lïReg., xm, 14. 3. Dans l'Abufar de M. Ducis
réunir à lui: ainsi le malheur naît du sujet, et la punition sort de la faute.
Il ne restoit qu'à sanctifier par le christianisme cette catastrophe empruntée à la fois de l'antiquité païenne et de l'antiquité sacrée. L'auteur, même alors, n'eut pas tout à faire, car il trouva cette histoire presque naturalisée chrétienne dans une vieille ballade de pèlerin que les paysans chantent encore dans plusieurs provinces1. Ce n'est pas par les maximes répandues dans un ouvrage, mais par l'impression que cet ouvrage laisse au fond de lame, que l'on doit juger de sa moralité. Or, la sorle d'épouvante et de mystère qui règne dans l'épisode de René serre et contriste le cœur sans y exciter d'émotion criminelle. Il ne faut pas perdre de vue qu'Amélie meurt heureuse et guérie, et que René finit misérablement. Ainsi le vrai coupable est puni, tandis que sa trop foible victime, remettant son âme blessée entre les mains de celui qui retourne le malade sur sa couche, sent renaître une joie ineffable du fond même des tristesses de son cœur. Au reste, le discours du père Souè'l ne laisse aucun doute sur le but et les moralités religieuses de l'histoire de René.
IX. A l'égard d'Atala, on en a tant fait de commentaires, qu'il seroit superflu de s'y arrêter. On se contentera d'observer que les critiques qui ont jugé le plus sévèrement cette histoire ont reconnu toutefois qu'elle faisoit aimer la religion chrétienne, et cela suffit à l'auteur. En vain s'appesantiroit-on sur quelques tableaux ; il n'en semble pas moins vrai que le public a vu sans trop de peine le vieux missionnaire, tout prêtre qu'il est, et qu'il a aimé dans cet épisode indien la description des cérémonies de notre culte. C'est Atala qui a annoncé et qui peut-être a fait lire le Génie du Christianisme ; cette sauvage a réveillé dans un certain monde les idées chrétiennes et rapporté pour ce monde la religion du père Aubry des déserts où elle étoit exilée.
X. Au reste, cette idée d'appeler l'imagination au secours des principes religieux n'est pas nouvelle. N'avons-nous pas eu
C'est le chevalier des Landes, Malheureux chevalier, etc.
de nos jours le Comte de Valmonl 3 ou les égarements de la raison"? Le père Marin, minime, n'a-t-il pas cherché à introduire les vérités chrétiennes dans les cœurs incrédules, en les faisant entrer déguisées sous les voiles de la fiction J ? Plus anciennement encore, Pierre Camus , évoque de Belley, prélat connu par l'austérité de ses mœurs, écrivit une foule de romans pieux2 pour combattre l'influence des romans de d'Urfé. Il y a bien plus: ce fut saint François de Sales lui-même qui lui conseilla d'entreprendre ce genre d'apologie, par pitié pour les gens du monde et pour les rappeler à la religion en la leur présentant sous des ornements qu'ils connoissoient. Ainsi Paul se rendoit foible avec les foibles pour gagner les foibles3. Ceux qui condamnent l'auteur voudroient donc qu'il eût été plus scrupuleux que l'auteur du Comte de Valmont, que le père Marin, que Pierre Camus, que saint François de Sales, qu'Héliodore4, évêque de Tricca, qu'Amyot5, grand-aumônier de France, ou qu'un autre prélat fameux, qui, pour donner des leçons de vertu à un prince, et à un prince chrétien, n'a pas craint de représenter le trouble des passions avec autant de vérité que d'énergie? il est vrai que les Faidyt et les Gueudeville reprochèrent aussi à Fénelon la peinture des amours d'Eucharis, mais leurs critiques sont aujourd'hui oubliées 6 : le Télémaque est devenu un livre classique entre les mains de la jeunesse; personne ne songe plus à faire un crime à l'archevêque de Cambrai d'avoir voulu guérir les passions par le tableau du désordre des passions, pas plus qu'on ne reproche à saint Augustin et à saint Jérôme d'avoir pemt si vivement leurs propres foiblesses et les charmes de l'amour.
1. Nous avons de lui dix romans pieux fort répandus : Adélaïde de Witzbury, ou la pieuse pensionnaire; Virginie, ou la vierge chrétienne; le Baron de Van- Hesden, ou la république des incrédules; Farfalla, ou la comédienne convertie, etc.