QUATRIÈME PARTIE. L
de faits précieux. Au contraire, l'homme qui passe rapidement avec un interprète, qui n'a ni le temps ni la volonté de s'exposer à mille périls pour apprendre le secret des mœurs, cet homme eût-il tout ce qu'il faut pour bien voir et pour bien observer, ne peut cependant acquérir que des connoissances très-vagues sur des peuples qui ne font que rouler et disparoître à ses yeux.
Le Jésuite avoit encore sur le voyageur ordinaire l'avantage d'une éducation savante. Les supérieurs exigeoient plusieurs qualités des élèves qui se destinoient aux missions. Pour le Levant, il falloit savoir le grec, le cophte, l'arabe, le turc, et posséder quelques connoissances en médecine; pour l'Inde et la Chine, on vouloit des astronomes, des mathématiciens, des géographes, des mécaniciens ; l'Amérique étoit réservée aux naturalistes 1. Et à combien de saints déguisements, de pieuses ruses, de changements de vie et de mœurs n'étoit-on pas obligé d'avoir recours pour annoncer la vérité aux hommes! A Maduré, le missionnaire prenoit l'habit du pénitent indien, s'assujettissoit à ses usages, se soumettoit à ses austérités, si rebutantes ou si puériles qu'elles fussent; à la Chine, il devenoit mandarin et lettré; chez l'Iroquois, il se faisoit chasseur et sauvage.
Presque toutes les missions françoises furent établies par Colbert et Louvois, qui comprirent de quelle ressource elles seroient pour les arts, les sciences et le commerce. Les pères Fontenay, Tachard, Gerbillon, Le Comte, Bouvet et Visdelou, furent envoyés aux Indes par Louis XIV : ils étoient mathématiciens, et le roi les fît recevoir de l'Académie des Sciences avant leur départ.
Le père Brédevent, connu par sa dissertation physico-mathématique, mourut malheureusement en parcourant l'Ethiopie; mais on a joui d'une partie de ses travaux. Le père Sicard visita l'Egypte avec des dessinateurs que lui avoit fournis M. de Maurepas. Il acheva un grand ouvrage sous le titre de Description de l'Egypte ancienne et moderne. Ce manuscrit précieux, déposé à la maison professe des Jésuites, fut dérobé sans qu'on en ait jamais pu découvrir aucune trace. Personne sans doute
1. Voyez les Lettres édifiantes et l'ouvrage de l'abbé Fleury sur les qualités nécessaires à un missionnaire.
ne pouvoit mieux nous faire connoître la Perse et le fameux Thamas Koulikan que le moine Bazin, qui fut le premier médecin de ce conquérant et le suivit dans ses expéditions. Le père Cœur-Doux nous donna des renseignements sur les toiles et les teintures indiennes. La Chine nous fut connue comme la France; nous eûmes les manuscrits originaux et les traductions de son histoire; nous eûmes des herbiers chinois, des géographies, des mathématiques chinoises; et pour qu'il ne manquât rien à la singularité de cette mission, le père Ricci écrivit des livres de morale dans la langue de Confucius et passe encore pour un auteur élégant à Pékin.
Si la Chine nous est aujourd'hui fermée, si nous ne disputons pas aux Anglois l'empire des Indes, ce n'est pas la faute des Jésuites, qui ont été sur le point de nous ouvrir ces belles régions. « Ils avoient réussi en Amérique, dit Voltaire, en enseignant à des sauvages les arts nécessaires; ils réussirent à la Chine en enseignant les arts les plus relevés à une nation spirituelle 1. »
L'utilité dont ils étoient à leur patrie dans les échelles du Levant n'est pas moins avérée. En veut-on une preuve authentique? Voici un certificat dont les signatures sont assez belles.