité! et comme seul le contraire devrait être admis ! C'est pourquoi je souhaite de rencontrer ce printemps les jeunes femmes que voilà. Si, en plus, une de ces Manons chemine encadrée d'une Madame Sans-Gêne et d'un tailleur à la Poiret sans soulever les lazzis des passants, je n'en serai que plus ravie et je saluerai les rubans que ces élégantes diverses vont porter plus nombreux, plus brillants que jamais, comme autant de drapeaux de l'indépendance et de fanions de la liberté!
Sylviac.
MBm
fer
E plus sombre dénigrement inspire sans cloute les grincheux qui assurent que les Français n'ont pas le culte du Foyer. Le Foyer ! mais nous le vénérons ! Nous l'adorons, chez nous, parmi nos amis dont les femmes sont jolies et accueillantes, à l'Opéra, au Théâtre-Français, que sais-je encore? Nous l'aimons, ce Foyer, au point de l'illustrer de maintes vêtures amusantes. Car nous avons, nous aussi, nos petits déshabillés matinaux, nos tea-gown, nos liseuses, nos robes de chambre. Mais avec quelle allure et quelle originalité portonsnous cette garde-robe intime !
Vous avez dormi, Calme, serein, la fenêtre grande ouverte, enveloppé dans ces miraculeux pyjamas de soie impalpable, souples et frais; la tête ceinte d'un impondérable surah... Et voici que le réveil sonne...
Vite, à bas du lit. Sur le fauteuil anglais
repose la robe de chambre. Enfilez-la rapidement.
Je dis « robe de chambre ». Entendez bien :
il ne s'agit pas d'un peignoir de bain ni d'un froc
de capucin. Ces fantaisies-là sont bonnes pour
M. Emile Faguet, M. Anatole France ou M. Jean Richepin. Mais un dandy!
Une robe de chambre, c'est un vêtement de style dont l'attitude lâche, alanguie, doit se teinter de romantisme, c'est l'enveloppe des premiers rêves, la chrysalide du papillon nocturne.
Les modèles actuels sont taillés amples, drapés, enveloppants. Mais défiez-vous, néanmoins, des effets faciles : pas de burnous ni de gandourahs ; cela sent à quinze pas la pacotille et le bazar.
Non : adoptez une robe de chambre confortable, généreuse, en duvetyn nacarat, jaune indien ou
en écossais grismauve; un haut col Robespierre, des manches pagode. Voilà qui est bien.
Je vous accorde dix minutes de béatitude, allongé sur le divan indien. Puis, vite au cabinet de toilette. Ici, autre décor : le pyjama diurne.
Mais quel difficile choix ! Depuis la vulgarisation de ce fashionable vêtement, la confection a galvaudé ce genre divin et saccagé ce chic léger. Il est mille fois plus malaisé aujourd'hui de dénicher un pyjama smart que de se faire dresser un frac impeccable.
Longtemps on nous offrit des pyjamas à brandebourgs sinueux, à col montant, à pantalons à bandes ; insipides complets qui nous transformaient, selon la nuance, en chef tzigane ou en contrôleur des wagons-lits.
Nous sommes heureusement revenus à de plus sages mesures. Les pyjamas actuels sont de vigogne légère aux tons discrets. Et les types à tresse et à olives cèdent le pas aux modèles
cintrés, à châle, avec un col très évasé et de longs revers. N'êtes-vous point sportif, que diable ! et ne pouvez-vous vivre le cou nu?
Les délicats ont d'ailleurs raffiné sur ce thème, et je sais une délicate blousette en tussor, aux manches kimono, au col montant, qui constitue le fin du fin.
La toilette achevée, il vous faut songer aux soins de votre corps. La culture physique s'impose, le match de boxe, puis le bain glacé.
Au sortir de ces joutes musculaires, passez le chaud vêtement sportif au col de fourrure rase, au style rude, aux doublures réconfortantes. Vos pieds las et fatigués disparaîtront dans d'originales chaussures parées d'opossum.
Et puis, l'esprit libre, le corps souple, la peau fraîche, vous vous installez à votre bureau pour travailler un peu. C'est-à-dire que vous écrivez un billet à votre maîtresse.
Il vous faut alors une autre vêture matinale : le veston d'appartement est de règle absolue.
Mais ceci, c'est un autre sujet. Il ne faut point brouiller les chapitres. Restons-en là pour ce matin.
Pierre de Trévières.