NOBLESSE DE SA NAISSANCE
Je n'ai jamais rien lu de ce qui a été écrit sur le jeu de Whist, aujourd'hui universellement répandu , si ce n'est le petit livre de l'Académie des jeux , et cela seulement pour en connaître les règles prescrites indispensables à savoir.
Je ne connais pas précisément l'époque de sa naissance. Cela n'est point aussi important à constater , comme fait historique , que la naissance de Jésus - Christ , que Bossuet , malgré toutes ses recherches et sa prodigieuse instruc-
tion, n'a jamais pu découvrir. Du reste, je puis assurer, avec autant de certitude que Bernardin de Saint - Pierre sur son intéressante Virginie, que le Whist est né de parents anglais. Ces deux illustres personnages , en supposant , par une métaphore un peu hardie, que le Whist en soit un , ont vu le jour vers la même époque , il y a soixante -dix ans au plus : l'une, l'épouse enchanteresse de Paul, sous le ciel brûlant de l'île de France ; et l'autre , silencieux comme son nom, sous les brouillards épais de Londres. Il s'embarqua, non dans un bateau à vapeur, par plusieurs raisons dont la première me dispensera de vous donner les autres, c'est qu'il n'était point encore inventé ; il s'embarqua sur les eaux noirâtres de la Tamise , et fit voile pour Paris , oii son compatriote le Boston avait été bien reçu. Son caractère étranger le fît admettre dans la plus haute société, selon la galanterie française. Il fut même présenté à la cour de Versailles ; mais je ne pourrais affirmer si ce fut par l'ambassadeur d'Angleterre en personne.
Dans tous les jeux , chacun joue ordinairement pour son compte ; mais les Anglais , qui connaissent la puissance des associations, et
habiles dans les traités de commerce , ne se contentèrent pas de les tolérer , de les rendre facultatifs comme au Boston ; ils les exigèrent impérieusement au Whist. L'auteur du jeu exigea , comme condition première , que l'on formerait deux compagnies rivales , composées chacune de deux associés , bien déterminées à se nuire le plus que l'on pourra.
L'on devait se partager les quatre points cardinaux, mais restant toujours en face. Ainsi celui qui avait le droit de choisir pouvait bien se mettre à l'est, mais alors son ami allait se placer à l'ouest; si, au contraire , il aimait les pays chauds et qu'il allât établir son comptoir au sud , il fallait que son associé ouvrît le sien au nord. Voilà pourquoi les partners ne sont jamais de côté, mais toujours en face, imitant la flèche de la rose des vents.
Quand le Whist débarqua sur les rives fleuries de la Seine, il y avait un Espagnol très-amusant, spirituel, point taciturne comme le Whist; il permettait de causer avec lui ; mais il aimait à faire des malices avec son quinola , qui était un autre Figaro, le plus adroit valet de tous les cœurs. Ce jeu était fort à la mode. Il s'appelait
Reversis, et je me rappelle que les jeunes femmes, toujours fines, spirituelles, agaçantes, aimaient à faire des malices à ce pauvre quinola. Quand elles pouvaient forcer ce cher valet de cœur dans ses derniers retranchements, elles étaient aux anges. Si elles l'avaient dans leur jeu, elles voulaient en gratifier un joueur plutôt qu'un autre, surtout le lui placer à la bonne et au visà-vis. Le compatriote du Cid , qui avait inventé ce jeu-là, l'avait baptisé Rêver sis pour annoncer qu'il se jouait à rebours des autres jeux , c'està-dire que celui qui en fait le moins gagne la partie, à moins qu'on ne fasse les douze levées. Dans ce cas-ci, il ressemble au schelem du Whist, et c'est le coup le plus élevé , le nec plus ultrày une véritable bataille décisive comparable à Austerlitz, à léna, à Friedland et à toutes celles qui décident du sort des États.
Le Whist, avec son caractère anglican^ spéculateur, connaissant la puissance des associations, habile à contracter des traités de commerce et des alliances utiles pour écraser , ruiner ses rivaux ; de plus, taciturne, observateur, penseur enfin, le Whist, à cause, sans doute, de sa morosité, de son mutisme, eut d'abord de la peine à
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se faire goûter en France, où Ton aime à rire et à jaser. Je me rappelle que le gai et piquant Reversis avait partout la préférence. Cependant le volcan révolutionnaire grondait déjà pour tout renverser. Les hommes de la cour de France , poussés par le vertige de l'anglomanie, allaient à Londres, disaient-ils, pour apprendre à penser. Ils en revenaient tout honteux de leur nullité politique et admirateurs de la puissance de la chambre des lords, qui gouvernait en réalité l'Angleterre. Ils comprenaient parfaitement que les pairs des trois royaumes , après avoir parlé toute la journée et une partie de la nuit en parlement sur les affaires de l'Etat, avaient besoin de laisser reposer leur langue fatiguée et de jouer un jeu muet. Si vous aimez à connaître autant que Virgile les causes des efiets , vous trouverez dans cette dissertation savante l'origine du jeu de Whist.
Une fois admis dans les salons de Versailles , l'on comprit tout naturellement que, puisqu'on possédait l'effet , il fallait aussi avoir sa cause , à moins de passer pour inconséquent. Le V^hist avait été créé et mis au monde pour amuser les membres du parlement britannique, en laissant
reposer leur langue fatiguée ; alors on imagina d'avoir aussi en France deux chambres parlementaires.
Voyez , ici , comme tout s'engendre dans son espèce. C'est à cause du parlement anglais que l'orateur de la chambre des communes , peutêtre le chancelier, qui s'asseoit sur le sac de laine en l'honneur des moutons d'Angleterre, voire tout autre membre, aura créé le Whist; et celui-ci, à son tour, parvenu à l'âge de virilité, dans son voyage en France, aura procréé nos deux chambres, dont l'une siège au Luxembourg et l'autre au Palais-Bourbon ; avec l'observation, toutefois , que l'une et l'autre , surtout la première, sont des images bien ternes de celles qui s'assemblent aux murs de Westminster,
Après vous avoir donné une faible idée de l'illustre naissance du Whist , qui s'est acquis depuis une célébrité prodigieuse, universelle, je vais vous parler de sa vie, à laquelle jusqu'ici vous n'aurez peut-être point fait attention.
Tout change, pour prouver que l'univers est perpétuellement en mouvement; tout se dénature, se compose et se décompose sans cesse. C'est à peine si l'on a conservé à la fin quelque
chose de son origine. L'homme a quatre phases bien distinctes , comme la hine : l'enfance , qui ne ressemble point à l'âge viril , celui-ci à l'âge mûr, et ce dernier à la vieillesse. Eh bien , le jeu de Whist compte déjà ses quatre quartiers , sans, que je sache, que l'auteur ait été pour cela un lunatique : il ressemble, ce jeu, aux portraits différents de la même personne peinte sous divers costumes à des âges différents.
Premier quartier. — En naissant, le Whist se jouait en dix points, point par point pour chaque levée que l'on faisait en sus de ses adversaires. Le schelem y expression mal rendue, signifiant mauvais, tandis que le coup aurait dû s'appeler parfait, ou habile, ou excellent, puisqu'il fait les treize levées , le scheîem se payait , comme aujourd'hui, dix fiches quand on le joue, et on reste. On chantait alors, ce qu'on ne fait plus aujourd'hui, peut-être parce que les oreilles délicates auront remarqué que la musique anglaise n'est pas aussi mélodieuse que la musique italienne. On appelle chanter quand , à huit points, l'on a deux honneurs et que l'on demande à son partner s'il en a un. Dans ce cas -ci, la partie était finie, et le chant monotone , le cri
d'un joueur, auquel son partner répondait avant de jeter sa première carte, suffisait pour les faire tomber toutes des mains , comme la musique d'Orphée renversait les murailles.
Deuxième quartier, — Les Français, trouvant que les parties , trop longues , n'en finissaient pas, plus impatients que les Anglais , voulurent y introduire une innovation pour l'abréger ; et nous imaginâmes de désigner une couleur qui serait la préférence. ( C'était ordinairement la première qui tournait.) Chaque fois qu'elle était atout y les tries comptaient double. A cette méthode, qui perfectionnait ou dénaturait le jeu , comme on voudra l'expliquer, inventée par nous sous le Directoire, l'on conserva le chant. A huit, avec deux honneurs en main, l'on pouvait provoquer son partner.
Troisième quartier, — L'égalité marchant toujours en France plus que la fraternité ( à tel point qu'on avait représenté alors le directeur Barras, dans une caricature parfaitement ressemblante, avec un gros morceau de bois sortant de sa bouche et l'inscription au-dessous : Barras rendant Gros " Bois , quoiqu'il ne fût point rendu , mais bien vendu à Moreau , qui le revendit à Ber thier ) ,
rëgalité, donc, marchant toujours, on ne voulut plus de préférence, parce qu'on trouvait que les blondes, les brunes, les dames de cœur, de carreau, de trèfle et de pique, étaient aussi belles Fune que l'autre, et qu'il ne fallait point, dans la crainte de les blesser , établir entre elles de préférence. Il fut donc convenu que tous les tries, dans quelque couleur que ce soit, compteraient pour deux points; mais l'on supprima le chant , qui donnait une supériorité immense et peu raisonnable à l'aristocratie des honneurs, qui n'eurent plus l'avantage d'être annoncés les premiers.
Quatrième quartier (en attendant le cinquième, qui ne permettrait plus de comparer les phases du Whist à celles de la lune). Les Français, toujours impatients, désireux de terminer la moindre petite besogne, la plus insignifiante, la plus puérile qu'ils ont à peine ébauchée , commue les révolutions , par exemple y imaginèrent que les parties de Whist, malgré le perfectionnement des tries doubles , étaient encore trop longues, puisqu'on éprouvait souvent une catastrophe aussi épouvantable qu'au mois de juillet, oii l'on a vu les hommes les plus intéressés aux succès
de la bataille se tenir cachés honteusement ; de même au Whist, dont pourtant une partie n'a jamais duré trois jours, comme en juillet 18S0, l'on remarquait avec douleur que souvent un partner s'endormait au milieu du combat, pendant que les adversaires redoublaient d'ardeur pour remporter une victoire aussi lâchement disputée; les Français, donc, sans consulter le créateur de ce jeu , l'auteur de cette bataille de cartes, voulurent absolument la réduire de moitié, en établissant que le combat serait terminé en cinq points au lieu de dix , ce qui rendait la partie plus souvent triple : elle est double contre trois et simple contre deux. Par ce même esprit de pétulance et de légèreté, l'on supprima le schelem en cinq points, c'est-à-dire le coup qui exige le plus d'attention et de calcul ; l'on supprima donc le schelem , par la raison qu'il exigeait une patience trop fatigante , celle d'attendre que les treize cartes fussent jouées.
Il semble que tous ces innovateurs de jeux soient aussi légers, aussi maladroits que tous les innovateurs de gouvernement, qui sont assez impudents encore pour s'intituler des hommes d'État , tandis qu'ils n'ont pu , ne peuvent rien
fonder de stable, rien qui puisse durer dix ans, comme saint Talleyrand, que Fabbé Dupanloup a fait monter au ciel , ressemblant en cela à Fabbé de Latil, qui a fait aussi monter au ciel madame de Polastron, la maîtresse du comte d'Artois, et cela pour l'édification des prostituées et des prêtres apostats.
Les joueurs , semblables aux soi-disants hommes d'État, ne veulent pas prendre la peine de réfléchir pour prévoir , les uns et les autres , les conséquences de leur conduite, conséquemment leur avenir , auquel ils travaillent et dont ils ne se doutent pas.
Ce sont les plus habiles joueurs de Whist qui ont introduit la méthode de jouer en cinq points, en conservant aux honneurs la même valeur qu'en dix , sans remarquer qu'ils perdaient, par cette innovation , tout l'avantage de leur supériorité, puisque ce ne serait plus qu'un jeu de hasard, au lieu d'être un jeu de calcul et de commerce.
C'est à qui aura les honneurs ! Les levées point par point ne jouent plus qu'un rôle trèssecondaire. Il est à peu près superflu de bien raisonner ce jeu-là, de bien jouer, de bien
s'harmoniser avec son partner , ainsi que je le prescris ; il ne manquait plus , pour en faire un jeu purement de hasard, que de conserver le cri quand l'on est à trois , comme on le faisait dans l'origine lorsqu'on était à huit. Si les grands joueurs , fatigués des longueurs des parties en dix points, eussent voulu les réduire de moitié, il eût été habile à eux de diminuer également de moitié la valeur des honneurs , de compter les trois pour un point et les quatre pour deux. La balance alors eût été égale ; elle eût même été avantageuse aux bons joueurs, en établissant la supériorité des levées , du bien-jouer sur les honneurs, qui sont une affaire purement de hasard. Le bénéfice eût été d'autant plus grand que, le cri étant supprimé, il restait plus de chances pour le bien-jouer. L'on reviendra à cette idée , qui est rationnelle , parce que tout ce qui est faux ne peut avoir de durée : en tout, dans tout, cette vérité est éternelle; elle a commencé avec le monde et ne finira qu'avec lui. Tout ce qui porte le caractère de la fausseté , comme la finesse , qui n'est qu'une fausseté adroite , de la mauvaise foi , de la perfidie , ne peut être qu'éphémère. Il n'y a que les faits, que
les institutions qui reposent sur des doctrines respectables, reconnues pour telles par tous les hommes , qui puissent avoir de la durée; et encore la suite des siècles en ôte-t-elle la sévedes racines!
L'on ne peut donner que des règles générales pour bien jouer à tous les jeux. C'est donc à l'intelligence du joueur à en faire l'application a minoriy parce qu'il n'aura probablement jamais les treize cartes qu'un professeur voudrait lui donner pour lui enseigner la manière de les jouer toutes les treize , et cela encore en établissant la supposition infinie des cinquante-deux cartes à jouer par les quatre combattants.
Ne connaissant pas un mot de Talgèbre, quoique plus fort joueur peut-être à bien des jeux , même de calcul , que la plupart des membres de la section des sciences mathématiques , n'ayant pas appris , comme tous ces illustres savants , à diviser les x par les j'ai prié un profond algébriste de m'établir les chances de probabilité du jeu de Whist. Je les croyais immenses , infinies. Elles sont plus : elles sont eflFrayantes , puisque la dernière est impossible à s'accomplir, n'ayant point de termes connus dans notre langue pour rendre cette longue file de chiffres.
Cet algébriste m'a dit que ce problème de calcul avait été résolu par Newton. Ainsi , jusqu'à ce grand homme , tous les mathématiciens du monde qui avaient paru jusqu'à lui auraient été incapables de me dire combien de chances il existait dans cinquante-deux cartes données à quatre joueurs également une par une.
Ce calcul est trop piquant pour ne pas le rapporter ici ; et bien certainement cet algébriste, sur ma prière, sera le seul qui l'aura établi depuis soixante-dix ans que le jeu de Whist a été inventé. Je copie.