‹ Geneviève: Histoire d'une servanteChapitre 11 sur 16 · CXLIII · texte numérisé non relu

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Trente-six heures se passèrent ainsi sans apporter aucun changement à Tétat du malade. Le troisième jour, qui était le neuvième de la maladie, le médecin fit, en s'en allant, un geste de découragement.

— Nous n'avons plus que les miracles pour nous, me dit-il en descendant Tescalier, et la nature ne les multiplie pas; si je le trouve aussi mal ce soir, il sera temps de dire à ce pauvre jeune homme de songera ses dernières dispositions.

Je fis quelques pas avec mon ami dans la rue, et je rentrai triste, pour Geneviève et pour Fenfant, du pronostic du médecin 4

A peine étais-je rentré dans la cour de Tauberge que les grelots d'un mulet des montagnes se firent entendre derrière moi. En me retournant, je vis un vieillard encore vert, un long bâton avec le pommeau garni de lanière:*

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tressées de cuir à la main, qui menait par la bride un petit mulel sur le bât duquel était assise une jeune paysanne d'environ vingt-six ans. Geneviève avait reconnu avant moi le son des grelots et pressenti le père la Cloche. Elle était déjà sur Tescalier, se précipitant au-devant de lui avec Tenfant. Elle dit bonjour au vieillard, pendant que Tenfaut, qui la devançait et qui avait reconnu sa mère, se jetait en fondant en larmes dans les bras de la jeune paysanne.

C'était une charmante tète de Greuze, ce peintre qui, né sous la chaumière, a surpris le mieux, après Raphaël, la Vénus rustique, la beauté champêtre, la simplicité, la grâce et la candeur de visage des jeunes filles et des enfants des hameaux. Le frère de Creuze était curé d'une des terres de mon grand-père; quand le Raphaël des paysans venait passer des jours d'été dans sa famille, le curé amenait le peintre au château. En s'en allant, il laissait toujours quelque ébauche de son pinceau à mon grandpère, une figure, une tête, un trait de mœurs esquissé sur un lambeau de toile. On encadrait, après le départ du peintre, ces jeux négligés de son génie. TCes figures de Greuze ont été les premiers tableaux sur lesquels mes regards d'enfant se soient reposés ; c'est de là, je pense, que m*est venu ce sentiment de la beauté villageoise, beauté douce à l'œil, qui n'éblouit pas, mais qui touche, et dont l'expression uniforme et paisible rappelle la pénétrante mélancolie de ces notes simples que les flûtes des bergers

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font retentir tonjours les marnes dans le lointain du fond Je nos vallons boisés.

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Telle était la figure de Luce, la jeune femme du ma^ gnien. Les pervenches qui croissaient à Tombre, au bord de la source, n'étaient pas d*un bleu plus pâle et plus nuancé de reflets d'eau courante que ses yeux. Ses traits étaient calmes comme des lignes que la passion n'a jamais altérées* sa bouche, même dans l'inquiétude et dans le chagrin qui pâlissaient et qui faisaient palpiter ses lèvres, avait ce pli de tendresse et ce sourire vague de bonté qui reste, pour ainsi dire, sculpté sur les bouches toujours entr'ouvertes des jeunes paysannes. De belles dents courtes et rangées comme des dents de brebis éclataient sous ses lèvres. Un chapeau rond, à forme tout à fait plate et à larges bords, relevés d'un galon de fil noir, couvrait sa coiffe blanche. Il en sortait à peine quelques nattes de rheveux noirs. Un fichu de laine rouge était croisé sur la poitrine ; une robe de laine verte, très-courte, des bas gris et de gros souliers ferrés, recouverts sur le cou-de-pied d'une agrafe d'argent, formaient tout son costume.

A peine eut-elle embrassé le petit, en l'élevant de ses deux bras Vigoureux jusqu'à son visage, comme s'il eût été un nourrisson de dix-huit mois, qu'elle monta l'escalier ^

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en remportant suspendu à son cou. L^enfant lui montra la porte, puis le lit; elle s'approcha à pas muets, et, tombant à genoux au chevet, elle entoura le corps du malade de son bras droit, et baisar son front moite à plusieurs reprises, tout en serrant encore de son bras gauche le pauvre petit. Geneviève et moi, nous l'avions suivie sans qu'elle eût fait grande attention à nous, et n6us assistions, émus et muets, à ce triste embrassement.

— mon Jean î dit-elle, me reconnaisrtu ?

Le malade ne lui répondit qu'en lui serrant la main avec tout ce qui lui restait de forces et en tournant vers elle ses yeux où Ton vit monter deux dernières grosses larmes. Elle les essuya avec ses doigts et baisa après sur ses yeux cette puissante expression de la tendresse du mourant.

— Ah! tu me reconnais! Eh bien! c'est bon, dit-elle, je t'empêcherai bien de mourir, puisque ton cœur parle encore en toi pour moi; car qu'est-ce que je deviendrais sans toi, moi qui n'ai plus ni père, ni mère, ni frère au monde ? Et qui est-ce qui couperait le bois ? Et qui est-ce qui faucherait le coteau? Et qui est-ce qui travaillerait l'hiver pour reporter en été du pain et des liards à la maison? Et qui est-ce qui élèverait l'enfant, et qui lui apprendrait l'état? Et qui est-ce qui aimerait autant sa pauvre Luce ?... Eniln elle se mit à lui dire toutes les raisons pour lesquelles il lui était interdit de mourir, comme si elle avait cru que mourir était un acte de volonté ou de découragement de sa part, et que la maladie était un caprice qu'on écartait à force de bonnes raisons.

Mais le pauvre malade, un moment réveillé de son assoupissement par le son de voix et l'embrassement de sa

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femme, ne Tentendait déjà plus. Ses yeux s'étaient refermés, sa poitrine respirait péniblement, ses balbutiements inarticulés annonçaient ses derniers rêves. Sa femme, le visage caché dans ses couvertures, relevait de temps en temps son visage pour le regarder. L'enfant cherchait à la consoler en lui parlant de Geneviève, dont les soins Ta valent sauvé jusque-là, du médecin qui venait le visiter deux ou trois fois par jour comme si c'était un monsieuTy et de moi qui les avafs menés, lui et Geneviève, en tenant leur monture par la bride et qui ne les laissais manquer de rien dans la maison.

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Ces roots paraissaient ranimer Tespérance et le courage dans le cœur de la pauvre femme. Elle parut s'apercevoir seulement alors qu'elle n'était pas seule dans la chambre avec son enfant et le malade. Elle s'approcha timidement de Geneviève, qu'elle connaissait parfaitement de nom et de caractère par les récits que le père la Cloche lui avait faits en chemin des senices et de la bonté de la servante de leur hospice.

— Je vous remercie bien, lui dit-elle en lui prenant la main. On dit que vous m'avez remplacée avec tant d'obligeance auprès de mon pauvre Jean, que, s'il revient de cette maladie, c'est bien à vous que je devroi son salut en ce monde. Qu'est ce que je pourrai jamais faire pour me reconnaître envers vous, mademoiselle? Hélas! je n'ai rien â vous donner.

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— Qui sait, ma pauvre femme? répondit Geneviève. Peut-être, si Dieu conserve la vie à votre mari, aurez-vous à me donner autant que je vous donne.

Elle pensait à Tenfant en parlant ainsi, mais Luee w\ comprenait rien.

— Et vous, monsieur, dit Luce se tournant vers moi, que pourrons-nous jamais faire pour vous rendre la grande complaisance que vous avez eue pour de pauvres gens comme nous? '

~ Le cœur est la monnaie de ceux qui n'en ont point d*autre, lui répondis-je avec un sourire attendri, par lequel je voulais lui cacher mon inquiétude sur Tétat de son mari, et c'est la meilleure, comme dit l'Évangile. Je serai assez payé de mes pas en descendant la montagne et de quelques jours perdus à Voiron, si Dieu vous rend voire mari.

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Mais, hélas! la Providence ne paraissait pas vouloir exaucer nos souhaits pour le rétablissement de Jean. Le soir du neuvième jour il fut à Tagonie. On appela un prêtre pour bénir son départ de la terre. Le médecin vint essayer en vain les derniers cordiaux sur sa faiblesse croissante, il s'approcha de Geneviève et de Luce, qui pleuraient autant Tune que Tautre au pied du lit, Luce à cause de son mari, Geneviève à cause de Luce, car elle commençait à Taimer comme une sœur.

— Il faut que cet homme fasse appeler le notaire, dit-il

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à voix basse aux femmes ; s'il ne sait pas écrire, il n'a point laissé chez lui de testament, et il a des dispositions â faire.

Jean avait, outre son état et ses outils, un petit bien comme tous les montagnards, consistant en sa chaumière, un jardin, un coin de broussailles sur la colline, un ou deux petits prés et une steppe dans le creux du rocher. 11 n'avait jamais pensé, si jeune qu'il était, à en disposer après lui. 11 croyait que ce petit patrimoine passerait tout naturellement à sa femme et à son enfant. Il ne s'en était jamais inquiété. Cependant, quand le médecin lui eut expliqué que l'enfant posséderait tout quand il aurait vingt et un ans, et que sa pauvre Luce serait peut-être à la merci d'une belle-fille dans son propre foyer, il consentit à laiser venir un notaire et des témoins pour partager le bien entre sa femme et son iils. Je fus un des témoins tout prêts pour cet acte suprême qui unit le mort aux survivants par l'héritage. Le notaire logeait à deux pas de l'auberge.

Jean, comme il arrive toujours au dernier moment, avait repris toute la lucidité de son intelligence.

11 dicta à voix haute son testament au notaire, qui écrivit sous sa dictée ces mots : « Je lègue la jouissance de *mon bien au Gros-Soyer à Luct, ma femme, et la propriété, après elle, à mon Iils. »

— Est-ce tout? dit le notaire au inouranl.

— Oui, reprit le pauvre homme. Puisque la femme est si bonne mère, elle aura soin de Tenfant pendant sa vie, et, après elle, Tenfant trouvera tout ce que je laisse... N'est-ce pas, Luce? dit-il en regardant sa femme; cela ne va-t-il bien à ton idée comme cela?

Luce ne répondit pas, et se retourna contre le mur avec un geste de désespoir que la douceur habituelle de son caractère et le calme mélancolique de son altitude me firent trouver étrange. Depuis qu'on avait parlé de notaire et de testament, et que Tofficier public était entré avec les témoins dans la chambre, elle paraissait en proie à une agitation qui n'avait pas seulement l'expression de la douleur, mais qui avait tous les symptômes de Tangoisse et de la convulsion de Tâme.

— Eh bien! signons, messieurs, dit le notaire après avoir revêtu ce court testament des formalités d'usage.

Je m'avançai pour signer. Tout le monde était dans ce silence qui suit un grand acte suprême accompli. Je tenais la plume dans mes doigts et j'avais déjà écrit les premières lettres de mon nom de baptême. Un cri terrible fit tomber la plume de ma main.

— Arrêtez, monsieur, arrêtez ! ne signez pas, cria-t-elle en se retournant tout à coup, le visage en feu, les mains suppliantes tournées vers son mari, en se jetant convulsivement à genoux devant le lit, et en se frappant la poitrine du poing comme quelqu'un qui se confise et qui se punit soi-même d'un crime ! Arrêtez, messieurs : je suis une misérable ! je ne suis pas digne d'un si Lon mari que le bon Dieu m'avait donné dans Jean, que voilà ! Je l'ai trompé ! J'ai menti huit ans de suite pour ne pas lui faire de la peine, et j'allais faire mentir à son insu la mort dans sa

boQche pour ne .pas déshériter un enfant que j*aiine trop !

— Un enfant que tu aimes trop, Luce? dit le mari, étonné du geste et du cri de sa femme ; et pourquoi donc que tu Vainies trop, notre petit? Est-ce qu'il n'est pas le tien comme le mien?

— Oh! pardonne-moi, pardonne- moi, mon pauvre Jean ! dit Lace en lui prenant les deux mains froides dans les siennes et en y collant son front comme pour renfoncer dans Tombre de la mort. Non, ce n'est pas le mien; non, ce n'est pas le tien ! Le nôtre est mort à deux mois ! Je n'ai pas voulu t'affligera ton retour en te Ta vouant; j'ai menti, j'ai menti, par amour pour toi d'abord, et puis par amour pour le petit après ! Mais je ne veux pas mentir à Dieu jusqu'à la mort, ni charger ma conscience du vol que je te ferais faire à nos parents en te faisant donner tout ton pauvre bien à un enfant qui n'est pas le nôtre ! Ce testament serait un larcin, Jean ! Ecrivez, monsieur le notaire, ce qu'il vous dira maintenant !

Luce, après avoir arraché ces aveux dé sa conscience, attendit, comme frappé de la foudre, la réponse du mourant.

— Eh bien ! dit Jean, après un long intervalle de silence pendant lequel il semblait rechercher péniblement dans sa mémoire les fils embrouillés de sa pensée : tu ne m'as trompé que pour ma tranquillité, dit-il à sa femme; je te pardonnis et je te bénis pour ton mensonge à l'article de la mort, Luce! J'aimais ce petit comme s'il était le lien et le mien; mais je ne dois pas priver mes parents. Écrivez, monsieur le notaire, que je laisse mon bien en jouissance à ma femme, et après elfb à mes parents.

Le notaire écrivit, les témoins signcienl et se retirèrent.

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