‹ Génie et folie: réfutation d'un paradoxeChapitre 7 sur 8 · JÉSUS CHRIST - JÉSUS CHRIST · texte numérisé non relu

JÉSUS CHRIST - JÉSUS CHRIST

Je l'ai fui, renoncé, crucifié, n suis séparé. ■

que par les voies dans l'Kvangile.

RENONTIATION TOTALE ET DOUCE Souroiseion totale à Jésus Christ et k mon directeur éternell' en joye pour un jour d'exercice sur la terre

res » tracées par l'antenr non sans un certain soin (1).

Libre à certains aatenrs cle voir dans cette étrange pancarte « nne prière enflammée 7> (2), à d'autres de s'écrier à propos de ce FEU en lettres, éclatantes : € Mais qui ne comprend de snîte de quel feu il s'agit? Esprit ^sainty Esprit pacifique, s'écriait Bossnet dans son sermon pour la profession de foi de M'*' de La Vallière, je vons ai préparé les voies en prêchant votre parole Descendez maintenant, ô feu invisible » (3) !... etc. Mais permettez I ce n'est pas cela da tont ; ce qu'il faut entendre ici, c'est bien manifestement un Jeu visible, je veux dire cette ffloi.re vers laquelle marche Polyeucte et qui n'est pas ce qu'uu vain peuple pense, mais la a: flamme de feu », manifestation visible du <l Dieu d^Abraham, d'Isaac et de Jacob — non des Philosophes et des Sçavants i>. Le fait ne paraît pas contestable : Pascal a voulu perpétuer, par cet écrit, le souvenir positif d'une « extase », dit M. Souriau, d'une a: vision 3), lit-on dans le 'Recueil, — d'une hallucination, dirons-nous.

Je n'insiste pas sur le fait que cet écrit, dans sa contexture bizarre, ressemble de tous points à ceux que les aliénés, dans les asiles, remettent journellement aux personnes qui les visitent. Quant à ce qui ■ concerne

(1) Le seul ouvrage, non épuisé, où se trouve la reproduction de l'amulette est le livre de M. J. Bertrand, intitulé Biaise Pascal. Paris, 1891. Encore Tauteur ne Ta-t-il pas transcrit sous sa véritable forme si intéressante, au point de vue qui nous occupe. De plus, il a confondu le papier et le parchemin, donnant ce dernier comme écrit de la main de Pascal, ce qui n^est pas exact. Le dernier ouvrage, à ma connaissance, oïl se trouve reproduit le facsimilé de la copie du parchemin, est V Encyclopédie méthodique, section de la Philosophie ancienne et moderne^ par le citoyen Kaigeon (an II de la République française une et indivisible). Lélut a donné dans son «Amulette de Pascal d, le fac-similé du papier.

(2) M. Souriau. Pascal, p. 61. Paris, 1897.

(3) Nourrisson. Pascal, physicien ^ philosophe. Défense de Pascal, p. 50. Paris, 188»

rhallD6iiiation,' elle ne paraît pas discntable lorsqu'on], rapproche' de (c l'amnlette » ratîSrmatioD de l'aatear dn récit dans le Recueil d' Utrecht. C'est poor cela, dît-il . (ponr lai ôter le vain amonr des scîeDces), qa'il lui fit avoir nne vieion, dont il n'a jamais parlé à personne, ei ce rCest peut-être à son confesseur. Ces gens-là tenaient là chose do confesseiu', cela n'est pas dontenx ; le s peutêtre » intercalé ici n'est manifestement qn'nn euphémisme, je veax dire nn moyen de sauvegarder les appa< . renées en ce qui touche le secret de la confession^

. Qnoi qu'il en soit, c'est à cette époqne (13 novem— ' tre 1854), un mois environ après l'accident dn pont dç Neuilly, qne s'accentne ce qne Lélnt appelle (1) « le retonr à Dieu et à la maladie », Pascal se retire du monde et ne cherche pins qu'à s'abêtir de sou mienz, «'ayant totijonrs dans l'esprit ces denx maximes, (terënoncerà tout plaisir et à tonte saperfinité ». £t non seulement il se privait, par exemple, de tonte nourriture un pen délicate; mais, comme Marie Âlacoque, qui, ayant horreur du fromage, en mangeait pour le vomir, il avalait tout ce qu'on lui présentait, quelque dégoût qu'il en eût. Il n'était pas moins scrupuleux touchant le péché de « luxure s qne snr celui de gourmandise, denx péchés capitanx, comme chacun sait. < Si je disais quelquefois que j'avais vu une belle femme, écrit sa. Btsnr, il se lîEtchait et me disait qu'il ne ùiUait jamais : tenir ce discours devant des laquais ni des jeunes gens, parce qne je ne savais pas qnelles pensées je pourrais exciter par là en eux. Il ne pouvait souffrit aussi les. caresses qne je recevais de mes enfants et il me disait qii'il fallait les en désaccontumer (2) », etc.

Sou isolement Toloutaire ne l'empêchait ponrtant pas '

(1) Lélat. L'amuUtUdt Pancal, p, 168. Paris, 1846.

(2) M°" Périer, loc. eil., r. 15.

devoir de temps en tempe des geoB da inon^o qui «ayant aussi des peosëps de retraite' demaiidaiènt ses avis et l'es snivaieot exactement ».

Les conversations auxquelles il se trouvât engagé ue kis- BÙent paB de Ini donner quelque crainte qu'il ne s'y trouvât du pânl; mais comme il ne pouvait pas atissi, en conBcience, refuser des secours que des personnes lui demandaient, il avait tfouré un remède à cela. Il prenait dans les occasions nne ceinture en fer pleine de pointes. Il la mettait à nu sur sa chur, et lorsqu'il lui venait quelque pensée de vanité, ou qu'il prenait quelque plaisir au lieu où il était, il se donnait des coups de coude pour renouveler la violence des piqûres, et se faisait ainsi . souvenir lui-même de son devoir (1).

Je ne crois donc pas qa'on pnisse dire avec Sainte- Benve, que Pascal dominait, en général, pftr l'intelligence son état nervenx (2). La lutte était incessante, sans trêve ni rel&che; mais, c'est an contraire par secoasse, par éclairs, que le génie du pauvre homme avait raison de son délire. C'est ainsi qne dans les premiers temps de ea retraite, il donne les Provinciales, pour rentrer anssitôt dans le silence. Qnelqne temps après, vers V&gB de trente-cinq ans, il est repris, dit sa sœur, des indispositions dont il avait socffert dans sa jeunesse. «Ce renouvellement de ses maux commença par an mal de dents qni Ini ôta absolument le sommeil. Dans ses grandes veilles il Ini vint nue unit dans l'esprit, sans

(1) ibid., p. 10.

(2) Sainte-Beuve. Cauteries du lundi, XI, p, 192. Nous avons eneore la preuve du cootraite dass l'histoite du c Miracle de la Sainte-Epine s. Vers cette époque, en effet, la fille de M"' P6rier, affiigée d'une fistule lacrymale, arrivée à uu tel poiat cqu« le pua sortait non seulement par l'œil, mais ausei par le nez et par la bouché, fut guérie en un clin d'œil par l'attoucheineiit de la Sainte-Epine i. « Mon frére, ajoute M°* Périer, fut sensiblement touché de cette grâce, qu'il regardait comme faite à lui-mËme, puisque c'était sur une personne qui, outre sa proximité, Était encore sa fille spirituelle par le baplême. S (M°" Périer, loe. cit., p. 10.) Les commentaires sont inutiles.

dessein, qnelques pensées sur Ja propositioc de la ron Jette, Dette pensée étant saivie d'une antre et celle-i d'ane antre, enfin une mnltitnde de pensées qui se sm cédèrent les unes ans autres, lui décoTivrirent raaigi Ini la démonstration de tontes ces choses, dont il fut lu même surpris (1). »Cefnt le dernier éclair de son génii Dès lora, il ne travaille plus, et à de rares intervalles qu'à noter ses pensées en vue de cette Apologie à christianisme « que Dieu ne lui a pas permis d'achovei dit M™* Pérîer, ponr des raisons qui nous sont incoi unes ».

Pascal monrnt dans les convulsions le 19 août 166Î àTâge de trente-neuf ans.

Ses amis, dit le Recueil, ayant fait oovrir son corps, on li troava l'estomac et le foie flétris et les inleattns gangrenés... A l'oTiTerture de la t«te, le crâne pamt n'avoir aucune sntur si ce n'est peut-être la lambdoïde ou la sagittale... il est vr ■qu'il avait eu autrefois la suture qu'on appelle frontale; ma comme elle était demeurée ouverte fort longtemps pendant tio enfance, comme il arrive souvent, et qu'elle n'avait pu se relei mer, il s'était formé «o calus qui l'avait entièrement couverl et qui était si considérable qu'on le sentait aisément au doig^ Pour la suture coronale, i! n'y en avait aucun vestige. Lt médecins observèrent qu'y ayant une prodigieuse quantité c cervelle, dont la substance était fort solide et fort condensé c'était la raison pour laquelle la suture frontale n'ayant pu i refermer, la nature y avait pourvu par un calus. Mais ce qu'o remarqua de plus considérable et à quoi on attribua partiel lièremcnt la mort de M. Paachal et les derniers accidenta qi l'accompagnèrent, c'est qu'il y avait au-dedans du crâne, vis-à via les ventricules du cerveau, deux impressions comme d'u doigt dans la cire, etces cavités étaient pleines d'un sang coi rompu, qui avait commencé à gangrener la dure-mère (2}.

Lelut voit ici denx points de ramollissement.

(l)7iiW., p.21.

(2) Recueil d'Utrechf, loc. cit., p. 331.

L'aateur des Provinciales était déponrvn de tont 'aen- . tîmeut affectif. Son grand amonr pour les « panvres»; paraissait simplement l'effet de cette manie qae les. :hrétieDB ont prise des jaifs esséuieDS et qui les porte k faire l'anmÔDe eu vue du paradis. « Il disait que c'était; la vocation générale des chrétiens, et qae c'est snr cela queJéBns-Christ jogerale monde, et que, quand on considérait qne la seule omission de cette vertu {la charité) est cause de la damnation, cette seule pensée était capable de nous dépouiller de tout, si nons avions de la. foi (1). » Comme on le voit, le cœur n'y était ponr rieD. Lorsqu'il apprit la mort de sa sœar — celle qa'il avait poussée au couvent — il ne dit rien sinon : « Dien nousfasse la grftce d'aussi bien monrir. » On objectera qne, peut-être, il n'en pensait pas moins, comme il arrive quelquefois, certaines gens dissimulant sous des dehors' stoïques un profond déchirement. Mais pas du tont! car il s'en allait répétant sans cesse : « Bienheureux ceux qui meurent, pourvu qu'ils meurent au Seigneur {2} I j> « C'est ainsi qu'il faisait voir, ajoute M"' Pé-' rier, qu'il n'avait nulle attache pour ceux qu'il aimait; car s'il eût été capable d'en avoir, c'eût été sans doute pour ma sœur, parce que c'était assurément la personne du monde qu'il aimait le plus. »

Et ce manque, de hitsaveiWaiïiee, d'altruisme, àitantquelques-uns, il le manifesta de la façon la plus scanda-" leuse, la plus déshonorante pour sa mémoire. Je ne veux pas insister, à propos de la Fronde, sur la façon dont il. envisageait la rébellion contre le roi, dont la puissance était une image de celle de Dieii, disant « qu'il avait' un aussi grand éioignement pour ce péché-là (le péché

(1) Ibid., p. 14.

(2) ir Pascal, humainement, n'a jair amour »'ent versé sur JésuK-Clirist le S Fort-Ropal, t. Il, p, 504). C'est bien cei

d'îasiirrectîon) qne pour assassiner le monde ou voler sur les grands chemins ». Pour nn: grand esprit,: c'est assez s'abaisser, surtout en regard d'un Pa;ul de. Gondi bu d'un La Rochefoucauld. Mais nous avons à: enregistrer, à son passif, un acte abominable, ùu fait de^ délation, du genre le plus ignoble, puisqu'il dénonçait^ pour ses opinions, supposées hérétiques ^ un hommes qui, s'il ne se fût pas rétracté, eût peut-être partagé', le sort de Vanini et d'Urbain Grandier. Comme cei malheureux renonça à prouver que le corps dé Jésus-. Christ n'était pas formé du sang de la Sainte Vierge,; on le laissa tranquille. Et ainsi parut-il bien certain;^ a qu'on n^avait eu d'autres vues que de le détromper pan lui-même et l'empêcher de séduire les jeunes gens qui n'eussent pas été capables de discerner le vrai d'avec le* faux dans des questions si subtiles. Ainsi, cette affairél se termina doucement ; et mon frère, continuant de chercher de plus en plus le moyen de plaire à Dieu, cetamour de la perfection chrétienne s'enflamma de telle; sorte dès l'âge de vingt-quatre ans, qu'il se répandait sur toute la maison (1) ». Merci pour la perfection chré-> tienne (2). >

. « Pour être un Pascal, dit M. le professeur Charles^ Richet, il faut être un malade (3). » Je le crois bienr mais non pour être un Aristote, un Eschyle, un* Sha-^

^ (1) ihid:, p. 7.' - ;

; (2) M. Nourrisson (ïoc, cit.y p. 37) cherche à excuser cetté> affaire du frère Saint-Auge — c'était le nom de l'hérétique — >. par l'exemple de Bossuet excitant à la haine et au mépris de Fé-' nelon. Ce n'est déjà pas si propre ! Mais enfin, c'était une querelle d'opinions, d'évêque à évêque, et qui ne pouvait avoir les terribles conséquences de la dénonciation de Pascal. Toutes ces apologies n'excusent rien. Voyez aussi la conduite de l'auteur des JPensées à l'égard de Descartes, à propos de l'expérience du Puyde-Dôme, dont ridée lui fut certainement suggérée par ce der-" nier sans que Pascal en ait jamais voulu faire aucune mention.' Cela frise J'escroqueric scientifique. . . t

(3) Préface à \ Homme de génie^ p. viii. .

kespeare, un Descartes^ un Goethe, etc. Qnaut à la nature de la «maladie », il paraît bien s'être agi d'un cas de monomanie religieuse — ou délire partiel d'ordre religieux avec hallucinations, chez un héréditaire ; et chez un hystérique, aurait ajouté Charcot. L'idée fixe est ici — beaucoup moins que l'aspiration au bonheur du Paradis — la crainte de Tenfer, de Thorrible enfer judéo-chrétien, où les rebelles et les incrédules resteront à l'état de <c cadavres d sensibles, que les vers mangent et que le feu dévore. « Et leur ver ne mourra point et leur feu ne sera pas éteint (1). i> D'une pareille préoccupation pouvait seule résulter, entre autres, l'idée du fameux pari touchant l'existence de Dieu et la vérité de la religion chrétienne, idée si extravagante et qui n'a pu germer dans la tête d'un Pascal qu'en raison de l'infirmité mentale concomitante (2).

C'est qu'en effet, chez ce grand homme, on a pu observer, par l'effet d'une rare exception, les phénomènes résultant de la coexistence du génie et de la folie. C'a été, toute sa vie durant, une lutte incessante entre cette force et cette faiblesse, entre cette vigueur exubérante et cette tendance abortive, lutte à mort dans laquelle le génie a succombé. Car enfin, cet enfant véritablement prodigieux n'a pas tenu du tout ce qu'il promettait; ses expériences sur le vide et la pesanteiff de l'air ne sont que le complément de celles de Galilée et de Torricelli ; sa machine arithmétique, son triangle du même uom et la « roulette y> sont assurément des tours de force et les indices certains de ses aptitudes

(1| Isaïe, LXXl, 24. Marc, IX, 42, 43.

(2) <K Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux ca9 : si vous gagnez, vous gagnez totit ; si vous perdez, vous ne perdez rien. 3> [Pensées de Pascal, loc, cit., t. I, p. 304). Cf. Voltaire, Premières remarques sur les Pensées de Jf. Pascal. Ed. Lahure, t. XVII, p. 18.)

mathématiques ; mais enfin celai qui j à douze ans, inventait de nouveau la géométrie — effort bien inutile T— n'a trouvé ni la géométrie analytique comme Descartes, ni le calcul différentiel comme Leibnitz, et s'il a entrevu le binôme de Newton, encore n'a-t-il pas su le formuler.

Que les Provinciales soient leclief-d'œuvredugenre^ écrit surtout dans une langue admirable, voilà qui n'est -pas douteux. Mais, si la forme est parfaite, que dire du fond I Et comment ne pas s'apitoyer sur le sort de ce malheureux génie qui, tout en confondant l'escobarderie, s'entortille lui-même dans un fatras de contradictions inénarrables touchant la grâce, le libre arbitre et la nécessité, s'épuisant en efforts aussi stériles que judaïques, parfois, pour concilier l'inconciliable, saint Thomas, Jansénins, le concile de Trente et saint Augustin!

Quant aux Pensées^ gigantesque ébauche, on y retrouve, hélas! à la fois la plume de l'auteur de la Roulette et celle qui traça les caractères de l'amulette. On sait qu'il voulait, en réalité, écrire une apologie du christianisme; eh bien, j'oserai le dire et donner, suivant son expression, ma « pensée de derrière » : pour mener à bien ce grand ouvrage, ce n'est pas le temps qui Ini manqua, c'est la force et la décision. Si son parti eût été pris, la chose aurait été bientôt faite. Mais ce parti, il ne sut pas, il ne put pas le prendre. Incessamment tiraillé entre la science et la foi — de fait, entre son génie et la folie — il mourut dans Tangoisse de son impuissance morale, justifiant en plein le mot de Bayle, qui le nomme « un individu paradoxe de l'espèce humaine ».

Ce fut là, véritablement, un cas de banqueroute — non de la science, ce qui est une absurdité — mais du savant, du génie terrassé par la folie. Loin donc que. celle-ci soit une condition de celui-là, — quand, par

mftlheilr, ils viennent à coexi^ter^ entre les denx la • latte est à ïnort, et c'est tonjours le génie qui. snccombe^ ; epcore qne, parfois, comme chez Pascal, avec les honneurs de la guerre.

Les disciples d'Anguste Comte ne m'en voudront certainement pas d'accoler le nom de leur maître & celui ' de Pascal; la compagnie n'est pas mauvaise en déjpit dés défectuosités de même ordre. Né & Montpellier, le 19 janvier 1798, dans une famille de la bourgeoisie ' aisée, élève distingué du lycée de sa ville natale, reçu & ; seize ans à l'École polytechnique, le premier de la liste dé Téxaminateur pour le centre et le midi de la France^ le jeune Comte arrivait à Paris en octobre 1814, tout bouillant de l'heureux désir de la gloire et dans les naeilleures conditions pour le réaliser. Comment, en 1824, il se mit en ménage avec une jeune femme rencojitrée dans les Galeries de bois; comment deu^ ans après il tomba d'un accès de jalousie dans une attaqué dé manie qui le fit enfermer chez Esqnirol, — voilà ce' que le lecteur curieux trouvera exposé tout au long d'ans la Jumineuge étude de M. Joseph Lonchampt (1). Quant au fait d'hérédité, de prédisposition nécessaire, ' nous ne savons malheureusement rien, sinon que la; mère. du philosophe était extrêmement Buperstitiense, aussi entichée de dévotion que tous les membres de la " famille de Pascal, ce qui n'est pas à négliger. I Entré dans la maison de santé d'Esquirol le 1,8 àyril'

1826, Comte en sort le 2 décembre de la même animée,

. (1) Lonchampt. Loc. cit. {Eevue occidentale, mai 1889). — Cf. Revue occidentale du l®*" mai 1895. Matériaux pour servir â la biographie d'A, Gomte^ publiés par Pierre Laffitte, t. XI, p. 4374 >

-non gi^éri, mais réclamé par sa femme et sa mèrfe. « Après cet orage cérébral si violent et âî long, snrvint

: un abattement profond... il tomba dans la pins sombre mélancolie. Il n'était plus ce qu'il avait été et il redojitait de ne pas le redevenir. En outre, en proie à la mé-

- fiança, son cœur saignait au moindre soupçon. 11 se regardait comme méconnu par sa femme; il craignait qu'un autre ne lui fût secrètement préféré.,* De là, de

' cruelles et de i)rofondes souffrarioes. Enfin, au mois d*avfil 1827, un an après la crise terrible qui avait éclipsé sa raison, il sentait son malheur si lourd et si écrasant qu'il résolut d'en finir avec la vie ; il se précipita dans la Seine du haut du pont des Arts. C'éta-it en plein jour; un garde royal qui passait se jeta -à

' son secours et Auguste Comte fut encore une fois

' sauvé (1). »

La réalité de la folie, chez ce grand homme, n'a d arl-

' leurs jamais été contestée et, de fait, nous avons ici « tontes les herbes de la Saint-Jean » : manie, mélaiicolie (un premier tour de folie à double forme, si l'on

' veut), monomanie suicide, rien n'y manque. Reste à savoir comment le génie du philosophe s'accommoda de cette compagnie. i

Très mal, à mon sens. Il guérit de cette première

- crise et pour un temps assez long. Mais il ne faudrait pas croire, avec certains littérateurs (2), que ce malheureux

(1) Ihid. N'>du l«f juillet 1889, p. 3,

{2; Cf. Arvède Barine. Névrosés, Paris, 1898. Après quelqu les tâtonnements, cet écrivain parlant do Gérard de Nerval, homme de talent, un peu surfait par les camarades, arrive pourtant à la vraie conclusion. «Dans les bons moments, il dépeignait avec une netteté remarquable, avec une rare puissance d'analyse la marche et la filiation des conceptions délirantes... venait Tinstant où le moi fou reprenait le dessus. La main s'interrompait alors d'écrire pour tracer des figures cabalistiques; on pouvait life sar son manuscrit une démonstration de l'Immaculée conceptiçn par la géométrie. » (p. 357.) C'est bien cela !

évéuement ait, eu ancnne façon, exercé uue InflneDce favorable sur sa pensée. C'est seulement le 4 janvier 1829, c'est-à-dire un an et demi après la guérison, qu'il rouvrit son cours de philosophie positive, inauguré avec tant d'éclat, et interrompu trois ans auparavant par la maladie. De 1830 à 1842, parurent successivement les six volumes de son œuvre maîtresse, le Cours de philosophie positive. Au printemps de 1838, alors qu'il préparait le quatrième volume, éclata une deuxième crise, infiniment moins grave que la première et touchant laquelle on n'a que des détails insafifisants. Un troisième accès eut lieu en juin 1842, à l'occasion du départ de M""® Comte, abandonnant le toit conjugal après dix-sept ans d'une union au terme de laquelle, — peu soucieuse de la gloire on mal éclairée sur la puissance intellectuelle de son mari, — elle n'entrevoyait que la gêne avec Tobscnrité.

Enfin, en mai 1845, quatrième crise, suscitée, occasionnellement, par l'amour du philosophe pour Clotilde de Vaux .

D'après M. G. Damas, auteur d'une très intéressante étude sur VEtat mental d'Auguste Comte y l'amour pour Clotilde fut la véritable cause de cet accès (1). Littré y voit une simple coïncidence ; ponr lui, ce ne fut qu'un épisode, un épiphénomène s'ajoutant à la folie déjà déclarée. D'autres ont raillé assez niaisement cet amour d'an « vieillard » pour une jeune femme comme si un homme de quarante-sept ans ne pouvait pas être normalement, et très efficacement, amonreux. Sans doute, cette union fut essentiellement « chaste et pure », pour emprunter le jargon judéo-chrétien, aussi

(\) Revue philosophique^ janvier 1898, t. XLV, p. 41. — Cf. Liitré, Auguste Comte et la Philosophie positive j p. 580, eq., Paris, 1863 ; Robinef, Notice sur Vœuvre et la vie d'Auguste Comte, p. '204, sq.

ridicale qu'immoral daas l'espèce, l'union la plus « spirituelle » entre deux personnes de sexe différent, suffisamment jeunes et non détraquées, n'allant pas sans son complément indispensable de délectation « charnelle ». Auguste Comte, hâtons-nous de le dire, ne fut pas si ridicule^ et si l'union resta « pure d, ce ne fut pas de sa faute.

La délicieuse jeune femme qu'était Olotilde de Vaux, si l'on en juge d'après le portrait conservé rue Monsieur-le-Prince, eut même le tort de se jouer cruellement d'un si profond, d'un si ardent amour ; car, après s'être offerte, le 5 septembre 1845, pour mener la vie commune « afin de réaliser son seul rêve, la maternité », deux jours après, elle refusait (1). Quel coup pour un amant passionné! Le résultat, pour le pauvre philosophe, fut un terrible ébranlement moral. Quelques mois après, la jeune femme expirait dans ses bras, consumée par la phthisie (5 avril 1846).

« Fatigué de son immense course objective,--» écrivait plus tard Auguste Comte, au seuil de sa politique positive^ — mon esprit ne suffisait pas pour régénérer subjectivement ma force systématique, dont la principale destination était alors redevenue, comme dans mon début, plus sociale qu'intellectuelle. Cette indispensable renaissance qui devait émaner du cœur me fut procurée, il y a six ans, par l'ange incomparable que Yensemble des destinées humaines chargea de me transmettre dignement le résultat général du perfectionnement graduel de notre nature morale » (2).

Ce qui est une manière religieusement positivée de dire que l'amante du philosophe, au nom de l'Humanité divinisée, lui révéla le secret de la soi-disant

(1) Xhid, Numéro de février, p. 158,

(2) Système de politique poiitlve. T. I, p. 7, Paris, 1851.

^méthode subjective et la réalité prétendue de là préé- ^minence, en matière philosophique, du cœur sur Tesprit. Eh bien! j'en demande pardon, eu toute sincérité, aux •hommes de foi — et de bonne foi — à qui je pourrais .faire de la peine en cette occasion; ce n'est pas là de la philosophie. Je comprends très bien l'amour profond d'Auguste Comte pour sa (Jlotilde et j'en suis pro- .fondement touché; que dans son délire amoureux il l'appelle sa sainte compagne, rien de mieux! Mais, sa digue collègue, non! Ici, je suis fâché de le dire, apparaît le signe mauvais, et, à propos de l'amour, Tempreinte de la dégénérescence. En quoi cette jolie femme, n'ayant d'autre vertu que la beauté, — c'en est une ! — pouvait-elle être la digne collègue de l'auteur du cours de Philosophie positive, de cette admirable synthèse, étonnante conception du génie, et que l'auteur en vint presque à renier dans l'égarement d'une passion funeste (1)?

, . (1) <c Dans votre lettre de dimanche soir, reçue hier matin, je suis spécialement touché de la noble appréciation où je pressens le jugement final de la Postérité sur ma sainte collègue éternelle. J'ai récemment acquis à cet égard une sécurité complète, en reconnaissant que sa glorification morale est irrévocablement liée à la conviction intellectuelle de Tincomparable supériorité de ma Politique sur ma Philosophie, Afin de mieux mesurer cette prééminence décisive, j'ai spécialement relu, ces jours-ci, la meilleure •partie de la Philosophie positive, c^est-k-direi les trois chapitres extrêmes des conclusions générales que je n'avais jamais regardées depuis quinze ans. Outre leur sécheresse morale, qui m'a fait immédiatement lire un chant d^Arioste, pour me remonter, j*ai profondément senti leur infériorité mentale, par rapport au vrai point de vue philosophique. Nul digne penseur ne saurait maintenant méconnaître un tel contraste, ni, par suite, oublier Tangélique influence qui le produisit d'après une filiation dont toutes les phases essentielles sont nettement appréciables. Je ne pourrais jamais trouver une meilleure occasion de vous communiquer mon jugement final, que ma biographie consacrera, mais qui déjà circule depuis six mois parmi mes disciples parisiens.. Il consiste .en ce que, quoique j'aie dû professer et même écrire le Cours de philosophie positive, je ne devais pas le publier, sauf à la fin de ma carrière, à titre de pur document historique, avec mon volume personnel de 1864. (Lettre au D»" Audiffrent,1857.)

Je lie parle pas des lialIiiciDatious voulues, au cours desquelles Comte arrivait à évoquer l'image de sa Clotilde; 011 n'est jamais silr de In réalité de telles visions, provoquées au gré du personnage intéressé. Mais <i l'utopie i> de la vierge mère, par malhenr, est nue réalité trop appréciable et oh ae reconnaît l'égarement d'nn grand esprit, assailli par la folie.

Est-ce à. dire que je partage à cet égard les idées du lexicographe lâttré? Pas le moins du monde 1 Les défaillances remarquées dans la Politique Positive n'en font disparaître ni les beautés ni les vérités admirables, pas pins que les niaiseries de certaines pensées de Pascal ne détruisent la beauté des antres. Et de même qu'il eût été criminel de chercher à faire interdire l'antenr des Lettres Provinciales, de même, on ne peut pas citer comme une bonne action celle des gens qui voulurent autrefois faire annuler par les tribunaux le tesmentde Comte, encore que chez Ini, comme chez Pascal, la folie, occasionnellement, ait fait tort au génie. Et j'enregistre de graud cœur cette conclusion de M. G. Dumas, laquelle, d'ailleurs, découle de mes prémisses, à savoir, qTie 11 si Auguste Comte a été un grand philosophe, c'est grâce à sa raison, à sa volonté, et malgré qu'il ait été fou (1). ..

J'arrive maintenant à fiousseau. Mon grand-père ne l'appelait jamais que Jean-Jacques, et ainsi faisaient tons les braves gens qni, depuis la « première Révolution B, conservaient pieusement sur leur cheminée, comme deux dieux domestiques, les bustes de Yoltaire et de l'auteur d'^wiiVô. I^ Légende les couronnait tous deux, bien à tort, de la même auréole. En ce qui concerne Rousseau, les âmes st^nsibles avaient surtout contribué à la former. Les femmes savaient qu'il avait

(1) Revue philotophique. Numéro âe février 1898 (loc.cit.).

beaucoup aimé ; toutes avaient pleuré sur les malheurs de Julie et palpité sur les lettres de Saint-Preux.

Et les Confessions^ était-ce assez délicieux ? Et s'il est vrai que péché confessé soit tout à fait pardonné, comment pouvait-on reprocher à ce malheureux des fautes étalées si sincèrement ? Cette théorie, c'est Rousseau lui-même qui la formule au Livre XII (2® partie) de cet ouvrage où, faisant allusion aux larmes amères qu'il déclare avoir versées sur le sort de ses enfants, fourrés à l'hôpital (1), il s'exprime ainsi: « En méditant mon traité de l'Education, je sentis que j'avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. Le remords devint enfin si vif qu'il m'arracha presque l'aveu de ma faute au commencement d'Emile, et le trait même est si clair, qu'après un tel passage, il est étonnant qu'on ait eu le courage de me la reprocher (2). y>

Remarquez l'indulgence manifestée; à ce propos, par tous les écrivains « bien pensants », c'est-à-dire spiritualistes, à commencer par Villemain (3), qui veut bénir et honorer Rousseau, ce éloquent défenseur du sentiment religieux y> (4) dans un siècle de scepticisme. Ahl si pareille aventure était arrivée à Voltaire ou à Diderot, quel concert d'injures et de récriminations n'eussionsnous pas entendu ? Quelles diatribes contre l'athéisme! Mais Rousseau, un croyant, un frère, pensez donc I Ce ne sont plus que péchés mignons, et on passe l'éponge sur ces « fredaines ».

(1) Œuvres complètes de J.-J, Rousseau y édition Lahure. Paris, 8 vol. in-18; 1857, t. I, p. 424.

(2) JUd., t. VI, p. 141,

(3) Villemain. Tableau de la littérature au xvin* siècle) édit. in-18, t. Il, p. 307.

(4) Je possède un livre, d'ailleurs peu précieux, intitulé : J.'J, Rousseau, apologiste de la religion chrétienne y par Martin du Theil, 2« édit. Paris, à la Société de Saint-Nicolas, 1840. Le titre est complètement justifié. ♦

Qae Rousseau ait été mauvais père, faux ami, médisant et calomniaieur, voilà qui est aussi clair qu6 la Itimière du jour ; tout homme de bonne foi, non inféodé à la coterie judéo-mystique, s'en convaincra facilement. Si pourtant, en dépit de ces immenses lacunes morales, il avait rendu service à la patrie ou à l'humanité ? Ce serait bien extraordinaire ; mais enfin la question mérited'être examinée.

Deux tendances très nettes et complètement distinctesse dessinent au sein du xviii® siècle. Tandis qu'un large courant l'entraîne vers la Révolution et la libre-pensée, un effort violent se produit en ISens contraire, sous l'influence de l'auteur àHÉmile, Rousseau est l'adversaire acharné de la saine philosophie, l'ennemi irréconciliable de Diderot et de Voltaire. En vain allègue-t-on le déisme' de ce dernier, que Ton identifie avec celui de Rousseau. Quelle vue superficielle des choses! Voltaire, qui croit à la possibilité de la « matérialité d de Tâme, et pas du tout au libre arbitre ; Voltaire, auteur de cet admirable poème, et véritablement athée, au fond, sur le tremblement de terre de Lisbonne, à propos duquel Jean- Jacques, outré de ce déisme si incomplet, — en vérité! — de cette doctrine qu'il trouvait révoltante, écrivait ceci : « Autorisé plus que lui à compter et à peser, les maux de la vie humaine, j'en fis l'équitable examen, et je lui prouvai que, de tous ces maux, il n'y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée.,... Depuis lors. Voltaire a publié la réponse qu'il m'avait promise, mais qu'il ne m'a pas envoyée. Elle n'est autre que le roman de Candide^ dont je ne puis parler, parce que je ne Tai pas lu (1). » Le dernier trait vaut son pesant d'or. De fait, Genevois, calviniste dans l'âme, et par conséquent déiste complet, c'est-à-dire féroce, apôtre de la théorie

(1) lUd. T. VI, p. 21 [Confessions. Parip, liv.TX).

du <( Vicaire savoyard », proscriptenr des sciences et des arts, encore que musicien, sinon savant, — Rousseau If en arrive dans son Contrat social à décréter la peine de

mort contre ceux qui ne croient i)as à l'immortalité de l'âme et & l'existence de Dieu (1). Ce qui fut réalisé par son disciple Robespierre, faisant tomber sous le couteau triangulaire de l'Etre suprême — autrement appelé le Dieu des bonnes gens — non seulement Danton, mais encore avec Qobel, les membres de la commune de Paris, Chaumette, Clootz, Hébert et consorts, accusés de vouloir « effacer toute idée de la divinité pour fonder le gouvernement français sur l'athéisme » (2). C'est Rousseau et Robespierre, continués — en douceur, hâtons-nous de le dire — par l'abbé Grégoire, qui rendirent possible, avec la restauration du culte et le triomphe de Bonaparte, l'échec momentané de la Révolution.

La folie de Jean-Jacques pourrait paraître aux yeux de certaines gens comme une circonstance atténuante. Quant à moi, qui me soucie peu de pareilles excuses, ne voulant pas, cependant, être accusé de partialité, je me couvrirai de l'opinion du D'' Mœbius (3), uu

(1) La chose paraît tellement monstrueuse qu'il vaut la peine de reproduire le texte, ainsi conçu : « Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes (Pexistence de Dieu, la vie à venir, etc.), se conduit comme ne les croj^ant pas, qu'il soit puni de mort. » (Du contrat social, liv. IV, ch. VIII, loc. cit.f t. Il, p. 660.) Telle est la religion d'amour à propos de laquelle les fidèles versent de tous côtés des larmes d'attendrissement.

(2) Cf. Gustave Tridon. Les Hébertistes, Paris, 1864. — A.iiegnard. Cbaumette et la Commune de 93 (dans la Fortnightly MevieWf n^ de janvier 1872) ; édition française. Paris, 1889. — « Le pontife Robespierre, dit Tridon, continua jusqu'au bout à dire la messe rouge, son Rousseau à la main... Non! ces effroyables massacres ne figurent pas à Tactif de la Révolution ; tout supplice postérieur au 4 germinal appartient à Dieu. > (La Forcer ouvrage posthume, avec une préface par A. Regnard. Parif, 1889.)

(3) D' P.-Z. Moebius. J,-J, Rousseau Kratikheits-Geschichte, Leipzig, 1887,

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admirateur de Rousseau quand même, et qui, au cours d'une longue et consciencieuse étude, arrive à en faire, avec toutes preuves à l'appui, un fou lucide atteint du délire de persécution, et, dans toute la force du terme, « un persécuté persécuteur ». Ce qu'il fut en effet.

Comment M. Mœbius parvient-il à concilier cela avec son opinion sur les encyclopédistes, et en particulier sur Diderot, qu'il considère comme un libertin, comme un individu plein de fiel (1); comment ose-t-il dire encore que si Rousseau eût vécu seul, il eût été heureux ; mais que son cœur confiant et aimant lui fit chercher des amis, d'oîi sa perte ? voilà ce que je ne chercherai pas à expliquer, me contentant de citer ces stupéfiantes observations pour bien marquer l'attitude entièrement Roussienne et antiphilosophique de l'auteur. Disons seulement, en passant, que Rousseau chercha surtout à se faire des amis, poussé par le besoin de se produire, et, qu'en ayant trouvé d'excel* lents et de tout dévoués, son premier soin, quand il en eut tiré ce qu'il voulait, fut de les trahir.

Jean- Jacques Rousseau naquit à Genève le 28 juin 1712, d'une famille quelconque, je veux dire sans vertus ni sans vices, n'appartenant à aucune classe bien définie, comptant dans son évolution des ministres protestants et des horlogers, mais dont on ne connaît rien de précis au point de vue des tares héréditaires (2). Que celles-ci aient dû nécessairement exister, on en a la preuve formelle dès l'enfance de notre héros qui, vers l'âge de seize ans , s'affirme comme exhibi^

(IJ /;&w;., p. 38.

(2) Cf. E. Ritter. La famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau, Paris, 1896 ; La famille de Jean-Jacques^ documents inédits, Genève, 1878. — L. Dufour. Les Ascendants de J.-J, Rousseau, Genève, 1890. Les faits cités dans ces études, l'humeur batailleuse du père de Rousseau, etc., en raison de leur caractère vague et indéterminé, ne permettent aucune coilclueion précise.

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iionnist^ {\) ^t comme voleur (2). Le vol du ruban ne tirerait pas à conséquence, n'étaient les suites fujiestep de cet enfantillage, qui le transforment décidément en mauvaise action. Mais écoutez-le raisonner snr.cçs matières : a Voilà, dit-il, comment j'appris A convoiter en silence, à me cacher, & dissimuler, & mentir, d déf^ober enfin, fantaisie qui jusqu'alors ne m'était pas venue, et dont je n'ai pu, depuis lors, bien me guérir. La convoitise et Timpuissance mènent toujours là. Voilà pourquoi tous les laquais sont fripons et tous les apprentis doivent l'être (3). » En quoi il se trompait, ignorant que ceux-là seulement deviennent fripons qui, par leur nature mauvaise, sont prédisposés à un pareil vice..

Avant d'aller plus loin, il importe de tirer au clair la maladie vésicale de Jean-Jacques — ce n'est pas chose facile! — et de rechercher jusqu'à quel point elle aurait pu influer sur son état mental. Un premier feit, semble bien établi : c'est qu'à l'autopsie on ne constata aucune altération dans les organes génitourinaires. C'est pourquoi on a parlé tour à tour de contractions du. col de la vessie, on de l'urètre (Sommering), d'un rétrécissement du canal par gonflement de la muqueuse (Amussat), de spermatorrhée (Lallemand), de valvule musculaire (Mercier); c'est-à-dire que chacun y a vu un peu sa maladie de prédilection (4), Pour, le D"": Janet, il s'agirait d'une simple « psychopathie ». « Rousseau a été pendant toute sa vie, dit

(1) Confess. Part. 1. Liv. III, loc, cit,, t. V, p. 373. Exhibîtîonnisme, monomanie exhibitionnibte ; < Rousseau, dit M. le D' Cabanes, était manifestement atteint de cette perversion. » (Le Cabinet secret de V Histoire, 3« série, p. 9. Paris, 1898).

(2) Confess.^ loc, cit., t. V, p. 371.

(3) Ihid., p. 333.

(4) Voy. Mercier. Explication de la maladie de Rousseau. Paris, 1859, 4« édit, p, 63, sq.

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M. Cabanes, ce que le D"" P. Janet appelle un psychas^ thénique. Cette psychasthénie a revêtu différentes formes suivant son âge et les tendances correspondantes à chacune des périodes de son existence; purement urinaire dans sa jeunesse, elle est devenue génitale avec la puberté, plus tard lithophobiqae, et s*est terminée par des idées de persécution quand sa vessie et les femmes ont cessé de l'intéresser (1). »

Cette ingénieuse hypothèse n'estmalheureusementpas justifiée par les faits. Je ne crois pas non plus que cette infirmité, que cette dysurie l'ait fait renoncer à la place, si avantageuse, de caissier de Franceuil (2); je dis avantageuse, non seulement au point de vue de l'aisance, ce qui peut être secondaire, mais parce que cette place lui laissait tout loisir pour publier ce qu'il voulait.

La vérité est que Rousseau, fabriquant tout doucement son délire de persécuté, appartenait dès lors à la catégorie de ces gens qui, comme on dit vulgairement, « boudent contre leur ventre ». Déterminé à passer « dans l'indépendance et la pauvreté le peu de temps qui lui restait à vivre » (3), il quittait Chenonceaux; mais, quelques années après, il s'installait à l'Ermitage aux frais et sous la protection de M™® d'Epiuay, Et ainsi pendant toute sa vie ; choyé de tous temps par les femmes les plus charmantes et les plus titrées, logé par elles au milieu des sites les plus enchanteurs, il n'a cessé d'accuser la fortune qui ne cessait de le combler. Heureux encore s'il n'eût pas trahi publiquement sea charmantes bienfaitrices, se conduisant comme un goujat vis-à-vis de M""^ d'Epiuay et comme un misérable envers la pauvre de Warens, vilipendée odieuse-

(1) CabanèB. Loc. cit., p. 82.

(2) Ibid,, p. 27.

(3) Confess, Part. II. Liv. VIII, loc, cit., p. 569

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ment dans ses Confemons^ et qu'il laissa mourir de faim, dans le temj^s où il était le plus à même de lai venir en aide (1). On a voulu récemment, à propos de l'histoire de l'Ermitage, démontrer l'existence d'un complot tramé contre Jean-Jacques , par Grimm , Diderot et autres ; on a cité « deux notes de l'écriture facilement reconnaissable de Diderot, pour prouver que celui-ci avait collaboré de facto aux mémoires de M""* d'Epinay (2). C'était révéler le secret de polichinelle, et il y a longtemps que Paul Boiteau, entre autres, d'accord avec tous les Roussiens, avait « flétri ce méprisable roman » — c'est l'expression consacrée — que dans un but commercial (on ne voit pas d'autre motif) il avait cru à propos d'éditer. Tous les amis des lumières seront d'accord contre ceux de l'obscurantisme pour s'écrier avec Diderot, à propos de la conduite de Rousseau à rErmitage : « Cet homme est un forcené. Je l'ai vu, je lui ai reproché, avec toute la force que donne l'honnêteté, l'énormité de sa conduite. Quel spectacle que celui d'un homme méchant et bourrelé 1 Brûlez, déchirez ce papier, qu'il ne reste plus sous vos

(1) C'est une chose bien curieuse que « Tétat d'âme » des ido-, Jâtres de Rousseau. Quand il met ses enfants à Thôpital, ils s'écrient qu'on n'est pas juste envers cet homme « tourmenté de remords et qui pleure amèrement ses fautes. » (Musset-Pathay, Histoire de la Vie et des Ouvrages de Rousseau, Paris, 1821, t. I, p. 19). Lorsque, sous prétexte de confessions, confessant, si j'ose m'exprimer ainsi, les fautes des autres, il dépeint, dans tous ses détails scabreux, le ménage à trois deM™« de Warens, ils s'écrient qu'on ne saurait juger des intentions de Jean-Jacques « sans entrer dans ses idées, dans sa manière de voir. j> [Ihid,^ p. 20, en note.) Mais, permettez ! cette manière de voir est celle d'un .malhonnête homme qui dévoile, pour l'unique plaisir de les dévoiler, les turpitudes d'une malheureuse femme à laquelle il est redevable, pardessus le marché, des plus grandes obligations. Sur la conduite de Rousseau à l'égard de M°^° de Warens, outre les confessions, passim^ voyez E. Ritter, La famille et la jeunesse de Rousseau, Paris, 1897, p. 303.

(2) Voyez la Revues des Revues, n^ d'octobre 1898 (p. 20-40).

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yeux ; que je ne revoie plus cet homme-là. Il me ferait croire aux diables et à l'enfer (1). » Il me semblo qu'après cette sortie, pas n'est besoin d'aller fouiller les recoins des bibliothèques et d'en tirer de petits papiers à la seule fin de prouver que Diderot , d'Holbach , Griium et Voltaire ne portaient pas Rousseau dans leur cœur. Et ils avaient mille fois raison de le maudire, non seulement comme un faux ami, mais comme un traître envers la liberté de penser, comme un de ces mauvais, qui, selon la belle expression de Michelet,. sont pris de « la haine de l'Idée » (2).

C'est en 1766 que sa folie, après avoir longtemps couvé sous la cendre, se manifesta enfiu avec éclata Obligé de quitter Paris après la publication de V Emile, bien accueilli à Motiers, dans le comté de Neufchâtel, possession du roi de Prusse, il ne tarda pas à être violemment attaqué par la Suisse calviniste, méconnaishaut grossièrement un des siens ; car il n'y avait pas un abîme entre Calvin, qui brûla Servet, et Jean-Jacques qui veut la mort des athées. A ce moment-là, un athée précisément, l'illustre philosophe David Hume, lui ofirit un abri sûr en Augleterre. Il l'installa à Wootton (comté de Derby), dans une propriété appartenant à un de ses amis, à la fin du mois de mars 1766. « Après taut de fatigues et de courses, écrit Rousseau à Du Peyrou, le 29 mars 1766, j'arrive enfin dans un asile agréable et solitaire oh j'espère pouvoir respirer en paix (3). » Quelques jours après, sans cause connue

(1) Letlre de Diderot à Grimm (octobre ou novembre, 1757) in t. XIX, p. 446 des œuvres de Diderot. Paris, Qarnier^

(2) Révolution française, 2^ éd., t. V, p. 447. — ce Les philosophes ne le comptent point parmi leurs frères. » (Voltaire. Lettre à M, Bordes, mars 1765.)

(H) Rousseau, loc. cit.^ t. VIII. p. 77.

et, en vérité, sans rime ni raison (1), il adresse à la comtesse de Boufflers une lettre commençant ainsi : « C'est à regret, Madame, que je vais affliger votre bon cœnr;mais il faut absolument que vous connaissiez ce David Hume, d qui vous nfCatez livré, comptant me procurer un sort tranquille. Depuis notre arrivée en Angleterre, où je ne connais personne que lui, quelqu'un qui est très au fait, et fait toutes mes affaires, travaille sans relâche à m'y déshonorer et réussit avec un succès qui m'éix)nne (2). »

Voilà un début plein de promesses ; mais écoutons la fin. Après avoir insinué que Hume ouvre les lettres qu'on lui adresse, à lui Rousseau, et probablement les plus importantes, il ajoute :

Je ne dois pas oublier deux petites remarques : Pane, que le premier soir depuis notre départ de Paris, étant, couchés tous trois dans la même chambre, j'entendis au milieu de la nuit David Hume s*écrier plusieurs fois à pleine voix : Je tiens J.-J. Rousseau! Ce que je ne pus alors interpréter que favorablement ; cependant il j avait dans le ton je ne sais quoi d'effrayant et de sinistre que je n'oublierai jamais. La seconde remarque vient d'une espèce d'épanchement que j'eus avec lui après une autre occasion de lettre que je vais vous dire. J'avais écrit le soir sur sa table à M™® de Chenonceaux. Il était très inquiet de savoir ce que j'écrivais et ne pouvait presque s'abstenir d'y lire; Je ferme ma lettre sans la lui montrer ; il la demande avidement, disant qu'il l'enverra le lendemain par la poste ; il faut bien la donner ; elle reste sur la table. Lord Newnham arrive ; David sort un moment, je ne sais pourquoi. Je reprends ma lettre en disant que j'aurai le temps de l'envoyer le lendemain ; milord Newnham s'offre de l'envoyer par le paquet de l'ambassadeur de France ; j'accepte. David rentre; tandis que lord Newnham fait son enveloppe, il tire son

(1) La lettre apocryphe du roi de Prusse, publiée à cette époque, n'a véritablement rien à voir en cette affaire, au moins en ce qui concerne Hume.

(2) Lettre du 9 avril 17Q6, loc. cit., t. VIII, p. 85.

cachet ; Dftïîiî offre le sien avec ta«t d'enipres s'en servir par préférence. On sonne, lord Ne lettre au domestiqae pour l'envoyer sur le chai sacleur. Je me dis en moi-même : « Je suis bi suivre le domestique, s II n'y manqua pas, et au monde que ma lettre n'a pas été rendue, on décachetée.

A souper, il fixait alternativement sur M-"' I raoi des regards qui m'effrayèrent, et qu'un n'est guère assez malheureux pour avoir reç Quand elle fut montée pour s'aller coucher dar lui avait destiné, nous restâmes quelque temps me fixa de nouveau du mémo air ; je voulus ef à mon tour; il me fut impossible de sout regard. Je sentis nionàmese troubler, j'étais c horrible, Enfin le remords de mal juger d'un sur des apparences prévalut ; je me précipit tout en larmes, en m'écriant r « Non, David un traître, cela n'est pas possible ; et, s'il n'éta des hommes, il faudrait qu'il en fftt le plus no homme, au Heu de s'attendrir avec moi, ou colère, an lieu de me demander des explications répond à mes transports par quelques caresse, frappant de petits coups sur le dos, et s'écrian a Mon cher monsieur ! Quoi donc, mon cher i voue que cette manière de recevoir mon épancl plus que tout le reste.

An diable réj)aûchemeDt ! Hume vît te — ce qni n'était pas difficile — qn'il a\ fond, à un fon, qni, de pins, était tin ce qualités ne s'exclnant pas — , comme il naître pen après. Le D' Mœbins tronvt rnptnreavec Rousseau, Hnmefit tort h S( tère (1). Voilà un étrange aveuglement I losophe fait tous ses efforts pour procure persécuté nne retraite sûre et agréable ;

(l)Mœbîu8, W.ci(.,p. 97.

récompense par les plas noires et les plus stupides accusations et vous voulez que le bienfaiteur soit content! Mais vous le croyez fou, me dit-on.

La folie n'est pas une excuse ; en dehors de certains faits, plutôt exceptionnels, Taliéné manifeste dans sa folie son caractère propre, bon ou méchant, comme l'ivrogne dans le délire de l'ivresse. Rousseau, comme l'immense majorité des persécutés, appartenait à la catégorie des fous méchants.

Car, aucun aliéniste libre de préjugés ne méconnaîtra dans le fragment de lettre cité plus haut le caractère du délire de persécution. On a dit qu'en tout cas, chez Rousseau, ce délire ne 8*était jamais compliqué d'hallucinations ; ce qui, du reste, n'est pas une condition indispensable. Il me semble pourtant que les « je le tiens 1 », entendus par Jean- Jacques dans cette nuit fatidique, pourraient être mis sur le compte d'une véritable hallucination de l'ouïe. Je n'affirme rien 4e précis, me bornant à soulever la question et à souligner ce « je ne sais quoi d'effrayant et de sinistre » — pourquoi? on se le demande — signalé par Rousseau dans le ton de ces paroles (1).

A ceux qui prétendraient que la folie de Jean-Jacques n'eut aucune influence mauvaise sur ses écrits, j'opposerai ses dernières œuvres et surtout l'assommante palinodie intitulée : Rousseau juge de Jean- Jacques. Quelle chute, pour l'auteur des Confessions et de certaines pages de la Nouvelle Héloise ! Qu'on relise

(1) Cf. la longue lettre à David Hume, du 10 juillet 1766, où Bousseau revient avec insistance sur les mêmes faits. « Ces mots àont le ton retentit sur mon cœur comme s'ils venaient d'être prononcés, les longs et funestes regards tant de fois lancés sur moi... tout cela m'affecte à un tel point que ces souvenirs, fussent-ils les seuls, fermeraient tout retour à la contiance ; et il n'y a pas une nuit où ces mots : Je tiens J.-J. Rousseau! ne sonnent à mon oreille comme si je les entendais de nouveau. »

surtout lé préambule où, sous le titre â! Histoire ' du précédent, écrit, l'auteur raconte comment il s'y prit pour le faire passer à la postérité. « Ne pouvant plus me confiera aucun homme qui ne me trahît, dit-il, je résolus de me confier uniquement à la Providence..... J'imaginai pour cela de faire une copie au net dé cet écrit et de la déposer dans une église sur un autel ; et pour rendre cette démarche aussi solennelle qu'il était possible, je choisis le grand autel de l'Église de Notre- Dame (1). » Mais, ô malheur I en arrivant le 24 février 1776, à la cathédrale pour y présenter son offrande, il trouva fermée unegrille faisant comniuniquer le chœur avec les bas côtés, et qu'il avait toujours vue ouverte depuis trente-six ans. Sur quoi, saisi de la plus violente indignation, ce croyant voir concourir le ciel même & l'œuvre d'iniquité des hommes », il sortit rapidement de l'église, résolu à n'y rentrer de ses jours ! (2)

Nombreux, d'ailleurs, sont les traits de folie proprement dits, relevés à l'actif de Jean-Jacques; je n'en, citerai plus qu'un. Corancez lui avait présenté Gluck dont il admirait le génie, et qui fut reçu chez lui, comme, en effet, il méritait de l'être . « Un jour, cependant, sans que rien pût faire prévoir à Gluck cette boutade, Rousseau lui observa qu'il était fâché de lui voir monter, à son âge, quatre étages, et insista pour le prier de s'en dispenser à Tavenir. Le pauvre Gluck en pleurait encore le lendemain. Sons le prétexte que je devais me ressentir personnellement de ces procédés envers M. Gluck, puisque je l'avais introduit chez lui, je lui demandai ses griefs, ce Croyez-vous, me dit-il, que M. Gluck qui a toujours travaillé sur la langue italienne, langue si favorable à la musique, l'ait abandonnée pour

(\)lhid,,\, VI, p. 420.

(2) Ihid., p. 422.

ta langcie française qui, en tons points, lui résiste, uniquement pour vaincre une difficulté? Ne voyez-vous pas que j'ai avancé qu*il était impossible de faire de; bonne musique sur la langue française, et qu'il n'a pris: ce parti que pour me donner un démenti (1) ? 5> Ainsi, Gluck n'avait écrit ces immortels chefs-d'œuvre, Alceste et Armide, sur des paroles françaises, que pour « embêter » Rousseau!

Inutile, après tant de preuves, de recourir à la légende du suicide pour établir le déplorable état^ mental de ce Bialheureux. On n'aura jamais le dernier mot là-desdus (2), et peu importe ; disons seulement que la mort volontaire est plutôt exceptionnelle chez les persécutés. Ils sont j par malheur, beaucoup plus souvent homicides que suicides (3).

* <L L'ancienne doctrine de la monomanie, dit le D' Mœbius, en vertu de laquelle une partie seulement de l'homme intellectuel était malade, tout le reste étant sain, cette doctrine n'est plus de mode. On admet aujourd'hui qu'un trouble intellectuel est toujours une maladie de la personnalité toute entière. Pourtant, le cas de Rousseau est bien propre à établir la réalité relative de l'ancienne manière de voir (4). i> C'est une vé-

(1) Corancez. Extraits du Journal de Paris de Tan VI.

(2) Dubois d'Amiens, dans une mauvaise étude lue à TAcadémie de médecine, a conclu au suicide sans le prouver. (Séance du !«»• niai 1886, in Bulletin de V Académie de médecine, t. XXXI, p. 594.)

(3) Cf . D' A. Ritti. Délire de persécution^ in Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, Masson.

(4) D'^ Moebius, lac, cit., p. 101.

Voyez encore sur la folie de Rousseau, A. Bourgeault.-E<î*<f6 5Mr Vétat mental de J.-J. Souuea». Paria, Ptoiv 188â» — D^ Julîtfs Hildebmiid. J.-J.Rousseaa von Siandpunhle der Psychiatrie, Ber*fitr, Gaertner, 1884. — Alfred Binet. Etudes de Psychologie expérimentale (ch. 111). Paris, Doin, 1888. — H. Beaudoin. La Vie et les Œuvres de J.-J. Rousseau [passim], Paris, 2 vol. in-8, 1891. — Châtelain. La folie deJ.-J. Rousseau, 1 vol. in-12. Parit», 1890.

rifcé qui crève les yeux; elle ressort invinciblement de toutes les données de mon travail. Jean- Jacques Rousseau, monomaniaqne atteint du délire de persécution, à des degrés divers, dans tout le cours de son existence, s'est pourtant manifesté dans plusieurs de ses écrits, comme un littérateur de premier ordre. S'il a échoué complètement sur le terrain philosophique, V Emile n'étant qu'une prétentieuse collection de sentimentales banalités, et le Contrat social qu'une solennelle imposture (1) couronnée par un violent attentat à la liberté de conscience, il a semé dans la Nouvelle Hêloïse et dans les Confessions assez de roses et de pervenches pour charmer encore deux ou trois siècles à venir. De plus, aussi longtemps qu'il y aura une langue française, les fidèles de l'art de bien dire reliront la prosopopée de Fabricius comme on relit les Oraisons funèbres de Bossuet, pour la forme admirable et en dépit de l'absurdité du fond.

Le cas de Rousseau appelle immédiatement celui du Tasse, bien que le premier ait été toute sa vie un fou lucide, tandis que le second, après la composition de la Jérusalem^ apparat comme un aliéné, dans toute la force du terme. Xous pouvons donner ici la description d'un écrivain distingué, qui a retracé, aussi fidèlement que possible, le tableau de la folie du Tasse, avantage d'autant plus appréciable que la fantaisie littéraire s'est donné libre carrière pour récriminer contre

(1) Voyez mon livre de VEtat, p. 14, sq. Rousseau n*a rien compris à la doctrine de Hobbes sur la matière. Sa théorie, bonne tout an plus pour une république théocratique, repose egsentiellement sur le libre choix de l'homme : ce qui est une double absurdité, Thomrae étant sociable par nature, par néceî^sité, et non en vertu de son libre choix Quant à V Emile, que penser d'un traité de VEducatton où on lit, à propos de rélève modèle : d il importe peu qu'Emile sache lire avant l'âge de quinze ans » ! (Rousseau, îoc, cit.^ t. I, p. 494).

les persécutions dont le poète aurait été l'objet et qui, de fait, furent uniquement suscitées par son délire (1). « Nous avons à étudier, dit J.-A. Symoiids, une véritable odyssée de maladie, d'indigence et de malheur. Les palais des princes, des cardinaux, des papes mêmes lui étaient ouverts. Il ne se trouvait bien dans aucun. Il lui eût été si facile d'y demeurer s'il avait eu le tempérament d'un Berni ou d'un Horace ! Mais il était en rupture de ban vis-à-vis du monde. Aucune situation, si confortable fût-elle, nulle assurance d'une vie tranquille et aisée ne pouvait calmer son âme tourmentée j graduellement, et en dépit de la vénération universellement professée à l'égard du sacer vates, il devint la risée de l'Italie (2). »

Né à Sorrente, le 11 mars 1544, de Bernardo Tasso, noble et courtisan, poète distingué lui-même, et de Porzia dei Rossi, le jeune Torquato se faisait déjà remarquer à huit ans par la précocité de son intelligence. En 1562, à dix-huit ans, il publie Rinaldo, roman de chevalerie en vers et en douze chants, et le dédie à Alphonse II, duc de Ferrare. Trois ans après, il entre à la cour de ce prince, où il devient l'idole des dames et particulièrement des princesses Lucrezia et Leonora d'Este,de dix ans plus vieilles que lui. On l'avait logé dans le château, avec une jolie pension, et sans exiger

(1) M™« de Staël donne la note complète dans ce concert de banaKtés, d'un inepte sentimentalisme: « L'on connaît, dit-elle, la sensibilité maladive du Tasse et la rudesse polie de son protecteur Alphonse, qui, tout en professant la plus haute admiration pour ses écrits, le fit enf rmer dans la maison des f oup, comme si le génie qui part de l'âme devait être traité ainsi qu'un talent mécanique dont on tire parti en estimant l'œuvre et en dédaignant l'ouvrier. y> {De V Allemagne, 2° partie, ch. XXII.) Sisraondi, dans sa très intéressante histoire de la Littérature du Midi de V Europe^ n'a guère mieux indiqué la situation. (Paris, 1813, t. II, p. 166.)

{2)Enc, J5W/., t.XXXIII. London,1888,art.ras«o. J.A.Symonds.

tt

de lai aucun travail. C'est là que, libre de tout souci, au milieu des banquets et des fêtes, faisant tour à tour l'amour et des vers, il composa sa Jérusalem délivrée^ terminée en 1574 (1). Il avait trente et un ans ; sa vie, comme grand homme, était terminée aussi.

Peu de temps après, iL commence à être en proie à des illusions et à de véritables halluciDations. Il se croit trahi par ses domestiques, dénoncé à Tinquisition ; un jour, il menace de son poignard un serviteur en présence de Lucrezia, duchesse d'Urbin. Mis aux arrêts, puis relâché, emmené ensuite au château de Belrignardo (2), il craint d'être assassiné par les gens d'Alphonse et se sauve à Sorrente, chez sa sœur.

La vérité est que le Tasse, dès le commencement de Tannée 1575, devint la proie d'une maladie mentale qui, sans arriver à la folie complète, le rendit fantasque et insupportable, misérable à ses propres yeux et tout à fait inquiétant à ceux de ses protecteurs. Rien absolument ne prouve qu'un pareil état ait eu pour cause une passion désordonnée dont Léonore aurait été Tobjet. Le duc, loin d'agir comme un tyran, se montra aussi patient que possible. C'était un homme plutôt raide, non sympathique, aussi égoïste que n'importe quel petit prince de ce temps-là. Mais, envers le Tasse, il ne se montra jamais cruel ; dur et maladroit, peut-être, jamais il n'apparut comme un monstre de férocités tel qu'on Ta voulu peindre. Cela ressort de l'histoire de ses relations avec le poète. Une fois à Sorrente, le Tasse Houpira après Ferrare ; le courtisan était incapable de respirer à Taise, loin de ces lieux charmants. Il écrivit des let-

(1) Elle ne parut qu'en 1681, alors qu'il était enfermé comme fou. II avait eu la malencontreuse idée d'envoyer des copies de son manuscrit à tous les beaux esprits de TItalie, en leur deman-» dant leur avis. Fort heureusement pour sa gloire, la Jéi-usalem délivrée vit le jour alors qu'il était enfermé à l'hôpital, et sans aucune des coupures ou modifications indiquées par les aimables critiques. L'édition selon leur cœur, un poème tout différent, gâché comme à plaisir par le malheureux aliéné, parut en 1592, sous le titre de la «; Gerusalemme conquistata d.

(2) Où Qœthe a placé la scène de son « Torquato Tasso ».

très très humblns, demandant à ce qu'on le reprit. Alphonse y consentit, à la condition que le poète se laisserait soigner par les médecins pour sa mélancolie. L [Tasse accourut, tut admirablement reçu par la famille ducale, et tout aurait bien marché si son auËicnno maladie n'avait pas reparu. Ce ne furent bientôt que soupçons, accès d'irritabilité, de Tanité blessée, éclats violents, si bien que dan3 l'été de 1578 il s'enfuit de nouveau. Il courut à Mantoue, puis à Venise, à Urbîn... Partout, <i s'en allant comme un malheureux rejeté du monde entier », il rencontra l'accueil et les honneurs dus à son nom illustre (l).

luutîle d'insister sur des faits désormais iocoatestés. Eofermé de 1579 à 1.586 chez les moîiiea de Saiute- Auiie, qui paraissent avoir tenu une véritable a maison de santé s, il y manifesta tous les sigoes de la folie de persécution la plus complète, avec hallnciuations de ronîe et de la vue, ayant tantôt affaire au diable, tantôt il la Vierge Marie, tantôt k nn esprit follet qui lui enlève sou pain, son des.sert, etc. (2). « Le Tasse passa sept ans enfermé h l'hôpital des fous, dit Sismondi, sans que les volumineux écrits qui sortirent de sa plume pendant 2e temps pussent convaincre Alphonse II qu'il était ians son bon sens (3). » Je le crois bien! personne n'a jamais pn lire, certainement, l'amas de rapsodies remplissant les pins gros volumes de ses œuvres complètes, et, quant ii. la pitoyable tragédie de Torriamondo^ publiée après sa sortie de l'hôpital, c'est nn nouveau

(Ij Symonds. Loc. c'tt,

(2) Voyez sur la folie du Tasse, outre l'auteur précédemment ïité :Snard. Notice ttir la vie et le canielére du Taue. — Verga, 3itlla Lipematiia del Taiio, in Giornale dell' loatitiito Lombardo le'scienze, lettcre ed arti 1846, t. XI, p. 38-54. — F. Cardona. Sludii ttuovi del Taeioalktuilo, in Nuova, vol. XXIII ; febr. 1873. — Bolhe. Torquato Taiso, eine pai/cMatriiche eUtdis, in Allg. ïeitschr. fur P«j-cl liai rie. Berlin, 1878, t. XXXV.

Consultez aussi Ferrazzi. Torquato Toaso, Studii biogtafici-cri- ;ici-bibltograâci. Baesano, ISSO.

(3) D. Sismondi, loc. cit., p, 163.

spécimen à montrer anx littérateurs sensibles qui s'extasient sur les admirables productions des génies aliénés. En 1594, il prit fantaisie au pape Clément VIII 4e le faire couronner, comme Pétrarque, au Capitole ; le pauvre poète, tout branlant, tout cassé, décrépit avant l'âge, — il n'avait que cinquante et un ans, — dans un éclair de raison, s'enfuit au couvent de Sant- Onofrio, pour s'aliter et mourir (15 avril 1595).

Depuis vingt ans, il était entré dans la gloire, sans avoir pu, en aucune façon, depuis, en agrandir le rayonnement ; depuis vingt ans, son intelligence hantée par des visions s'était consumée en inutiles efforts. Tancrède et Renaud, la douce Herminie et Clorinde et Armide, tous ces paladins et ces vivantes héroïnes s'étaient heureusement envolés de son cerveau avant l'heure où la Folie vint s'y installer à leur place.

C'est ainsi que dans notre xix° siècle, l'illustre compositeur Robert Schumann mit au jour ses œuvres immortelles, le Dichter Liebe, Marifred et les autres, avant que le délire mélancolique qui le minait eût décidément mis la main sur lui. Aux environs de 1852, à quarante-deux ans, il devint sujet à de véritables hallucinations. « Il croyait entendre une note particulière et persistante, ou certaines harmonies, ou des voix murmurant, soit des menaces, soit des encouragements. Une nuit, il s'imagina que les mânes de Schubert et de Mendelsohn lui apportaient un thème musical ; il se leva et le nota. Il écrivit des variations sur ce prétendu thème. Ce fut sa dernière œuvre, et elle resta inachevée. Le 27 février 1854, il sortit de chez lui et courut en robe de chambre vers le Rhin, dans lequel il se précipita; il fut sauvé. D'irrécusables symptômes de démence se déclarèrent alors ; cependant, au bout de quelques jours, il retrouva sa raison et un calme inattendu se produisit. Il compléta les variations commencées avant la catas-

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troplie. Mais ces derniers efforts d'un génie harassé ne furent pas publiés (1). » Schumann mourut denx ans après, dans la maison de santé du D' Richards, à En^ denich, près Bonn. Il avait quarante-six ans.

Avec ces cinq personnages — Pascal, Comte, Rousseau, le Tasse, Schumann, auxquels il faut joindre Jeanne d'Arc, sur laquelle je me suis expliqué plus haut (2) — se constitue la série des individus de génie, véritablement et radicalement aliénés, se détachant en vigueur sur le groupe des onze personnes chez lesquelles j'ai dû admettre la coexistence du génie et de la folie. Les cinq personnages restant, Mahomet et Luther, Socrate et Schopenhauer, enfin César ne présentent pourtant pas, au point de vue de la folie, des caractères aussi tranchés.

Voici d'abord Mahomet et Luther, bien étonnés, peutêtre, de se trouver ensemble ; à tort assurément, car tous les deux ont fait effort et non sans succès, pour ramener les peuples au monothéisme pur, la forme de religion la plus atroce chez les races supérieures, et particulière aux Sémites, qui en ont infecté le monde.

Pour ce qui regarde Mahomet, la réalité des faits est véritablement bien difficile à établir. Les uns en font d^emblée, et sans savoir pourquoi, un épileptique ; d'autres, surtout dans ces derniers temps, prétendent qu'on ne sait rien de précis sur cet homme-là; lout ce qu'on en raconte appartiendrait à la légende et, de fait, ajoutent-ils, le monothéisme était dans la logique del'évoîution de ces Sémites, les Arabes (3). Ce n'est pas moi

(1) E. David. Les Mendehsohn Bartholdy et Rohert Schumann, p. 313, sq., Paris 1886. —Cf. l'article Schumann du D' Philipp Spitta in Sir George Grove^s dictionary of music and mitsician, t. m, London,1883.

(2) Voyez p. 31.

(3) Cf. D*" H. Grimme. Mohammed; erstes Theil, Das LeheUj p. 11 et passim. Munster, 1892.

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^lf»vrs'^^--ie." -

qui m'inscrirai en faux contre cette dernière opinion (1). Certainement, et sans Mahomet, les Arabes seraient arrivés, par la force des choses, au monothéisme ; mais ce « proj»hète » n'en a pas moins accéléré et, dans l'espèce, déterminé cette évolution. D^autre part, affirmer qu'on ne sait rien de lui, c'est dépasser les bornes de la critique. Renan, il est vrai, a fait le plus grand tort à l'exégèse historique en édifiant avec rien — ou si peu de chose! — le type de son Jésus, ce juif exquis, pour parler son langage ; ce n'est pas une raison pour verser dans l'ornière opposée et renoncer, a priori, à toute enquête touchant la vie des personnages obscurcis par la légende. Celle de Mahomet (Mouhammed) a été écrite dès" la fin du premier siècle de l'Hégire, puis, avec beaucoup de soin et d'exactitude, semble-t-il, par un certain Wâckidî, né l'an 121 de la même ère. Sprenger fait le plus grand cas de cet ouvrage, découvert par lui à Cawnpore, et dont il s'est surtout servi pour composer sa remarquable Vie de Mahomet (2). Il n'hésite pas à admettre la réalité de l'épilepsie ; mais la description des attaques auxquelles le prophète aurait été sujet ne justifie nullement ses conclusions, et je me rattache, pour ma part, à l'opinion de Gibbon, qui, dans son admirable histoire, rejette cette hypothèse comme une absurde calomnie des Grecs (3). « Les titres, ajoute-t-il, de deux chapitres du Coran, \ enveloppé, V encapuchonné, ne peuvent guère être invoqués en faveur d'une pareille interprétation. » Sans doute ; mais ces titres, et surtout les paroles du livre auxquelles ils font allusion, ne laissent pas d'être d'une extrême importance. Cela

(1) Voyez mes Aryens et Sémites^ p. 166. Paris, Dentu, 18^.

(2) D' Sprenger. Life qf Mohammed, from original sources, Alîahabad, 1851.

(3) Gibbon. The history of the décline and f ail of the Roman Empire, Edit. Milman et Guizot, \.\l, p. 259.

donue une incontestable autorité à la tradition d'après laquelle Mahomet, lors de ses premières visions, se réfagiait épouvanté, haletant,anx pieds de sa femme Kadidja et lui criait : « Couvre-moi la tête » (1). Oe qui arriva pour la première fois dans le mois de Ramadan, comme il répétait ses pieux exercices sur le mont Hira, lorsque l'ange lebraïl (Gabriel) lui apparut pendant son sommeil et lui commanda de lire — quoiqu'il en fût incapable — ce qui était écrit sur un rouleau de soie étalé devant lui; c'était le commencement de la surate 106 : « Lis! au nom de ton Dieu, etc. » (2). C'est au sortir de ces attaques qu'il prophétisait, et toutes les fois qu'il y tombait, il ne manquait pas de crier à Kadidja : « Enveloppe-moi, couvre-moi la tète! » Cela n'a aucun rapport avec Tépilepsie, j'entends ici l'épilepsie proprement. dite, et non cette maladie fantaisiste, « bonne à tout faire », qu'on nous a présentée depuis.

Dans ces faits incontestables, il me semble, constatés en somme par le Coran, je crois reconnaître plutôt des phénomènes hystériques, effets d'un état de nervosisme au suprême degré. Dans le même ordre d'idées, j'appellerai l'attention sur l'extrême salacité du prophète. On nous dit que cela ne commença qu'après la mort de Kadidja, et alors qu'il frisait la cinquantaine. Peu importe ; ce qu'établit la tradition, c'est que sur le chapitre du « devoir conjugal », s'il ne valait pas trente hommes, il pouvait, en une heure, satisfaire onze

(1) Cf. les surates, 73 et 74, intitulées « l'Enveloppé » et « TEncapuchonné ». « toi, Tencapuchonné, lève-toi et prêche et glorifie ton seigneur», etc. (surate 74).

(2) Cf. Prof. Wellhausen, article Mahomet^ in Enc, Brit, t. XVI. London, 1883. — , The Rauzat us-Safa^ or Gardenof purity contaming the life of Muhammad by Muhammad hin Khavendshah hin Mahmud^ commonly called MirTchond, Part TI, vol. I, p. 146. London, 1893.

femmes (l) — les siennes; c'était son chiffre officiel. « Et Abnlfeda, ajoute Gibbon, rapporte Texclamation d'Ali, qni lavait le corps de Mahomet au moment de l'ensevelir : propheta ! certe pénis tuu8 cœlum versus erectus est {2). »

De tous ces faits, qui paraissent bien authentiques, — à part la flatteuse observation d'Ali, le disciple bien aimé, — on peut déduire Texistence, chez notre héros, d'un état de folie hystériforme, peut-être accompagnée d'hallucinations de l'ouïe, sinon de la vue. Le cas de Mahomet, dans ces conditions, se rapprocherait de celui de Jeanne d'Arc. Car je suis de l'avis de Oarlyle (3) ; je ne pense pas que le pur charlatanisme puisse jamais arriver à produire des effets univeTséls^WelthistoriscAen, Etait-il absolument sincère ? Au début, cela se peut ; je crois qu'en sa qualité de Sémite, au courant des choses judaïques et chrétiennes, très probablement excité par ses hallucinations, il proclama de bonne foi cette formule qui rallia la portion inférieure du monde civilisé : (( Il n'y a pas d'autre Dieu que « Dieu », et Mahomet est son prophète. » Cet individu-là avait en lui l'étoffe d'un Uebermensch^ encore que malfaisant, et sa pensée intime est certainement traduite dans les admirables vers de Voltaire, qui lui fait répondre à l'imbécile Zopire, demandant quel droit il a reçu d'enseigner et d'exercer le pouvoir :

Le droit qu*un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l'esprit grossier des vulgaires humains (4).

(1) Maracci. Prodromus Alcoran, t. IV, p. 65, cité par Gibbon, loc. cit., p. 268.

(2) Gibbon. Ibid., p. 268.

(3) Carlyle. On Heroes, etc. Lecture II. The hero as prophet; Mahomet^ Islam.

(4) Mahomet^ acte II, se. 5. Le même Voltaire a encore le mieux posé et résolu la question comme toutes celles qu'il a examinées, et cela en quelques lignes : « Il esta croire que Mahomet, comme tous les enthousiastes, violemment frappé de ses idées,

Nous trouvons quelque chose d'analogue chez Luther, quoique à un degré bien inférieur. Celui-ci, appelé Martin, était né à Eisleben, en Thuriuge, de Jean Luther et de Marguerite Ziegler, — deux petites et courtes personnes aux yeux bruns, dit le juif Ketzler, qui les vit en 1522 (1). Le père, originaire de Môhra, petit village entre Eisenach et Saltzungen, aurait tué, cT après une tradition, un paysan qui faisait paître son bétail dans les prés ; d'où sa fuite à Eisleben. Etabli ensuite à Mansfeld, à deux lieues de là, il travailla comme mineur, parvint à réaliser une certaine fortune et fut un des magistrats de la ville. Il eut sept enfants, dont trois filles ; deux garçons moururent en bas âge. Luther fut mis à l'école de bonne heure. Un événement, qui semble hors de doute, non légendaire, décida de sa vie. « C'était en 1505; la peste décimait Erfurt; l'académie était dispersée, la colère de Dieu semblait frapper le pays. Par une journée brûlante de Tété, il se promenait dans la campagne. Entre Erfurt et Sottenheim, un orage fond sur lui, la foudre éclate et tombe à ses côtés. Dans une mortelle épouvante, le jeune homme s'écrie : Sainte Anne, sauve-moi et je me fais moine !... (2). »

Voilà un coup de tonnerre bien peu providentiel, — au point de vue de l'orthodoxie. Car Luther se fit moine, en effet, et l'on connaît le résultat. Ce que Ton connait moins, c'est lascétisme outré du nouveau converti, se martyrisant jusqu'à la mort à force de veilles.

les débita d'abord de bonne foi, les fortifia par des rêveries, se trompa lui-même en trompant les autres et appuya enfin par des fourberies nécessaires une doctrine qu'il croyait bonne. t> (Essai sur les mœurSy ch. VI.) Si l'on joint à ce tableau quelques hallucinations, dans le genre de celles qu'on vient de décrire, on a Texplication complète du personnage et de son rôle.

(1) Félix Kuhn. Luther, sa vie et son œuvre, 3 vol. in-8. Paris, 1883-1884, t. I. p. 23. — Voy. aussi, Kôstlin, Luthers Leben,

(2) Ibid,, t. I, p. 43.

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de jeûnes et de flagellations, se faisant, comme il le déclare, le persécuteur et le meurtrier de sa chair. « Cochlœus, son adversaire et son biographe, raconte qu'un jour que le prêtre lisait à l'Évangile l'histoire du démoniaque muet, Luther, saisi de terreur, s'écria tout à coup: « Ha! non sumf non sumf » et tomba de son haut sur le pavé de l'église (1). » Il était arrivé aux confins de la démonomanie.

Il faut rapprocher de cette attaque le fait rapporté par Eatzberger. « C'était au temps des premiers combats, sans doute avant son mariage. Un jour, Lucas Edemberger, précepteur du duc Jean Ernest, Georges Rhan, le chanteur, et plusieurs amis, tous bons musiciens, lui firent une visite au couvent. On leur dit là que Luther s'était enfermé dans sa chambre, que depuis fort longtemps il n'avait ni bu ni mangé et n'avait laissé entrer personne auprès de Ini. Lucas frappa à la porte et, ne recevant aucune réponse, il regarda par une fente et aperçut Luther couché tout de son long sur le plancher, évanoui, les bras étendus. D'un coup il enfonça la porte, le secoua, le porta au grand air, lui fit préparer à manger et, avec ses amis, commença à faire de la musique. Luther sortit peu à peu de son évanouissement ; la tristesse et la mélancolie disparurent, et il se mit à chanter avec eux (2). »

Quel que soit le nom dont on veuille décorer cet ensemble de phénomènes, il y a là certainement un état denervosisme outré, analogue à l'hystérie et frisant la folie proprement dite. Pas n'est besoin de recourir aux hallucinations, aux visions diaboliques, nullement prouvées ; les moines de ce temps-là avaient, pour ainsi dire, toujours le diable à la bouche ; ils en voyaient

(1) Ibid.j p. 54.

(2) Ibid., t. in,

partout des légions et personne n'en a ta Luther, C'était nne façon de parler (1) a pas lien d'y attacher d'importance. N'on d'autre part, qu'il fut tonte sa vie tonruH pierre.

Qne si, maintenant, l'on demande q^n< l'influence sur l'œuvre de Mahomet et de leur nervosisme extrême, de leur iudéniaK folie Incide, je répondrai, sans le moindre qu'elle a été des plus heureuse b, leur poi Autant le trouble de l'esprit, l'excitatioD désordonnée sout oniijibles ii la réalité philoi scientifique, autant leur action morbide s'es cernent pour l'évolution progressive de cette qu'est la religion à tous ses degrés, mais ment sous la forme monothéiste ; c'est pour c nettoyé moncalendrier de tous les Mahometsel Luthers, en dépit de l'influence considér néfaste, exercée par eux sur l'évolution t humain .

Quant à ce qui concerne Socrate et Sch leur histoire sera bientôt dite. Lélut a consa temps bien des pages inutiles (2) pour é vérité contestée seulement par la philosophie et éclectique, & savoir, que Socrate enteudi

(1) Et il eo abuse ! c< Le diable, dit-il, couche a^ près que ma Catherine. Il me donne plus de pein joie «{CoUoquia, ou Fropoe de ùible, cilé dans la Fi du D' Majunke, p. 220). ■ S'il s'obstine & ne pas me quille, dit-il ailleurs, je lui réserve un pet HIU crep ventriê). » (Propos de table, trad. par G. Brunet, p. 214.) On le voit, tout cela tourne en plaisanterie? raftinéea.

(2) Lélut. Le démon de Socrate. Paris, 1836, 2" édi épuisée. On trouve actuellement dans Ip commerce u eion avec ce faux titre, où Lélut n'e»t pour rien : raison et lafoUe.Tarh, J.-B. Baillière et âU; sans d

d'nn « esprit » que lui, Lélnt, désigne assez improprement sous le nom de démon (1). Cet auteur a cru rehausser encore l'importance de son travail en ressassant les éloges dithyrambiques de la coterie spiritualiste en l'honneur de Soorate, de ce vieux bavard, ai-je dit ailleurs, aussi peu Grec que possible, qui dut boire la ciguë beaucoup moins pour cause d'irréligion qu'en raison de sa haine pour la démocratie et de sa liaison avec les plus vils des tyrans, assassins des patriotes et destructeurs des libertés d'Athènes. (2) Car c'est là le sens du deuxième chef de l'accusation portée contre

lui : xat Touç v^ouç Sta(p6éip(»)v (3),

Quant au premier chef, il çst topique au point de vue qui nous occupe. L'homme était accusé de mépriser les dieux de la patrie et d'introduire de nouvelles divinités : ê-zepoL & xaiv3t $ai(jLovta eîff^spow. Pas n'est besoin, il me semble, d'aller après cela feuilleter Platon, Xénophon, Plutarque, Apulée, Ficin, Cousin et autres (4) pour constater la réalité d'un fait incontestable, à savoir : que dans maintes circonstances, Socrate entendait la voix d'un esprit, d'un « délégué » divin qui, le plus souvent, lui indiquait ce qu'il ne fallait pas faire. C'est cette divinité qu'on lui reproche. II s'agissait d'un génie plutôt « inhibitoire » si j'ose emprunter ce vieux mot, mais d'un génie dont il entendait positivement

(1) Improprement, parce que, à tort ou à raison, le mot démon a pris dans notre langue une signification tout à fait différente du Wfiwv des anciens.

(2) A. Regnard. Aryens et sémites, p. 240 ; on trouvera toutes les preuves à Tappui de cette opinion établie chez nous, dès 1736, par Fréret, dans ses Observations sur les causes et quelques circonstances de la condamnation de Socrate (Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. XL VI.

(3) Voyez Xenophont. memorahil. , passim.

(4) Cf. D^ Sigurd Ribbing. Ueber Socrates Daimonion, in Upsala Universitet Arsskrift (Upsala, 1870).

la voix, en bon hallacîaé qa'il était (1). Je n'insiste pas sur les extases du même individu à Potidée et ailleurs ; encore moins sur TinflueDce exercée par sa folie sur sa philosophie, qui se réduit, de fait, à un pur fracas de mots : words! words! words! Notre Fréret est plus sévère : « Le principe de Socrate (ses inspirations soidisant divines) ponvait et devait, dit-il, mener au fanatisme le plus dangereux, à celui qui nous persuade que l'instinct aveugle qui nous pousse à certaines actions est une voix céleste dont nous devons exécuter les ordres sans examen (2). » J'ajoute que les Athéniens avaient une morale avant Socrate, quoi qu'en dise Hegel, et une morale formulée en principes positifs par Démocrite ; c'est de ce prince des philosophes que découle immédiatement Tincomparable éthique d'Aristote, éthique sans Dieu, sans Socrate et sans Platon.

Pour Schopenhauer c'est encore plus simple. Né d'un père probablement suicide (3) et d'une mère « femme de lettres », l'illustre auteur du Monde comme volonté et comme représentation a écrit entre autres choses sur l'art et le génie, sur le libre arbitre, quelques-unes des pages les plus belles, les plus philosophiques qui soient au monde. Admirateur de Voltaire et de son Caîldide, relisant sans cesse Helvétius et Oabanis, il a dressé, contre le déisme et ses aberrations, les plus irréfutables réquisitoires; voilà pour le côté génial. Avec cela, et grâce à la tare héréditaire (4), il arrive à des formules transcendantalement idiotes sur les transfor-

(1) Voy. Lélut {Loc. cit., p. 215 sq. de la réimpression) et surtout Platon et Xénophon, dans leurs « apologies» et les Memorahilia de ce dernier auteur, ^am/n.

(2) Fréret. Loc. cit., p. 262.

(3) Art. Schopenhauer {in Enc. Brit., t. XXI. London, 1886), par le professeur W. Wallace. a Son père, qui avait donné quelques signes d'aliénation mentale , se jeta ou tomba dans le canal, d

(4) Confirmée par l'acte de violence exercé par lui contre une

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mations de la volonté et tombe dans Tornière d'un ridicale Bouddhisme, d'où il verse dans la croyance à la magie, le tout dignement couronné par un testament dans lequel il lègue sa fortune « à la caisse de secours fondée à Berlin en faveur de ceux qui avaient en 1848 et 1849 défendu la cause de l'ordre (1). » Un état de nervosisme outré, chez un dégénéré, peut seul rendre compte d'aussi discordantes anomalies, non exemptes d une certaine analogie avec le cas de Pascal. Rien de semblable ne se remarque chez le grand homme dont il me reste à parler, Oaius Julius César, fondateur de l'empire romain, et atteint d'épilepsie. C'est qu'en effet cette maladie, dans son sens propre, comprenant leymwrfet le petit mal ^ peut, lorsqu'elle n'offre aucun caractère de gravité, c'esl-à-dire, surtout, quand les attaques sont rares, éloignées, laisser pendant longtemps les facultés mentales acquérir leur plus haute, leur plus complète expression. J'aurais pu négliger César en suivant l'avis de certains auteurs qui regardent comme apocryphes, en raison de l'éloignement, ces détails relatifs à la santé des hommes célèbres de l'antiquité. Mais je le répète, il en va pour l'histoire ancienne comme pour la moderne : la critique ne perd jamais ses droits. Or, dans l'espèce, les affirmations de Suétone et de Plutarqne présentent un caractère d'authenticité incontestable. Le premier nous dit formellement que César était épileptique : « Il était de haute taille, avec le teint blanc, les membres' bien faits, le visage plutôt plein, les yeux noirs et brillants ; sa santé était robuste, si ce n'est dans les derniers temps, où on le vit parfois

pauvre femme à laquelle, sans raison comme sans excuse, il cassa le bras dans un impardonnable acte de brutalité. Un jugement, de 1826, le condamna à faire une pension à Fa victime.

(1) Cf. G. Ribot. La Philosophie de Schopenhauer, p. 9. Paris, Alcan, 1885.

perdre counaiseance {repente animo tingt Il eomiliali quoque morbo bis inter res agend est (1). » Ces deux attaqnea, snrvennes eii[ semblent avoir en lien, la première à Coi

- avant Fharsale, la seconde en Afriqne, ii k Thapsas. <i D'autres prétendent, dit Pli César ne fut pas présent à l'action ; qu'au il rangeait son armée eu bataille, il aurait < accès de la maladie à laquelle il était sujet ; sentit la première atteinte, et avant que le entièrement ôté l'nsage de ses eeus, il s porter, déjà saisi du tremblement {''.), da, voisine, où il attendit en repos la fin de I Quoi qu'il en soit des détails, la réalité di parait certaine.

Elle u'ent aucune inflnence, si ce n'est p fin, sur la vie si estraordinairement active du fameux dictateur. « 11 excellait à manie et les clievanx, supportait la fatigue an d croyance, marchait à la tête des légions, ( cheval, le pins sonvent à pied, la tête décou soleil comme par laplnie. 11 franchissait les distances avec une merveilleuse rapidité, b

. et anr nn chariot de louage, faisant ceni jour ; si les fleuves l'arrêtaient, il les travers

(1) Suétone. ./aïiK* Cœear. 45.

(2) "MSi] ado^tvav, déjà secoué (par les coiivulaîoi

(3) Pluiarque. VU de- Céiar, 53; au parafiraphe 1' comme sujet A des accès d'épilepsie {m'î énlXiinTixo! câté l'épisode relatif à la réception insolente faiti Séoat tout entier, venant lui décerner de nouveau auquel il ne fit même pas celui do se lever. Ce qi fondement à la fois le Sénat et le peuple romain, i diclttleur aurait allégué ensuite sa inaNidio habil Plutarque ; il aurait été pris d'un vertige. D'autres tenu avec Bayle, qu'étant pris de colique et ajan sa robe, Itèe Bagement il ne vontut pas se lever et i de puner ponr un * copronyme » avant la lettre.

011 sontenu par des outres gonflées, en sorte qu'il lui arriva souvent de devancer ses courriers.... A la nouvelle que son camp était assiégé en Germanie, il traversa les postes ennemis sous un costume gaulois pour rejoindre ses légions. 11 fit le trajet de Brindes à Dyrrachium au milieu de Thiver, malgré les flottes qui lui fermaient le passage.... (1) » En moins de dix ans, la Gaule, des Pyrénées au Rhin et de la Méditerrannée à l'Océan, est foulée dans tous ses recoins; ses oppida^ ses marécages, ses forêts immenses sont forcés par sept on huit légions romaines : c'est César qui les commande. La Bretagne, cette tej^ra incognita au milieu de l'Océan, est visitée deux fois et conquise. Après cela, en quatre ans, Pharsale, les guerres d'Alexandrie et d'Afrique^ celle d'Espagne — Thapsus et Munda — ; le destin de l'Univers se modèle au gré de ce génie étonnant, partout victorieux, terrible dans la bataille, clément après la victoire, et s'appliquant, la paix une fois faite, à en régulariser les bienfaits. En même temps écrivain, orateur, respectueux de la science, il réforme le calendrier, et confirme les lois frumentaires des grands tribuns, des fils de Cornélie. Continuateur des nobles Gracques et de Marins, vengeur du trop outragé Catilina, restaurateur du peuple aux dépens du Sénat romain, il périt assassiné parles sénateurs, par les membres de cette tyrannique oligarchie dont il avait définitivement ruiné la puissance.

II mournt à cinquante-six ans, le jour des ides de mars de l'année 710. Prévenu de tous les côtés, il me paraît s'être abandonné à la fortune, comme un homme qui « n'en peut plus », n'ayant pas même l'idée de réagir, épuisé par les suites de l'ëpilepsie, diront les uns, — • bien pins, selon moi, par le labeur d'une telle

(1) Suétone. Loc. cit., bl^ 58.

vie, par nne série iuiaterrompiie de travaux eu regard desquels ceux d'Hercule paraissent comme une plaisanterie. Ses euuemis, y compris les historiens latins, ont répandu le bniit qn'il aurait voulu prendre le titre de roi, ce qui aurait accéléré sa clinte. Comment ce grand homme, maître dn monde, — et sachant ce que valait nu roi, simple poussière en regard d'nn citoyen romain, — anratt-il pu concevoir nue idée aussi saugrenue? L'affaiblissement intellectuel aurait alors été plus grand, chea lui, qu'où ne peut le supposer. Possible qu'Antoine ait voulu suggérer la chose ; cela était dans les moyeus du futur amant de Cléopàtre. Mais je crois très bien que, lorsqu'au retour de je ne sais pins quelle fête, des gens saluèrent le dictateur dn titre de roi, il répondit sincèrement, aans y être poussé, et avec en sentiment d'orgueil amplement justifié, depuis, dans le cours des siècles : « Je ne suis pas roi, mais César » (1).

Ma tâche est terminée; j'ai montré que la folie n'était qu'une exception chez les hommes de génie [2 et J/2 p. 100 environ). Chez, les onze grands hommes aliénés, dont l'histoire vient d'être analysée, toujours la folie a fait tort au génie, comme tout lecteur non prévenu a pu s'en convaincre. Seuls les fanatiques religieux ont été

(1) T/égorgement de César est le pendant du meurtredeTiberius Gracchu9;leooiip de Brutus n'est que la répétition de celui de Sci-

fion Nasica. Les circonstances extérieures ont fait illusion , et Histoire, parfois menteuse, a gravé, bien à tort, les noms des meurtriers du grand Jules à câté de ceux d'Hïrmodiue et d'Aristogiton. Même le Dante, si justement sévère pour Casalus et Brutug placés par lui, avec Judas Iscariote, dans la triple gueule de Lucifer, le Dante, à la vue de Caton, ne peut s'empécber de s'écrier au premier chant de Bon Purgatoire :

Libéria va cercuido, ch'è ei enta,, Corne aa chi per le.i vita rifiuta.

Tant il est vrai que les plus grands esprits n'échappent pas toujoura à la tyrannie des formules, Caton étant, du reste, avec Cicérpn, l'égorgeur des partisans de Calilinu,

servis par leur état pins on moins complet d'aliénation plus on moins lucide ; pour moi, ainsi que je l'ai exposé, ces hommes-là ne sont pas de vrais héros de l'humanité, à laquelle ils sont au contraire funestes. Quant à César, son cas est à part comme se rapportant à l'épilepsie, laquelle, je le répète, lorsqu'elle est simple, avec accès clairsemés, ne peut être considérée comme s'identifiant avec l'aliénation.

lia preuve que j'ai faite pour les génies, ajouterai-je, s'applique aux hommes de simple talent. Pour ceux-ci, il n'était pas possible de tabler sur des chiffres positifs, comme je l'ai fait pour les premiers. Mais le terrain étant déblayé, le sujet éclairci, que Ton prenne tous les Cardan, tous les Lenan, tous les Gérard de Nerval, tous les Hoffmann du monde, on n'en trouvera jamais que quelques centaines. Or, des hommes de simple talent, on en compte plus d'un millier par siècle ; sans entrer dans un plus ample examen, on peut affirmer d'emblée que la proportion des aliénés chez eux n'excédera pas celle dont nous avons constaté la réalité chez les vrais génies.

Qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs. Lorsque j'ai établi plus haut une distinction positive entre le génie et le talent, je n'ai jamais eu l'absurde pensée de poser, entre ces deux catégories, une barrière infranchissable. Et la preuve, c'est qu'on voit, dans certaines familles, des séries de générations d'hommes de talent susciter l'édosion d'un génie, comme c'est le cas pour Sébastien Bach. L'hérédité ne perd jamais ses droits, que contestent les seuls ignorants et les réacteurs de tout grade. Elle est bien la grande loi de nature, détermi- . nant la philosophie de l'histoire par l'évolution nécessaire des races, comme elle domine la biologie tout entière par son action sur les individus. Mais c'est une loi infiniment plus complexe dans son évolution que ne

l'imaginent certains littérateurs ; elle ne peut amener réelosion des génies que par le concours des circonstances les plus rares. Les gens s'étonnent de voir parfois un homme supérieur avec des enfants plus ou moins bêtes ; ils oublient non seulement l'influence de la mère, mais encore, et surtout, celle des ascendants des deux conjoints. Et combien de fois, d'ailleurs, ne voit-on pas deux frères, un frère et une sœur, presque entièrement dissemblables au triple point de vue des caractères physiques, intellectuels et moraux ? C'est que l'un des enfants a pris tout ce qu'il y avait de bon, ou peu s'en faut, dans la famille du père, par exemple, l'autre, ce qu'il y avait de mauvais dans celle de la mère. Ainsi s'explique très simplement le fait — d'ailleurs rare, comme nous l'avons vu — d'un grand homme ayant une mère ou une sœur folle ; et c'est pure fantaisie, je crois l'avoir démontré par les chiffres, que de voir dans la folie de la sœur ou de la mère l'explication du génie du frère ou du fils.

D'autre part, arguant de cette rare reproduction des hommes de génie et de l'extinction, à la longue, des familles qui en produisent, les disciples de Rousseau, les n hommes de la nature », et autres Tolstoïciens, nous montrent la réalisation de l'idéal humain dans la rudesse, l'ignorance et l'imbécillité. C'est une pure niaiserie, un aspect spécial du sentiment judéo-chrétien de l'ascétisme et de l'humilité, véritable dogme d'aplatissement, morale d'esclaves et de dégénérés si vigoureusement flagellés — dans ses écrits lucides — par le grand et malheureux Nietzsche ( 1 ).

Certes, nous savons bien que, si le monde est éternel, la terre, née dans le temps, aura une fin, et que toute ,

(1) Encore un chez qui la folie a étoufEé le génie en pleine évolution»

U Natore et de la Yie. La destinée des pe

trouver parfois eotre les maiuB d'aliéuéa n'avaieut rien h faire avec le génie, et si i dn fanatisme religieux ont pn exercer la influence stir ces destinées, ils ne l'ont f ploitant les ioetincts les plus inférieur!

humaine.

En démontrant qne la réalité object résulte précisément du fonctionnement < eoii plus liant degré de perfection, on rc coup la théorie de « l'homme de la natiin l'avenir n'est-il pas aux fils des grands h( ainsi qne le passé, il appartient anx grand non, comme le prétendent les ïolstoîcieni crités. Cette doctrine n'est pas celle d lisme, quoi qu'en disent certains acadi riches en insolence qu'en connaissance voulant pas honorer la grandenr des lio tissent devant nn soi-disant Dien, deva produit momi&é de l'esprit humain dans c'est bien plutôt la grande thèse sociale, cette vérité, à savoir ; que par le déve l'exercice des plus hantes facultés me; nécessairement au service de tons, l'Hu il réaliser, dans le temps et dans la mesni sa véritable fia indiquée déjà )iar Aristol et indéniable aspiration, — le bonheur coi

TABLE ANALY1

Uoieau (lie Tonre) et H. Lombrojo ....

La réalité philoaophiqne ,

I. Proposition et corollaires sni la pensée, Heinroth et les médecins mystiqnea . .

Le génie d'après Helrétius, Kant, Jean-I

D'après Carlyle

Opinion de dchopenhauer

L'Intnition

Le génie et le talenl .

H. La Folie et le chaos des classifications 3< Le n Moi » des métaphysiciens ....

Obscurcissement de la doctrine des monr

aa réalité

Le cas de Jeanne d'Arc

Proposition toncliant le siège distinct

L'Epilepsie des fantaisistes

ITT. L4 méthode lombrOBÏenne

Nécessité de se borner à l'étude des bom

A. Hocames de génie dans le domaine

de la SciCQce

Examen des alli^gations de M. LombcOM I.e prétenda suicide d'Âristolp ....

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