‹ Génie et métierChapitre 23 sur 64 · T. I, la Provençale, p. 379-3S · texte numérisé non relu

T. I, la Provençale, p. 379-3S

~2. T. IV, p. i 3 0 . Chanson pour mesdemoiselles Loi/son (1702).

régnent paisiblement ensemble ». S'il écrit ensuite l'apologie du mariage, rassurez-vous, des vers n'engagent à rien : il se prépare pour le théâtre, où il faut marier les gens. J.-J. Weiss, qui a vu la fleur de tout dans Regnard, devine le poétique amant d'Elvire sous ce vers :

Ah! Carlin, c'est une joie extrême De trouver innocent un coupable qu'on aime *.

Molière avait déjà dit quelque chose comme cela. De réelle passion notre homme ne connut que celle du bien-être, celle-là pleinement. Ce n'est pas sa faute s'il n'a jamais eu l'occasion de souffrir, ni même le prétexte. N'ayant pas trouvé les hommes méchants, il faut bien se résigner à les prendre pour fous, et comme fous et loups sont deux rimes obligées, il rit avec les fous, et hurle avec les loups : il hurle après boire, avec des loups apprivoisés. Et de la satire, dont il n'avait aucunement le don, il glisse dans la comédie pour son amusement et celui des autres, mais pour le sien d'abord. Le théâtre est pour lui un prolongement du plaisir, de la gaieté qui se continue, un îclat de rire qui dure et se fixe sur le papier. Par afrâce, ne lui demandez ni originalité, ni philosophie, ni observation profonde, ni amertume, ni toutes choses qui coûtent un effort, et qui fatiguent.

t. Essai sur la littérature française, p. 263, et Distrait. Y. ta, 471. T. II.

GENIE ET METIEB.

« Regnard trouva au théâtre des traditions toutes faites ; c'était le génie qui les avait créées ; elles étaient en beaucoup de points excellentes, elles avaient réussi; il les prit sans en demander davantage, se mit à travailler avec le buste de Molière sous les yeux » — et ses pièces dans la mémoire. Or Molière, qui aura toujours l'avantage d'avoir été le premier, comme dit M. Alexandre Dumas fils, n'avait laissé que peu de choses à inventer dans la farce comme dans la comédie de caractères. M. de Poureeaugnac était le type de l'une et le Misanthrope le modèle de l'autre, en sorte que quinze ans après Molière, s'il était difficile de ne pas l'imiter, peut-être ne l'était-il pas moins de l'imiter avec discrétion. Regnard venait trop tard et trop tôt. Il est vrai que Molière en avait usé librement avec ses devanciers; seulement, il transformait ce qu'il touchait, comme tous les vrais génies dramatiques; il en tirait des beautés neuves, et qui, une fois à lui, n'étaient plus beautés mitoyennes. A la fois acteur et auteur, il était un homme de théâtre extraordinaire, connaissait le public; et les caractères qu'ils avait créés, il les mettait en scène avec une science précise de son métier. Il trouvait nombre d'effets comiques , dont le succès était escompté d'avance, et qu'il devait à la pratique des tréteaux autant qu'à son imagination. Enfin Molière était Molière. Tous ses jeux de scène, prestement

équilibrés, ménagés avec art, renouvelés sans effort, donl il se servait comme de moyens propres à exciter le rire, devinrent après lui des procédés, que Regnard recueille et met à profit largement. On a dit qu'il collaborait avec tout le monde, les vivants et les morts. 11 y a peu de scènes de son théâtre, qui ne soient écrites en société avec Molière.

Dans ses pièces italiennes, on dirait qu'il vide ses souvenirs, comme un débutant, qui n'en veut rien perdre . Le Divorce et V Homme à bonnes fortunes sont proprement des macédoines. M. Sotinet a épousé une franche coquette. La dame, estimant « qu'un mari, fût-il le meilleur du monde, est gâté au bout d'une année », veut divorcer; M. Sotinet s'y refuse. C'est le sujet de Georges Dandin, les rôles renversés. Au premier acte entre Arlequin-Pourceaugnac : « Oui, messieurs, étranger, étranger, arrivé tout à l'heure dans cette ville. Le diable emporte toute la race badaudique! Je n'ai jamais vu de gens plus curieux ni plus insolents! Ils crient après moi... comme si j'étais un masque. » Puis éclate la querelle du maître de musique et du maître à danser; quelques jeux de mots d'un goût grossier indiquent que nous ne sommes plus chez M. Jourdain. La deuxième scène du second acte est tirée de Georges Dandin (II, IV), non sans emprunter encore beaucoup de Pourceaugnac (I, III). « Madame Sotinet! Ah! quelle mortification! Je sens un soulèvement de cœur, quand j'entends prononcer le nom de M. Sotinet! » Plus loin, nous rencontrons la Critique de l'École des femmes. « J'étais dernièrement à une pièce nouvelle; elle n'était pas encore commencée que j'entendis

accorder les sifflets au parterre, comme on fait les violons à l'Opéra. Je m'en allai aussitôt pestant comme un diable contre ces nigauds-là, et je n'en voulus pas voir davantage. » Racine a son tour. Maître Cornichon plaide, comme l'Intimé, en avocat à la mode. « ...L'aspect de ce sénat cornu, pompe digne de l'Hymen, cet attirail funeste et menaçant, tout cela, je l'avoue, m'inspire quelque terreur; mais d'un autre côté, l'équité de ma cause me recréât et re/icit. » Il a des réminiscences de tous crus: « ...Que direzvous, races futures, d'un pareil brigandage?

. . . Quid non muliebria pectora cogis, Auri sacra lames? »

C'est un dévergondage de la mémoire. Dans r Homme à bonnes fortunes, Molière seul fournit cinq scènes; les anciens et les modernes suppléent au reste; et les acteurs italiens y mettent l'assaisonnement de leur intrigue traditionnelle et de leurs cabrioles discursives. 11 semble que Regnard inaugure le théâtre pique-nique. Isabelle et Colombine reprennent sur nouveaux frais la discussion d'Armande et d'Henriette ; le vicomte discute avec son cocher, comme Mascarille avec ses porteurs; le docteur bavarde philosophiquement, élève de Pancrace et de Marphurius; et voici encore un bout de scène repris de l'Ecole des femmes, un agréable ressouvenir de ce « le », qui jadis scandalisa les renchéries furieusement.

« Colombine. — Je conviens, Pierrot, que je suis encore petite. Mais si tu savais ce que j'ai déjà.

Pierrot. — Hé bien donc, qu'avez-vous?

Colombine. — J'ai... mais je n'oserais le dire.

Isabelle. — Vous avez raison; car vous allez dire une sottise.

Pierrot. — Eh, palsangué, laissez-la donc parler : vous lui rembourrez les paroles dans le ventre.

Colombine. — Ne te moqueras-tu point de moi?

Pierrot. — Hé, non, non. Dites.

Colombine. — J'ai de la gorge, Pierrot, puisque tu veux le savoir. »

La scène première du second acte est la plus curieuse. Les imitations se chevauchent dans un accès de gaieté franchement comique ; pour originale, c'est une autre affaire. M. Brocantin, qui veut savoir les sentiments de ses deux filles, leur fait un sermon sur le mariage (voir Maximes d'Arnolphe sur le même sujet). Pour éterniser la famille Brocantihe, il a résolu de prendre femme (voir tout le répertoire). Isabelle approuve ce dessein, fine mouche, et en énumère tous les inconvénients (voir Rabelais). Pour la petite Colombine, elle approuve fort que tout le monde soit marié. Comme ses enfants prennent la chose du bon biais : « C'est pour vous, dit le père, que je suis en pourparlers de mariage. — Ah! mon père. — Ah! mes filles! » Il s'agit de l'aînée, ce qui ne fait pas le compte de la cadette. Nouvelle méprise. Il est question de M. Bassinet, et non d'Octave. Autre mécompte. Isabelle résiste, Colombine engage sa grande sœur à obéir; M. Brocantin se fâche et impose ses volontés. Suprême étonnement. Et voilà donc une scène amusante, où l'on tombe de surprise en surprise, et d'imitation en menus plagiats. Le début

est pris de l'Avare; Brocantin tient à ses filles le langage d'Harpagon à Élise et Cléante. La situation, empruntée de V Avare, s'enrichit de détails recueillis ailleurs. «Laissez là votre ouvrage et m'écoutez... »

Agnès, pour m'écouter laissez là votre ouvrage.

« Le mariage... oh! oh! vous riez déjà? Tuchou, il ne faut que vous hocher la hride! » — « Oh! çà, ma fille, soupirait le Malade imaginaire, je vais vous dire une nouvelle où peut-être ne vous attendez-vous pas. On vous demande en mariage. Qu'est-ce que cela? Vous riez... Ah! nature, nature! » Lorsqu'Harpagon déclare à son fils qu'il a décidé d'épouser Marianne, Cléante a des éblouissements; Isabelle se contente de raisonner à la façon de l'intendant Yalère. Brocantin est convaincu : au lieu de se marier, il mariera sa fille.

« Brocantin. — Ma fille épousera un honnête homme.

Isabelle. — Je le connais bien.

Brocantin. — Bien fait.

Isabelle. — Je l'ai vu.

Brocantin. — Biche.

Isabelle. — Je le crois.

Brocantin. — Monsieur Bassinet, médecin, enfin, c'est tout dire. » (Nous voilà ramenés au Malade imaginaire; patience, nous revenons à Y Avare.)

« Isabelle. — J'ai bien du regret pour la médecine; mais avec votre permission, mon père, je n'épouserai point un médecin.

Brocantin. — Avec votre permission, ma fille, vous l'épouserez. »

LE BILAN DE REGNARD loi

Le siècle s'en va : Isabelle oublie les révérences d'Élise. Cependant, la petite Colombine futée, qui se pique d'avoir « lu quelques pièces de Molière », ne perd pas l'occasion de montrer qu'elle en a retenu quelque chose.

Je vous le cède tout comme à ma sœur aînée,

disait Henriette. « Oh! moi, dit Colombine, ce n'est pas de même; je suis votre cadette, et la raison qui veut que je ne me marie pas, veut que vous vous mariiez la première. » Et pour le trancher net, Brocantin prononce un arrêt, dont ses filles n'ont pas l'étrenne. « Il n'y a qu'un mot qui serve, conclut donc M. Brocantin. Il faut épouser M. Bassinet ou un couvent. 11 vous viendra voir. Songez à le recevoir comme un homme qui doit être votre mari. » Gorgibus et Argan, et Orgon, et tous les papas de la comédie de Molière en ont dit autant. Et la scène très composite finit sur le refrain connu de l'autorité paternelle toujours impuissante.

Ouf! que de souvenirs'. J'en suis émerveillé,

Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.

Dans ses pièces du théâtre français Begnard prend avec Molière les mêmes libertés, sans plus de déguisement. Ce sont mêmes jeux de scène imités par les mêmes procédés, toujours d'assez près pour rappeler l'original, rarement avec assez d'indépendance pour le faire oublier. On rit, parce que ces traditions de Molière sont irrésistibles; mais on rit avec l'obscure

conscience d'en avoir déjà ri quelque part. Nous chicanons aujourd'hui M. Victorien Sardou sur les adroites privautés de sa mémoire. Qu'eussions-nous dit alors? Ménechme Sosiclès fait son entrée à la façon de Pourceaugnac-Arlequin; Angélique et la comtesse refont la scène d'Armande et Henriette, alias Isabelle et Colombine. M. Grifon reprend à son compte la situation de Brocantin-Harpagon, qu'il corse du même quiproquo du même Malade imaginaire. Ah! que cet auteur ne disperse point ses forces! Il a appris son métier de Molière comme M. Sardou de Scribe. Seulement, le métier . dans Molière est infiniment moins compliqué que chez Scribe. Et voilà pourquoi Regnard reproduit toujours les mêmes scènes, qui toujours réussissent. Elles sont assez peu nombreuses, et on les pourrait compter. Les Femmes savantes, l'Avare, et le quiproquo du Malade imaginaire , voilà ses sources. Il traite le sujet de l 'École des femmes à sa façon : c'est-à-dire que de la scène épisodique où Toinette se travestit en médecin il emprunte toute la mise en scène de sa pièce. Comparez à cette comédie des Folies amoureuses le Barbier de Séville, et vous voyez se dessiner le progrès du vaudeville avant Scribe. L'École des femmes, les Folies et le Barbier, on ne songe point sans effarement qu'il a fallu tout cela pour produire les Pattes de mouche ou le Chapeau de paille d'Italie. D'une scène Regnard fait une pièce et d'un détail il tire une scène entière. Agathe, costumée en vieille de verte allure, se souvient qu'à l'âge de quatre-vingtdix ans le docteur Toinette tâtait encore le pouls des soubrettes accortes. Et c'est la quatrième scène du

troisième acte des Folies amoureuses. On se rappelle le nombre de maladies dont est menacé le bonhomme Argan, et la réponse qu'il fait d'une voix éteinte : « Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi. » Écoutez Crispin, herboriste improvisé :

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