TROISIEME PARTIE
Ce qui perdra toujours la foule , c'est l'orgueil : c'est qu'on ne pourra jamais lui persuader qu'elle ne sait rien au moment où elle croit tout savoir. Les grands hommes peuvent seuls comprendre ce dernier point des connoissances humaines où l'on voit s'évanouir les trésors qu'on avoit amassés et où l'on se retrouve dans sa pauvreté originelle. C'est pourquoi la plupart des sages ont pensé que les études philosophiques avoient un extrême danger pour la multitude. Locke emploie les trois premiers chapitres du quatrième livre de son Essai sur V entendement humain à montrer les bornes de notre connoissance, qui sont réellement effrayantes, tant elles sont rapprochées de nous.
« Notre connoissance, dit-il, étant resserrée dans des bornes si étroites, comme je l'ai montré, pour mieux voir l'état présent de notre esprit, il ne sera peut-être pas inutile... de prendre connoissance de notre ignorance, qui... peut servir beaucoup à terminer les disputes... si, après avoir découvert jusqu'où nous avons des idées claires... nous ne nous engageons pas dans cet abîme de ténèbres (où nos yeux nous sont entièrement inutiles, et où nos facultés ne sauroient nous faire apercevoir quoi que ce soit), entêtés de cette folle pensée que rien n'est au-dessus de notre compréheiision*. »
Enfin, on sait que Newton, dégoûté de l'étude des mathématiques, fut plusieurs années sans vouloir en entendre parler; et de nos jours même, Gibbon, qui fut si longtemps l'apôtre des idées nouvelles, a écrit : « Les sciences exactes nous ont accoutumés à dédaigner l'évidence morale , si féconde en belles sensations, et qui est faite pour déterminer les opinions et les actions de notre vie. »
En effet, plusieurs personnes ont pensé que la science entre les mains de l'homme dessèche le cœur, désenchante la nature, mène les esprits foibles à l'athéisme et de l'athéisme au crime ; que les beaux-arts, au contraire, rendent nos jours merveilleux, attendrissent nos âmes, nous font pleins de foi envers la Divinité et conduisent par la religion à la pratique des vertus.
Nous ne citerons pas Rousseau, dont l'autorité pourroît être suspecte ici : mais Descartes, par exemple, s'est exprimé d'une
1. Locke, Entend, hum., liv. iv, chap. m, art. iv, trad. de Coste.
manière bien étrange sur la science qui a fait une partie de sa gloire.
« Il ne trouvoit rien effectivement, dit le savant auteur de sa vie, qui lui parût moins solide que de s'occuper de nombres tout simples et de figures imaginaires, comme si l'on devoit s'en tenir à ces bagatelles sans porter la vue au delà. Il y voyoit même quelque chose de plus qu'inutile; il croyoit qu'il étoit dangereux de s'appliquer trop sérieusement à ces démonstrations superficielles que l'industrie et l'expérience fournissent moins souvent que le hasard l. Sa maxime étoit que cette application nous désaccoutume insensiblement de l'usage de notre raison et nous expose à perdre la route que la lumière nous trace 2. »
Cette opinion de l'auteur de l'application de l'algèbre à la géométrie est une chose digne d'attention.
Le père Castel, à son tour, semble se plaire à rabaisser le sujet sur lequel il a lui-même écrit. « En général, dit-il, on estime trop les mathématiques... La géométrie a des vérités hautes, des objets peu développés, des points de vue qui ne sont que comme échappés. Pourquoi dissimuler? Elle a des paradoxes, des apparences de contradiction, des conclusions de système et de concession, des opinions de sectes, des conjectures même et même des paralogismes 3. »
Si nous en croyons Buffon, a ce qu'on appelle vérités mathématiques se réduit à des identités d'idées et n'a aucune réalité 4. » Enfin l'abbé de Condillac, affectant pour les géomètres le même mépris quHobbes, dit en parlant d'eux : « Quand ils sortent de leurs calculs pour entrer dans des recherches d'une nature différente, on ne leur trouve plus la même clarté, la même précision ni la même étendue d'esprit. Nous avons quatre métaphysiciens célèbres, Descartes, Malebranche, Leibnitz et Loke; le dernier est le seul qui ne fut pas géomètre, et de combien n'est-il pas supérieur aux trois autres "° ! »
1. Lettres de 1638, p. 412, Cartesii l. de Direct, ingen. régula, n° 5.