CX XV
Le lendemain, de bonne heure, j'entendis Geneviève aller, venir, appeler les poules, flatter le chien, tâcher la chèvre, siffler les oiseaux, arroser les pots de fleurs, bêcher les laitues, épousseter les tables, cirer l'armoire, répondre à la porte, causer avec les passants, comme à l'ordinaire. C'était le jour de la vente, cependant. Elle avait le cœur bien gros de voir s'en aller ici et là, à l'enchère, dans la petite cour, tous les objets de ce pauvre mobilier qui faisait pour ainsi dire partie de sa vie. Heureusement cela ne fut pas long: avant dix heures du matin, tout était enlevé par les voisins, qui voulaient tous avoir à tout prix quelque chose qui eut appartenu à leur ami : l'un le bois de lit. l'autre la table, celui-ci l'écritoire, celui-là le eiueilix de cuivre, les femmes une poule, les jeunes filles un chapelet La mère Cyprien acheta la chèvre, que Geneviève lui recommanda sur son ftme. J'achetai pour moi le chien et pour Geneviève les oiseaux. Elle pleura bien à chaque
chose qu'on adjugeait et qu'on emportai! de la cour. Quand t«>ut fut vide, nous rentrâmes tristement, elle et moi, sans chaises pour nous isseoir. Les mura nous regardaient et nous disaient : Voilà ce qne c'est qu'une maison qui contient, quand elle est remplie, tant d'amour, de bonheur et de douleurs de l'homme : quatre pierres liées par un pou de chaut et recouvertes de quatre tuiles 1 « Ce que c'est que de nous ! o s'écriait Geneviève en touchant ces murs nus et couverts, derrière les meubles absents, de poussière ooirâtre et de toiles d'araignées. « Estce la peine de s'enraciner à cela ".' Autant ne vaut-il pas « quatre pelletées de terre sur le corps"? Je n'en ai point, i de maison : mais il y aura bien toujours pour moi un « coin quelconque sous les pierres et sous la tuile des « autres! i
Nous avions gardé un morceau de pain que nous mangeâmes au bord de la fontaine en émietlant le reste poulies hirondelles de Jocelvu et pour les passereaux et les rouges-gorges que nous allions laisser après nous.
— Vous allez descendre avec moi chez ma mère, dis-je à Geneviève ; vous coucherez avec une des servantes de la maison, et vous mangerez notre pain pendant tout le temps qui vous sera nécessaire pour retrouver une bonne place dans le pays, lia mère vous ressemble par le cœur, elle a l'âme douce et tendre comme vous, elle s'est faite la servante volontaire de toute la contrée : ou la dérange tout le jour et on la réveille toutes les nuits pour celle-ci ou
pour celui-là ; elle n'est pas riche d'argent, mais elle est riche de cœur comme vous; ainsi ces! quasi la même chose, Geneviève; car on a beau dire, allez! il y a plus d'amitié et de service dans un cœur que dans un écu.
— C'est vrai pourtant, dit-elle en souriant, je n'y avais jamais pensé; mais pourquoi? reprit-elle en nf interrogeant du regard.
— Pourquoi? lui dis-je. Mais c'est tout simple : c'esl qu'un éeu n'est jamais qu'un écu, et qu'un eœur, ça multiplie! Et puis, l'un vit et l'antre est mort ! ajoulai-je encore.
— Et puis, l'un est chaud et l'autre est froid, me ditelle linement.
Nous finîmes par rire tout en pleurant.
— Elt bien, monsieur, partons donc quand vous voudrez, vint-elle me dire un moment après en tenant sous son bras, dans un tablier, toute sa petite foi lune, composée du peu de linge et des petits objets qui étaient dans l'armoire.
— Allons! lui dis-je.
Et nous partîmes, non sans nous retourner bien des ibis pour revoir les murs mis couleur de rocher et les luilis rougeâtres du presbytère, qui se dessinaient derrière nous, sur le bleu du ciel, au milieu de flèches noires de
sapins. On voyait <\^^ hirondelles raser le toit ou il n\
avail plus d'amis pour elles.
— Allez, allez, pauvres petites, disait Geneviève en san-