‹ Génie du christianisme: et Défense du génie du christianisme: avec notes et éclaircissementsChapitre 167 sur 322 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

de la nature humaine que la petitesse du sauvage dans la grandeur du désert.

Arrivés à Buenos-Ayres, les missionnaires remontèrent Rio de la Plata, et, entrant dans les eaux du Paraguay, se dispersèrent dans les bois. Les anciennes relations nous les représentent un bréviaire sous le bras gauche, une grande croix à la main droite, et sans autre provision que leur confiance en Dieu. Elles nous les peignent se faisant jour à travers les forets, marchant dans les terres marécageuses, où ils avoient de l'eau jusqu'à la ceinture, gravissant des roches escarpées et furetant dans les antres et les précipices, au risque d'y trouver des serpents et des bêtes féroces au lieu des hommes qu'ils y cher' choient.

Plusieurs d'entre eux y moururent de faim et de fatigue ; d'autres furent massacrés et dévorés par les sauvages. Le père Lizardi fut trouvé percé de flèches sur un rocher; son corps étoit à demi dévoré par les oiseaux de proie, et son bréviaire étoit ouvert auprès de lui à l'office des morts. Quand un missionnaire rencontroit ainsi les restes d'un de ses compagnons, il s'empressoit de leur rendre les honneurs funèbres, et, plein d'une grande joie, il chantoit un Te Deum solitaire sur le tombeau du martyr.

De pareilles scènes, renouvelées à. chaque instant, étonnoient les hordes barbares. Quelquefois elles s'arrètoient autour du prêtre inconnu qui leur parloit de Dieu, et elles regardoient le ciel, que l'apôtre leur montroit; quelquefois elles le fuyoient comme un enchanteur, et se sentoient saisies d'une frayeur étrange : le religieux les suivoit en leur tendant les mains au nom de Jésus-Christ. S'il ne pouvoit les arrêter, il plantoit sa croix dans un lieu découvert, et s'alloit cacher dans les bois. Les sauvages s'approchoient peu à peu pour examiner l'éten^ dard de paix élevé dans la solitude : un aimant secret sembloit les attirer à ce signe de leur salut. Alors le missionnaire, sortant tout à coup de son embuscade et profitant de la surprise des barbares, les invitoit à quitter une vie misérable, pour jouir des douceurs de la société.

Quand les Jésuites se furent attachés quelques Indiens, ils eurent recours à un autre moyen pour gagner des âmes. Ils

avoient remarqué que les sauvages de ces bords étoient fort sensibles à la musique : on dit même que les eaux du Paraguay rendent la voix plus belle. Les missionnaires s'embarquèrent donc sur des pirogues avec les nouveaux catéchumènes; ils remontèrent les fleuves en chantant des cantiques. Les néophytes répétoient les airs, comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux sauvages. Les Indiens ne manquèrent point de se venir prendre au doux piège. Us descendoient de leur montagne, et accouroient au bord des fleuves pour mieux écouter ces accents; plusieurs d'entre eux se jetoient dans les ondes et suivoient à la nage la nacelle enchantée. L'arc et la flèche échappoient à la main du sauvage : l'avant-goût des vertus sociales et les premières douceurs de l'humanité entroient dans son âme confuse; il voyoit sa femme et son enfant pleurer d'une joie inconnue; bientôt, subjugué par un attrait irrésistible, il tomboit au pied de la croix, et mêloit des torrents de larmes aux eaux régénératrices qui couloienf sur sa tête.

Ainsi la religion chrétienne réalisoit dans les forêts de l'Amérique ce que la fable raconte des Amphion et des Orphée : réflexion si naturelle, qu'elle s'est présentée même aux missionnaires 1 : tant il est certain qu'on ne dit ici que la vérité, en ayant l'air de raconter une fiction!

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