QUATRIEME PARTIE
gué des autres religions par une coutume sublime; il a placé la cendre des fidèles dans l'ombre des temples du Seigneur, et dépose les morts dans le sein du Dieu vivant.
Lycurgue n'avoit pas craint d'établir les tombeaux au milieu de Lacédemone, il avoit pensé, comme notre religion, que la cendre des pères, loin d'abréger les jours des fils, prolonge en effet leur existence, en leur enseignant la modération et la vertu, qui conduisent à une heureuse vieillesse. Les raisons humaines qu'on a opposées à ces raisons divines sont bien loin d'être convaincantes. Meurt-on moins en France que dans le reste de l'Europe, où les cimetières sont encore dans les villes?
Lorsque autrefois parmi nous on sépara les tombeaux des églises, le peuple, qui n'est pas si prudent que les beaux esprits, qui n'a pas les mêmes raisons de craindre le bout de la vie, le peuple s'opposa à l'abandon des antiques sépultures. Et qu'avoient en effet les modernes cimetières qui put le disputer aux anciens? Où éloient leurs lierres, leurs ifs, leurs gazons nourris depuis tant de siècles des biens de la tombe? Pouvoient-ils montrer les os sacrés des aïeux, le temple, la maison du médecin spirituel, enfin cet appareil de religion qui prometloit, qui assuroit même une renaissance très -prochaine? Au lieu de ces cimetières fréquentés, on nous assigna dans quelque faubourg un enclos solitaire abandonné des vivants et des souvenirs, et où la mort, privée de tout signe d'espérance, sembloit devoir être éternelle
Qu'on nous en croie : c'est lorsqu'on vient à toucher à ces bases fondamentales de l'édifice que les royaumes trop remués s'écroulent1. Encore si l'on s'étoit contenté de changer simplement le lieu des sépultures! mais, non satisfait de cette première atteinte portée aux mœurs, on fouilla les cendres de nos pères, on enleva leurs restes, comme le manant enlève dans son tombereau les boues et les ordures de nos cites.
Il fut réservé à notre siècle de voir ce qu'on regard oit comme
]. Les anciens auroient cru un État renversé si l'on eût violé l'asile des mets. On connoît les belles lois de i'Agypte sur les sépultures. Les lois de Solon séparaient le violateur des tombeaux de la communion du temple, et l'abandonnoient aux Furies. Les Instituas de Justinien règlent jusqu'aux legs, l'héritage, la vente et le rachat d'un sépulcre, etc.
le plus grand malheur chez les anciens, ce qui étoit le dernier supplice dont on punissoit les scélérats, nous entendons la dispersion des cendres; de voir, disons-nous, cette dispersion applaudie comme le chef-d'œuvre de la philosophie. Et où étoit donc le crime de nos aïeux, pour traiter ainsi leurs restes, sinon d'avoir mis au jour des fils tels que nous! Mais écoutez la fin de tout ceci, et voyez l'énormité de la sagesse humaine: dans quelques villes de'France, on bâtit des cachots sur l'emplacement des cimetières; on éleva les prisons des hommes sur le champ où Dieu avoit décrété la fin de tout esclavage; on édifia des lieux de douleur pour remplacer les demeures où toutes les peines viennent finir; enfin, il ne resta qu'une ressemblance, à la vérité effroyable, entre ces prisons et ces cimetières: c'est là que s'exercèrent les jugements iniques des hommes, là où Dieu avoit prononcé les arrêts de son inviolable justice1.