‹ Gazette du bon tonChapitre 25 sur 38 · LA BARBE OSCILLATOIRE D'UN PAPE · texte numérisé non relu

LA BARBE OSCILLATOIRE D'UN PAPE

Il y avait quelques rois de France qui étaient orgueilleux de leur barbe.

Les rois d'Espagne ne se rasaient pas le menton ; Richard Cœur-de-Lion, quand il partait en croisade, était hérissé comme un poilu de la grande guerre d'hier, et Henry VIII était le fier propriétaire d'un anneau de poils rouges très peu soigné. (Holbein nous en a donné un admirable portrait.) A cette période, la barbe en pointe était en

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faveur près des cardinaux espagnols. Ils aspiraient à la barbe à laquelle Van Dyck a donné son illustre nom.

Les papes ne la méprisaient pas non plus. Celle de Pierre I er s'étalait en gerbe, et faisait l'orgueil de son entourage. Pendant quelques décades les papes tâchèrent de rivaliser avec lui.

nommaient ironiquement

Capitaine George CECIL.

« LE TETARD ! >»

Les officiers qui firent la campagne de Crimée laissèrent pousser leur barbe. C'était une mesure de précaution contre l'infernal froid.

De retour en France et en Angleterre, les guerriers se débarrassèrent de cette couverture naturelle, et reprirent le petit bouquet de poils qui avait embelli leurs mentons depuis la première partie du XIX e siècle.

Vers le commencement du règne de Napoléon III on le baptisa « l'Impérial», l'Empereur ne faisant aucune objection à être son parrain.

Tout le monde raffolait de «l'Impérial», sauf les gamins londoniens. Ces grossiers individus le le têtard » !...

E me trouvais, le jour où m'advint l'aventure étrange que je vais dire, chez la marquise de B..., cette charmante femme à qui je ne connais qu'un seul défaut : son sang créole qui est cause de la température incommodante régnant à toute époque dans sa maison. Je crois me rappeler qu'il y avait là, présentes, Claire V..., la baronne de Holt, et Nadia Latanief qui était alors fiancée au capitaine de Boisne, qu'elle épousa par la suite. Ces dames parlaient chiffons, à quoi je n'entends rien du tout.

Je m'amusais, avec un léger sentiment d'agacement et sans prendre part au débat, à les entendre s'entretenir des robes, qui s'allongeaient disaientelles. Car dans la conversation des femmes les colifichets qui les occupent tant s'animent comme s'ils étaient doués de vie ; et elles parlent du mouvement . d'une écharpe comme un militaire parlerait des mouvements d'une armée.

Me laissai-je aller à l'assoupissement dans mon fauteuil ? Toujours est-il que je me trouvai soudain, assis comme j'étais mais en un lieu différent, dans une sorte de cabinet avec cinq ou six femmes qui n'étaient ni la marquise, ni M Ue Latanief, ni Claire Varèze, ni aucune autre dame de ma connaissance. Ces jeunes personnes se tenaient immobiles, droites, sans faire un seul mouvement. Je remarquai avec plaisir qu'elles étaient toutes fort belles et faites le plus agréablement du monde, avec, toutefois, dans le regard, quelque chose de

vague et d'absent qui m étonna.

J'allais leur adresser la parole pour faire cesser cette immobilité de statue, lorsque je perçus en elles un léger changement.

Bien qu'aucune n'eût fait un geste, quelque chose s'était animé en elles. Avec étonnement, je reconnus que c'étaient leurs robes qui vivaient.

Ce fut d'abord un tressaillement léger, imperceptible presque, et procédant par poussées

comme le flux de la fièvre. Puis le mouvement s'accéléra. Les transformations se firent plus rapides et devinrent bientôt vertigineuses autant que les pensées que l'on a dans le délire. Les jupes s'allongeaient, s'allongeaient, couvraient les jambes et les pieds mêmes, remontaient ensuite, découvraient les jambes, s'abaissaient de nouveau, cachaient encore les jambes — qu'elles dévoilaient aussitôt, dans un mouvement de va-etvient incessant comparable à celui d'un rideau de scène baissé et relevé par des machinistes en délire, avec une agilité surprenante. Les corsages entraient eux aussi dans la danse. Je voyais les manches courtes pousser sur les bras nus qu'elles venaient ganter jusqu'aux mains, tandis que grimpaient les cols comme la vigne vierge; puis tout diminuait avec ensemble, se retirait comme le reflux fuyant de toutes parts, laissant voir, non des rocs et des fonds de sable, mais la peau rose du cou, des bras et des dos découverts. Les

ornements couraient (comme disent les couturières, qui ont dû avoir souvent ces rêves) sur les robes unies qu'ils garnissaient diligemment, et où se répandait à vue d'oeil la floraison spontanée des bouquets de taille, des broderies et des rubans noués en coques.

Et les femmes restaient immobiles, vaguement souriantes,

tandis que s'accomplissaient sur elles ces effrayants prodiges. Je remarquai que leurs coiffures obéissaient aux mêmes lois de transformisme accéléré, s' ébouriffant sauvagement autour de leur tête pour retomber séparées en bandeaux, ou tirées strictement sur les tempes...

— Dieu me pardonne ! Il dort.

Je me réveillai à la voix de Nadia Latanief qui m'apportait une tasse de thé.

Marcel Astruc.

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