I> FAUT MOURIR
chemin ; elle seule m'est restée fidèle, quand tous m'ont abandonnée.
" Et maintenant, adieu pour toujours, ô mon époux! Ne vous affligez pas à cause de moi ; je vois venir la mort sans regret, car la vie est courte et pleine d'amerlume. Quoique pécheresse, comme tous les enfants des hommes, je meurs innocente de ce dont Golo a pu m'accuser, et j'espère que le Seigneur Jésus fera miséricorde à mou àme. Encore une fois, adieu, cher époux, soyez heureux, et priez pour le repos de mon àme. Je quitte la terre sans aucun sentiment de haine, et je serai jusqu'au tombeau
» Votre fidèle épouse " Geneviève. »
Tout en écrivant, Geneviève versait un torrent de larmes. Le parchemin en fut tout imprégné, et l'écriture, à demi effacée, se trouva presque illisible. Elle remit enfia l'écrit scellé de son sceau à Berthe, la fille du geôlier.
— Garde-le précieusement, dit Geneviève, et ne le montre à personne. Lorsque mon époux reviendra de la guerre, tu le lui remettras en mains propres.
Elle détacha un collier de perles qu'elle portait au cou, et le présenta à Berthe.
— Prends ce collier, lui dit- elle, en récompense de l'immense service que tu m'as rendu. Ce collier faisait partie de ma parure de noces, et, depuis ce jour où je le reçus de mon époux, je ne l'ai jamais quitté. Tu le vendras, si tu te maries, pour te former une dote, car il vaut plusieurs milliers de florins. Que cette fortune ne te soit pas un motif de t'attacher aux choses de la terre. Souviens-toi que ce collier orna le cou de ta souveraine, et que cette parure ne l'empêcha point de mourir sous le
IL FAUT MOUHIR.
glaive. Que mon exemple t'apprenne à ne point mettre ta confiance dans les créatures, car c'est précisément celui dont je tiens ce collier qui vient d'ordonner ma mort. Ne mets ton espoir qu'en Dieu seul; sois toujours sage et pieuse. Adieu ! il faut maintenant que j'élève mon âme vers Dieu, et que je me prépare à entrer dans l'éternité.
VIÏ. — Ces bourrcauv.
i^^^f^ moment où la jeune fille s'éloignait, la porte
Y du cachot s'ouvrit avec fracas, et deux hom-
^ mes armés entrèrent. L'un portait une torche,
• et l'autre une cpée une. Geneviève, tenant
son fils sur son sein, était à genoux, et priait
avec ferveur.
— Levez-vous! lui dit d'une voix rude celui qui portait l'épée; prenez votre enfant et suivez-nous.
— 0 mon Dieu! ayez pitié de moi, s'écria Geneviève : je remets mon âirle entre vos mains.
Elle se leva, et les suivit d'un pas chancelant. Ils traversèrent un long souterrain : l'iiomme au flambeau la précédait, le bourreau la suivait, un gros chien fermait la marche. Enfin ils arrivèrent à une énorme porte de fer. Le premier des deux hommes prit une clef à sa ceinture, ouvrit cette porte, et éteignit sa torche. Ils se trouvèrent alors en plein air, près d'une vaste forêt. C'était par une belle nuit d'automne; le ciel était semé d'étoiles, et la lune s'inclinait à l'horizon. Un vent frais agitait le feuillage. Les deux hommes gardaient le silence.
Ils conduisirent Geneviève bien loin dans la forêt, et lorsqu'ils furent parvenus à une clairière entourée de noirs sapins, d'ormes et de bouleaux, l'homme à l'épée dit d'une voix sombre :
— Arrêtez, noble dame, et mettez- vous à genoux.
Geneviève obéit.
— Maintenant, donnez-moi votre enfant; et toi, Frantz, dit-il à son camarade, bande-lui les yeux.
Ce disant, il voulut prendre l'enfant dans les bras de sa mère, et leva son épée. Mais Geneviève ressaisit son fils, et, levant les yeux au ciel :
— 0 mon Dieu ! s'écria-t-elle, prenez ma vie, mais sauvez mon enfant!
— Toute résistance est inutile, reprit le bourreau d'une voix terrible; donnez-moi l'enfant.
— Oh! non, dit Geneviève suffoquée par les sanglots, vous n'aurez pas ie cœur de tuer cette innocente créature. Tuez-moi, j'y consens : mais laissez vivre mon enfant! Portez-le chez mes parents, ou bien, si cela vous est défendu, laissez-moi la vie, non pas pour moi, mais à cause de lui! Je ne quitterai pas cette forêt; je ne reparaîtrai plus aux yeux des hommes. C'est la femme de votre maître qui embrasse vos genoux!... Si jamais je vous ai fait quelque mal, tuez-moi ; si j'ai commis quelque crime, ne m'épargnez pas! Mais vous savez bien que je suis innocente!.,. Oh! vous vous repentiriez un jour de n'avoir pas eu pitié de moi ! Soyez miséricordieux envers moi, si vous voulez que Dieu le soit pour vous. Vous savez qu'il punit le crime par une éternité de souffrances ! Craignez-vous moins sa colère que celle du misérable qui a juré ma mort? Ne versez pas le sang innocent, car il crie vengeance vers le ciel, et le meurtrier n'a plus de repos !
— Je ne fais qu'exécuter les ordres qu'on me donne, dit le bourreau ; le comte et Golo en répondront devant Dieu.
— Levez les yeux au ciel, dit Geneviève ; regardez, la lune se cache derrière les sapins, comme si elle ne pouvait sapporter la vue de l'assassinat que vous allez commettre !
Vous ne pourrez plus la voir sans qu'elle vous rappelle le sang innocent que vous aurez répandu. Lorsqu'elle se montrera claire et blanche au haut du ciel pour le reste des hommes, elle vous paraîtra toute rouge de sang. Entendez- vous le vent mugir dans la forêt ? Les arbres frémissent en agitant leurs feuilles tremblantes ! La nature entière se trouble... et proteste à sa manière contre ma mort... Désormais, vous tremblerez vous-mêmes au bruit de chaque feuille agitée par le vent. Voyez là-haut, les étoiles vous regardent comme autant d'yeux étincelants ! Oserez-vous commettre un pareil meurtre à la face du ciel? 0 mon Dieu, vous qui protégez la veuve et l'orphelin, adoucissez le cœ^jr de ces hommes, qui sans doute sont époux et pères; arrêtez leurs bras, et ne permettez pas qu'ils fassent couler le sang de votre fidèle servante ! . . , Celui des deux hommes qui n'avait point encore parlé, essuya une larme, et dit à l'autre :
— Conrad, cette pauvre dame me brise le cœur; il faut la laisser vivre. Si tu veux absolument verser du sang, va-t-en percer le cœur de Golo, c'est le seul coupable. Quant à notre noble maîtresse, elle n'a jamais fait que le bien; rappelle-toi ses bienfaits, et les soins qu'elle t'a prodigués dans ta dernière maladie.
— Il faut qu'elle meure! répondit Conrad. Comme toi, j'obéis à regrets, mais si nous la laissons vivre, on nous fera mourir à sa place. Notre pitié ne servira de rien, Golo saura toujours découvrir sa victime. Ta sais d'ailleurs qu'il nous a commandé de lui rapporter la langue de la princesse, comme preuve que nous l'avons immolée.
— Que cela ne nous empêche pas de lui laisser la vie, reprit l'autre. Nous tuerons ton chien, et nous apporterons sa langue à Golo. Mais auparavant, nous ferons jurer à notre maîtresse de rester cachée dans cette forêt, et de ne jamais reparaître aux yeux des hommes.
36 LES lîOURREAUX.
— Je consentirais volontiers à ce que tu proposes, répondit Conrad, car je suis touché d'une si grande infortune ; mais je crains la fureur de Golo. . .
— Il n'a aucune raison de se défier de nous, et il croira tout ce que nous lui dirons... D'ailleurs, quand il y aurait quelque danger à courir, nous ne devons pas balancer à l'affronter pour sauver deux innocents. Dieu est juste, il nous récompensera plus tard de cette bonne action.
— Eh bien, soit! répondit Conrad, sauvons-les quand même.
Puis il dicta à Geneviève un serment terrible, par lequel elle s'obligeait à ne jamais sortir de la forêt. Il fit jurer à Frantz, sur son épée, de ne jamais dire un seul mot de la comtesse, et de ne jamais chercher à la revoir. Pour plus de précautions, tous deux conduisirent Geneviève dans la partie la plus sauvage de ce. te solitude. Cette longue marche avait épuisé la pauvre dame, qui se laissa tomber presque évanouie au pied d'un énorme sapin. Ils la laissèrent là, et reprirent le chemin du château. Mais Frauiz ne put s'empêcher de se retourner plusieurs fois, et de se dire à lui-même, en essuyant ses yeux humides :
— Que Dieu la protège, elle et son pauvre enfant ! car s'il ne montre pas envers eux plus de pitié que les hommes, il ne servira guère de leur avoir laissé la vie.
En arrivant au château, ils trouvèrent l'intendant assis dans sa chambre. Son attitude était celle du désespoir. Conrad s'arrêta sur le seuil, et dit :
— Voici la langue de Geneviève.
— Je ne veux pas la voir ! cria Golo d'une voix terrible. Qu'on ne me parle plus de la comtesse! vite, sortez d'ici!
Frantz et Conrad disparurent.
— C'est singulier, se disait Golo; il n'y a qu'un moment, l'idée de cette vengeance me semblait douce, et
maintenant je la trouve plus amère que la mort! Je donnerais tout au monde pour que le crime ne fût pas consommé !
rsrr'rT-wj' ^ w»"v^
Mais le vêtemeat lui donnait plus de souci que la nourriture. (P. 60).
Hélas ! qu'il est à plaindre l'homme qui s'abandonne à ses passions! Elles le conduisent toujours au malheur, et il n'y a plus de repos pour lui.
YIIÏ. ^ €a bu\)c sccaurable.
ENEVIÈVE resta longtemps évanouie. Quand elle reprit l'usage de ses sens^ elle se vit seule avec son fils au milieu d'une forêt sauvage. Le ciel s'était couvert de nuages, et la lune avait disparu. D'affreuses ténèbres enveloppaient la nature. Un orage effroyable grondait au loin. On entendait parmi les arbres le cri sinistre des hiboux, et le hurlement des loups furieux. Geneviève tremblait de tous ses membres.
— Mon Dieu, s'écria-t-elle,;qu9l etfi-m vient me saisir! Cependant, ici même, vous êtes avec moi : ia 'ii"!t n'a point d'obscurité pour vous; vous me voyez, et votre regard, qui pénètre partout, veille sans cesse sur vos serviteurs. Vous m'avez sauvée de la mo^t, mon enfant et moi, et je vous dois pour ce bienfait une reconnaissance éternelle. Vous ne nous laisserez pas périr sous la dent des bêtes féroces; je me confie en vous, ô mon Dieu ! je me mets, avec mon fils, sous votre sainte protection.
Elle demeura pendant toute la nuit assise au pied de l'arbre, tenant Bénoui sur ses genoux, les mains jointes par-dessus l'enfant, et les yeux levés vers le ciel. Elle attendait ainsi le retour de la lumière. Le jour parut enfin, mais il augmenta encore l'horreur de sa situation. C'était une froide et sombre matinée d'automne : toute la contrée n'était qu'un désert sauvage et effrayant ; partout
des rochers arides, de noirs sapins, des buissons d'épines, et des genévriers stériles. L'air du. matin était glacial et pénétrant; bientôt la pluie et la neig3 commencèrent à tomber. Geneviève tremblait de froid : la faim, la soif, l'humidité faisait crier son enfant. Elle se mit à chercher de tous côtés un arbre creux ou une caverne pour s'y mettre à l'abri, et quelques fruits sauvages pour se nourrir. Nulle part, dans ces buissons à demi-dépouillés de feuilles, elle ne put trouver le moindre fruit. Alors, elle creusa la terre avec ses mains délicates, pour en tirer quelques racines. La neige fut teinte de son sang. Enfin elle trouva quelques racines sauvages, qu'elle apprêta avec ses dents et nt sucer à son enfant
Faible et t'puisée, elle poursuivit néanmoins sa route dans cette effrayante solitude, sans savoir où aller. Arrivée au sommet d'un rocher stérile, elle vit à ses pieds un étroit vallon couvert de verdure. Elle y descendit, et, dans un rocher tout couvert de noirs sapins, elle découvril une petite o'Xi'ertuT'e <-^ui était celle d'une caverne acsez gr-'^.nde pour que trois personnes pussent y trouver asile. Tout près de là, une source claire comme le cristal jaillissait des flancs du rocher. Sur le bord du ruisseau, Geneviève trouva une espèce de courge sauvage, mais les feuilles en étaient c éjà desséchées, et les fruits, à moitié pourris, n'étaient pîus mangeables.
Elle entra dc„is la caverne. Là, du moins, elle se vit à l'abri du vent et de la pluie; mais elle grelottait toujours de froid. Elle souffrait horriblement de la faim, et son enfant, affamé comme elle, recommençait à crier. Alors, elle se mit à genoux, posa à terre son enfant devant elle, et, regardant le ciel par l'ouverture de la caverne, elle joignit les mains, en disant :
— Dieu bon et secourable, daignez abaisser un regard de pitié sur une pauvre mère et sur son enfant qui se
meurt ! Au milieu des glaces de l'hiver, vous donnez la pâture à ces corbeaux qui voltigent autour de ce rocher ; le plus petit vermisseau rampant sous l'herbe n'est pas oublié de vous; chacun d'eux trouve, au moins, pendant l'hiver, quelques brins de mousse pour subsister. Vous pouvez donc aussi me nourrir avec mon fils dans ce désert aride; à votre commandement, ces pierres mêmes se changeront en pain. Non, vous ne nous laisserez point mourir, ô vous qui êtes notre Père céleste ! Vous nous avez déjà fait trouver un asile, vous saurez encore pourvoir à notre nourriture.
Comme elle achevait ces mots, les nuages se dissipèrent, et le soleil vint plonger ses rayons dans la caverne et la remplir d'une douce chaleur. Au même instant, Geneviève entendit un léger frémissement dans le feuillage, et soudain une biche parut à l'entrée de la grotte. Cet animal n'ayant jamais été poursuivi par aucun chasseur, n'était point farouche; elle entra sans crainte dans la caverne, qui était sa retraite habituelle, et s'arrêta court devant Geneviève. Celle-ci fut d'abord effrayée, mais plie s'enhardit bientôt jusqu'à poser la main sur la biche, qui ne parut pas insensible à ses caresses. L'idée vint à la pauvre mère de se nourrir, elle et son fils, du lait de cet animal : elle fit téter par son enfant la biche, dont le faon avait été quelques jours auparavant dévoré par un loup, et qui soufi'rant de la surabondance de son lait, présenta patiemment ses mamelles. L'enfant, dont la faim était apaisée, ne tarda pas à s'endormir. Geneviève l'enveloppa dans une partie de ses propres vêtements, et le déposa dans un creux de la caverne, où il y avait une petite place assez commode pour cet usage.
Tranquille sur son enfant, Geneviève put songer à elle-même. Elle sortit de la caverne, et ramassa quelques courges qu'elle avait vues sur le bord du petit ruisseau.
Elle les divisa en deux parties égales, les creusa, et les lava bien proprement. A son retour dans la caverne, elle trouva la biche couchée, et lui tendit quelques herbes vertes et fraîches qu'elle avait cueillies au bord de l'eau. L'animal se leva, mangea dans la main de Geneviève, et se mit à la lécher, comme pour lui témoigner sa reconnaissance. La biche se laissa traire sans difficulté. Quand Geneviève eut rempli de lait plusieurs de ces moitiés de courges, elle en prit une à deux mains, et, la tenant élevée vers le ciel :
— 0 mon Dieu, s'écria-t-elle, recevez mes larmes en reconnaissance de ce don précieux. Oui, ce lait est un présent de votre bonté ! C'est vous qui, au milieu d'un rocher aride, avez fait jaillir cette source d'eau vive ; c'est vous qui avez permis qu'un petit oiseau laissât tomber, dans cet affreux désert, cette graine de courge, qui m'a fourni des vases pour recevoir vos dons ; c'est vous qui avez con duit mes pas vers la caverne de cette biche. Maintenant, nous sommes sûrs, mon fils et moi, de ne pas mourir de faim; et, pleine de confiance en vous, je puis attendre sans crainte la fin de l'hiver, cette saison stérile et glacée.
Elle but alors une tasse de lait :
— Quelle déhcieuse boisson! dit-elle; c'est le repas le plus exquis que j'aie fait dans ma vie. Autrefois, ô mon Dieu, assise à la table splendide de mon père, je ne savais pas apprécier vos dons. Pardonnez-moi, Seigneur, de ne vous avoir pas témoigné assez de gratitude, et surtout d'avoir fait trop peu de bien aux pauvres! Ah! je ne connaissais pas alors le tourment de la faim... Que de pauvres affamés j'aurais pu soulager, et à bien peu de frais!
Après avoir repris des forces, Geneviève sortit de la grotte, et alla recueillir sur les rochers et autour des vieux arbres une mousse fine et sèche, qui lui servit à faire un bon lit pour elle et pour son enfant. Elle courba
ensuite les branches de sapins qui pendaient à l'entrée de la caverne, afin d'en défendre encore mieux l'entrée au vent et à la pluio. Elle avait aperçu, au pied d'un vieux sapin, une branche droite et sèche, couverte de mousse blanche, verte, et jaune; elle la rompit en deux parties dinégale longueur, et en fit une croix qu'elle plaça dans l'endroit le plus apparent de sa retraite.
Elle s'assit sur la mousse, afin de prendre quelque repos. Les branches qui masquaient l'entrée de la caverne y laissaient pénétrer un demi-jour très agréable, et la présence de la biche y entretenait une douce chaleur. Pour la première fois depuis longtemps, Geneviève se sentit heureuse; elle" remercia Dieu du fond de son cœur de l'avoir délivrée dé son affreux cachot, et soustraite aux persécutions de Golo. Elle pensait bien qu'elle aurait encore beaucoup à souffrir, mais elle était remplie de courage et de confiance en Dieu. Elle regarda la petite croix, et se mit en prières :
— 0 Jésus, mon divin Sauveur, vous qui par amour pour moi avez voulu mourir sur la croix, je veux avoir sans cesse devant mes yeux ce signe sacré de mon salut. Il me rappellera continuellement votre amour. C'est donc avec vous que je vais commencer ma vie solitaire. Que mon infortune, soit ma croix! A votre exemple, je veux la porter avec une sainte patience ; je dirai comme vous : que votre volonté soit faite, ô mon Père, et non la mienne. Mes malheurs auront un terme, et le moment viendra où je pourrai m'écrier ainsi que vous : Tout est consommé!
Quand elle eut ainsi prié, un doux sommeil, qui depuis longtemps fuyait ses paupières, vint lui faire oublier ses douleurs; elle s'endormit avec son enfant sur son cœur ; et la biche fidèle qui, dès ce moment, ne la quitta plus, vint s'étendre à ses pieds.
ENEVIÈVE menait dans ce désert une vie d'anachorète. L'hiver s'écoula, l'été vînt, et fît place à un autre hiver, sans qu'aucun événement vint troubler la monotonie de son existence. Cependant la pauvre mère passait des heures bien pénibles. Quand en été, par une chaleur brûlante, elle était assise au pied des rochers abruptes et des sapins silencieux, n'entendant autour d'elle que le croassement des corbeaux et les piverts frappant du bec contre les arbres ; lorsque, dans les tristes nuits d'automne, la lune répandait sa froide lumière sur la vallée ; quand en hiver, jetant un regard hors de la grotte, elle ne voyait au loin qu'un immense tapis de neige portant les traces des bêtes féroces, Geneviève était saisie d'une douleur profonde ; elle ne pouvait alors s'empêcher de concevoir un vif désir de revoir, ne fût-ce qu'un moment, son père, sa mère, son époux, S9S amis, ou au moins quelque figure humaine.
— Heureux, disait-elle en soupirant, heureux les hommes qui, vivant en société, peuvent se parler, et se communiquer leurs joies et leurs peines ! Et combien ils sont insensés de ne faire aucun cas de ce bonheur, et de l'empoisonner à tout moment par le mal qu'ils se font les uns aux autres !
QEN. DE BR.
■iG DANS LA FORÊT.
Mais cet abattement durait peu, et Geneviève se rassurait aussitôt par la pensée de Dieu.
— 0 mon Dieu, disait-elle, le bonheur de converser avec vous est infiniment plus doux que le commerce des hommes! Même lorsque nous sommes éloignés de tous les lieux habités, vous êtes auprès de nous, au fond des déserts comme dans l'obscurité do la nuit. Quelle félicité de pouvoir s'entretenir avec vous à toute heure, vous, l'intime ami de notre âme !
Cette habitude d'élever son cœur à Dieu fut précieuse pour Geneviève ; la présence intime du Sauveur calmait ses chagrins, et abrégeait les heures de son exil.
Quoique le soin d'arracher les racines et de chercher les fruits sauvages lui prit beaucoup de temps, elle avait cependant de longs loisirs, qu'elle ne savait comment occuper. Alors, elle disait :
— Ah! si j'avais du fil et des aiguilles, que d'heures agréables je passerais! J'abrégerais par le travail ces heures si longues et si pleines d'ennuis. Je ferais des vêtements pour mon enfant et pour moi. On se plaint souvent du travail, mais sans lui la vie devient triste et insi])ide. Le travail le plus rude est doux, quand on le compare à l'oisiveté.
Souvent, elle regrettait de n'avoir pas quelque bon livre.
— Que de temps, disait-elle, je pourrais, en lisant, ])asser d'une manière agréable et utile ! Cependant, 6 mon Dieu, les oeuvres de vos mains dont je suis entourée sont un livre subUme dont vous êtes l'auteur.
Elle commença dès lors à considérer les merveilles de la nature avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusque-là. Une fleur, un insecte, devenaient pour elle des sujets d'éludé, où elle se plaisait à admirer, avec un vif plaisir, la sagesse et la bonté de Dieu.
Ce qui lui plaisait le plus, c'était de reconnaître que
Notre-Seigneur Jésus-Christ avait puisé les sujets de ses plus belles paraboles dans les objets qu'elle avait sous les yeux, même dans ce désert. Quand, au printemps, les doux rayons du soleil pénétraient dans la caverne, Geneviève s'écriait avec ravissement :
— Ce soleil, ô mon Dieu, est l'image de votre amour et du soin paternel que vous prenez de tous les hommes ; car Jésus, votre fils, nous a dit : « Le Père céleste fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. » Faites, mon Dieu, que ma charité pour mes semblables ressemble à votre soleil.. Oui, je ferais du bien même à mes ennemis, si je le pouvais !
Quand elle avait des craintes pour sa subsistance, elle n'avait qu'à entendre le chant matinal des oiseaux, pour s'écrier joyeusement :
— Pourquoi ne serais-je pas gaie comme ces petites créatures? Pourquoi ne chanterais-je pas comme elles? Jésus le veut, car il nous dit : « Voyez les oiseaux du ciel ! ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent rien dans des greniers, et cependant votre Père céleste les nourrit. N'êtes- vous pas beaucoup plus qu'eux? « Oui, mon Dieu, vous m'aimez plus que vous n'aimez ces petits oiseaux; je ne dois donc pas m'inquiéter, quoique personne ne sème, ne moissonne et n'amasse pour moi.
Quand elle considérait les fleurs sans nombre, qui émaillaient de leurs vives couleurs la verdure de la vallée, Geneviève disait encore :
— Ces aimables fleurs me rappellent aussi votre sollicitude, Seigneur; car c'est d'elles que votre Fils a dit : " Voyez les fleurs des champs, elles ne travaillent ni ne filent, et cependant je vous dis que Salomon, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme la moindre d'entre elles. Combien plus votre Père céleste aura-t-il soin de vous vêtir, ô hommes de peu de foi ? « Je ne veux point
non plus être faible dans ma foi ; quoique je ne puisse ni filer ni coudre, je ne me tourmenterai point pour savoir comment mon fils et moi nous serons vêtus.
En été, quand une chaleur étouffante l'obligeait d'aller au ruisseau pour se désaltérer, elle pensait souvent :
— Votre parole, Seigneur, est à mon âme ce que cette eau limpide est pour mes lèvres. Vous avez dit : « Que celui qui a soif vienne à moi, et l'eau que je lui donnerai deviendra une source d'eau vive pour la vie éternelle. » Oui ! cette source sublime et vivifiante me comble de consolations et de joies, aujourd'hui que toutes les consolations extérieures me manquent, et qu'on m'a ravi jusqu'au bonheur de vivre avec mes semblables.
Plus d'une fois, en contemplant les rochers gigantesques qui entouraient l'étroit vallon, et qui bravaient, depuis tant de siècles, l'effort des vents et de l'orage, elle se rappelait ces paroles du Seigneur : « Celui qui écoute mes jferoles et les met en pratique, ressemble à un homme sage qui bâtit sa maison sur le roc. »
— Moi aussi, ajouta-t-elle, je veux fonder mon salut sur votre parole, qui est inébranlable comme le rocher.
Elle savait tirer un sujet d'instruction des épines même et des chardons.
— Je voudrais bien, disait-elle, trouver sur ces plantes des fruits doux et nourrissants; mais, selon la parole de Dieu : " On ne cueille point des raisins sur les épines, ni des figues sur les ronces. Tout bon arbre donne de bons fruits, et tout mauvais arbre en produit de mauvais. " Je tâcherai de ressembler à un bon arbre, afin de ne porter que de bons fruits pour le ciel.
C'est ainsi que la nature entière devenait pour Geneviève une source de pieuses réflexions.
Mais il y avait, pour le cœur de Geneviève, quelque chose de plus doux que le soleil du printemps, de plus
riant que les oiseaux et les fleurs, de plus instructif que les merveilles de la solitude : c'était son cher enfant. Lorsque le temps était beau, elle le portait hors de la grotte, et se promenait avec lui sous les chauds rayons de l'astre du jour. Tandis que sa biche passait à quelque distance, Geneviève posait son enfant sur l'herbe et lui parlait comme s'il eût pu lui répondre. Il lui tendait ses petits bras, et lui souriait. Alors tout se transformait à ses yeux, le désert perdait ses horreurs. Elle tombait à genoux, serrait l'enfant contre son cœur, le regardait avec un sourire, qui exprimait tout son bonheur de mère^ et s'écriait :
- - 0 mon Dieu ! comment pourrais-je vous remercier de m'avoir laissé ce cher enfant ? quelle joie ! quelle consolation pour moi! quelle agréable occupation pour me faire oubliftr l'ennui de ce triste séjour! veillez sur lui, Seigneur, faites-le croître et grandir! Qu'il est beau ! quel calme sur son front ! quelle pureté dans ses yeux! quelle fraîcheur sur ses 'joues! comme il repose avec sécurité sur mon sein ! Ah ! c'est bien avec raison que le Seigneur a dit : « Si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. » Pourquoi les hommes ne sont-ils pas, de leur propre mouvement et par un effet de leur libre volonté, aussi exempts d'orgueil, de haine, d'envie et des autres passions que cet enfant l'est dans son innocence ? Ils trouveraient alors le royaume du ciel en eux-mêmes, et seraient aussi heureux dans le monde que cet enfant sur le sein de sa mère.
Quelquefois Geneviève souhaitait ardemment d'aller à l'église.
— Quel bonheur, disait-elle, d'assister au saint sacrifice, au milieu de tant de milliers de fidèles à genoux, dont les âmes, unies dans une même foi, s'élèvent ensemble vers le ciel par de pieux cantiques ! Si j'avais
seulement le bonheur d'entendre le son d'une cloche, je crois que j'oublierais tous mes maux. Mais, Seigneur, continua-t-elle, la nature entière est aussi votre temple ; vous êtes présent partout pour le cœur qui vous aime, et ce cœur tout enflammé d'amour devient votre autel. Que ce vallon me soit donc un temple consacré à votre nom, et que mon cœur en soit l'autel !
INSI que l'on voit une belle fleur naître parmi |y* les épines et les herbes sauvages, de même IP le fils de Geneviève brillait d'une beauté • angéliquedanscette profonde solitude. Bénoni avait grandi, il pouvait déjà courir. C'était un enfant d'une merveilleuse beauté : sa mère lui fit un vêtement de la peau mouchetée d'un jeune chevreuil, qu'elle avait arraché un jour à la voracité d'un renard. Quoiquil ne vécût que d'herbes, de racines, d'eau et de lait, l'enfant n'en était pas moins plein de force et de santé. Son intelligence se développait; il avait déjà le sentiment de son existence, distinguait les objets, comprenait les paroles de sa mère, et s'essayait à les répéter. Geneviève, qui depuis si longtemps n'avait entendu aucune voix humaine, fui dans le ravissement quand elle entendit son fils articuler quelques mots inintelligibles : elle le fut bien davantage encore quand il prononça distinctement le doux nom de mère. C'était au commencement de l'hiver. Elle profita de cette triste saison qui la retenait dans la grotte, pour parler à Bénoni pendant des heures entières. Elle lai apprit à nommer tous les objets que l'on voyait dans la caverne et dans la vallée, depuis le soleil jusqu'au petit caillou, depuis le haut sapin jusqu'au brin d'herbe ; et bientôt il fut en état de causer de toutes ces choses. Les premières lueurs d'intelligence et
d'amour filial qu'elle remarquait dans Bénoni, causaient à Geneviève une joie infinie, et chaque jour lui apportait de nouvelles jouissances.
Vers la fin de l'iiiver, l'enfant tomba malade; mais dès les premiers jours du printemps, il se rétablit et redevint frais comme une rose. Geneviève le prit par la main, (ît le conduisit dans la vallée émaillée de fleurs. La magnificence de ce spectacle, qu'il admirait pour la première fois, lui causa une vive impression. Il s'arrêta frappé de surprise, et considéra avec admiration tout ce qui l'entourait.
— Ma mère, s'écria-t-il, comme tout est changé! La vallée était toute blanche de neige, et la voici d'un si beau vert que les sapins paraissent noirs. Les buissons et les arbres, dépouillés naguère, ayant à peine par-ci par -là quelques feuilles jaunes, sont maintenant couverts d'un tendre feuillage. Et le soleil, comme il est brillant, comme il est chaud ! Comme le ciel est bleu ! La terre est couverte d'une foule de jolies petites choses!... Vois donc, ma mère, ces riches couleurs sur lesquelles nous marchons...
— Ce sont des fleurs, mon cher enfant, répondit Geneviève; je vais t'en cueillir quelques-unes. Voici des marguerites; regarde, elles sont jaunes au milieu, et leurs petites feuilles sont pointées de rose; voici des primevères. Regarde ces violettes, leur parfam est plus doux encore : mais cueille-les toi-même, elles t'appartiennent toutes ; prends-en tant que tu voudras.
L'enfant se mit à cueillir une si grande quantité de fleurs, qu'il ne pouvait plus les tenir toutes dans ses petites Diains. Geneviève le conduisit ensuite dans un bosquet, à l'extrémité du vallon.
— Ecoute, lui dit-elle, u'entonds-tu rîen?
Il entendit chanter une multitude de petits oiseaux qui peuplaient cette solitude.
— Quels doux sons! s'écria-t-il dans son ignorance enftintine. On dirait des voix qui s'appellent et se répondent dans le vert feuillage : viens, ma mère, allons voir ce que c'est.
Son premier soin fut de monter à l'appartement de Geneviève. (P. 71).
Geneviève s'assit sur un rocher couvert de mousse, à l'ombre de deux jeunes hêtres, prit son enfant sur ses genoux, et jeta aux petits oiseaux quelques poignées do
OEN. DE BR.
graines qu'elle avait ramassées. Ils vinrent en foule, et se mirent à becqueter ce qu'elle leur jetait; il y avait des rouges-gorges, des pinsons verts, des linottes cendrées, des chardonnerets aux vives couleurs.
— Vois-tu, dit Geneviève, ce sont ces petits oiseauxlà qui chantent si bien.
Bénoni ne se possédait pas de joie.
— Chères petites bêtes, s'écriait-il, c'est donc vous qui chantez si bien ! je vous aime mieux que les corbeaux qui croassent si tristement en hiver, et vous êtes aussi beaucoup plus beaux. Mais, dis-moi, ma mère, d'où vient donc que tout est aujourd'hui si riant? Ce n'est pas toi qui as pu embellir ainsi la vallée pendant que j'étais malade. Tu étais toujours auprès de moi dans la grotte, et d'ailleurs, je ne pense pas que tu sois si habile.
— Cher enfant, lui répondit Geneviève, je t'ai déjà parlé de notre Père céleste, le bon Dieu, qui a créé le soleil, la lune et les étoiles. Eh bien ! toutes ces choses que tu trouves si belles sont aussi son ouvrage.
— Dieu est bien bon et bien habile ! dit l'enfant. Geneviève riait de sa naïve simplicité et le couvrait de
caresses.
Le lendemain, Bénoni se leva de bonne heure, et dit à sa mère :
— Ma mère, lève-toi, je t'en prie, et nous irons voir ce que le bon Dieu a fait encore de nouveau depuis hier.
Geneviève sourit et le conduisit dans un petit enfoncement exposé au soleil, où la végétation était plus précoce, et où, quelques jours auparavant, elle avait remarqué des fraises presque mûres.
— Sont-ce là aussi des fleurs? demanda Bénoni, en voyant ces jolis fruits rouges.
— Non, répondit la mère, ce sont des fraises.
Elle se baissa pour cueillir lesplusbelles,etditàsonflls:
— Ouvre la bouche, et goûte-les.
— Oh ! que c'est bon ! s'écria Bénoni ; puis-je en cueillir encore ?
— Oui, mon enfant; aie soin seulement de ne prendre que celles qui sont bien rouges.
Le petit se mit à cueillir des fraises et à les manger.
— Que Dieu est bon! dit-il, de nous donner des fruits si délicieux !
— Puisqu'il est si bon, répondit Geneviève, il faut le remercier.
Bénoni leva vers le ciel ses yeux brillants, et imprima sur i^a petite main un baiser, qa'il envoya au bon Dieu, en criant de toutes ses forces :
— Je vous remercie, mon Dieu, des bonnes fraises que vous m'avez données !
Puis il dit à sa mère :
— Le bon Dieu m'a-t-il entendu ?
— Oui, mon enfant, répondit Geneviève, en le pressant sur son sein avec un doux sourire; quand même tu n'aurais pas prononcé un seul mot. Dieu t'aurait compris tout aussi bien, car il voit tout, entend tout, et sait tout.
Dès ce moment, Bénoni voulut voir chaque jour de nouvelles choses que le bon Dieu avait faites.
— Il faut maintenant les chercher toi-même, lui dit sa mère, et me raconter ensuite ce que tu auras découvert. Par exemple, ces petits arbres à épines qui croissent là-bas à l'ombre du rocher, au nord de la vallée, dans un endroit où la neige n'est fondue que depuis peu de jours, ce sont des pruniers sauvages. Cette multitude de petites boules vertes et blanches dont ils sont couverts sont des boutons. Maintenant, viens de l'autre côté de la vallée : voici d'autres arbustes dont les dards sont plus petits : on les appelle aubépines; ils sont aussi couverts de petits
boutons allongés. Voici deux grands arbres : c'est un poirier et un pommier sauvages. Toutes leurs branches ne sont maintenant chargées que de boutons verts. Examine-les bien chaque jour, et tu verras quels changements le bon Dieu opérera.
La nuit suivante tomba une pluie douce et chaude, qui fit pousser les feuilles et les fleurs.
— Ma mère, dit Bénoni transporté de joie, les petites boules vertes du premier sont devenues des fleurs blanches comme la neige, et l'autre buisson d'épines est couvert de petites feuilles d'un vert tendre; quant aux deux grands arbres, ils sont aussi tout pleins de fleurs blanches et rouges. Oh! quel plaisir! Viens donc voir, ma mère! Sans doute que l'aubépine aura aussi de belles fleurs blanches et roses : on voit déjà une petite pointe rouge ; peut-être que le bon Dieu n'aura pas eu le temps de finir tant d'ouvrage cette nuit?
— Mon enfant, dit Geneviève, tout cela n'a coûté aucune peine au bon Dieu ; il peut tout créer en un moment, car il est tout-puissant.
— Mais, continua l'enfant, comment Dieu peut-il faire tout cela pendant la nuit?
— Dieu voit aussi clair pendant la nuit que pendant le jour, répondit Geneviève.
Cette réponse remplit Bénoni d'étonnement. Un matin, il accourut plein de joie, et s'écria :
— 0 ma mère, je viens de trouver encore une bien belle chose; viens donc voir.
Il la conduisit, par la main, auprès d'un buisson d'aubépine.
— Rpgarde donc entre ces brandies touffues, no vois-tu rien?
— C'est un nid d'oiseau, répondit Geneviève, un nid de linotte. Ces petites créatures ont leur nid, comme nous
avons notre caverne. Vois, la mère est dedans. La voilà qui s'envole. Regarde maintenant le nid, mais prends bien garde aux épines ; vois, le dehors est fait de brins d'herbe sèche entrelacés; le dedans est tapissé de mousse et de laine. Regarde bien, dit-elle, en soulevant l'enfant.
— Oh! que c'est beau, s'écria Bénoni; mais qu'est-ce donc que ces cinq petites boules que j'aperçois dans le nid?
— Ce sont les œufs, mon enfant; ils sont d'un vert pâle, moucheté de rouge.
— Qu'est-ce que l'oiseau fait de ces œufs? demanda Bénoni.
— Tu le sauras bientôt, si tu viens les regarder chaque jour, mais il ne faut pas y toucher.
— Quelque temps après l'enfant revint voir le nid avec Geneviève; il y trouva des petits oiseaux.
— Regarde, dit la mère, comme ils sont petits et faibles! ils ne voient pas clair, et sont encore sans plumes. Loin de pouvoir voler, ils n'ont pas même la force de sortir du nid.
— Ah! les charmants petits! s'écria Bénoni; mais, ma mère, ils vont périr de froid et de faim.
— Non, cher enfant, Dieu y a pourvu. Le petit nid est tapissé intérieurement d'un chaud duvet, de manière à leur fournir une couche douce et chaude ; il est arrondi, pour qu'ils ne puissent pas se blesser. C'est la linotte ellemême qui a fait ce nid. Ni toi, ni moi, ne pourrions en faire un semblable, car c'est Dieu qui, dans sa sollicitude pour les petits oiseaux, leur a enseigné l'art de faire cette habitation si commode et si élégante ; vois comme elle est admirablement placée au milieu de la touffe d'aubépine. Les branches épaisses ombragent agréablement les petits oiseaux contre l'ardeur du soleil, et les abritent en temps de pluie. Pour les préserver de la fraîcheur des nuits, la mère étend avec soin ses ailes sur le nid, et défend ainsi
ses petits contre le froid. Ces épines aiguës ne sont pas non plus ici pour rien; elles servent à éloigner les méchants corbeaux, qui viendraient faire du mal aux petits oiseaux. Mais elles ne blessent point la linotte qui, à cause de sa petitesse, se glise facilement entre elles sans se blesser. C'est ainsi, mon enfant, que, dans les épines même, nous découvrons la bonté du Seigneur, et la tendre sollicitude qu'il prend de ses créatures.
Geneviève parlait encore, quand la linotte vint s'abattre sur le bord du nid. Les petits levèrent la tête et ouvrirent le bec pour recevoir la nourriture que la mère apportait. Bénoni était transporté de surprise et d'admiration.
— Que cela est beau ! s'écriait-il en sautant de joie.
— Cher enfant, lui dit Geneviève, les petits ne pourraient aller chercher eux-mêmes leur nourriture ; leur mère la leur apporte ; et comme les graines seraient trop dures pour eux, la linotte les broie et les humecte avant de les leur donner. C'est ainsi que le Créateur étend son amour jusqu'aux petits oiseaux. Il n'a pas moins de sollicitude à notre égard... Oui, cher enfant, continua-t-elle en pleurant, il a veillé sur toi jusqu'à ce moment, et il fera de même à l'avenir,
Bénoni eut tous les jours quelque chose de nouveau à montrer à sa mère. Comme elle ne s'occupait que de lui, et qu'il n'avait point do mauvais exemples pour le corrompre, ni de jouets puérils pour se distraire, son intelligence et sa tendresse filiale croissaient de jour en jour. Il aimait beaucoup sa mère, et la beauté des œuvres de Dieu faisait sur son cœur innocent et pur l'impression la plus vive. Chaque matin, il apportait à Geneviève les plus belles fleurs du vallon; il allait lui cueillir des fraises, des framboises, des mûres, et en remplissait de jolies petites corbeilles de jonc qu'elle avait tressées pour lui. Il so plaisait à orner l'intériciir de la grotte de coquil-
lages, de mousse et de cailloux brillants. Il parvint ainsi à lui donner un aspect assez agréable. Il tenait sa mère au courant de tout ce qui se passait dans la vallée ; les petites boules vertes des pruniers ou de l'aubépine commençaient à grossir; les jeunes oiseaux prenaient de la force et se couvraient de plumes. Enfin, les pruniers montrèrent leurs fruits mûrs, et les oiseaux s'envolèrent. La première fois que Bénoni vit la blanche étoile du matin ; la première fois qu'il aperçut entre les noirs sapins les feux du soleil couchant; la première fois qu'il remarqua l'arc-en-ciel dans les nues, il fut transporté d'admiration. Il courait alors chercher sa mère et il fallait qu'elle vînt admirer avec lui toutes ces merveilles, et remercier Dieu d'avoir créé tant de belles choses. La tendre mère n'avait pas oublié de signaler à son fils les plantes vénéneuses qui n'attiraient que trop les yeux par leur funeste beauté. Elle lui avait appris à les connaître, et à ne jamais porter à sa bouche leurs baies ou leurs feuilles empoisonnées.
— Garde-loi d'y toucher, lui disait-elle ; et ne mange rien sans me l'avoir montré, sinon tu deviendrais malade, très malade.
Geneviève s'attachait surtout à le protéger contre les défauts ordinaires aux enfants : la désobéissance, l'obstination, la gourmandise et la paresse.
— Les poisons que je t'ai montrés, lui disait-elle, sont moins dangereux que ces défauts : ils sont les poisons de l'âme. Le péché ressemble, d'ailleurs, à ces baies rouges et brillantes qui séduisent les yeux par leur perfide éclat, mais qui tuent ceux qui les mangent. Hélas! oui, le mal s'offre souvent à nous sous de plus belles apparences que le bien. C'est ainsi que le champignon vénéneux efface par son brillant coloris le simple champignon gris, qui nous offre un aliment délicat et inoffensif.