IL A ETE TIRE A PART
Cinquante-huit exemplaij-es de luxe numérotés à la presse :
X" I à 3. Exemplaires sur papier de Chine.
— 4 à 8. Exemplaires sur papier du Japon.
— 9 à 58. Exemplaires sur papier de Hollande.
Une détonation sèche et cassante éclata, un zigzag de feu sillonna le ciel, illuminant d'une clarté îi\ide les eaux de la Loire. Le cheval d'un break qui traversait le grand pont de Blois, au milieu dime Uombe de pluie, se dressa effaré. Et dans la voiture nue voix de femme s'écria :
— Ah ! mon Dieu ! Nous sommes perdus I
— Mais non, ne craignez rien, répondit une voix ferme. Encore cent pas et nous sommes à la porte de ce diable de notaire !.,. Allez, cocher, et du fouet si votre cheval fait des manières.
Le cocher du break sangla les reins de son courtaud d'un coup de lanière, à le couper en deux. La bête hennit de fureur, et se ruant à travers les éclairs et les rafales d'eau, elle enfila le quai, tourna dans une rue, et s'arrêta devant une maison en pierres de
taille, dont la porte était ornée de deux panonceaux dorés.
— Ouf ! Descendons !
Deux hommes et une femme couA'erts de manteaux, encapuchonnés de plaids, sortirent ruisselants de la voiture. Le plus grand des deux A'oyageurs sonna d'une main impatiente. Et comme on tardait à ouvrir, il commença à tambouriner de la pomme de sa canne sur le battant de chêne de Thuis notarial. Effaré, un petit clerc se montra, et voyant les trois arrivants dégouttants de pluie, il dit dun ton désespéré :
— Ah ! bien ! C'est le cheval du patron qui doit être dans un état !
— Il n'est pas plus mouillé que nous, mon garçon, dit tranquillement l'homme à la canne, et sa santé est infiniment moins précieuse que la nôtre !
Le saute -ruisseau ne parut pas très convaincu par cette affirmation. Il ouvrit une porte matelassée, puis une porte ordinaire qui était celle du cabinet du patron, et dit :
— Entrez, Messieurs et Madame. Il y a du feu, je vais prévenir M*" Leblanc... Il ne vous attendait pas sitôt. Il est allé jusqu'au palais...
— Bon ! dit le voyageur qui paraissait assumer le commandement. L'important est que nous puissions nous chauffer... Asseyez-vous, Madame, et débarrassez-vous de tous vos manteaux.
Sous les multiples épaisseurs d'un chàle écossais, parmi les collets d'un carrick, une blonde et johe
tête de femme apparut, décoiffée, mais déjà souriante. Le carrick enlevé montra une taille charmante moulée dans une robe de drap, et, sous les jupons fumants, deux pieds menus s'allongèrent vers l'âtre avec un mouvement gracieux :
— Ah 1 j'ai eu vraiment peur sur ce pont qui n'en finissait pas, au milieu de ces éclats de tonnerre... La foudre n'a pas dû tomber loin de nous...
— Mais, dans la rivière, tout simplement, à cent mètres, à peu près, sur notre gauche, dit le second voyageur. Je n'ai pas voulu vous le faire remarquer sur le moment, vous étiez déjà assez effrayée.
— Jolie partie de campagne que vous m'avez offerte là, dit la jeune femme. J'aurai confiance en vous, une autre fois !
— Ah I ma chère, vous êtes injuste. Je ne voulais pas vous emmener. C'est Thomiès qui vous a décidée à venir...
— C'est vrai. Madame, ce que dit Laighse, je suis le seul coupable, et ce qu'il y a de plus grave, c'est que je ne me repens pas.
— Bravo ! Tout à Theure vous allez me prouver qu'il est fort heureux pour moi d'être à Blois, avec vous, sous l'averse, au heu d'être tranquillement, chez moi, à Paris...
— Ce n'est peut-être pas fort heureux pour vous, mais c'est très agréable, à coup sûr, pour votre mari et pour moi... Et qu'est-ce que l'ennui de ce piètre orage qui est déjà terminé, comparé à la satisfaction
que nous avons éprouvée de vous aA'oii' avec nous, pendant cette expédition, et surtout à l'agrément dont nous jouirons en dînant, tout à l'heure, à l'hôtel de France, de bon appétit, car la promenade et le grand air ont dû vous donner faim, et nous allons faire l'impromptu le plus amusant dans cette auberge de province...
— Y mangera-t-on, seulement ?
— A Blois? Que demandez-vous là? Mais je vous promets une chère de prince ou d'évèque. Nous sommes en pays de Cocagne. Et vous me direz des nouvelles du vin que je vais vous déterrer dans la cave de notre hôte.
— En attendant, me voici dans un joli état. Décoiffée, les cheveux trempés d'eau, et un chapeau transformé en éponge. Je ne puis garder ce débris sur ma tète...
Elle l'enlevait, en parlant ainsi, devant la glace de la cheminée, et montrait à ses deux compagnons la carcasse flétrie et noyée de ce qui, le matin encore, était une merveille de grâce et d'élégance parisiennes.
— Ma chère, dit Laiglise, vous trouverez bien à acheter une loque quelconque dans cette A'ille. Blois n'est pas une bourgade de sauvages, et il doit y exister une modiste. Pendant que je causerai avec le notaire, vous irez avec Thomiès à la recherche d'un couvre-chef. Et, vaille que vaille, vous rentrerez avec à Paris. Il fera nuit, on ne verra pas si vous êtes bien ou mal coiffée.
— Allons ! C'est dit !
Empressé, essoufflé, M^ Leblanc arrivait.
— Que d'excuses, Madame et Messieurs. Je ne pensais pas vous voir revenir sitôt par ce temps affreux. . . Si vous aviez attendu une heure de plus à Montrichard, vous auriez é\ité l'orage. Voyez, c'est fini, et la pluie a cessé.
Par la fenêtre, donnant sur le quai, l'horizon apparaissait déjà bleu, et dans le ciel lavé les nuages fuyaient suivant le cours du fleuve.
— Les orages ne durent jamais longtemps ici, dit le notaire. Ils se di\isent sur la Loire, et filent, moitié sur Tours et moitié sur Bourges. Nous sommes privilégiés...
— En tout cas, quand il pleut chez vous, il pleut ferme, dit Laighse. Quelle averse ! Nos manteaux nous ont protégés à peine, et le chapeau de ma femme est en bouillie. N'y a-t-il pas, au plus près, un magasin où il serait possible de se procurer une coiffure quelconque ?
— Si j'osais, j'offrirais à Madame un chapeau de ma femme, mais peut-être serait-il un peu sévère...
— Vous êtes bien aimable... Mais qui fournit M"^^ Leblanc ?
— Place de l'Hôtel-de-Ville, nous possédons un magasin de Modes, où les dames de la Aille trouvent tout, à l'instar de Paris...
— Eh bien î Contentons-nous de l'instar de Paris, dit gaiement Thomiès, en souriant à la jeune femme.
Voulez-vous partir, Madarae, pour nous mettre à la recherche du magasin de...
— M^^^= Cécile et Rose, ajouta le notaire. Oh 1 ne vous effarouchez pas, ce sont des personnes très recommândables, et qui, au dhe de ces dames, font vraiment tout à fait bien.
— Xous allons voir ça I Alors, Laiglise, tu restes avec monsieur. Nous fattendronsàThôtelde France...
— Entendu.
Le notaire se précipita pour aider la jeune femme à remettre son manteau déjà sec, et voulut la reconduire jusqu'au seuil de sa maison. Mais avec une autorité souriante, la jeune femme le pria de rester. Et, bras dessus bras dessous, avec son compagnon, joyeuse de l'escapade, elle partit laissant son mari en tète à tête avec le notaire. Dans la rue, Thomiès s'orienta. Il fallut traverser. Le pavé brillant d'eau incita la Parisienne à relever sa robe, et elle sautilla gracieusement pour gagner le trottoir, éWtant avec une adresse particulière les flaques de boue et ne mouchetant pas d'une tache ses fines bottines vernies. ,
— Vous savez où vous allez ? demanda-t-elle à son compagnon.
— Parfaitement. Dans cinq minutes nous sommes arrivés.
Il marchait près d'elle, bien pris dans sa haute taille. Sa beUe figure brune éclairée par des yeux d'orient et adoucie par une bouche gracieuse, sur-
montée d'une moustache noire aux pointes cavalièrement aiguës. Elle, petite, svelte et légère, blonde avec des yeux bleus et des lèvres roses, souriante et attentive, comme l'est une femme près de celui qu'elle aime.
— Vous avez été un peu bête, tout de même, Jean, dit-elle familièrement, de pousser mon mari à m'emmener.
— Il m'emmenait bien, lui !
— Vous êtes son ami...
— Et vous, n'êtes-vous pas mon...
Elle fit une moue qui l'empêcha de prononcer le mot qu'il avait sur les lèvres. Il continua :
— Il a voulu nous avoir tous les deux avec lui : c'est bien naturel. Et nous aurions mauvaise grâce à le lui reprocher, pour une averse reçue et pour un chapeau compromis. Demain vous ne penserez plus aux menus ennuis de cette expédition, et dans longtemps vous vous souviendrez encore de notre promenade à travers Blois, à la recherche d'une modiste, chez laquelle je vais A'Ous payer un chapeau.
— Vous êtes fou !
— Je ne suis pas fou, à moins que ce ne soit de vous. Et alors je le suis terriblement. Vous allez choisir un chapeau, et c'est moi qui vais vous le payer, aussi vrai que nous sommes tous les deux sur la place de l'Hôtel-de-Ville... Ah ! tenez ! Voici le magasin : Cécile et Rose. Parfaitement... Entrez, Madame, je vous prie, l'instant des prodigalités les plus ruineuses est arrivé pour moi.
Il poussa la porte d'une boutique très modeste, dans la devanture de laquelle s'offraient aux regards les coiffures les plus diverses, depuis la capote de velours à brides de satin de la femme sérieuse, jusqu'au feutre à plumes de la femme à prétentions. Une sonnette retentit à l'intérieur du magasin, et une personne d'aspect chétif et doux se leva en reposant sur une table la forme de tulle à laquelle elle travaillait. Elle avança une chaise à la jeune femme. Thomiès s'accouda au comptoir. M""^ Laiglise dit :
— Je voudrais, Mademoiselle, un chapeau très simple, pour remplacer celui-ci qui a été si mouillé qu'il est perdu...
Elle enlevait, en même temps, sa toque de tulle et la mettait aux mains delà marchande. Celle-ci jeta un coup d'oeil à l'intérieur, ^it le nom de la grande modiste parisienne et eut un léger sourire approbateur :
— Je connais la maison, j'y ai travaillé... Jolie marchandise. C'est fait avec rien, mais il n'y faut pas plus toucher qu'à l'aile du papillon... Et ça coûte deux cents francs. Ici, on nous demande du solide et du bon marché.
M"^^ Laiglise fit un geste de protestation. La modiste ne la laissa pas parler :
— Ne craignez rien, Madame, je sais ce qu'il vous faut... Seulement je ne lai pas tout fait...
— Grand Dieu'. Mais je repars, ce soir...
— Rassurez-vous. C'est l'affaire d'une heure... Je vais appeler mon associée.
Elle ouvrit une porte au fond du magasin et appela :
— Mademoiselle Rose... Youlez-vous prendre la peine de venir.
Au même instant parut une jeune fille de moyenne taille, au visage distingué et intelligent, très modestement vêtue, mais dont Tallure ne s'accordait pas avec sa condition. Elle salua d'une légère inclination de tête, sourit en montrant des dents d'une blancheur éclatante, et d'une voix harmonieuse demanda :
— Qu'y a-t-il?
Mais ni M"^^ Laiglise, ni Thomiès ne songeaient à lui répondre. Ils l'examinaient, surpris et charmés de trouver, dans ce petit magasin de province, cette personne d'aspect si remarquable qu'ils en étaient saisis l'un et l'autre.
M"^ Cécile cependant expliquait à son associée :
— Il s'agit d'une toque à faire pour Madame, à l'instant même. C'est la forme Giraud.
— Eh bien ! Mais c'est très facile, dit M^^^ Rose de sa voix prenante, et avec le beau sourire qui éclairait tout son visage. Une très légère garniture de dentelles, avec une petite aigrette noire, sortant d'un chou en soie perlé d'acier bleu. . . Ce sera un rien, sans valeur, mais qui conviendra à Madame, et tirera tout de l'expression si heureuse de sa physionomie.
Thomiès approuva de la tête, et sur un regard interrogateur de M""' Laighse :
— Voilà qui sera parfait, dit-il gaiement, et si le chapeau est seulement à moitié aussi bien que sa
iO LES BATAILLES DE LA VIE.
description, ce sera un chef-d'œuvre... Il faut venir à Blois, pour entendi-e de telles choses d'ahord, et les voir ensuite.
— Et j'aurai cette toque rapidement? demanda la jeune femme.
— Mais très rapidement... Nous allons nous y mettre, W^ Cécile et moi... A quel hôtel Madame est-elle descendue?
— A l'hôtel de France, où je dîne ce soir, avant le départ du train.
— Eh bieni Madame, à six heures, la toque sera livrée.
— Et elle coûtera ?
— Mais quarante francs, dit W^^ Cécile, à qui sa compagne parut passer la parole.
— A merveille! déclara Thomiès. Je vais la payer d'avance, si vous le voulez bien.
Il prit deux louis dans son gousset, les posa sur la tablette du comptoir, et avec son air de prince, se tournant vers M""^ LaigUse :
— Maintenant, chère amie, que vous voilà rassurée sur le sort de votre coifture, nous n'avons plus qu'à remercier ces demoiselles, et à aller commander le dîner.
— Pardon, fît la modiste, mais Monsieur oubUe de nous donner son nom pour l'envoi du chapeau.
— C'est juste... Eh bien! mettez M"'^ Laiglise.
A ce nom, M^^^ Rose leva vivement la tête et échangea un rapide coup d'œil avec sa compagne. Mais eUene
souffla mot. Thomiès et la jeune femme saluèrent, et, reconduits par M^^^ Cécile, sortirent du magasin. Ils reprirent leur marche. Ils ne se pressaient plus. L'objet le plus important de leurs recherches était atteint. Dans les rues presque désertes ils allaient d'un pas indolent, flânant le long des maisons riantes, régulièrement rangées, de la ville paisible.
— Eh bien î Regrettez-vous votre voyage, maintenant ? dit Thomiès, en regardant tendrement M"^ Laighse. Vous avez eu un petit mouvement d'humeur, dans le char à bancs, sous l'averse. Mais avouez que les deux modistes vous ont ragaillardie.
— Oui, vraiment. L'une des deux modistes, M"® Rose, car l'autre c'est une ouvrière quelconque. Mais qu'est cette fille, qui paraît si peu à sa place dans une boutique, et, qui plus est, une boutique de province? Il me semble que je connais sa figure. Je l'ai déjà rencontrée, j'en jurerais... Où cela?
— Chez votre modiste de la rue delà Paix... Toutes ces demoiselles ont un chic étonnant... Et si on les coiffait avec les chapeaux qu'elles vendent, elles auraient tout de suite l'air de femmes du monde.
— L'air, tant que vous voudrez... C'est que ceUeci a aussi la chanson. De quel ton elle a parlé de ce qu'elle appelait : ma physionomie si heureuse !... Non, mon ami, cette personne-là est une déclassée... Mais je l'ai déjà vue dans le monde, au théâtre... Enfin elle n'a pas toujours été ce qu'elle est actuellement.
— Eh ! qu"est-ce que cela peut vous faire ? Vous vous agitez... Tenez, nous voici arrivés à l'iiôtel... Nous allons retenir un salon, et nous ferons causer le patron sur le compte de vos fournisseuses... Dans une petite ville tout se sait. S'il y a quelque chose à raconter sur M^^^ Rose, vous l'apprendrez en un tour de langue.
Ils entrèrent. Conduits par un garçon dans la salle de la table d'hôte, ils demandèrent à être seiAis à part, et à parler au maître de la maison. Un petit homme, tout rond, en veste blanche, apparut bientôt apportant une odeur de cuisine qui rappela aux voyageurs qu'ils avaient déjeuné de fort bonne heure :
— Monsieur et Madame désirent une table de deux couverts? questionna Thôte avec empressement.
— Nous attendons une troisième personne...
— Bien! Le petit salon sur la place, alors... Si Monsieur et Madame veulent prendre la peine de passer...
Il les introduisit, par un couloir sombre, dans une pièce assez vaste que les rayons du soleil couchant éclairaient de lueurs rouges. Il se préparait à allumer le gaz, mais Thomiès l'arrêta et ouvrit la fenêtre :
— Nous avons bien le temps de nous chauffer la tête. Causons du menu.
L'hôte sortit de sa poche une feuille de papier et un crayon. Mais Thomiès poursui^-it :
— Ah ! avant tout, dans une heure, on apportera ici, pour Madame, un chapeau de chez une modiste de la ville... M^^^ Rose... Veuillez, je vous prie, prévenir pour qu'on le remette à l'instant...
— Cela sera fait, Monsieur. W^^ Rose... C'est chez elle que ma femme se fournit.
Thomiès et M^^*" Laiglise se regardèrent gaîment :
— Elle a donc la clientèle de toute la ville?
— Hormis celle de ces dames qui se font coiffer à Paris, comme de juste... Toutes les personnes bien vont chez elle...
— Alors elle gagne de l'argent?...
— Ah! je crois la situation de ces demoiselles excellente, car M"*" Rose a une associée...
— Nous savons cela, nous les avons vues l'une et l'autre... Mais Rose... c'est un prénom?... Elle s'appelle autrement, votre « Virot » de Rlois... Elle a un nom de famille ?
— Ah ! Certainement, et son associée aussi. . . M'^^ Cécile s'appelle Compagnon... C'est la fille du père Compagnon, qui a été caissier de la maison Laiglise, de Paris.
— Vous dites? interrompit vivement M"'*' Laiglise. L'hôtelier étonné regarda la jeune femme et avec
un sourire satisfait :
— Madame connaît sans doute la maison Laiglise, le grand affinage d'or?... Eh bien! Le père Compagnon a été caissier de cette maison-là, pendant trente ans... Il s'est retiré à Blois, il y a deux ans, suivi par sa fille qui a monté un magasin de modes avec une de ses camarades, M"'' Rose...
— Mais Rose... qui? demanda la jeune femme. C'est là justement ce qu'il faudrait savoir.
— Ah ! Et c'est ce que nous ignorons... L'une est arrivée avec l'autre... Elles travaillent ensemble... Ce sont des jeunes filles bien aimables, bien gentilles et bien sages. Ah! Pas un mot à dire sur elles!... On ne sait rien... Et s'il y avait quelque chose à savoir... A Blois, n'est-ce pas, on le saurait, car on est curieux !
— Joliment! dit Thomiès. Pendant deux ans une charmante fille, qui se fait appeler yV^^ Rose tout court et qui arrive de Paris, peut ^i^Te sous les yeux de tous les Blaisois, sans qu'un seul s'a^'ise de chercher qui elle est, ce qu'elle a fait, et ce qu'elle peut faire... Car pour une personne comme elle, ce n'est pas une destinée de s'évertuer à chapeauter la bourgeoisie locale. Elle n'est pas née pour coiffer les dames de Loir-et-Cher, mettez-vous bien cela dans la tête, mon cher Monsieur, et je ne sais pas si la femme du Préfet, qui doit se croire la première moutardière du département, est digne de boutonner les bottines à cette petite modiste !
Lhôtelier ouvrit des yeux énormes, à cette déclaration qui bouleversait toutes ses idées sur la hiérarchie. M"'^ Laiglise. amusée par la sortie de Thomiès, leva un doigt et le posa sur ses lèvres, pour recommander plus de prudence à son ami. Celui-ci aussitôt se mit à rire et dit :
— Mais du reste, mon cher Monsieur, tout cela m'est profondément égal, et je ne sais pas pourquoi je vous dis ces choses sur le compte d'une personne que je ne connais que pour lui avoir acheté aujourd'hui un cha-
peau de quarante francs. . . Voyons un peu ce que vous pensez nous donner à manger... C'est plus impartant!
— Monsieur a voulu s'amuser, dit avec rondeur l'hôtelier. Nous aimons la plaisanterie à Blois, et nous la comprenons, comme à Paris.
— A la bonne heure !
— J'offrirai donc à Monsieur une truite saumonée sauce rémoulade... Spécialité de la maison... J'ose dire que nulle part, en France, on ne lie une rémoulade comme chez moi.
— Va pour la rémoulade.
— Ensuite un tournedos braisé avec une garniture de foies gras, de truffes, et de morilles...
— Adopté.
— Après, des bécasses sur canapé, au feu d'enfer... J'oserai recommander, comme accompagnement, un Clos-Vougeot 84, qui est une réussite sans pareille. Je n'offre pas ce vin à tout le monde. . . C'est un cru d'amateur ! Il faut être digne de le déguster.
— Grand merci de l'honneur ! Nous saurons l'apprécier.
L'hôte s'inclina avec satisfaction, se gratta l'oreille et dit :
— Puis, je crois qu'une timbale d'écrevisses, au ^dn de Champagne, serait un couronnement convenable pour ce dîner peu compliqué, mais délicat... Enfin des cardons à la moelle, une petite glace ananas et kirsch... Et ce sera tout.
— Peste ! comme vous y allez, dans le centre de la France! ditThomiès.On voit que vousètesàla source de toutes les douceurs... D'une main vous furetez dans la Mayenne, de l'autre vous ramassez dans le Périgord. La Bourgogne est à votre gauche, et le Bordelais à votre droite, entre temps vous lorgnez, par-dessus l'épaule, du côté de la Champagne... Prolitons-en, mon cher Monsieur, et distinguez-vous dans la confection de ces quatre plats choisis.
— Monsieur peut être tranquille. Je vais y mettre tous mes soins... Et à sept heures exactement, le diner sera servi.
— Quoil Vous officierez vous-même?
— Comme pour Tévêque, le général et le préfet. Oui, Monsieur. On a du coup d'oeil, grâce à Dieu, et on voit tout de suite àqulTon aafïaire... Monsieur et Madame voudront bien m'excuser... Mes fourneaux exigent ma présence.
Il salua, d'un air ravi, et sortit.
— Chère amie, si vous a%iez le moindre doute sur la façon triomphale dont allait se terminer votre excursion, j'espère que maintenant vous êtes rassurée. Comus, dieu de la cuisine, nous a pris sous sa protection, et c'est lui qui sort d'ici, sous l'aspect de ce petit homme tout rond. Nous allons manger et boire des choses exquises. Donc, soyons en joiel
— Êtes-vous enfant! Un rien vous amuse, dit la jeune femme en s'asseyant sur une chaise auprès de la fenêtre.
— Un rien. C'est vrai, dit gravement Thomiès, en s'asseyant àson tour, il est vrai que ce rien c'est votre présence.
— Ah! Thomiès! Thomiès! s'écpa M^^Laigliseen menaçant du doigt son compagnon. Voilà que vous recommencez! Nous allons nous fâcher!
— Pourquoi? Parce que je vous exprime la joie que j'ai à me trouver près de vous ? Est-ce un crime? En tout cas je vous défie de m'empêcher de le commettre.
— Me désobéirez-vous donc toujours?
— Tant que je pourrai! Je vous aime, je vous le dis, qu'avez-vous à me reprocher, tant que je ne vous demande pas de m'en répondre autant?
— Il ne manquerait plus que cela !
— Mais « cela » tiendra, n'en doutez pas !
— Insolent!
Le mot était dur, mais le ton ne l'était pas. La jeune femme renversée sur le dossier de sa chaise, les yeux mi-clos, le visage rougi par les feux du soleil à son décUn, regardait avec complaisance ce beau garçon qui souriait en lui parlant d'amour. Elle le morigénait, mais pour la forme. Sa physionomie démentait la rigueur de sa protestation. Et Thomiès, habitué sans doute à ces contrastes, n'attachait aucun sens aux paroles, et s'en tenait à leur accent. Il continua imperturbablement :
— Je vous conseille de vous plaindre. Vous avez en moi l'ami le plus obéissant et le plus soumis. Je vous suis comme un chien et je cherche et je rap-
porte, sur un signe de votre main. Qui est toujours près de vous, à vos ordres et disposé à vous complaire ? Est-ce votre mari?
— Allez- vous m'en dire du mal?
— Oh I Ce n'est pas la peine ! Il se charge trop bien, lui-même, de se faire du tort. Avoir une femme telle que vous et la laisser en tête à tête avec un autre, sous prétexte de brocanter je ne sais quelle affaire avec un notaire de Blois, n'est-ce pas delà fohe?
— Non! ce n'est que de l'indifférence.
— Ah ! Vous lavouez !
— Je le nierais vainement . Ce n'est pas à ma gloire . Car si vraiment j'avais tous les mérites que vous m'attribuez, il est probable qu'ils ne passeraient pas inaperçus même aux yeux d'un époux. Il faut donc croire que vous me flattez sans mesure.
— Je vous dépeins telle que je vous vois.
— Regards prévenus !
— Non, regards clairvoyants. Depuis six mois je vis près de vous, sans vous quitter presque. Je vous connais bien, et vous avez une nature exquise. A quoi pensais-je de ne pas vous aimer plus tôt? Car voilà trois ans que je me suis trouvé, pour la première fois, en votre présence. C'était le jour même de votre mariage, dans la sacristie de Saint-Augustin. J'assistais à la cérémonie, comme cent autres du club, venus pour serrer la main à votre -iiari. Et je me rappelle votre doux sourire et l'air modeste dont vous accueilliez les hommages...
' — Songez donc que je sortais du couvent, que je ne connaissais rien de la vie, et que tout m'étonnait dans l'aventure extraordinaire de mon mariage. Mon mari me paraissait si charmant, si aimable, il était si généreux et on le disait si riche. Une vieille tante, ma seule parente, m'avait raconté sur la fortune des Laiglise, et sur leurs relations industrielles et mondaines, des détails qui me donnaient à penser que l'héritier de cette puissante maison était une sorte de potentat, disposant de l'existence de milhers d'hommes et régnant sur la société qui n'avait pour lui que des hommages et des grâces. C'était comme un rêve et je marchais, depuis un mois, dans une apothéose. Ce que vous preniez pour de la modestie, le jour de mon mariage, était un peu d'ahurissement, et mon sourire valait celui d'une danseuse regardée par toute la salle de l'Opéra et qui veut plaire.
— Vous vous calomniez. Au reste vous le pouvez et tout à votre aise. Vous ne changerez pas ma façon de penser. Et l'admiration que j'ai pour vous est à ce point aveugle maintenai^t, que si, par une sorcellerie incroyable, vous deveniez tout à coup le contraire de ce que vous êtes, je continuerais obstinément à vous trouver parfaite.
— C'est du fétichisme, cela! dit la jeune femme en riant.
— C'est de l'adoration.
Elle lui tendit la main avec un abandon charmant.
— Eh bien! Adorez-moi, puisque vous ne pouvez
VOUS en empêcher, et que j'aurais beau vous le défendre... Aussi bien il est doux d'être aimée, et d'avoir près de soi quelqu'un qui pense avec vous, se réjouit de vos bonheurs, et s'attriste de vos peines... Mais soyez raisonnable, n'abusez pas de mon indulgence. . . Obéissez-moi toujours. . . Et ne me tourmentez jamais. Elle retira sa main quïl appuyait ardemment contre ses lèvres. Un bruit de pas, une porte qui s'ouvrait, les rappelèrent à eux-mêmes.
— Au diable Timportun! murmura Thomiès. Mais il changea d'expression' et d'attitude. C'était le mari qui apparaissait.
— Eh bien I dit LaigUse avec une belle insouciance, où en êtes-vous ?
— A t 'attendre, comme toujours, fit Thomiès avec gaîté. Nous avons commandé le dîner.
— Et le chapeau?
— Le chapeau aussi.
— Parbleu ! Je crois que je suis arrivé à l'hôtel en même temps que la personne qui apportait ce précieux objet, car j "ai vu dans le bureau une jeune femme avec un carton... Et, tenez, la voici...
M^^^ Cécile entrait, sous la conduite d'un garçon. Elle salua et, posant son parapluie et son waterproof dans un coin, elle s'avança vers sa joUe cUente :
— J'espère, Madame, que vous ne vous impatientiez pas trop... Nous avons fait dihgence.
— Voyons le chef-d'œmTe, dit Thomiès.
' M"'*' Laiglise mettait le chapeau sur sa tête et se
regardait dans la glace du cabinet. Elle se tourna en souriant vers la modiste :
— Eh bien! Mais il est très gentil, ce chapeau. Il faudra que je vous donne ma clientèle. Pourquoi n& viendriez-vous pas à Paris?
— Parce que nous n'y vivrions pas aussi facilement qu'à Blois... Et puis mon associée a des raisons pom^ rester en province.
— Elle y peut travailler sans crainte du qu'en-dirat-on, n'est-ce pas? Elle n'y est pas connue. Tandis, qu'à Paris...
M"^ Cécile manifesta un peu d'étonnement. Elle rougit et balbutia :
— Mais, Madame...
— Ne vous troublez pas, Mademoiselle, poursuivit avec douceur M"'^ LaigUse. Je ne veux pas être indiscrète. Le hasard a fait que j'ai appris votre nom, et qu'on ma donné sur votre associée des indications intéressantes... Si je puis vous être utile, en quoi que ce soit...
Elle ne continua pas sa phrase et s'adressanUà son mari :
— M^^^ Cécile est la fille de M. Compagnon, l'ancien caissier de votre père.
— Bah! Le père Compagnon? Et qu'est-il devenu, ce brave homme ?
— Monsieur, il vit toujours, mais il ne peut plus guère marcher, et c'est lui qui nous tient nos livres... Gela le distrait !
— Combien y a-t-il de temps que vous êtes à Blois?
— Deux ans.
— Mais il y a au moins six ans que Compagnon avait quitté la maison LaigLise... Il était déjà un peu fatigué.
— Il est resté, dans l'intervalle, chez M. Pré^inquières, le banquier, qui le traitait en ami, plutôt qu'en employé.
— Ahl Pré^inquières! J'y suis maintenant, s'écria M""^ LaigUse. Je sais où j'ai rencontre votre associée W^^ Rose... Sa figure m'avait frappée, et je cherchais dans mes souvenirs... C'est tout simplement la fille du banquier... Ne s'est-il pas ruiné dans des opérations malheureuses?
— Il y a trois ans, parfaitement, dit Laiglise. Il a bu un bouillon énorme avec les mines d'or. La mort de Bartano, le grand spéculateur anglais. Ta accablé en quelques jours. Riche de plusieurs milhons la veille, il s'est réveillé le lendemain sans un sou. . . Et c'est sa fille qui fait des chapeaux à Blois? Bizarre chose que la vie I Qu'est-il devenu, ce Prévinquières?
— Monsieur , il est parti pour le Cap, dit M"^ Cécile, avec l'intention bien arrêtée de rester en Afrique jusqu'à ce qu'il ait refait sa fortune.
— Ah 1 Le Transvaal, toujours! La terre miraculeuse où l'on n'a qu'à se baisser pour ramasser les millions. Combien sont partis pour la conquête de la toison d'or, qui n'ont rencontré que la misère, la maladie et la morti Quelques-uns ont réussi, et c'est ce qui a
perdu les autres. On n'a vu que le succès, on a fermé les yeux au danger, aux fatigues, aux déconvenues... Combien y a-t-il de temps que M. Prévinquières travaille là-bas?
— Deux ans.
— Et écrit-il?
— Tous les mois.
— Est-il satisfait de ses affaires?
— Il espère réussir.
— Exploite-t-il un claim ?
— Non, Monsieur, il fait de la banque.
— Ah! Le malin! Il donne de l'argent pour du papier. Et puis il revend du papier pour de Tor. Eh bien ! Voilà un homme qui me paraît avoir compris la spéculation africaine... Mais il lui restait donc un capital ?
— Trois cent mille francs, m'a dit sa fille. Il a emporté tout ce qui revenait à M'^*" Rose de la fortune de sa mère. Et c'est parce qu'elle n'avait plus rien que son aiguille pour vivre, que M^^® Prévinquières s'est associée avec moi pour faire des modes. Mon père, qui s'était attaché beaucoup à son patron, lui a proposé de recevoir sa fille dans notre modeste ménage. Et comme, n'ayant plus d'occupation à Paris, U n'avait plus de raison d'y habiter, mon père est venu se retirer à Blois, sa ville natale, où il ^it très heureux, en cultivant des rosiers, dans notre jardinet, et en faisant notre correspondance. C'est tout simple, Monsieur, comme vous voyez.
2i LES BATAILLES DE LA VIE
— Je ne trouve pas ça simple, du tout, lit M°^® Laiirlise. Cette jeune fille du monde, qui va s'enterrer en province et qui passe, du jour au lendemain, de l'existence brillante et luxueuse quelle menait à la \ie humble et laborieuse que vous nous dépeignez, me parait très extraordinaii^e et très intéressante, dans sa courageuse résignation. Car elle est satisfaite de son sort, à ce qu'il semble?...
— Elle l'affirme.
— Et elle n'a pas de regrets?
— Aucun. Elle dit qu'elle n'a jamais été plus contente, et que si elle n'était pas séparée de son père, elle n'aurait rien à désirer.
— Et avec la figure qu'elle a, elle passe inaperçue à Blois? Les jeunes gens de la ville ne tournent pas autour du magasin de modes? Pas de prétendants, pas d'amoureux?
— Mais non , Madame, ni amoureux, ni prétendants. Aucun homme n'est mêlé à notre vie, si ce n'est mon père, et mon frère. Encore celui-ci n"est-il pas avec nous bien souvent, car il travaille dans une fabrique de produits cliimiques à Chinon, et il n'a que de rares congés.
— Ahl Vous avez un frère, reprit M^"^ Laiglise, qui paraissait vouloir étudier à fond le problème de cette existence, dont la simplicité vaillante avait à ses yeux un intérêt romanesque. Votre aîné?
— Oui, Madame; ingénieur sorti de l'École centrale, chimiste distingué.
— Et qui a quitté Paris en même temps que vous?
— Non, Madame, qui l'avait quitté avant nous.
— Ah!
Laiglise parut réfléchir pendant quelques secondes^ puis n dit :
— Si votre frère est chimiste et s'appelle Compagnon, c'est donc lui qui a inventé un nouveau système de séparation de l'or au moyen de réactifs très, puissants et très peu coûteux?
— Oui, Monsieur, c'est lui. J'ai, Dieu merci! entendu assez souvent parler de ce système, pendant qu'n l'expérimentait à Chinon... Il en attendait les plus brillants résultats... Mais la réalisation a été moins productive que ce qu'il espérait.
— Oui. Le procédé n'est pas encore complet... On m'a parlé des expériences faites... Il y a cependant quelque chose là. Est-ce qu'il a de beaux appointements, votre frère?
— Il gagne honorablement sa vie.
— Bon ! Je vois ce que c'est. Il touche dans les deux cent cinquante francs par mois. Il vaut mieux que ce qu'on lui donne. Quand vous le verrez, diteslui de venir à Paris causer avec moi. Il ne regrettera pas le voyage.
— Je ferai votre commission. Monsieur. Mais mon père sera désolé de ne pas avoir connu votre passage dans la ville, car il aurait tenu à vous saluer...
— Bien ! bien î dit LaigUse d'un air indifférent.
Vous lui offrirez mes compliments. Il a au moins soixante-dix ans, votre père...
— Soixante-douze ans, Monsieur, et il a encore toute sa tête...
— C'est d'un bon exemple!
Les propos furent interrompus par l'arrivée du maître d'hôtel. M'^* Cécile fejma son carton et se disposait à prendre congé, lorsque M""^ Laiglise enlevant le chapeau qu'elle avait encore sur la tête :
— Moi, je vous charge de mes remerciements pour ^F® Rose. Et je ne m'en dédis pas, si elle veut rentrer à Paris, je réponds de la lancer.
— Merci, Madame, mais je connais ses intentions. Le jour où elle quittera Blois, c'est que son père aura refait sa fortune, et alors elle ne travaillera plus.
Le garçon s'avançait chargé de vaisselle, sui^'i de l'hôte apportant des bouteilles. M^^^ Cécile salua, et profitant de ce que la porte était ouverte, elle s'éloigna.
— Allons, à table! dit Laiglise. L'air de la province m'a creusé. Je meurs de faim. Et votre dîner n'a qu'à bien se tenir.
— J'espère que Monsieur sera content, dit l'hôte avec un sourire. L'express pour Paris ne passe qu'à neuf heures. C'est tout le temps qu'il faut pour déguster les plats que je vais avoir l'honneur de servir.
Ils s'assirent et le repas commença.
A la même heure, dans la modeste salle de la maison où habitaient W^""^ Cécile et Rose, le dîner de famille rémiissait le vieux père Compagnon et les deux jeunes filles. On venait de se mettre à table, et Cécile retirait le couvercle de la soupière fumante, lorsque la porte du magasin fit entendre sa sonnerie, et la servante s'écria :
— Ah! c'est M. Prosper!
Une exclamation joyeuse répondit à cette annonce, les deux jeunes filles se levèrent avec empressement. Mais la porte de la petite salle s'ouvrait déjà et un grand garçon brun, barbu, l'air riant, entrait en disant :
— J'arrive au bon moment. Y a-t-il à dîner pour moi?
— Je vais mettre votre couvert, dit Rose, pendant que le frère et la sœur s'embrassaient.
— Qu'est-ce qui t'amène, mon garçon? demanda le bonhomme Compagnon, en regardant d'un air sa-
tisfait le tableau que lui offraient ses enfants réunis.
— Je suis venu pour les affaires de la maison, et ma foi, comme j'avais fini plus tôt que je ne Tespérais, j'ai pensé à passer ma soirée avec vous.
— Bonne idée I Assieds-toi, entre ta sœur et moi, en face de M^^® Rose, et parle-nous de tes travaux.
— Ah! mes travaux... Je désespère presque de les mener à bienl
— Comment! Tu te décourages?
— Pensez, père, que voici un an que je suis à deux doigts de la réussite et que je ne peux pas obtenir le résultat décisif. J'ai tout essayé. Le plus clair de ce que je gagne a passé dans mes expériences. Je Ais comme un malheureux, je me prive de tout pour subvenir à ces coûteuses tentatives, et je n'aboutis pas. Ne me suis-je pas trompé? Et n'est-ce pas une chimère que je poursuis?
— Que font dit tes patrons?
Un pli creusa le front du jeune homme, et un sourire douloureux contracta sa bouche.
— Mes patrons, je me suis caché d'eux. Ils m'auraient volé mon idée. Ah î C'est triste î Mais le monde est ainsi fait. J'avais confiance en eux. j'étais prêt à leur livrer le secret de mes opérations, lorsqu'un jour je m'aperçus qu'ils m'espionnaient. Oui, la nuit, ils venaient dans mon laboratoire et fouillaient dans mes papiers, se renseignaient sur mes produits. Caché dans une soupente qui me sert de débarras, je les surpris essayant de décliiffrer mes calculs. J'eus la ten-
tation de me montrer, de les confondre, tant mon indignation était grande, mais je réfle'chis qivaprès il faudrait quitter l'établissement et que je me trouverais sans place et sans ressources... Je me bornai donc à prendre mes précautions pour n'être pas leur victime, et je continuai à travailler, hélas! infructueusement.
— Ne te décourage pas, mon bon Prosper, dit Cécile avec une tendre confiance, tu réussiras. Et si l'argent te manque, mon père etmoi, nous t'aiderons. Grâce à Dieu, notre commerce marche bien, et si tu dépenses tout ce que tu gagnes, nous, ici, nous faisons des économies. L'important c'est que tu arrives à trouver ce que tu cherches. Et tes travaux ont déjà fait du bruit, car aujourd'hui même, un grand industriel de Paris m'en parlait avec éloge.
— Qui cela ? demanda Prosper avec un mouvement de joie.
— M. Laiglise...
^Ah! Laiglise, Taffîneur d'or. Oui, cela l'intéresse, en effet. Et si je réussissais, il ferait, en appliquant mes procédés, de fameuses économies sur la main-d'œuvre.
— Il paraît s'en douter, car il m'a dit : Pousisez votre frère à venir me voir, s'il passe par Paris : il ne regrettera pas sa visite.
Le jeune homme demeura pensif. La proposition était d'importance, et si les bonnes intentions de l'affmeur d*or étaient réelles, il pouvait assurer à l'in-
venteur le moyen d'al)oiitir au succès final. Il voulut savoir dans quelles circonstances sa sœur avait rencontré Laiglise :
— Mais comment as-tu eu l'occasion de parler de moi?
— Le hasard ! M""^ Laiglise est venue aujourd'hui, ici, nous acheter un chapeau, pour remplacer le sien qui avait reçu toute l'averse de l'après-midi. J'ai porté, vers six heures, le chapeau à l'hôtel de France, et, là, j'ai rencontré M. Laiglise.
— Ce n'était donc pas lui qui accompagnait la jeune femme quand ell€ est entrée ici? demanda vivement Rose.
— Non! Le heau garçon brun n'est qu'un ami.
— Ah ! dit la jeune fille qui rougit un peu. A son ton de famiUarité, je l'aurais pris pour le mari.
— M. Etienne LaigUse est un blond de moyenne taiUe, un peu boulot et portant toute sa barbe, dit Prosper. S'il n'était pas avec sa femme, il n'y a pas là de quoi vous étonner. C'est un de ces ménages qui ne brillent pas par la bonne entente. Et lorsque madame se promène avec un ami, il faut convenir que c'est monsieur qui lui a donné le mauvais exemple. LaigUse, héritier d'une grosse fortune faite dans l'industrie, n'a point remplacé son père à la tête de l'usine d'affinage, il n'a fait que lui succéder, et de quelle manière, hélas ! C'est un fait notoire qu'il a, en dix ans, compromis l'avenir de la maison, par l'incapacité de sa gestion et les folies de son existence.
— Quel âge a-t-il donc ?
— Trente-cinq ans, je crois. Mais, dès sa jeunesse, il avait commencé à faire les cent coups... Et maintenant encore...
— Quoi ! marié à cette jeune et jolie femme ?
— Eh ! c'est sa femme !... Si c'était la femme d'un autre, elle lui plairait mieux.
Il fit un geste vers M^^^ Rose et dit :
— Je vous demande bien pardon, Mademoiselle... Je ne devrais pas parler aussi librement devant vous..
La jeune fille eut un léger sourire :
— Vous oubliez que je suis majeure et en passe de coiffer sainte Catherine. J'en ai entendu et vu bien d'autres, quand je vivais à Paris avec mon père. Vous pouvez vous expliquer sans réserves, allez, vous ne m'apprendrez rien de bien nouveau sur les vilenies humaines.
— Eh bien ! M"^® Laigliselamère, restée veuve avec ce grand garçon d'Etienne, et obligée de le mettre à la tête des affaires, auxquelles il ne mordait pas beaucoup du vivant de son père, s'est décidée, dans l'espérance que le mariage le rangerait, à lui faire épouser la charmante femme que vous avez vue aujourd'hui. Il était alors très lancé dans le monde galant, et ses plaisirs lui coûtaient excessivement cher. Une fois marié, la fatalité a voulu qu'ils lui coûtassent plus cher encore. Il rencontra l'espèce de femme la plus ruineuse qui existe : la femme du monde, aj^ant de formidables besoins d'argent, et pas la moindre res-
source. Autant aurait valu, pour lui, continuer à acheter des hôtels aux jeunes personnes dont c'est Te'tat de vendre du honheur, que de s'engluer dans les pièges de la belle M""^ de Rétif, qui prétendait l'aimer pour lui-même.
Le père Compagnon, qui avait écouté avec un intérêt croissant le récit de son fils, l'interrompit à ce moment :
— Qui t'a si bien instruit de faits que j'ignorais en partie, moi qui suis resté si longtemps dans la maison? Je savais que M. Etienne faisait des bêtises. Son père avait plus d'une fois maugréé devant moi, quand il fallait payer une note un peu trop forte, ou acquitter des traites sur lesquelles on ne comptait pas pour la fin de mois... Mais il pensait que c'était le feu de la jeunesse et que son fils se calmerait avec l'âge. Il disait avec un soupir : « Tenez, Compagnon, payez et passez cette somme dans mon compte particulier. » Le pauvre homme ! Si, sans savoir comment se composait ce compte particulier, un étranger avait examiné mes Uvres, il aurait pensé : a II taille dans le grand, M. Laiglise... Il a un fameux train, et bien lui prend de gagner beaucoup d'argent, car il en dépense ferme ! » Et tout ça c'était M. Etienne... Mais on ne le savait pas; et c'était entre M. Laiglise et moi... Ça ne sortait pas du bureau. Maintenant, d'après ce que tu racontes, je vois que c'est public, et le crédit de la maison doit s'en ressentir.
— Si bien, qu'il y a deux ans, il a fallu prendre un
associé. C'est là que le mal est devenu tout à fait sérieux. Vous me demandiez, tout à l'heure, comment j'avais su ces choses. Je vais vous le dire. Mes patrons sont en relations d'affaires, depuis longtemps, avec la maison Laiglise. Et tout récemment, l'un d'eux a été appelé à Paris pour une fourniture très importante de produits cliimiques mise en adjudication par raffinage d'or. Il s'agissait d'avoir la commande et de ne pas faire un trop fort rabais. Je ne sais pas par quel intermédiaire mon patron a été introduit auprès d'une M""" de Rétif, qui a tout pouvoir sur M. Etienne Laiglise ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a enlevé l'affaire, avant l'adjudication, et à un prix très avantageux. Comme son frère et lui causaient, devant moi, de cette heureuse négociation : « Oui, dit mon patron, mais je suis obligé de vous avouer qu'il m'a fallu donner des épingles à la dame, et que ces épingles étaient montées en diamants ! » Et sans plus de précautions, U nomma M"^^ de Rétif, comme si on n'était tenu à aucune discrétion sur une liaison qui paraît connue de tout Paris.
— Quoi! Tout gâcher, pour une femme ! dit le père Compagnon en hochant sa tête grise. Compromettre l'œuvre de deux générations laborieuses, par de lamentables foUes !
— Mais, intervint doucement Rose, est-ce une raison, parce que M. Laiglise se conduit mal, pour que sa femme en fasse autant ? J'avoue que cette réciprocité de la faute m'a toujours paru une des choses les
plus difficiles à comprendre. Il y a un déséquilibré dans la maison, tout va à la diable, parce qu'un des époux a perdu la tète ; alors pour compléter le désordre, amener la ruine et assurer le scandale, l'autre se met à sui^TC le mauvais exemple, et à abandonner toute raison. Quelle satisfaction une femme peut-elle éprouver, à se conduire mal, quand elle a souffert de Tinconduite de son mari ? Toutes ses joies ne sont-elles pas empoisonnées d'avance par la certitude qu'elles sont indignes ? N'est-ce pas comme si, en voyant un malheureux en état d'ivresse, au lieu d'en concevoir un définitif dégoût pour l'ivrognerie, on se disait: Ah : tu es abominablement malade d'avoir bu, eh bien î moi aussi je vais boire pour me rendre aussi malade que toi. De la sorte il y aura, entre nous, égalité de dépravation. Je concevrais tout autre le rôle d'une femme en pareille circonstance. Et plus elle serait malheureuse, plus je la voudrais fi ère et pure. Au moins, dans le désastre de sa vie, elle conserverait sa propre estime et le respect d'autrui. Et qui sait si, par sa belle contenance, elle n'arriverait pas à frapper l'esprit du malheureux en train de se perdre, et après lui avoir imposé l'admiiation pour sa vertu elle n'obtiendrait pas cette superbe revanche de lui imposer le retour au devoir?
Prosper regarda M'^^ Prévinquières en silence, puis il dit avec émotion :
— Vous parlez comme vous agissez, Mademoiselle, et nous savons quels sont votre courage et votre fierté.
Mais toutes les femmesne sont pas capables de sacrifier, du jour au lendemain, leurs goûts, leurs habitudes, leurs plaisirs, comme vous l'avez fait. Pour se vouer à une existence de travail, après avoir vécu dans le luxe, il faut autant d'énergie que pour demeurer honnête quand on se voit abandonnée par celui que l'on aime. Il n'est pas douteux qu'à la place de M"''' LaigHse vous auriez agi avec toute la résolution et la dignité que vous venez de poser en principe. Mais laissez-moi vous assurer que vous êtes une exception et qu'il y a bien plus de M"''' Laiglise que de ^jue Prévinquières.
Rose ne répondit pas. Elle rêvait. La servante ap' porta le rôti que Cécile se mita découper avec adresse. Le père Compagnon et son fils mangeaient lentement, et maniaient leur fourchette et leur couteau avec précaution pour ne pas faire de bruit. Un instant se passa ainsi. Puis Rose secoua sa tête et dit:
— Je pensais à mon existence ancienne que vous m'avez rappelée, et je la comparais à celle rfiieje mène aujourd'hui. J'ai la certitude que je suis plus heureuse qu'autrefois. Toute cette agitation, au milieu de laquelle je vivais, était plus fatigante que la bonne activité d'à présent, et elle était moins intéressante. En somme, c'était un étourdissement qui laissait à peine le temps de réfléchir. Ce n'est que dans la solitude et le silence de la petite ville que je me suis reprise, jugée et appréciée. Le renoncement, auquel M. Prosper faisait tout à l'heure l'honneur d'un éloge ma-
gnifique, a été instinctif de ma part. Mon père était ruiné, il était obligé de partir. Je n'ai pas voulu rester à Paris sans lui. Et ma résolution a été surtout faite de mes craintes. L'occasion heureuse pour moi a été la proposition de M. Compagnon, m'offrant de venir habiter avec Cécile, et de partager son sort modeste. Sans lui, que devenais-je? Mon père ne m'aurait pas emmenée dans un pays inconnu. Il me restait la ressource de me faire demoiselle de compagnie, ou de mal tourner. Heureusement pour moi, j'avais un esprit simple, et rien ne m'a paru préférable à la sécurité honnête de Texistence qui m'était assurée ici. Je n'ai pas un seul jour regretté le parti que j'avais pris. Et je crois que c'est à notre commun éloge, car cela prouve que nous sommes tous de braves gens.
Le père Compagnon essuya ses yeux où des larmes montaient.
— Je n'ai fait que bien peu pour mon patron et pour vous, mademoiselle Rose, dit-il avec attendrissement. Mais j'en ai été bien largement payé par la douceur de l'existence que vous avez faite à un vieil homme tel que moi. Vivre entre ma filleet vous, passer mon temps à vous regarder travailler et à soigner mes fleurs, vous trouver toutes les deux, le soir, à ma table pour faire de notre repas une vraie fête, que pouvais-je désirer de plus charmant? Jamais je n'ai été si heureux, et il y a des heures où je me surprends à penser avec tristesse que votre père reviendra cer-
taineinent un [beau matin, avec beaucoup d'argent, et qu'il A'ous emmènera loin de nous. Je ne suis pas égoïste. Je souhaite que cela arrive, mais pas trop vite, car ce qui fera votre joie fera notre peine, et le jour où vous nous aurez quittés, la maison sera terriblement vide.
Ce fut le tour de Prosper de s'assombrir. Il détourna son front et une pâleur s'étendit sur son visage. Mais il ne parla pas et savoura solitairement ses secrètes impressions. Elles étaient amères. Depuis le jour où M^^^ Prévinquières s'était installée chez son père, il avait multiplié ses voyages à Blois. Avant que la jeune fille habitât la ville, il ne quittait l'usine que quand il y était obligé par son ser\ice. Maintenant, presque régulièrement, il prenait le chemin de fer et venait passer le dimanche dans sa famille. Qu'aurait-on pu y trouver à redire? Bon fils et tendre frère, il était heureux auprès du père Compagnon et de Cécile. Il eût fallu être malintentionné pour insinuer que, peut-être, la présence de M^^® Prévinquières était pour quelque chose dans cet empressement.
Cécile cependant l'avait pensé, et au bout de quelques semaines s'en était expliquée avec Prosper. Pour la jeune fille, la venue régulière de son frère, le plaisir qu'il paraissait prendre à se promener avec elle et son associée, le soin avec lequel il s'habillait, les prévenances dont il se montrait coutumier, étaient autant d'indices de l'état d'esprit dans lequel se trou-
vait le brave garçon. Elle avait observé Rose, et facilement s'était rendu compte qu'elle nattacliait aucun prix aux galanteries de Prosper, que son amabilité pour lui était de la pure et simple camaraderie et que, si l'un était fort troublé, l'autre se montrait absolument insoucieuse.
Cette situation qui l'avait d'abord préoccupée, parce qu'elle avait craint, avec une admirable délicatesse, que les assiduités de son frère fussent mal interprétées, commença de l'inquiéter ensuite parce qu'elle craignit que Prosper ne se mît à aimer Rose, sans espoir de jamais rien obtenir d'elle. Si M. Prévinquières revenait d*outre-mer, après fortune faite, la situation de sa fille changerait en un instant du tout au tout, et Prosper, fils de son ancien caissier, ne pourrait pas être pour lui un gendre souhaitable.
La seule chance que le brave Prosper put avoir d'être agréé par le père, c'était d'être aimé de la fille. Et la tranquille bienveillance, la franche sympathie avec lesquelles Rose accueillait le fils de M. Compagnon, étaient les preuves irrécusables qu'elle demeurait parfaitement calme auprès de lui. Il devenait donc périlleux pour Prosper de s'engager trop avant dans la voie où il marchait avec ivresse. La jeune fille prit la résolution de s'ouvrir à lui de ses inquiétudes, et de lui signaler les dangers qu'il courait.
Un dimanche, elle alla l'attendre à la gare, et au heu de prendre avec lui le chemin de la maison, elle descendit le quai de la Loire, et dans une belle place
plantée d'arbres, au bord du fleuve qui coulait riant au soleil, elle entama l'entretien :
— Je ne t'ai pas amené ici pour regarder le paysage, dit-elle en cachant son émotion sous une feinte gaieté, mais pour te parler sérieusement.
— Ehl mon Dieu, de quoi s'agit-il donc? demanda-t-il avec un commencement d'inquiétude.
— Il s'agit, dit Cécile, de Rose, de notre père, de toi, et de moi-même.
— Voilà bien des personnes.
-^ C'est que toutes sont engagées, directement ou indirectement, dans l'affaire en question. Et c'est pourquoi il ne m'a pas paru possible de différer plus longtemps d'en causer avec toi.
Prosper leva les yeux sur sa sœur, et sa figure exprimait une telle angoisse que la jeune fille apitoyée lui posa doucement la main sur le bras :
— Je ne voudrais pas te faire de chagrin, mon bon Prosper, mais cependant je ne dois pas te laisser risquer de troubler la tranquilhté de Rose. Tu m'as comprise, n'est-ce pas?
Il baissa la tête, sans répondre, et sa physionomie devint morne et lasse comme après une écrasante fatigue. Cécile continua :
— Tu sais dans quelles circonstances M^^® Rose est venue chez nous, et quels engagements nous avons pris, ^is-à- vis de M.Prévinquières. Elle est dans notre maison, sous la garantie de l'honorabiUté de notre père. Il ne faut donc pas que, non seulement une pa-
rôle prononcée, mais même une pensée surprise, puisse éveiller de Tin quiétude dans sa conscience, et lui donner le soupçon que tu aurais songé à profiter de ce quelle est seule au milieu de nous, pour fimposer à sa reconnaissance, pour spéculer sur sa sympathie.
Il s'écria avec un geste de protestation :
— Cécile! Jamais! Jamais une telle pensée ne m'est venue. J"en rougirais, si cela était, mais cela n'est pas ! Tu le sais...
Elle l'interrompit :
— Oui, je le sais. Tu es un honnête et hrave garçon. Mais tu aimes Rose. Et un coHir épris n'est pas toujours très sûr de sa fermeté... Une parole est vite prononcée, plus \dte comprise, et le mal est fait.
— Quel mal? L'aimer sans qu'elle le soupçonne jamais? Le mal ne sera que pour moi, car seul j'en souffrirai. Mais je te donne ma parole que rien, ni dans mon attitude, ni dans mon langage, ne pourra jamais éclairer M"^ Rose sur mes sentiments... Vastu me condamner à ne plus entrer dans la maison de mon père parce qu'elle y habite? Et devrai -je subir cette double peine d'être obligé de m'éloigner de vous pour qu'elle ne se trouve plus en ma présence ?
— Il le faudrait pour être raisonnable, dit la jeune fille avec un soupir, et tu ne serais pas seul à souffrir de cet éloignement : notre père et moi, nous en aurions beaucoup de chagrin. Mais ce serait peut-être beaucoup exiger de nous tous. Je ne suis pas si rigou-
reuse. Je pense que si tu te bornais à espacer un peu tes visites à Blois, à ne pas venir plus souvent qu autrefois, cela sufûrait pour tout arranger.
Après avoir craint d'être tenu complètement à l'écart, cette demi-mesure sembla à Prosper tellement favorable qu'il reprit toute sa sérénité. Il trouva juste de se sacrifier pour que la tranquillité de Rose ne fût pas troublée. Il donna à sa sœur les assurances les plus fortes de sa discrétion et de sa réserve. En même temps il lui exprima toute la tendresse qu'il éprouvait pourM^^'^Prévinquières.Ne se contraignant plus, il montra à sa sœur le fond de son âme, et elle dut se convaincre qu'il était bien plus épris qu'elle ne l'avait supposé. Elle jugea avec tristesse que cet amour serait pour le brave garçon une source de déceptions et de chagrins. Elle n'osa pas le lui dire nettement. Mais elle parut si soucieuse, que Prosper ne put douter de ce qui se passait dans son esprit. Il s'en expliqua aussitôt avec une sincérité qui impressionna vivement la jeune fille :
+- Crois bien que je ne me leurre pas sur ce qui m'attend, dit-il. Je sais fort bien que je ne dois rien espérer, à moins d'un hasard impossible à prévoir. Entre M^^*" Prévinquiéres et moi, il y a des obstacles presque impossibles à franchir. Je suis un brave garçon, pas trop laid, mais assez vulgaire, une sorte de contremaître, presque un ouvrier. Je n'ai aucune fortune, et seulement des espoirs, et encore bien fragiles, pour l'avenir. Enfin, notre père a été le com-
mis de M. Prévinquiéres, ce qui nous met dans une situation d'infériorité sociale, Ais-à-^is de sa fille. Par elle-même, du fait de son éducation, de ses manières et de ses habitude?, elle est d'un rang bien supérieur au nôtre. Elle a beau habiter chez notre père, tra- Tailler avec toi, elle n'est pas notre égale, je le sens bien, et à chaque instant la différence qui existe entre elle et nous se marque par de petits détails qui n'ont l'air de rien et qui sont tout. Tu vois que je ne m'illusionne pas et que l'amour que j'ai pour elle ne m'a pas enlevé ma clairvoyance. Mais malgré tout, sans aucune chance de me faire agréer, j'ai tellement de bonheur à l'aimer, que pour rien au monde je ne consentirais à redevenir calme et indifférent auprès d'elle. Laisse-moi donc à ma passion qui fait ma joie, qui crée l'intérêt unique de ma ^ie, qui me pousse à travailler avec ardeur, pour me distinguer à ses yeux. Je te promets qu'elle ne saura rien de ce que je pense, et qu'elle n'en subira ni ennui, ni dommage.
Quelles objections opposer à de si raisonnables résolutions? Cécile avait embrassé son frère, était rentrée k la maison avec lui, et forte de la promesse qu'il lui avait faite, travaillait paisiblement sans se préoccuper de l'avenir.
Ce soir-là, dans la petite salle à manger, après le dîner, pendant que Cécile et la servante rangeaient la table, Prosper et le papa Compagnon écoutaient Rose qui, sur le piano, seule épave de son ancien luxe, jouait une valse de Chopin. La sonnerie de la
porte d'entrée tinta. Au bout d'un instant la servante revint tenant une lettre et dit :
— C'était le facteur.
Elle tendit la lettre à Rose qui regarda l'adresse et s'écria avec joie :
— Ah ! C'est de mon père ! . ..
Tous avec empressement se tournèrent vers elle.
Pour ces bons cœurs, tout ce qui apportait une joie aux autres, leur était satisfaction à eux-mêmes. Rose lisait avec une attention joyeuse. Elle dit :
— Pour la première fois il me parle de son retour ! . . .
— C'est donc qu'il a réussi? s'écria le père Compagnon. Il l'a bien mérité par son courage.
— Oui, il a réussi, reprit Rose. Et pour qu'il en convienne, il faut que cela soit sûr. Car vous savez s'il est peu porté à se leurrer!... Mais, du reste, voici le passage important de sa lettre. Elle lut :
« Je pense pouvoir rentrer en France dans quelques mois... Je -vdens enfin de recueillir le prix des efforts faits par moi, depuis que je suis arrivé en Afrique. J'ai réalisé les terrains aurifères que j'avais achetés sur le conseil de YanGolsz. Ce brave Hollandais m'a piloté avec une intelligence rare, en haine des Anglais qui exploitent le pays et cherchent à accaparer toute l'influence financière. Mes claims ont été payés fort cher par une compagnie allemande. J'ai placé moitié de la somme qui m'a été versée dans la banque Van Golsz dont je deviens l'associé et que
je représenterai en Europe. L'autre moitié, à tout événement, a été placée en actions de la banque de Paris et des Pays-Bas, et nous assurera deux cent mille francs de rentes. Ce sera du pain... »
11 y eut un concert d'exclamations joyeuses :
— Du pain doré ! dit le père Compagnon. Rose poursuivit :
u Si les affaires Van Golsz prennent l'extension que je prévois, et que je vais m'attacher àleur donner, nous serons plus riches que nous^ne l'avons jamais été, et je m'en réjouis surtout à cause de toi, chère petite, qui t'es si généreusement sacrifiée pour ton père et lui as donné sans regret tout ce que tu possédais. Moi, j'ai pris au Transvaal des habitudes de^ie si simples et si exemptes de recherche, que le luxe me sera indifférent, je le vois bien, pour le reste de mes jours. Ici on ne .songe pas au bien-être, ni au plaisir, ni à rien qui ne soit le travail acharné et fiévreux. Aussi les fortunes poussent comme des champignons, et tel, qui est arrivé avec un mince capital dans la poche de son paletot, s'en va, au bout de quelques années, avec des fourgons chargés d'or, qu'il doit faire escorter par des hommes armés. Car on coupe facilement les routes dans ces contrées-ci, et la sécurité des voyageurs n y est faite que de la crainte des revolvers et des carabines... »
— Pourvu que, dans ce pays de sauvages, il ne lui arrive rien de fâcheux, dit Cécile.
— Ah: Il a la chance pour lui, et puis c'est un
homme qui pense à tout. Il réduira le danger à son minimum, dit le père Compagnon. Je connais bien M. Prévinquières; je l'ai vu dans une passe terrible, au moment de sa liquidation. 11 n'a pas perdu la tête un seul moment. 11 a lutté avec une énergie incroyable, jusqu'à la fin, et quand il a vu que tout était irrémédiablement compromis, qu'O. n'y avait pas de sauvetage possible, il a réglé son naufrage avec un soin, une fermeté et une franchise, qui lui ont valu l'admiration et l'estime de tous ceux à qui il eut affaire dans ces redoutables circonstances. S'il n'avait pas' montré cette décision et cette autorité, il n'aurait pu faire face à toutes les obligations qui retombaient sur lui. Car on peut dire que s'il s'est ruiné, c'est pour ne pas ruiner les autres. Il a payé pour des hommes du monde qui n'ont pas rempli leurs engagements envers lui. Et il m'a dit le jour de la catastrophe : « Compagnon, il y a des gens qui sont au cercle tranquillement à jouer au baccara, sans se faire débile, et qui ne me salueront pas demain. Et cependant ils ne m'ont pas payé leurs différences. Mais plutôt que de garder cent sous que j'aurais dû à quelqu'un, je me serais logé une balle dans la tête î » Grâce à vous, mademoiselle Rose, il avait pu tout régler, et il s'éloignait avec de l'argent en poche. C'est un fier homme que M. Prévinquières; mais vous, vous êtes bien sa fille !
La lettre était restée ouverte sur les genoux de Rose. Elle songeait. Dans un retour soudain sur le
passé elle revoyait son père à la gare, partant pour Bordeaux où il allait s'embarquer. Vêtu d'un long pardessus gris, la tête couverte de son petit chapeau, ime couverture devoyage à la main, il se promenait près d'elle sur le quai du départ, sans parler, mais le visage contracté par l'émotion. Jamais elle ne l'avait vu si troublé, même le jour du fatal krach qui l'avait ruiné. Elle le connaissait très ferme, un peu sceptique, cuirassé parles bassesses et les ^'ilenies coutumières de l'existence parisienne. Elle n'avait pas ignoré les intimes caprices de sa vie. Resté veuf, jeune encore, il avait eu des maîtresses, et quoiqu'il cachât ses liaisons, bien des détails avaient été surpris par le pénétrant regard de sa fille. Pour lui, s'expatrier, c'était le plus grand des sacrifices. Homme de sport et de plaisir, très lancé dans le monde élégant, n rompait en un instant avec toutes ses habitudes, et partait vers l'inconnu, plongeant dans un gouffre obscur, au fond duquel il allait chercher la richesse. Et là, dans cette gare, dernière étape de sa vie heureuse, il marchait en songeant à tout ce qu'il quittait, et en doutant peut-être de ce qu'il espérait trouver. Elle avait si bien compris l'angoisse de cette heure dernière, qu'elle avait passé doucement son bras sous celui du voyageur, et comme il se tournait vers elle, brusquement, des larmes avaient jailh de ses yeux, et il l'avait étreinte avec force, sur son cœur gonflé, sans pouvoir prononcer une parole. C'était elle qui avait parlé, et pour lui rendre du courage : « Tu re-
GENS DE LA NOCE. il
viendras, je le sens, j'en suis sûre, et après avoir réussi. Le ciel ne voudra pas nous séparer l'un de l'autre. Je le prierai tant que tu seras favorisé et que nous nous retrouverons bientôt, réunis pour toujours et heureux. » Il avait balbutié : « Oui, ma chère petite... Oui, il faut se dire cela, car ce serait trop cruel de nous quitter sans espérance. » Il avait redressé sa haute taille, et avec son énergie retrouvée : « Je te dois de réussir. Il faut que je réussisse. Je serais trop malheureux, si je ne pouvais pas te récompenser de ton dévouement, de ta générosité. Le succès pour moi, ce sera le moyen de me Hbérer envers toi... Voilà ce qui me donne l'énergie de partir, de te quitter, de tout abandonner de ma vie passée... » Elle avait compris tout le regret cuisant que trahissaient ces derniers mots. Elle avait pris son père par le cou et l'embrassant tendrement : « Nous ferons tous les deux notre devoir, moi je travaillerai aussi en t attendant. » Alors le père avait eu ce cri : « Ah ! ma chérie, je ne te connaissais pas toute. Je ne t'ai pas assez aimée I » Elle lui avait fermé la bouche, l'avait serré une dernière fois et l'avait aidé à monter dans son compartiment. Puis comme le train s'ébranlait, d'une voix assurée, elle lui avait crié : « Au revoir... » Et, dans la nuit, tout avait disparu.
Des mois, des ans s'étaient écoulés. Les promesses qu'ils s'étaient faites avaient été tenues. Elle avait travaillé paisiblement pour ^dvre, et lui avait lutté fiévreusement pour s'enrichir. Le but était atteint. La
séparation allait cesser, et dans un temps qu'il était maintenant permis de fixer, le père et la fille se trouveraient réunis. En même temps que Rose pensait ces clioses avec une souriante allégresse, Prosper tristement songeait que l'heure si cruelle qu'il avait tant redoutée, qu'il avait égoïstement, dans le secret de son âme, esjjéré ne jamais yoîi venir, malgré tout s'avançait et sonnerait bientôt. Ce serait la perte de son bonheur, si incomplet et cependant si doux, auquel il tenait peut-être d'autant plus passionnément qu'il s'en jugeait plus indigne et qu'il était menacé de s'en voir privé.
Rose un jour, c'était sûr à présent, partirait de la petite maison de Blois, et reprendrait la route de Paris pour aller y vivre auprès de «son père, comme autrefois, quand ils étaient riches. Et lui, resterait à Chinon dans la fabrique noire et triste où il travaillait sous l'œil fureteur de ses patrons. Ce serait la fin. Une si grande distance matérielle l'éloignerait de celle qu'il adorait mystérieusement, que jamais plus il ne retrouverait auprès d'elle la douce familiarité de leur vie actuelle. En un instant, elle rede\'iendrait la jeune fille courtisée, fêtée, et lui demeurerait le pauvre contremaître aux mains durcies par les acides. Quels rapports pourraient désormais exister entre eux? Il n'aurait même pas le bonheur de la voir de loin, de se rappeler à son souvenir par un salut, un geste d'adoration respectueuse. L'espace les séparerait. Elle l'oublierait complètement, et si son nom
revenait par hasard dans sa pensée , ce serait pour évoquer la triste mémoire des jours les plus malheureux de sa vie.
Une profonde tristesse accabla Prosper, et morne, le visage penché pour dissimuler sa pâleur, car il avait promis à Cécile de ne jamais se trahir, il écouta, sans entendre, les commentaires de sa sœur et de son père sur l'événement qui bouleversait si complètement sa vie.
— Comme nous serons seuls, quand vous partirez d'ici, mademoiselle Rose, disait le père Compagnon. Moi, j'ai pris l'habitude de vous voir dans le magasin, et il me semble que je ne pourrai pas m'em pêcher de vous chercher à votre" place coutumière, près de la table.
— Eh bien! Vous viendrez à Paris avec Cécile, et c'est moi, à mon tour, qui vous donnerai riiospitahté.
Le vieillard hocha la tête :
— Non! Je ne saurais plus vivre à Paris. Je ne serais pas heureux hors de ma petite maison, loin de mon jardin... Que deviendraient mes rosiers?
— Et puis, dit Cécile, vous ne nous devez rien, mademoiselle Rose. Vous avez travaillé avec moi et gagné votre vie, comme je gagnais la mienne... Si vous avez contracté une dette envers nous, ce n'est qu'une dette d'affection, car nous vous avons aimée sincèrement. Mais vous vous êtes acquittée d'avance par les attentions et les prévenances que vous avez
eues pour mon père, et aussi par la bonté que vous mavez témoignée.
— Non, ma chère Cécile, on ne s'acquitte pas, si facilement ni si viie que vous le prétendez, des services rendus avec une ouverture de cœur si grande. Vous pouvez penser que vous avez fait peu de chose pour moi. Mais je sais à quoi m'en tenir sur ce pointlà, et c'est moi qui suis juge de la créance. Je sais bien que vous ne prétendrez jamais à rien, car je connais votre délicatesse. Il n'en est pas moins certain que, sans vous, j'aurais été à l'abandon, et que je n'aurais peut-être pas supporté l'épreuve si dure de la soUtude et de la misère. Vous vous êtes conduits, votre père et vous, ^is-à-vis de moi, comme les parents les plus tendres, et j"ai trouvé ici une vraie famille. Cela, je ne l'oublierai jamais. Je ne songe pas à vous offrir un jour quoi que ce soit en échange de ce que j'ai reçu de vous. Un cœur vulgaire se croirait peut-être dégagé par un magnifique présent, offert avec l'argent regagné par mon père. Je rougirais de vous faire un pareil affront. L'affectionne se paye qu'en affection. Et j'ai toute ma vie et la vôtre pour vous prouver que je ne suis pas une ingrate.
Cécile étouffa un soupir et regarda silencieusement son frère qui écoutait, le front penché, ces chaudes protestations. Qu'il eût été facile pour Rose de s'acquitter, et bien au delà, de sa dette de reconnaissance ! Un pauvre garçon était là, à deux pas d'elle, qui se désespérait et que, d'un mot, elle pouvait faire triom-
phant et radieux. Mais pour que cela fût, il fallait parler, trahir le secret de Prosper, abuser de la situation dans laquelle se trouvait ]\P^«Prévinquières. Et c'était cela justement qui était impossible. Huit heures sonnèrent lentement à une horloge voisine, et, comme rappelé à lui-même, Prosper se leva.
— C'est le moment de t'en aller, mon garçon, dit le père Compagnon. Tu prends le train de huit heures et demie ?
— Oui, mon père.
Il était un peu pâle, mais il s'efforçait de faire bonne contenance et souriait. Sa sœur prit son manteau et son chapeau :
— Je vais t'accompagner à la gare.
— Voulez- vous que j'aille avec vous? demanda M"^ Prévinquières.
Malgré les regards suppliants de son frère, Cécile répondit :
— Restez avec papa, mademoiselle Rose. Je ne serai pas longtemps. Je ne ferai qu'aller et revenir.
^pie Prévinquières comprit que la jeune fille désirait se trouver seule avec Prosper. Elle pensa qu'Us avaient à causer tous les deux de quelque innocent secret.
— Bonsoir donc, monsieur Compagnon, dit-elle au contremaître tremblant. Et à bientôt, sans doute...
— Oui, Mademoiselle, à bientôt.
Il effleura du bout des doigts la main qu'elle lui tendait en souriant, H embrassa son père, et, recon-
o2 LES BATAILLES DE LA VIE.
(luit par la servante, il sortit avec sa sœur. Dans la rue, ils "marchèrent sans, parler, pendant un instant. La nuit était claire, le ciel lavé par l'orage de l'aprèsmidi montrait des milliers d'étoiles. Un vent vif soufflait. Enfin Prosper saisit le bras- de sa sœur et dit d'une voix étouffée :
— Eh bien! Tu l'as entendue... Son père revient, et c'est fini pour moi.
— N'était-ce pas prévu? répondit gravement la jeune fille.
— Sans doute. Mais j'espérais que mon bonheur pourrait se. prolonger un peu plus.
— Ton bonheur'. Hélas! bien précaire, bien médiocre.
— Du bonheur, tout de même. Et bientôt, plus rien !
— Je te l'avais bien dit : tu n'aurais pas dû la revoir.
— Et me priver de venir embrasser mon père et toi? C'eût été alors le dernier degré du malheur pour moi. Tout m'aurait manqué à la fois. Non. Je ne regrette rien du passé. Ce que j'ai pris de joie au milieu de vous est acquis. J'en garderai le souvenir délicieux. Si j'étais resté à l'écart, je n'aurais même pas cela pour me consoler. Mais maintenant le moment de soupirer est passé. J'ai joué les amoureux transis pendant deux ans. Aujourd'hui il faut me conduire en homme.
— Quas-tu donc décidé?
— Pendant qu'elle lisait cette lettre si heureuse pour elle, si fatale pour moi, et que vous en discutiez les conséquences prochaines, je me recueillais et je prenais conseil de mon courage et de ma volonté. J'ai repassé en un instant les deux années qui viennent de s'écouler et je suis arrivé à cette conclusion que, si elles m'ont offert un avantage du côté des satisfactions morales, elles m'ont causé un préjudice du côté des avantages matériels. J'ai perdu mon temps. J'ai rêvé au lieu de travailler. Je n'ai pas abouti dans mes découvertes et j'ai mal préparé mon avenir. Il faut que je change ma façon de vivre. Je dois devenir un autre homme. Je sens en moi des forces supérieures qui, bien employées, me conduiront au succès. Je veux réussir, comprends-tu, et lui apparaître transfiguré par le triomphe. Je n'espère pas me faire aimer d'elle, mais je veux qu'elle soit fière de moi et qu'elle m'avoue comme un ami. Voilà ce que, pendant la douloureuse méditation où j'étais plongé, je me suis juré à moi-même. Et je te réponds que je me tiendrai ma promesse.
— Que vas-tu faire?
— Partir demain pour Paris, et aller trouver M. Laiglise, entrer dans sa maison puisqu'il est disposé à m'y accueillir, et là, au milieu de tous les perfectionnements d'outillage, dans un foyer vraiment scientifique, mettre la dernière main à mes travaux. Si je réussis^ c'est la fortune assurée, et c'est la réputation. Je passerai, en quelques jours, du dernier rang so-
cial au premier. Je ne serai plus un pauvre contremaître, presque un ouvrier ; je serai un inventeur discuté, apprécié, Fégal de tous ceux qui attireront les regards de M"^ Prévinquières. Oui, je de\iendrai quelqu'un qui excitera son intérêt, qui flattera son amour-propre. Et je retrouverai mon bonheur : je pourrai la voir, lui parler. C'est pour arriver à ce résultat que je vais m'éloigner. Cette fois, mon sacrifice aura une sérieuse raison d'être. Je ne m'enterrerai pas dans un trou de province, avec cet écœurement de me dire : Il ne faut pas que j'aille auprès d'elle, parce que j'y perdrais ma tranquillité d'esprit. Non, c'est pour me rapprocher plus sûrement d'elle que je pars, et cette pensée m'encourage, m'exalte, me rend capable de tous les efforts, de toutes les patiences.
11 marchait, dans la nuit, en gesticulant, et sa figure enflammée par l'enthousiasme rayonnait dénergie. Cécile l'écoutait sans mot dire, subjuguée par cette audacieuse résolution, entraînée par cette robuste confiance. Elle pensait qu'il devait réussir, emporté par des forces surhumaines.
— Va donc où ton cœur te conduit, dit-elle. Et puisses-tu ne pas regretter un jour ta paisible vie de province! Mais nous allons te perdre, nous, et tu ne ^iendras plus voir notre père.
— Pourquoi? De Paris, il est aussi facile d'aller à Blois, passer une journée avec vous, que cela l'était de Chinon. Sois tranquille, tant qu'elle sera auprès
de VOUS, je n'aurai que trop de goût à venir... Quand elle vous aura quittés, c'est vous qui me rejoindrez à Paris. Dans la banlieue, mon père trouvera une petite maison qui lui rappellera notre tranquille demeure, et où il pourra, comme ici, cultiver des fleurs. Je vous rendrai tout ce que vous avez fait pour moi, et nous vivrons ensemble, heureux des prospérités nouvelles.
Cécile sourit :
— Tu rêves, mon bon Prosper, et tous ces projets sont trop beaux pour se réaliser si facilement.
— Rien n'est facile, dit le jeune homme, mais tout est possible, avec du courage et de la volonté. Réussir, pour moi, est une question de vie ou de mort. Je réussirai.
Ils étaient arrivés à la gare. Prosper prit sa sœur dans ses bras, la serra tendrement, et avec une assurance qui la convainquit presque :
— Bientôt, vous aurez de mes nouvelles. Rentre, ma chérie. Et aie confiance... Tu verras!...
Il lui fit un geste d'adieu, et d'un pas ferme, comme s'il partait pour la conquête de l'avenir, il s'éloigna.
L'hôtel Laiglise était en fête. L'avenue de Yilliers^ à la hauteur de la place Alexandre-Dumas, regorgeait d'équipages, et dans un mouvement ininterrompu les voitures se croisaient sous la haute porte cochère. Depuis trois heures, le défilé avait commencé, et continuait dans les magnifiques salons du rez-de-chaussée, ouverts sur le jardin verdoyant et embaumé. Un chaud soleil de juin répandait ses clartés sur la foule qui circulait dans les allées, montait et descendait les marches de pierre de la terrasse, entrait et sortait de la maison, au son de l'orchestre jouant des valses lentes.
Sous un kiosque rustique, au bout du jardin, un buffet était dressé où, gaiement, les invités s'attardaient à luncher. Un bruit de voix, un cliquetis de vaisselle et de verrerie, un murmure de plaisir se confondaient dans un tumulte brillant qui s'étendait des salons étouffants aux jardins frais, et enveloppait toute cette fête de son harmonie joyeuse. Au milieu
de la pelouse, sur une pièce d'eau entourée de margelles de marbre, des cygnes dédaigneux et mécontents se promenaient en laissant derrière eux un sOlage argenté.
Sortant du kiosque, un petit gros homme, armé d'un appareil photographique, s'avança sur la pelouse, sans respect pour le gazon fin comme du velours, et braquant son instrument sur la foule mouvante et bariolée, il commença à prendre des instantanés du buffet et de ceux qui s'y pressaient. Circulant dans une allée, deux jeunes gens célèbres l'un et l'autre : le romancier Boissy et Lhermillier, le peintre favori des Américaines, s'arrêtèrent devant le photographe :
— Regardez donc, Boissy. Voilà cet imbécile de Tonnelet qui travaille de son état, dit Lhermillier en ricanant. Il va encore pincer là tous les flirts de Paris.
— Le fait est, répliqua l'écrivain, que ce buffet est comme le rendez-vous de l'adultère, on n'y voit que des maris et des femmes dépareillés!
— Avez-vous vu Thomiés tourner autour de j\P^® Prévinquières? C'est un spectacle amusant.
— Que va dire la patronne?
— Tant qu'elle ne s'en apercevra pas, bon. Mais si elle s'en doute, gare!
— Est-ce que vous croyez, mon cher Lhermillier, que la rentrée en scène de Provinquières soit définitive? Cet homme qui réparait, après un si beau pion-
geoni Vous avez confiance, VOUS, dans sa réargenture?
— Mon cher, il a acheté Ihôtel de Ruffîn, avenue du Bois, et l'a payé comptant neuf cent mille francs. Il est traité dans la maison Laiglise comme un monsieur très sérieux.
— Mais la maison Laiglise n'est plus ce qu'elle était. Ils s'enfoncent, les Laiglise.
— On ne s'en douterait pas au luxe qu'ils montrent aujourd'hui.
— Poudre aux yeux! Goldscheider ne se gêne pas pour dire que le crédit de l'affinage d'or est très médiocre.
— Eh bien! Goldscheider, puisque vous le prenez pour une autorité, déclare à qui veut l'entendre que Prévinquières a un très gros sac.
— Alors les assiduités de Thomiès auprès de la fille s'expliquent.
— Très à la côte, Thomiès?
— Très! Il vit sur des vestiges d'ancien chic.
— Et il ^ise la demoiselle. Un riche mariage. Les invalides du noceur !
Ils passèrent, se dirigeant vers les salons. Là, plus compacte, la foule des invités se pressait autour de la maitresse de la maison. Debout devant un massif de plantes vertes, qui masquait l'entrée de son appartement particulier, M""® Laiglise, souriante , se tenait pour accueillir les arrivants. Elle avait un mot aimable pour tous, et sa physionomie exprimait la joie. Vêtue de blanc, elle paraissait extrêmement jeune. Sesche-
veux d'or encadraient son visage un peu pâte, comme d'une auréole. Elle tenait dans ses doigts une brindille de Jasmin, qu'elle tortillait nerveusement. Entre l'expression heureuse de son regard et l'agitation fébrile de ses gestes, il y avait pour l'observateur attentif un douloureux contraste. Elle souffrait assurément une dure contrainte, mais, martyre de son devoir social, elle ne voulait pas qu'on pût s'en douter. Elle causait d'un air enjoué, avec plusieurs personnages âgés et importants. Et, de loin, l'éclat de leurs paroles n'arrivait aux oreilles que comme un bourdonnement confus, mêlé aux harmonies étouffées de l'orchestre. Boissy et Lhermillier entrèrent par la porte grande ouverte sur le jardin, et restèrent un instant à jouir du coup d'œil qu'offraient les salons. C'était un chatoiement de couleurs, un mouvement de jupes élégantes, un glissement de pieds finement chaussés, et des rires, et des propos, tout un brouhaha de conversations interrompues par les allants et venants : femmes promenées au bras de cavaliers à l'allure. conquérante, sanglés dans des redingotes irréprochables, jeunes filles passant par groupes, livrées à ellesmêmes, sous la garantie de leur surveillance réciproque, hommes d'affaires, causant, avec les gens de plaisir, de distractions futiles, et gens de plaisir, essayant de tirer des renseignements utiles aux hommes d'affaires. Les deux amis s'arrêtèrent près de la cheminée garnie de camélias, et, perdus dans la foule, reprirent leur conversation :
— Regardez M"^^ Laiglise, elle donnerait, j en suis sûr, beaucoup, pour planter là ce vieil idiot de Yalfront, qui lui débite des fadeurs, pendant que Marcheroy sourit d'un air énigraatique. Vous aimez ce personnage-là, vous, Boissy?
— Ma foi, non. je ne peux pas le souffrir, il a lair d'une franche canaille. Depuis que Laiglise est l'amant de sa sœur, M^"^ de Rétif, il ne sort pas de la maison, et il m'y fait l'effet d'un chat qui guette une souris... Et puis il a vraiment trop de veine au bridge...
— Qu'est-ce que c'est que M""® de Rétif?
— C'est M™^ de Rétif. Une femme très jolie, pas très jeune, qui dépense deux cent mille francs par an, et à qui on ne connaît pas vingt- cinq mille livres de rentes. Le type n'est pas rare. Il y en a des centaines comme ça, à Paris.
— Le demi-castor, dans toute sa gloire?
— Non! C'est mieux. La tenue est parfaite, le ton exquis, les habitudes irréprochables, la respectabilité complète. Excepté qu'elle a des rendez-vous avec Laiglise dans un entresol de la rue de Prony, il est impossible de rien dire sur son compte. Jamais sa femme de chambre n'a rien remarqué d'équivoque, chez elle; jamais le valet de chambre ne s'est cru obligé de tousser, en ouvrant la porte du salon, pour prévenir de son entrée. L'apparence est inattaquable. La dame est flanquée d'un frère, M. Marcheroy, qui l'accompagne dans le monde. Alors quoi?
— C'est une honnête femme, comme Marcheroy
GENS DE LA xNOCE. (H
est un galant homme. Sous bénéfice d'inventaire.
— Ce n'est pas moi qui me chargerai de le faire. Il faut des femmes comme M"'° de Rétif. Sans cela le monde ne serait plus tenable à f orce d'ennui. Si nous ne rencontrions pas des personnes, jolies, élégantes, spirituelles, à qui on peut tout dire et dont on peut tout espérer, il n'y aurait plus qu'à s'en aller à Madagascar récolter des pépites, et faire des croisements avec les négresses.
— Il est certain que la maison où nous sommes est l'idéal pour un jeune homme. On y est accueilh à bras ouverts.
— Et retenu à bras fermés.
— Ces pauvres femmes s'ennuient tant!
— Elles cachent bien leur jeu.
— Alors elles ne cachent que cela.
— Depuis le matin jusqu'au soir, ici, on est en fête. On y mange, on y boit, on y joue, on y aime. Il y a un garage à bicyclettes, à côté de la loge du concierge, pour qu'on puisse s'arrêter en passant, conter un potin, faire une partie de cartes ou donner un rendez-vous. C'est un Casino, dans lequel on ne paye pas pour entrer, un cercle où on ne risque pas le blackboulage. Et pourvu qu'on soit jeune^ joU garçon, riche et bien dans le train, on ne vous demande ni d'où vous venez, ni où vous allez.
— Parbleu! Ils le savent bien, où on va, c'est au plaisir.
— Le plaisir, c'est la grande affaire de ces gens-là,
qui sont rongés par un incurable ennui. Ce sont les victimes de l'oisiveté. Ils n'ont pas une idée dans la tête. Il faut donc quïls remplacent l'occupation par lagitation. Leur plaie c'est le désœuvrement. Si par malheur ils avaient la faculté de réfléchir une seconde à la YÎe qu'ils mènent, ils reculeraient d'horreur. De là leur besoin de distraction, leur frénésie de volupté, leur rage de jouissance. Ils veulent s'amuser jusqu'à la mort.
— Oui, mais avant la mort, dit Lhermillier, il y a la maladie, les infirmités, la ^-ieillesse.
— Ah 1 moucher, voilà à quoi ils ne pensent jamais. Ça n'arrivera pas. Yieilhr, être malade, allons donc! C'est bon pour les gens qui travaillent. Le plaisir conserve! Vive la noce!
— Mon ami, vous avez regardé ce monde-là comme un peintre, vous n"en avez vu que la surface. Si vous ra\'iez regardé en homme de lettres, dans la profondeur, vous auriez vu autre chose de plus grave, de plus effrayant, de plus dangereux. Cette noce, à laquelle tous ceux qui sont autour de nous participent, ce n'est qu'une parade jouée par des comparses, sur le devant de la baraque. Derrière le décor se joue la vraie pièce. Au travers de la kermesse mondaine circulent des gens sensés, froids, qui, pendant que les autres dansent et s'eni^Tcnt, font leurs affaires, cultiven/ leur ambition, fondent leur fortune et apportent toutb une activité de \-ie pratique au miUeu de la démence et de la fantaisie des farceurs qui amusent la foule. L'un
est en quête de dupes pour la Bourse, et en trouve. Lautre cherche de l'avancement dans l'armée ou dans La magistrature, et il se pousse. Celui-ci patronne une maison, dont il impose les produits, et qui le paye très cher. Celui-là vise un riche mariage. Tous les hommes, pendant que les femmes rient, chantent, caquettent, piaffent, marchent vers un but utile. Et la noce n'est que la brillante enseigne qui couvre une marchandise. Le plaisir n'est que le vernis des affaires.
— Je vous engage à vous plaindre! C'est de la matière à psychologie, et vous trouvez ici des sujets de romans tout prêts. Il n'y a plus qu'à les écrire. Moi, je ne me plains pas non plus. J'ai rencontré ici tout tme série de portraits, et...
Boissy se mit à rire :
— Parbleu I Pour nous aussi le plaisir n'est que le vernis des affaires. Et quand je fais le moraliste, pour être juste, je dois prendre ma part de cette critique des mœurs.
Ils furent à ce moment-là rejoints par Thomiès, qui leur adressa un signe de tête amical. Il semblait chez lui :
— Vous ne vous en allez pas, je pense? dit-il. C'est maintenant qu'on va s'amuser. Les gêneurs partent, et nous nous trouverons, tout à l'heure, entre nous.
M""^ LaigUse, quittant son cercle de gens graves, venait à pas lents vers eux. Elle était gracieuse et souple. Sur le parquet, elle semblait glisser. Deux dames
l'arrêtèrent au passage pour lui faire compliment de sa fête, elle accueillit leurs paroles avec un tranquille sourire. On entendit sonner ses bracelets quand elle leur donna la main. EUe reprit sa marche et arriva jusqu'à Thomiés qui l'attendait. Le peintre et Técrivain s'écartèrent habilement pour les laisser libres de parler, et là, dans un com fleuri, isolés au milieu de ce monde qui les entourait, les amants purent échanger leurs premières paroles de la journée :
— Finie la corvée, ou à peu près! dit Thomiès.
— Ça s'avance. Savez-vous où est mon mari?
— Il est auprès de M. Pré\-inquières, dans le jardin,
— Et M'^^ Prévinquières?
— Pilotée par M"'" de Rétif, qui s'est déguisée en bonne d'enfant pour la circonstance.
— Ne dites pas de bêtises!
— Moi, je suis sérieux comme un àne qu'on étrille.
— L'avez-vous regardée, cette petite Prévinquières?
— Oui.
— Comment la trouvez-vous?
— Pas mal du tout.
— Avez-vous causé avec elle?
— Juste cinq minutes.
— Est-elle intelligente?
— On le dirait.
— Moi, je n'ai fait que l'apercevoir. Elle n'a pas changé depuis Blois. Telle nous l'avons vue dans sa modeste boutique de modes, telle aujourd'hui elle est encore. Croyez-vous qu'elle nous ait reconnus?
— Je puis VOUS renseigner sur ce point-là.
— Et comment?
— Parce que, dès que je lui ai été présenté par son père, elle a fait une allusion à notre première rencontre. Elle n'a pas du tout paru rougir de l'humble situation dans laquelle, àcetteépoque, elle se trouvait. Elle en a parlé avec une gaieté un peu attendrie. J'en ai conclu que ce n'était pas une bête.
M'^'^Laiglise resta un moment silencieuse, puis avec une teinte de mélancolie :
— Que d'événements, depuis lors ! Il n'y a que deux ans de cela pourtant!
— Les regrettez-vous?
Elle leva les yeux sur Thomiès, le regarda avec une expression d'amoureuse méditation,et, sans répondre:
— M'aimez-vous autant qu'alors?
— Beaucoup plus !
Elle lui tendit la main qu'il passa sous son bras, et un peu frissonnante, serrée contre Thomiès, elle dit:
— Alors je ne regrette rien.
Comme une salle de spectacle qui se vide, en quelques minutes le gros des assistants s'était écoulé, et, dans le salon, le jardin, le kiosque du buffet, autour de l'orchestre, les intimes seuls de la maison demeuraient. Une cinquantaine d'hommes et de femmes, groupés au gré de leurs préférences, assis autour de la pelouse, le long des corbeilles fleuries, devant la pièce d'eau où les cygnes avaient retrouvé leur tran-
quillité. M""^ Laiglise etThomiès du haut des marches de la terrasse jouirent du coup d'œil de cette fm de garden-party, hhérés de toute préoccupation maintenant et pouvant goûter la douceur de cette journée de printemps.
Le soleil à son déchn rougissait les arbres aux verdures naissantes, et faisait étinceler l'eau du bassin, comme un miroir d'or. Boissy et LhermilUer, auprès d'eux, regardaient, le peintre chgnant les yeux pour observer mieux les valeurs, le romancier souriant à ce spectacle tant de fois vu par lui, mais toujours séduisant par sa mondanité précieuse et élégante. Dans l'allée, en causant, venaient M""*^ de Rétif et M^^*' Rose, sui™s de Marcheroy et Pré\inquières. LaigUse s'était attardé dans un petit groupe composé de femmes, qu'on appelait famiUèrement les amuseuses de la maison et où se distinguaient M™^^ Vargas, de Rauvau et Tonnelet. Le mari de cette dernière, son appareil de photographie attaché par une bretelle autour du cou, agité, tumultueux, prenait des instantanés des derniers invités. Brusqu-ement après un court débat avec Laighse, M'"^ Tonnelet grimpa sur un banc de pierre, et avec un geste coquet elle releva sa jupe jusqu'au jarret, montrant deux fines jambes moulées dans des bas capucine, et terminées par des pieds charmants chaussés de vernis noir. Puis elle sauta sur le sable et, presque courant, revint avec ses amies, sur la terrasse, en riant comme une folle.
— r Qu'y a-t-il donc? demanda Thomiès.
— Oh ! Rien ! C'est Etienne qui a parié dix loiiis avec moi, que je ne monterais pas sur le banc et que je ne montrerais pas mes jambes... Ça n'a pas traîné! Le temps d'ouvrir son porte-monnaie «t de retrousser ma robe... Voilà l'argent !
— C'est pour les pauvres ! dit M"'^ Vargas. Ceux qui n'ont pas de mollets!
— Tout ça, c'est des idées! reprit M""^ Tonnelet; qu'est-ce qu'il y a de plus extraordinaire à exhiber ses jambes dans un jardin, en robe de ville, qu'à les montrer au bois, à bicyclette? Ce sont les mêmes, n'est-ce pas?
— J'aime à le croire! fit Thomiès. Mais Tonnelet, qu'est-ce qu'il a dit de ça?
— Mon mari? Il en a fait un instantané!
— Il est vraiment photographe !
Les trois femmes se mirent à rire. Autour d'elles se groupaient maintenant les hommes qui passaient, dans le monde, pour être honorés actuellement de leurs bonnes grâces. C'étaient le conseiller Ravignan, qui essayait de morigéner M""^ Vargas et de lui imposer le ton et la tenue qui seyaient à l'amie d'un magistrat de la Cour d'appel — mais en vain; — le petit Bernstein, le riche héritier de la maison de banque Bernstein et Schlaff , gamin de vingt-deux ans, blond et rose, qui faisait courir, prenait au cercle des banques de cinq mille louis, et entretenait M""^ de Rauvau au vu et au su de tout Paris ; le colonel Touzard, grand dragon noir et sec, à l'air dur, qui jouissait
des faveurs de M"'^ Tonnelet en société avec le vieux Chrétie^n, l'ancien entrepreneur du canal de Panama, et passait pour la battre quand elle s'émancipait un peu trop, comme elle venait de le faire. En ce moment, Touzard montrait une figure hargneuse dans laquelle se gonflait violette la cicatrice du beau coup de sabre reçu à Gravelotte quand il était sous-lieutenant de lanciers.
— On n'est pas bête comme ce Tonnelet î grogna le colonel dans l'oreille de Boissy. Au moins Vargas et Rauvau ne sont pas là pour regarder gambader leurs femmes ! Ils font des affaires, eux, ils s'occupent utilement. Tandis que cet imbécile, qui s'agite continuellement autour d'un objectif, comme un hanneton dans un cornet de papier, recule les bornes du ridicule !
— Eh! mon colonel, s'il ne regardait pas tout le temps dans son appareil, il pourrait voir bien des choses.
— Pour ce que ça lui apprendrait !
Dans l'allée bordée de fin gazon vert d'émeraude, à pas lents M""^ de Rétif et LaigUse, accompagnant Rose Prévinquières, revenaient vers la maison. Celle qui passait pour coûter si cherà LaigUse était une superbe blonde de trente ans , au teint éclatant, aux yeux bleus , l'air spirituel et hautain. Ses cheveux crespelés formaient deux bandeaux sur les tempes, et se nouaient au-dessus de la nuque en un haut chignon surmonté d'un petit chapeau de velours vert maintenu par des épingles à têtes de brillants. Sa taille fme, ses larges
épaules et sa ferme poitrine étaient moulées dans un corsage de satin vert Nil. Sa jupe, à chaque pas, gracieusement balancée, laissait apercevoir le bout d'un petit soulier verni, et deviner au pli du genou les formes de jambes superbes. Elle causait avec une bonne grâce parfaite, écoutée par la jeune fille d'un air réservé, tandis qu'Etienne Laiglise riait insouciant et frivole.
— Et vous <Hes rentrée, tout uniment, dans votre existence d'autrefois? continua M'^Me Rétif. Ceux qui vous avaient oubliée avec le plus de facilité, vous ont fait accueil avec le plus de tendresse. Et on ne vous a pas gardé rancune de ce que vous aviez été pauvre, en voyant que vous étiez redevenue riche...
— Le monde est si lâche I dit Etienne.
— Mais non, ditM^^^ Prévinquières, il n'est qu'indifférent. Voulez-vous qu'il se déchire le cœur, chaque fois qu'une catastrophe se produit? C'est quotidien. Il n'aurait plus de cœur depuis longtemps. Il est donc obligé à une certaine sécheresse, dans son intérêt même. Mais il a plus de mémoire qu'on ne pense. Il vous reconnaît, quand il vous retrouve...
— Dans une situation florissante.
— Assurément. Quel cas fait-on des pauvres gens? Il faut les plaindi-e, les encourager, les aider. C'est très ennuyeux! Moi, les années que j'ai passées à Blois ont été comme une absence pour cause de voyage . On m'a revue, comme on m'avait quittée, avec les mêmes robes, la même voiture. Rien n'était changé
dans mon genre de ^àe, rien n a été changé dans les sentiments. Tout cela n'est peut-être pas très chevaleresque, mais c'est tellement pratique 1
— En tout cas, il est certain que vous faisiez très bien les chapeaux, dit en riant Etienne, et ma femme a porté une toque de votre façon, qui lui allait à ravir...
— Ah! Vraiment? fit M""^ de Rétif, avec un regard interrogateur, car elle se demandaitcomment la jeune fille allait prendre cette vive allusion à sa situation précaire, si proche encore.
— Oh ! M""^ LaigUse était facile à coiffer, répliqua avec tranquilhté M"^ Prévinquières. Mais vous vous souvenez de ce petit épisode? Quelle mémoire vous avez !
Ils étaient arrivés dans le salon, et Thomiès, d'un coup d'œil, les avait vus s'avancer. Sa physionomie changea. Causant avec M™*" Laighse, il paraissait las et distrait. Il devint souriant et empressé dès qu'il aperçut M"^ Prévinquières. La transformation fut si soudaine et si apparente que la jeune femme fronça le sourcil, et dirigea sur Rose un regard inquiet. Mais celle-ci ne paraissait faire aucune attention à Thomiès, et se faisait présenter Boissy et Lhermillier, par Etienne. M"''^ de Rétif et M"^' LaigUse se trouvèrent ainsi en présence sans aucune gêne, et s'appelant par leur petit nom, comme les meilleures amies. A leur tour Marcheroy et Prévinquières s'étaient approchés. M""^ de "Rétif se tourna engageante vers le père de Rose, et l'accueillit d'un charmant sourire.
Sec, bronzé par le soleil d'Afrique, des yeux clairs sous des sourcils noirs, le visage rasé, M. Prévinquières donnait dès le premier abord l'impression de Ja netteté et de la décision. Sa voix, d'une douceur très agréable, tempérait ce que son visage pouvait avoir de trop accentué. Mais cette certitude persistait dans l'esprit qu'il ne fallait pas s'attaquer à cet homme-là. M"''' de Rétif semblait cependant décidée à s'y attaquer, et du regard, du sourire, elle s'efforçait d'attirer son attention. C'était peine perdue, en apparence. Prévinquières écoutait très attentivement Marcheroy qui parlait de façon à n'être entendu que par lui, et les propos devaient être intéressants, car un sourire passait sur les lèvres fines du chercheur d'or :
— Tout ce que vous voyez autour de vous, soufflait à voix basse le frère de M'"'' de Rétif, n'est qu'an décor. Derrière, iln'y a plus rien. Les Laighse, après avoir pendant cinquante ans tenu la tête du commerce de l'or en Europe, ont vu dans les dernières années péricliter leurs affaires. Laiglise aine, le père d'Etienne, est mort laissant la maison d'affinage à son fils...
— Avec vous comme associé ? interrompit doucement Prévinquières.
— Intéressé seulement, rectifia Marcheroy, je ne suis pas en nom... Les Laiglise sont trop orgueilleux pour modifier leur raison sociale, mais j'ai la haute main dans la direction.
— Alors pourquoi les affaires ne marchent-elles pas ;?
demanda tranquillement Prévinquières. Esl-ce donc que vous les conduisez mal?
— Nonî c'est quÉtienne Laiglise est un gentil garçon, mais un jouisseur, dont les folies de jeunesse ont obéré la situation, et qu'aujourd'hui le champ de nos entreprises est hmité par l'absence de capitaux. C'est pourquoi je vous ai parlé d'entrer dans l'affaire.
— Vous ne pouvez donc pas la prendre tout seul ?
— Je n'en ai pas la pensée.
— Elle est donc mauvaise?
— Si elle l'était, je ne vous la proposerais pas.
— Parce que vous êtes sûr que je m'en apercevrais.
— D'abord, et ensuite parce que j'ai intérêt à ce que vous me serviez.
— Et comment ?
— Vous m'assurerez la direction de la maison, sans partage.
— Alors, Etienne Laiglise?
— Dehors.
— De sa propre maison?
— Si nous ne l'exécutons pas, un autre s'en chargera.
— Au moins ce ne sera pas vous.
— Quelle sensibiUté:
— Excusez-moi : j'arrive de chez les s.auvages. Ils se turent et regardèrent autour d'eux. Etienne,
insoucieux, causait avec M"*' Prévinquières et M"''' de Rétif, amusées par les répUques fantaisistes et brillantes de LhermilUer et de Boissy . Thomiès et M'"'' Lai-
glise s'étaient joints au groupe qui potinait et riait, pendant que l'orchestre jouait sourdement une dernière valse. Et dans sa propre maison, à trois pas de lui, sous les regards de sa femme, au milieu d'une fête, la ruine du triste Etienne se débattait entre ces deux hommes redoutables qui, en quelques phrases, venaient de reconnaître et de juger leurs forces destructives. Ce fut Prévinquières qui reprit le premier l'entretien :
— Alors ce pauvre diable de Laiglise est sacrifié?
— Par lui-même, dit froidement l'autre. Il n'a jamais su que manger l'argent qu'avait amassé son père. Dans un temps où la concurrence vitale est poussée au paroxysme, voilà un jeune nigaud qui, ayant une maison de premier ordre à gérer, a passé son temps à faire la fête avec de joyeux garçons qui l'ont grugé et d'aimables demoiselles qui l'ont abruti. Pendant ce temps-là, cinq cents ouvriers qui battent l'or, depuis le matin jusqu'au soir, n'en affinaient pas autant que le patron en dépensait. Comment voulez-vous qu'une affaire marche dans ces conditions-là? Il faut un chef à une entreprise. Et quand ce chef manque à l'appel, on en cherche un autre.
— Eh bien ! Et M"'^ Laiglise, dans tout ça ? Qu'est-ce qu'elle fait?
— Regardez.
D'un ironique coup d'œil, Marcheroy désignait à Prévinquières le groupe au miUeu duquel Thomiès maintenant était l'objet de l'attention des femmes. Jusqulà
Rose qui le regardait avec complaisance, tant il montrait de bonne humeur sarcastique et légère. Il tenait tête aux deux artistes, avec une verve sans pédanterie qui faisait rebondir la conversation, et retenait debout, au milieu du salon, dans le décor des plantes vertes, tous ces mondains, sans qu'ils sentissent la lassitude de la journée. Et heureuse de voir briller Jean, de paraître l'objet de ses attentions et de ses grâces, M'^'^Laiglise s'épanouissait avec un air de jouissance heureuse. Pré\inquières ne s'y trompa pas, et d'un seul mot résumant la situation :
— Ah! M. de Thomiès?
— Oui, Thomiès.
— Eh bien! mais M. Laiglise me semble assez mal en point. Vous vous occupez de sa maison; M. de Thomiès, de sa femme. C'est beaucoup pour un seul.
— Il a néghgé la femme autant que la maison. Mais, qu'importe ! Ne nous occupons que de la maison. Laiglise va vous demander six cent mille francs. Avancez-les-lui, en stipulant qu'à l'échéance, s'il n'est pas en mesure, vous vous réservez de faire un nouveau versement de six cent mille francs, moyennant lequel vous aurez le droit de mettre à la tête de la maison un unique directeur de votre choix.
— Vous?
— Naturellement.
— Eh bien! Amenez-moi M. Laiglise demain matin, nous traiterons.
Marcheroy salua avec un sourire.
— Je ne m'étonne pas que vous vous soyez refait en quatre ans. Vous êtes un homme très net.
Au même moment, une \dve lueur éclaira le salon, une sourde explosion retentit, et au milieu de la fumée la voix joyeuse de Tonnelet se fit entendre :
— Ne bougez pas I J'en fais une seconde. Braquant son appareil monté sur un pied léger, il
fît détoner sa lampe au magnésium, et avec un gros rire, le photographe amateur s'avança en saluant :
— Mesdames et Messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous remercier.
M"'*'^ de Rauvau et Tonnelet rentraient dans le salon, des shake-hands furent échangés, des baisers sonores et des adieux bruyants, puis dans un tumulte déportes ouvertes et fermées, les derniers assistants de la fête disparurent et Laiglise se trouva seul en face de sa femme et de Thomiès. Assise maintenant dans un fauteuil, regardant, l'air lassé, l'étendue du jardin redevenu silencieux, Jacqueline resta un assez long temps pensive, le front baissé, et ne parut faire attention à ce qui se disait autour d'elle que lorsque ces mots frappèrent son oreille :
— Elle n'est pas joUe, mais elle a l'air très intelligent, et son père lui donnera un fameux sac. Ce sera donc une très belle affaire pour un garçon fatigué de la fête. Tiens! Thomiès, c'est tout à fait ce qu'il te faudrait...
Une rougeur monta aux joues de M'"^ Laiglise, et avec une soudaine vivacité elle interjeta :
— Voilà que vous allez vous occuper de marier les gens, à présent? De quoi vous mêlez- vous? Vous intéresse-t-elle à ce point, cette vieille lille?
— Bien I Voilà que-AP^^Pré^inquières est une Aieille fille I Quel âge lui donnes-tu, Thomiés?
— L'âge ne se donne pas. Il se prête. Eh bien ! Dans les A-ingt-sept à ^ingt-huit ans...
— Ah ! tu veux faire plaisir à ma femme !
— D'abord, dit Jean, et ensuite rendre hommage à la vérité. Après tout, que m'importe M"^ Prévinquières...
— Tu n'as pas arrêté de tourner autour d'elle aujourd'hui, et de lui faire des grâces...
— C'est à cause du père, dit froidement Thomiès. Et dans ton intérêt...
— Ah! Explique-moi donc ça un peu.
— C'est fort simple. M"^ de Rétif qui, de son côté, n'a pas cessé de faire des gentillesses à M. Pré^'inquières, ma laissé entendre qu'il y allait d'un grand intérêt pour toi à ce que le financier se trouvât bien reçu dans ta maison. J'y ai mis de l'amour-propre, comme M""^ de Rétif y mettait de la coquetterie. Nous te devions bien ça l'un et l'autre.
Cette réplique fut nuancée avec une si impertinente et si gracieuse ironie que LaigUse ne trouva pas un mot à y répondre. Il regarda sa femme en riant et dit:
— Félicitons-nous, ma chère, d'avoir des amis si dévoués. Moi, M""^ de Rétif, et vous, Thomiès. Com-
ment ne réussirions-nous pas, dans tout ce que nous entreprendrons, avec de pareils porte-bonheur ! Il fit quelques pas, et revenant :
— Qu'est-ce qu'on fait, ce soir? Il est sept heures. La maison est sens dessus dessous. On va dîner dehors?
— Mais oui. Il est entendu avec les Rauvau et les Tonnelet qu'on se retrouve aux Ambassadeurs. M"'^ de Rétif en est...
— La bande, alors ?
— Et après, on ira dans quelque petit théâtre passer une soirée esthétique et digestive.
— Alors, je vais mettre un habit. Et à tout à l'heure. Il adressa un signe de tête à sa femme, àThomiès,
et sortit. Derrière lui, Jacqueline s'était levée. Elle alla à Jean, et posant ses belles mains sur les épaules du jeune homme, elle le regarda attentivement. Puis hochant la tête :
— N'y a-t-il pas de la perfidie derrière ce front si calme, et de l'hypocrisie au fond de ces yeux si tranquilles ?
Il l'attira à lui, et frôlant le doux visage de sa moustache parfumée, allant à petits baisers de la tempe à la lèvre, il dit d'une voix de caresse :
— Pourquoi vous tromperais-je? Serait-ce digne de vous et de moi? Ne pensez-vous pas que je préférerais vous faire souffrir en me séparant de vous que devons a^dUr en vous trahissant misérablement ? Nous ne sommes pas des êtres vulgaires, Jacqueline, et les
liens qui nous attachent l'un à l'autre sont d'autant plus forts qu'ils sont illégitimes. Si j'étais votre mari, je pourrais vous quitter pour une M""^ de Rétif. Mais je suis votre amant et je suis tenu de vous rester fidèle.
— Tenu! murmura Jacqueline avec un sourire triste, voilà un mot que je n'aime pas. Quand on est tenu. Jean, on est bien près d'avoir le désir de s'échapper.
— y on, quand on est tenu par sa propre volonté. D'ailleurs, où trouverais-je une autre Jacquehne?
— Ce ne serait plus une Jacquehne. Et ceci suffit, pour bien des gens, à expUquer la tromperie.
— Avez-vous si peu de fierté que vous pensiez quil est une femme à laquelle on peut vous sacrifier?
— J'ai eu beaucoup de fierté, autrefois. Maintenant, je crois bien que je n'ai plus que de l'amour.
— Je ne comprends pas vos inquiétudes. A quoi riment-elles? Qui les motive? Est-ce l'arrivée de M. et ^£iie Pré^inquières dans notre entourage ?Sont-ce les paroles ridicules de votre mari ? Il ne les a dites que pour vous tourmenter...
— Lui ? Il en est bien incapable. Quel intérêt y aurait-il? Je le crois, par veulerie, par nécessité, capable de beaucoup de choses... Et peut-être de très vilaines choses. Mais sans raison, ma foi, non. S'il a parlé comme il l'a fait...
— Eh bien! Jacquehne, achevez votre pensée, allez...
— Non! J'ai peur de vous déplaire. Mais expliquezmoi un peu les dessous de ces gens-là... Le père est un aventurier, et la fille?...
— Eh bien! La fille, vous le savez bien, c'est une modiste de Blois, répondit Thomiès en riant.
— Oui. C'est une modiste de Blois qui n'a pas fait, en se voyant en face de moi, la moindre allusion à notre rencontre. Pourquoi?
— Parce que, sans doute, elle n'est pas flattée, aujourd'hui, que vous l'ayez surprise, autrefois, dans une position si modeste, et espère que vous ne l'avez pas reconnue ou que vous l'avez oubliée...
— Non ! Car du premier coup d'oeil elle m'a fait comprendre le contraire. Son regard s'est appuyé sur le mien et j 'ai lu ceci dans sa pensée : « Quand tu es venue dans mon magasin, tu étais avec un homme qui n'était pas ton mari et qui te traitait familièrement, comme si tu dépendais de lui, donc c'était ton amant, et cet homme, il est là, à trois pas de toi, toujours séduisant et gracieux, et je cause avec lui, et il me plaît... )>
— Oh! oh! protesta Thomiès, elle n'en a pas dit tant, et c'est vous qui brodez, ma belle amie. Votre imagination a fait les frais de la pensée de W^^ Prévinquières. En tout cas je vous atteste que son regard, si expressif pour vous, ne l'a pas été autant pour moi, et que lorsque je Mai offert une glace au buffet, elle m'a tout simplement adressé un merci qui était celui de toutes les femmes à qui je venais de rendre le même petit service.
— Enfin, qui a amené ces gens-là chez moi?
— C'est Marcheroy.
— Dans quel but?
— Ah! Gest ce que je ne sais pas. Il va delà M"*^ de Rétif là-dessous. Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée? Il doit s'agir d'un emprunt. Etienne est très gêné en ce moment.
— Le malheureux nous ruinera, s'il continue.
— La maison est bonne. S'il consentait à être un peu raisonnable, tout reprendi-ait son cours normal, et ses embarras cesseraient comme par enchantement.
— Vous le croyez très riche, vous, M. Prévinquières?
— Dame ! Il a acheté un hôtel, avenue du Bois, et il se monte comme un homme qui a un train de cinq à six cent mille francs... S'il a trouvé un bon com au Transvaal et s'il y brasse des affaires... Vous savez, ça va vite, dans ces pays-là I
— Et vous verriez sans inquiétude Etienne emprunter de l'argent à M. Prévinquières?
— Vous savez bien qu'il ne me consultera pas.
— C'est là le malheur ' Il ne dit rien de ce qu'il fait. Un de ces jours nous nous réveillerons en face d'un grand trou, au fond duquel sera engloutie la maison Laighse et tout ce que nous avons possédé... Quand je pense à cela, je suis triste. Quel avenir auronsnous? Croyez-vous Etienne capable d'aller, comme AI. Prévinquières, loin de son pays, hors d'Europe, sous un ciel meurtrier, refaire la fortune perdue? Non, Jean, il aura su se ruiner, il ne sauji^a pas s'en-
richir. Il est de ces hommes qui ont une activité sans limites pour le mal, et une inertie complète pour le bien.
— Vous le jugez sévèrement.
Elle releva fièrement la tête.
— Si je ne le jugeais pas ainsi, quelle femme serais-je, de l'avoir rejeté de mon cœur? Si je vous ai aimé, c'est qu'il ne méritait pas mon amour, c'est qu'il n'a pas su le défendre. Vous savez, Jean, que je n'étais pas faite pour le vice et que mon orgueil m'aurait protégée, à défaut de vertu, contre la faute, si mon mari ne m'avait pas rendu tout à coup ma liberté, en m'amenant chez moi ses maîtresses. Je vous ai donné mon cœur, mais je vous ai donné aussi ma vie. Et la fîdéUté que je n'ai pas gardée à Etienne, parce qu'U n'en a pas voulu, je prétends vous la garder à vous. Rendez-moi cette justice que je ne suis pas une femme raisonneuse, exigeante et formaliste. C'est la première fois, si je me souviens bien, que j'aborde avec vous ce sujet, depuis que nous nous aimons. Il n'en sera jamais plus question, entre nous, qu'une seule fois : le jour où vous voudrez me quitter.
Thomiès eut un geste de protestation, il se rapprocha tendrement de Jacqueline. Elle lui ferma la bouche avec sa main caressante :
— Oui, je crois que tu m'aimes, j'espère que tu veux te conserver à moi. Je suis heureuse de te posséder, parce que tu es charmant et bon. Aussi rappelle-toi bien ce que je te dis en ce moment : ne joue
pas imprudemment avec mon cœur, car il nlest pas fait pour se consoler de ta perte, et si tu le fermes au bonheur de faimer, sache-le bien, U ne s'ouvrira plus jamais à rien, qu'à la mort I
— Folle ! Voulez-vous ne pas dire de si laides choses. C'est offenser la ™ qui est belle pour nous.
— Tu m'aimes ?
— Sans doute, mais...
— Ne dis qu'an mot. Tu m'ainies ?
— Oui.
Les lèvres de Jacqueline effleurèrent légèrement la bouche qui venait de prononcer le mot qui assurait son bonheur. Puis, avec un sourire, s'écartant du jeune homme :
— Si vous alliez vous habiller ? Vous ne serez jamais prêt î
— C'est juste !
n s'inchna devant elle et gagnant la porte, complaisamment suivi par un regard amoureux :
— A tout à l'heure.
M'^^de Rétif n'avait pas eu toujours la vie agréable. Mariée à vingt ans à un gentilhomme poitevin qui ne possédait qu'un château presque en ruines, et un nom bien intact, elle s'était morfondue, au fond d'une province, n'ayant pour toute distraction que les dîners de chasse qui réunissaient quatre ou cinq fois l'an, à la Bretonnière, les veneurs de la région. Rétif, fort gaillard à barbe en éventail, à larges épaules, grand buveur, grand fumeur, faisait plus de cas d'une bonne jument dans son écurie que d'une jolie femme dans sa maison, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il galopait, la trompe en sautoir, à la queue d'un grand loup qui lui faisait voir du pays. Vingt heures de cheval n'étaient pas pour l'effrayer. Et il passait très bien dans le département voisin, en piquant droit devant lui, quand il avait affaire à une bête de chasse qui marchait un peu. Après le dîner, ou le souper, suivant l'heure à laquelle il rentrait, son unique désir était de gagner son Ut, et la plus
jolie femme du monde ne lui aurait pas tiré un regard.
Yalentine de Rétif apprit à mépriser ce Nemrod qui la dédaignait. Et la chronique amoureuse du Poitou prétend qu'elle ne fut pas longue à se distraire avec un très gentil garçon de Fontenay-le-Comte, très bon musicien, nommé de M. de Sainte-Cergue, puis avec un officier de dragons, M. de Valleray. Sur ces entrefaites, comme si la fortune se chargeait d'arranger les choses, le sauvage et grossier Rétif trépassa, de aaort violente, sans qu'on sût exactement comment l'accident était arrivé. Les uns prétendirent qu'il avait voulu faire franchir à son cheval, par une nuit noire, un ra^in, au fond duquel on l'avait retrouvé les reins cassés. Les autres insinuèrent que sonpiqueur, à qui il avait donné des coups de fouet sur la tête, parce qu'il n'avait pas su débrouiller une chasse, s'était arrangé pour le faire tomber de cheval mal à propos. Ge qu'il y eut de plus clair, c'est qu'il était mort quand on le retrouva dans une fondrière, et que son oraison funèbre fut courte : c'était un bon cavalier, mais quelle brute 1
Sa veuve ne s'attarda pas à le pleurer au fond de ses halliers. Elle prit le chemin de fer, et alla à Paris retrouver son frère, M. Marcheroy, qui menait de front le plaisir etlesafTaires. C'était une ravissante blonde de \-ingt-deuxans, à qui le noir seyait tout à fait bien. Dans les délais stricts de son veuvage, elle rencontra Etienne Laighse qui s'amouracha d'elle', et qui n'eut
GENS DE LA xNOCE. 85
pas de cesse qu'il ne l'eût présentée à sa femme. Il y avait quatre ans qu'il était marié, et certainement il n'était pas resté fidèle pendant six mois à Jacqueline. Il avait la manie d'amener ses maîtresses chez lui. 11 fallait, pour sa satisfaction complète, qu'il les rencontrât couramment et sans gêne. Aussi son premier souci était de les introduire dans sa maison. S'il avait eu affaire en Jacqueline à une personne acariâtre et revêche qui eût mis de la mauvaise grâce à se prêter à ses caprices, il eût été le plus malheureux des hommes.
Au début de leur union, la jeune femme ne s'était d'abord pas rendu compte de la situation dans lar quelle son mari la plaçait. Le manège d'Etienne n'avait pas été compris par elle. Ses assiduités auprès d'une femme reçue chez elle ne la choquaient point. Il fallut qu'une de ses amies lui ouvrît les yeux pour qu'elle comprît ce qui se passait. C'était le moment où Thomiès commençait à lui offrir discrètement des consolations qu'il savait opportunes. La colère et l'indignation de Jacqueline, en se voyant outragée dans sa propre maison, furent habilement exploitées par l'ami de son mari. Avec un sens très net des réalités désolantes de la YÎe, Jean montra à la jeune femme l'inutilité des efforts qu'elle tenterait pour essayer de ramener Etienne à elle. Il fit entendre des paroles d'apaisement et de douceur; il prêcha la résignation. Il savait bien que pour cette femme de vingt-deux ans, charmante et tendre, Iheure des re-
vanches viendrait et il comptait bien se trouver là, à point, pour en profiter. Il raisonna gaiement, et consola délicatement Jacqueline. Il lui énuméra les ménages séparés, par une sorte de divorce du cœur, et unis socialement par la camaraderie conjugale. Les intérêts restaient confondus, les sentiments devenaient indépendants : chacun sa liberté, et des égards les uns envers les autres.
C'était en somme une petite vie acceptable. On se voyait le matin à déjeuner: bonjour; on se retrouvait à dîner : bonsoir. La main, un sourire, une question banale sur la santé, et voilà tout. Mais les affections è^part : monsieur sa maîtresse, madame spn ami. Et chacun de faire bonne figure au choix de son conjoint, avec tact et gentillesse. N'était-ce pas mieux que de se dire des horreurs, de tomber aux pires violences, de déranger des avoués, des avocats, voire des commissaires de police, pour des discussions bruyantes, ou des constats scandaleux ? L'existence reprenait son cours, grâce à une tolérance mutuelle. Et le bonheur, un instant compromis, se greffait sur un amour nouveau.
Jacqueline, lentement corrompue parles exemples qu'elle avalisons les yeux, entraînée par l'éloquence de Thomiés, poussée presque par son mari, qui voyait dans cette liaison la sécurité pour lui-même, avait glissé peu à peu sur la pente du ^ice complaisant et facile. Elle avait aimé Thomiés, mais sincèrement, fortement, avec la volonté ferme d'être à lui
seul et de ne pas se le laisser prendre comme on lui avait pris son mari. Elle avait accepté M""® de Rétif, ainsi qu'elle avait toléré les autres. Même, celle-ci, avec ses beaux yeux et sa splendeur de blonde lui plaisait infiniment. Mais elle la jugeait un peu coûteuse pour Etienne, elle craignait qu'elle ne l'entraînât plus loiil qu'il n'eût fallu.
M"'^ de Rétif était charmante pour Jacqueline, la choyait comme une amie, et jamais n'aurait permis qu'on parlât mal d'elle en sa présence. Elle avait eu pour Thomiès un petit caprice, qui avait passé vite. Maintenant ils se traitaient avec une grâce familière, qui augmentait l'agrément du ménage à quatre. Cette union si sympathique et si parfaite faisait l'admiration générale. Pour un peu on eût cité leur dépravation souriante et leur tranquille irrégularité, comme un exemple de sagesse mondaine. Mais l'apparence seule du bon accord existait encore, et pour un œil exercé, comme celui de Thomiès, des lézardes étaient apparentes dans cet édifice de bonheur.
M""^ de Rétif était une terrible mangeuse. Cette splendide blonde avait des besoins d'argent formidables, avec des airs de ne rien dépenser. Marcheroy, qui savait compter, avait eu l'imprudence de dire un jour devant Thomiès : « Ma sœur a un ménage de deux cent miUe francs. » Jean, qui savait compter aussi, en avait été épouvanté pour Jacqueline. Car Etienne, avec son train de maison, devait facilement dépenser autant. Et n y avait, dans sa liaison avec
M™^ de Rétif, des faux frais qui devaient doubler la dépense courante. L'insouciant et léger Laiglise marchait donc à la ruine. Et sa ruine, c'était celle de sa femme.
Ceci touchait Thomiès. Jacqueline, mise au courant avec prudence, avait accueilli ces nouvelles mauvaises avec un médiocre souci. Elle s'en affectait assurément, mais qu'y faire? Pouvait-elle adresser des remontrances à Etienne? Il lui répondrait à n'en pas douter : « Vous laissé-je manquer de ce que vous désirez ? N'avez-vous pas d'argent pour payer votre couturière et votre modiste ?Êtes-vous privée de luxe et de confort? Non. Eh bien? Attendez donc que la situation change pour vous alarmer. Jusque-là reposez-vous sur moi du soin de conduire la barque, et n'entrevoyez pas un naufrage que je juge improbable. »
Cependant elle aiguisait son attention, et surtout elle observait Thomiès. Il lui avait semblé que les avertissements donnés par lui avaient coïncidé avec un léger refroidissement . L'attitude prise par Thomiès. vis-à-^is de M^^^ Prévinquières avait donc été constatée et appréciée aussitôt. Et avant même que le jeune homme eût manifesté des velléités de galanterie, déjà l'àme de sa maîtresse avait éprouvé une vibration d'inquiétude.
Ce soir-là, dans le cabinet du restaurant dont la fenêtre donnait sur les Champs-Elysées, incendiés par le flamboiement des cafés-concerts, la fête menée
sans trêve par ces viveurs s'épanouissait dans la beauté et l'élégance des femmes, la gaieté un peu lasse des hommes. C'était bien la tension énervante et voulue d'un plaisir dont on ne peut plus se passer, comme le morphinomane de sa piqûre, l'alcoolique de son poison. Ils s'amusaient, ils riaient, ils s'excitaient à trouver la vie belle, leur sort enviable, pour ne pas se laisser aller à la tristesse navrante qui planait autour d'eux. Un effort de plus, et le sourire serait devenu grimace, la joie eût tourné au spasme, et la réalité de leur dégoût fût montée jusqu'à leurs lèvres, dans une atroce nausée. En attendant, ils s'amusaient.
Le salon étincelait de lumières qui se reflétaient sur la chair des femmes. Au dehors, les cuivres el la grosse caisse du concert rythmaient les chansons des divas dont la voix, par éclats, parvenait jusqu'aux dîneurs. Pour la première fois Prévinquières se mêlait à « la bande ». C'était la recrue dernière amenée, et la plus importante. Il payait sa bienvenue. A en juger par la décoration fleurie des tables et la recherche du menu, il faisait princièrement les choses.
Assis entre Jacquehne et M°^® de Rauvau, il avait en face de lui M"'^ de Rétif et M"'^ Vargas. Etienne marivaudait avec M"'^ Tonnelet, tandis que le colonel et Thomiès causaient à voix basse, sans paraître écouter les ironies du pince-sans-rire Marcheroy qui avait pris pour cible le photographe amateur. Quant
à M. Vargas, suivant son habitude, il dînait autre part que sa femme. C'était Tincompatibilité d'humeur poussée à son extrême limite, mais tempérée par le souci des intérêts communs. Etpour^-u qu'on ne leur demandât pas de A-ivre ensemble, ces deux époux acceptaient le mariage sans en respecter aucune des obhgations.
Vargas savait parfaitement que sa femme avait des bontés pour Ravignan. Mais il ménageait le conseiller parce que, dans les affaires, on n'est jamais sûr de ne pas avoir un jour maille à partir avec la justice, et qu'en police correctionnelle, la protection d'un conseiller à la Cour n'est pas à dédaigner. Quant au jeune Bernstein,il s'épanouissait sous l'œil de M'"® de Rauvau, et à la pose penchée de la jolie femme, il était possible de deviner qu'elle avait, sous la table, la jambe enlacée à celle de son amant.
M™^ de Rétif était silencieuse, mais son regard parlait, et, depuis le commencement du repas, elle envoyait à Prévinquières les œillades les plus significatives. Il n'en paraissait pas troublé. Il s'exprimait avec une netteté et une précision particulières. Il avait pris des habitudes anglaises, et les quatre années passées par lui en Afrique semblaient avoir complètement modifié ses habitudes et jusqu'à son tempérament. Ceux qui le connaissaient avant de partir, comme Chrétien et Touzard, ne le reconnaissaient pas : on le leur avait changé.
— Il est particulier, dit le colonel, qu'un homme
GENS DE LA NOCE. 9i
puisse s'adapter aussi complètement à un milieu nouveau que l'a fait notre ami. J'ai rencontré autrefois un Prévinquières bon enfant, joyeux vivant, et qui avait encore quelques illusions sur la vie. Je me trouve aujourd'hui en face d'un Prévinquières pratique, utilitaire, blasé sur toutes les balançoires du sentiment, et pour tout dire, tranchant comme un couteau de Sheffield. Est-ce le même?
— Oui, colonel, c'est le même, mais avec quatre années de déceptions, de luttes et de réflexions à son actif. Le Prévinquières que vous avez connu était un naïf qui croyait au bien, à la générosité, à la vertu. Celui que vous revoyez ne croit plus qu'à l'intérêt personnel. Et c'est tout.
— Oh ! oh! cria- t-on autour de la table. L'Africain fit le tour des convives avec ses yeux
froids, et tranquillement sembla scruter les consciences et jauger les honnêtetés. Puis il se mit à rire.
— Je me demande pourquoi vous protestez, Messieurs et Mesdames. Car vous pensez exactement comme moi. Seulement vous avez encore le décorum de n'en pas convenir. Je vous vois tous, ici, esprits hbres, bien décidés à ne prendre de la vie que ce qu'elle offre de bon, à rejeter ce qu'elle offre de fâcheux. Et cela tant qu'il vous sera possible de le faire, c'est-à-dire tant que vous serez jeunes, beaux et riches. Je ne puis pas vous dire que vous avez tort, car, qu'est-ce que la \ie, si ce n'est l'illusion qu'on se donne du bonheur? A y regarder de près, on ne
92 LES BATAILLES DE LA ViE.
s'en donne pas, on s'agite simplement pour échapper à l'ennui, qui est la plaie des âmes vides et le fléau des esprits inoccupés. Et on nomme cette agitation :1e plaisir. Tant que vous arriverez à vous persuader à vous-Qiêmes que ce plaisir-là vaut mieux que le calme et la réflexion, ce sera bien, et vous serez conséquents avec vous-mêmes. D ailleurs, il faut bien croire que vous êtes dans le vrai, puisque chacun vous envie, et qu'en vous voyant passer, le commun des hommes et la masse des femn:ies s'écrie : Sont-ils heureux! Tout n'est que comparaison dans ce monde, et du moment qu'on vous trouve heureux, vous l'êtes!
— Si j'étais sûr que M. Prévinquières ne se moque pas de nous, répliqua Thomiès, son raisonnement me satisferait assez. A condition de n'être pas un obstiné chercheur de midi à quatorze heures, notre sort est, en réahté, satisfaisant. Nous ne nous embêtons pas, ce qui est énorme. D'autre part, il est incontestable qu'aupoint de vue humanitaire, nous manquons un peu d'utiUté, mais est-il bien prouvé qu'on soit sur cette terre pour autre chose qu'être utile à soimême?
— Voilà une petite théorie de l'égoïsme qui n'est pas banale! déclara en riant le conseiller Ravignan.
— Eh bien! quoi! dit le jeune Bernstein dont les joues roses de joh sémite se gonflèrent de courroux. A vous entendre, nous ne servirions à rien dans la société. Mais qui donc la soutient et la fait ^ivre par la
dépense, si ce n'est nous ? Est-ce être inutile que de jeter, tous les ans, cent ou deux cent mille francs dans les différents commerce de luxe ? Et chacune de ces dames, avec la robe qui l'habille, et les bijoux qu'elle porte, ne fait-elle pas manger tous les ouvriers qui produisent la soie, les dentelles, les broderies, et les parures ? Voilà une bonne plaisanterie de prétendre que les gens qui ne vivent que pour dépenser de l'argent, comme nous, ne sont utiles qu'à eux-mêmes. Supprimez-les donc, et puis vous verrez ce que deviendra la société ! En réalité, il n'y a qu'eux d'utiles, et quand je flanque quatre mille francs à un carrossier pour un coupé neuf, ou six mille àrun marchand de chevaux pour un attelage de luxo, j'ai la prétention de rendre service à la société, tout autant que si je vendais des arrêts, comme Ravignan, construisais des ponts, comme Chrétien, ou battais de l'or, comme Laiglise. C'est moi qui la fais vivre, entendez- vous? Moi, Bernstein, qu'on appelle un sale juif. Et si nous ne jetions pas autant d'argent dans la circulation, moi et mes pareils, tout s'arrêterait, et adieu les sympathiques corps constitués, la belle industrie, et le joyeux commerce !
— Bravo I bravo I II a bien parlé! Il faut que je l'embrasse !
Au milieu des acclamations et des rires, M'"^ Vargas posa sur les joues du jeune Bernstein un baiser chaleureux.
— Eh bien ! Bern, voilà un triomphe, déclara Tho-
miès, et tu peux dire que tu en as pour ton argent. Le colonel dit d'un air rogue :
— On n'en a jamais pour son argent! Pas plus Bernstein que les camarades. Aussi il faut être plein d'exigences. C'est la seule manière de n'être pas dupe des autres et de soi-même.
— Ohl nous savons bien que, vous autres militaires, répliqua Thomiès, vous considérez la société comme un pays conquis et que vous voudriez tout avoir gratis : le logement, la table et les femmes. Mais il y a de la concurrence. Alors, ilfaut se fendre! Et c'est dur, hein? vieux condottiere! C'est curieux comme l'esprit des soldats a peu changé depuis l'époque où ils n'existaient qu'à l'état de mercenaires ou de grandes compagnies. Prenez-moi une cerveUe de chef moderne, et comparez-la à l'intellect de Campo-Basso, ou de Jean des Bandes-Noires, et vous y trouverez peu de différences. A l'heure actuelle, le pékin, l'habitant, c'est encore l'ennemi, celui que l'on peut molester, mépriser et le reste. L'esprit miUtaire n'a pas du tout évolutionné, comme l'esprit civil, et n est resté ce qu'il était autrefois. C'est é\idemment l'effet de la discipline qui bande les ressorts de la machine à faii^e la guerre. Et cette raideur un peu hargneuse contribue beaucoup à faire, du corps d'officiers, une caste à part. C'est un reste de la féodalité !
— 11 n'y plus que cela de solide et d'intact dans notre pays, mon petit, dit le colonel. Et si l'armée était entamée parla corruption générale, n ne s'écou-
lerait pas un long temps avant que vous soyez la proie des partageux.
Une voix douce interrompit ces propos :
— Vous nous ennuyez, Messieurs. Si vous avez du plaisir à résoudre des problèmes sociaux, faites-le quand vous êtes entre vous.
C'était M"'^ de Rétif qui mettait le holà. Depuis une heure toutes ses attitudes, tous ses regards, tous ses sourires, avaient été dédiés à Pré\ànquières. Quand il parlait, elle semblait boire ses paroles, et quand il se taisait, elle se désintéressait de la conversation, comme si rien de ce qui était dit ne valait la peine d'être entendu. Elle était ce soir-là belle à miracle. Une robe largement ouverte en carré sertissait sa blanche et ferme poitrine. Sa tête fine aux blonds cheveux était supportée par un cou rond dont l'attache attestait une vigueur admirable. Ses yeux d'un bleu vert brillaient sombres sous l'arcade sourcilière. Et elle mangeait adroitement en montrant des mains d'impératrice constellées de bagues merveilleuses.
Ses attentions n'étaient point vaines, et Prévinquières en jouissait pleinement mais avec une réserve qui attestait la parfaite possession de soi-même. A peine un coup d'œil effleurant au passage la belle jeune femme qui se montrait si tentante. Laighse, fort habitué aux coquetteries de sa maitrese, dont c'était un des moyens de domination, n'aurait pu formuler une critique sur la tenue de Prévinquières. Si M™^ de Rétif s'efforçait de lui plaire, comme c'était son habi-
9fi LES BATAILLES DE LA VIE.
tude quand il arrivait dans la bande un nouveau venu, le banquier ne paraissait en aucune façon songer à en tirer avantage. Cependant le regard de Pré'^inquières avait par deux fois croisé celui de M""^ Rétif, et appuyé sur le "\-isage rosé, sur les yeux rieurs, sur la bouche éclatante et sur la gorge de neige avait signifié clairement : Je vous trouve beUe, et je vous désire. Ils en étaient là, quand l'observation de M""^ de Rétif avait arrêté les développements psychologiques auxquels se hvraient Thomiés et le colonel. Le diner touchait à sa fin. M""^ Tonnelet, qui avait mangé et bu de façon à prouver l'excellence de son estomac, prit, dans l'étui d'argent que Bernstein venait de poser sur la table, une fine cigarette russe, et l'alluma. M"*^ de Rauvau dit :
— Mon Dieul que cette Clémence est mal élevée! Jamais je ne m'habituerai à la voir fumer devant des garçons de restaurant. Pour qui la prennent-ils?
— Pour une femme comme il faut ! s'écria M"^ Ton^ nelet. Il n'y a plus que les femmes comme il faut qui se tiennent mal hors de chez elles. Les demoiselles ont, en pubUc, une décence qui illusionne sur leurs mœurs privées.
— Sapristi ! Pour ne plus nous faire remarquer, dit Tonnelet, nous allons être obhgés de sortir avec des personnes faciles !
— Ça nous changera bien! ajouta Rauvau avec un sérieux admirable.
Il y eut un moment de gêne. Vraiment, ces maris.
pour malheureux qu'ils fussent, parurent un peu cyniques. D'habitude ils sauvaient mieuxles apparences. Le jeune Bernstein prit un air extrêmement pincé, et regardant Rauvau de travers :
— Vous pourriez peut-être, en attendant, ne pas oublier en quelle compagnie vous vous trouvez !
M. de Rauvau parut mal disposé, et répliqua assez aigrement :
— Si c'est pour vous que vous parlez, mon cher, je vous trouve bien exigeant!
Bernstein devint cramoisi et allait répliquer. Mais M"'^ de Rauvau d'un coup d'oeil lui imposa silence.
Elle tenait par-dessus tout àfaire respecter son mari par son amant. Et c'était la grande difficulté de sa situation, Rauvau et Bernstein ne pouvant pas s'accorder, et se prenant de bec en toute circonstance. R n'y avait qu'à la table de poker que l'harmonie régnait entre les deux hommes, parce que systématiquement Bernstein se laissait bluffer par Rauvau, ce qui lui coûtait une pièce de cent louis, en moyenne, par mois. C'était l'argent de poche de ce mari correct. Mais, hors du jeu, il n'y avait plus moyen de les modérer, et ils ne manquaient aucune occasion de prouver aux autres et à eux-mêmes combien ils s'exécraient.
C'était une cause d'amusement pour leurs camarades de la bande. Thomiès prenait souvent un ma- Un plaisir à exciter Rauvau contre Bernstein, et alors des conflits inénarrables se produisaient entre les
deux compagnons de chaîne. Mais ce soir-là il y avait un étranger, et M""^ de Rauvau tenait Bernstein serré. 11 grommela sourdement, mais ne répliqua pas. Laiglise se levait et Prévinquières venait de prendre à part le maître d'hôtel pour régler l'addition. Les femmes se groupèrent devant la fenêtre, regardèrent au dehors les massifs des Champs-Elysées découpant leurs ombres sous la lumière crue des guirlandes de gaz. Au loin, dominant les cui^Tes de l'orchestre, une fanfare de chasse résonnait dans la nuit. Puis, alternant avec le cor mélancolique, les éclats de voix d'un chanteur burlesque, scandés par la grosse caisse et les cymbales, montaient jusqu'aux dîneurs.
— Mesdames, quand vous voudrez, dit Thomiès. Elles se vêtirent, se coiffèrent, et par LescaUer du
restaurant, elles descendii'ent dans l'avenue Gabriel. Les voitures stationnaient attendant leurs maîtres. Ils marchèrent un instant à l'air hbre. Puis Laiglisetira sa montre :
— Il nest que dix heures. Où va-t-on?
— Il y a des luttes magnifiques à lOlympia, dit Bernstein.
— Oh! Des hommes en sueur, ça n'est pas régalant I dit Tonnelet. Vous n'aimeriez pas mieux les Mathurins ?
— Ce que vous voudrez, pourvu qu'on fasse quelque chose.
— Allons aux Fohes-Bergère. Le hallet de Lorrain est épatant ! Et il y a aussi des luttes...
— Va pour les Folies-Bergère !
M"'^ LaigUse et son mari montèrent dans leur coupé. M""^ de Rétif dit à Prévinquières :
— Si vous voulez venir avec mon frère et avec moi, nous avons une place à vous offrir.
— Soit. Si le colonel et un de ces messieurs veulent ma voiture, elle est à leurs ordres.
— Parfait! Nous nous retrouverons tous là-bas. Ils partirent. Par cette nuit fraîche, après la chaleur
un peu étouffante du restaurant, Prévinquières, assis auprès de la belle jeune femme, éprouva une jouissance délicieuse. Mais il ne l'exprima pas- Il gardait habituellement le secret de ses sensations. Marcheroy, qui ne perdait jamais de vue les affaires, dit au bout d'un instant :
— J'ai prévenu LaigUse de vos bonnes dispositions. Il ira causer demain avec vous. Je dois vous avertir qu'il s'appuiera, pour vous recommander son entreprise, sur les prétendues découvertes d'un ingénieur de la maison qui s'occupe de VutiUsation chimique des détritus que nous n'avons pas pu fixer jusqu'à présent.
— Et qui est cet ingénieur ? demanda Prévinquières de sa voix froide.
— C'est un garçon qu'il a pris, depuis quelques mois, à l'usine... Une espèce d'utopiste, nommé Prosper Compagnon.
— Ah ! dit Prévinquières. Et il croit avoir trouvé le moyen d'utiliser ces déchets?
— Il a monté la tête à Laiglise, et ce jeune fou en-
trevoit une révolution dans l'exploitation en grand du système, au Klondyke et au Transvaal, dans les claims. Comme si ce qui réussit, dans une expérience de laboratoire, avait des chances de triompher au milieu des déserts ou parmi les rochers... Ne le laissez donc pas faire son boniment et restez sur le terrain du battage de l'or. Là, il n'y a pas d'erreur à commettre, ni de déconvenue à crahidre.
— Je crois que notre conversation n'est pas divertissante pour votre sœur, dit Prévinquières, comme s'il voulait ne pas s'étendre sur ce sujet.
— Oh I ma sœur est très sérieuse.
— Et d'auteurs rien de ce qui intéresse la maison Laighse ne doit lui rester indifférent.
Cette réflexion faite d'un air naïf, par Prévinquières, amena un sourire sur les lèvres de Marcheroy.
— Les Laighse et nous, dit-il, c'est tout un.
'Si^^ de Rétif ne se mêla pas une fois à leur entretien, comme si elle eût dédaigné de prendre part à la machination de son frère. Elle restait à l'écart de ces intrigues, impassible et sereine, sure d'avance que tous les bénéfices du marchandage, qu'ils fussent à l'un ou à l'autre, ne pouvaient pas lui échapper.
Les voitures s'arrêtèrent. La porte du théâtre, éclatante de lumière, s'ouvrait devant eux. Déjà les Laighse étaient dans le vestibule. Un huissier, détaché du contrôle, précédait la bande, la conduisant vers la double avant-scène. Une foule active et curieuse garnissait le promenoir. Des filles en toilette et fardées re-
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gardaient passer les jeunes femmes avec des yeux de haine, comme si elles appréhendaient une comparaison désastreuse et une illicite concurrence. Les cris gutturaux d'un acrobate grotesque, accompagnés par les flonflons de l'orchestre, et suivis des rires du public, se faisaient entendre. L'ouvreuse se précipita. Dans la vaste et obscure loge, ils se placèrent, sans se montrer encore, les écrans relevés et examinant la salle.
Dans la buée bleue du tabac, sur le fond sombre des corps vêtus d'étoffes foncées, les têtes des spectateurs offraient des centaines de taches claires, immobiles et luisantes. Dirigeant son orchestre brutal et chahuteur, un petit gros homme se démenait, agitant les bras et la tête, comme un pantin. Et la figure morne des musiciens contrastait avec la gaieté violente des airs qu'ils jouaient.
Sur la scène d'abord, ce fut un monstre à longs bras et à jambes molles comme les tentacules d'un poulpe, terminées par des pieds palmés d'une longueur inquiétante. Il se désarticulait, passait sa tête sous son entre-jambes, lançait ses membres inférieurs par-dessus ses épaules, et se ramassait en boule, avec ses bras et ses mollets entrelacés comme un paquet de vers. Après avoir soulevé le cœur du public par ses travaux qui semblaient un étalage d'infirmités répugnantes, il fut remplacé par une vélocipédiste, en maillot bleu, qui roulait sur une seule roue, debout sur les moyeux, et évoluait avec une grâce facile et charmante.
Puis ce furent des danseuses anglaises, décolletées jusqu'au ventre, et coiffées de boucles blondes, qui levèrent leurs jambes en bas noirs de façon à montrer leurs cuisses roses, en chantant un inepte refrain coupé de Ahii et de Ahié aigus, avec une régularité et un ensemble de jouet mécanique, puis elles se retournèrent brusquement, montrant, dans une tor.oion de jupe, leur derrière aux spectateurs.
Enfin un acrobate bondit en scène, suiAi de ses cinq fils, qui vêtus de collants rouges parurent exciter dans le public un mouvement d'attention. Avec une légèreté d'oiseau les fils s'élançaient sur les épaules de leur père, grimpaient sur sa tête, cabriolaient en Tair et retombaient sur le plancher, lestes et silencieux, comme s'ils avaient des pieds en caoutchouc. Ils passaient avec une rapidité de balles, sautant, voilant, s'enroulant, se séparant, et l'acrobate qui formait le centre de cette pyramide humaine semblait jongler avec des clowns rutilants ou donner la volée à de somptueux papillons. C'était un merveilleux tableau de force et de précision élégantes. Un murmure courut dans l'assistance, et M""^ de Rauvau battit des mains, tandis que M"^® Tonnelet s'écriait :
— Il y a un petit blond, là-bas, qui a des reins d'acier et une figure de premier communiant. Il est à mettre sur une étagère.
— Il n'y resterait pas longtemps I grogna Bernstein.
— En tout cas, on n'aurait pas peur de le voir se casser en tombant!
— Ces gens-là sont nuls au point de vue de l'amour, dit Thomiès. Le moindre écart de régime, le moindre accroc à la chasteté leur retireraient la sûreté d'exécution qui est pour eux une question de vie ou de mort.
— Il faudrait être vraiment poussée par une affreuse perA^ersité, pour voir dans ces êtres-là autre chose qu'une distraction pour les yeux.
— Ils ont excité des passions incroyables.
— Qu'on nous ramène aux Jeux olympiques!
— Autant le commissionnaire du coin de la rue !
— Le cœur ne raisonne pas tant ! déclara M"''' Tonnelet d'un air rêveur.
— Vous appelez ça le cœur? s'écria furieusement le colonel.
Le timbre d'avertissement retentit et arrêta les commentaires. L'orchestre attaqua l'ouverture du ballet. M°'''Laigiise et M"'® de Rétif se tournèrent vers la salle d'un mouvement résigné, et Prévinquières ne put se retenir de souffler dans l'oreille de la belle blonde :
— Vous ne vous amusez pas?
— Pas trop, répondit-elle à voix basse.
— Pourquoi restez-vous ?
— L'habitude. Tous les soirs on va dans un théâtre ou dans un concert, et pour une fois qu'on s'y amuse, dix fois on s'y assomme. Mais si l'on ne faisait pas ça, qu'est-ce qu'on ferait? C'est un engrenage. On est une société d'amis, on sort ensemble, et il faut savoir sacrifier souvent ses goûts personnels aux préférences
générales. Ces messieurs aiment beaucoup les spectacles où il n'est pas nécessaire d'apporter d'attention, où ils peuvent fumer, et qu'Us quittent, au milieu de la représentation, sans regrets, parce que la fin sera sûrement aussi bète que le commencement.
— Et vous, Madame, qu'est-ce qm vous plairait?
— Le coin de mon feu, avec un ou deux amis de choix.
Il ne répondit pas. Le regard que Yalentine venait de lui décocher par -dessus l'épaule en disait plus long qu'un très expressif discours. « Que voulez-vous que je devienne, signifiait-il, au milieu de ces écervelés qui m'entourent ? A qui me serais-je plainte pour être comprise? Mon frère est un homme d'affaires, et tous les autres sont des viveurs. Il a fallu que vous paraissiez pour que quelqu'un fût capable de compatir à mes ennuis. Je suis une très parfaite créature, fourvoyée dans un vilain monde, qui me dégoûte et que je fuirai a la première occasion. » Il n'entrait pas dans les combinaisons de M""" de Rétif de laisser Prévinquières réfléchir trop longtemps à ce qu'elle venait de lui indiquer, car elle se tourna de nouveau vers lui et parla sur un ton tout à fait différent :
— Ce ballet est très joh et très poétique. Il détonne extraordinairement avec les banahtés et les platitudes habituelles du lieu. Voyez comme cette danseuse, qui incarne la princesse persécutée, est gracieuse sous ses ornements hiératiques. Quel dommage que cet
ouvrage, fleur d'imagination fantasque, n'ait pas été présenté dans le cadre qui lui convenait !
— L'Opéra?
— Non. On y est embourgeoisé jusqu'au bonnet de coton. Mais une de ces grandes et belles scènes anglaises, oùonne craindrait pas de dépenser deux cent mille francs pour reconstituer des tableaux dans le goût magnifique d'un Burne Jones ou d'un Walter Grane... Ici, ce serait du Gustave Moreau... Voilà ce qu'un poète peut rêver, mais ce qu'un directeur parisien n'exécutera jamais. Ce serait trop artistique !
Elle parlait, et lui ne se lassait de l'écouter. Oh ! Certes non, les idées de cette charmante femme n'étaient point conformes à celles de son entourage. Et jamais elle n'avait dû engager une pareille conversation avec LaigUse, Bernstcin, Vargas et le brave colonel Touzard.Seul,Thomiès eût pu y prendre part sans infériorité, mais à quoi bon faire des frais pour Thomiès? Aussi la beDe bouche se dédommageait de son coutumier silence. Et les yeux verts, dans l'obscurité de cette avant-scène, brillaient comme des étoiles pour le seul partenaire digne d'admirer leur rayonnante intelligence.
Prévinquières, en dépit de sa finesse, se sentait intimement flatté de la distinction dont il était l'objet. Homme de plaisir, certes, il l'était, avant son exode africain. Veuf de bonne heure, il avait eu des maitresses, mais assez vulgaires. Les femmes de théâtre
avaient à peu près exclusivement fait les frais de ses passions. Lancé dans le monde des affaires, parmi les boursiers, pour qui Fargent facilement gagné rend la dépense toute simple, il n'avait connu que les tendresses vénales et n'en avait pas recherché d'autres. Il était trop occupé à défendre sa position pour marivauder dans les salons. Il n'avait pas conquis assez complètement la notoriété financière pour attirer les regards de quelque grande aventurière. Le temps lui avait manqué pour l'amour, il s'était contenté de la galanterie.
Il revenait d'Afrique, dans des conditions différentes. Il était très riche, très en x\ie, et jouissait d'un cœur neuf. Ce hardi conquérant de la richesse, connaissant tous les tours de la finance, toutes les ruses de la spéculation, vrai milan dressé à la chasse des inoffensifs pigeons, était en matière sentimentale un pigeon lui-même. Il avait suffi à M°^* de Rétif d'un coup d'œil pour juger Prévinquières, et ayant causé avec lui, d'une façon superficielle en apparence, elle l'avait, en réaUté, pénétré complètement. Elle l'attaquait maintenant à coup sûr. Et lui, plus troublé qu'il n'eût voulu le paraître, dans l'odeur de cette femme, frôlé par sa robe, caressé par ses regards, palpitait comme un collégien.
Dans un grand éclat orchestral , le ballet prit fin. Pendant que la toile relevée offrait les artistes aux admirations et aux applaudissements du public, dans la loge les spectateurs commençaient à s'agiter.
— Est-ce que nous restons ? demanda M'^^ Laiglise d'un air las.
— C'est assommant, ce spectacle, dit le colonel Touzard. Ces « machines » symboliques à costumes assyriens, vraiment, cela devient d'un banal!
— Oh ! Vous, du moment qu'on ne vous flanque pas des cantinières sur la scène, vous ne vous amusez pas!
— Voyons ! Est-ce que j 'ai tort ? répliqua le colonel . Je fais un plébiscite. Parlez...
— Le fait est que c'est somnifère, déclara Bernstein.
— Et sans les jambes de la petite danseuse en homme...
— Il n'y aurait qu'à s'en aller.
— Si on s'en allait ?
— Allons-nous-en î
— Vlan! Ça y est! s'écria le colonel triomphant. Après ça, appelez-moi baderne.
— Où va-t-on?
— Souper.
Ils se levaient tous. Leur existence suivait ainsi son cours normal : garden-party dans la journée, dîner au restaurant, soirée dans un théâtre, et, aussi avant que possible dans la nuit, le souper. La continuelle préoccupation, qui les hantait, de ne pas rentrer chez eux dans la crainte de la sohtude. Cependant M"'*' de Rétif qui paraissait bien décidée à jouer son jeu et à ne point se soucier des préférences de ses compagnons habituels, dit d'un ton très net :
— Soupez, sivousvoulez. Je VOUS laisse mon frère, mais moi je rentre : je tombe de fatigue.
Il y eut une protestation générale. Fatiguée 1 Est-ce qu'on était fatigué? Vraiment il y avait de quoi s'étonner. Et quel caprice singulier avait M™® de Rétif!
— C'est ainsi 1
— Mais je vais t'accompagner, s'empressa Marcheroy.
— Je rentrerai fort bien seule.
P^é^inquières alors se manifesta :
— Mon Dieu! Madame, moi, je suis assez disposé à suivre votre exemple, et je me ferai un plaisir de vous reconduire... Je passe devant votre porte, pour rentrer chez moi... Et si vous voulez le permettre?...
— Avec le plus grand [daisir.
Laiglise, stupéfait, vit Prévinquières mettre à M™® de Rétif son manteau, prendre congé de la société, et partir avec sa maîtresse, sans qu'il trouvât un mot pour exprimer son étonnement. Ce fut Rernstein qui résuma l'incident, pendant que Marcheroy payait l'ouvreuse :
— Eh bien! Vrai! Ce n'est pas pour dire, mais Pré^'inquières on n'a qu'à lui montrer le chemin du dodo... Je crois que nous pourrons l'appeler le «^ieux coucheur ».
Il reçut du colonel un coup de pied dans les tibias, qui coupa court à sa verve. Il dit :
— Eh bien ! Quoi donc ?
Le brave dragon lui dit d'un ton bref :
— Aidez donc ces dames à sortir.
Au milieu de la cohue des spectateurs envahissant les couloirs et le café, M°^' de Rétif et Prévinquières partaient. Ils ne s'occupaient pas du tout de la bande qu'ils laissaient derrière eux. Il semblait qu'ils eussent rompus tout hen avec les noceurs, si prestement abandonnés au miUeu de leurs exercices ordinaires. Sur le passage de Valentine les hommes se retournaient avec admiration. Dans la clarté vive des lampes électriques, ses cheveux, son teint, ses yeux flambaient. Et derrière elle, presque à la toucher, dans son sillage, comme un corsaire poursuivant une belle prise, Prévinquières jouissait de l'effet produit par sa compagne, comme si déjà il en était le possesseur heureux.
Dans la rue, Prévinquières tira de sa poche un sifflet, le porta à ses lèvres et en tira un son aigu. Aussitôt, des profondeurs obscures de la queue des voitures rangées à la porte du théâtre, son coupé sortit et s'avança. Il fit monter M"'^ de Rétif et lui demanda :
— Rue Bassano, n'est-ce pas?
— Oui, numéro 10, s'il vous plaît.
11 répéta l'adresse à son cocher, monta auprès de la jolie femme dont l'odeur raffinée et spéciale embaumait déjà la voiture, et ferma laportière. Le coupé roula. Jusqu'au boulevard, Prévinquières resta silencieux. Il aurait eu trop à dire, il n'osait parler. Mais laprésence de cette blonde, aux cheveux d'or, son con-
tact, le froissement doux et caressant de son manteau, Tattrait hardi et voluptueux de son profil tantôt sombre, tantôt éclairé, tout exaltait l'imagination de Pré^inquiè^es et troublait ses sens. Il avait une emie folle de prendre cette séduisante créature dans ses bras, de la serrer contre lui, de s'eni^Ter de son parfum, de baiser ses cheveux et de lui crier qu'il l'adorait.
Elle, comme si elle discernait avec sa clairvoyance de femme les idées qui bouleversaient l'homme à la fois naïf et madré qui frémissait à ses côtés, elle se penchait coquettement pour se mieux faire voir, elle s'agitait dans son coin pour frôler, des soies de sa jupe qui bruissaient, les jambes de son compagnon. Enfin, prenant pitié de son angoisse, elle lui parla avec une charmante complaisance. Et en un instant, il éprouva un soulagement exquis, il se sentit pris d'une gratitude immense pour cette spirituelle et gentille femme qui venait à son aide quand il était empêtré dans son inexpérience et furieux de sa maladresse.
Elle lui parlait de sa fille, avec une grâce délicate. 11 put alors trouver à lui répondre et ce fut sur son compte qu'il s'expliqua. Il ne s'agissait plus de Rose, mais de lui, et c'était à sa situation qu'il essayait d'intéresser M""^ de Rétif. Assurément, dans un avenir prochain, sa fille se marierait, et il resterait seul dans son bel hôtel, avec son luxe qui lui serait inutile, car il était simple et sans besoins. L'argent ne lui avait jamais ser^i qu'à spéculer. Il n'en
GENS DE LA NOCE. Hl
appréciait que la valeur commerciale. Ce qu'il représentait de bien-être, de raffinement, de richesses artistiques lui était indifférent. Son rêve eût été d'avoir une femme intelligente, belle, à qui donner ce superflU; qui eût été l'ornement naturel et nécessaire de sa grâce et de son charme. Mais lui? Que pouvait-il faire de tout cela?
Elle l'écoutait d'un air recueilli, sans l'interrompre par une seule parole. Tout ce qui constituait une invite timidement formulée, elle ne paraissait pas le comprendre. Et, au fond d'elle-même, elle riait de voir si promptement exécutée la capture qu'elle méditait de faire. Elle attendit qu'il eût fini et répondit :
— Votre fille et sa famille nouvelle seront pour vous un centre d'affection. La sohtude n'existe pas pour ceux qui ont des enfants. Que dirai-je donc, moi, qui suis seule? J'ai mon frère, c'est vrai. Mais il n'est pas toujours hbre, il a ses occupations, ses plaisirs. Une jeune femme seule est vraiment à plaindre. Et les années qui viennent ne peuvent lui apporter que déceptions et tristesses...
— A moins de pouvoir compter sur une tendresse ferme et fidèle, s'écria-t-il avec feu.
Elle entama alors un autre ordre d'idées pour ne pas laisser Prévinquières s'emporter jusqu'à une déclaration qu'elle jugeait prématurée. Pouvait-on ajouter foi aux promesses ? Elle en avait vu toute l'inanité, et la vie déjà lui avait fourni bien des preuves
de régoïsme implacable des hommes. Ce n'était plus en ce moment la triomphante et superbe Valentine, mais une pauvre victime de la brutaUté masculine. On n'avait rien à craindre d'elle, mais elle pouvait tout redouter. C'était une tendre rêveuse un peu désabusée et éprise de Aie simple. Un peu plus, elle asjjirait au calme des champs. Elle susurra, pendant tout le trajet des Champs-Elysées, son églogue sentimentale. Et la voiture, en s'arrêtant rue Bassano, interrompit son développement psychologique, au grand désappointement de Prévinquières, qui buvait les paroles de Thabile comédienne. Il poussa un soupir de regret, quand elle lui dit :
— Me voUà arrivée. Vous avez été vraiment bien aimable. Et j'ai passé aA'ec vous quelques instants qui m'ont dédommagée de cette assommante soirée. Tiendrez-vous me voir? J'aurai le plus grand plaisir à causer avec vous.
Il était difficile de lui dire plus clairement : «( Je Ais entourée d'idiots, dans la fréquentation desquels mon cerveau se dessèche. Ayez pitié de moi, venez me rafraichir et me régénérer l'esprit. » La physionomie, en même temps, donnait aux paroles toute leur valeur, et les yeux verts, la belle bouche, les cheveux d'or, prêtaient aux avances de M"'^ de Rétif, pour platoniques qu'elles fussent, une séduction à laquelle Prévinquières n'était point disposé à résister. II dit :
— Rien ne pourra me charmer davantage.
Comme pour amortir Tardeur de Prévinquières, elle répliqua aussitôt :
— Vous m'amènerez votre fille. Je veux la mieux connaître. Je suis sûre qu'elle me plaira aussi infiniment.
Elle descendit, aidée par lui, qui serra un bras rond et ferme. Il la fit entrer dans la maison, la conduisit jusqu'à l'escalier, et là, renvoyé avec des remerciements et un dernier sourire, il remonta dans sa voiture, encore pleine du parfum de Yalentine, et rentra chez lui très troublé.
Depuis qu'elle était installée à Paris dans le bel hôtel de l'avenue du Bois, Rose avait repris l'existence, telle qu'elle la menait avant la ruine de son père. Avec un peu de bonne volonté, elle eût pu se figurer que la période de quatre ans, qui s'était écoulée, pendant que Prévinquières livrait la bataille de l'or et qu'elle confectionnait des chapeaux à Blois, n'avait jamais existé que dans son imagination. Et cependant tout était bien réel. Elle reconnaissait dans ses amis daujourdhui ses amis d'hier, ceux qui l'avaient si rapidement abandonnée quand bs l'avaient \ue sans ressources.
Ah! que la volte-face s'était produite rapide! La veille, on se recevait, on dînait les uns chez les autres, et c'étaient des poignées de main, des embrassades, des «ma chère Rose ». Et, en un instant, comme une troupe d'oiseaux effarouchés, les bons amis s'étaient éparpillés, sans même une étreinte cordiale, sans un sourire affectueux, sans un salut
attristé à la jeune fille ruinée dont le père s'expatriait après avoir payé tout ce qu'il devait. Mais que de papotages et de racontars :
— Ohl cette pauvre petite Prévinquières, vous savez, qui est si gentille, qui rit si volontiers, qui aime tant la musique et qui avait une si bonne loge à l'Opéra, où nous allions chaque semaine, son père a sauté sur les mines d'or! A la côte ! Plus rien! Je l'ai vue monter, hier, en omnibus. Elle avait un parapluie et un waterproof. Naturellement j'ai fait comme si je ne la reconnaissais pas. Pour ne pas l'humilier. C'est toujours si délicat de voir ses anciennes relations dans un état d'infériorité ! Est-on cérémonieux, on passe pour manquer de cœur. Est-on cordial, on risque de se faire emprunter de l'argent. Il vaut mieux s'abstenir et se mettre à distance. C'est plus commode. Puisqu'on ne doit plus se revoir. Pauvre fille! Que va-t-elle devenir? Hein? Institutrice, si elle a la résignation de la domesticité, ou fille galante, si elle persiste à vouloir du plaisir. Ayez donc des enfants élevés dans la soie ! C'est navrant ! Mais, hélas! nous n'y pouvons rien. Tâchons de ne plus rencontrer cette infortunée. Et cherchons une autre loge à l'Opéra, une nouvelle maison où l'on dîne et où l'on danse. La vie n'est pas si longue : il ne faut pas l'attrister !
Pendant ce temps-là, la pauvre enfant ne voulant être ni servante, ni fille, travaillait pour vivre, en attendant une revanche de la fortune. Il fallait
avoir passé par cette épreuve pour savoir tout ce qu'il y a d'hypocrisie, de lâcheté, de bassesse dans le cœur de ce qu'on appelle les gens du monde. Elle n'avait plus rien à apprendre sur leur compte. Ils lui avaient donné la comédie complète. Elle les avait vus la fuir comme une pestiférée, puis revenir les bras tendus, avec des cris de joie. Il avait suffi que Prévinquières reparût avec un crédit de plusieurs millions pour opérer le miracle. Et il s'était accompli sans transition. Les bons lâcheurs d'autrefois n'avaient même pas pris la peine de tâter le terrain. Ils étaient arrivés débordant d'affection , comme si l'on ne s'était jamais quittés, et les propos hypocrites et dégradants avaient repris de plus belle, mais dans un sens différent :
— Ah! chère amie, vous allez bien? Quel bonheur de vous voir ! Vous avez fait un petit voyage? Enfm vous voilà revenue 1
Rose n'avait pu s'empêcher d'en rire : quatre ans à Blois. C'était là son petit voyage î Mais pour ces oisifs, qu'était le temps? Avait-il une durée, avait-il une valeur? Un petit voyage, cette dure et longue absence, où elle avait gagné sa ^ie avec ses dix doigts. L'espace d'une villégiature au bord de la mer ou d'une saison à Cannes. Que cela avait passé vite pour eux! Et la semaine suivante ils avaient repris leurs habitudes à 1^ table de Prévinquières, dans sa loge à l'Opéra obtenue d'une famille en deuil, et les femmes accablaient Rose de témoignages de tendresse, pen-
dant que les maris tournaient autour de la caisse de son père. Le joli monde! Les braves gens ! Et quelle joie de se retrouver parmi eux!
Avec une mélancolie singulière, dans les premiers jours, Rose avait pensé à sa vie si tranquille et si sûre, dans la petite maison de Blois. Là, elle n'avait à craindre aucune trahison, aucune fourberie. Tout était net, franc, loyal, depuis Cécile et son frère jusqu'au bonhomme Compagnon. N'allait-elle pas regretter la monotone et régulière sécurité de son existence de travail, au milieu de l'incertaine et trompeuse vie qui recommençait pour elle?
Faisant son examen de conscience, elle se demanda, avec un peu de souci, si elle n'avait pas gardé rancune au monde de son abandon. Elle ne se découvrit aucune amertume. Elle avait de la défiance, mais c'était le fruit amer de l'expérience faite et comme elle se l'avouait à elle-même : « J'ai été pincée, on ne me repincera plus. Je sais faire la différence entre les gens, qui vous entourent pour l'agrément qu'on leur procure, et ceux qui vous recherchent pour l'intérêt et l'affection qu'on leur inspire. La première variété est nombreuse : c'est la foule. La seconde est rare : c'est l'élite et la seule qui vaille qu'on fasse un effort pour la conserver. »
Dans une vision soudaine alors apparaissaient les familières et sympathiques figures de ses amis des tristes jours : Prosper, toujours enfiévré par ses recherches, dévoré par ses rêves d'avenir; Cécile, calme
et sagement laborieuse, penchée sur ses velours ou ses satins, et le père, souriant et songeur, émondant ses rosiers. Ceux-] à étaient à mettre à part, dans un coin de son cœur, car elle était bien sûre de les trouver le jour où elle aurait besoin d'un appui, d'un conseil ou d'un réconfort.
Mais avec le souvenir de ces affections anciennes, *dans sa pensée déjà, une sympathie nouvelle s'était éveillée pour ce beau garçon brun , dont le regard pensif contrastait avec le langage sceptique, et qui se nommait Jean de Thomiès. De tous les hommes qu'elle avait rencontrés jusque-là, c'était le seul qui eût réussi à attirer son attention d'une façon sérieuse. Elle avait, autrefois, été courtisée comme toutes les filles riches, par des jeunes gens pressés de se créer un intérieur en épousant une personne agréable, ornée d'une dot importante. Aucun n'avait su lui plaire. Elle avait démêlé, avec dégoût, tout ce qu'il y avait de positif et de calculé dans leurs intentions, et elle s'était détournée du mariage qui se présentait comme une affaire.
Thomiès se manifestait tout différent. D'abord iJ n'avait pas prononcé une parole qui pût faire soupçonner une arrière-pensée matrimoniale. Il était aimable comme pour la joie unique de plaire. Et, avec ce tour humoristique, qui donnait à toute sa personne une aisance mordante et dégagée très spéciale, il ne ressemblait à aucun de ceux parmi lesquels il \ivait. Auprès de Bernstein, de Boissy et de Rauvau,
GENS DE LA NOCil. 119
il semblait un grand seigneur qui s'encanaille pour une heure. Et son ton railleur marquait bien la mesure du dédain avec lequel il jugeait tous ces comparses de la noce commune. Son sourire était de complaisance quand les autres parlaient. On sentait qu'il les trouvait sots et vulgaires, mais que, par camaraderie, il les tolérait tels.
Il avait eu, dès les premiers instants, en parlant à Rose, une nuance très saisissable de défé jence , comme s'il voulait donner à comprendre à la jeune fille que connaissant les épreuves endurées par elle, pour cela même, il l'estimait particulièrement. C'était très fm, très délicat, en contraste complet avec la lourde et grossière expansion de son entourage, et elle en avait été touchée. Sans paraître faire le moindre effort pour obtenir ce résultat, peut-être même sans l'avoir cherché dans le premier moment, Thomiès plaisait. Mais malgré la réserve de Rose et sa défiance, il avait su s'en apercevoir.
Il en fut étonné d'abord, puis, à la réflexion, il assigna à cette sympathie des conséquences considérables et qu'il ne crut pas pouvoir néghger. Il était de notoriété pubhque que Prévinqidères était revenu à Paris avec un gros capital réahsé et qu'il avait laissé au Transvaal des intérêts très importants, qui lui assuraient pour Tavenir une fortune que les plus habiles se reconnaissaient incapables d'estimer. Dans ces pays neufs, l'or jailUssait du sol, comme l'eau d'une source soudainement mise à jour, et ce n'était
pas seulement Tor, mais aussi les diamants. Avec un flair hardi et une volonté perse'vérante,Prc^inquières s'était emparé d'un de ces gros lots que la fortune met, de temps à autre, à la disposition des aventuriers supérieurs. Sa fille était donc un des plus beaux partis (' de la place », comme disait Vargas. Et le bruit courait qu'ayant fait autrefois abandon à son père de toute sa for: me personnelle, pour payer ses dettes, Prévinquière^ la considérait comme de moitié, dès maintenant, en véritable associée, dans sa fortune acquise et à réaliser.
Ceci avait fait réfléchir Thomiès. Arrivé à la trentaine, sans grandes ressources, juste ce qui lui était indispensable pour -vivre décemment dans la société qu'il fréquentait, le beau Jean, de par sa situation dans la maison LaigUse, était difficile à placer. Son provisoire avait tourné au définitif. On le considérait comme Ué pour toujours avec Jacqueline. C'était un de ces amants qui, vers la quarantaine et aux premiers cheveux gris, se changent tout doucement en amis, et vieilhssent dans la maison en geignant de leurs infirmités, et en se laissant consoler de leur déchéance. Amants honoraires, préposés au bridge du mari, aux commissions de la femme, et à qui on laisse, pour prix de ces petits services, leur couvert à table et leur place au coin du feu.
Souvent Thomiès avait philosophé sur le cas de ces souverains découronnés, qu'il avait entendu citer dans son enfance, comme de grands vainqueurs, et qu'il
voyait, à l'heure désastreuse de la décadence, teints, corsetés, raidissant leurs vieux reins, grimaçant leurs anciens sourires, fleuris de grâces surannées, objets de dédain pour la jeunesse et de pitié pour leurs contemporains \'ieillis dans la dignité du ménage, gras des compensations de la fortune. A cette phase précise de sa vie, il se plaça en face de lui-même, s'étudia, s'analysa, compta ses avantages, calcula ses chances, se concéda qu'il était encore le beau Thomiès, pour dix ans, mais que, dans dix ans, il serait un ex-jeune homme bon à peu de chose et sans valeur matrimoniale.
Il en conclut que, l'occasion s'ofTrant, il fallait la saisir, et il décida très froidement, mais avec une énergie bien dangereuse pour le bonheur de Jacquehne, qu'il était nécessaire pour lui d'épouser M"® Pré^dnquières. Et comme le jeune viveur, sous son enveloppe de gracieuse insouciance, cachait un calculateur averti, il prépara son plan de campagne avec toute la lucidité d'un stratégiste hors de pair.
D'abord il résolut de ne pas faire un seul pas du côté de M'^^ Pré^dnquières. Sa réserve vis-à-vis d'elle lui réussissait trop bien pour qu'il songeât à s'en départir. Il projeta de porter tout son effort du côté du père qui devait être, au moment choisi, un allié tout gagné. Mais surtout il tint compte d'un déplacement de force qu'il avait vu se produire et qu'il jugea très important, dès le premier examen : l'évolution soudaine de M"'^ de Rétif, qui, en quelques heures, avait
paru ne plus savoir que Laiglise existait, pour ne s'occuper que de Prévinquières.
Les autres camarades de la bande avaient pu s'y tromper, et ne pas constater les symptômes de détachement que révélait l'attitude de Yalentine, Mais pour un sensitif comme Thomiès, ils avaient été si évidents qu'il les avait diagnostiqués avant même que Laiglise les eût remarqués, et qu'il avait senti son ami déjà lâché quand la maîtresse infidèle lui souriait encore. Tout, dans la savante tactique de M""^ de Rétif, avait été noté par lui. Il était de force à la comprendre, puisqu'il opérait pareillement à l'égard de Rose. Et ce double changement de front : celui de Valentine vis-à-Ais de Laiglise et le sien vis-à-Ais de Jacqueline, lui inspira la pensée de se servir de M"'' de Rétif, en l'intéressant à sa cause.
Mais la démarche était délicate, demandait à être préparée pour fournir son plein effet, et surtout devait venir à l'instant précis où elle assurerait la victoire. Une défiance sérieuse lui était insi)iréepar Marcheroy. Il voyait cet intrigant tripoter des affaires en dehors de la maison Laiglise. Alors qu'il navait aucun intérêt à le ménager, il s'en était ouvert, différentes fois, à Etienne. Mais avec son insouciance habituelle, celui-ci avait détourné la conversation. Il entendait ménager le frère de M"'*' de Rétif, et prenait en mauvaise part tout ce qu'on disait contre lui. Jean, qui voulait avoir la paix et qui trouvait bête de se montrer plus royaliste que le roi, avait rengainé ses
avertissements et vivait avec Marcheroy sur le pied de paix. Cependant ille sentait vaguement dangereux et le tenait à l'œil.
Ses rapports avec Prévinquières avaient été facilités par la nécessité, pour le revenant, de se monter, en peu de temps et dans les meilleures conditions possibles, un train en harmonie avec sa fortune. Là, Thomiès avait été précieux. Il connaissait tout. Il n'existait pas à Paris un marchand d'objets d'art, de tapisseries, de meubles, dont ce délicat amateur n'eût inventorié les disponibilités ou flairé les richesses. Et il savait acheter. Il ne gâtait pas le métier à coups de billets de banque, en prenant pour cent mille francs une tapisserie qui n'en valait que vingt mille. On l'appréciait dans la curiosité, et on n'essayait pas de le rouler. Il passait pour homme de goût, large dans ses prix, mais impossible à rançonner.
Il mena Prévinquières et Rose dans- des coins choisis où le père et la fille eurent la satisfaction d'acheter de très belles choses pour des sommes avouables. Quant à lui, il s'entremit gaiement, discutant, évaluant, facilitant l'affaire aux marchands sans permettre que les clients fussent écorchés, et satisfit tout le monde. Il pénétrait ainsi lentement dans l'intimité de Prévinquières, marquant, avec beaucoup de tact, le goût très xiî qu'il avait pour le banquier, et demeurant très réservé en ce qui concernait Rose.
Il ne négligeait pas pour cela ses amis Laiglise, et se montrait aussi assidu que par le passé. Le chef-
d'œuATe de sa diplomatie fut de faire naître dans l'esprit de P^é^'inqIliè^es la pensée qu'il n'était peut-être pas très convenable, pour sa fille, de fréquenter intimement la bande. Du même coup, Thomiès supprimait le contact entre Jacqueline et M'^^ Pré^inquières, et donnait à M""^ de Rétif ses coudées franches pour s'occuper de PréAinquières sans être gênée par la présence de Rose. Il dit un soir, très patelin, et sans avoir l'air d'y toucher, à la belle Valentine :
— Je ne sais pas si Prévinquières avait l'intention de conduire sa fille chez les Laiglise d'une façon suivie, mais, à tout hasard, je lui ai ouvert les yeux sur le laisser aller des Rauvau, Yargas et autres Bernstein, qui sont plutôt un peu montés de ton...
— Vous avez très bien fait. Cette jeune personne, encore qu'elle soit majeure depuis beau temps, n'aurait pas été à sa place dans cette société, que je trouve souvent un peu risquée pour moi...
— Qu'appelez-vous majeure, depuis beau temps? demanda ingénument Thomiès.
— Mais les jolis ^-ingt-cinq ans, ne vous déplaise.
— Il ne me déplaît pas.
— J'avais cru, en effet, le remarquer.
— N'exagérons rien.
Ils se mirent à rire tous les deux, discrètement, et d'un regard, sans plus de paroles, se firent des ouvertures, n y eut un petit silence. Puis M"'^ de Rétif reprit :
— Nous avons toujours été bons amis, Thomiès..»
— Et même un peu plus, dit-il avec gentillesse.
— Je ne l'ai pas regretté.
— Moi, quelquefois. Parce que ce n'était plus.
— Ne dites pas de bêtises. Soyons graves. Je désire vous servir.
— Moi, de même.
— Vous me connaissez : je ne suis pas une méchante femme. Je n'ai jamais fait de mal à personne inutilement, et je suis incapable d'un mot dénigrant sans avoir été provoquée.
— Pas de rosserie pour quatre sous. C'est vrai, et je vous en félicite. Prochainement l'espèce deviendra rare. Quand on n'est pas mauvais comme la gale, on a peur de paraître bête. Mais vous, avec l'esprit que vous avez, c'est double mérite d'être bonne. Il vous serait si facile de ne l'être pas.
— Je voulais dire que , si je vous prête la main dans l'évolution que vous préparez, je vais risquer de faire une peine horrible à cette pauvre Jacquehne, et cela m'attriste. Quel moyen pourrait-on employer pour amortir le coup qu'elle va recevoir ?
— Ne m'en parlez pas. J'en suis malade, rien que d'y penser. J'ai, pour cette chère amie, une affection profonde, mais qui se transforme peu à peu en une sage tendresse. Après-demain, ce ne sera plus qu'une inaltérable sympathie. Mais, entre nous, la sympathie, c'est fort tiède à l'heure des frimas et des neiges représentée par la quarantaine. Il faut songer parfois à ces choses, pour se faire une raison. Je crains que
Jacqueline n'y songe pas souvent. Elle est jeune, charmante, sa ^i.e n"a point trouvé de contrepoids dans les atfections de famille, elle n"a pas d'enfants, et Etienne n'est pour elle, n'a été, dès le premier semestre de leur existence conjugale, qu'un camarade d'humeur aimable et accommodante. A quoi voulezvous que la pauvre créature se rattache ?
— Est-elle femme à vous remplacer ?
— Je soupçonne que non.
— Elle a Aingt-six ans. Il y a de la ressource.
— C'est ce que je me dis pour me remonter le moral. Mais elle est sentimentale comme une Allemande. Sa fleur préférée est le ne-m'oubliez-pas. Que faire? Vraiment les maris, qui ne sont pas même capables de se donner un héritier, dans les premières ardeurs de la lune de miel, sont de fiers maladroits. On ne se doute pas de ce qu'un enfant est utile, plus tard, pour occuper une femme I
— Moi, je n'en ai pas !
— Ehl Fichtre I Pour vous, c'est au contraire un grand bonheur 1 Vous êtes bien plus dégagée, plus maîtresse de vous-même. Vous voyez-vous avec un petit monsieur au collège, ou une petite jeune personne au couvent ? Quel boulet à traîner ! Vous, vous avez été une maligne. Laiglise a été une bête.
— On est comme on est 1
— Vous le connaissez bien !
— Ne vous y trompez pas, il est féroce quand il s'agit de son plaisir.
— Bête féroce, alors ? Bah ! vous le dompterez.
— N'en doutez pas. Le sympathique Rétif était un autre gaillard et je l'avais mis au houton. Il était à la veille de devenir très convenable quand il est mort. Il y a des gens qui n'ont pas de chance.
— Il avait cependant tous les droits d'en avoir.
— Vous faites une complète erreur. Je ne l'ai jamais trompé. C'eût été du reste très dangereux. Il m'aurait tuée, sans l'ombre d'une hésitation.
— Et c'est cette crainte qui vous a arrêtée?
— Non! J'avais vingt ans, j'étais honnête. Je ne connaissais pas la vie. Et puis je n'ai pas eu le temps. Au bout de deux ans de mariage, j'étais veuve.
— Avec des yeux vert de mer, des cheveux blonds pas teints, et des épaules comme on n'en connaît pas de pareilles à Paris, ni même ailleurs. Étiez -vous jolie !
— Ne le suis-je plus?
— Tout autant. Mais c'est autre chose. Je vous trouve bien plus irrésistible aujourd'hui. Parce que, à la beauté, vous joignez l'art de s'en servir.
— Thomiès, vous me câlinez. Vous avez donc bien besoin de moi ?
— Oui, ne fût-ce que pour vous raconter mes embêtements, et vous entendre me dire qu'ils ne sont pas sérieux.
— Ils ne seront jamais plus sérieux que vous ne voudrez les faire.
— Enfin, nous sommes alliés. C'est entendu ?
— C'est convenu.
Rien ne pouvait être plus grave pour Jacqueline et pour Laiglise que cet accord de Thomiès avec M""* de Rétif. Séparés, ils étaient déjà bien redoutables. Réunis, ils devaient être presque impossibles à vaincre. Cependant, celle qui était l'objet principal de cette ligue, Rose, deux fois visée, en sa personne propre et en celle de son père, menait une paisible existence. Elle avait eu à déjeuner le père Compagnon et Cécile, qui, définitivement, quittaient Blois et s'installaient à Boulogne, dans une petite maison au bord de la Seine. Cécile entrait comme associée, la semaine suivante, chez une des grandes modistes de la rue de la Paix. W^^ Pré^inquières mettait pour son amie cent mille francs dans l'affaire. Le père Compagnon allait pouvoir, à loisir, cultiver les roses de son jardin.
Prosper n'avait pas donné signe de vie depuis deux semaines. Il s'était présenté chez M. Pré^inquières, dès le premier jour de l'arrivée à Paris, il était revenu plusieurs fois, puis subitement U avait disparu. Sa sœur vainement l'engageait à l'accompagner chez Rose. Avec une froideur subite, il s'y refusait, donnant d'évasifs prétextes. Son humeur aussi changeait. Et très gai au début, il devenait sombre. Cécile croyait que c'était parce que ses recherches chimiques n'aboutissaient pas. Pourtant dans la maison Laiglise on assurait qu'il avait trouvé, et que sa découverte, d'une simplicité incroyable, pouvait entrai-
ner des résultats immenses. Que se passait-il dans l'esprit de ce garçon bizarre ?
Sa sœur n'avait pas tardé à s'en douter et elle en avait conçu un très \if chagrin. Toutes les illusions que Prosper s'étaient faites à Blois étaient brusquement tombées. Jadis il disait en parlant de son amour pour Rose : « Je me rendrai digne d'elle. Par mes travaux je deviendrai son égal, et j'aurai la joie de la voir, de lui parler, de l'adorer, et qui sait si elle ne finira pas par m'aimer un jour? » Il lui avait suffi de l'apercevoir dans le nouveau cadre de son existence, pour comprendre que jamais il n'y aurait d'accord entre Prosper Compagnon et M^^^ Pré\ànquières.
La recherche de luxe, le style artistique de l'hôtel, la quahté des visiteurs que Prosper y rencontrait, l'élégance nouvelle de Rose, la notoriété acquise en peu de temps par son père, élargissaient tellement les distances sociales entre la jeune fille riche et l'employé pauvre, que tout de suite Prosper avait été saisi par le désespoir et s'était promis de s'éloigner pour toujours. A quoi bon aller dans ce monde qui l'accueillerait comme un intrus, où sa gaucherie native l'exposerait à des humihations? Il souffrirait de se sentir différent de ceux qui l'entoureraient, par les sentiments, par le ton, parla tenue, par l'habillement. Quel rapport existait entre les jaquettes sibien coupées de M. Bernstein et la redingote de maître d'école de Prosper Compagnon?
Un jour que Thomiès se trouvait en visite, en même
temps que lui, il avait été charmé et exaspéré à la fois par Télégance polie de ce j eune homme aux gestes aisés, à la désinvolture familière. Entre Rose et Jean, qui échangeaient, en riant, des riens amusants, une sorte d'entente spirituelle s'établissait qui mit hors de la conversation, pendant quelques minutes, Prosper absolument étranger à ce qui se disait devant lui. Puis, avec un tact exquis, Thomiès parut remarquer que le jeune homme restait un peu à l'abandon, et il l'avait mêlé ingénieusement aux propos qui se croisaient, détournant les idées vers des sujets qui fussent accessibles à Prosper, et montrant tant de grâce à le repêcher, que Rose en avait été frappée et lui en avait su gré.
Sa visite terminée, le pauvre garçon s'était retiré mécontent de son insuffisance, irrité de la supériorité qu'il ne pouvait contester à son inutile et aimable concurrent. Il avait pensé, plein d'amertume, que, dans les salons, il paraîtrait toujours déplacé et ridicule, que le mieux serait de n'y plus retourner, que voir Rose, pour lui procurer la sensation qu'il était un lourdaud, ne pouvait le conduire qu'à un dénouement déplorable et qu'il était préférable de couper l'aile à ses rêves, une bonne fois. Comme il avait de la résolution autant que de l'inexpérience, il s'était tenu parole.
D'où sa disparition. Il avait espéré en faisant ce plongeon rapide et définitif s'épargner les soupçons de ^[iie prévinquières. Pour son âme sensible, la crainte que celle qu'il adorait se doutât de sa passion était
une torture impossible à supporter. L'idée que Rose, avec ce coup d'œil perçant des femmes, lirait au fond de son cœur, et jugerait peut-être son ambitieuse espérance avec un dédain railleur, le mettait hors de lui. Il eût préféré la mort aux moqueries de la jeune fille. Et le voyant fagoté, muet, emprunté, que pouvait-elle, sinon rire?
Or il avait mal calculé et ce fut justement sa silencieuse et modeste résignation qui contribua à ouvrir les yeux à M--^ Prévinquières. Le voyant chez elle, l'accueillant avec la même bonne amitié qu'elle lui témoignait à Blois, elle ne se serait pas ingéniée à chercher ce qui l'attirait, le charmait, le retenait, lui homme d'études, au miheu de ces mondains légers. Ce fut en constatant son éloignement qu'elle s'occupa d'en découvrir les causes, et qu'elle les trouva avec une surprise mêlée d'attendrissement.
Dès lors, tout lui fut expliqué, et la conduite de Prosper, depuis quatre ans, s'éclaira complètement à ses yeux. Elle fut touchée de cette persistante et silencieuse tendresse. Mais déjà l'atmosphère ambiante agissait : elle n'était plus la Rose des années de tristesse. Un instinctif dédain l'éloigna de Prosper. Elle jugea que le frère de Cécile, lui-même, se rendait justice. Son absence dénotait bien le renoncement. Et, gagnée parla contagion mondaine , elle pensa que Prosper avait, avec bon sens, compris qu'il ne pouvait être un parti pour M"® Prévinquières. Certes, physiquement il était bien, mais ce n'était que le fils du père
Compagnon. Et, la veille, elle avait diné avec la fleur du Paris élégant. Pour lui plaire un prince s'était mis en frais. C'était la corruption mondaine qui produisait son effet, et Rose, sans s'en douter, subissait un commencement de dégénérescence morale.
Marcheroy, ainsi qu'il en avait fait l'ouverture à PréAinquières, avait amené Etienne chez l'obligeant prêteur qui allait mettre des fonds à la disposition du prodigue. Mais si Prévinquières, quand il s'agissait de ses affaires de cœur, redevenait naïf comme un enfant, quand ses intérêts étaient en jeu, il restait perspicace. L entre^Tie entre Etienne et lui avait été fort cordiale, mais très explicite. L'argent était l'argent, et le revenant du Transvaal savait ce qu'il en coûtait pour se le procurer. Il ne le dispensait pas à la légère. Il avait donc été nécessaire de s'expliquer. Là, LaigKse avait éprouvé quelque ennui. Assurément les affaires de sa maison étaient prospères, et rien ne l'obligeait à chercher des ressources au dehors. Mais il aAait fait des spéculations qui ne rendaient pas ce qu'il en espérait. Bref, il était gêné... Que de peines pour arriver à un tel aveu ! Le vaniteux Etienne en pâhssait de contrainte. Prévinquières ne parut pas s'en apercevoir :
— J'ai pour vous beaucoup de sympathie, déclarat-il tout tranquillement à son interlocuteur. Je serai heureux de vous satisfaire... Mais laissez-moi vous dire que vous avez été bien imprudent. Vous avez une maison excellente qui marche à souhait, et vous vous
laissez entraîner à chercher des bénéfices au dehors. Mais c'est chez vous qu'ils sont, les bénéûces, pas ailleurs, et toute activité que vous détournez de votre affaire, tout capital que vous en distrayez, amoindrit votre situation, affaiblit vos ressources, et diminue votre crédit. Je vous parle là en ami. Ce que vous faites ne me regarde pas. Mais, vraiment, c'est dommage de compromettre ses intérêts quand rien ne vous y oblige... Combien a produit l'inventaire de l'affinage, l'an dernier?
Laighse etMarcheroy se regardèrent. Ils ne répondirent ni l'un ni l'autre. Prévinquières s'en étonna :
— Voulez -vous me cacher la situation? Si vous n'avez pas confiance en moi, pourquoi aurais-je confiance en vous ?
— C'est parfaitement juste, dit Marcheroy.
— Eh bien! déclara Etienne, nous avons balancé nos comptes par six cent trente mille francs de bénéfice...
— Et vous avez besoin de six cent mille autres francs ? s'écria Prévinquières. Vous avez donc un passif énorme, en dehors de votre industrie ?
Laighse eut un pâle sourire :
— Énorme, en effet.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis quatre ans.
— Et avec les bénéfices de votre maison, vous n'arrivez pas à le combler?
— J'ai toujours dépensé plus que je ne gagnais.
Pré^inquières eut un haut-le-corps :
— Fichtre !
Il regarda Marcheroy qui ne sourcillait pas. Puis il prit une cigarette dans une coupe d'onyx, l'alluma, fit à pas lents le trajet de la cheminée à la fenêtre, ^e^'int jusqu'à son bureau et, d'un air soucieux, regardant Etienne.:
— Combien estimez-vous votre maison d'affinage ?
— Six milhons.
— Eh bien I Au train dont aous marchez, dans cinq ans vous serez obhgé de hquider. 11 faut vous brider, mon cher ami, dans votre intérêt même, ou bien vous êtes fichu !
— Qu'entendez-vous par me brider? demanda LaigUse dont l'œil s'alluma.
— Tout simplement vous menacer d'une tutelle. Vous avez besoin de six cent mille francs, je vais vous les donner. Mais comme il m'importe, à compter d'aujourd'hui, que vos affaires nepérichtent pas, si, dans le délai d'un an, vous n'avez pas remboursé moitié de la somme, je me réserve, moyennant un nouveau versement de six cent mille francs, d'entrer dans l'affaire comme associé, avec le droit exclusif de choisir le directeur.
— Et quel serait ce directeur? demanda Etienne, dont la voix trembla .
— Vous peut-être, si vous êtes sage. Un autre, si c'est indispensable pour que la maison ne dégringole pas. Dans tous les cas, vous aurez les quatre cin-
GENS DE LA xNOCE. 13."
quièmes du produit, par conséquent vous ne serez pas ruiné.
Marcheroy, avec une satisfaction sans égale, avait vu la négociation se développer suivant les données qu'il avait fournies lui-même. Il étudiait les hésitations d'Etienne devant ce découronnement, qui le mettait au rang d'un simple participant, dans une maison qui avait été fondée par son père et qui portait son nom. La chute était encore plus douloureuse que profonde. Et l'amour-propre de l'industriel souffrait surtout cruellement. Ce qui se passerait dans un an, peu lui importait. Il avait toujours vécu indifférent aux responsabiUtés, sans vouloir regarder l'avenir. Il se contentait de jouir. Pour le reste on s'arrangerait. Il était de ceux qui pensent que le monde finira avant que les échéances graves arrivent. En conséquence il jugeait inutile de s'en tourmenter. Avec ce système il avait créé la situation actuelle qui ne lui paraissait si pénible, que parce que Prévinquières avec son insistance le forçait à l'examiner de près. .
S'il avait pu continuer à s'endormir par des assurances consolantes : « On sort de toutes les difficultés. Les gens eux-mêmes ont intérêt à vous en tirer. Rien n'est jamais désespéré », il aurait bravé très facilement le danger qui le menaçait. Il lui aurait suffi qu'il ne fût pas imminent. Au moment même où son attention aurait dû être le plus en éveil, pour tirer parti de sa situation avec avantage, il détourna sa pensée du péril futur pour ne voir qu'une seule chose : Prévin-
quières ferait un nouveau versement de six cent mille francs, Tannée suivante.
Il ne s arrêtait pas, si ce n'est pour en être froissé dans sa vanité, à cette clause capitale et si menaçante pourtant de l'engagement : le droit de nommer un directeur, qui pourrait être un autre que lui, Etienne LaigUse, dans la maison Laiglise. Il ne s'occupait que du versement. Six cent mille tout de suite, six cent mille plus tard. C'était du plaisir, du luxe, delà fête, assurés pour deux ans. Et après, vogue la galère! On aborderait bien quelqpie part. Seulement ce brutal aurait pu se dispenser de le doucher avec cet avertissement qu'il faudrait peut-être le remplacer à la tête de ses affaires.
Il sortit de sa méditation pour dire :
— Eh bien! C'est entendu ainsi.
Marcheroy etPré\'inquières échangèrent un regard. La légèreté, l'inconsistance d'Etienne navraient le manieur d'or. Marcheroy lui disait d'un coup d'oeil : « Xe vous ai-je pas prévenu? Rien à espérer de ce garçon-là. C'est lui rendre ser^-ice que de le mettre à la porte de sa propre maison. Il la perdrait pas son incapacité et sa folie. »
— Voilà donc un chèque de six cent mille francs sur la Banque. Nous signerons un acte pour la régularité de l'affaire.
Etienne prit le papier qui représentait de la jouissance, et dit 'vivement :
— Envoyez-moi l'acte, je l'approuverai, et voilà!
— Et voilà! répéta Marcheroy Joyeux.
Laiglise, dégagé de sa préoccupation, retrouva sa
bonne humeur souriante, il demanda s'il ne lui serait pas possible de saluer ]\r^^ Prévinquières, et serrant la main de Marcheroy qui s'en allait, il passa dans le salon où Rose parut au bout d'un instant :
— Est-ce que vous venez déjeuner avec mon père? demanda la jeune fille à Etienne.
— Non, Mademoiselle, je me sauve. Mais je n'ai pas voulu sortir sans vous avoir vue. J'ai des reproches à vous faire... Vous n'accompagnez pas votre père quand il vient avec nous... Ma femme le regrette et nos amis le déplorent...
— C'est par discrétion : j'ai peur de vous gêner un peu.
— Craignez-vous la gaieté ?
— Non. Mais je suis encore très provinciale, je me couche de bonne heure. Et vous êtes des noctambules.
— Il est vrai qu'on a une peine incroyable à faire rentrer nos amis. Mais chacun est Hbre de marcher à son pas. Et l'on n'est pas obligé de prendre le dernier train. Votre père est parti, lui, l'autre soir, très résolument avec M""^ de Rétif...
Etienne n'y avait pas mis d'ironie. Il se croyait si sûr de Valentine, et il pensait si peu que Prévinquières eût des visées sur la belle blonde, qu'il avait parlé aveclamaladroite naïveté d'unhommemûrpour l'abandon. Pré\inquières n'en eut pas moins le rouge
aux oreilles. La liaison de M"'^ de Rétif et d'Etienne était notoire. Elle était aussi bien établie et paraissait plus sûre qu'un mariage. Aussi Laigbse faisait-il à PréAinquières l'effet impressionnant d'un possesseur légitime. Homme desport, Etienne passait pour un des plus forts escrimeurs de la Société du Contre de Sixte, et il faisait comme tireur au pistolet des cartonsremarqués. Le banquier, quin'étaitrienmoins que belliqueux, eut une petite crispation de contrariété en entendant le nom de M""^ de Rétif tomber ainsi dans la conversation. 11 dit d'un air contraint :
— Oui, je lai mise chez elle, en passant. C'était mon chemin.
— Dites que vous lavez enlevée, insista en riant Etienne qui voyait l'embarras de PréAinquières, et n'en discernait pas les causes.
— C'est une femme tout à fait charmante et bonne^ dit encore Prévinquières.
— Oh : tout à fait 1 Je suis sûr qu'elle plaira beaucoup à yV^'' Rose, quand elle sera mieux connue d'elle. C'est le goût et l'esprit même. Si vous êtes embarrassée, elle vous conseillera à merveille. Et puis c'est une amie très sûre.
Rien de plus satisfaisant pour Prévinquières que ces éloges. Depuis la veille, il rêvait d'introduire M"® de Rétif dans sa maison, et se cassait la tête à chercher comment y réussir. Etienne, avec ses assurances, offrait au père de Rose le prétexte désiré. Sans que cette résolution parût venir de lui,
il pouvait proposer à sa fille de recevoir Yalentine. Et Laiglise, lui-même, préparait ainsi les voies qui permettraient à son rival de le supplanter. Prévinquières, malgré son trouble, regarda le jeune homme avec un peu de pitié. Naïf vraiment, et de la pâte dont on fait les gogos. Exploité pour l'argent, exploité pour l'amour. Il paraissait voué aux infortunes de tout genre.
— Je comptais demander à ma fille de m'accompagner chez M""^ de Rétif, dit Prévinquières, ce sera plus correct.
— Vous lui ferez assurément plaisir. Elle vous estime beaucoup et s'est exprimée sur le compte de ^pie PréA'inquières avec une vive sympathie.
En ce moment, Etienne aurait pu obtenir ce qu'il aurait voulu de son prêteur, et, s'il avait été capable de voir clair dans la situation, bien des dangers se seraient trouvés écartés. Prévinquières se sentait léger, jeune, brillant. Il voyait la vie en rose. Ce pauvr-e petit Etienne lui était sympathique. Pour un peu, il l'aurait averti que Marcheroy le trahissait, dans sa propre maison. Mais déjà Etienne prenait congé, sans soupçonner l'émotion qu'il venait de soulever.
Avec une souple habileté, la belle blonde s'était ghssée dans l'intimité de Rose. Rien ne pouvait plaire mieux à Pré\T.nquières qu'un accord étabh entre sa fille et la femme qu'il convoitait. Les apparences de tenue correcte qu'offrait M"'" de Rétif, sa bonne grâce et son esprit en faisaient une compagne parfaite pour
Rose. Yalentine, avec son tact si fin, avait jugé, dès le premier instant, que c'était la fille qu'il fallait conquérir pour triompher du père. Et elle s'était mise à assiéger Rose avec toutes les ressources d'intelligence et de cœur quelle possédait. Car cette jeune femme était bonne. Elle s'en vantait, et à juste titre. A l'ordinaire elle se montrait ser^iable et généreuse. Quand elle voulait plaire, elle devenait exquise. Plus âgée que Rose, elle la traitait maternellement, la conseillait avec discrétion, la chaperonnait avec un complet détachement de toute prétention personnelle, et ne s'attachait qu'à la faire briller à ses dépens.
Elle déploya pour séduire Rose toute la coquetterie qu'elle eût pu montrer pour s'attacher le plus précieux des amants. Et elle entra dans le cœur de la jeune fille avec une faciUté et une promptitude qui l'étonnèrent elle-même. Mais elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir et n'en abusa pas. Déjà elle était maîtresse de la place qu'elle affectait encore d'en pousser les approches. Il est vrai que, dans sa tactique, le désir de donner le change aux LaigUse entrait pour beaucoup. Il y avait de ce côté-làbien des ménagements à prendre. Et elle s'y employait avec un soin ingénieux.
En très peu de temps, Prévinquières fut amoureux fou de Yalentine. Elle en avait troublé de plus expérimentés. Véritable jeu d'enfant, et qui l'amusa en plus de l'intérêt qu'elle y voyait pour elle. Pré^-inquières, chaque jour, prit l'habitude d'aller rue Rassano vers cinq heures. Souvent il y retrouvait Rose
GENS DE LA NOCE. m
et l'emmenait. Mais quelquefois il était en tête à tête avec la belle blonde et il passait là des instants délicieux. Elle s'arrangeait pour lui donner de l'esprit. Comme par enchantement, sous l'influence exercée par la femme qu'il aimait, des cases s'ouvraient dans le cerveau de Prévinquières. Il se découvrait des idées qu'il n'avait jamais eues. Et il lui fallait bien s'avouer que c'était Valentine qui faisait jaillir, par le prestige de son charme, ces sources intellectuelles.
Ainsi peu à peu, avec une délicate persévérance, elle pétrissait ce cerveau qu'elle voulait modeler de telle façon qu'il n'y existât plus rien qui ne vînt d'elle, et ne fût à elle. C'était une habile meneuse d'hommes, et rien que pour le talent qu'elle montrait dans son entreprise, elle méritait de réussir. Jamais un mot qui ne fût approprié au résultat qu'elle cherchait, jamais un acte qui ne concourût à assurer son autorité sur l'homme qu'elle prétendait dominer. Et par les moyens les plus simples, mais avec une logique et une suite admirables, elle s'emparait de Prévinquières, jusqu'à le rendre incapable d'aA'oir une velléité, une possibilité même de révolte. Il l'aimait à ne plus vivre que pour elle, par elle, près d^elle.
Surtout elle lui avait recommandé de ne jamais dire ni faire quoi que ce fût qui pût éclairer Rose sur ses sentiments. Elle avait déclaré qu'il lui paraîtrait intolérable de se sentir gênée devant son amie. Et Prévinquières acceptait ce programme avec la fidélité, la dévotion, la ferveur d'un prêtre pour son
idole. Il était littéralement envoûté. Et jamais il n'avait été plus heureux que quand il se trouvait auprès de Yalentine. Hors de sa présence, le trouble naissait dans son esprit. 11 se sentait dévoré par la jalousie. Elle ne lui avait pas caché les hens qui l'attachaient à Etienne. Mais l'aveu avait été fait avec un art consommé. Elle devait beaucoup de reconnaissance à Laighse qui, dans les plus graves circonstances, avait été parfait pour elle. En trois phrases, elle avait trouvé moyen d'établir qu'elle n'aimait plus Etienne, mais qu'elle lui saurait éternellement gré de son dévouement. Dès l'abord, ellerassuraH donc Prévinquières sur l'état de son cœur et lui donnait une haute idée de son caractère.
Pourtant, elle n'avait pas été jusqu'à lui affirmer qu'elle n'appartenait plus à Etienne. Et l'idée que cette exquise créature était possédée encore par son rival jetait Prévinquières dans des transports de fureur. La malicieuse femme se gardait bien de le détromper en constatant les ravages que la jalousie faisait dans ce cœur simple d'homme ayant peu vécu. Elle attendait de grands résultats de cet état de révolte physique et d'angoisse morale. Avec des airs de vierge, elle disait à Prévinquières, quand il haletait de désespoir :
— Pour moi, c'est comme un époux. Que penseriez-vous de moi, si je le trahissais après les services qu'il m'a rendus, et l'affection que j'ai pour lui? Un lien tel que le nôtre est plus solide que s'il était légitime.
Pré\inqiiières tant qu'il était sous les yeux de Valentine ne pouvait s'empêcher de penser que cette fidélité était admirable. Mais, rentré chez lui, il cherchait un moyen de briser ce fameux lien, et de réduire à rien tous ces serments.
YI
Il n'était pas possible de prendre moins de précautions que Jacqueline, quand elle allait chez Thomiès. Elle y entrait en plein jour, demandait au valet de chambre qui venait ouvrir, si « monsieur » était là. Et, sans attendre même la réponse, traversait le salon, passait dans le cabinet de Jean, magnifique et haute pièce en forme d'atelier, meublée de beaux et précieux bahuts anciens, décorée de tapisseries aux teintes adoucies et tendres, enricliiede bibelots rares et de tableaux choisis. Elle le trouvait assis, l'attendant, en train de lire un livre nouveau, ou couché sur son divan, la cigarette auxlè^Tes, et, tout de suite, la main tendue, le visage souriant, dès qu'il la voyait paraître.
Chez elle, complètement, comme une maîtresse de maison sûre de n'être jamais dérangée, avec la quiétude absolue d'une femme libre, elle aimait à se retrouver dans ce grand cabinet avec Jean. C'était là que se passaient les heures les plus douces de sa vie.
Jamais elle n'y venait qu'avec des yeux en fête, des paroles joyeuses, souvent des fleurs entre les bras.
Cependant, ce jour-là, M"'^ Laiglise monta l'escalier d'un pas rapide et saccadé, et, sous sa voilette, son A'isage semblait un peu pâle. Elle entra vivement, demanda pour la forme si Thomiès était chez lui, puisqu'elle savait qu'il l'attendait, et poussa jusqu'au cabinet. Dès la porte ouverte, elle aperçut Jean debout près delà haute baie vitrée, éclairé par un jour du nord qui découpait nettement sa silhouette. Il tenait dans sa main un émail dont il examinait avec attention les reflets. Il était beau, jeune, élégant, sans une ride, sans une flétrissure du visage, sans un cheveu gris dans sa rude chevelure noire.
Il entendit la porte se refermer, tourna la tête et dit en souriant :
— Ah! Jacqueline, c'est vous ? Votre entrée a été silencieuse et je ne me doutais pas que vous fussiez là...
— Et puis vous étiez si absorbé dans la contemplation de cet objet...
— Une merveille ! Voyez !
— Oui, très beau!
— C'est pour Prévinquières.
Elle rougit à ces mots et son regard se troubla.
— Vous vous occupez beaucoup de M. Prévinquières, il me semble.
— Jelui déniche des bibelots. Iln'arien, cet homme, et il ne s'y connaît pas... Il se ferait voler. Alors il
l'ifi LES BATAILLES DE LA VIE.
ma prié de chercher pour lui. Et vous savez comme cela m'amuse ! Est-il rien de plus agréable que dacheter pour quelqu'un de très riche? On n'est pas arrêté par la considération du prix. On ne voit que la beauté ou la rareté de lobjet... C'est une jouissance prodigieuse pour moi.
— C'est en somme un peu celle du chien de chasse : vous arrêtez...
— Et je rapporte. C'est vrai!... Mais je tire! Et c'est là qu'est le plaisir. Se trouver en face du marchand qui veut vous entortiller, savoir aussi bien que lui ce que vaut la mar-chandise, lutter, discuter, l'emporter... Ah ! C'est une satisfaction !
— Platonique !
— Si vous voulez. Comme toutes les satisfactions intellectuelles.
Jacquehne se déganta lentement, enleva sa voilette, son chapeau, et dit :
— Vous êtes tellement accaparé par ce bibelot que vous ne m'avez pas embrassée.
li posa l'émail sur la table, prit la jeune femme par la taille, la serra sur sa poitrine, sans protester, sans s'excuser, et lui mit ses lèvres dans le cou avec un raffinement si prolongé, qu'elle en frissonna et devint encore un peu plus pâle. Puis, comme il la regardait pour s'assurer qu'elle était contente, elle reprit dune voix tranquille ;
— Je vous pré\iens qu'on dit que vous songez à épouser M-^'' Pré\inquières.
Il ne broncha pas. Il fit la moue sous sa moustache brune, et répliqua :
— Il y a tant d'imbéciles qui ne savent qu'inventer !
— Oh ! Ce ne sont pas des imbéciles qui parlent ainsi. Ce sont de très habiles gens qui cherchent à me faire de la peine.
— Mettons : de méchantes gens. Allez-vous vous préoccuper de leurs potins? On en a dit bien d'autres, sur vous et sur moi, depuis le temps ! Vous n'y faisiez pas attention, autrefois.
— C'est vrai. Mais, autrefois, j'avais une confiance inébranlable...
— Et aujourd'hui, vous ne l'avez plus? C'est gentil, ce que vous me dites là !
Elle ne répondit pas. Sur le large divan, parmi les coussins de soie, elle s'assit, appuya son coude à son genou, son menton dans sa main blanche, et songea tristement. Il vint à elle, à pas ghssés, s'agenouilla, et la forçant à le regarder :
— Qu'est-ce que cela signifie, JacqueUne? Ai-je fait quoi que ce soit qui vous autorise à me soupçonner? Pourquoi me rendez-vous responsable des vilenies de votre entourage? Les haineuses insinuations d'un jaloux ou d'une envieuse suffisent-elles à me rendre coupable? 11 faut que j'aie commis quelque faufe pour que vous ayez du chagrin. Et vous en avez. Racontez-moi tout. Je veux connaître vos soupçons po^r les dissiper plus sûrement.
Des larmes coulaient maintenant sur le visage de
Jacqueline, et ses lèvres Iréniissaient d'émotion contenue. Mais elle restait muette. Jean éprouva une véritable peine à la voir ainsi pleurante et bouleversée. Il l'avait trop aimée, et Taimait trop encore pour qu'une émotion d'elle le trouvât tout à fait indifférent. Il se sentait plein de pitié pour cette bonne et jolie et tendre amie, à qui il n'avait dû que des joies, et qui souffrait à cause de lui, pour la première fois. Il lui dit d'un tun pénétré :
— Jacqueline 1 C'est vraiment triste de voir mes sentiments suspectés ainsi. Vous m'inquiétez sérieusement. Que vous a-t-on raconté? Je veux le savoir : j'en ai le droit.
— Je vous l'ai dit.
— Quoi ! C'est ce racontar stupide. C'est seulement cela?
— N'est-ce pas assez? •
— Puisque je vous affirme que cela n'est pas. EUe hocha la tète d'un air découragé :
— Cela n'est pas aujourd'hui, je veux le croire. Mais cela sera demain. J'en ai eu le cruel pressentiment la première fois que je vous ai vu auprès de cette jeune fille. Un instinct sûr nous guide, nous autres femmes. Vous veniez par l'allée du jardin, côte ;i côte, en parlant, et M""^ de Rétif vous accompagnait. Aussitôt j'ai de\'iné que vous vous présentiez à mes yeux comme vous deviez être désormais : appartenant à une autre. Pourquoi ai-je eu cette idée? Je vous avais cent fois vu auprès de jeunes filles, dans le
monde, aux bains de mer, aux courses, partout, et jamais je n'avais soupçonné que vous pussiez m'abandonner pour aucune d'elles. Mais là, une certitude m'est entrée dans le cœur, aiguë et douloureuse. Je vous ai vu à AP^^ Prévinquières, sous les auspices de Valentine, et moi je restais seule, irrémédiablement, après vous avoir donné toute ma vie, que vous me rendiez d'un geste dédaigneux, n'en sachant plus que faire. Quel rôle joue M^' de Rétif dans tout cela? Car elle est mêlée à l'intrigue, j'en suis sûre. Sa voix ne sonne plus la même à mon oreille. Elle ne me regarde plus en face, depuis quelque temps. Quand elle me prenait mon mari, elle n'avait aucune honte, elle causait, riait, m'embrassait. Sa contenance était aisée et naturelle, elle savait bien qu'elle ne me faisait aucun mal, ne me causait aucun préjudice. Maintenant, elle se défie, m'observe, comme si elle préparait quelque traîtrise. C'est donc qu'elle va contribuer à me prendre mon amant !
— C'est tout un roman, Jacquehne, que vous construisez là.
— Non ! C'est une histoire vraie. Valentine n'est sensible qu'à l'argent. Elle n'a jamais cherché et ne cherchera jamais que l'argent. Elle est incapable dune passion sincère. Cette jolie et séduisante femme inspire des sentiments qu'elle est inapte à éprouver. C'est l'arrivée de Prévinquières dans notre miUeu qui a tout bouleversé. Il me paraît certain que Valentine a jeté son dévolu sur ce millionnaire. Elle s'ap-
prête à quitter Etienne, et pour que son abandon soit moins éclatant, peut-être rêve-t-elle de vous amener à me quitter moi-même.
Jean pâlit et fit un brusque mouvement de dépit en voyant Jacqueline, éclairée par son amour, arriver si près de la réabté. Elle crut qu'elle lavait blessé, et prompte à s'excuser :
— Oh ! n'allez pas plus loin que ma pensée. Je veux dire seulement que peut-être elle a répandu sur votre compte, pour iaire diversion, les bruits qui m'ont si fort troublée... Je ne suspecte pas votre délicatesse, mon ami. Je sais combien vous êtes généreux. Et puis, vous n'êtes pas un chercheur d'aventures, ni un coureur de bénéfices. Vous êtes indépendant, et n'obéissez pour a^ous décider qu'à votre goût et à votre préférence. Elle, cette malheureuse, c'est une A'éritable femme eatretenue , et de la pire espèce , puisqu'elle trompe le monde par de faux semblants de dignité et de décence. Elle a coûté à Etienne des sommes folles. Je ne m'en plains pas. L'argent n'est rien pour moi. Mais puisqu'il est si prodigue, pourquoi songe-t-elle à le quitter pour un autre? Car, vous l'avez vue aux Folies-Bergère, l'autre soir, elle a littéralement levé Prévinquières, devant nous tous, comme aurait pu le faire une des filles qui rôdaient dans le promenoir. Et que dira Etienne? Que de- ^iendrai-je, moi, s'il est troublé dans ses plaisirs? Comment voulez-vous que je ne sois pas triste avec des idées pareilles? 11 faudrait donc que je fusse
stiipide comme M"^® Vargas, ou sans vergogne comme M"^^ Tonnelet et M""^ de Rauvau qui, après un amant qui s'en va, en prennent un autre qui se présente? Non ! Jean, ce n'est pas une résignation de brute ou un libertinage éhonté qu'il faut attendre de moi. J'ai plus de respect de moi et de vous-mênie. Après vous, sachez-le, personne ne m'aura. J'ai eu la faiblesse de vous céder, parce que je vous aimais et que je n'ai pas voulu vous faire souffrir. Celle qui vous appartient n'appartiendra pas à un autre, à n'importe qui, pour tomber à n'importe quoi. Elle vous conservera sa tendresse, jusque dans le désespoir, jusque dans l'abandon, jusque dans la mort.
Il perdit son calme, et se fâcha tout à fait.
— JacqueUne, vous êtes folle ! Je vous demande un peu à quoi riment les menaces que vous me faites! Voilà que vous me régalez d'un suicide, maintenant? Il ne manquait plus que cela? C'est vraiment abominable! Et qu'y puis-je? Parce que M™® de Rétif a de mauvaises dispositions à l'égard d'Etienne, s'ensuitil que je médite des projets détestables vis-à-vis de vous? Si vous avez attendu longtemps avant de me faire des scènes, vous vous rattrapez ! A défaut de la quantité, la qualité y est!
Il marchait à pas précipités dans l'atelier, agité en apparence, lucide en réaUté. Il se demanda si l'occasion ne se présentait pas d'un commencement de rupture. En insistant, U pouvait amener la situation à une tension telle qu'une brouille s'ensuivrait. Et
!u-2 LES BATAILLES DE LA VIE.
cette première lézarde dans rédifice de leur bonheur causerait un ébranlement qui préparerait la ruine future. Il eut, à l'heure douloureuse où cette pauvre femme tremblait pour sa sécurité morale, l'horrible sang-froid de débattre des plans, de contrôler des résultats, de se demander s'il était plus avantageux pour lui de nier tout à fait, ou d'avouer un peu.
En fin de compte, il eut peur de la sincérité de JacqueUne. Il crut quelle disait vrai et qu'il s'exposait à la tuer en lui enlevant toute espérance. Et la pensée pleine d'une autre, il dut tromper par de fausses promesses, apaiser par de douces assurances. Il en éprouva un violent dégoût. Sa nature se rebellait contre le mensonge, et sa bouche se crispait sous les sourires de commande. Il s'assit sur un petit pouf, devant Jacqueline, presque à ses pieds, et il philosopha.
— Ma chère amie, voyez-vous, les petits ennuis que vous éprouvez là sont la juste rançon des longs bonheurs. Sans ces plis à la feuille de rose, notre joie serait un scandale. Rien n'est complet en ce monde, et il faut admettre qu'une tendre chaîne ait quelque paille dans ses anneaux. Les gens gâtés par une quiétude parfaite sont les plus exigeants. Il leur semble impossible d'admettre qu'un nuage passe dans leur ciel et l'obscurcisse pendant une heure. De ce que tout a marché toujours à souhait pour eux, il s'ensuit que tout doit continuer dans les mêmes conditions privilégiées. Mais les êtres, les choses, le temps, la vie, sont des éléments dont il faut tenir compte et qui
peuvent modifier les situations qui paraissent les plus sûres. Il y a l'âge, la maladie, la mort. Vous ne vous apercevez pas que je vieillis. Un beau matin, je serai un barbon, et vous, vous serez encore une très jeune femme. Exigerez- vous que je me conduise comme un jouvenceau, et que je continue à faire le galant, avec du ventre et des cheveux blancs ? Si vous vous montrez aussi intransigeante, alors, que vous l'êtes aujourd'hui, que deviendrai-je? Je devrai, pour vous plaire, m'exposer aux sarcasmes de la jeunesse, qui n'est plus très déférente pour l'âge, et m'efforcer d'étaler de vieilles grâces, quand il faudrait me résigner à la dignité tranquille de la vie finissante. Rien n'est immuable, vous le savez bien. Et l'amour change de température, comme l'année, qui de l'été passe à l'automne et à l'hiver. Moi je suis déjà à l'automne, Jacquehne, et vous, vous sortez à peine du printemps. Nous ne marcherons pas toujours du même pied dans l'existence. Nous nous sommes rencontrés à un moment de la vie où nos belles saisons concordaient heureusement. Mais ce moment ne peut durer en réaUté, et plus le temps s'écoulera, plus la différence de nos forces, de nos goûts, de nos habitudes s'accentuera. Voilà à quoi je pense souvent, chère amie, avec une infinie tristesse, et à quoi vous me paraissez ne jamais songer. C'est pourtant là que se trouve le secret de notre avenir. Si nous savons passer de l'amour passionné à une plus grave tendresse, nous aurons encore des jours heureux. Si vous vous en tenez à
VOS aspirations, sans vouloir composer avec les réalités, alors vous vous heurterez à de grands obstacles et vous souffrirez, hélas ! en causant de cruelles souffrances aux autres.
Elle le laissa finir, l'écoutant avec attention, puis elle dit posément :
— Dégagée de toutes les précautions que vous avez prises pour me la faire entendre, votre pensée peut se résumer ainsi : « Lamour n'a qu'un temps. Il tiendra fatalement une hem^e où je devrai vous quitter. Préparez-vous à cette éventualité, qui est peut-être prochaine. Que ce soit parce que je serai las de vous, parce que je serai épris dune autre, nous sommes destinés à nous séparer. Je ne suis pas lié à vous par le mariage. Rien ne peut me contraindre à vieillir auprès de vous. Je demeurerai votre ami si vous êtes raisonnable. Mais si vous ne l'êtes pas. ce sera la rupture, et vous souffrirez. Du reste, si vous acceptez que je ne sois plus que votre ami, en quoi cela pourrait-il vous affliger que j'épouse une autre femme? Il serait de bon goût de vous y résigner et d'accepter même cette modification de ma ^ie avec une sjTnpathie décente. ^> Tout cela est très bien raisonné. Mais, dans vos déductions, vous n'avez tenu compte que de votre état diàme, et pas du tout du mien. Or le mien est très différent du xoXre : je vous aime et il ne dépend pas de moi, ni de vous peut-être, que je cesse de vous aimer. Dès lors quelle valeur ont pour moi tous vos arguments. Vous vieillirez, vous serez morose, ma-
GExNS DE LA NOCE. . 155
lade, que m'importera, si je vous aime? Votre mâle beauté, dont j'étais fière, sera détruite? En vain, sije vous aime comme vous serez, et si pour moi vous demeurez, par le prestige de ma tendresse, charmant toujours, comme vous l'étiez. Le temps nous séparera ? Pourquoi donc, si vous n'êtes pas son complice, et si vous ne vous prêtez pas à sa tyrannie? Ne seraije pas là pour vous recevoir à mon foyer, etpoi<ir vous adoucir par mes soins les amertumes de la vieillesse? Comment donc croyez-vous que je vous aie aimé, et vous-même de quelle futile et sensuelle tendresse m'aimez-vous ? Parce que vous ne me prendrez plus dans vos bras, parce que le désir sera absent de votre cœur, parce que la volupté ne nous unira plus dans le même accord, je ne compterai plus pour vous? Non ! Je ne vous crois pas, et vous vous calomniez. Vous êtes attaché à moi par des liens plus forts que vous ne pensez, et notre amour doit être de ceux qui survivent au temps, à l'absence, et à la mort. Ou bien, je me serais tristement trompée sur votre compte, et vous ne vaudriez pas, dans ce cas, l'ombre dun regret.
—Remarquez, fitThomiès, sans répondre aux arguments de JacqueUne, comme la discussion fait dévier les idées. Nous sommes partis d'un simple racontar sans importance, dont il suffisait, pour le juger, de dire qu'il a été mis en circulation par un de nos stupides amis, et nous voilà maintenant à envisager dans quelles conditions pourra finir une Maison que nous
ne voulons abréger ni lun ni 1 autre. Et tout cela • parce que vous avez, comme toutes les femmes, la rage de vous torturer le cœur. Vous êtes folle, ma pauvre amie, d'aller inventer des sujets de chagrin,, quand la vie se charge de vous en apporter de tout faits, et que vous ne pouvez pas éviter. Jouissez du présent, croyez-moi, sans tant de raffinement psychologique. Après, advienne que pourra ! Ce qui aura été pris d'heureux sera toujours acquis, et serAira à faire une bonne moyenne avec les ennuis. Votre idéal pour l'avenir me parait du reste très bucolique. C'est une adaptation complète de Philémon et Baucis. Un vieux monsieur et une A'ieille dame qui s'aiment bien sous la neige des ans. Mon Dieu ! s'il ne faut que cela pour vous ravir, ce n'est pas impossible à arranger, encore que ce soit un peu province. N'est-ce pas? On voit le tableau dans une petite ville proprette, où il passe peu de gens, jamais de voitures, ou bien c'est une émeute : toutlemonde surlepasdesportes.il faudra que nous soyons bien vieux, bien fatigués, pour nous accommoder de cette tranquilUté-là. Et, mais j y pense : qu'est-ce que nous ferons d'Etienne ? Il ne se résoudra jamais, lui, à être aussi vertueux que nous, et je le vois d'ici entretenant la receveuse des postes ! Car, il entretiendra, jusqu'à son dernier jour, ce brave ami. Et nous serons depuis longtemps résignés au boston familial, que, lui, il faudra qu'il donne encore de l'argent à des personnes d'un autre sexe, ne fût-ce que pour se faire tapoter les joues.
GENS DE LA NOCE. lo7
Elle avait si impérieusement besoin de ne pas lui tenir rigueur, qu'elle détendit ses sourcils, s'efforça de chasser ses inquiétudes et sourit à ses plaisanteries. Il lui en sut gré, et devint plus câlinement tendre. Temporiser, écarter le péril immédiat, s'en remettre à la vie du soin d'arranger les choses, telle était sa tactique. Avant tout, éviter les scènes. Le ciel redevenant bleu, D n'avait aucune raison de l'assombrir. Jusqu'au départ de Jacqueline, il se montra empressé et souriant.
Il avait un intérêt considérable à aviser son alhée de ce qui venait de se passer entre lui et M™^ Laiglise. Il voulait aussi essayer de savoir par qui Jacqueline avait été informée de ses projets, si habilement dissimulés. Il s'habilla et, comme cinq heures sonnaient, il se présenta chez M""^ de Rétif.
Yêtue d'une robe de satin noir très simple, Valentine se tenait dans son petit salon, charmante pièce Louis XV tendue de tapisseries à bergers Watteau, encadrées de boiseries claires. De très beaux meubles anciens ornaient les panneaux; les fauteuils et les canapés étaient en Beauvais représentant les Fables de La Fontaine d'après Oudry. En voyant paraître Jean, la belle blonde se souleva légèrement du fond d'une marquise capitonnée de coussins, et tendant la main à son ami :
— Qu'est-ce qui se passe? Vous ne m'avez pas habituée à vos visites. Pour que vous arriviez, il faut qu'il y ait du nouveau.
— Il y en a. Jacqueline sort de chez moi. On lui a dit ou écrit, je ne sais pas au juste, que je disais à épouser M"^ Prévinquières.
— Et quel effet cela lui a-t-il produit?
— Déplorable ! Elle a pris la chose au tragique : Si vous me quittez, je meurs!
— Toutes les femmes disent ça... Excepté moi!
— C'est vrai ! Jamais je n'ai vu une femme rompre aussi décemment que vous. On reste votre ami, après, ce qui est délicieux. Il y a même des jours où on se tromperait, et où, pour un rien, on rede\iendrait votre amant.
11 était très entreprenant, en parlant ainsi, et Valentine dut y mettre ordre.
— Faites-moi le plaisir de vous tenir tranquille. Il faut que vous ayez vraiment peu de cœur, au moment où Jacqueline se désole, pour penser à autre chose qu a détourner ses soupçons.
— Vous êtes la source de la sagesse. Ça donne envie de boire.
— Taisez- vous, grand fou ! Jamais vous narriverez à rien. Vous ne réfléchissez pas assez.
— C'est si fatigant! Soyez intelUgente pour moi, je serai bête pour vous.
— Je commence à croire que je me suis trompée sur votre compte. Vous n'êtes qu'un beau jeune homme.
— Ça n'est déjà pas si commun! Mais je suis aussi un sérieux jeune homme. Parlez : le congrès est ouvert. Décidons de l'avenir des nations.
CENS DE LA XOCE. lo9
. — Savez-vous ce qui me préoccupe dans votre cas, c'est que, très probablement, la communication qui a été faite à Jacqueline, sur le compte de M"® Prévinquières, a dû être faite ou va être faite à M"^ Prévinquières, sur le compte de Jacqueline. On a dit à l'une : Thomiès s'apprête à épouser M"^ Rose ; on dira à l'autre : Thomiés est l'amant de M"^^ Laiglise.
— On est toujours l'amant de quelqu'un. La fdle de votre ami ne doit pas penser que je suis un premier communiant. Elle sait ce que c'est que la vie. En somme, lâcher Jacqueline pour l'épouser, ça n'est déjà pas ordinaire. Et je suppose qu'elle en devrait être plutôt flattée.
— Question de caractère. Jacqueline est jeune, jolie, séduisante. M"^ Rose peut craindre que l'habitude ne vous ramène un beau matin chez M"'^ Laiglise, et que, par représailles, la femme abandonnée ne fasse de sa rivale une épouse honoraire. 11 y a bien à dire sur tout ça, et c'est plus compliqué que a^ous ne pensez.
— Vous voyez que je suis venu vous consulter. Conseillez-moi.
— Connaissant Rose Prévinquiéres comme je la connais déjà, je crois qu'une hardie manifestation de franchise aurait grande chance de réussir, auprès d'elle. C'est la droiture même, cette fiUe-là. Vous savez comme elle s'est conduite avec son père. Elle sera pareille avec son mari. Vous n'êtes, du reste, pas du tout son fait...
— Merci !
lliO LES BATAILLE-"- DE LA VIE.
— Je le constate en passant, et pour ne pas être accusée d'une erreur de diagnostic. Je ne changerai pas de résolution pour cela. J'ai lié partie avec vous, j'irai jusqu'au bout pour la réussite de notre entreprise. Mais, parce que je suis devenue votre alliée, je n'ai pas été brusquement frappée de stupidité. Je sais encore juger. Et cette petite bourgeoise de Rose, avec ses idées de mil huit cent cinquante-deux, n 'est pas du tout de votre bateau. Elle marche encore à voiles, elle, et vous... oh! à vapeur, machine à triple expansion et à double héhce. Je ne vous vois pas voguant longtemps de conserve.
— Il n'y a que le départ d'important. Une lois embarqués, je ferai quelques petites améhorations et transformations qui modifieront la marche de ma camarade de route. Et puis, au besoin, je diminuerai ma vitesse.
— C'est sérieux? Vous y êtes décidé?
— Sur l'honneur! J'ai, de la vie que je mène, pardessus les sourcils. Tout le temps la fête avec des Rauvau, des Vargas et des Touzard. Tuut le temps l'amour avec des femmes qui vous donnent à entendre qu'elles sont vraiment bien gentilles pour vous, car ça les ennuie furieusement, mais qu'enfin, il faut bien qu'elles rémunèrent vos peines et soins. Un jeton de présence, quoi! Et les maris de ces dames, qu'il faut supporter quand ils sont de mauvaise humeur, consoler quand ils ont perdu au bridge avant dîner, et amuser quand ils n'ont rien à faire. C'est gentil jusqu'à trente ans^
mais passé cette belle époque de la maturité, cela devient odieux, nauséabond, et, plutôt que de continuer, il vaudrait mieux se faire croupier dans un cercle ou se suicider!
— Je commence à croire que vous êtes vraiment mûr pour faire un bon mari. Je ne me doutais pas de votre état moral. Vous vieillissez beaucoup!
— Si vous croyez que je raconterais des choses pareilles à une autre que vous ! Je sais bien que vous me comprendrez, puisque vous êtes logée à la même enseigne, et que vous avez faim et soif de tranquillité dans la considération, de repos dans la régularité. En voilà assez de dépendre d'un monsieur qui peut se toquer d'une petite de la rue de la Paix, ou se ruiner dans des spéculations bêtes, ou mourir, ou, pour une cause quelconque, vous laisser en plan. Assez d'auberge, n'est-ce pas, même dans les endroits à la mode. Un intérieur modeste, s'il le faut, mais à soi. Plus de provisoire, du définitif. Enfin, un bon mariage avec l'homme de cinquante ans idéal, qui a un gros sac, des illusions, la fringale de l'amour, et qu'on mènera par le bout du nez : Prévinquiéres, pour ne pas le nommer.
Valentine ne répondit pas. Elle songeait. En quelques paroles, Thomiès venait de résumer avec une cruelle exactitude la vie qu'elle menait depuis dix ans. Etune amertume, un dégoùt.luimontaient aux lèvres. Il disait vrai. C'était la lassitude de l'existence brillante mal assurée et la nostalgie du calme bonheur.
Ce que son allie' avouait si hardiment, elle le dissimulait, mais l'éprouvait comme lui. Ils arrivaient l'un et l'autre à l'heure décisive. Il fallait changer de route, sous peine de continuer jusqu'à la fin dans celle où leurs pieds se fatiguaient à marcher. Elle dit :
— Vous êtes riche, vous, Jean. Vous pouvez être indépendant, si vous le voulez.
— Je vis sur les restes de mon patrimoine. Un beau mobiher, et trente mille francs de rentes. A la condition de me résigner à la cuisine du cercle et au jeu pas cher, aux cigares médiocres et au coupé de remise, je vivoterai. Mais est-ce suffisant? Et puis, la solitude. Pas d'intérieur. Une femme de charge pour me soigner, et un valet de chambre qui sera embêté de ne pas avoir ses soirées fibres, et qui me négfigera. Ma chère, la jeunesse embelUt tout. Quand on commence à descendre la pente, il faut se ranger. Et on n'a, pour cela, encore rien inventé de mieux que le mariage. JacqueUne me dit : « Nous ^'ieLlfirons ensemble. Vous aurez toujours le coin de mon feu. » Parbleu ! sans doute ! Mais il faudra que j'y aille. Tout est là! La douceur, c'est d'avoir le coin du fou chez soi. et pas chez les autres.
M""^ de Rétif eut un sourire :
— Vous me faites l'eff'et de Napoléon en 1 SI 5. Vous marchez à la frontière jouer votre va-tout. Il s'agit de gagner la bataille de Waterloo. C'est le trône de France ou Sainte-Hélène. Eh bien! ne vous troublez pas. Combinons notre plan de campagne et exécutons-
le, sans hésitation. Ce qui a perdu le grand homma à qui je vous comparais, c'est qu'il a cessé d'avoir confiance. Vous avez bien un petit bout d'étoile.
— Un petit bout? J'en ai plusieurs, entières, des étoiles. Mais elles sont toutes du chant ou de la danse I
— Soyez sérieux. Croyez-vous à quelque chose?
— Moi? Je suis farci de superstitions! Mais je crois surtout à l'influence des femmes.
— Eh bien ! Nous tâcherons de ne pas vous donner de déceptions. Parlons d'une façon pratique. Il est certain que JacqueUne a été avertie par une des pestes de notre entourage, M"'^ Vargas ou la Tonnelet...
— Ce n'est pas gentil de leur part. Je ne leur ai jamais rien refusé...
Elle le menaça de sa belle main blanche :
— Thomiès ! Thomiès ! On me l'avait dit, que vous étiez un abominable scélérat!...
— Mais vous ne vouliez pas le croire. Eh bien ! Vous aviez tort. Je vous réponds que c'est johment vrai, allez !
— Un affreux diable !
— C'est pourquoi j'aspire à me faire ermite.
— Eh bien! Si j'étais à votre place, je jouerais la franchise avec Prévinquières. Vous pensez bien qu'il n'ignore pas votre situation dans la maison LaigLise. Il n'est pas assez naïf pour s'en scandahser. Mais il peut craindre qu'elle ne soit plus difficile à dénouer qu'une simple liaison de j eune homme avec une femme mariée. Faites naître l'occasion de lui ouvrir votre
cœur, et alors dites-lui tout . hardiment : votre lassitude du bonheur présent, votre rêve d'un bonheur nouveau, votre goût pour la régularité, et tout ce que votre brillante imagination pourra vous suggérer sur un sujet qui vous est si cher. Tablons sur l'hypothèse classique : Rose a été prévenue de vos projets en même temps que Jacqueline. Il faut donc que Prévinquières, aux premières craintes que sa fille lui exprimera, soit en mesure de lui répondi^e par votre confession. La jeune fille, en somme, qui n"est pas une bête, comprendra que, sous ces dénonciations, il y a des manœuvres suscitées par l'envie et la jalousie. Elle ne pourra pas être très navrée qu'on essaye de mettre des bâtons dans les roues de son char de victoire. « Si l'on me dispute M. de Thomiès, c'est qu'il en vaut la peine. Si on le calomnie, c'est qu'il est supérieur, • Voilà le raisonnement, il est à la portée d'un enfant de cinq ans. Nul doute qu'elle ne le fasse. A partir de ce moment-là, son amour-propre est engagé dans l'affaire, et si vous savez manœuvrer, vous avez toutes les chances pour vous. Il va sans dire que moi, qui suis bien vue dans la maison, je vous pousse sans vergogne. A charge de revanche. Car je ne me dissimule pas que, s'il est relativement facile de vous conduire au pied des autels avec ^pie Prévinquières, il sera infiniment plus vétilleux d'y entraîner son père en ma compagnie. Mais vous serez reconnaissant. Votre intérêt, en même temps que votre amitié, vous le commanderont. Et puis,
soyez tranquille, je ne serai pas une belle-mère ennuyeuse.
— Il serait plutôt à craindre que vous ne soyez trop amusante !
— Je vous donne ma parole que je serai rigide, et que je n'aurai pas d'enfant.
— Merci pour cette bonne promesse ! Moi, je m'engage à vous faire avantager.
Cette conversation, si légère par le tour que les deux interlocuteurs lui avaient donné, si grave par les conséquences qu'elle pouvait entraîner, prit fin à l'arrivée de Rose, qui venait chercher M""^ de Rétif pour aller faire un tour au Bois. La jeune fille montra à Jean son amabihté coutumière, d'où les deux alliés conclurent que l'attaque, prévue, n'avait pas été commencée contre elle. Thomiés, avec son grand air, accompagna les jeunes femmes jusqu'à la voiture, les aida à monter et prit congé.
Attelé de ses deux chevaux brillants, le vis-à-vis suivit l'avenue des Champs-Elysées, passa sur la place de l'Étoile et s'engagea dans l'avenue du Bois. Sous un chaud soleil, dans la fraîcheur des gazons arrosés, au miheu des équipages qui montaient et descendaient cette voie triomphale du luxe et de la richesse, Valentine et Rose se laissaient bercer au mouvement cadencé de la voiture. Comme on approchait de la grille, sur la chaussée, sa canne à la main, se promenant à pied, en vrai badaud qui flâne et regarde, apparut Prévinquières.
— Oh : Voilà votre père, dit M^^^' de Rétif.
— Arrêtez, fit Rose.
Le ^is-à-\is se rangea le long du trottoir. Pré^inquières s'approchait, souriant :
— Qu'est-ce que tu fais là, tout seul? demanda Rose.
— Je prends l'air. J'étais resté enfermé à travailler jusqu'à cinq hernies. Je me suis senti la tète lourde, alors j'ai laissé là mon courrier et je suis venu me promener. Et vous, où allez-vous comme ça, toutes les deux?
— Mais avec toi, si tu veux?
— A pied?
— Non. Tu vas monter avec nous.
11 ouvrit la portière, et comme sa fille faisait un mouvement pour lui donner la place du fond, il la repoussa doucement, avec un sourire :
— Reste, mon enfant. Ne me traite pas comme un ancêtre. . . Et puis, je vous verrai mieux, étant en face de vous.
— Où veux-tu aller?
11 interrogea du regard M°^^ de Rétif.
— Oh! Pas aux Acacias, dit-elle. Cherchons des coins tranquilles.
— Eh bien! Descendez vers le champ de courses d'Auteuil.
Ils partirent dans les allées ombreuses et fraîches du bois, le long du Pré-Catelan, au bord de la charmante petite ri^-ière qm brise son cours et bouillonne, miniature de torrent, parmi des rochers artificiels. Le
silence régnait, à peine rompu parle roulement lointain des voitures, et, à intervalles réguliers, par les détonations sèches du tir aux pigeons. Un bien-être délicieux engourdissait Prévinquières, mollement adossé et regardant, avec une jouissance très non-, velle, ces deux gracieuses créatures, qu'il confondait déjà dans une affection presque égale. Au croisement de l'allée de la Reine-Marguerite, des grelots de bicyclettes se firent entendre, et toute une troupe en <( balade » arriva d'un bon train. Des cris se firent entendre :
— Oh I c'est Valentine !
Un arrêt général eut lieu. Au bord du trottoir descendirent de machine des femmes en cuïottes de cy- ,cliste, bas noirs et souliers jaunes, chemisettes de couleurs variées, et chapeaux canotiers à voiles blancs. Et le visage animé par la course, M"''" de Rauvau , Tonnelet et Vargas s'approchèrent de la voiture. Le gros Bernstein et Tonnelet gardaient les «bécanes ».
— Eh! Où allez-vous comme ça, lâcheurs? attaquèrent les jeunes femmes. Il y a plus de huit jours qu'on ne vous a vus ! Et vous nous prenez Valentine encore I C'est Laighse qui fait une tête ! Et cette belle petite enfant-là, est-ce qu'elle ne pédale pas?
Rose se chargea de répondre, car elle voyait à la figure embarrassée de son père, et à l'air contraint de M"'" de Rétif, que cette rencontre imprévue leur causait un sérieux désagrément.
— Non, Mesdames. Je ne sais pas monter à bicy-
dette. Et j'ajoute que je n"ai pas envie d'apprendre. Votre costume est très joli, mais il me paraît un peu sommaire. Enfin j"ai le vertige facilement et les jambes maigres.
— Vous m'en direz tant! dit 'Sl'"^" de Rauvau. Mais Valentine, qui ne craint personne pour les mollets... La A'oilà en voiture, maintenant! Vous allez engraisser, ma chère, vous perdrez votre entraînement!
— Mcds, qu'est-ce que vous avez fait des Laiglise? reprit Rose, venant au secours de son amie. Est-ce qu'eux aussi ils s'exposent à perdre leur entraînement ?
— Non! ditBernstein, ils essayent une automobile ■épatante. Ils ont pris avec eux Touzard et Chrétien. Nous avons rendez- vous, au chalet du Cycle. Suivez le monde! Ils seront joliment étonnés de vous voir arriver avec nous.
— Vous êtes bien gentils, dit Prévinquières, mais nous allons du côté de Boulogne...
— Alors, bonjour. On repart.
Les jeunes femmes enfourchèrent leurs machines, les cavaliers prirent les devants. Bernstein agita un grelot retentissant comme une cloche à bœufs, et avec une vitesse qui s'accélérait à la descente, le joyeux escadron fila vers la Cascade.
— Ohé ! ohé ! cria une dernière fois Tonnelet, en se retournant sur sa selle. Les jeunes femmes agitèrent leurs mouchoirs comme de petits drapeaux de couleur, puis au détour de l'allée tout disparut.
GENS DE LA NOCE. ir,9
— En voilà des fous! dit Prévinquières.
— Ils s'amusent, ou croient s'amuser, ce qui est la même chose, insinua doucement Valentine. J'ai fait, moi, très heureusement, la différence qu'il y a entre leurs joies factices et le vrai bonheur.
Elle assembla, en un même regard, doux et presque attendri, le père et la fille. Dans le frais silence du Lois, parmi les bosquets verts, la voiture continua à rouler de sa marche paisible et régulière. Et Valentine ne put se défendre de comparer la bruyante et vive allure de ses amis d'hier, à ce train ordonné et calme de ses amis du jour. C'était la réalisation symbolique de la vie qu'elle voulait fuir et de l'existence à laquelle, de toutes ses forces maintenant, elle aspirait. Elle sourit à Prévinquières, à Rose, et dit :
— Quelle différence entre leur plaisir et le mien ! Mais à quoi servirait de la leur montrer? Ils ne comprendraient pas !
Prévinquières, non plus, ne comprit pas tout ce qu'avait d'intense et de sincère l'affirmation de la jeune femme. Il ne connaissait pas assez les mystères de son passé, pour apprécier tout ce qu'avait de délicieux pour elle cette ascension vers l'honnêteté définitive. Mais il sentit que Valentine était heureuse par lui et près de lui, et son cœur se gonfla déplaisir. 11 dit d'un air riant à sa fille :
— Puisque nous allons du côté de Boulogne, et qu'il s'agit de ne pas donner de nouveau dans la bande Laiglise, si nous allions dire bonjour au père
Compagnon? Nous ne ferons qu'entrer et sortir. C'est mon ancien caissier, expliqua-t-il à M^^ de Rétif, le brave homme quia recueilli ma fille, pendant mon absence. Cela ne vous ennuiera pas trop?
— En aucune façon. Et si ce \deux se^^-iteu^ vous a rendu un pareil service, j'aime trop votre fille pour qu'il ne me soit pas d'avance très sympathique.
— Alors, voilà qui est parfait I Nous rcA-iendrons par le bord de l'eau. Nous sommes sûrs ainsi de ne pas rencontrer ces écervelés.
Il- arrivèrent à l'entrée de la Grande-Rue, devant une petite maison à grille de bois fleurie de glycine. Une sonnette tinta, quand la porte fut ouverte, et curieuse, à la fenêtre de sa cuisine, une servante se montra. Elle n'eut pas besoin de se déranger pour introduire les visiteurs. Le père Compagnon accourait, nu-tète, essuyant en hâte ses mains souillées de ten^e. Le vieillard, les yeux rayonnants de plaisir, se confondait en excuses :
— Ahl Mademoiselle Rose... Mon cher patron... Quoi ! Sans prévenir 1 Et vous me surprenez fait comme un voleur... Madame, que d'excuses!...
Il les fît entrer dans un petit salon, frais et à demi obscur, dont H ouvrit Aivement les volets. Le jardin dans son étroitesse et sa somptuosité se révéla. C'était un parallélogramme entouré par les murs des autres jardins, où des plates-bandes, cultivées avec soin, étincelaient de fleurs. L'arrangement des espèces, le groupement des nuances, l'assortiment des variétés,
faisaient de ce petit terrain, soigné comme par un génial spécialiste de Hollande, un enchantement pour le regard. Les deux jeunes femmes ne purent retenir un cri d'admiration. Dans la lumière d'un beau jour finissant, les fleurs fraîches arrosées resplendissaient comme des pierreries. Des senteurs délicieuses embaumaient l'air. Et les sens charmés jouissaient pleinement de ce raffinement exquis des parfums et des couleurs.
— Eh bien! Compagnon, vous vous en donnez de rhorticulture ! dit Prévinquières... Ah! Vous devez ('tre heureux, ici!
— Comme jamais je ne l'ai été, patron. Quand j'ai quitté ma petite maison de Blois, j'étais désolé. Je ne savais pas ce qui m'attendait. Mais ce pays-ci est le paradis pour les fleurs. J'ai fait la connaissance du jardinier des Golscheider, qui ont une si belle propriété au bord de l'eau... Le brave homme s'est intéressé à moi. Il a deviné ma passion. Il m'adonne des boutures et des graines... Tout ce qu'il y a de plus précieux. . . Des variétés achetées à prix d'or. . . Et vous voyez le résultat... Je vis au milieu des merveilles... J'ai des jouissances que je ne puis exprimer, en soignant mes plantes, qui sont comme mes enfants... Mais pardon... Je m'égare... Vous avez fait une longue course, pour venir jusqu'ici. Qu'est-ce que je vais pouvoir offrir à ces dames et à vous?
— Un tour dans votre jardin, dit Rose en souriant.
i:-2 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Mademoiselle Rose, vous flattez ma manie. Vous êtes toujours bonne et gracieuse pour le vieux bonhomme Compagnon...
Ils sortirent par une porte-fenêtre qui donnait de plain-pied dans le jardin. Et par les allées bordées d'oeillets de toutes couleurs, ils marchèrent jusqu'à la margelle d'un puits, autour des ferrures duquel grimpait un admirable rosier thé couvert de fleurs.
— Ah 1 Père Compagnon, celui-là, ce n'est pas vous qui l'avez planté? dit Prévinquières.
— Non, patron, mais c'est à cause de lui que j'ai loué la maison. C'est le Rêve dOr. Le soir, son odeur est enivrante, et tout le mois dernier, le rossignol venait y chanter jusqu'au matin. Je me relevais la nuit pour respirer l'odeur de mes roses, et écouter le petit oiseau qui gazouillait à perdre haleine. Souvent, avec Prosper, nous sommes restés jusqu'à l'aube, et c'était si doux et si beau, que tous deux nous en versions des larmes.
Rose tressailht à cette soudaine apparition de celui par qui elle se savait aimée, dans ce cadre de poésie. Le père Compagnon était tenu éveillé par sa manie ; mais Prosper, quelle préoccupation, quel souci, ou quelle visionle ramenait, après la fatigue d'une journée de travail, dans le silence nocturne du jardin? Elle voulut questionner.
— Est-ce que M. Prosper s'est mis aussi au jardinage ?
— Oh: Dieul Non, mademoiselle Rose. Il n'ycon-
naît lien. On ne lui ferait pas dire la différence qu'il y a entre une greffe par approche et une greffe en fente... Un enfant, un véritable enfant!... Mais il aime bien le jardin. Il s'assied là, le soir, et il- reste des heures à me regarder travailler.
— Est-il content de ses affaires?
— Je ne sais pas. Il n'en parle guère. Mais il est triste depuis quelque temps.
— Il ne \âent plus nous voir.
— Ah! 11 faut l'excuser, Mademoiselle, il est sauvage. Et puis la fréquentation du beau monde ne lui vaut rien. Il en revient toujours à l'envers... Ça le trouble, ce garçon. Il est comme moi, né pour le travail et pas pour le plaisir.
— Mais Cécile, pourquoi est-elle si rare?
— Cécile, c'est un peu la même chose. La dernière fois que nous sommes allés déjeuner avec vous, elle et son frère ont été agités toute la soirée. Moi, je bêchais une plate-bande, devant la fenêtre du salon, et je les entendais qui causaient tous les deux. Je n'ai pas très bien compris ce qu'ils disaient, mais ils paraissaient d'accord.
Rose parut impressionnée par le récit pourtant fort peu saisissant du vieillard. Elle fit quelques pas avec lui, du côté des plates-bandes, laissant à l'écart son père et M™^ de Rétif, qui s'étaient assis sur un banc, près du puits, dans l'exquise senteur des roses.
— Sur quoi paraissaient-ils d'accord? demandat-eUe.
— Sur lavantage quil y a, quand on est de petites gens, à rester chez soi.
— Avaient-ils donc trouvé que nous les receAions mal?
— Ohl Non, certes! N'allez pas le croire. Mais chacun à sa place, voilà la sagesse. C'était lui qui disait ça. Et sa sœur répondait qu'il avait raison... Et toute espèce d'autres choses encore, dont je ne distinguais pas toujours le sens direct, mais qui se rapportaient au même objet. Cécile répétait : « N'y pense plus! Tu as raison. » A quoi est-ce qu'il fallait ne plus penser? Je l'ignore. Peut-être à quelque situation importante dans la maison Laiglise, qu'il a souhaitée et quil voit inaccessible... Tout ça passera, mademoiselle Rose.
Elle dit, un peu assombrie :
— Tout passe...
— Excepté l'affection et le dévouement, quand ils sont aussi enracinés que dans notre cœur.
— Vous l'avez bien prouvé, ajouta Rose, avec un grave hochement de tête. Et je ne l'oublierai jamais.
Elle re\'int vers son père qui causait avec M""^ de Rétif, à l'ombre du puits fleuri. C'était une fin de journée adorable. Une fraîcheur commençait à tomber, et, dans ce parterre éclatant et embaumé, la pensée s'engourdissait délicieusement, toutes les préoccupations cessaient, fondues dans un calme qui devait ressembler de très près au bonheur.
— Vous me permettrez bien devons faire des bouquets, Mesdames ? demanda le vieû horticulteur.
Et déjà il cueillait, avec discernement et précaution, faisant claquer son sécateur.
Prévinquières regarda un instant autour de lui d'un air ému :
— Lorsque j'étais au Transvaal, dit-il, pour passer seulem.ent une heure, comme celle qui vient de s'écouler, j'aurais donné ce qu'on aurait voulu.
— Il n'est pas besoin de se trouver dans un désert, ajouta M""^ de Rétif, pour goûter pleinement l'impression que vous éprouvez... Et je vous assure que je la partage.
Prévinquières leva les yeux sur sa fille, avec une sorte d'inquiétude interrogative. Il semblait si bien dire : « Et toi, Rose, est-ce que tu me blâmes de me sentir heureux entre vous deux? » que la jeune fille ne put se défendre d'un fin sourire. Elle associa Valentine et son père dans le même regard, et avec beaucoup de douceur :
— Moi, cher père, je me réjouirai toujours de ce qui te causera de la joie.
Une rougeur subite monta au front de M""^ de Rétif. Il lui semblait bien, qu'en ces quelques mots, Rose venait de donner son assentiment aux projets que formait Prévinquières. Une palpitation violente agita son cœur. Une sorte de honte de calculer tout, lorsque ceux qui étaient près d'elle agissaient avec tant de franchise, troubla sa pensée. Pour la première fois, elle eut le sentiment très net de sa déchéance, et pensa qu'elle n'était pas digne du sort qu'elle am-
bitionnait. Mais elle était trop hardie et trop décidée pour céder longtemps à une telle faiblesse. Elle releva la tète, et montra au père et à la fille son admirable visage rayonnant. Le père Compagnon revenait, tenant de chaque main une gerbe de fleurs merveilleuses, n les tendit à Valantine et à Rose :
— Ces bouquets dureront bien peu. Mais ce qui se conseivera, c'est le souvenir de votre charmante présence dans ma pauvre maison.
Elles acceptèrent le bouquet et le compliment, avec un sourire. Suivies de Prévinquiéres, accompagnées par le vieux caissier jusqu'à la grille de la rue, elles montèrent en voiture et quittèrent ce lieu plaisant, où la sensation du bonheur, dans la simpUcité et le calme, s'était \ictorieusement imposée à leur cœur.
Comme l'avait très bien de^dnéValentine, c'était la bonne petite M"'^ de Rauvau qui s'était ingéniée de donner l'alarme à Jacqueline. Un soir que la bande était réduite à sa plus simple expression par l'absence de Thomiès, de M"''' de Rétif et de LaigUse, la tendre camarade du gros Bernstein, furieuse de perdre sa soirée à jouer au poker, au lieu de courir les lieux publics suivant l'habitude, avait passé sa mauvaise humeur sur son amie, en lui décochant les allusions les plus cruelles :
— C'est sans doute Thomiès qui a emmené LaigUse avec Valentine?Il joue un joli rôle, dans cette affairelà, Thomiès!
Jacqueline avait fait la sourde oreille. Elle ne voulait pas comprendre. Déjà son inquiétude était éveillée par le refroidissement sensible de Jean. Tout ce qui pouvait l'éclairer sur ce douloureux sujet était systématiquement écarté par elle. Mais M""'^ de Rau-
vau ne se tint pas pour battue. Elle reprit au bout d'un instant :
— Et Prévinquières?... Encore un qui nous a bien lâchés. Ilest venu ici, juste le temps de voir Yalentine, de s'en toquer, et de l'emmener. C'est flatteur pour votre salon. On pourra le nommer le dernier salon où l'on lève...
Son adversaire, qui était le colonel Touzard, lit sans vergogne un fuU d'as, qui porta la fureur de la jeune femme au comble. Et comme Jacqueline se taisait résolument, elle redoubla avec férocité :
— C'est comme Jean. . . Il lui a suffi de voir la jeune Rose deux fois,etdéjà on colporte partout qu'il songe à l*îçpouser...Sous votre nez, ma chère, je trouverais le procédé un peu muffle!
Jacqueline frissonna doucement, mais elle ne répliqua pas. M""® de Rauvau s'écria avec colère, en jetant ses cartes :
— Voilà encore ce sale colonel qui a tous les rois î Zut I zut 1 Je ne joue plus î
M""^ Laiglise alors intervint d'un air attristé :
— Quel ton et quel langage, ma chère. Si un étranger entrait ici, où se croirait-il?
— Ah ! bien ! s'il faut se gêner, par-dessus le marché! Vous trouvez ça propre, vous Jacqueline, ces hommes qui viennent nous gagner notre argent?... J'y suis de ^^ngt-cinq louis avec le colonel, moi 1 Eh bien ! mon vieux, si vous croyez que je payerai, vous pouvez vous taper !
— Je m'arrangerai avec Bern^tein, dit tranquillement Touzard.
— Vous ferez bien ! Car si vous vous adressiez à Rauvau...
Elle se leva, et prenant place auprès de Jacqueline sur le canapé, elle dit d'un air de tendre intérêt :
— Ma petite Jacqueline, moi, avec mes airs mal embouchés, je suis très loyale, je n'aime pas les traîtrises. Et on est en train de vous en faire une. Comprenez-vous? S'il faut mettre les points sur les i, je les mettrai. Thomiés s'apprête à vous lâcher pour cette modiste enrichie qui se nomme Rose Prévinquières. Je devine ce que vous allez me répondre : il ne l'aime pas, et je le conserverai tout de même. Cela se peut bien, mais le procédé n'en est pas meilleur. Et puis, avec les hommes, on ne sait jamais : ils aiment très bien des laiderons. L'amour n'a qu'un rapport fort lointain avec la beauté. Combien avonsnous connu de femmes laides qui faisaient des passions ? Et ce sont celles-là qui durent toujours ! Moi, à votre place, je me mettrais sur mes gardes... A moins que vous ne teniez plus à Thomiès, et que ce mariage fasse votre affaire. Alors, prenez que je n'ai rien dit.
Jacqueline montra une physionomie souriante à celle qui venait de la torturer pendant quelques minutes si cruellement, et répondit :
— Oui, prenons que vous n'avez rien dit.
M'"'' de Rauvau eut une mine stupéfaite. Elle leva les épaules d'un air dépité, puis elle conclut :
— Ohl Très bien 1 Ne soyons pas plus royaliste que le roi! Du moment que vous n'y voyez rien à reprendre ! Amen !
— Je vous demanderai seulement, ma chère, de ne pas en parler à tout le monde. Cela pourrait me gêner.
— C'est parfait ! Ah 1 S'il ne s'agissait que de Thumiès... Mais vous, une amie, c'est sacré !
Jacqueline eut un mélancoUque sourire. Elle ne crovait pas outre mesure à la discrétion de la jeune femme. La recommandation qu'elle venait de lui faire pouvait laisser croire à un calcul, qui, au moins, ménageait son amour-propre. Mais qu'était-ce que Tamour-propre, quand la tendresse la plus sincère et la plus forte était en péril? Comme garanties, elle n'avait que les assurances prodiguées par Thomiès. Les promesses, les protestations de Jean, qu'est-ce que cela valait? Un regard, un cri eussent sulii, autrefois, à la convaincre. Tant de belles paroles ne devaient aujourd'hui servir qu'à cacher un mensonge. Elle se sentait à la veille d'un malheur, et quel autre malheur pour elle était à craindre que la perte de son amour?
Elle se disait toutes ces choses, assise dans son cabinet de toilette, auprès de la fenêtre ouverte sur le beau jardin. C'était dans l'allée qui borde la pièce d'eau qu'elle avait vu, pour la première fois, Jean et Rose, l'un près de l'autre, venant à elle, sous la conduite de M'"*' de Rétif, qui semblait les protéger en souriant. Quel rule jouait Val^ntine dans cette in-
tiigue ? Car son éloignement coïncidait trop bien avec labsence de Thomiès, pour qu'il n'y eût pas concert entre eux. N'était-elle pas terriblement imprudente de j ouer un pareil j eu contre Jacqueline, lorsque celleci connaissait si bien son histoire dans le passé et dans le présent, et pouvait, en prenant parti contre elle, lai faire un tort irréparable? Assurément, Prévinquières ne savait rien de ce qui datait d'avant Etienne. Ce qui concernait Etienne même, lui était-il exactement connu? Et d'ailleurs quels projets caressait le banquier ? Youlait-il devenir simplement l'ami et l'entreteneur de Valentine? Ou celle-ci avait-elle formé le dessein, beaucoup plus hardi et plus avantageux, d'épouser le père de Rose? Sa présence presque continuelle aux côtés de la jeune fille pouvait laisser croire qu'elle cherchait le résultat le plus brillant, mais le plus difficile à atteindre : le mariage. Car, que d'obstacles à surmonter, et quelle témérité de se faire une ennemie de Jacquehne ! Mais la bonne et tendre Jacqueline était-elle redoutable? Ne pouvait-on pas impunément la persécuter? Aurait-elle d'autres ressources que les larmes?
Un soupir gonflala poitrine de M'"'' Laiglise. N'étaitce pas exact? Et tout, dans sa conduite passée, ne légitimait-il pas ce jugement sur son caractère. Sa molle douceur, qui s'était accommodée des infidélités dÉtienne, ne subirait-elle pas, sans crise violente, l'abandon de Jean? Il y a sur la terre des \âctimes nées, à qui on a le droit de tout faire, san? qu'elles se
révoltent. Sur celles-là les lâches s'acharnent, et Toutrage, la violence, leur sont prodigués. On n"a rien à craindre de leur faiblesse. Ce sont les bêtes à chagrin de la société, et l'atroce bassesse humaine s'en donne à cœur joie sur ces martyrs. Tout ce qui est Ail, brutal, vulgaire, stupide, se rehausse, se purifie, s'affine et se déniaise, à torturer ces créatures sans défense. Jïnsulte, je méprise, je bouscule, je raille. C'est donc que je domine celui qui me subit. Je ne suis donc plus le dernier des êtres, j'ai un souffredouleur. Quel triomphe ! Il y a des suffisances de cuistres et de drôles qui ne sont faites que de telles victoires.
Jacqueline songeait tristement à ces crucifiements, dont elle avait vu quelques exemples dans le monde, et se demandait avec angoisse si elle consentirait à être une de ces victimes bénévoles. Le sang lui monta aux joues, ses yeux brillèrent, elle serra les poings, et, avec un cri qui l'effraya par sa rudesse, elle se répondit à elle-même : Jamais ! Sa pensée à l'instant évolua. Si la résistance lui paraissait indispensable, pourquoi ne pas entamer la lutte courageusement, de façon à essayer de l'emporter? Se défendre, étaitce assez ? On voulait la frapper. Se bornerait-elle à se garantir, ou bien rendrait-elle coup pour coup ? Un combat, dans lequel l'un des adversaires pare sans riposter est bien inégal. Laisserait-elle Yalentine et Pré^inquières, Rose et Jean, poursuivre à l'aise leurs intrigues, sans tenter de les déjouer? Franchement,
ce serait prêter à rire et leur faire la partie trop belle.
Elle chercha par quels moyens elle s'opposerait à leurs projets, et sur quels alliés elle compterait dans la bataille. Si elle avait été seule en cause, s'il ne s'était agi pour elle que d'empêcher Thomiès d'épouser Rose, la résistance eût pu paraître vaine. Du moment que Thomiès avait menti, la veille, il n'y avait plus à compter sur lui. Et rien, s'il était de connivence avec Prévinquières et avec Rose, ne devait l'arrêter. Nul appui ne s'offrait à la femme abandonnée. Matériellement, elle était sans pouvoir, et moralement, elle n'avait aucun droit.
Mais la trahison de Thomiès se compliquait de celle de Valentine. Et, en un instant, la situation changeait de face : Etienne entrait en scène. Or elle le connaissait bien. Ce voluptueux, incapable d'un effort quand il s'agissait de sa fortune et de son honneur, devait ^n venir à toutes les violences, si son plaisir ou seulement sa tranquillité étaient menacés. Lui montrer Valentine, gorgée d'argent par lui, prête à l'abandonner pour Prévinquières, c'était mettre en danger la vie de tous ceux qui auraient trempé dans la machination. Thomiès, ami de Jacqueline, était son camarade de prédilection. Thomiès rêvant d'épouser Rose, et favorisant les arrangements de Prévinquières avec M"'^ de Rétif, devenait, sur-le-champ, pour Etienne, le dernier des hommes.
Jacqueline eut peur de ce que pouvait entraîner de
périls le dessillement des yeux de son mari. Elle se promit de ne recourir qu'à la dernière extrémité, à ce redoutable moyen. Mais avant celui-là, il y en avait de plus anodins. La rie de plaisir qui rattachait étroitement tous ces êtres, lancés maintenant les uns contre les autres par leurs besoins et par leurs rêves, offrait le champ de bataille sur lequel évolueraient les différents partis. Déjà les amis avaient rempli les fonctions d'éclaireurs, et chacun, volontairement ou à son insu, allait jouer un rôle dans les engagements successifs qui devaient amener le succès des uns et la défaite des autres.
La première escarmouche eut lieu entre Jacquehne et Marcheroy. Un terrain situé à Neuilly, et soigneusement disposé pour le jeu de lawn-tennis, avait été loué par Laiglise. Il était de règle, vers les trois heures pendant la belle saison, de s"y réunir, pour jouer, causer, luncher, flirter. Chacun avait le droit d'amener ses amis. Souvent on se trouvait trente ou quarante sur le terrain sablé, sur les talus gazonnés, ou sous les tentes.
Ce jour-là, l'assemblée était nombreuse. Le garage à bicyclettes contenait une douzaine de macliines, que le préposé aux nettoyages astiquait consciencieusement. Il y avait à la porte, le long delà paUssade, plusieurs voitures qui stationnaient. Des cris joyeux se faisaient entendre. Un match mettait aux prises les quatre plus forts joueurs de la bande : Thomiès et M'^^ Tonnelet, contre Laiglise et M"'" de Rauvau. Le
GENS DE LA NOCE. is:;
clan Laiglise avait sensiblement le dessous, et la galène s'amusait fort des fureurs de la très libre M"'- de Rauvau, qui jurait à chaque point marqué par l'adversaire.
En plein air, sur des bancs et des chaises, se trouvaient groupés tous les habitués, auxquels s'étaient joints M. etM"^ Prévinquières. M"'^ de Rétif était fort entourée par Bernstein et Ravignan qu'elle divertissait de ses amusantes réflexions. Jacqueline était sous la tente aux rafraîchissements, près de Marcheroy qui fumait indifférent. Les balles se suivaient, chassées d'une main ferme et souple par les joueurs. M"^® de Rauvau manqua la balle lancée très habilement, auras de terre, par Thomiès, et, dans un mouvement de colère, elle frappa le sol de sa raquette en criant :
— Ah ! ce Thomiès, il a une chance de cornard !
— Eh ! attendez qu'il soit marié, au moins ! dit Laighse en riant.
— Ça ne tardera guère !
11 y eut un froid. LaigUse n'aimait pas qu'on touchât à l'ordre de choses établi dans sa vie privée. 11 dit d'un air rogue à M'"® de Rauvau :
— Au heu de dire des bêtises , vous feriez bien mieux de vous appliquer. Si ça continue, nous serons battus honteusement.
Ils se remirent à lancer leurs balles avec une adresse remarquable. Sous la tente, Marcheroy avait regardé JacqueUne au moment de la brutale sortie
de M""^ de Rauvau. La jeune femme navait pas cessa de sourire.
Marcheroy se décida à parler :
— Je crois \Taimeiit qu'une épuration de notre société s'impose, dit-il. Laiglise ne parait pas s'apercevoir de ce qu'il y a de déplorable, pour les femmes comme il faut qui sont ici, dans le ton de certaines de ses amies... Je ne sais à quoi il pense.
— Vous êtes bien rigoriste! dit Jacqueline avec tranquillité.
— Oh ! moi, ça ne me gêne pas I
— C'est donc M"^^ de Rétif?
Il y avait, contre toutes les habitudes de Jacqueline, une expression tellement agressive dans ces paroles, que Marcheroy leva la tète avec étonnement.
— Rassurez-vous, ajouta M""^ Laiglise. Tout porte à croire que son supplice ne sera plus long maintenant.
— Que voulez-vous dire ? demanda Marcheroy très intrigué.
— Tout simplement ceci, que, lorsqu'elle aura épousé M. Prévinquières, eUe aura les moyens de ne plus venir ici, si cela lui déplaît.
— Mais, Madame, je ne comprends pas ce qui peut vous faire supposer...
Elle ne répondit pas, mais du geste elle montra en haut du terre-plein gazonué, qui formait sur un des côtés du jeu comme une tribune pom* les spectateurs, Valentine causant avec Prévinquières. L'animation de
la belle blonde était significative. Elle affirmait son désir de plaire par le regard, par le sourire, par tout ce qu'elle mettait de grâce à séduire le père de Rose. Elle le tenait sous le rayon de ses yeux verts, sous la tentation de sa bouche, elle l'enveloppait de son charme, le grisait de son parfum. C'était admirable de hardiesse, de résolution et de savoir-faire.
— Regardez-la travailler, dit amèrement Jacqueline. A moins d'être aveugle, il n'y avait pas moyen de
nier. Se fiant à l'ardeur qu'Etienne mettait ordinairement à assurer le gain de la partie, sûre de n'être pas surveillée par lui, ne se défiant pas des autres, ou méprisant leur opinion, W^ de Rétif travaillait, comme venait de le dire son amie, et elle savait qu'il y avait des millions à recevoir pour prix de ce travail. Marcheroy en perdit son assurance, et dit d'un air surpris :
— Quoi ! Madame, vous croyez ?
— J'en suis sûre. Et très heureusement Etienne ne se doute de rien encore. Mais elle est bien audacieuse et elle fait courir de terribles chances à M. Prévinquières.
Marcheroy eut un petit sifflement railleur :
— Oh ! Pour celui-là, rassurez-vous. Il est dans des conditions à ne rien craindre d'Etienne ... Au contraire I
— Et comment cela ?
— Notre amiluidoitune trop grosse sommepour être bien menaçant à son endroit... Et puis le croyez-vous bien redoutable, ce brave Prévinquières ?... Ma sœur
est fort coquette. Elle peut essayer de lui plaire. De là aux desseins que vous lui prêtez et à leur réalisation, il y a loin... Du reste, je n'aurais pas, en tout état de cause, à intervenir. Vous savez que ma sœur est libre de ses actions, que je ne me suis jamais mêlé de la régenter, et que je n ai aucune influence sur elle.
— Encore pouvez-vous lui donner un a%is.
— Certes.
— Eh bien ! Répétez-lui notre conversation. Cela suffira pour éclairer ses idées et fixer ses résolutions. Je me conduis encore, vis-à-vis d'elle, comme une amie. Mais, suivant ce qu'elle décidera, j'agirai.
Des cris s'élevèrent et des applaudissements retentirent. La ^'ictoire de Thomiès et de M""® Tonnelet était éclatante. Le clan Laiglise-Rauvau essuyait une défaite inaccoutumée. On s'empressa autour des matcheurs. Bernstein tentait de consoler son amie, qui ne desserrait plus les dents, en proie à un mécontentement accablé. Laiglise, lui, bon joueur, riait et de son échec et de la rage de sa partenaire. Il féUcitait galamment les vainqueurs :
— Ce Thomiès est invincible! Tout lui réussit. Quant à M""^ Tonnelet, elle a joué comme une divinité.. . Il est vrai qu'elle a une jupe si collante que j'en ai eu des distractions... Il faudra que nous réglementions le costume de ces dames. Il leur donne vraiment trop d'avantage sur nous.
Thomiès s'était approché de M^^* Prévinquières, et
brun, robuste, dans son costume de flanelle blanche, il causait posément :
— Vous n'avez pas de goût pour ce jeu qui fait fureur? A le voir jouer, il paraît incompréhensible qu'on y prenne le moindre plaisir. C'est d'une absence d'intérêt qui étonne. Et quand on a manié la raquette, quand on a lancé quelques balles, cela devient de la passion. Vous devriez vous y exercer. C'est, par excellence, un jeu pour les dames : U ne demande que de la souplesse et du coup d'œil, point de force. Aussi, vous voyez comme nos partenaires y réussissent. Laiglise joue bien, moi aussi. Mais M"^^ de Rauvau et M""" Tonnelet nous sont bien supérieures. Quant à M"'^ Laiglise, qui se tient à l'écart, c'est la meilleure raquette du lot. Elle est pour ainsi dire imbattable. Mais, depuis quelque temps, elle se borne à nous regarder.
Comprenant qu'il était question d'elle, Jacqueline s'était approchée. Elle se trouva à point pour répondre :
— Je suis un peu lasse, en effet, des exercices physiques. Tout ce qui sort la femme de son milieu de tranquillité, pour la jeter dans la turbulence, me paraît fâcheux. Je crois que cela tient à ce que je vieillis.
Il y eut une bruyante protestation. Elle poursuivit :
— Toujours est-il que je ne supporte plus l'idée de me montrer à bicyclette, ni de jouer au tennis, au golf, ni de chasser... C'est un goût que j'avais et qui
s'en va... Comme tant dautres choses, qu'on aimait et qui cessent de plaire.
Elle prononça cette plirase avec une telle mélancolie, que Rose la regarda profondément. Elle avait ressenti dans son cœur la vibration de cette plainte, et il lui semblait que M""^ Laiglise lui eût adressé un reproche. Pourquoi? Une rougeur lui monta au visage, et elle observa Thomiès avec inquiétude. 11 souriait, impassible, et pai'aissait n'avoir pas entendu. Entre lui et Pré vin qui ères, une discussion sur le football était engagée, où l'un déplorait la faiblesse des muscles de la jeunesse française, et l'autre taxait de sauvagerie répugnante le goût des Anglo-Saxonspour ce sport à coups de pieds et à coups de poings. De ce qu'avait dit M"'^ LaigUse,ils ne se souciaient guère. Leur indillerence rassura Rose. Cependant, elle se promit d'interroger son père.
Dans les tenter, où les joueuses se déshabillaient, on entendait rire les jeunes femmes. Une nouvelle paiiie s'était engagée entre Rernstein et M""^ Vargas. Le colonel Touzard racontait à Ravignan et à Tonnelet qu'il avait fait le matin même quatre-vingts kilomètres en trois heures sur son automobile, et qu'il était resté en panne sur le pavé à Versailles, par suite d'une avarie majeure.
— Et comment étes-vous revenu?
— Par le chemin de fer. Mon mécanicien ramènera l'automobile ce soir. C'est là l'ennui de ces machineslà. Elles ne supportent pas le pavé. Tous les écrous
se desserrent, les boulons tombent, etpaf! vous êtes arrêté !
— Il faudra paver en bois les routes nationales, dit ironiquement Ravignan.
— Louis XIV n'avait pas prévu ces inconvénientslà, quand il créait toutes ces belles voies pour aller à ses résidences royales.
— A cette époque-là, on faisait deux lieues à l'heure, péniblement.
— Aujourd'hui, c'est l'ivresse de la rapidité. On fend l'air...
— On fend aussi sa tête, ou celle des autres...
— Ah 1 les piétons sont si gênants !
— Et les voitures, donc !
— C'est ça, supprimons les voitures et les piétons, conclut Ravignan. Le monde sera automobile, ou ne sera pas. L'automobihsme ou la mort!
— Savez-vous ce qui va arriver, si vous embêtez tout le monde avec vos teuf-teuf, dit Tonnelet. C'est qu'on vous flanquera un tel impôt sur Fautomobilisme de luxe, qu'il faudra être ultra-calé pour pouvoir empoisonner l'atmosphère avec votre sale pétrole... Et ça sera bien fait !
— Ce n'est toujours pas plus sale que votre photographie, riposta le colonel avec aigreur. Et moi,
'quand quelqu'un se met devant mon automobile, je ne le rate pas! Ce n'est pas comme vous, avec votre appareil !
— Je vous conseille de vous en vanter ! cria Ton^
nelet. Bientôt, vous vous enor^eillirez de massacrer les passants I On vous fichera des coups de revolver, mon vieux, on l'a déjà annoncé dans les journaux, et vous ne l'aurez pas volé ! Non, vrai, c'est épatant! Tout à l'heure on va créer un ordre pour décorer les écraseurs I Le mérite automobile !
— On donne bien les palmes aux chevaliers de l'instantané 1
Tonnelet, qui venait d'être nommé officier d'Académie à la suite de l'exposition des Amateurs, devint de la couleur de son ruban, et prenant l'amant de sa femme par le revers de sa redingote :
— Savez-vous, Monsieur, que je ne suis pas disposé à supporter vos écarts de langage !
Les deux hommes, qui se haïssaient cordialement, se menaçaient de la voix et du geste, malgré les efforts du magistrat qui essayait de s'interposer, lorsque, fraîche et souriante, M""^ Tonnelet sortit de la tente, vêtue d'un ravissant costume beige, qui mettait en valeur sa johe taille. Elle s'avança d'un pas souple, et tout de suite, prenant parti pour son mari :
— Qu'est-ce que cela veut dire? Voilà la garde qui s'empoigne avec la ligne ! Faites-moi le plaisir de laisser Tonnelet tranquille, n'est-ce pas, colonel? Il a ses idées, vous avez les vôtres. Elles ne sont pas pareilles, et c'est bien heureux! Sans ça, je ne sais pas comment on s'arrangerait.
Elle dit cette énormité avec une gaieté si tranquille et si épanouie, que les deux hommes instantanément
eurent une sorte de honte de troubler cette belle sérénité. Ils se détendirent, et, comme la jeune femme commandait :
— Allons! Donnez-vous la main et qu'on soit bons amis.
Ils se tendirent les doigts, en grognant encore un peu, mais déjà calmés. Et la jeune femme, avec un joyeux rire :
— A la bonne heure! Voilà ce qu'on appelle dompter les bêtes féroces !
Elle pirouetta sur un pied, et dit :
— Je meurs de faim! Si on allait becqueter!
Et suivie des trois hommes, elle se dirigea vers la table du lunch. Rose et Prévinquières partaient. Thomiès les conduisit à leur voiture. L'air soucieux de la jeune fille l'avait frappé. Il essaya de savoir ce qui l'attristait. Elle répondit évasivement :
— Cette vie si intense, de tous ceux qui nous entourent, m'étourdit et me brise.
— Elle les fatigue aussi, dit ïhomiès. Seulement ils ne peuvent pas s'arrêter, sous peine de ne plus retrouver l'élan nécessaire pour continuer. Ils vont par la force acquise.
— Mais vous, Monsieur, qui jugez si sainement cet état, comment faites- vous de même?
— J'attends l'occasion de m'arrêter, dit-il en riant. Je suis dans le train, mais que la station se présente, et vous verrez si je saurai descendre.
Il serra la main de Prévinquières, salua Rose, et
19i LES BATAILLES DE LA VIE.
retourna dans l'enclos du tennis, sans attendre que la voiture fût partie. Il avait dit ce qu'il voulait faire comprendi-e, et, très habilement, se retirait sans appuyer sur l'effet produit. Rose et Pré^inquières, remontant vers l'avenue du Bois, n'échangèrent pas une parole. Ils descendirent dans la cour de l'hôtel, où Pré^inquières ne rentrait jamais sans un secret mouvement de joie. En traversant le magnifique vestibule, sur lequel s'ouvrait le grand hall, il s'arrêta avec complaisance et dit à sa fille :
— Tu montes chez toi ?
Cette interruption sembla fixer les résolutions de Rose. Elle regarda son père et répondit :
— Je t'accompagnerai, si tu veux bien, dans ton cabinet. Je voudrais causer avec toi. Tout à l'heure, en voiture, c'était impossible à cause du valet de pied et du cocher...
— C'est si important que cela?
— Oui. C'est important.
Prévinquières entra dans la bibUothèque qui lui servait de cabinet et de fumoir. Il était soucieux, parce qu'il appréhendait que sa fille lui parlât de M"^^ de Rétif. Il s'installa dans un grand fauteuil près du bureau, et attendit la communication annoncée. Il fallait croire que Rose n'était pas plus ra™ de parler que son père d'écouter. Elle marcha jusqu'à la fenêtre, d'un air absorbé, retint à la cheminée, puis prit une chaise légère et la plaça à côté du grand fauteuil. Enfin elle s'assit, et d'une voix tremblante :
— Je désire l'entretenir de M. de Thomiès...
A ces mots, tout l'embarras de Prévinquières disparut. Il se redressa, sourit, prit la main de sa fille entre les siennes, et avec beaucoup de tendresse :
— Et tu prends tant de précautions pour aborder un sujet si simple? Tu es toute troublée. Qu'est-ce que cela veut dii-e? N'as-tu plus confiance en moi? Une grande fille, comme toi ? Est-ce que nous ne pouvons pas parler à cœur ouvert? Allons, va, je t'écoute. Et surtout, explique-toi franchement.
Elle fut toute soulagée par cet encouragement. Elle retrouva des couleurs, reprit du sang-froid, et parlant sans détour :
— J'ai remarqué que M. de Thomiès s'occupe de moi, depuis quelques semaines. Tu n'es pas sans t'en être aperçu aussi, je pense. Cette recherche n'aurait rien, en somme, que de flatteur, si M. de Thomiès n'était pas dans des conditions particulières, il me semble, et sur lesquelles je te demande de m'éclairer. Comme tu le disais à l'instant, je suis une grande fille, et je connais la vie : il n'y a donc pas lieu de me cacher ce que j'ai intérêt à savoir sur les habitudes d'existence d'un homme qui paraît songer à m'épouser.
— Ahl ah! dit Prévinquières. C'est de cela qu'il retourne? Oui, je te comprends, mais j'ai besoin que tu précises un peu.
— Eh bien'. Quels sont les rapports qui existent entre M. de Thomiès et M"""^ Laiglise?
iOC LES BATAILLES DE LA VIE.
— Mon Dieu, ma fille, du moment que tu m'interroges, sur ce point, c'est que tu sais à quoi t'en tenir. Poser la question, c'est la résoudre.
— Alors, M. deThomiès est l'amant de M""^ Laiglise ?
— Depuis longtemps.
— Et qu'est-ce que M. Laiglise dit de cela?
— Il n'en dit rien, comme tu le vois.
— Et il en fait autant de son côté?
Prévinquières,à cesmots, s agita dans son fauteuil,
comme s'il était assis sur un brasier. En un instant, la situation était devenue menaçante pour lui. Il voyait poindre l'intervention de M"'*' de Rétif, avec toutes ses déplorables conséquences. Il se hâta d'écarter ce sujet scabreux :
— Il ne faut pas, mon enfant, juger les habitudes de ces gens-là, au point de vue strict de la morale bourgeoise. Tu as pu te rendre compte, par toi-même, qu'ils ont, sur le devoir, des appréciations spéciales, et qu'ils ont formulé à leur usage des règles qui ont pour unique raison d'assurer la commodité de l'existence. Avant tout, il ne faut se trouver ni gêné, ni ennuyé, telle estlaloi directrice de toutes leurs actions. Comme conséquence, la Uberté la plus grande pour chacun de faire ce qui lui plait. Et ils en usent. Il est certain que, depuis plusieurs années, entre M"''" Laiglise et Thomiès s'est établie une sorte de faux ménage. SiM""^ Laiglise trompait Thomiès, et réciproquement, ce serait une cause de scandale plus grande encore que le jour où M"**" Laiglise a trompé son mari pour Thomiès, Il
n'en demeure pas moins évident que ces liens irréguliers, pour être aussi serrés, plus peut-être même que les nœuds légaux, deviennent fragiles à la longue, et que, quand un monsieur a vécu, pendant sept ou huit ans, avec une dame qui n'est pas sa femme, il saperçoit très bien qu'il subit tous les inconvénients d'une union légitime, sans en avoir les avantages. Conséquence, vers l'âge mûr : la crise fatale, châtiment des femmes qui se sont mal conduites, et qui consiste dans la tentative d'abandon à laquelle se livre leur compagnon d'adultère. Il n'est pas marié, lui, il peut encore penser à l'avenir, rêver d'avoir un intérieur, des enfants, une famille. Voilà le récif sur lequel vient régulièrement échouer cette barque pavoisée, joyeuse et fleurie, qui semblait mener les amoureux vers le bonheur éternel. L'amant veut prendre pied sur la rive, la maîtresse s'efforce de remettre la nacelle à flot. De là, des luttes, des tiraillements, des supplicationS; des larmes. Si l'homme faiblit et se rembarque, il est à jamais perdu. Il faudra qu'il descende le fleuve jusqu'à l'arrivée, et là, il trouvera la vieillesse, la maladie, la tristesse et la mort qui l'attendent. Thomiès me paraît avoir en™ de sauter à terre . Toute la question consiste à savoir s'il pourra, et surtout s'il te convient de l'y aider.
Il y eut un silence. Rose réfléchissait. Elle reprit :
— C'était bien ce que j'avais cru de^âner. Mais tu
m'éclaires complètement la situation. M. de Thomiès
n'aime plus M'^*' Laiglise, et M""^ Laiglise aime encore
M. (le Thomiès. Et je crois bien qu'elle soupçonne ce qui se passe dans lesprit de son ami, et qu'elle en a du chagrin. Est-ce moi qui suis responsable de ces changements dans les résolutions de M. de Thomiès? Si je nétais pas là, aurait-il jeté son dévolu sur une autre ?
— X'en doute pas, dit vivement Pré^•inquières. Tu vois jusqu'où je pousse la franchise avec toi : presque jusqu'à la brutahté. Je constate que tu plais à Thomiès, mais je pense surtout que les conditions de son existence actuelle lui déplaisent particulièrement. Il a, de la vie cahotée qu'il mène, par-dessus la tête. Et cela se comprend. Il projette de changer de voie, et ce n'est pas parce que tu l'as foudroyé d'amour qu'il tourne autour de toi. Tu es venue au moment précis où il cherchait une femme à épouser. Il t'a vue, H a causé avec toi, il sait que tu es très riche, tout cela réuni l'a conduit à penser qu'il ne rencontrerait jamais un parti qui lui convienne mieux. Et j'avoue qu'il a raison. YoUà le bilan de l'opération. Le doit et l'avoir de Thomiès. Décide ce que tu veux faire.
— M . de Thomiès me plaît . C'est un homme très bien élevé, il a de l'esprit, et du plus agréable. Je le crois sincère. Mais dois-je me prêter à un projet qui a pour conséquence immédiate le malheur d'une femme bonne et charmante ?
— Oh! cette fois, tu dis des bêtises! interrompit Prévinquières. Tu parais, en parlant ainsi, considérer la haison de Thomiès avec M""^ LaigUse comme une
situation régulière. Il n'en est rien. Et M^^ Laiglise porte la peine aujourd'hui de sa mauvaise conduite. Rien de plus, rien de moins. Je sais bien ce qu'il y a de gênant et même de pénible, pour une nature délicate comme la tienne , dans cette sorte de complicité qui aboutira au délaissement de ta rivale. Mais qu'y peux-tu? Il n'y a point de ta faute. Si ce n'est pas toi que Thomiès épouse, il épousera certainement une autre jeune fille, et tu regretteras peut-être d'avoir repoussé un aimable garçon qui t'aurait rendue très heureuse. Car il faut bien voir les choses comme elles sont. Thomiès, dans sa situation, avec l'expérience désabusée qu'il a acquise des joies de la vie, est le mari idéal pour une fille telle que toi. Il n'y a pas de danger que celui-là gâche son avenir pour une femme, maintenant. On est sûr, comme dit le jeune M. Bernstein, « qu'il en a soupe » de la noce. Il sera rangé, sérieux, parfait. C'est un homme qui se contentera, désormais, du bonheur légal et des jouissances régulières. Il aura une des maisons les plus agréables de Paris, il s'installera supérieurement à la campagne : élevage, chasse, et tout ce qui s'ensuit. Il collectionnera des choses magnifiques, et tu sais s'U s'y connaît. Je lui vois l'étoffe d'un grand seigneur accompli. Avec sa tenue, ses goûts et ta fortune, il est sûr de tenir la tête dans le grand monde à Paris. Vraiment, avant de renoncer à partager de tels avantages, il convient d'y réfléchir.
Rose avait écouté son père d'abord intéressée, en-
suite étonnée. Elle le laissa achever, et avec une bonhomie un peu narquoise :
— Mais papa, qui t"a donc si bien renseigné sur M. de Thomiès ? Tout ce que tu m'exposes là n'est pa> de toi. Tu as du coup d"œil, certes, mais dans ta façon de juger, il y a, cette fois, une part d'appréciations étrangères.
Prévinquières parut embarrassé. Enfin il prit son parti et déclara :
— Eh bien! oui, je me suis préoccupé, avant toi, de cette recherche que j'avais vue se préparer. J'ai tenu à me renseigner à fond sur M. de Thomiès, et jr me suis adressé à une personne en le tact et la finesse de laquelle nous devions avoir, tous les deux, absolue confiance.
— M'"^ de Rétif?
— M""^ de Rétif, parfaitement. Tu sais qu'elle connaît le fort et le faible de toute cette société-là. Je lui ai demandé de me parler, à cœur ouvert, sur le compte de Thomiès. Et elle a été admirable de franchise et de bonté. Elle a pour toi, tu n'en doutes pas, une affection véritable. Elle ne supporterait pas l'idée de te voir sacrifiée et malheureuse. Aussi elle s'est ingéniée à m'expliquer ce que je devais comprendre, dans ton intérêt. Elle n'a a'u que nous, dans cette circonstance. Elle a oublié les liens d'amitié qui l'attachent à la famille Laiglise, ses relations avec les principaux intéressés, dans la question qui nous occupe. « Rose avant tout, ma-t-elle dit. Rien que Rose. Pour
elle, pour cette âme simple et droite, je trahirais mon meilleur ami. C'est une question de conscience. Quel dommage réel peut résulter pour M"''' Laigîise d'une rupture avec Thomiès? Beaucoup de chagrin, beaucoup d'humiliation. Que peut entraîner pour Rose une union avec Thomiès, si elle doit mal tourner? Le malheur de toute sa vie. 11 y faut donc regarder de près, et sacrifier tout ce qui ne sera pas l'intérêt bien compri<> de votre chère fille. Car c'est elle qui court les chances les plus redoutables, et le sort de M"'^ Laigîise, lâchée par Thomiès, ne peut se comparer à la destinée de Rose, mal mariée avec un homme qui l'abandonnerait pour retourner à ses plaisirs. Eh bien ! Avec Thomiès, il n'y a rien à craindre. Il est blasé sur la vie qu'il mène ; il n'a qu'une idée, c'est d'avoir une femme^ un ménage, des enfants. 11 veut, tranchons le mot, — même si vous le trouvez peu flatteur pour Rose — se ranger. Vous aurez donc en lui un gendre de tout repos. Je vous le garantis. Vous pouvez répéter à votre fille tout ce que je vous dis là, et je le lui dirai à elle-même, si cela est nécessaire pour l'éclairer définitivement. »
Prévinquières s'arrêta, il regarda Rose, qui restait silencieuse, l'air rêveur, et il conclut :
— Voilà ce que j'ai fait, voilà ce que M""^ de Rétif a fait pour toi. C'est d'une amie exquise. Du reste, plus je pénètre dans l'esprit de cette ravissante femme, plus je me rends compte de l'excellence de ses sentiments. Comment a-t-elle pu vivre dans cette société
si dépravée, si bruyante, si égoïste, elle qui a toutes les délicatesses et toutes les liertés? C'est à n'y rien comprendre. Son frère, qui me parait être un personnage très léger de scrupules, a dû l'y entrainer et Ty maintenir parce que ses intérêts l'exigeaient. Et eUe, parbonté d'âme, par crainte de lisolement, s"est laissé imposer un genre de vie qui ne pouvait que lui déplaire. Elle me Ta donné à entendre avec cette réserve qui la caractérise. Et c'est parce que tu es si différente de tous ceux qui l'entourent, qu'elle t'a voué ce vif et sincère attachement.
Rose fit un geste d'approbation :
— Oui, M™® de Rétif est une femme très agréable. Et il y a, entre sa façon d'être et ceUe de M. de Thomiès, une similitude qui devait la conduire à le patronner.
— Qu'entends-tu par là? demanda Pré^■inquières avec inquiétude.
— J'entends qu'ils sont fatigués, l'un et l'autre, de vivre dans ce milieu, qui leur a plu sans doute, à une époque, pour certaines raisons impérieuses, et qui leur déplaît maintenant, pour des raisons autres, mais non moins décisives.
Peut-être M"^ Pré^inquières avait-elle une pensée complémentaire en tête, mais elle ne l'exprima pas. Elle s'arrêta, et passa à un autre ordre d'idées :
— Je te remercie de tout ce que tu m'as appris sur la situation de M. de Thomiès. En résumé, tu penses que si je le laisse demander ma main, je ne ferai à
M"''' Laiglise qu'un tort indirect, et que, dans tout état de cause, les jours que sa liaison doit encore durer sont dès à présent comptés. Tu es d'avis que le choix de ce mari, qui a beaucoup vécu, et qui est en quelque sorte vacciné contre la mauvaise conduite, sera raisonnable et profitable. Après tout, il n'est pas de garçon qui se marie dans d'autres conditions. Et il y a toujours une femme abandonnée. La seule différence, c'est que la plupart du temps on ne la connaît pas, mais que, dans ce cas spécial, on la connaît, qu'elle est sympathique et qu'on voudrait la ménager.
— C'est absolument cela. A toi de conclure.
— Je veux réfléchir d'abord. Puis je demanderai sans doute à causer avec M. de Thomiès. Car je prétends que tout soit franchement dit et nettement fait. Si j'ai le moindre soupçon d'un louche marchandage, d'un bas calcul, d'une manœuvre équivoque quelconque, j e tiens à pouvoir couper court à tout pourparler.
— Tu le pourras. Cela dépendra uniquement de toi. Mais de quoi vas-tu te tourmenter?
— •'Je crains qu'on ne me pousse à faire une chose vilaine. J'ai toujours eu l'instinct très sûr de ce que je devais ou ne devais pas. Le mot devoir est bien gros. Cependant je crois que je ne vais pas trop loin en l'employant. Quand tu as été ruiné et que tous nos amis étaient dans le trouble de cette situation nouvelle qui pouvait modifier et a modifié si profondément leurs sentiments à notre égard, j'ai entendu la plus grande partie de ceux qui s'intéressaient à moi, me conseiller
de ne prendre aucun engagement vis-à-vis de tes créanciers. On me disait : « Nebougez pas, attendezles événements, laissez formuler les réclamations, tenezvous ferme contre elles. Votre fortune est à vous, elle vous vient de votre mère, par elle vous êtes indépendante. Quand vous l'aurez jetée dans le gouffre des dettes paternelles, vous serez bien avancée. Vous n'aurez plus le sou, et les créanciers ne vous sauront aucun gré de ce que vous aurez sacrifié pour les désintéresser. Ils ne vous connaîtrunt même plus, ils penseront que vous êtes une sotte, et à vous, qui leur aurez donné tout ce que vous possédez, ils ne tireront pas leur chapeau dans la rue. On n'estime que les gens riches, on méprise les pauvres. Ne vous ruinez pas de gaieté de cœur. Et tous ceux à qui votre père devra de l'argent vous prodigueront les marques de respect, parce que vous aurez su, même à leur détriment, garder votre fortune. » Voilà, pendant que tu te débattais dans tes bureaux, au milieu des courtiers, des acheteurs, des coulissiers, ce qu'on me disait dans ton salon. Et tout cela était vrai. L'humanité est aussi lâche, aussi vile, aussi égoïste que l'assuraient ceux qui me conseillaient de te laisser exécuter à la Bourse. Je l'ai su plus tard, et tout ce qui m'avait été prédit s'est réalisé de point en point. Moi, cependant, j'écoutais ces gens et je médisais : «Ce qu'ils me conseillent là est pratique, c'est raisonnable au point de vue de la morale courante. Mais est-ce digne d'une fille quiaime et respecte son père? » Et je sentais, mal-
GENS DE LA NOCE. 2Wi
gré les insinuations Jiypocrites, les avis amollissants, que tout ce qu'on me faisait entendre là était misérable et lâche, et que je ne devais pas agir comme on m'y poussait, mais bien comme ma conscience m'y engageait. J'ai suivi les seules inspirations de mon cœur, je n'ai pas fait la chose vilaine. Je me suis ruinée, tu n'as pas été déshonoré, et tout le monde m atournéle dos. Mais j'ai eu cette satisfaction intime de me dire : « Tous ceux qui ne te connaissentplus sont desdrôles, ettoi,tu es une honnête fille. »Je voudrais bien, dans la circonstance nouvelle, pouvoir conserver de moi-même la bonne opinion que j'ai acquise une première fois. Et c'est pour cela que je déUbèresi amplement. J'ai la notion encore confuse, mais impossible cependant à détruire sans bons arguments, que je me conduirai mal en favorisant l'abandon de M""^ LaigUse par M. de Thomiès. Voilà. Ce n'est pas compliqué et c'est très impérieux.
— Ce que tu m'expliques là est bien raffiné. Je sais à quoi m'en tenir sur tes scrupules. En ce qui me concerne, ils ont été héroïques. Je ne pouvais pas, après ton sacrifice, t'aimer plus qu'avant. Mais j'ai été bien content le jour où je t'ai rendu mes comptes, et où je t'ai appris que tu avais des millions, à toi, bien personnels, sans compter l'avenir. Tu es d'une délicatesse supérieure. Mais prends garde de raisonner trop. Il faut, à de certains moments, saA'oir se laisser guider par son cœur plus que par son esprit. M. de Thomiès te plait-il?
— Beaucoup. Sans cela, ce serait déjà fini.
— Auras-tu du chagrin d'être obligée de renoncer à lui ?
— J'en suis sûre.
— Sapristi \ Sapristi I Alors il faut arranger cette atïaire-là. 11 faut... Oui, il doit y avoir un moyen de trancher les dilllcultés que tu t'exagères vraiment, permets-moi de te le dire. . . Mais c'est ton droit ! Avant tout, il est indispensable de te donner satisfaction. Rapporte-t'en à moi pour cela. Nous allons dîner. Et après, jïrai voir M""^ de Rétif. Je causerai avec elle, tout à fait sérieusement, et nous verrons à prendre un parti. Ce satané Thomiès, il est vraiment très bienl Galant homme, fm. aimable... Sapristi! Sapristi !
Prévinquières marchait de long en large dans son cabinet, et Rose assise, les yeux lixés dans le vide, au fond de son souvenir, évoquait la petite boutique de Blois où, par un jour d'orage, était entrée une jeune et élégante femme, avec un beau garçon brun qui souriait amoureusement. Elle les avait pris pour de nouveaux mariés, et, dans son cœur de fille sacrifiée, un sentiment de passagère envie s'était manifesté pour ce joU couple qui se regardait avec des yeux tendres et se parlait avec des mots caressants. Elle revoyait le beau garçon brun, demandant le prix du chapeau commandé, et sortant deux louis de son gousset pour les mettre sur la tablette de cuivre de la caisse, avec un air de gaminerie heureuse. Qu'ils pa-
raissaient contents l'un de l'autre et s'adorer confiants et joyeux!
Elle les avait retrouvés, en revenant à Paris, longtemps après, mise en leur présence par le hasard de la vie. Et maintenant le tableau était changé. Les visages, autrefois épanouis par la tendresse, étaient inquiets et moroses. Le soupçon avait succédé à la confiance. C'était toujours la même élégante et aimable femme, le même beau garçon brun. Mais ils ne se penchaient plus l'un vers l'autre comme entraînés parle besoin de se regarder, de se respirer, de s'étreindre. Ils s'écartaient, l'un d'eux, du moins, et aux yeux de l'abandonnée, les larmes montaient lourdes et amères, triste rançon du bonheur.
Un soupir gonfla la poitrine de Rose. Elle re^itjau même moment, dans la boutique de Blois, une autre figure, simple, naïve, et c'était celle de Prosper Compagnon, le frère de son associée. Celui-là aussi aimait, mais avec autant de timidité que de patience. Jamais un mot de lui n'avait trahi son secret. Et puis que devait-il espérer? Comment pourrait-il lutter contre son triomphant rival? Il n'avait pas mêméessayé. Triste et résigné, il avait disparu pour ne pas faire ombre dans le tableau brillant où il avait figuré un seul jour. Il vivait près de son père, dans la maison de Boulogne, parmi les fleurs, mais sans plaisir, et mélancohque. Rose savait bien pourquoi.
Entre la destinée de ce brave garçon, si honnête, si laborieux, si méritant, et la sienne, n'y avait-il pas
iu6 LE:? BATAILLES DE LA VIE.
une ressemblance singulière? Elle avait risqué de devenir ^ieille fille, par devoir, comme lui, très certainement, dexiendrait vieux garçon, par fidélité. Une circonstance imprévue avait, pour elle, changé les conditions de la vie. Mais quelle circonstance les changerait pour lui ? Il avait compris que c'était impossible, et il cédait la place. Entre Jean de Thomiès et Prosper Compagnon, y avait-il à hésiter? Quelle femme leùt fait? Et cependant, avec un peu d'amertume, Rose s'avouait que le victorieux prétendant offrait peut-être moins de garanties de bonheur que le modeste amoureux, et qu'à accepter l'un, elle courait certes plus de risques qu'à choisir l'autre.
Mais les séductions du milieu agissaient. Le charme des relations brillantes, l'agrément du luxe bien compris, la mise en valeur d'une fortune considérable, tout ce que Thomiès assurait, comme l'avait si bien expliqué Prévinquiéres, plaidait en faveur de sa candidature. Il devait être l'habile ordonnateur, qui réglerait l'existence somptueuse que permettaient les millions du Transvaal, et qui organiserait avec éclat le triomphe de M"^ P^é^dnquières. Il flattait la vanité, préparait les revanches, de plus il [tlaisait. Qui donc pouvait lutter contre lui, sur le terrain où Rose se plaçait? Ce n'était assurément pas ce petit ingénieur, qui consumait sa vie à chercher le secret des réactifs chimiques, et qui, vêtu de si déplorables redingotes, se bornait à aimer dans toute la sincérité de son ùme.
Le maître d'hôtel ouvrit inopinément la porte du cabinet et dit d'un ton solennel :
— Monsieur est servi.
— Déjà le dîner 1 s'écria Prévinquières. Eh ! nous causons là depuis plus de deux heures. Il est vrai que nous n'avons pas perdu notre temps 1 Tu t'en tiens à ce que tu m'as dit ? Je puis m'occuper de Thomiès ?
Rose secoua la tête, comme pour chasser une pensée importune, et résolument répondit :
— Oui, mon père.
Le premier soin de Marcheroy, qui ne reculait pas devant les explications, même les plus délicates, parce qu'il n'était jamais arrêté par les scrupules, avait été de faire à sa sœur la commission deM™^ Laiglise.
— Tu agiras sagement en te méfiant de ton amie Jacqueline, dit-il. Elle est, en ce qui touche à tes coquetteries avec Prévinquières, très exactement renseignée. Ceci ne serait rien, car je la crois incapable de te jouer le tour de prévenir Laiglise, sans une raison dïntérêt personnel, si elle n'avait pas éventé aussi les projets de Tliomiès, vis-à-^is de la modiste honoraire.
M'^*' de Rétif, qui se poUssait les ongles dans son cabinet de toUette, pendant que Marcheroy tenait ces propos, rougit de mécontentement, et répliqua aussitôt :
— Je trouve tout à fait inconvenant que tu parles dans ces termes d'une jeune fille charmante et qui est
mon amie. Laisse donc ces débinages idiots aux Bernstein et aux Vargas. Il est indigne de toi de paraître mépriser M^^^ PrévinquièreS;, parce qu'elle a tiré l'aiguille .
— Là! là! interrompit Marcheroy, calme-toi. Réserve tes émotions pour toi-même. La suite de cet entretien t'en ménage de plus réelles.
— Explique-toi.
— J'ai eu avec M™® Laiglise un entretien, duquel il résulte qu'elle t'accuse d'être l'honnête courtière d'une union entre W^^ Prévinquières et M. de Thomiès, et elle en a conçu une violente irritation. Méfie-toi. Elle ne se cache du reste pas de ses intentions. Elle m'a très carrément prié de te prévenir que, suivant que tu te comporterais à son égard, elle agirait vis-à-vis de toi.
— Quoi ! Une déclaration de guerre en règle ?
— lin ultimatum seulement, mais formel.
— C'est bien, je la verrai.
— Tu aborderas avec elle ce sujet scabreux?
— Sans hésiter. C'est la seule manière de procéder. On se trouve toujours très bien de l'audace.
— Oui, je sais que c'est ta manière. Mais tu ne t'es jamais adressée qu'aux hommes, et ils sontinfmiment plus bêtes que les femmes.
— Tu m'étonnes.
— Je n'y vise pas.
— Alors tu es doué... C'est tout ce que tu as à me dire?
— Je pense que cela suffit.
— Laiglise s'occupe-t-ilun peu des affaires, depuis qu'il me voit moins ?
— Non. Il va plus au cercle, voilà tout.
— Et l'argent de Prévinquières ?
— Il roule.
— Le malheureux garçon : il finira mal !
— C'est lui qui l'aura voulu. Car Dieu sait si nous lui aurons épargné les bons aAis. Mais c'est un fou! Adieu.
Il baisa le front de sa sœur, et s'en alla. Vers cinq heures, M'"'' de Rétif arrivait chez Jacquehne. La jeune femrne était dans le jardin, sous le kiosque, parmi les senteurs embaumées des plates-bandes, et la fraîcheur pulvérisée du jet d'eau. Elle vit son amie descendre les marches du perron, conduite par le valet de chambre, et s'avancer seule par l'allée sinueuse, d'un pas alerte, sans hésitation. Elle observa son visage souriant, sa démarche Ubre, sa toilette claire. Rien ne choquait dans son aspect. Elle était pareille à ce qu'on la voyait tous les jours. Et cependant Marcheroy avait dû s'acquitter de sa mission, et si "Valentine venait ce jour-là chez AP® LaigUse, c'était sous le coup d'une menace. Il n'en paraissait rien.
— Bonjour, tu vas bien ? Et la main bien ouverte reçut sans frémissement la main de Jacquehne, la serra avec une fermeté d'homme.
— J'ai un peu de migraine, dit M""^ Laiglise. C'est pour cela que je me suis installée ici. Et puis on y est
tranquille pour causer; on ne peut arriver sur vous sans crier gare.
— C'est à merA'eille, répliqua M"'^ de Rétif, car j'ai justement à m'entretenir sérieusement avec toi, Je choses qui t'intéressent, à moins que ta migraine ne te fasse désirer remettre cette conversation à plus tard...
— Pas le moins du monde. Parle. Je t'écoute. M™^ de Rétif s'assit près de la jeune femme, puis la
regardant bien en face :
— Eh bien 1 Mon frère m'a fait de ta part une communication, qui appelle un petit surcroit de renseignements, car je n'en ai pas très bien compris la portée. 11 paraîtrait que tu m'accuses de manquer à l'amitié en appuyant auprès de M. Prévinquières la candidature de M. de Thomiès à la main de sa fille. Est-ce exact?
— Très exact.
— Comment peux-tu me soupçonner ? Il faut donc que tu saches d'abord quelles sont les intentions de Thomiès. Car pour que je puisse appuyer sa candidature, il est nécessaire qu'elle soit posée?
— J'ai la certitude que Jean me trahit et qu'il veut se marier.
— Il te l'a dit?
— Non ! 11 a nié, au contraire. Mais tout, dans son attitude, me prouve qu'il n'est pas sincère.
— Mais, moi, dans tout cela quel serait mon intérêt à te desservir ?
— De tirer de Thomiès, auprès de Rose, le même secours qu'il attend de toi auprès de Prévinquières. Vous auriez partie liée : lui pour épouser la fille, toi pour épouser le père.
M""^ de Rétif resta un instant pensive, un sourire glissa sur ses lèvres. Elle hocha la tête, puis elle répondit :
— En tout cas, voici qui est net. Et on ne pourra pas te reprocher de dissimuler ta pensée . Ainsi , tu crois que Thomiès veut te quitter. Tu dois en effet beaucoup souffrir, car tu l'aimes profondément. Mais, s'U est décidé à rompre, comment peux-tu espérer l'en empêcher ? On ne retient pas un homme malgré lui. et l'amour ne s'impose pas par la volonté.
— Je suis convaincue que si Jean veut me quitter, c'est uniquement par intérêt.
— Tu le juges sévèrement !
— Eli î J'aime mieux le supposer intéressé que le croire oublieux !
— Alors, d'après toi, s'U n'avait pas été tenté par la fortune de M"® Prévinquières, il n'aurait pas songé à te quitter ?
— J'en suis sûre.
— Eh bien, si tu es convaincue qu'il n'aime pas Rose, qu'est-ce que ça peut te faire qu'il l'épouse ?
A cette audacieuse question, Jacqueline pâlit et se dressa sur ses pieds. Elle fit quelques pas, comme égarée, puis revenant se placer devant M""^ de Rétif :
— Me prends-tu pour une femme si lâche que je
GENvS DE LA NOCE. ^215
veuille partager celui que j'aime avec une autre? Crois-tu que j'accepterais même l'apparence de la trahison ? Déjà mes amies discutent hypocritement la portée de l'affront qui me serait fait, et tu voudrais me voir l'accepter docilement? Mais qu'es-tu donc toi-même, pour penser qu'une telle attitude soit possible?
— Eh ! Serais-tu la première qui supporterait politiquement le mariage d'un homme aimé, afin de ne pas le perdre complètement ? Combien connais-tu de mères qui ont marié leur fille avec leur amant, plutôt que de le voir s'éloigner sans retour ? Les sentiments d'une femme ne peuvent-ils se transformer assez facilement, pour lui permettre de se dévouer à un homme qu'elle a chéri et de ne plus voir que ce qui peut le servir ? De ce qu'on n'est plus aimée, s'ensuit-il qu'on doive haïr ? En es-tu là, de vouloir du mal à Thomiès, en pensant qu'il peut songer à épouser Rose Prévinquières? Je ne te cache pas que je verrais là une manifestation d'égoïsme qui m'affligerait pour toi. Si tu aimes ce garçon, tu dois désirer qu'il soit heureux, et s'il ne peut l'être qu'en faisant un grand mariage, ton intérêt, combiné avec ton devoir, est de lui faciliter la réussite de son projet. Le plus sérieux reproche que tu sois en droit de faire à Thomiès, c'est de ne pas t'avoir avoué ses intentions si elles sont réelles. Il a manqué de confiance en ta tendresse, et cela est coupable. Mais toi, quelles idées vas-tu te mettre en tête? Au lieu de lui savoir gré d'é-
pouser une fille laide, qu'il ne pourra éAidemment pas aimer, à laquelle il se bornera à donner un ou deux enfants, pour l'occuper à la vie de famille, tu entres en fureur, tu cries de jalousie, tu fais des scènes, à lui d'abord, et à moi ensuite. Mais c'est de la déraison pure ! Situ envisageais les réalités de la vie, tu te rendrais compte de la fragilité des liens qui attachent Thomiès, et tu apprécierais mieux sa délicatesse et sa bonté de les avoir laissés subsister intacts, depuis tant d'années. Une liaison comme la votre, c'est un exemple presque unique dans le monde où nous vivons, et voilà que tu t'appuies, pour accuser ce brave garçon, sur sa fidélité même, et qu'au nom de son irréprochable passé, tu lui fais un crime de songer à assurer son avenir? Mais il n'est pas ton mari, il n'est que ton amant. Il ne te doit rien que ce qu'il veut bien t'accorder. Ton mari, c'est Etienne. Et Etienne, c'est... Voyons, ma petite Jacqueline, ne nous mettons pas dans le cas d'être obligées de faire comme les deux augures, et de ne pouvoir plus nous regarder sans rire I
M""^ Laiglise, frémissante de la contrainte qu'elle endurait, leva vers son amie ses yeux brûlés par la fièvre, et d'une voix basse :
— Oui, Jean n'est que mon amant. Mais un amant qui m'a juré d'être tout à moi, sans quoi je ne me serais pas donnée à lui. Un amant qui devait m'ap- •partenir de corps et de pensée. Et qui me trompe mentalement, en attendant qu'il me trompe physi-
quement I C'est un phénomène, n'est-ce pas ? que dans un monde comme celui où nous vivons, ainsi que tu disais tout à l'heure, une femme veuille qu'on lui soit fidèle, et l'être elle-même ! Après un amant, un autre, et que celui du jour ne plaise pas autant que celui de la veille, il restera le recours à celui du lendemain. Je sais bien que c'est ainsi que cela se passe, et que les femmes qui m'entourent sont plus méprisables que des filles, étant plus hypocrites, mais tout aussi faciles, aussi vicieuses, et souvent aussi vénales. Mais je ne veux pas être comme elles. J'ai aimé un autre homme que mon mari, il s'est engagé visà-vis de moi, il est à moi, et je ne le céderai pas à une autre I
M""^ de Rétif regarda son amie avec compassion et, lui prenant le bras, la contraignit à s'asseoir près d'eUe.
— En es-tu là ? Est-ce sérieux ? Mais tu n'as pas réfléchi... Tu as du chagrin, tu n'écoutes que ta souffrance, et elle te conseille mal. Il faut revenir à toi, te reprendre, discuter posément la situation où tu te trouves, regarder celle où tu veux te mettre, et ne rien faire dans une heure d'affolement. Ma pauvre Jacqueline, tu m'affliges sincèrement. Tu sais que j'ai une réelle affection pour toi. Je ne t'ai jamais créé d'embarras, ni causé de soucis. Tu m'accuses bien à tort : je te le prouverai. Mais même si j'avais pensé à seconder Thomiès dans les projets que tu lui prêtes, écoute-moi comme une bonne conseillère , et sois
sûre que je ne te pousserai à agir que pour ton bien
— Laisse-moi, tu es une hypocrite ! Toi aussi, tu trahis Etienne. Mais prends garde! Tu sais qu'il ne serait pas si inoffensif que moi, et s'il était averti...
— Je ne te crois pas du tout inoffensive, dit Valentine, sans répondre à Imsinuation delà jeune femme. Et tu me parais fort menaçante. Quoi! Tu as de si mauvaises intentions à mon égard?...
— Je défends ma vie, comprends-le donc ! s'écria M'^^LaigUse. Je ne suis pas comme vous toutes, moi, je ne veux pas appartenir à tous les hommes qui me désireront. J'aime Jean, je n'ai jamais aimé que lui, et je n'aimerai personne après lui.
— Mais, ma chère amie, je trouve ta fidéUtétoutà fait naturelle et fort louable. Encore suis-je étonnée que ce soit à moi que tu t'en prennes des velléités d'émancipation de Thomiès. Qu'y puis-je? Voyons, sois raisonnable, pendant cinq minutes, et explique ce que tu désires de moi ? Je te jure que si c'est faisable, je n'hésiterai pas.
— Je veux que tu empêches le mariage de Jean avec ^jiie Pré^inquières.
— A quel titre ?
— A titre d'amie de la fille, et qui sait, déjà peutêtre de maîtresse du père !
M"'" de Rétif fit un brusque mouvement, sa physionomie s'altéra, et ses yeux verts s'assombrirent.
— Vois comme tu me traites, dit-elle avec calme. Quelle autre, à ma place, supporterait tranquillement
d'aussi outrageantes suppositions? Je n'ai aucun des droits que tu m'assignes, et sur M. Prévinquières et sur sa fille. Ils veulent bien me traiter avec sympathie. C'est tout.
Jacqueline ricana, injurieuse :
— Jusqu'à présent. Mais demain?
— Qui peut savoir ce que demain nous réserve? répliqua froidement M""^ de Rétif.
— Il nous réserve ce que nous aurons préparé la vente. Voilà pourquoi je te dis aujourd'hui ces choses que tu feins de trouver surprenantes, mais dont tu auras raison de tenir compte, dans l'intérêt de tous.
— Faudra- t-il donc que, pour te satisfaire, j'aborde, avec M. Prévinquières et Rose, la question de tes rapports avec Thomiès?
— C'est indispensable.
— Crois-tu sérieusement qu'ils les ignorent?
— T'en ont-ils parlé ?
— Jamais. Cependant A'otre liaison esttrop affichée pour qu'ils ne l'aient pas soupçonnée.
— Mais ils ne peuvent connaître les obhgations qu'elle impose à Jean : voilà ce qu'il faut qu'ils sachent.
— Ma, bonne amie, rien ne prouve qu'ils en seront émus. Si Thomiès leur fait, à eux, autant de promesses qu'il t'en a fait à toi, pourquoi supposer qu'ils ne le croiront pas? Tous les jours un garçon quitte sa maîtresse pour se marier. L'important est d'être sûr que, le lendemain, il ne retournera pas chez elle.
C'est une chance à courir. Quand on se marie on en court bien d'autres. Si notre ami a su prouver à M. Pré^inquières et à sa fille qu'il avait assez de toi, qu'est-ce que les histoires qu'on leur racontera pourront bien leur faire ?
Valentine distilla le venin de ces paroles, de façon à se venger, en un instant, de toutes les insultes que M"*' LaigUse lui prodiguait depuis le commencement de l'entretien. Ce fut doucereux et atroce comme du miel empoisonné.
— Seront-ils donc assez durs, étant prévenus, pour ne pas m'épargner?
— Mais si Rose aime Thomiès, Tépargneras-tu, toi, qui veux le lui disputer?
— Elle me le vole !
— A ses yeux, il ne t'appartient pas !
A cette réponse, qui résumait si complètement et si justement la situation, Jacqueline laissa tomber ses bras le long de son corps avec découragement. Elle dit d'une voix sourde :
— On me poussera à quelque acte de fohe!
— Mais avant de t'exalter, attends donc, au moins, de savoir ce que tu dois craindre. Tu pars sur des suppositions.
— Tout me prouve qu'elles sont justes! Mes remarques, les dénonciations de notre entourage, et l'ambiguïté de ton attitude... Tu ne veux pas t'engager, tu te réserves, et, pour qui te connaît, c'est la preuve que tu intrigues dans le camp adverse, afm
de t'assurer des avantages. Tu es pratique et positive, toi : un homme cela représente de l'amour ou de l'argent, n'est-ce pas? Les deux, si c'est possible! Et tu serais bien capable d'essayer de garder Etienne avec Prévinquières ? Mais prends garde ! Je renverserai tes échafaudages. Et si tu me trahis, comme je le crois, je t'en punirai !
^P'^ de Rétif se leva, et très posément :
— Écoute, Jacquehne, n'abuse pas de ma patience. Je suis bonne femme, tu le sais, et je te le prouve en ce moment. Je ne veux pas attacher plus dïmportance qu'il ne faut à des paroles échappées à la colère. Tu souffres, je t'excuse. Je te promets même de te servir dans la mesure du possible. Mais tes exagérations et tes \dolences, si elles se renouvellent, rendront promptementtout accord impossible entre nous. Réfléchis. Je ne te veux que du bien. N'essaye pas de me faire du mal. Outre que ce serait peu digne d'une femme, qui se place si volontiers au-dessus des autres pour la morahté de sa conduite, ce ne serait pas prudent. Car, enfin, attaquée, il faut se défendre.
Jacquehne regarda son amie avec une tristesse inexprimable, et d'une voix presque brisée :
— Le jour où je me résoudrai à exécuter mes résolutions, c'est que tout sera fini pour moi, et je n'aurai plus rien à craindre.
Elle ne prit pas la main que Valentine lai tendait. D'un léger signe de tête, elle lui dit adieu, et sans
attendre même que la jeune femme s'éloignât, elle se rassit, les yeux mornes et le front lourd.
Le même jour, Rose descendit rue de la Paix, à la porte de la maison sur laquelle, au premier étage, se lisait en lettres d'or l'enseigne de M™^ Parot, Modes. Elle granit l'escalier, et reçue dans l'antichambre par un garçon en livrée, elle demanda M"^ Compagnon.
— Mademoiselle Hortense, voulez-vous conduire Madame dans le cabinet de M^^^ Compagnon...
— Prenez la peine de passer, Madame.
Elles traversèrent deux salons de vente, aux tables chargées de nouveaux modèles qui brillaient, velours, satins, plumes et perles multicolores, posés sur les pieds de bois noir, comme de somptueux papillons. Une porte s'ouvrit, et sur le seuil l'ouvrière discrètement dit :
— Mademoiselle, c'est une dame qui demande à vous parler...
Rose passa. Prés d'une table couverte d'échantillons de toutes sortes, Cécile, dans le recueillement de cette pièce écartée, composait des chapeaux. A la vue de son ancienne associée, elle rougit de joie, rejeta la forme qu'elle modelait entre ses doigts agiles, et se levant :
— Oh! Rose! C'est vous ! Quelle bonne surprise! L'ouvrière s'était retirée, elles demeuraient seules
en présence, les yeux émus, les lè^Tes souriantes, heureuses, comme autrefois, quand elles travaillaient dans leur petite boutique de province.
— Je passais dans le quartier, J'ai eu l'idée de monter...
— Vous n'avez donc rien à faire aujourd'hui? demanda timidement W^^ Compagnon.
— Est-ce que j'ai jamais, maintenant, rien à faire? Je tue le temps, ce qui est infiniment moins agréable que de l'occuper. Mais, voyons, montre ce que tu fabriques...
— Ce sont des chapeaux pour le Grand Prix. Nous allons arriver à la semaine des courses, et il faut du nouveau... Je m'évertue à en chercher... Voilà trois modèles terminés...
Elle montrait sur la table trois formes, en paille ou tulle, garnies de fleurs et d'oiseaux.
— Pas mal. Surtout, le grand mauve avec des hortensias. Et celui auquel tu travailles...
— Je n'en sors pas... Ah! Je n'ai pas vos idées! La main n'est pas mauvaise, mais je manque de fantaisie, je le sais.
— Non. Tu réussis très bien. Toutes ces dames portent de tes chapeaux, et elles en sont fort contentes.
— Les affaires marchent à souhait. Mais il faut soutenir la vogue de la maison... M^'^Parot a habitué sa chentèle à beaucoup de goût.
— Sa manière était un peu riche et lourde... Il y a mieux à trouver... Du vaporeux, du léger, pour les jeunes femmes... Ne pense pas qu'aux douairières...
— Ah ! C'est que ce sont elles qui achètent le plus cher et payent le mieux ! dit Cécile en riant.
— Est-ce que tu as de mauvaises pratiques, dans ta clientèle ?
— C'est forcé! 11 y a des comptes en retard. Les rentrées sont difficiles... Mais les bonnes clientes compensent les mauvaises.
— Et comment traites-tu les mauvaises ?
— Aussi bien que les bonnes, parce que, la plupart du temps, ce sont de très jolies femmes, très lancées, très faciles à la réclame et qui me valent des commandes... Seulement elles sont toutes portées sur un lÏATe spécial, afin de ne pas embrouiller la comptabilité...
— Ah : Elles sont notées, dit Rose rêveuse.
— Pour moi. Car vous pensez que je ne laisse pas traîner ce mémento.
Macliinalement Rose avait retiré ses gants et, prenant une forme, elle cliiffonnait des rubans, disposait des fleurs, comme pour s'amuser, et, en un instant, sous ses doigts habiles, le chapeau avait pris une physionomie élégante et coquette. Cécile la regardait faire. Au bout d'un instant, elle dit :
— Ètes-vous adroite I Ah ! C'est un talent merveilleux et qui ne s'acquiert jamais. Il faut le don.
— On deWent cuisinier, mais on naît rôtisseur, fit on riant M"^ Pré^inquières.
Elle continua son chapeau, puis au bout d'un in stant :
— Tu l'as ici, ton livre des mauvaises payes?
— Oui, dans Tarmoire où sont mes échantillons.
-- Montre-le-moi, veux- tu ? Ce n'est pas indiscret, puisque je suis de la maison.
— Oh ! Je ne vous parlerai pas de secret professionnel, dit gaiement M"'' Compagnon.
Elle ouvrit un tiroir et prit un registre qu'elle posa sur la table :
— C'est M""^ Parot qui a eu cette idée. Gela remonte à la création de la maison, et j'ai continué. . . Il y a des factures qui ne seront jamais payées... D'autres qui sont soldées, tout d'un coup, par des messieurs. Ah! On en voit de drôles dans notre métier... Et on en entend aussi d'extraordinaires.
Rose n'écoutait plus, elle feuilletait le registre. Elle souleva de l'ongle la tranche à la lettre R, et, parmi plusieurs noms, un bien connu, celui qu'elle cherchait sans doute, lui sauta aux yeux : M""*" de Rétif, rue Cambacérès, 23, factures 95, 96, 97 (sept mille trois cents francs) acquittées le 11 avril 1897 (chèque Laiglise). Une rougeur monta au front de W^^ Prévinquières. Brusquement, elle ferma le registre et demeura immobile, songeuse. Cécile assemblait toujours ses pailles, ses rubans, ses oiseaux, ses fleurs, indifférente à ce qui n'était pas son travail, actionnée à sa tâche, soucieuse de bien faire, questionnant son ancienne compagne sur l'opportunité de tel rappel de couleur ou de tel rapprochement de nuance. Celle-ci, évasive, répondait, visiblement préoccupée d'une question qu'elle n'osait formuler. Enfin elle se décida :
— Cette M"^- de Rétif, qui est sur le livre, est-ce qu'elle ™nt toujours dans la maison?
— C'est une de nos meilleures clientes. Vous voyez comme on a raison d'être patient dans le commerce. Elle a fini par payer M""^ Parot, et maintenant elle nous amène toutes ses amies.
— Elle est très jolie, n'est-ce pas? interrogea Rose.
— Et très élégante. C'est une admirable lanceuse... Quand nous avons un chapeau difficile à faire prendre, par son originalité, nous le lui envoyons, et grâce à ses beaux cheveux blonds, à son teint éclatant, le chapeau produit de l'efïet. . . On lui en fait compliment, elle dit de chez qui il vient, et le modèle marche... Naturellement, on le lui facture en conséquence... Mais on pourrait bien le lui donner gratis... Ce serait encore avantageux... Du reste, elle paye rubis sur l'ongle, et c'est une fourniture de quatre chapeaux par mois en moyenne, tous les huit jours un nouveau.
— Et c'est toujours avec des chèques Laiglise qu'elle s'acquitte ?
— Ohl non! C'est arrivé une fois seulement, tout à fait au début... Elle venait de passer par une période difficile... Du reste, c'est M. LaigUse qui continue à l'entretenir... Et elle doit lui coûter chaud... Car elle est déhcieusement habillée. Nous avons aussi M™^ Laighse... Elle ^st beaucoup plus simple. Ah! Dame ! Elle n'a pas les moyens de l'autre ! Le mari ne peut pas faire, pour sa femme, ce qu'il fait pour sa maitresse:...
Rose ferma brasquement le livre et dit :
— Ainsi, il est notoire qu'elle est entretenue par M. Laiglise?
— Je suis étonnée que vous ne l'ayez pas encore entendu raconter? Dans le monde élégani, c'est archiconnu. Nous autres, nous savons cela parles bavardages des fournisseurs et par les potins des vendeuses. Mais peu nous importe!...
— Et il y a longtemps que dure cette liaison avec M. Laiglise?
— Le livre vous a répondu : chèque Laiglise 1897.
— Et avant M. Laiglise?
— Ah! Bien probablement un autre. Une période de gêne suivant l'abandon de cet autre, puis l'apparition du nouveau monsieur qui paye... C'est forcé pour cette jolie femme : pas de fortune, et un grand train. Donc, un amant riche.
Rose ne parlait plus. Elle pensait : « Voilà donc quelle femme mon père a introduite dans notre intimité, en qui il a une confiance absolue, jusqu'à lui donner à décider de mon sort, et au point de songer à l'épouser. Je comprends maintenant quelle intrigue elle a nouée avec M. de Thomiès. Le but qu'ils visent est apparent. Lui, la fille ; elle, le père. Je suis, sans doute, le prix dont elle paye la complaisance de celui qui sera mon mari à la laisser plus tard épouser mon père. Et pendant ce temps -là, elle continue à recevoir l'argent de l'autre et à le tromper par de faux semblants de tendresse. Oh! le vilain monde et les vilaines gensi »
Elle se leva, prit son collet et le plaça sur ses épaules. Cécile abandoima son travail, et d'un ton de regret :
— Vous partez ?
— Sans reproche, il y a près de deux heures que je suis ici à bavarder avec toi. Il est vrai que je n'ai pas perdu mon temps.
La modiste crut qu'elle faisait allusion au chapeau préparé avec tant d'adresse et de goût pendant l'entretien :
— Ah I Si vous vouliez venir passer, de temps en temps, une demi -journée avec moi, quel ser\'ice vous me rendriez!... Je n'ai pas ici une seule '«main » qui vous vaille. Et pour l'imagination, ce n'est pas moi qui me chargerai de lutter avec vous.
Elle ajouta naïvement:
— Quel dommage que vous soyez si riche I Quelle belle fortune vous feriez I
Rose sourit avec amertume :
— Qui sait si, à un moment donné, je ne serai pas dégoûtée des gens du monde au milieu desquels je Ais, et ne revendrai pas te trouver pour reprendre les affaires avec toi ? Tu ne peux te douter, ma bonne Cécile des soucis et des tristesses que me cause la situation où je suis et que je ne désirais pas... Si j'étais restée à Blois, je serais plus heureuse I...
— Avez-vous donc des chagrins ? demanda Cécile avec une soudaine émotion. Quoi! Vous aussi?
Rose, à ces mots, leva les yeux sur son amie. Mais
la Jeune fille parut regretter déjà ses paroles et détourna la tête. W^^ Prévinquières se tut un instant, comme si elle suivait la pensée qu'avait à peine évoquée Cécile, puis elle dit :
— Tu ne me parles jamais de ton frère. Est-il satisfait de sa situation?
La modiste rougit :
— Comment supposer que vous vous intéressez à ce pauvre garçon?
— Je m'y intéresse beaucoup, dit gravement Rose.
— Eh bienl II travaille. Mais il trouve que l'avenir pour lui est médiocre dans notre pays, et il songe à faire comme votre père : à s'en aller très loin.
— En Afrique?
— Oui. Il en parlait l'autre soir, et il se proposait de demander à M. Prévinquières des lettres de recommandation pour son correspondant de Pretoria.
— Toujours l'or? dit Rose d'un ton méprisant. C'est donc la fortune qu'il rêve?
— Non 1 répliqua vivement Cécile. Dans la fortune il ne voit qu'un moyen. Il la dédaigne et s'en passerait pour lui-même.
— Pour qui donc la veut-il? s'écria Rose avec colère.
— Demandez-le-lui : il vous le dira peut-être.
Elles se regardèrent un instant : Rose, comme tourmentée du désir de pousser plus loin l'explication ; Cécile, inquiète à nouveau de s'être laissé emporter à découvrir un peu des secrets de son frère . Puis Rose fit un geste de doute.
— ^ A quoi bon? Peut-on jamais croire ce qu'on vous dit? Les meilleurs sont-ils sincères?
Cécile hocha la tête avec compassion :
— Si vous en êtes à douter de tout, je comprends que vous ne vous tromiez pas heureuse, car il n'est pas de plus misérable condition, il me semble, que de soupçonner tous ceux qui vous entourent. Vous ne me croyez donc plus, quand je vous dis que je vous aime? Pourtant vous savez bien que je n'ai pas intérêtà vous tromper. Quandje vous assurais, à Blois, que j'étais contente de vous avoir près de moi, vous ne pomiez pas suspecter ma franchise. Vous étiez alors sans autre souci que la santé de votre père, vous vi^iez l'esprit tranquille, le cœur paisible, satisfaite de la tâche du jour, confiante dans celle du lendemain. Est-ce donc la fortune qui a tout gâté?
— Oui, répondit Rose amèrement; je suis trop riche !
Le visage de Cécile s'éclaira d'un sourire :
— C'est un mal auquel il est bien des remèdes. Mais c'est un mal! Rappelez-vous ce qui est arrivé à Pellegrin, le taillandier de Blois, quand il a gagné le gros lot de la Ville de Paris. II était bien pauvre, et travaillait durement pour élever sa petite famille. Quand la nouvelle de son heureuse chance fut connue, tout le monde allait le voir dans sa boutique et on le féUcitait : <( Eh bien ! Pellegrin, vous voilà avec des rentes, vous allez "sivre comme un bourgeois. Vous pouvez avoir une maison à vous, une servante pour aider votre
femme, et une voiture pour aller vous promener... Vous allez être bien heureux ! » Il ne répondait pas et secouait la tête. Sa femme, affolée par ce changement de fortune, fit tant qu'elle força le brave Pellegrin à quitter sa boutique, à renoncer à son état et à vivre sans travailler. . . Au bout de six mois d'oisiveté, il était si changé qu'on eût cru qu'il venait de faire une maladie. Quand on l'interrogeait pour savoir s'il souffrait, il répondait, bourru : « Oui, je souffre de me croiser les bras ! » Bref, au bout d'un an, il sentit qu'il allait mourir, s'il restait plus longtemps à fainéanter. Il revendit sa maison, sa voiture et le reste, rentra dans sa petite boutique, et se remit à battre des fers de pioche comme devant. Et quand on lui disait : « Hé ! père Pellegrin, vous n'êtes pas honteuxdevous échiner comme un pauvre,vous qui êtes à votre aise? — Allez! bonnes gens, répondait-il, on n'est à son aise que quand on fait ce qu'on a l'habitude de faire. Et moi, voyez-vous, j'aime tant le travail que s'il fallait payer pour travailler, je crois que je payerais! »
Rose dit :
— La morale de ceci, c'est que M"® Pré^dnquières était venue au monde pour faire des chapeaux, et non point pour parader dans le monde élégant. Il y a du vrai. Mais, ma pauvre petite, si tu racontais de pareilles histoires aux gens que je fréquente, tu leur procurerais un doux moment de joie. Et mon père lui-même aurait bien de la peine à te comprendre. Il y a cependant des heures où il pense qu'il est plus
facile de gagner de l'argent que d'en faire un bon usage. Allons! Adieu, ma bonne Cécile, et ne t attendris pas trop sur mon sort. Ce serait duperie.
Elle sortit du cabinet, traversa les salons de vente, où les -sieilles clientes contemplaient, d'un air ra^i, les jolies essayeuses coiffées de chapeaux très jeunes, et regagna la rue de la Paix.
Elle dînait, ce soir-là, chez M™*" de Rétif avec la bande. Valentine avait trouvé indispensable de se rapprocher de ses anciens intimes. Elle était trop intelligente pour ne pas comprendre tout ce que le relâchement brusque des liens qui l'attachaient à tout l'entourage Laiglise pouvait offrir de périlleux pour elle. Avec beaucoup de tact, elle louvoyait donc, en attendant le moment de se détacher pour entrer au port. Thomiès, tenu au courant par elle des agitations menaçantes de Jacqueline, avait de son côté exécuté la même manœu\Te. Il ne quittait presque plus ses amis, et jamais sa belle verve insouciante n'avait jeté plus d'éclat. Pour qui n'était pas dans le secret de ses desseins, il se présentait comme un bon vivant heureux de son sort, et désireux de répandre autour de lui la joie qui l'épanouissait.
Il avait même recommencé une petite guerre galante et taquine avec M™^ Vargas, et présenté à M™^ Tonnelet un très riche et très gentil garçon, nommé Fourneril, fils d'un constructeur de chemins de fer en Algérie, qui, avait-il dit, se desséchait de désirs pour elle. Tonnelet avait commencé par photo-
graphier ce prétendant. C'était ce que Thomiès appelait passer au service galantométrique. Puis, le nouveau venu avait eu licence de se ranger dans le bataillon des amoureux. Touzard avait grogné, Chrétien avait compté faire quelques économies. L'harmonie s'était rétablie promptement, etlajeune femme avait redoublé de turbulence. La situation ne s'était donc modifiée d'aucune façon, et chacun des adversaires restait sur ses positions, observant le parti adverse^ sans risquer la bataille, mais guettant une faute qui pourrait lui permettre de prendre de l'avantage.
Chez M"'^ de Rétif, le diner venait de finir. Dans les deux salons communiquant par de larges baies, au gré de leurs sympathies, les convives s'étaient groupés. ;^jme Vargas aidait Valentine à servir le café, et le gros Bernstein, excité par la verve narquoise du romancier Boissy, se livrait, pour éblouir ses auditeurs, à des théories d'une stupidité magnifique. Lhermillier avait été amené par Prévinquières auprès de Rose, afin de s'entendre sur le portrait qu'il consentait à faire d'elle. Thomiès, debout près de la cheminée, sa tasse à la main, causait en souriant avec M"'"' Laighse et le coloael Touzard. Etienne écoutait M"'® Tonnelet qui débitait des folies à Marcheroy sur la nécessité de défendre dans Paris la circulation des A^oitures traînées par des chevaux, pour ne pas gêner la marche des automobiles. Le jeune M. Fourneril, assis sur un pouf, à trois pas de la jolie femme, la regardait sans parler,
avec la fixité d'un pointer en arrêt sur une perdrix. Marcheroy, jugeant qu'il avait assez sacrifié aux nécessités mondaines en subissant le bavardage de M™^ Tonnelet, se leva d'un air morne et rejoignit PréAinquières, qui, laissant sa fille en tête à tête avec le peintre, exécutait une marche stratégique du côté de M'"^ de Rétif. Il prit le banquier par le bras et l'emmenant à l'écart :
— J'ai appris aujourd'hui que vous connaissiez particulièrement un jeune ingénieur qui est attaché à la maison Laiglise, M. Prosper Compagnon.
— Oui, c'est le fils de mon ancien caissier.
— Ce garçon, qui paraît fort intelligent et nous rend les plus grands ser\ices, est venu me trouver hier, pour m'annoncer qu'il s'en allait.
— Où?
— Hors d'Europe. Mais peu importe. Il se bornerait à sortir de la maison que Tefifet serait le même. Dans nos bureaux, on affecte de le traiter en utopiste. C'est un inventeur. Il a entrepris, en dehors de son travail ordinaire, une série d'expériences sur la façon de traiter le quartz aurifère au moyen d'agents chimiques nouveaux. Et j'ai la certitude qu'il a fait dans cette voie des découvertes précieuses.
— Ah ! dit Pré Adnqui ères , j 'en suis très content pour lui... S'il faut l'aider pour réussir, j'y contribuerai très volontiers.
Marcheroy regarda Pré^dnquières avec un étonne ment non dissimulé :
— Nous ne nous comprenons pas, dit-il froidement. Il ne s'agit nullement d'aider M. Compagnon à tirer parti de ses inventions, mais d'en tirer parti nousmêmes. Ce garçon doit aller vous voir pour vous demander de l'accréditer auprès de vos correspondants d'Afrique. Ne faites pas cette faute, attachez-le par un bon traité, et quand la maison Laiglise sera dans nos mains, vous verrez les résultats que nous obtiendrons au moyen des procédés qu'il a trouvés.
— Mais quelle action aurai-je sur lui?
— Une action irrésistible, croyez-moi, dit Marcheroy avec un sourire. C'est ma sœur qui m'a donné le renseignement, et il est bon.
— Comment M"*^ de Rétif peut-elle être si bien renseignée sur M. Prosper Compagnon? demanda Prévinquières, avec une pointe d'inquiétude.
— M°*^ de Rétif cause assidûment avec M^^^ Rose. Et il ne lui en faut pas beaucoup pour comprendre les choses. N'êtes-vous pas allé avec elles, il y a quelque temps, à Roulogne, visiter le père Compagnon?
— C'est vrai.
— Eh bien ! Valentine a regardé, a écouté, a réfléchi. Peut-être même a-t-elle interrogé adroitement votre fille. En tout cas, elle prétend que M. Prosper Compagnon est follement épris de M"^ Rose... Comprenezvous?
Prévinquières comprenait très bien, et, en un instant, l'éloignement de Prosper, l'attitude du père Compagnon, la réserve de Cécile,prenaientà ses yeux leur
signification exacte. En même temps un mécontentement très vif s" éveilla au fond de lui-même contre Marcheroy. Il se dit : « Mais, qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là? Sa façon de chambrer le brave Prosper est aussi louche que sa manière de déposséder LaigUse. Il ma tout l'air d'une canaille, avec sa brutalité àTaméricaine. Pense-t-ildonc que je n'ai pas plus de scrupules que lui? » Il ne put supporter l'humiliation d'être traité par Marcheroy avec si peu de ménagements, et comme celui-ci, le voyant préoccupé, s'agitait déjà, il répliqua :
— Entre l'intérêt que je porte à Prosper Compagnon et les avantages que vous me montrez pour nous, je ne fais pas la moindre comparaison.
— N'est-ce pas ? interrompit Marcheroy en ricanant. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Estce que vous ne soupçonniez pas les sentiments de ce garçon pourM"^ Rose? C'est à Blois que cette passion estnée. Vraisemblablement, M"^Prévinquières ne s'en doute pas.
— Il y a tout heu de le croire. Prosper Compagnon est la déhcatesse même, et très certainement il n'a jamais prononcé une parole qui pût donner l'éveil à ma fille... Je sais maintenant pourquoi nous ne le voyons plus, et aussi pourquoi il veut s'expatrier... Oui, c'est un brave homme.
— ■ Bien vulgaire, souffla Marcheroy.
— En quoi? Il n'a pas la désinvolture des élégants que nous coudoyons journellement. 11 s'habille sans
goût et porte sa barbe mal taillée, il ne sait point parader dans un salon et dire des riens aux femmes. Je ne crois pas qu'il ait, de sa vie, touché une carte, si ce n'est pour faire la partie de piquet de son père, et le lawn-tennis est pour lui plein de mystères. Mais croyez-vous qu'il soit disqualifié pour cela? Si c'était un Bernstein ou un FournerD, vous préoccuperiezvous de lui lier les mains par un bon traité? Eh! ehl tous vos cercleux ne feraient pas la monnaie d'un homme utile ! ... Du reste, puisqu'il doit venir me voir, je causerai avec lui.
Marcheroy jeta à Prévinquières un fin regard :
— Le préféreriez-vous à Thomiès ?
— S'il ne s'agissait que de moi, ce serait matière à réflexions. Mais il s'agit de ma fille, et c'est elle seule qui décidera.
11 quitta Marcheroy et reprit son mouvement vers M"'^ de Rétif. La maîtresse de la maison était le centre d'un groupe dans lequel Boissy, Touzard et Etienne discutaient vivement :
— Nous avons fait du chemin depuis le président de Harlay. La magistrature a subi toutes les épreuves sociales, comme les autres corps constitués, et elle n'en est pas sortie intacte. En somme, on nous raconte des histoires sur l'intégrité de la magistrature. Elle n'est pas composée d'anges, par conséquent elle est sujette à caution, comme toutes les administrations. Pourquoi la magistrature vaudrait- elle mieux, en bloc, que l'armée ou le clergé?
Le conseiller Ra^-ignan se hérissa comme un dogue, et d'un ton tranchant :
— L'épuration faite par les républicains a noyé la magistrature ancienne dans un flot d'avoués et d'a- Tocats de chefs-heux, qui n'avaient ni compétence ni autorité, et d'un seul coup la constitution du corps s'est trouvée modifiée déplorablement... L'honneur de la magistrature, héritière des belles et nobles traditions parlementaires, était d'être rebelle aux ordres •du pouvoir.
— Eh: eb ! lit Etienne. J'ai ouï parler d'un certain Louis XIV qui était entré dans le Parlement son fouet de chasse à la main... Déjà, à cette époque, il me semble que l'indépendancedelamagistrature était un peu entamée.
— Et puis, reprit Boissy, est-ce qu'il n'y a pas eu aussi un nommé La Fontaine qui disait :
Suivant que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir?
Donc, ne nous échauffons pas plus que de raison pour les beaux yeux de cette grande dame : la magistrature. La vérité, c'est qu'il y a de braves gens et de nobles esprits partout. Mais il est intolérable de voir imposer à l'admiration publique tel corps en masse. LïncorruptibiUté des magistrats ne peut pas plus être un dogme que rinfailhbiUté des médecins, la chasteté des prêtres, ou 1 intrépidité des soldats... Voilà:
— Ah! Pardon! s'écria le colonel Touzard, je réclame... Les militaires, sacrebleu ! se font assez carrément casser la figure sans rechigner, aux quatre coins du monde, sous le drapeau de la France, pour qu'on ne leur marchande pas l'honneur !...
— Sapristi ! Ils fichent le camp parfaitement bien, les jours où ça ne leur dit pas !
— Vous insultez l'armée !
— Vl'an ! J'attendais ça I
— Messieurs, je vous en prie!... intervint M""^ de Rétif, qui vit avec inquiétude son salon livré aux horreurs de la polémique.
— Respectez les miUtaires, dit M°'^ Tonnelet gaiement, ils ont sur vous tous, civils assez incivils, un avantage immense...
— Et lequel?
— Leur uniforme !
— Voilà qui clôt la discussion, dit Bois sy en riant. On savait bien que l'armée avait les femmes pour elle !
— Écoutez, dit Etienne . En somme , il f au t être j uste . Voilà des braves gens qu'on paye fort mal pour une tâche périlleuse souvent, difficile et rude toujours. Si on ne leur donne pas un supplément d'importance, de considération, de gloriole même, leur métier devient vraiment trop ingrat !
— Eh ! Plaignez-les dcmc, je vous en prie, dit Bernstein, ils font tous de magnifiques mariages. Les jeunes filles ne veulent plus épouser que des mihtaires.
— Et aussitôt qu'elles les ont épousés, elles n on^ pas de cesse qu'ils n'aient donné leur démission.
— Allez I dit le colonel Touzard dédaigneux, l'idéal, c'était la garde nationale, qui ne faisait pas de service et qui portait l'uniforme I
Pendant que ces propos s'échangeaient, Thomiès avait rejoint Jacqueline sur im petit canapé à deux places, logé dans un angle du salon, et avec sa voix de caresse endormait les inquiétudes de la jeune femme.
— Vous êtes la mieux, ce soir, Jacqueline, et de beaucoup. Votre robe vous va délicieusement, et vous avez un teint éblouissant.
Elle se pencha vers lui, comme pour mieux l'entendre, et de ses lèvres, il lui effleura l'oreille. Il examinait, en même temps, à la dérobée, Rose qui terminait ses arrangements avec Lhermillier. Jacqueline lui dit avec un air de joie :
— Alors, je vous plais un peu?
— Mauvaise, vous le savez bien.
Il changea la conversation.
— Etienne, tout à l'heure, disait que vous alliez partir, à la fin de la semaine, pour Trouville, si la chaleur continuait... Est-ce que vous êtes d'accord avec lui pour ce déplacement?
— Mais, n'est-ce pas l'habitude que nous quittions Paris vers le mois de juillet? Du reste, tous nos amis se préparent à partir... Les Vargas et les Tonnelet ont loué à Villers, nous serons tout près les uns des
autres... Est-ce que vous savez si les Prévinquières viendront de notre côté?
Il attendait la question. Il y répondit avec une parfaite aisance :
— Je ne suis pas du tout au courant de leurs projets... Valentine les connaît peut-être... Que fait-elle? Vous l'a-t-elle dit?
— Elle viendra certainement passer quelques jours chez les Vargas... Après, elle parle d'aller en Suisse, au bord du lac de Genève.
— Quelle drôle d'idée! Et Etienne, qu'est-ce qu'il dit de ça?
— Mais rien. Si Valentine va en Suisse, il ira passer quelque temps auprès d'elle, et reviendra à Trou- \dlle... Si elle s'ennuie, il la ramènera peut-être avec lui. Et vous, qu'est-ce que vous ferez?
— Moi? Comme toujours : la navette entre Trouville et Paris. Vous savez que l'air delà mer ne me réussit pas longtemps.
— C'est surtout l'air de Paris qui vous manque.
— C'est vrai. Je trouve qu'il fait moins chaud à Paris que partout ailleurs. Au moins les maisons font de l'ombre. Mais votre bord de la mer, avec son sable blanc, sa mer étincelante, et son ciel dévorant, c'est le coup de soleil à répétition ! D'autant que vous n'arrêtez pas, les uns et les autres, de rouler en break, de caracoler achevai, ou de vous asphyxier en automobile. Oh ! Ce n'est pas une défaite ! J'irai, déclara-t-il, en la voyant faire un geste de protestation
inquiète. J'ai l'habitude de supporter tous ces genres de plaisirs. Quand je serai trop fatigué, je rentrerai à Paris pour me reposer.
— Jean, ne vous ingéniez pas à faille le vieillard, dit-elle en souriant.
— Je n'ai pas besoin de m'appliquer.Les faits sont là : j ai un acte de naissance incorruptible! Il me donne trente-cinq ans. Il faut bien que je les garde !
— Etienne en a quarante.
— Oh I Mais Etienne est un homme étabU. Quelle différence! Du reste, on serait bien venu à lui dire qu'il n'est pas jeune!... Il sauterait en l'air! Moi, je suis un très vieux garçon.
— Qui feriez un jeune mari.
Il laissa tomber la remarque . Elle se levait, en voyant LaigUse s'approcher d'elle avec une mine lasse, révélatrice du désir de s'en aller.
— Voilà qu'il est onze heures, dit-il. Et j 'ai beaucoup à faire demain matin . . .
Elle jeta un regard soucieux sur Pré^inquières et sur Rose, comprenant bien qu'après son départ Thomiès aurait le champ hbre. Mais, comme pour la rassurer, le père et la fille se préparèrent aussi à prendre congé. Le contentement rendit à Jacquehne tout son éclat; instantanément elle redevint souriante, gaie. Elle tendit la main à Valentine, se montra toute gracieuse pour Rose, et profitant de ce que Pré\*inquières était auprès d'elle, très aimablement elle dit :
— Nous n'aurons plus, prochainement, le plaisir de
VOUS voir. Nous partons pour la mer. Mais ce n'est que deux mois de séparation, et peut-être viendrezvous de notre côté?
— Nous ne formons aucun projet, ma fille et moi, dit-il. Nous sommes si bien avenue du Bois, que nous ne pensons pas à nous déplacer. Peut-être cependant voyagerons-nous. Tout dépendra des circonstances.
Ces paroles rembrunirent Jacqueline. Le rayonnement de son sourire disparut, l'éclat de ses yeux s'éteignit. Les circonstances? Qu'est-ce que cela signifiait, sinon le mariage de Rose? D'un regard elle chercha Thomiès, et le lit causant avec M""® de Rétif, à l'autre bout du salon. Elle eut la certitude qu'il l'avait trompée encore toute la soirée, pai^ ses protestations, ses douceurs et ses caresses. Elle se sentit dupée une fois de plus et, le cœur serré, la lèvre tremblante, elle balbutia quelques paroles d'adieu, et sortit devinant que, derrière elle, le complot contre sa sécurité et son bonheur allait se renouer plus actif et plus menaçant.
— Faites entrer M. Compagnon dans la bibliothèque, dit Pré\'inquières au domestique qui apportait la carte de Prosper.
11 passa chez sa fille :
— Je te préviens que Prosper est ici. Peut-être voudras-tu le voir avant qu'il s'en aille.
Elle rougit un peu :
— Est-ce qu'il wnt pour toi?
— Oui. Sa visite m'était annoncée. Il a des affaires pour lesquelles je puis le ser\'ir.
— N'y manque pas, dit Rose avec Aivacité. Je serai heureuse de tout ce que tu feras en faveur de ce brave garçon... Mais dès que je pourrai descendre moimême, envoie-moi chercher...
— Descends quand tu voudras. Je ne crois pas que ce qu'U a à me raconter soit confidentiel. Et il sera content que tu sois là.
11 gagna le rez-de-chaussée, par le bel escalier à rampe de fer forgé, répétant à part lui : « Ce brave
garçon! ce brave garçon I Pour qu'elle l'appelle ainsi, il faut qu'elle n'ait pas même l'apparence d'un sentiment tendre pour lui. » Il entra dans la bibliothèque. Prosper, debout devant la cheminée, son chapeau à la main, vêtu de sa même inélégante redingote noire, se tenait latête un peu penchée, l'air abattu. Envoyant paraître Prévinquières, il se secoua, et sa physionomie reprit de l'animation.
— Bonjour, mon cher ami, dit le banquier, la main tendue. Je suis ra^i de vous voir. Vous nous oubliez, depuis quelque temps.
— Oh ! non, Monsieur. Seulement j'ai été très occupé, et il m'a été impossible de venir.
— Et le dimanche ?
Prosper rougit et dit avec un peu d'embarras :
— Le dimanche appartient à mon père.
— Oui, je sais que vous êtes un fils modèle. Mais asseyez-vous, s'il vous plaît, et dites-moi ce qui vous amène.
Il lui poussa un fauteuil, près du bureau magnifique où il travaillait chaque matin, et le regardant affectueusement :
— Est-ce qu'il s'agit de vos affaires?
— Oui, Monsieur. C'est cela même.
— Est-ce que l'affinage ne marche pas?
— 11 marche bien, mais c'est la routine. Onsuitles vieilles méthodes. Il y a autre chose de mieux à faire.
— Faites-le.
— Je ne suis qu'un employé. Monsieur ; j e n'ai aucune
initiative. Mes chefs ne m'entendraient pas volontiers leur conseiller de changer leur outillage.
— Quels chefs? Vous en avez donc plusieurs?
— Oui, Monsieur. A la tête de la maison se trouve M. Laighse. Mais, en réalité, c'est M. Marcheroy qui mène tout.
— Ah : ah : Et ce Marcheroy?
— Vous le connaissez bien, Monsieur. C'est le frère de M""^ de Rétif, dit sans malice le bon Prosper.
— Oui, je le connais de le voir dans le monde. Mais, au point de vue professionnel, quel est-il?
— C'est un homme qui ne connaît que la spéculation. Lïndustrie, pour lui, c'est un moyen et non un but. Il vendrait demain l'établissement, s'il le pouvait, pour réaliser un gros bénéfice, puis U passerait à une autre affaire. Il n'a aucune instruction technique. Seulement il sait compter. Et il administre...
— Bien?
— .Te le crois.
— Alors, vous ne voyez pas d'avenir pour vous dans l'affinage?
— Aucun. A moins queje ne donne à l'établissement les découvertes que j'ai faites. Et je ne le veux pas.
— Pourquoi ?
— Parce que, Monsieur, je prétends en tirer parti moi-même.
— Et de quelle façon?
— En partant pour un pays neuf, où les acti^ités individuelles onttoute leur valeur, et où Ton peut avec
de rintelligence et du courage, ainsi que vous l'avez prouvé, acquérir à la fois la réputation et la fortune.
— Vous êtes ambitieux.
— Je le suis devenu.
— Comment?
Le sang monta aux joues de Prosper, ses mains s'agitèrent, nerveuses.
— Excusez-moi, Monsieur, dit-il d'une voix tremblante, si je ne m'explique pas. Ceci est mon secret.
— Ah! ah! fit Prévinquières. Voilà une résolution bien mystérieuse et bien subite. Il y a quelque femme là-dessous...
Au même moment, la porte de la bibliothèque s'ouvrit et Rose s'avança. En la voyant, Prosper devint pâle, il se leva plein de trouble, s'inclina et resta sans parole, regardant M. Prévinquières, comme pour le supplier de ne plus parler. Mais celui-ci ne paraissait pas disposé à la discrétion. Il dit avec un gros rire :
— Entre, Rose, tu arrives à point. Voilà un jeune homme qui me raconte des choses étonnantes. Il veut partir.
— Et pour aller où ?
— En Afrique, au Transvaal.
-— Oh ! dit Rose avec émotion. Et votre père, et votre sœur ? Les laisserez-vous ainsi, monsieur Prosper? Ils vous aiment tant !
— M. Prévinquières ne vous a-t-il pas quittée, Ma demoiselle? répondit l'ingénieur d'une voix étouffée. Et cependant, lui aussi vous aimait!
— La situation n'était pas la même, dit la jeune fille en s'asseyant. Mon père était ruiné, à ne plus savoir comment vivre à Paris. Vous, vous avez un emploi honorable et lucratif. Votre père vit à l'abri du besoin, et votre sœur fera fortune.
— Grâce à vous 1 s'écria Prosper avec" chaleur. Oh! Vous êtes bonne el charmante, et je sais que les miens peuvent compter sur votre appui et votre affection. Aussi m*éloignerai-je, sinon sans chagrin, au moins sans inquiétude. Croyez qu'il faut que j'aie de bien puissants motifs pour prendre une résolution aussi grave. Mais je ne puis différer. Chaque jour que je laisse s'écouler est d'un inestimable prix pour moi. Il faut que je parte, il faut que je risque d'obtenir tout ce que j'ai entrevu et rêvé.
Rose le regarda profondément. Il venait de s'arrêter tout effaré, comme s "il craignait d'avoir découvert sa pensée secrète. Il poussa un 'profond soupir et conclut :
— NonI Je ne puis plus vivre ici.
Rose se leva, elle alla vers la fenêtre. Les verdures de l'avenue trempées par les arrosages brillaient fraîches et grasses sous le soleil. Dans le ciel, sans un nuage, les hirondelles se poursuivaient avec des cris joyeux. Des voitures roulaient au trot cadencé des chevaux, conduisant au Bois les promeneurs caressés par l'air vif du matin. Tout respirait l'allégresse, la force et la vie. Elle reporta son regard sur Prosper courbé, tremblant et malheureux. Elle se dit: « Il
m'aime, et c'est pour cela qu'il ne peut plusvivreici. » Dans sa pensée, instantanément, s'évoqua la mâle, élégante et fière figure de Thomiès. Et elle pensa: « Gelui-làm'aime-t-il vraiment?Et, si jele repoussais, s'il lui fallait subir, pour me mériter, une épreuve sérieuse et dure, s'y risquerait-il d'un si bon courage, au mépris de ses habitudes, de ses goûts et de ses aises ? Ce n'est pas bien sûr. Mais c'est le charmant Thomiès. Tandis que celui-ci n'est que l'excellent Prosper ! » Elle avait fait la comparaison, et il lui apparaissait qu'elle était concluante. Entre le frère de Cécile et l'ami de M°^^ Laighse, elle sentit, avec un peu de honte, qu'elle n'hésitait pas. Elle entendit son père qui disait à Prosper :
— Ne prenez pas de résolution à la légère. Qui sait si, à Paris, nous ne vous trouverons pas une position qui vous satisfera ?
Il ne répondit pas, et secoua la tête en signe de dénégation. Rose le regarda et son visage offrait une expression de tristesse et de résolution, qui lui serra le cœur. Il était vraiment malheureux, et il n'avait rien fait pour souffrir. Elle songea avec amertume à l'injustice de la vie qui faisait que certains, indignes du bonheur, l'obtenaient sans aucun effort, tandis que d'autres, qui le méritaient amplement par leur bonté, leur courage, leur désintéressement, en étaientprivés sans pitié. Une voix murmura à son oreille : « Il dépend de toi, que le cours des choses soit rétabli normalement. Le vice aimable qui s'apprête à triompher
peut être vaincu, et la franche vertu, qui succombe, par toi peut l'emporter. Voyons, prononce les paroles décisives, ordonne à ce loyal garçon qui t'aime de ne point partir, et rends à ses caprices mondains ce brillant virtuose de la galanterie , qui t'épouse pour ton argent. Tu hésites? L'aimes-tu donc? » Elle ne voulut pas se répondre à elle-iuèîne, elle ne consentit pas à s'avouer que Thomiès lui tenait à ce point au cœur. Mais elle ne dit pas à Prosper ce qu'il fallait lui dire pour le faire rester.
— Mon cher ami, reprit Prévinquières, convenons de ceci que je suis prêt à vous donner toutes les recommandations que vous voudrez pour mes correspondants du Transvaal. J'ai là-bas un associé, qui est un homme des plus intelligents, qui vous accueillera à bras ouverts, si vous donnez suite à votre projet. Mais rien rie prouve que vous ne puissiez pas tirer parti de vos découvertes ici, tout aussi avantageusement. Est-ce de l'argent qu'il vous faut ? Je vous en donnerai.
Prosper rougit, et fit un geste de protestation :
— Je vous suis très reconnaissant, Monsieur. Mais je vois bien qu'en Europe je ne pourrai jamais appliquer mon procédé en grand. Si je voulais aller en Espagne, dans les mines de cuivre, j'obtiendrais sans doute déjà des résultats appréciables. Mais c'est en travaillant sur l'or que je produirai le maximum d'effet. Je puis changer, du jour au lendemain, la manière de traiter les minerais, réaliser une économie
de quatre-vingts pour cent dans la main-d'œuvre et doubler la quantité de l'or extrait. Si j'expérimente en grand, le rendement sera prodigieux et l'avantage tellement éclatant, que l'industrie minière sera sans doute métamorphosée. Voilàpourquoi je veux partir. Il y a, dans ma résolution, une grande part d'amourpropre. Je serai fier de réussir, de démontrer la valeur de ma combinaison, l'importance de ma découverte. Si je fais fortune, par surcroît, j'en serai satisfait. Mais avant tout, j'ambitionne de prouver que je ne suis pas un rêveur, comme on l'a dit, en affectant de me mépriser.
Il releva son front, et sa figure illuminée par l'ardeur et la confiance parut embellie. Prévinquières, gagné par cet enthousiasme, lui frappa sur l'épaule et dit:
— Vous me faites plaisir, ma parole 1 C'est bien rare d'entendre parler ce fier langage. Je me mets à votre disposition. Que désirez-vous que je fasse ?
— Donnez-moi, Monsieur, une lettre pour votre associé. Je partirai aussitôt pour Pretoria, et si les moyens d'appliquer mes procédés me sont fournis, je compte qu'avant peu vous entendrez parler de moi.
— C'est bien. Revenez dans deux jours. Vous aurez eu le temps de réfléchir aux conditions dans lesquelles je vais vous accréditer là-bas. Que vous faudra-t-il comxme capitaux ?
— Rien, Monsieur. J'emporterai d'Europe les produits quïl me faut, en grande quantité, parce que, dès
les premiers re'sultats acquis, le gouvernement mettra des droits de douane énormes sur ces matières. Mais j 'ai une trentaine de mille francs d'économie que j'emploierai à ces achats. Rassurez-vous, cet argent n'est pas aventuré. Il me rapportera mille pour cent^ si je réussis. Et je suis sûr de réussir.
L'homme d'affaires se réveilla aussitôt en Pré\inquières.
— Ne pourrait-on vous confier une somme égale, pour doubler votre provision ?
— Si cela vous est agréable, dit Prosper en souriant. Je serai heureux de vous voir profiter, le premier, de mon travail.
Prévinquières échangea avec Rose un regard presque honteux. La fière et généreuse attitude de l'ingénieur contrastait si singulièrement avec les restrictions morales du père et de la fille, qu'en un instant la situation s'était trouvée changée à son profit. Il était venu pour demander un se^^ice, et maintenant il semblait accorder une faveur.
— Yuilà donc qui est entendu. Vous revenez dans deux jours, avec votre résolution arrêtée, vos arrangements pris, et moi, je vous mets à même les affaires de mines.
— C'est ce que je souhaite. A la fm de la semaine, donc, je serai en route.
Il se tourna vers Rose qui demeurait silencieuse et gênée, et lui parlant avec une douceur et une tendresse qui l'émurent profondément :
— Je ne vous reverrai sans doute pas, Mademoiselle, avant longtemps. Sachez que j'emporte, des bontés que vous avez eues pour les miens, une reconnaissance infinie. C'est grâce à vous que ma sœur est indépendante et que mon père termine ses jours dans la quiétude. Ceci me fait votre débiteur pour toute ma vie. Soyez sûre que je ne vous oublierai jamais, et que, si loin des miens, la pensée que vous vous occupez d'eux, que vous les protégez, adoucira pour moi la tristesse d'être séparé de tout ce que j'aime.
Une larme vint à ses yeux, coula sur sa joue et se perdit dans sa barbe épaisse. Il fit un geste de dépit, et voyant Prévinquières et Rose très émus :
— Pardonnez-moi. Je suis très ridicule. Mais cela a été plus fort que moi.
Sa voix s'étrangla, il s'inclina devant le père et la fille, sans essayer de prononcer d'autres paroles, et ouvrant la porte de la bibliothèque, U sortit. Seuls, en face l'un de l'autre, Prévinquières et Rose demeurèrent un instant immobiles et songeurs, puis le banquier hocha la tête et dit :
— Ce garçon t'aime, mon enfant; l'ignorais-tu ?
— Non, mon père. Je m'en doutais. Mais je ne soupçonnais pas la force de ses sentiments. J'en suis fort troublée, je ne te le cache pas.
— Tu as bien raison, et je suis aussi troublé que toi. C'est un homme, sais-tu, que ce Prosper. Et peutêtre fera-t-ilde grandes choses. lia de l'intelligence, du courage... Et c'est pour toi, en somme, qu'il tra-
vaille. 11 veut la réputation, et la fortune afin de racheter, à tes yeux, son infériorité sociale.
— Existe-t-elle donc, en effet? demanda Rose avec vivacité. Après tout, en quoi est-il au-dessous de nous ? Il est le fils de votre ancien caissier. Eh bien ? Le fils de qui êtes- vous, vous-même ?
Prévinquières eut un geste d'indifférence:
— Oh ! Mon père était commissionnaire en marchandises. Ce qui ne confère pas le droit de mépriser ses concitoyens. Moi-même, il y a, cinq ans, j'étais, comme dit si élégamment le gros Bernstein, dans la « purée » jusqu'aux oreilles... Il estATai que j'ai aujourd'hui beaucoup de milUons. Et c'est quelque chose!
— Prosper peut en avoir aussi.
— Il en est, fichtre ! foil capable !
— Sa sœur est modiste. Elle vend des chapeaux à toutes les femmes de notre société. Après? Est-ce que je n'en ai pas fabriqué un à M™® LaigUse et que M. de Thomiès a payé, encore î En résumé, l'inégafité des conditions, dans le temps où nous vivons, c'est une superstition mondaine. Mais ça n'existe pas, vraiment.
— Ce quin'empêche pas que, pourêtre admis dans la société, il faut satisfaire à certaines exigences vaines mais rigoureuses. Ainsi, essaye de faire recevoir Prosper dans un cercle, demain. 11 suffira que LaigUse ou Marcheroy dise : c'est mon employé; qu'un malveillant insinue : son père habite une petite mai-
son à Boulogne et cultive lui-même son jardin ; qu'un formaliste déclare : sa sœur est la fournisseuse de ma femme, — c'est le blackboulage assuré. 11 y a donc, à n'en pas douter, des lignes de démarcation sociale arbitraires, mais infrancliissables. Prosper est un garçon de premier mérite ; mais ce n'est pas un homme du monde. Thomiès n'a aucune valeur; mais c'est un charmant et distingué compagnon. L'un trouvera toutes les portes fermées, l'autre sera attiré partout avec faveur. Voilà la vie !
— Elle est stupide et honteuse !
— J'en tombe d'accord avec toi. Mais tu ne la changeras pas. L'important est de savoir ce que l'on veut. Rien n'est facile comme de n'être pas du monde. Mais quand on en est, il faut suivre les règles, et se conformer aux habitudes, voire même aux préjugés des gens du monde.
Rose soupira, mais ne répondit pas. Toute la journée, elle fut agitée. Elle refusa de sortir avec son père, resta à rêver dans le petit jardin qui bordait l'avenue du Bois, et, comme cinq heures approchaient, rentra dans le salon. Elle prit un livre, commença à lire, puis laissa la page inachevée et continua à rêver dans le silence. La porte s'ouvrit, et les pas du domestique qui s'avançait la rappelèrent à elle-même. Elle se redressa et dit :
— Qu'y a-t-il?
— M. de ïhomiès demande s'il peut voir Mademoiselle.
— Faites entrer.
Elle se plaça le dos au jour, afin de dissimuler au visiteur Taltération de son visage. Il entrait souple, souriant, le regard aigu et clair. Elle lui tendit la main; il la prit, du bout des doigts, avec une grâce respectueuse et la porta à ses lèvres. Ce fut élégant, sans familiarité, et tout à fait correct. Il s'assit en face d'elle et dit :
— Je viens vous voir, vous seule, parce que M""^ de Rétif m'y a engagé. Sans cela je ne me serais présenté qu'à l'heure où j'aurais été sur de rencontrer votre père. Mais je crois bien qu'il est informé de ma "visite.
— Il doit l'être, car je sais qu'il a parlé de vous à M°^° de Rétif.
— Est-ce donc sur votre demande que M. de Prévinquièresaeu, avec notre amie, la conversation dont elle m'a rapporté quelques fragments?
Il avait l'air désolé, et ses regards étaient pleins de reproches. Rose répondit avec circonspection :
— Je ne sais pas à quoi vous faites allusion. Expliquez-vous.
Il agita la tête, soucieux, et dit :
— Voilà qui n'est pas commode. Et j'espérais que vous me faciliteriez la tâche. Vous n'y paraissez pas disposée. Est-ce donc vrai que vous avez, sur mon compte, une opinion très sévère, et qu'il faudra, pour vous ramener, que je fasse de très grands efforts d'éloquence?
— D'éloquence, non; mais de sincérité.
Il répliqua avec une vivacité joyeuse :
— Oh ! S'il ne faut qu'être franc, je puis garder l'espérance. Car c'est ce qui m'est le plus facile, et convenez que je serais vraiment fou d'essayer de vous tromper, lorsqu'il vous est si aisé de me prendre en flagrant délit. Mais, voyons, de quoi faut-il que je me disculpe?
— Ne le savez- vous pas? Et dois-je m 'imposer le souci de vous le dire?
Il baissa la tête^ plein de lassitude :
— Quoi! Toujours le même grief qui retombe sur moi, de tout son poids! C'est un pesant fardeau et ne réussirai-je donc jamais à m'en libérer? Jugez combien il m'est pénible de m'expliquer, sur ce sujet, avec vous, par la difficulté que vous éprouviez, à l'instant, à m'interroger. D'ailleurs, toutes les raisons que je pourrais fournir seraient mauvaises, venant de moi, hormis une seule qui est la vraie, la décisive, et cependant celle que je ne dois pas vous faire entendre, à moins que vous ne m'y autorisiez. Elle me serait bien douce à vous donner, croyez-moi, et ce serait d'un cœur très sincère que je la ferais valoir, cette charmante raison, qui est mon excuse absolue ; car, du sentiment qu'elle m'aiderait à vous exprimer, il n'y a rien qui triomphe. Il est le souverain maître des résolutions humaines, et quand il a décidé, le seul parti à prendre est de se résigner à souffrir ou à être heureux. Entre ces deux extrémités,
c'est la dernière que je choisis, n'en doutez pas. 11 avait souri gaiement, en prononçant ces derniers mots, et cette pointe humoristique donnait bien à sa sentimentale manifestation le goût moderne et persifleur qui relevait son langage habituel. Rose dit sans ambages :
— En une seule phrase, ceci tend à indiquer que vous maimez.
Il (lit, avec plus d'émotion qu'il n'en voulait laisser paraître :
— Je n'essayerai pas de vous le cacher plus longtemps.
— Eh bien ! Monsieur, comme il est impossible, si grand que soit un cœur, de le partager entre deux affections, il faut vous résoudre. J'ai beaucoup de fierté, et je n'admettrai jamais qu'un homme qui s'occupe de moi puisse demeurer attaché à une autre femme. Pour faire la démarche à laquelle vous vous décidez aujourd'hui, et pour me tenir le langage que je viens d'entendre, j'ai heu de croire que vous avez pris un parti. Je tiens à en avoir la confirmation de votre bouche.
Comme il s'apprêtait à répondre, elle l'arrêta d'un geste :
— Écoutez-moi encore un instant. Puisque j'ai commencé à parler, il vaut mieux que j'aOle jusqu'au bout de mes explications. Après, il me sera plus aisé de vous écouter. Il peut vous sembler singulier que j'aborde avec vous un sujet aussi délicat. J'ai deux
excuses : d'abord, je n'ai plus de mère, et ne puis compter que sur moi-même ; ensuite, je ne suis plus une enfant, j'ai vingt-sept ans, et nos amis ne se gênent pas pour m'appeler YieUle fille. Ce qui est un défaut, en certains cas, doit être un avantage en celui-ci. Une vieille fille peut tout dire et tout entendre. Voilà pourquoi je fais aujourd'hui mes affaires moimême, et discute avec vous, sans réticences, des questions qui ont pour mon avenir une importance capitale.
Il s'inclina, déférent :
— Je savais que vous étiez une personne de haute raison, et laissez-moi vous l'avouer, c'est cette certitude de pouvoirvous considérer comme une compagne d'existence à l'esprit très ouvert, à la ferme compréhension, qui m'avait le plus charmé en vous. La grâce du visage, le charme extérieur, ne sont pas choses rares, dans notre entourage. Bien des fois, j'ai rencontré des jeunes filles séduisantes et qui auraient fait des femmes dignes d'être aimées. Mais la clarté de lïntelUgence, l'ampleur de vues qui font les femmes supérieures, voilà ce qui ne se rencontre presque jamais, alhé aux avantages physiques. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que je vous aime pour votre joU regard et votre charmant sourire. Mais je tiens à vous pénétrer de cette pensée que vous êtes entrée dans mon cœur en passant par mon esprit, et que ce que j'apprécie en vous, tout particulièrement, c'est votre valeur morale.
H était bien habile, en parlant ainsi, et il touchait Rose aux places les plus sensibles de son amourpropre, en tournant en avantages, pour elle, cette triste expérience de la \'ie qu'elle avait faite dans le travail et la pau\Teté. Lui dire : vous me plaisez, parce que vous ne ressemblez à aucune des jeunes filles que je rencontre, c'était se montrer courtisan d'une façon supérieure. En peu de mots, c'était expUquer un mariage qui, par certains côtés, ressemblait à un mariage de convenance, singulièrement plus qu'à un mariage d'amour. Afûrmer qu'en elle, c'était sa raison qu'U aimait, revenait à prouver qu'il était à la fois amoureux et raisonnable. Et le reproche qu'on pouvait lui adresser, en cette circonstance, étant de raisonner peut-être un peu trop, il faisait dun défaut une quaUté.
Rose eut le sentiment qu'il exagérait l'habileté, mais il s'était exprimé avec tant de franchise apparente, et, surtout, il avait débité son plaidoyer avec une grâce si caressante et si fière, qu'elle subit la fascination de son charme, et que, même certaine d'être, plus qu'il ne fallait, séduite par un habile acteur, elle ne se rebella pas contre la séduction, tant elle la trouva agréable. Elle déclara cependant :
— Je n'accepte que la moitié de ce que vous me dites, et cela suffit encore à satisfaire ma modestie. Je n'ai jamais compté inspirer une passion violente, mais je sais que je mérite un peu d'estime. J'accueille donc vos assurances et je crois à votre parole.
EUe lui tendait la main. Il la prit, mais ne la baisa pas. Et, regardant la jeune fille au fond des yeux, comme pour faire pénétrer plus avant sa déclaration solennelle :
— Je vous appartiens, Mademoiselle, à compter de cet instant, et rien de ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi.
Elle sourit, fermant les yeux comme pour concentrer en elle-même l'impression de bonheur qu'elle ressentait en ce moment. Puis, changeant de ton, et hbre ainsi qu'elle avait l'habitude de se montrer, quand elle causait avec Thomiès :
— Voilà qui est bien. Nous sommes désormais en confiance complète. Profitons-en, s'il vous plaît, pour supprimer les intermédiaires. Il y en a eu, entre nous, quelques-uns de compromettants. Il faut les écarter.
— A qui faites-vous allusion? demanda Jean non sans un peu d'embarras, car il voyait poindre une complication qui le gênait fort.
— A M"'® de Rétif, répondit Rose très nettement.
— N'a-t-elle pas été très bonne personne avec vous ? En général, c'est une amie sûre.
— Je vous l'accorde. Et je ne chicanerais pas sur les relations à poursuivre avec elle, encore que j'aie appris sur son compte des choses qui me déplaisent, sij 'étais assurée qu'elle se bornera à rester une amie.
— Que craignez-vous donc qu'elle veuille être? Ils se regardèrent un instant, puis Rose dit :
— Eh ! Ne vous en doutez-vous pas ?
— Ma f-oi, non.
— Eh bien! Je vais vous édifier à ce sujet. Depuis que nous sommes entrés dans la société Laiglise, mon père s'occupe beaucoup de M""^ de Rétif. J'ai fermé les yeux. Mon père est bbre; il maime tendrement; pour rien au monde je ne voudrais lui causer un souci ou une peine. Mais cependant je ne consentirais pas à le laisser, par entraînement ou faiblesse, s'engager plus loin qu'il ne faudrait pour sa sécurité morale. Or M"'*' de Rétif, qui est charmante, aimable, bonne, a répondu aux sentiments de mon père d'une façon qui, jusqu'à ces derniers temps, ne m'a causé aucune inquiétude. Mais j'ai été amenée à examiner de plus près sa conduite, et il m'a semblé qu'il y avait sérieusement à y reprendre. J'ai cherché à me renseigner, et le hasard m'a mise à même de constater des choses qui ont modifié mes appréciations, au point de me faire considérer M""^ de Rétif comme une femme très dangereuse. Cependant, je dînais, hier soir, chez elle, en nombreuse compagnie. Rien dans ses actions ni dans ses paroles ne motiverait une brusque rupture avec elle. C'est le mal de ce monde, dans lequel nous \'ivons, que les tares cachées, qui sont si nombreuses, ne disqualifient pas ceux qui en sont atteints. On continue à les voir, à les recevoir, sans préoccupation de leur conduite réelle, en se bornant à considérer les apparences. De la sorte on passe la soirée, comme je l'ai fait hier, avec des femmes qui ont toutes des amants, auxquels un certain nombre d'entre elles doi-
GENS DE LA x\OGE. 263
vent le luxe qu'elles déploient. Gela est si bien toléré qu'on n'y fait plus même attention, à condition que la tenue soit décente, les dehors convenables. Et si Ton se permettait de protester contre un tel relâchement des mœurs, un tel abandon des principes, on serait regardé comme une sorte de fossile, montré au doigt et très probablement bafoué sans aucime indulgence.
— Tout ce que vous exprimez là est parfaitement exact et juste. Mais qu'y faire?
— Vous me répondez par les paroles mêmes que m'a dites mon père, l'autre jour, quand j'abordais avec lui ce sujet. Tout ce qu'on peut y faire, c'est de se garder soigneusement contre cette corruption et d'en défendre les siens. C'est la raison pour laquelle je vous parle de M™® de Rétif. Mon Dieu, comme amie, je veux bien, encore que ce soit déjà un petit peu vif. Mais comme belle-mère...
Elle regardait Thomiès en prononçant ces derniers mots, et il comprit bien que le moment de prendre parti était arrivé. Allait-il défendre Yalentine, et risquer de s'aUéner Rose ? En une seconde il fallait se décider. De ce qu'il allait répondre, il le discernait clairement, devait dépendre l'opinion que M^^^ Prévinquières se ferait de sa sincérité, de sa déhcatesse, de sa loyauté. Pouvait-il trahir la jeune fille à l'instant même où elle venait de placer sa main dans la sienne? Devait-il abandonner Valentine, qui était pour lui une alUée si utile et qui serait une ennemie si dangereuse? Il prit un moyen terme. Il se décida
à satisfaire Rose, en conûrmant son jugement. Il réserva l'avenir de M""* de Rétif, en sauvegardant son intimité avec Prévinquières.
— Comme belle-mère, dit-il, M""' de Rétif est impossible. A'ous avez parfaitement raison. Je ne la vois pas assise à la table de votre père, avec vous à sa gauche, moi à sa droite. Ce tableau suffit à expliquer et à juger la situation. Elle est parfaitement inadmissible. Comme amie, c'est vif encore, comme vous le disiez si bien. Mais il faut faire, dans la vie, la part du feu. Si M"*' de Rétif a beaucoup d'empire sur votre père, vous ne pourrez pas les empêcher de se voir. Et vous avez tout intérêt à être en bon rapport avec une personne qui, si elle était mal disposée à votre égard, vous causerait des ennuis sans nombre. Si vous ne la connaissiez pas, je ne vous conseillerais pas de vous lier avec elle. Mais elle est dans votre intimité. Lui tourner le dos serait à la fois un bien gros rigorisme et une bien faible politique. Que risque votre père à être son ami?
Rose répondit tranquillement :
— De dépenser beaucoup d'argent. Mais cela importe peu. 11 en a.
Thomiès sourit :
— Vous êtes décidément la personne très sage, très forte, et, en même temps, très indulgente, que j'avais de^'inée. Vous êtes aussi très bien renseignée. Valentine, en effet, est un gouffre. Mais qui vous a fourni ces informations?
— Le hasard.
— Sous quelle forme l'avez-vous rencontré?
— Sous la forme d'une modiste à qui vows avez commandé un chapeau à Hlois, qui était mon associée alors et dont je suis aujourd'hui la commanditaire.
Thomiès ne releva pas Tallusion. Il fit un geste effrayé :
— Vous avez regardé les livres? Diable ! Vous avez dû voir de curieux acquits.
— En effet! J'ai su que M. LaigUse avait payé pour quelques billets de mille francs de chapeaux en 1897.
— Il a marché mieux depuis ! Mais ses beaux jours sont passés. Je crois qu'il a cessé de plaire. Le vent souffle d'un autre côté.
— Se consolera-t-il ?
— On se console toujours.
— Ne fera-t-il aucune tentative pour retenir à lui M°^° de Rétif?
— Assurément si. Mais à quoi cela lui servira-t-il? Force-t-on les incUnations et comprime-t-on les sentiments? Est-il un tyran, si puissant qu'on se le figure, qui puisse enchaîner l'amour d'une femme, ou raviver ia passion d'un homme? La persuasion est vaine, la violence inutile, et le désespoir risible. Bartholo ne triomphe pas plus d'Almaviva, qu'Almaviva de Chérubin. Et si le caprice de Rosine était d'aimer Bartholo, croyez-vous que toutes les sérénades du bouillant gentilhomme, toutes les trahisons de Basile et tous les artifices de Figaro auraient prise sur la char-
mante pupille pour changer la tournure de son esprit et la fantaisie de son cœur? Nullement! Quand on aime, tout est dit. Quand on n'est plus aimé, rien n'y fait. Les gens habiles, lorsqu'ils sentent que la tendresse, sur laquelle ils comptaient, est en décroissance et va bientôt leur manquer, se raisonnent et s'arrangent pour transformer l'amour qui finit en une amitié qui a des chances de durer. Ils prouvent ainsi de la modération, du bon goût et donnent un exemple excellent. C'est un peu plus correct, convenezen, de s'en aller à l'anglaise que de sortir en faisant claquer les portes.
— Vous pensez que M. Laighse aura cette sagesse?
— Je l'espère pour lui. Que gagnerait-il à agir autrement. 11 deviendrait un objet d'horreur pourM™°de Rétif, montrerait une mauvaise éducation, troublerait la tranquillité de tout son entourage et retirerait toute confiance aux femmes qu'il s'aviserait de distinguer par la suite. Quant à votre père, quelle crainte pourriez-vous avoir pour lui?
— Quelque violence delà part de M. Laighse.
— Oui, Etienne manque de philosophie. C'est un enfant gâté à qui rien n'a fait obstacle. Mais nous serions toujours là pour calmer son courroux. Et puis, votre père lui a prêté une très grosse somme. La pensée qu'on est le débiteur des gens rend forcément plus respectueux. On ne traite pas, comme un voleur, un homme à qui l'on doit près d'un million. Rien n'est imposant comme un gros sac ! Sans compter qu'on
peut avoir besoin d'augmenter sa dette... Et alors, les concessions s'imposent.
— Que tout cela est affreux ! dit Rose avec une véritable tristesse. Et comme les conditions de l'existence, dans le monde où nous sommes, sont déplorablement faussées ! Ce qui est infamie passe pour vertu, ce qui est compromission a des airs de devoir, et les abandons de conscience les plus vils deviennent des preuves de tact et de convenance qu'il faut admirer. Croyez- vous qu'une société, arrivée à un tel degré d'abaissement moral, puisse se défendre longtemps contre la désorganisation complète? La corruption est partout, elle doit fatalement engendrer la pourriture, et la décomposition s'ensuivra.
— Bah I Les philosophes nous racontent cela depuis des siècles. Pensez-vous que le tableau que vous venez de tracer, et qui est, du reste, exact, soit nouveau? 11 en a toujours été ainsi. Tous les moralistes sont d'accord, pour flétrir la société de leur temps, et elle n'en meurt pas. Voyez si les convulsions les plus violentes ont modifié la marche de l'humanité. Ce n'est pas le monde qu'il faut changer, ce sont ceux qui l'habitent. Tant que l'homme existera, avec ses qualités et ses défauts, c'est-à-dire constitué tel qu'il lest, depuis Adam et Eve, il sera voué aux mêmes aspirations, aux mêmes passions, aux mêmes crimes. Et cela tout simplement parce qu'il est un homme. Je vous demande pardon. Mademoiselle, je me montre unpeu pédant, ce n'est pas mon habitude. Mais il
m'a semblé qu'une partie de vos critiques tombait sur moi : j'ai voulu m'en défendre. Et ma plaidoirie, pour les autres, a servi pour moi-même. Du reste, soyez assurée que je partage votre dédain pour une société qui a fait de la jouissance son unique culte, et que, si je ne me reconnais pas le pouvoir de la purifier, je tâcherai de me salir le moins possible avec elle.
Elle approuva de la tête. Au même moment, la porte du salon s'ouvrit, et Prévinquières parut souriant :
— Ah ! Vous voilà en tête à tête ? dit-il en serrant la main à Thomiès.
— Ma foi, nous causons depuis deux heures.
— Et êtes-vous d'accord ?
— Oui, mon père, dit simplement Rose.
— Alors, voilà qui est bien! Restez-vous à dîner, Thomiès?
— Je vous suis bien reconnaissant, mais je n'avais pas prévu une si gracieuse demande, et je ne me suis pas rendu libre. Demain, vous ne m'adresserez pas une pareille offre impunément.
— Eh bien ! Va pour demain.
Jean s'approcha de Rose , il lui baisa la main avec une affectueuse galanterie, et sortit accompagné par Prévinquières. Dans le vestibule, le banquier demanda :
— Vous vous êtes expliqués, tous les deux, complètement?
— On ne peut plus.
— Et ma fille vous a donné sa parole ?
— Elle me l'a donnée.
— Parfait ! Maintenant, mon cher ami, liquidez l'affaire Laiglise. C'est là ressentiel. Je connais Rose. Elle accepte le passé et n'en parlera plus. C'est à vous d'assurer l'avenir. Car si elle avait le moindre doute sur la fidélité avec laquelle vous tiendrez vos engagements, tout serait à jamais fini..
— Soyez tranquille.
— Je ne le suis pas autant que je le voudrais.
— Pourquoi?
— Je crains un coup de tête de M""® Laiglise.
— Elle part pour Trouville, à la fin de la semaine. Cela simplifiera bien les choses. La distance amortit les impressions.
— Enfin, soyez résolu, soyez prudent, et arrangez tout.
— Comptez-y.
Thomiès sortit. Il se dirigea, à pied, vers l'Arc de Triomphe. Il avait besoin de réfléchir, après un entretien aussi décisif. La situation était devenue nette. Tous les obstacles du «-ôté Prévinquières étaient écartés. Restaient à vainc re les résistances du côté LaigUse. Et de plus, il importait d'éclairer M""" de Rétif sur ce qu'elle devait (espérer ou craindre. C'était le seul service que Thomiès pût lui rendre. Mais il voulait le lui rendre complètement.
Il était sept heures moins le quart, il avait juste le temps de s'habiller pour aUer dîner chez M"^^ Laiglise.
Là, il savait d'avance qu'il rencontrerait Valentine, ne fût-ce que dans la soirée. Il pensa, avec une émotion plus -sive qu il ne lavait appréhendé, que, pour la dernière fois, sans doute, il allait, dans l'intimité, chez l'amie charmante qu'il avait adorée. Il la revit svelte, rieuse et blonde avec ses yeux noirs, spirituels et tendres, telle qu'il l'avait connue aux premiers jours et désirée follement. Quel changement était donc survenu en elle pour qu'il songeât maintenant à la quitter, et que, l'heure précédente, il eût pris l'engagement de ne plus la revoir ?
Aucun qui fût appréciable. Elle avait cinq ans de plus qu'au temps où il l'avait connue. Mais ces cinq années avaient donné à sa beauté, mûrie par l'amour, un velouté, une langueur, une grâce qui la rendaient plus séduisante. Était-ce la satiété? L'avait-elle trop gâté, trop chéri? Il ne se sentaitpointlasdesadéhcate et prévenante tendresse. Alors, quelle raison le déterminait donc à trahir cette compagne fidèle qui ne pensait qu'à lui plaire et rapportait tout à son bonheur?
Une ride creusa le front de Thomiès. Comment allait-on juger sa conduite? Le monde, dont il tenait un si grand compte, jusqu'à respecter ses préjugés et ses erreurs, quelle appréciation porterait-il sur cette rupture si injustiûée? Maintenant qu'il avait toléré la liaison, approuverait-il la séparation? Cette espèce de divorce, qui mettait fin aune situation irrégulière, mais acceptée, serait-il considéré comme un retour à la sagesse, ou comme une concession à la pleutre-
rie? Le pharisaisme qui avait, toute sa vie, dirigé les actions de Thomiès, allait-il lui faire un crime de renoncer à une maîtresse pour prendre une femme agréable, intelligente et riche?
Oh ! surtout riche ! Et un sourire ironique passa sur les lèvres de Jean. Quand il serait le mari de Rose et le gendre de Prévinquières, avec, à sa disposition, tous les milUons rapportés de l'Afrique, sans compter ceux qui, tous les ans, seraient encore arrachés aux rands et aux deeps, qui donc oserait formuler une critique ? Quant à ceux qui se permettraient des regards ou des sourires irrévérencieux, il savait comment on les mettait à la raison.
Mais d'ailleurs y aurait-il des contempteurs et des dissidents lorsqu'il donnerait des dîners, des chasses et des fêtes? Quelles consciences étaient sévères au point de tenir rigueur à un bon maître de maison qui faisait grand usage de sa fortune ? Le triomphe d'un homme honorable et riche n'était-il pas assuré parmi les gens du monde ?
Il marcha d'un pas plus vif, il jeta autour de lui un regard assuré. Il acquit la certitude que l'intérêt général patronnerait son intérêt particulier. Et fort de l'appui qu'il devait trouver auprès de ceux pour qui la correction de la tenue suffisait à remplacer la noblesse des sentiments, il imposa silence à ses derniers scrupules. Il rentra, s'habilla, et, décidé à tenir les promesses faites à Rose, il se rendit à ce qu'il appelait déjà son dîner de rupture.
Huit heures sonnaient quand il arriva avenue de Villiers. Jacqueline laccueiint avec un sourire inquiet. Elle avait cru un moment qu'il ne viendrait pas. Il serra la main à LaigUse, constata que M""*" de Rétif était présente, et dès lors, se sentit parfaitement à l'aise. La bande était au complet, et Boissy recevait, avec une glaciale froideur, les compliments que Bernstein et Touzard lui adressaient au sujet du roman qu'il publiait dans la « ReMie Blanche ». L'homme de lettres semblait dire aux deux hommes du monde qu'ils étaient irrémédiablement incapables de le comprendre, et que, par conséquent, leurs éloges n'avaient aucun prix pour lui. Tonnelet racontait, avec force détails, la prise par lui de vingt chchés de la nouvelle revue de la Scala. Jamais on n'avait montré tant de femmes aussi jolies ni aussi nues. Ces photographies, exposées boulevard des Itahens, feraient certainement émeute. C'était une réclame monstre pour le théâtre et pour le photographe amateur.
— Vous, mon vieux, dit Rauvau, avec vos photographies, vous finirez par aller en pohce correctionnelle, pour outrage pubUc à la pudeur. Vous n'avez même pas l'excuse d'en vivre. Car ça vous coûte les yeux de la tête 1
— A qui le dites-vous? s'écria M""^ Tonnelet. Chrétien et Touzard se regardèrent un instant,
comme pour se demander si l'on se moquait d'eux. Puis l'entrepreneur se vengea de Tonnelet, en grognant :
GENS DE LA NOCE. 2'Ta
— C'est vrai! ce que dit Rauvau, cet imbécile finira dans le sadisme. Nous le verrons faire des cartes transparentes.
Il y eut un mouvement, les portes s'ouvraient, on passa dans la salle à manger. Le dîner, comme toujours, était servi avec un grand luxe de fleurs et de cristaux. Des guirlandes rattachaient les pièces principales du surtout et s'enroulaient autour des candélabres. Au milieu de la table, un bloc de glace, entouré de fleurs, était éclairé à son centre par un feu électrique, et s'irisait comme un énorme diamant. M'^^ Laiglise paraissait soucieuse et répondait par de vagues sourires aux maladroites explications que Lhermillier avait commencées sur le portrait qu'il faisaitdeM^^'Prévinquières. Valentine, trèsenbeauté, était à la gauche d'Etienne et tenait tête avec une verve gracieuse à Boissy et à M"'^ Vargas qui était la gaieté de son coin de table. Au bout d'un instant, Boissy lança dans la conversation l'aventure toute récente de la belle M"*'' de Césarieux, qui avait enlevé un baryton des Bouffes, et qui scandalisait les baigneurs de Terri tet en étalant publiquement ses amoursavec le chanteur triomphant. M"^Me Rauvau déclara :
—H parait qu'il n'y a plus que les cabots qui sachent aimer.
11 y eut une protestation de tous ces hommes qui ne vivaient que pour le plaisir. Thomiès dit de sa voix railleuse :
— 11 n'y a que les cabots qui montent vraiment l'ima-
gination d'une femme dépravée. Pourquoi, en somme, l'effet que produisent les femmes de théâtre, sur les hommes blasés, n'agirait-il pas sur les femmes du monde au profit des jolis messieurs enmaillot collant, le visage fardé, l'œil noirci et le geste évocateur? Ce qu'il faut, n'est-ce pas? c'est le piment qui réveille le goût affadi. Si les femmes se laissent prendre aux grâces roucoulantes des chanteurs d'opérette, c'est que les hommes de leur monde ne savent plus leur plaire. Ce n'est pas à la gloire des hommes, ce que j'avance, mais ce n'est pas non plus à l'honneur des femmes. C'est une preuve de plus de la démoralisation formidable dans laquelle est tombé le monde du plaisir, dont nous sommes. Et on ne doit pas rire de laventure de M""^ de Césarieux. EUe est symptomalique d'un état navrant, et auquel il ne faut pas trop penser, car il imposerait de sérieuses réformes d'existence.
A cette conclusion, formulée avec une soudaine gravité, Jacquehne pàUt.et attacha pleine d'angoisse ses regards sur Jean. Mais, affectation ou prudence, il s'était détourné et elle ne put rencontrer ses yeux. Elle poussa un soupir et demeura pensive.
— Parbleu! dit Boissy, voilà Thomiès qui fait de la psychologie corrosive, et qui nous réédite les tirades surannées de Barrière dans les Pansiens. Mais, mon cher ami, vous vous échauffez bien pour une grue enlevée par un coq! En somme, quoi? C'est un accès de tziganite! Pas autre chose, et ce n'est guère nou-
GExNS DE LA NOCE. 275
veau. La grande Sarah nous rejouait Dalila, l'année dernière. C'est la même histoire : « Tu chantes, cananie! Et le cygne dalmate se meurt! » Soyez tranquille, le baryton de M--^ de Césarieux ne sera pas si romantique : U n'en mourra pas. Il retiendra, brillant, bien en voix, et avec de magnifiques bijoux... Et toutes ses petites camarades le contempleront avec admiration en se disant : « Il a été l'amant d'une comtesse ! »
La conversation dévia, mais Jacqueline resta sous l'impression du mépris qui débordait de la bouche de Thomiès, quand H avait parlé de leur monde : ce monde de la noce, qu'il avait tant aimé, où H se plaisait uniquement, où n l'avait entraînée, de concert avec Etienne, et d'où il voulait maintenant s'évader en l'y abandonnant. Une tristesse invincible s'appesantit sur eUe. Le bruit des voix frappait son oreille, sans éveiller sa pensée. Elle regardait, sans voir. Et ce fut machinalement qu'eUe se leva, quand le dîner fut fini, pour passer dans le salon. Là, elle fit un eff'ort en apercevant Thomiés tout près d'elle, et riant avec :\I'^« de Rauvau. Elle voulut croire qu'elle s'était trompée et que la sortie de Jean était sans portée particulière, une de ces boutades dont il était coutumier, dans la chaleur de la causerie : jeu de son esprit, mais non point affirmation de sa raison. Elle s'approcha de lui, et le prit par le bras. La porte du salon donnant sur la serre était ouverte. Doucement, elle l'y conduisit, le fit asseoir près de la vasque de marbre, dans la-
quelle chantait clair la cascatelle des gouttes d'eau. Et là, le regardant avec un triste sourire :
— Comme vous en avez assez de la vie que nous menons, mon pau\Te Jean, et comme vous le haïssez ce monde qui nous entoure!
— Moi? dit-il. Et qui peut vous faire penser cela?
— Tout! Votre conduite, votre langage. L'amertume de vos paroles et la froideur de votre attitude. Jean, ne serait-ce pas plus digne et plus charitable de me l'avouer?
— Vous avouer quoi?
— Que vous voulez me quitter, que vous ne m'aimez plus, que c'est fini, en un mot.
— Fini? Jacqueline... Voilà encore ces folies qui vous reprennent 1
Il l'examinait attentivement en parlant ainsi ; car, il guettait une occasion de trancher dans la chair de ce cœur palpitant. Elle lui parut frémissante de douleur, peut-être de colère, bien peu disposée à la résignation, et prête sans doute à quelque éclat. Il voulut temporiser, retarder l'explosion, Tamortir par des préparations habiles. Il se résigna à mentir encore, dans l'intérêt même de la pauvre femme qu'il trompait.
— Jacquehne, vous devenez terrible avec vos inquiétudes imaginaires. Que signifie cela? Ne pourraije plus parler, maintenant, sans que vous cherchiez un sens secret aux mots que je prononce? Si vous avez la passion de vous torturer, réservez-vous au moins
pour une vraie occasion. Et, en attendant, ne me tourmentez pas, moi, qui n'y peux rien.
— Si! Tu peux me rassurer, me promettre...
— Oh ! des promessêo? Jacqueline, c'est de la monnaie de trahison! Traitez-moi plus dignement. Ne me demandez pas de vous endormir avec des formules banales. Faites -moi l'honneur d'attendre mieux de moi que ce que vous obtiendriez de n'importe qui. Si je voulais vous trahir, croyez-vous que je serais retenu par de vagues paroles?
— Oh ! Si tu veux me trahir, je sais, dit-elle, que rien ne te retiendra. Je me le suis répété bien des fois, car je craignais toujours que cette heure terrible de l'abandon n'arrivât pour moi, comme elle est arrivée pour toutes les femmes qui ont été aimées. La fidélité existe-t-elle sur la terre? Ai-je été fidèle à Etienne? Parce qu'il me délaissait à vingt-cinq ans, était-ce une raison pour lui rendre la pareille? Mais tu m'aimais, et je n'ai pas su te résister. Voilà ma faute, et c'est la seule de ma vie. Dois-je en être punie? Il est possible que cela soit juste, puisque j'ai été coupable, mais punie par toi, c'est un trop dur châtiment. Car enfin, je n'ai fait que t'écouter,t'obéir, et te suivre, quand tu m'appelais dans tes bras et sur tes lèvres. Je me suis donnée avec la volonté de ne me reprendre jamais! Si donc tu me rejettes, je l'ai dit, ce ne sera pas dans la \ie, car sans toi, je ne saurais plus la supporter, mais dans la mort. Tu ne m'abandonneras pas, Jean, tu me tueras!
Il fit un geste de lassitude découragée, et toute sa physionomie exprima un si sombre mécontentement, qu'elle conclut d"un ton plus calme :
— Gest la dernière fois que jeté tiens ce langage. Je vois qu'il test très pénible. Je ne veux ni te déplaire, ni te harceler. Il fallait que ces paroles fussent prononcées. Elles le sont, c'est fini. Tu agiras comme il te plaira. Quoi que tu fasses, sache bien que je t'aimerai toujours.
11 resta sans répondre, préoccupé, attristé, comprenant qu'il aurait plus de peine à se détacher qu'il ne l'avait cru, et cependant décidé à poursuivre son dessein. Elle se leva en souriant, et dit presque gaiement :
— Rentrons dans le salon. Si nos amis voyaient notre entretien se prolonger, ils croiraient que je vous fais une scène.
^jme Yargas, cédant aux sollicitations de ses amis, se dirigeait vers le piano et s'apprêtait à chanter le répertoire des divettes les plus modernes. Après quelques accords brillamment plaqués, Bernstein qui l'accompagnait lui dit :
— Par quoi commencez-vous ?
— Par le Turbin ! Ensuite je dirai les Vieux Voyeurs.
— Ça va !
Il préluda. Traversant le salon, Thomiès s'était dirige' vers M™* de Rétif et s'était assis auprès d'elle. D'un coup d'œil, la jeune femme ^•it sa pàlem% le tremblement de ses lèvres, et devina l'émotion ^dolente qui le troublait. Du coin de la bouche, elle lui chuchota :
— Scène ?
— Oui, odieuse !
-— Elle se cramponne ?
— Terriblement.
— Vous tenez bon?
— Oui.
La voix fraîche et charmante de M"''' Vargas, s'en-
flant à des sonorités crapuleuses, rythmait le refrain
de la chanson du trottoir :
Pauvres pierreuses que nous sommes !
Faut étr' gentilles. Quel tintouin !
S'décarcasser jusqu'au matin Pour satisfair' ces monstres d'hommes :
Mine' de recett' et gros d'turbin !
Thomiès eut une grimace de dégoût :
— J'en ai assez des femmes du monde qui chantent des chansons de Saint-Lazare ! Je vous donne ma parole que, si je n'épousais pas AF^Prévinquières, je partirais pour l'extrême Orient. L'atmosphère de ces salons n'est plus respirable pour moi... Je m'y asphyxie !
— De la prudence, Jean. Ne cassons rien. Il faut rompre en douceur...
— Ah 1 je suis las des atermoiements ! Je suis Ubre, que diable! Si j'étais marié, j'aurais le divorce... Et n'étant tenu par rien que par le fil d'une fantaisie, je serais lié plus étroitement que par un engagement légal ? Allons donc !
— Taisez-vous I On va remarquer votre animation...
— Je ne puis plus me contraindre. Allons-nous-en ! Du reste, il faut que je cause avec vous...
— Alors, je vous emmène. Voilà M""^ Vargas qui termine sa petite ordure au milieu de l'enthousiasme . Je vais dire à Etienne et à Jacqueline que j'ai la migraine, et que je vous mets chez vous en passant.
Ils se levèrent au milieu du brouhaha général, serrèrent la main des maîtres de la maison et partirent. En voiture, auprès de Yalentine, Jean entama tout de suite ses confidences :
— Mes affaires, comme vous voyez, ne vont pas tout droit chez lesLaiglise. Les vôtres ne s'arrangent pas non plus chez les Prévinquières.
La belle blonde pinça les lé\Tes et dit sèchement :
— Qu'y a-t-il donc ?
— Oh I Tout simplement qu'il y a eu des ragots de faits sur votre compte, et que M*^^ Rose est très effarouchée à l'idée que son père pourrait songer à vous épouser.
— Que lui a-t-on raconté? Que j'étais la maîtresse dÉtienne ?
— Je crois qu'elle s'en doutait.
— Alors ?
— C'est déhcat à dire.
— Même pour vous ?
— Même pour moi.
— Alors, il faut donc que je questionne. On lui a parlé d'argent ?
— Oui.
— En trois mots, on lui a dit que j'étais une femme entretenue.
— Quelque chose comme ça.
— Elle vous l'a répété ?
— Tantôt. Je dois avouer que sa sympathie pour vous n'en a pas paru sensiblement diminuée. Il faut que vous l'ayez enjôlée dans les granciis prix, car elle paraissait plutôt inquiète qu'indignée. Je crois pouvoir affirmer qu'en entendant raconter ces choses sur votre compte, elle en a éprouvé un vrai chagrin, et que sa première impression a été celle-ci : quel malheur d'être obhgée de rompre avec elle !
— Laissons de côté les sentiments, et voyons les faits, déclara nettement M'^^ de Rétif. Mon pot au lait est par terre, à ce que je vois. Peut -on recoller les morceaux, et comment?
Thomiès se tourna du côté de Yalentine, plein d'admiration :
— Quelle femme vous faites ! dit-il.
— Croyez- vous que je vais me lamenter, comme une imbécile? Je craignais ce qui est arrivé et je m'y suis préparée d'avance. Je tiens Prévinquières. 11 n'a pas touché le bas de ma robe. Et, avec un homme de son âge et de son caractère, quand on est ce que je suis, quoi qu'il arrive, on tient le bon bout. Toute la question consistait à savoir si je pourrais en faire un mari tout de suite, ou un ami d'abord et un mari après. La jeune Rose s'est chargée de me fixer. Elle ne veut pas que j'épouse son père, maintenant. Je
suis trop fière, trop délicate, et trop bien disposée à l'égard de cette petite pour lui créer rombre d'une difficulté. C'est elle qui viendra, elle-même, dans un temps donné, me demander de régulariser la situation. J'en fais mon affaire. Et je serai excellente pour elle, vous entendez, Thomiès? Avec vous, Je ne joue pas la comédie. D'ailleurs, à quoi bon? Vous me connaissez trop pour que je puisse vous tromper. J'aime beaucoup Rose. Je ferai tout pour lui être agréable. Je n'essayerai pas de devenir M""^ Pré\-inquières, jusqu'au jour où elle trouvera ridicule que son père n'ait pas toutes les aises, toute la sécurité, et toute la respectabilité auxquelles il a droit. Prévihquières, voyez-vous, mon cher ami, ce sera ma dernière entreprise. Avec lui je prends ma retraite. J'ai trente-deux ans. Je suis très blasée. Je veux me coucher à dix heures, quand cela me plaira, et ne plus être obligée de suivre la bande, jusqu'à l'aube, dans les théâtres à côté et les restaurants de nuit, par devoir professionnel. Assez de joyeuses fantaisies. L'heure du pot-au-feu a sonné. Vivons de nos rentes, en bons bourgeois, et adieu les gens de la noce I
— Ma chère, dit Thomiès, nous sommes logés à la même enseigne. Nous aspirons tous deux à devenir des viveurs honoraires. Nous finirons notre existence très dignement.
— Et rien ne prouve que l'honnêteté, pratiquée par des gens d'esprit, soit ennuyeuse.
— C'est mon a^is.
GExNS DE LA NOCE. 283
— Vous voici à votre porte. Bonsoir, Thomiès. Vous m'avez éclairé ma lanterne, je ne l'oublierai pas. Une fausse manœuvre, au point où j'en suis, pouvait tout compromettre.
— Qu'allez-vous faire ?
— Rompre net avec Etienne.
— Il va pousser des cris terribles.
— J'y compte. Prévinquières les entendra.
— Ah ! ah ! dit Thomiès. Les grands moyens?
— Sans hésiter. Descendez-vous ? La voiture est arrêtée depuis un certain temps. Mon cocher finirait par se demander ce que nous faisons !
Ils se serrèrent la main en riant. Thomiès ouvrit la portière, et s'en alla.
Le valet de chambre entra dans le petit salon où M""^ de Rétif était en tète à tète avec Prévinquières, et dit à voix basse :
— M. Laiglise demande si Madame peut le recevoir?
Valentine eut un mouvement d'épaules et un froncement de sourcils qui n'indiquaient point la bienveillance. Et d'une voix sèche :
— Vous répondrez que je suis souffrante. Prévinquières s'agita sur son fauteuil, et regardant
la jeune femme soucieusement :
— Vous savez que ma voiture est à votre porte...
— Eh bien ?
— 11 va la reconnaître.
— Et puis ?Ne suis-je pas Ubre de voir qui Je veux et de consigner à ma porte qui me déplaît ? Est-ce vous qui allez me le reprocher?
— Non, certes 1
— Avez-vous peur de M. LaigUse?
— Moi I
Prévinquières eut le sourire superbe de l'homme cuirassé par sa richesse. Que pouvait- il craindre d'ÉtieiniG ? Bien au contraire^Tamant congédié n'avaitil pas tout à redouter ?
— Depuis hier, il s'est présenté trois fois, et ma porte lui est restée fermée. Je pense que, s'il sait un peu ^ivre, il m'épargnera l'ennui d'avoir à le renvoyer moi-même.
— Il vous aime, soupira Prévinquières. Il est malheureux !
Yalentine ne répondit pas. Elle baissa les yeux, et son joh visage exprima la tristesse.
— Il m'a fait beaucoup de mal, dit-elle. Je ne lui en veux pas. Mais je ne consens plus à subir ses caprices. Tout ce luxe, dans lequel je Ais et qui m'est insupportable, c'est lui qui me l'a imposé. J'étais née simple, €t il m'a forcée à me donner toutes les apparences d'une gaspilleuse. J'ai été élevée par une mère pauvre qui m'avait habituée à me contenter de peu. Mon mari m'avait enfermée dans un château du Morvan, au milieu des bois, et j'y restais seule, toute l'année, à travailler ou à Hre. Si j'avais rencontré un homme simple, au heu de ce viveur effréné d'Etienne, j'aurais vécu modestement et dignement. J'ai été entraînée par l'homme que j'aimais dans le tourbillon d'une existence folle et ruineuse. Dieu sait que ce n'était pas dans mes goûts ! Et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est que, ce monde de la fête à outrance, je
me décide à le quitter pour toujours et sans un regret.
Pré"Ndnquières avait e'couté cette déclaration nuancée avec l'art d'une grande comédienne, sans linterrompre même par une exclamation d'étonnement. La métamorphose à laquelle il assistait ne pouvait cependant être plus complète. Mais la bouche d'où tombaient ces paroles était bien persuasive, les yeux qui en certifiaient la sincérité étaient bien charmeurs. Quand Valentine se tut, il se hasarda à demander :
— Mais que s'est-il passé entre lui et vous ?
— Rien.
— Et c'est sans raison que vous voulez ne plus le revoir?
Elle releva ses paupières blondes, son regard étincela de malice, et avec un sourire de perdition :
— Il ne me plaît plus !
L'accent, le geste, le coup d'oeil, tout signiûait si bien : « Un autre me plait et cet autre c'est vous », que Prévinquières frémit jusqu'au fond delui-même. Son cœur battit à l'étouffer, il cessa de voir, mais il eut l'audace de prendre la main de Valentine qu'il trouva douce et fraîche, et de la serrer sans pouvoir articuler un seulmot. Elle le laissa caresser ses doigts blancs, et simple comme une petite pensionnaire, elle poursuivit :
— Tout ce que j'ai ici, et qui me vient de lui, me fait horreur. Je vais tout vendre. Je ne garderai rien de ce mobilier, beaucoup trop somptueux pour la
vie que je mènerai désormais. Je partirai à la fin de la semaine pour la Suisse, oùje resterai chez des amis. Et, à mon retour, je chercherai un appartement dans mes goûts et dans mes moyens. Je ne suis pas pauvre : j'ai trente mille francs de rentes. C'est très suffisant pour avoir une tenue de maison honorable. Et je me trouverai libre de recevoir, à mon aise, les gens que j'estime et que j'aime. Je suis sûre que Rose aura plus de plaisir à venir dans mon modeste logement que dans cet intérieur princier. Et vous-même...
— Ah ! Si je pouvais croire que je compte pour un peu dans vos projets, s'écria Prévinquières, si je pouvais espérer que l'affection que je ressens pour vous, et que je n'ai pu me défendre de vous exprimer, a influé sur votre résolution, je serais trop heureux !
— Mon ami, interrompit M'^'^^de Rétif avec gravité, ne me parlez pas ainsi en ce moment. Attendez qu'il ne reste plus rien de la femme brillante, adulée et un peu folle, que vous avez connue. Déjà, dans le fond de mon cœur, elle n'existe plus. C'est la Valentine d'autrefois que je veux que vous aimiez. Celle-là obtiendra peut-être que vous oubliiez les fautes de la Valentine d'aujourd'hui. Vous verrez comme elle était sincère, généreuse et naïve. Bien différente de ce que cette société affreuse l'avait faite. Digne enfin d'être l'amie d'un bon et honnête homme...
— Sa femme! s'écria Prévinquières, en se jetant aux pieds de la belle blonde.
Mais elle le repoussa d'un geste alarmé, et d'une voix tremblante elle dit :
— Oh 1 Non : cela, jamais !
Et comme il la regardait, plein d'étonnement, à cette protestation, elle baissa le front, se cacha le visage entre ses mains et fondit en larmes. En voyant devant lui, sanglotante, bouleversée, cette femme qu'il adorait, Prévinquières perdit la tête. Il se remit à genoux, essaya de relever ce visage charmant, de démasquer ces yeux tendres dontles pleurs coulaient entre l'enlacement des doigts rosés. II s'écria!
— Valentine! Je vous en supplie... Vous me décliirez le cœur!... Qu'y a-t-il donc? Par pitié! Calmez-vous... Je deviens fou devant votre douleur!... Mais qu'ai-je fait? Je vous aime tant. Hélas! Je ne suis ni beau, ni jeune! Avez-vous donc horreur de moi ?
Elle agita la tête d'un mouvement lent et doux, qui voulait dire non, et qui mit Prévinquières hors de lui :
— Mais alors, si vous avez un peu d'indulgence pour moi, ne me repoussez pas... Acceptez mon nom que je vous offre.
Elle dévoila son visage, lui montra ses yeux verts, animés et brillants, ses lèvres encore frémissantes, et son teint d'un rose éclatant. Si belle, en ce moment décisif, que toutes les sottises d'un homme de cinquante ans eussent été excusables. Elle sourit, deux larmes dernières coulèrent sur ses joues jusqu'à sa bouche, dont PréA'inquières fut jaloux. Elle appuya
la main sur son cœur comme pour en calmer les battements, puis avec une grâce infinie :
— Pardonnez-moi. Je vous ai fait de la peine. Je ne le voulais pas. Vous êtes un ami admirable, et jamais je n'oublierai la façon dont vous venez de vous conduire. Mais je vous suis trop attachée, pour accepter la proposition que vous m'adressez en une heure d'entraînement. Dans ma vie, vous seul compterez désormais. Je serai votre amie; vous pourrez me voir quand il vous plaira. Tout me sera plaisant et agréable de vous. Mais vous n'êtes pas seul au monde. Vous avez une fille. Pour rien, je ne voudrais vous exposer à un blâme de sa part. Et si je consentais à devenir votre femme, je suis sûre qu'elle en serait mécontente. Ne froissez donc pas ce jeune cœur quia déjà beaucoup souffert, et qui a droit à toutes les revanches de Tavenir. Ménagez sa tranquilUté et assurez sonbonheur. Je vous y aiderai de toutes mes forces, car je l'aime, vous le savez. Et plutôt que de lui causer du chagrin, seulement pendant une minute, je préférerais endurer moi-même de longues souffrances.
— Ah ! Je lui redirai vos paroles, et elle refusera le sacrifice que vous m'imposez !
— Que je m'impose, mon ami, dit Valentine avec un ravissant sourire, mais que je veux lui laisser ignorer. Assez sur ce sujet qui m'est pénible. Et n'y revenez jamais!
— Quoi! dit Prévinquières consterné, ne puis-je
conserver aucun espoir de me faire agréer de vous ? La tendresse immense que je ressens ne sera-t-elle qu'une cause de douleur pour moi? Allez-vous me sacrifier à ma fille ? Et même ne lui prêtez-vous pas des préventions qu'elle n'a jamais eues? Qui vous prouve qu'elle serait hostile au projet que j'ai formé?
— Je le sais.
— On vous l'a dit?
— Oui. Et il a fallu que mon afl'ection fût bien grande, bien sérieuse, pour que je ne me décide pas à ne jamais vous revoir.
— On vous a calomniée auprès de Rose? Qu'at-on pu inventer pour vous nuire?
— Ce qu'on raconte sur toute femme un peu en vue, et par cela même jalousée. Mais je ne lui en veux pas, je l'excuse, je la comprends. A sa place, j'aurais sans doute agi de même. C'est par un excès de respect pour vous qu'elle est entraînée. Elle me jugera mieux un jour.
— Mais si, de son propre mouvement, elle revenait à vous... Au moins lui serez-vous indulgente ?
— Votre fille?... Une enfant qui est à vous 1 Ah I Dieu! Eût-elle été cent fois plus cruelle, mes bras lui seront ouverts comme mon cœur.
— Que vous êtes bonne 1
— Je n'ai aucun mérite ! Je l'aime !
Ce fut dit avec des intonations si prometteuses, avec un si caressant regard, que cet aveu, adressé à Rose, Prévinquières put le prendre pour lui. Il en
fut bouleversé. Il découvrait le paradis. Cette femme adorable lui appartenait déjà. Il n'avait qu'à la prendre. S<»n cœur se gonfla d'un orgueil insoupçonné. Il se vil le roi de l'univers.
— Ah ! Je ne serai pas complètement heureux tant que je ne vous aurai pas, l'une et l'autre, auprès de moi. Valentine, je compte sur l'affection de Rose. Vous, comptez sur ma tendresse!
Il se leva. Il ne pouvait plus tenir en place. Il avait besoin de marcher, de respirer, de dépenser son agitation en monnaie de mouvements. M""*" de Rétif passa langoureusement son bras sous celui de l'homme qu'elle venait de si bien ensorceler, et s'appuyant sur lui, elle le reconduisit jusqu'à l'antichambre. Là, elle s'arrêta, au moment de le quitter, comme à regret, et avec une grâce pudique lui tendit son visage pour qu'il l'embrassât. Frémissant de cette première possession, Prévinquières approcha ses lèvres de la joue veloutée, et sentit monter jusqu'à lui un parfum de femme délicat et enivrant. Il poussa un profond soupir qui fit un peu détourner Valentine, et, comme par hasard, un frais et déUcieux coin de bouche se trouva soussonbaiser.il sentitValentinequifremissait.il la prit dans ses bras. Elle murmura d'une voix étouffée :
— Oh! Je vous en prie, laissez-moi. Partez!
Et ivre de joie, mais soumis à cette volonté, désormais souveraine, il ouvrit la porte et s'en alla. Il descendit resr;ilier comme s'il avait des ailes. Son cœur n'avait \Ay- '\ne seize ans. Il arriva dans la rue, et
là, il eut une surprise très désagréable. A la portière d'un coupé arrêté devant la porte, il aperçut la tête d'Etienne LaigLise. En le voyant, le guetteur sauta sur le trottoir, et l'abordant :
— Vous sortez de chez M"'^ de Rétif? demanda-t-il d'une voix irritée.
— Vous le voyez bien 1 dit Pré^inquiéres d'un ton incertain. Car il n'avait pas encore arrêté sa ligne de conduite, et ne savait pas lui-même comment il allait prendre l'intervention d'Etienne.
— Et c'est pour vous qu'elle me laisse à la porte? J'aurais dû m'en douter î Vous saurez ce que cela vous coûtera!
Ces paroles, qui semblaient contenir une menace, fixèrent les irrésolutions de PréAinquières. Il ne manquait pas de courage. Et il était dans une de ces heures où les nerfs montés permettent toutes les audaces. Il toisa son rival, et d'un ton rogue qui le rassura lui-même :
— Qu'entendez-vous par là, je vous prie? Auriezvous la prétention de m'interdire d'aller où il me plait ? Si l'un de nous d'eux dépend de l'autre, ce n'est pas moi, il me semble !
A cette allusion brutale aux services d'argent que Prévinquières lui avait rendus, Etienne pâlit! Il fit un geste de dédain :
— Je ne veux rien vous imposer. Du reste, à quoi cela ser^irait-ii ? Si j'ai à me plaindre de quelqu'un, ce n'est pas de vous.
Il changea de ton :
— Où allez-vous? Nous ne pouvons pas causer sur le pas de la porte. Elle nous regarde peut-être par l'ouverture de son rideau, cette coquine !
Il leva -s-ivement la tête vers la fenêtre du premier étage, mais n'aperçut point le visage railleur de Valentine.
— Je rentre chez moi, dit PréAinquières. Si vous voulez que nous nous expliquions, accompagnez-moi. Je renverrai ma voiture. Nous parlerons en marcltant.
, — Suivez-nous I dit Etienne à son cocher. Les deux hommes, côte à côte, descendirent vers les Champs-Elysées d'un pas de promenade :
— Si M"'® de Rétif m'a consigné officiellement, pour vous recevoir plus à l'aise, reprit Laighse, c'est qu'elle est décidée à rompre avec moi. Je connais ses façons. Quand je l'ai prise à SéUm Nuno, il en fut de même...
— Je vous serai très obligé, s'écria Prévinquières d'une voix furieuse, de ne pas saUr devant moi une femme pour laquelle je professe un entier respect... Sinon, quittons-nous!
— En êtes-vous là? dit ironiquement Etienne. Fichtre î Elle a fait de vous un petit dressage en Uberté qui n'est pas ordinaire ! Vous la respectez? Ça doit bien la changer ! Et l'étonner plus encore ! Ah çà! vous revenez de plus loin que le Transvaal, mon cher monsieur, si vous croyez à la respectabiUté de Valentine ! Aimez-la, sacrebleu, si elle vous en donne licence, mais ne la vénérez pas !
— Monsieur, répliqua Prévinquières, je fais la part de Torgueil blessé et de l'amour trahi dans vos accusations. Mais je ne puis oublier cependant que c'est chez vous, dans votre salon, aux côtés de votre femme, parmi tous vos amis, que j'ai fait la connaissance de M"'^ de Rétif. Si donc elle n'était pas honorable, comment l'accueilliez-vous tous avec tant de considération ? Et si elle était digne d'être ainsi accueilUe, ditesmoi comment se quaUfie la façon dont vous la traitez en ce moment ?M°'^ de Rétif vous a fait la faveur d'accepter vos soins. Je ne prétends pas étabhr qu'elle ait eu raison de céder à vos instances. Mais j'ai pu constater qu'elle se tenait -sis-à-vis de vous avec une dignité parfaite, vis-à-vis de M'"^ Laiglise avec un tact admirable. Je sais bien que le monde où vous vivez n'est pas une école de bonnes mœurs, que beaucoup de faiblesses y sont tolérées qui ne disquahfient pas celles qui y cèdent. Mais, ce qui ne saurait être admis, c'est qu'un homme, qui a profité de ces faiblesses mêmes, soit assez peu scrupuleux pour en prendre prétexte et outrager la femme qui les a eues pour lui. Dans tous les mondes, même au Transvaal, entendezvous, monsieur Laiglise, un acte pareil s'appelle une ■vilenie...
— A Paris, dit froidement Etienne , nous disons « mufflerie ». Mais au moins faut-il que la femme en vaille la peine !
— Une femme, quelle qu'elle soit, vaut la peine qu'on la respecte. D'ailleurs, vous êtes d'autant moins
excusable de mal parler deM""® de Rétif que vous êtes exaspéré de la perdre, et que votre colère est encore de l'amour!
A ces mots, le visage d'Etienne se crispa, il blêmit. Il essaya de ricaner, mais une sorte de sifflement sortit de ses lèvres, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes. Il s'arrêta un instant, serra le bras de Prévinquières, et d'une voix étranglée :
— Vous avez raison ! Oui, cette gueuse, je l'adore! M'a-t-elle ensorcelé? Je ne peux plus me passer d'elle. A l'idée qu'elle me quitte, je deviens enragé... Et, si elle voulait me laisser revenir chez elle, je monterais l'escalier à genoux. Depuis un quart d'heure, je l'insulte devant vous, et voilà deux jours que je lui écris lettres sur lettres pour obtenir de la voir. Elle m'a signifié mon congé, avec une rigueur incroyable. La veille, elle était exquise, et, le lendemain, elle se montre féroce. Vous m'avez reproché, il n'y a qu'un instant, tout ce que je disais sur son compte... Mais n'est-elle pas cent fois plus injuste et brutale que je puis l'être ? Ai-je mérité d'être chassé comme un domestique qui a volé l'argenterie? De quoisuis-je coupable? Je me suis ruiné pour elle...
— Un homme ne se ruine pas pour une femme, interrompit rudement Prévinquières. Il se ruine pour sa vanité. Toutes les folies que vous avez faites, vous a-t-elle poussé à les commettre ? Mais vous vouliez qu'elle écUpsât toutes ses rivales, qu'elle fût la plus recherchée, la plus brillante. Il fallait qu'on dise, en
voyant tout ce train de maison, les chevaux, les diamants, les toilettes : « C'est M. LaigUse qui alimente tout ce luxe, qui possède cette ratissante personne. Elle est la preuve vivante de sa prodigalité, l'enseigne voyante de sa fortune. » Et vous vous imaginez qu'elle vous doit quelque chose, pour ce que vous avez dépensé là, follement, et jusqu'à compromettre votre crédit? Non, Monsieur, rien du tout. Ce n'est pas pour l'amour d'elle que vous avez ruiné votre maison, c'est pour l'amour de vous-même! Du reste, elle a horreur de cet étalage de richesse, elle a des goûts simples!
— Elle vous l 'a dit ? demanda railleusement Etienne.
— Elle me l'a prouvé. Elle va vendre son mobilier, ses chevaux, quitter son appartement, pour ^ivre de ses revenus personnels.
— Et vous êtes monté dans ce bateau-là? Eh bien t Vous êtes plus jeune que je ne pensais... Ah ! Elle vous a fait le coup de la modestie et de la simplicité? Et vous avez, sans barguigner, contresigné sa vertu? Allez, homme sans malice, nous en recauserons dans un an. Elle est bien forte! Que peut-elle vouloir de vous?
11 s'arrêta brusquement, frappa le sol du pied :
— Eh ! parbleu î Le mariage ! Vous l'épouserez?
— Je le lui ai offert. Elle a refusé.
LaigUse marcha silencieux auprès de Pré^inquières . Il réfléchissait. Ils descendaient maintenant l'avenue du Bois, sur le bas côté. A les voir cheminant de concert, on les eût pris pour deux amis faisant leur pro-
menade hygiénique . Au bout d'un instant , Etienne dit : — On ne sait pas de quoi elle est capable ! Peut-être veut-elle vraiment se ranger. Si elle vous a choisi pour l'aider à devenir une honnête femme, vous pourrez vous flatter d'avoir gagné le quine à la loterie. Intelhgente, adroite et volontaire comme je la connais, si Yalentine s'est mis dans la tête de bien finir sa vie, elle sera une compagne incomparable. En quelques mois, à Paris, on oublie tout. Et d'ailleurs, on n'a jamais tenu rigueur à une maîtresse de maison telle que saura l'être M°^^ de Rétif. Avec votre fortune, elle vous fera la maison la plus agréable et la plus recherchée. Oui, c'est bien là son plan. Je comprends maintenant ses réticences, je devine ses inquiétudes. Cent détails, auxquels je n'ai pas attaché d'importance sur l'heure, reviennent à mon souvenir. Elle avait assez de la position précaire où elle se trouvait. Elle aspirait au définitif. Elle sentait bien que je ne le lui donnerais jamais. Du reste, elle était trop intelligente pour ne pas voir que je me ruinais. Ce n'est pas moi qu'elle a quitté, c'est la vie hasardeuse.
Cette constatation parut avoir calmé l'irritation de Laighse. Il en arrivait à chercher des circonstances atténuantes à Valentine. Son amour-propre les lui fournissait, et il les accepta avec un réel soulagement. Prévinquières encouragea ces sages dispositions. Sa grande préoccupation était d'éviter des ennuis à Valentine. Contribuer à dénouer sans éclat et à l'amiable une situation aussi déhcate, lui plaisait à tous les
points de xue : pour la jeune femme, pour Rose et pour lui-même. Il se sentait porté à plaindre Etienne, à le consoler, à le protéger. En somme, il lui prenait son bien le plus cher. Il ne se jugeait pas exempt de reproches à son égard. Et s'il était facile de prétendre qu'on ne peut contraindre une femme à rester avec qui ne lui plaît plus, il était moins aisé d'affirmer qu'il est loyal de devenir le complice de sa défection.
Au fond, il commençait à trouver que LaigUse lui marquait bien peu de jalousie, et ne le prenait pas tout à fait assez au sérieux comme rival. Car, enfin, il n'avait accusé que M""^ de Rétif, et ne lui avait adressé, à lui, presque aucun reproche. Il dit en forme d'intçrrogation :
— En tout cas, à moi, vous ne m'en voulez pas ?
— Et de quoi vous en voudrais-je? Vous n'êtes pour rien dans ce qui m'arrive. C'est Valentine qui a tout conduit, je le vois bien. Vous ou un autre, je ne devais pas y échapper. J'aime mieux que ce soit vous, parce que le lâchage paraîtra moins blessant. Si elle avait choisi, et cela dépendait d'elle, un « gigolo » très calé, comme le petit Fourneril, ou un riche fêtard, comme Bernstein, je subissais l'affront d'être plaqué pour un camarade. Vous, vous êtes un homme sérieux, c'est bien différent! J'ensuis très ulcéré, très malheureux, parce qu'on ne perd pas une femme comme Valentine, sans en souffrir beaucoup. Mais, en somme, je suis sûr que son bonheur est assuré, c'est une consolation.
— Tout à rheure, VOUS allez me donner votre consentement! dit Prévinquières avec humeur. Sacrebleu ! Je ne vous l'ai pas demandé, souvenez-vousen, et ne me montrez pas tant de bonne volonté. Si vous allez de ce train, demain vous direz que c'est d'accord avec vous que l'affaire s'est faite!
— Ah ! ah ! C'est au tour de votre amour-propre de réclamer, ricana Etienne. Nous sommes à deux de jeu, à ce qu'il paraît. Rassurez-vous, mon chagrin est trop réel pour ne pas vous faire honneur. Mais, de vous à moi, je crois qu'en contribuant à me jouer un vilain tour, vous m'aurez rendu un réel service. Je me perdais pour cette diablesse de femme. Peutêtre, avec de l'application, pourrai-je me tirer encore d'affaire?
— Je vous y aiderai, s'écria chaleureusement Prévinquières.
— Non! dit Etienne d'un ton glacé, je ne veux rien de vous. Je vous dais de l'argent. Vous me l'avez rappelé assez durement tout à l'heure. Restons dans les termes de notre arrangement financier. Si je ne suis pas prêta l'échéance, vous userez de votre droit.
— Jamais, mon cher Laighse, je ne vous causerai ^ un préjudice. Libre à vous de ne rien accepter. Libre
à moi de tout offrir.
Ils étaient arrivés devant la grille de l'hôtel. Ils s'arrêtèrent, et Prévinquières se demandait, avec indécision, s'il devait tendre la main à Etienne. Mais celui-ci le salua, à distance, cérémonieusement :
— Au revoir, dit-il, le jour de notre échéance.
— Au revoir, dit PréAinquières. Et il rentra chez lui.
Etienne s'était fait conduire à l'usine, contrairement à son habitude, car il ne paraissait jamais dans les bureaux que le matin, et laissait Marcheroy maître de l'affinage, pendant toute la journée. Son arrivée causa quelque surprise. Prosper Compagnon était en conférence avec le frère de M™^ de Rétif, à qui il venait d'annoncer son départ. Celui-ci s'efforçait par de copieux raisonnements de retenir lïngénieur, en lui démontrant tout ce qu'offrait de hasardé sa tentative. Mais il se heurtait à une résolution prise. Tour à tour il avait attaqué la question d'intérêt, en offrant une situation plus importante dans la maison, puis essayé quelques allusions à la tendresse de Prosper, en lui montrant l'intérêt qu'il avait à ne pas s'éloigner. En vain. La seule réponse qu'il avait obtenue lui enlevait tout espoir de conserver l'inventeur et de bénéficier de son invention. A quelques paroles échappées à Prosper, Marcheroy commençait même à soupçonner PréAi'nquières d'avoir abusé des renseignements qu'il lui avait bénévolement fournis, pour accaparer à son seul profit les avantages certains qu'offrait la découverte en question.
Etienne, en rentrant dans son cabinet, trouva les deux hommes aux prises et fort agités. Aussitôt, Prosper profita de l'arrivée de son patron pour sortir. Mais Marcheroy, très monté, dès qu'il fut seul avec Lai-
glise, lâcha le trop-plein de sa mauvaise humeur.
— Comprenez-vous cet imbécile de Compagnon, qui s'en va de l'usine?
— Eh bien ! Qu'est-ce que cela fait? On le remplacera.
— Vraiment ! Et par qui ?
— Par n'importe qui, sortant de l'École centrale, et qui aura envie de gagner cinq cents francs par mois .
— Il faudrait parbleu bien en donner dix fois autant à celui qui vaudrait ce garçon-là, si on pouvait le dénicher. Mais il n'y a pas de risque !
— Eh! A-t-il découvert la pierre philosophale? demanda Etienne étonné.
— Guère moins! fit Marcheroy. Il a trouvé le moyen de supprimer les lavages de l'or, en amalgamant le métal à un agent chimique dont le prix est pour ainsi dire nul... S'il nous avait passé ses brevets, comme je le lui demandais, nous allions décupler nos bénéfices... C'est la fortune, que cet animal-là emporte d'ici, aA^ec lui !
— Et qui diable lui adonné le conseil de partir?
— Je me doute que c'est Prévinquières.
A ce nom, Etienne pâUt, son cœur lui fit ma., et, par une réaction subite, le sang lui monta au visage. La colère latente qui le travaillait commença à bouillonner. Cependant il ne se découvrit pas encore, et continuant d'interroger Marcheroy :
— Quel intérêt a-t-il à favoriser ce garçon à nos dépens?
— Oh ! C'est une canaillerie qu'il nous fait là 1 Je l'avais prévenu. Il possédait toute l'influence nécessaire sur ce Prosper...
— Quelle influence ?
— Parbleu I Le sire est frère de l'ex-associée de ^F^ Rose, et depuis Blois, il l'aime à en perdre le boire et le manger.
— Prévinquières veut-il donc le donner comme mari à sa fille ?
— Ehl non! s'écria Marcheroy. puisque c'est Thomiès qui devient son gendre !
A peine ces paroles échappées, il eût bien voulu les rattraper en voyant l'effet qu'elles produisaient sur LaigUse. Mais il était trop tard. L'indiscrétion était commise. Et le frère de M"'" de Rétif ne pouvait pas encore mesurer les conséquences qu'elle devait entraîner. Etienne, le front plissé, la lèvre inquiète, répéta :
— Thomiès deAient le gendre de Prévinquières? Et comme Marcheroy, très ennuyé, se taisait, il
marcha vers lui, le saisit par le bras, et le secouant sans aucun égard :
— Depuis combien de temps savez-vous cela?
— Comme tout le monde : depuis quinze jours.
— Et moi seul l'ignorais 1 s'écria Etienne d'une voix tremblante. Et je n'ai pas trouvé un ami pour m'avertir ?
— La belle commission 1 grogna Marcheroy. Je suis assez vexé d'avoir gaffé tout à l'heure I
— Ah! Thomiès? reprit Etienne, comme s'il ne pouvait s'habituer à cette idée. Mais qui donc l'a aidé à arranger cette affaire avec Prévinquières ? Car ce n'était pas sans difficultés, et même encore...
11 parlait lentement, comme s'il mesurait, en même temps, les multiples et graves suites d'une telle modification d'existence. Tout à coup, ses yeux se creusèrent, sa bouche se contracta, et frappant un coup violent sur la table auprès de laquelle il se trouvait :
— Mordieul cria-t-il, je comprends tout! C'est votre scélérate de sœur qui a manigancé la chose avec lui !
— Mais permettez, interrompit Marcheroy d'un air gourmé. Il me semble que vous prenez d'étranges libertés !...
— Oui, mon brave, je les prends, et sans me gêner encore ! Vous croyez-vous de taille à me fermer la bouche? Votre susceptibihté est en retard. Il fallait vous guinder plus tôt. Vous n'ignorez pas que j'entretiens votre sœur, et que si vous êtes dans ma maison, c'est parce qu'elle l'a voulu?... Par conséquent, point de mômeries, n'est-ce pas?Et exxjliquons-nous sans précautions oratoires. M"^" de Rétif vient de me signifier mon congé, en même temps que Thomiès se déclarait chez les Prévinquières. Je vois donc, dans cette double manifestation, la preuve d'une entente entre les deux personnages. Ils se sont associés pour faire ce coup double. Lui, la fille ; elle, le père I Qu'est-ce que vous dites de ça, vous, qui vous don-
nez les gants de faire reffarouché ? Comme canaillerie, est-ce assez complet?
— Qui vous autorise à penser que M"'^ de Rétif?...
— Qui? Mais Pré^inquières lui-même, que je viens de pincer sortant de chez elle, alors qu'on me consignait à la porte, et qui m"a dit, avec un mélange de naïveté et d'orgueil, que votre charmante sœur voulait sortir des mauvais chemins où elle piaffe depuis si longtemps, et ^ivre en petite bourgeoise. Hein ! C'est fort? Une femme qui se faisait payer, cet hiver, une pelisse de quarante mille francs, des émeraudes comme on n'en trouve guère, et qui était toujours à court avec ^ingt mille francs par mois pour sa maison. Elle lui a chanté Jenny l'Ouvrière, à cet imbécile. Et il a gobé ça, comme l'Évangile ! Plus fort : il lui a offert de l'épouser. Et elle n'a pas voulu ! Vous entendez : pas voulu, elle, Valentine! Sacredieu I Riez donc, Marcheroy. Nous sommes de joyeux ^iveurs, nous savons prendre les choses par le bon «côté, et nous n'allons pas faire des histoires, parce qu'une femme trompe son amant, qui commençait à être à la côte, et le remplace par un vieux très riche. Il faut savoir accepter les situations et se conduire en gens du dernier bateau!
Il marcha, en riant d'un rire douloureux. Marcheroy le regardait silencieux et inquiet. Au bout d'un instant, Etienne se calma, et revenant près de son associé, il dit :
— La femme, passe. On ne se venge pas d'une
femme ! Mais l'homme? L'ami, qui vous trompe et se ligue avec celui qui veut détruire votre bonheur, M. de Thomîès enfin, on peut lui faire payer, à lui tout seul, la double infamie !
— Quoi! Vous songeriez à vous en prendre à Thomiès de ce qui vous arrive?
— Et à qui donc? Pas à Prévinquières, bien sûr? Lui, ou un autre qui aurait eu le même âge et le même sac, c'était pareil. Il n'est pour rien dans la trahison, ce pauvre bonhomme. On le prend comme caissier, et il apporte les fonds. Faudrait-il, en plus^, qu'il courût des risques personnels ? Non ! non ! La canaille, le drôle, l'entremetteur, c'est Thomiès, et lui seul doit payer!
— Prenez garde !
— A quoi?
^ A ce qu'on peut dire. Vous êtes, vis-à-A^s de M. de Thomiès, dans une situation particulière. Ne vous exposerez-vous pas à ce qu'on dise que...
Il s'arrêta tant la communication lui parut épineuse à faire.
— A ce qu'on dise, reprit alors Etienne d'une voix âpre, que je cherche querelle à Thomiès, parce qu'il abandonne ma femme? C'est bien cela, n'est-ce pas, que vous voulez me faire entendre ?
— Mais... Oui, répondit Marcheroy avec hésitation.
— Eh bien! Quand cela serait? Qui vous dit qu'en effet je ne trouve pas la conduite de M. de Thomiès parfaitement indigne d'un galant homme, et que je
ne songe pas à l'en punir tout autant que de ses torts envers moi? Yais-je faire de l'hypocrisie et affecter des faux semblants de pudeur? Vous savez fort bien comment j'ai vécu et quelle tolérance, n'excluant pas le respect, j "ai montrée à ma femme. Entre elle et moi, il était tacitement convenu que nous accepterions réciproquement nos préférences. Nous étions bons et dévoués camarades. Nous ne nous sommes jamais causé un souci volontairement. De ce que ma femme n'était qu'ime amie pour moi, s'ensuit-il que je me désintéresse de ce qui la touche? Puis-je la laisser offenser gratuitement, et ne dois-je pas prendre fait et cause pour elle? Pauvre Jacqueline! Si bonne, si indulgente, si affectueuse 1 Elle ne méritait pas de souffrir. Elle a eu le malheur, au début de sa vie, de s'unir à un pauvre être tel que moi, qui ne la valait sous aucun rapport. Elle était en droit de croire que le présent et l'a venir la dédommageraient des tristesses et des désillusions dupasse. Et voilà que celui en qui elle avait placé sa confiance la trahit encore, et ce second malheur est certes, pour une femme fière et droite comme elle, plus irréparable que le premier. Aussi, je vous le jure, Marcheroy, au risque de ce qu'on en pourra penser, je rendrai Thomiès responsable des chagrins qu'il nous cause, et, certes, en la circonstance, ce sont encore les miens dont je lui demanderai compte avec le moins de rigueur.
— Voilà de bien violentes résolutions, dit le frère de M°^® de Rétif d'un air soucieux. On n'est pashabi-
tué, dans notre monde, à voir prendre ainsi les choses au tragique. On pourra peut-être trouver singulier qu'un mari cherche querelle à l'ami de sa femme, non pas parce qu'il la lui a prise, mais parce qu'il la lui rend. C'est un point de vue nouveau. Ne craignezvous pas la moquerie?
— Je me charge de faire taire les moqueurs. On verra, par la façon dont je traiterai Thomiès, qu'il est prudent de ne pas se jouer de moi !
— Vous êtes de mauvaise humeur. Ajournez votre résolution à demain. Réfléchissez : je suis sûr que vous apprécierez plus sainement les choses, demain. Après tout, rien ne prouve que le mariage, dont j'ai eu la sottise de vous parler, se fera. Les bans ne sont pas publiés. Tout peut se rompre. Qui vous assurera que l'accord est complet ?
— Mais l'intéressé principal.
— Vous interrogerez M. de Thomiès?
— Pas plus tard que ce soir. Croyez-vous que je vais mettre des mitaines? Ah çà! mais, pour qui donc me prenez-vous ? Je n'ai qu'une façon de sortir proprement de la situation où je me trouve, c'est d'abattre Thomiès comme un pigeon. Et je n'y manquerai pas, soyez-en sûr. Quand il y aura un mort sur le carreau, la galerie n'aura plus envie de rire.
— M'autorisez-vous à prévenir ma sœur de ce qui se prépare?
— Dans quel but la pré\'iendriez-vous?
— Qui sait, si, à l'heure présente, tout ne peut pas
se réparer encore? Un mot dit à Pré^inquières...
— Quoi 1 dit avec dédain Etienne. Recourir à de si bas moyens? Obtenir que le mariage manque parce qu'on aura effrayé le beau-père? M Thomiès, ni moi, nous ne voudrions d'un pareil expédient. Nous sommes tous les deux trop fiers pourdescendi*eàde telles concessions. J'en veux à Thomiès, mais je l'estime. 11 renoncera, de lui-même, à épouser M^^Prévinquières, après avoir causé avec moi, et non parce que je l'aurai intimidé, mais parce que je l'aurai convaincu. Ou bien, il se battra, bravement, comme il a l'habitude de le faire. Nous ne sommes pas des cuistres, monsieur Marcheroy. Dégénérés, gangrenés, sans morale, et sans vergogne, tout ce que l'on voudra, mais galants hommes, malgré tout. Xous en fournirons la preuve.
Marcheroy ne répondit pas. Il regardait LaigUse, fier, élégant, pâle et souriant. Il se dit : « 11 y a de la race, tout de même, dans ce viveur, et tout déséquilibré qu'il soit moralement, il a des retours d'énergie qui ne sont pas d'un croquant. Mais comme il est peu pratique 1 Quand il aura tué Thomiès, ou se sera fait tuer par lui. qu'est-ce que cela prouvera? Il ne retrouvera pas sa fortune mangée, ni sa maîtresse perdue. Et moi, je suis sur, quoi qu'il advienne, d'avoir l'établissement. Après tout, que ce soit donc pile 'ou face qui tourne, je. gagne. Ce qui n'empêche pas qu'il faut avertir Valentine, avec ou sans la permission du patron. »
GENS DE LA iNOCE 309
r— Il est cinq heures, dit Laiglise. Vous n'avez rien à me communiquer pour les affaires?
— Le courrier est préparé. Voulez-vous le voir?
— Ma foi, non. Je n'ai pas l'esprit à la correspondance. Je m'en vais.
— Soyez modéré. Je vous en prie, dans votre intérêt, dit Marcheroy, en accompagnant Etienne jusqu'à la porte du bureau.
Celui-ci fit un geste d'insouciance, et jetant sur son associé un regard ironique, il sortit.
Vers sept heures, M. de Thomiès achevait de s'habiller pour aller dîner au cercle, lorsqu'il reçut un bleu dont la lecture le rendit fort sombre. C'était M""^ de Rétif qui lui écrivait ceci: « Je viens d'être prévenue que Laighse, informé de vos projets, veut avoir une explication avec vous. Je vous en avertis. Il dîne ce soir chez les Vargas. Evitez d'y aller. Amitiés. Valentine. »
Jean s'assit et pensa. Entre ses doigts, il roulait le télégramme, comme s'il voulait en faire sortir une solution à la grave situation où il se trouvait placé. Une intervention de Laighse n'avait jamais été nettement en\isagée par lui. Et cependant, il avait plus d'une fois, depuis quelques semaines, obscurément perçu qu'elle était possible. Il ne s'étaitpoint demandé quelle contenance il ferait, si son ami, le mari de Jacqueline, venait lui demander compte de sa conduite. Il sentait bien, à l'heure présente, que le rôle pour lui était terriblement difficile à soutenir, ayant à répondre de
l'abandon injustifiable d'une femme qui n'avait aucun tort à se reprocher vis-à-^-is de lui, si ce n'est de l'avoir trop aimé.
Combien il eût été plus à Taise, s'il avait eu à subir les conséquences de la séduction ! Là, l'excuse de l'entraînement était valable. Il aimait, il ne reculait devant rien pour satisfaire son amour. Il agissait dans l'ardeur aveugle de la passion. Mais dans cette froide aventure d'un délaissement calculé, quel argument avait-il à fournir qui fût acceptable? Aucun. Son mobile était clairement et ouvertement l'intérêt. II se dégageait d'un lien, affirmé par lui à maintes reprises comme impossible à rompre, uniquement pour faire un mariage d'argent.
Il dut s'avouer, non sans ennui, ces choses à luimême, et se préparera se les entendre dire par Etienne. La condition lui parut dure. Mais comment l'éviter? II n'y avait qu'une issue à cette situation : rompre avec les Pré\lnquières.
A cette pensée, il se leva et marcha, très agité, dans son cabinet de toilette. Était-ce possible, après les engagements pris vis-à-^is de Rose, qu'il parût se retirer? Comment le jugerait-elle? Et ses amis, par quelle risée accueiUeraient-iis cette piteuse reculade? Non ! C'était inadmissible î II s'était engagé dans une voie difficile, il fallait y marcher vers le but marqué. Les conséquences seraient ce qu'elles pourraient être. Après tout, le pis qui arriverait serait qu'il échangeât une balle ou un coup d'épée avec Laiglise. Mais
était-ce bien probable que ce sceptique eût l'idée de prendre tragiquement une aventure si ordinaire, et se fâchât, au nom de la fidélité, lui qui, toute sa vie, avait triomphé d'être infidèle?
Thomiès, un peu ragaillardi par ces réflexions, sortit, alla au club, dîna et, après avoir allumé un cigare, se demanda ce qu'il allait faire. M""® de Rétif l'engageait à ne pas se rendre chez les Vargas. S'il s'abstenait d'y paraître, évidemment il reculait l'explication annoncée. De plus, il ne s'exposait pas à un colloque public, et peut-être animé, avec Etienne. 11 pensa : « Cette Valentine est vraiment fine. Elle saisit le côté déhcat des choses, avec un tact parfait. Quelle influence elle prendra sur Prévinquières ! Elle a raison, n'y allons pas. » Il se mita une table de bridge, et joua bien tranquillement jusqu'à dix heures et demie. Comme il gagnait cent vingt fiches, un valet de pied s'approcha de lui et dit tout bas :
— M. LaigUse demande Monsieur au téléphone.
Il se IcA^a, régla son jeu, s'excusa et gagna la cabine. Au bout d'une seconde, la voix d'Etienne résonna dans l'appareil :
— C'est toi?
— Oui. Qu'y a-t-n?
— J'ai besoin de te parler. Viens chez moi.
— C'est bien. J'y vais.
En cent occasions Laiglise l'avaitainsi appelé. Mais, cette fois, l'accent, la forme, la brièveté, donnaient à la communication une signification toute particulière.
Pas un mot amical, iii bonjom% ni adieu. Le strict nécessaire pour être compris. Thomiès, roulant en voiture vers l'avenue deVilliers, se dit : c Ça y est. La bombe va éclater. Valentine était bien informée. Il n"a même pas eu la patience de m'attendre chez les Vargas. Il m'attire chez lui, pour être sur que nous ne serons pas dérangés. Sa femme, qui ne se doute de rien, passe la soirée bien tranquille. El pendant ce temps-là, Etienne et moi nous nous prenons de bec. Fichue affaire 1 Un ami de vingt ans ! »
Il arrivait. Il descendit, commanda au cocher du cercle de l'attendre, et entra. Le valet de chambre le débarrassa de son pardessus, et lui ouvrit la porte du cabinet d'Etienne. Celui-ci fumait une cigarette en marchant de long en large. Il était encore en habit. Il regarda son ami, lui adressa un signe de tête, jeta sa cigarette, et lui montrant un siège, s'adossa à la cheminée. Thomiès s'assit tranquillement, et comme le domestique refermait la porte :
— Tu as, ce soir, dit-il avec un sourire, une singulière façon de m'accueillir...
— Quel accueil attendais-tu donc de moi, répliqua Laiglise, rudement, après ce que tu m'as fait?
— Quand tu m'auras révélé mon crime, dit prudemment Thomiès, je saurai ce que valent tes accusations.
— Vas-tu avoir Taudace de nier ?
— Encore une fois, quoi donc ?
— Que c'est àtoi,engTande partie, que je dois d'être
quitté par Valenline, et que tu as maquignonné çg, avec Prévinquières.
Thomiès pensai : « Ah ! c'est de cela qu'il retourne. Il n'aborde pas l'obstacle; il le tourne. Il va me chercher querelle à propos de M°^® de Rétif. Bon ! c'est une autre affaire. Et en jouant serré, je peux m'en tirer. » Il se leva, et s'approchant de Laiglise :
— Je crois que tu extravagues ! Moi, prendre les intérêts de Prévinquières contre toi? Il faudrait que j'en eusse les moyens. Voyons, réflécliis une seconde. Quel pouvoir ai-je sur M""^ de Rétif? Quelle action suis-je capable d'exercer sur elle ? La conseiller? Tu sais bien qu'elle est assez forte pour se passer d'avis, et qu'elle roulerait dix hommes, comme nous deux, sans la moindre difficulté ? Et quel avantage est-ce que j'en aurais tiré?
— De capter la bienveillance de cet imbécile de Prévinquières, afin de mener à bien tes proj ets personnels .
Thomiès sentit que le terrain devenait dangereux, il ne s'y laissa pas entraîner.
— Tout cela, ce n'est que racontars idiots. Tu vas écouter, toi, les propos de gens que tu connais pourtant bien et qui feraient battre des montagnes ?
— Pardieu ! Je tiens mes renseignements de Valentine et de Prévinquières eux-mêmes. Crois-tu qu'ils aient intérêt à me raconter des baUvernes ?
— Cela dépend ! Je n'en sais rien, moi.
— Vas-tu faire l'innocent ? A d'autres ! Je ne serai pas ta dupe !
— Mais encore une fois, je ne veux duper personne ! Tout ce que tu me reproches là est absurde. Si M""^ de Rétif te quitte, c'est qu'elle a assez de toi. Tu n'es pas le premier, à qui pareille mésaventure arrive. Connais-tu un procédé pour retenir une femme qui veut s'en aller ? Tu sais bien que ces personnes-là ne connaissent que leur fantaisie. Elles sauteraient pardessus rOpéra, à pieds joints, pour rejoindre l'homme qu'elles aiment. Elles ne se dérangeraient pas d'un centimètre pour empêcher de se tuer l'homme qu'elles n'aiment plus. Tu me fais un crime des tours que Valentine te joue ? Voyons ! Ce n'est pas sérieux î YalGntine,tu ne l'ignores pas, n'obéit qu'à Valentine. Je suis très éloquent. C'est connu. Mais mes dons de persuasion ne vont pas jusqu'à changer le cœur des femmes ! Si ta maîtresse est infidèle, n'en cherche pas les raisons cachées, contente-toi de celles qui crèvent les yeux. Tu es gêné, et Prévinquières est riche. Question d'argent ! Je ne vois pas qu'il y ait là de quoi tant regretter Valentine.
— Oui, tu as raison, Thomiès, dit Etienne avec amertume. Certaines femmes sont bassement vénales. Elles sont au plus offrant. Et c'est une grande misère que d'aimer une de celles-là. Mais il en est d'autres, fi ères et loyales, qui méritent une fidéhté exemplaire et un attachement indissoluble. Que dis-tu de l'homme qui, ayant le bonheur d'être aimé par une de ces nobles femmes, la trahit et se vend pour un tas d'or ? N'est-il pas encore plus vil, encore plus bas, que la
créature vénale sur laquelle nous étions si bien d'accord à l'instant? Et le misérable, qui se conduit si lâchement, n'est-H pas capable de toutes les compromissions et de tous les marchandages dont tu te déclarais innocent? Je veux bien croire, puisque tu l'affirmes, que tu n'as ni encouragé, ni aidé M""^ de Rétif à me quitter, mais n'est-il point vrai que tu épouses ^jiie prévinquières ?
Thomiès, devenu pâle, à ces terribles paroles, fit un geste de protestation, et d'une voix âpre :
— Ah! Yoilà donc la question réellement posée. Il s'agit de mon mariage ? Et c'est là que tu voulais en venir ! Quoique tu aies pris des détours, sais-tu que tu ne manques pas d'audace !
— Des détours ? Tu plaisantes ! Des détours? Avec toi? A quoi bon? Tu sais trop ce que je suis et ce que j'ai fait. Mais je te connais aussi, Thomiès. Nous sommes à deux de jeu! Après m'être montré vis-àvis de toi si facile, quand il aurait fallu être rigoriste, t'imagines- tu que je vais devenir pudibond, quand il s'agit de te dire ce que je pense ? Allons donc ! Sommes-nous de bons bourgeois, comme nos pères, qui avaient des principes de morale et qui les respectaient? Non I Nous sommes de joyeux vivants, qui ne voulons que le plaisir, qui ne croyons à rien qu'à la jouissance et qui ne nous indignons plus que de ce qui nous gêne. Excepté de voler, de se parjurer, ou de frapper un adversaire déloyalement, est-ce que nous ne sommes pas capables de tout ? De quoi donc
vas-tu t'étonner? C'est ton étonnement qui m'étonne I Nous sommes des canailles ! C'est entendu! Mais en tout il y a des degrés. Moi, j'aurais pu prendre la femme de mon ami, j'aurais pu la quitter, si elle avait cessé de me plaire, mais du diable, si j'aurais été assez lâche pour my décider à prix d'argent !
— Tu m'insultes! cria Thomiès.
— Ne dis donc pas de bêtises ! Tu sais bien que je ne peux pas t'insulter. Ça t'ennuie d'entendre tes vérités. Mais c'est comme ça ! Tu es en train de te conduire comme le dernier des drôles ! Ne proteste pas! Point de paroles ! Tu n'as qu'un moyen de me prouver que j 'ai tort , et je t'en demanderai loyalement pardon, c'est de ne pas commettre la vilaine action que je te reproche.
— Ton intervention est inouïe, interrompit Thomiès, et tes prétentions sont folles !
— Non ! Et je ne puis agir autrement que je fais. Oublie que je suis le mari de Jacqueline. Imagine-toi que je suis son frère, et écoute-moi sans parti pris. Jeté dis : Voilà une pauvre femme qui a eu le malheur d'épouser un triste sire, qui l'a méprisée, jeune et charmante, et l'a trompée avec des femmes qui ne la valaient pas. Au moment où elle tombait dans le désespoir, elle a rencontré un homme, aimable et persuasif, qui l'a aimée et a su s'emparer de son cœur en détresse. Il lui promettait de la consoler de toutes ses peines, de lui donner, sans défaillance, l'appui et le secours qu'elle n'avait pas trouvés auprès de celui qui
les lui avait promis. Déjà accablée par ses navrantes désillusions, la jeune femme s'était ranimée, avait recommencé à vivre et à croire au bonheur. Le mari, témoin de cette résurrection, s'il avait été un personnage de drame ou de roman, aurait pu ajouter à ses premiers torts en essayant d'empêcher celle qu'il avait perdue, en ne l'aimant pas, de se sauver, grâce à un autre amour. Il fut plus terre à terre, plus conciliant, plus égoïste, si tu veux. Il pensa que, \âvant à sa guise, il n'avait pas le droit d'empêcher celle qu'il avait déçue de chercher une revanche. Il accepta la faute commise, la couvrit de son indulgence. Il passa pour un mari sceptique, ou complaisant, suivant l'humeur des gens, mais , à aucun prix, il ne voulut être un homme brutal et violent. Il trouva, dans le bonheur nouveau de la femme abandonnée par lui, une sort€ de soulagement pour sa conscience. II supporta la situation, qui pouvait lui valoir de si justes blâmes, en considération de la sécurité de cœur qu'elle donnait à celle env^ers qui il avait eu tant de torts. Tu vois, Thomiès, que je parle franchement et que je ne dissimule rien. La pauvre JacqueUne avait souffert par moi, et elle ne le méritait pas. Va-t-elle maintenant pleurer et se désespérer à cause de toi ? Réfléchis aux engagements que tu as pris, rappelle-toi les paroles que tu as prononcées. Moi, je suis un être sans cœur et sans cervelle. On a dit beaucoup de mal de moi, et je le méritais. Mais, toi, tu passes pour un bon, raisonnable et galant homme. Vas-tu te conduire
encore plus mal que je ne l'ai fait ? Est-ce moi qui vais être obHgé de t'apitoyer sur ta victime? Rentre en toi-même, réfléchis, reprends possession de ton jugement. Et ne commets pas cette mauvaise action.
Thomiès avait écouté LaigUse, le front penché, avec une irritation manifeste. Il se contenait, mais ses mains tremblantes, l'agitation de ses traits trahissaient sa révolte. La contrainte, que son ami prétendait exercer sur ses sentiments, lui paraissait trop dure. La fausseté de sa position l'exaspérait. Et plus Etienne s'expliquait avec modération, plus la colère de Thomiès grandissait. Il le regarda bien en face et dit :
— Ton homéhe est terminée?
— Oui, tu as entendu ce que j'avais à te dire.
— Tu sais que c'est inconcevable !
— C'est gênant, n'est-ce pas? dit Etienne avec un triste sourire. Cette femme, qu'on croyait seule, livrée à elle-même, sans défenseur, et qu'on n'a pas la facilité d'abandonner, comme on veut et quand on veut, comme n'importe quelle fille.
— La situation est vraiment nouvelle, ricana Thomiès.
— Nouvelle ou non, elle est ainsi, et voici sa conclusion: Je sais quelle est la fierté de Jacquehne. J'ai vu ses angoisses et ses larmes. Elle est perdue si tu la quittes. Je ne puis plus lui rendre qu'un service, c'est de plaider sa cause auprès de toi.
— Tu es fou! dit Thomiès qui haussa les épaules.
GENS DE LA xNOCE. 319
Etienne ne fit pas un mouvement, mais son regard devint fixe et ses poings se serrèrent.
— Réfléchis, Thomiès. Ce que tu fais là est bien lâche !
— Et toi, ce que tu fais là est grotesque ! Etienne marclia jusqu'à toucher Thomiès.
— Ah ! C'est ainsi ! Eh bien I Voici mon dernier mot : si tu la quittes, je te tue !
— Soit ! J'en courrai la chance.
Une plainte décliirante, pareille à un cri d'agonie, fit retourner les deux hommes. Et debout, blême d'horreur, le bras levé comme pour maudire, JacqueUne apparut, dans le cadre de la porte. Elle venait d'arriver pour surprendre leurs dernières paroles. Dans la chaleur de la querelle, ni Etienne, ni Thomiès ne l'avaient entendue entrer. Elle demeurait immobile, les regardant avec des yeux remphs d'un étonnement épouvanté. Ils en eurent pitié, tant elle paraissait soufTrir et s'élancèrent vers elle, croyant qu'elle allait tomber. Du geste, elle écarta Thomiès, s'appuya sur Etienne, et reprenant sa respiration :
— Je vous ai entendus. Je sais ce que vous pensez l'un et l'autre. Il suffit.
Elle fixa sur celui qu'elle aimait ses yeux toujours pleins d'une surprise tragique, et, lui montrant la porte, elle dit doucement :
— Yous pouvez vous retirer, monsieur de Thomiès. Personne ne vous contraindra ici. Vous êtes hbre !
Nulle colère, nul dédain. Une lassitude accablée
de naufragé roulé par la mer, depuis des heures, renonçant à lutter, et qui se laisse couler, la face tournée vers le ciel. Thomiès, le front bas, fit un pas vers elle. Sans parler, sans protester, elle agita lentement la tête avec une expression si souffrante qu'U n'osa pas approcher. Il s'incUna, jeta à Etienne un coup d'oeil de défi, et s'en alla.
Derrière lui, Jacqueline anéantie s'afFaissa sur l'épaule de son mari en balbutiant à travers ses sanglots :
— Merci ! Oh ! je n'oublierai jamais î Merci î
Lui, les yeux troublés par l'émotion, sincèrement malheureux, la serra doucement, avec des paroles fraternelles :
— Va, ma pauvre petite, ne retiens pas tes larmes. Je suis un pauvre homme, vois-tu, mais je ne suis pas mauvais. Si je n'ai pas su te rendre heureuse, je saurai te plaindre, et du plus profond de mon cœur... C'est tout ce que je puis faire, maintenant que je me suis rendu indigne de ton affection. Bonne Jacqueline, tu ne méritais pas de souffrir, toi ! Pleure, chère enfant, pleure ! Ton chagrin ne m'offense pas. Je voudrais le prendre pour moi seul.
Et les deux époux, séparés depuis tant d'années par le plaisir, pleurèrent ensemble, rapprochés par la douleur.
j^jiie Prévinquières s'apprêtait à sortir, vers deux heures, quand sa femme de chambre vint lui annoncer M'"^ de Rétif. Encore qu'il y eût un peu de refroidissement dans les relations des deux femmes, Valentine avait cependant ses grandes entrées à l'hôtel de l'avenue du Bois. Rose ordonna de la conduire dans son petit salon, elle enleva son chapeau et descendit. Dès le premier abord, et avant même qu'une parole fût prononcée, la jeune fille, dans l'attitude, la physionomie de l'amie de son père, devina que quelque grave événement se produisait. Elle tendit la main à M""^ de Rétif, qui l'attira à elle, l'embrassa cordialement, et tout de suite s'expliqua :
— Ma chère Rose, je suis toute troublée par ce que je viens d'apprendre, et mon premier mouvement a été de vous le rapporter.
— Qu'y a-t-il donc?
— Une explication a eu heu, hier soir, entre LaigUse et Thomiès, si \dolente qu'ils se sont adressés
ce matin à des amis, pour lui donner la suite qu'elle comporte. Et il est probable qu'ils vont se battre.
— A propos de qui? demanda nettement Rose. M""^ de Rétif eut un court moment d'hésitation, puis
elle dit :
— A propos de Jacqueline, et de vous.
— Et comment cela ?
— Le bruit de votre mariage avec Thomiès a été répandu. Il est venu aux oreilles de Laiglise qui a carrément demanda à Thomiès ce qu'il en était. Celui-ci, parait-il, a répondu aftîrmativement, et comme Jacqueline était entrée sur ces entrefaites, les choses ont été poussées à un point de violence telle, qu'il parait impossible qu'un duel des plus sérieux ne s'en suive pas, si l'on n'y met bon ordre.
— Un duel entre M. LaigUse et M. de Thomiès! dit Rose avec une vive émotion.
— Qui l'aurait pu prévoir, hein? fit Valentine. Et quel scandale, ma chère amie! Quel déchaînement de commentaires ! Quel déluge de médisances et de calomnies 1 Les journaux vont vivre, sur cette affaire bien parisienne, pendant huit jours, et tous ceux qui, de près ou de loin, s'y trouvent mêlés, vont être éclaboussés consciencieusement avec de l'encre empoisonnée. Vous pensez si j'ai été bouleversée en apprenant cela !
— Par qui avez-vous été informée ?
— Par Jacquehne.
— Elle est venue vous trouver?
— Oui. A demi folle de désespoir et de peur. Vous comprenez dans quelle situation est la pauvre petite : entre Etienne et Thomiès! Il n'y a pas de sort plus affreux que le sien. Et vraiment, s'U existe une solidarité entre femmes, il faut lui prêter assistance.
Elle prit un temps :
— Et puis franchement, je crois que nous lui devons bien ça !
Rose eut un sursaut. Elle regarda M"'* de Rétif, et dit:
— Ainsi mon mariage est pour quelque chose dans la querelle ?
— Pour les trois quarts, et la complaisance que je vous ai montrée, à Thomiès et à vous, pour le reste. Oh ! Je me doutais bien que l'affaire ne marcherait pas sans difficultés, mais comment en prévoir de si graves? Ce n'est pas JacqueUne qui les a suscitées. Elle s'est bornée à souffrir, elle n'a pas fait entendre une plainte. Mais le malheur a voulu que Thomiès et Etienne échangeassent des paroles aigres, et vous savez ce que sont les hommes quand l'amour-propre entre en jeu. Ils ne cèdent plus. Et le plus raisonnable devient un brise-raison. Il est donc nécessaire d'avoir de la sagesse pour leur compte.
Rose s'assit accablée et pensive :
— Que faire? Quelle influence exercer sur les résolutions de ces deux hommes?
— Il n'y a que M"'^ LaigUse et vous qui ayez le pouvoir de les empêcher d'en venir aux pires extrémi-
tés. Elle, en agissant sur Etienne: vous, en matant Thomiès.
— Il faudrait nous concerter.
— Le désirez-vous? C'est aisé.
— De quelle manière?
— La plus simple. Jacqueline m'a amenée ici dans sa voiture. Elle m'attend à la porte. Voulez-vous la voir ?
— Oui. C'est nécessaire.
— Je vais la chercher.
Prévinquières, inquiet, entra dans le salon.
— Ah ! Papa, tu arrives à propos, s'écria Rose. Veux-tu aller demander à M""^ Laighse, qui attend M™^ de Rétif à la porte, de prendre la peine de monter jusqu'ici? Sois très bon, comme tu sais l'être. La pauvre femme a de grandes inquiétudes. Si elle se défend de t'accompagner, dis-lui que c'est moi qui l'en prie, et que, si elle l'exige, j'irai la chercher moi-même.
PréAinquières échangea avec Yalentine un regard soucieux. La jeune femme fit un signe d'approbation. Le vieil amoureux se tint pour convaincu et sortit. Elles restèrent sans parler, préoccupées toutes deux, car elles sentaient le poids des responsabihtés encourues. La situation si difficile, où elles se voyaient placées, n'était-ce pas de leur fait qu'elle existait? Elles avaient, pour la satisfaction de leur intérêt personnel, contribué à créer les dissentiments qui se traduisaient aujourd'hui par des actes redoutables. Elles
GENS DE LA iNOCE. ^20
avaient participé à l'œuvre, sans calculer les résultats qu'elle pourrait entraîner, et maintenant elles apercevaient tous les dangers qui surgissaient pour les autres, quand tous les avantages leur demeuraient acquis à elles. C'était bien le sentiment de l'égoïsme implacable de leur conduite, qui les oppressait en ce moment, Yalentine, comme Rose. Mais Rose avec bien plus d'intensité, parce que sa conscience n'avait pas encore été durcie par les épreuves de la vie.
Un bruit de porte ouverte et fermée, des pas gHssés sur le parquet, un murmure de voix étouffées, et Jacqueline introduite par Prèvinquières parut. D'un signe, elle demanda à M""^ de Rétif de la laisser seule avec Rose. La jeune femme dit à Pré"vdnquières :
— Allons dans le jardin.
Docilement il la suivit. Rose s'approcha de M""^ LaigUse et très doucement, avec des yeux pleins de pitié, elle lui parla :
— M""® de Rétif vient de m'apprendre les graves incidents qui se sont produits. J'en suis très profondément affligée, surtout à cause de vous. Croyez que je vous parle en toute franchise. Je n'ai pas l'habitude de la dissimulation. Je n'ai pas encore eu le temps de la prendre. Cela viendra peut-être, car le monde où nous sommes n'est, je le vois bien, que mensonge et hypocrisie. Et ceux qui parlent et agissent sincèrement ont un bien grand désavantage. C'est ce que je ferai cependant, parce que je ne saurais mentir. Expliquez-moi donc nettement ce que vous
désirez, je vous répondrai de même. Et je souhaite de tout mon cœur de pouvoir vous satisfaii-e.
Elle osa, après cette déclaration, prendi-e la main de Jacqueline, malgré son apparence d'hostilité glacée. Elle la contraignit doucement à s'asseoir, et se plaça près d'elle. Tout cela fut accompli avec une grâce déUcate et fine de garde-malade pansant, d'une main légère et caressante, une blessure ^ive. JacqueUne était trop sensible pour ne pas apprécier les intentions prévenantes de la jeune fille. Elle en fut touchée, et la raideur de son attitude se détendit. Mise en demeure de s'expliquer, elle se rendit compte qu'elle n'y parviendrait pas sans un peu d'audace. Mais qu'étaient ces difficultés, comparées aux dangers qu'il s'agissait d'écarter? Elle'prit donc sa résolution rapidement :
— Je ne désire qu'une seule chose. C'est éviter une rencontre entre mon mari et M. de Thomiès. L'idée que l'un ou l'autre serait blessé, tué peut-être, me torture, vous devez le comprendre. Je me reconnais impuissante à agir sur la volonté de M. de Thomiès. Du reste, eussé-je encore ce pouvoir qu'après la façon dont il s'est conduit à mon égard, je ne dois pas, sans manquer complètement de dignité, m'adresser à lui...
Elle eut une sorte de spasme, des larmes jaillirent de ses yeux, et avec des sanglots dans la voix :
— Ah I Croyez cependant que si j'avais l'espérance d'obtenir qu'il m'obéisse, je ferais bon marché de
ma dignité. Oui, je me mettrais à genoux devant lui, s'il le fallait, pour empêcher cette rencontre, dont le résultat, quel qu'il soit, me déchirerait le cœur. Car si c'est mon mari qui l'emporte, c'est l'homme que j'ai adoré qui succombe, et si c'est...
Elle ne put continuer. Et suffoquée par l'émotion, elle resta devant la jeune fille, sans paroles, les yeux égarés, laissant échapper de sourds gémissements. Rose, bouleversée, saisit entre ses mains les doigts glacés qu'elle s'efforça de réchauffer. Elle laissa cette crise de désespoir s'user par sa violence même. Puis, quand elle vit Jacquehne en état de l'entendre :
— Je ferai ce que vous désirez, n'en doutez pas. Et plus, s'il le faut. Je ne savais pas quelles racines profondes avait votre affection pour M. de Thomiès. Dans le monde frivole et railleur où j'ai été amenée, depuis un an, je n'ai connu que des liaisons sans consistance, et des tendresses sans conviction. Je me suis habituée à voir se nouer, ou se dénouer, sans efforts, et comme à l'amiable, les liens qui se formaient. Les mariages ne me paraissaient pas beaucoup plus soUdement contractés que les unions illégitimes. Le mot d'ordre de chacun semblait être de fuir les difficultés et les ennuis. Gomment croire qu'il n'en était pas de vous comme des autres, et que M. de Thomiès, me faisant l'honneur de solUciter ma main, n'était pas assuré de se rendre hbre avec la même facihté et dans les mêmes conditions que ses pareils? Il m'apparaissait bien que c'était un mariage
de convenance que j'allais contracter. Si\l. de Thomiès m'avait laissé comprendre que je ne lui déplaisais pas, rien ne m'autorisait à penser qu'il ressentit pour moi une passion ^dolente. Je le trouvais bien élevé, agréable, expérimenté dans les choses de la vie. 11 m'offrait les garanties de tenue, de relations, de parenté, qui semblaient souhaitables à mon père. De mon côté, comme du sien, point d'entraînement excessif : un accord réfléchi et déUbéré. Dans ces conditions, je pouvais, il me semble, accepter raisonnablement de l'épouser. Mais la situation change singulièrement depuis qu'elle tourne au tragique. M. de Thomiès, dégagé de ses habitudes affectueuses, pouvait être mon fait, mais M. de Thomiès, rompant brutalement des engagements chers, et cela au prix de son sang ou de celui d'un homme outragé, non, cela ne me plaît plus. J'ai été trompée. Ma bonne foi a été surprise. Je me suis peut-être abusée moi-même. Mais maintenant, j'y vois clair, et je vous proteste que vous n'avez à attendre de moi que le secours le plus dévoué. J'aimerais mieux rester fille, toute ma vie, que de vous causer tant de peine. Je vais prier M. de Thomiès de venir, et je lui rendrai sa parole.
Jacqueline eut un sourire découragé.
— Croyez-vous que ce soit le moyen de tout pacifier? Vous ne connaissez pas les hommes auxquels vous avez affaire. Ils pardonneraient peut-être un froissement d'amour-propre qui aurait été ignoré, mais une blessure visible, un affront public, les trou-
veront impitoyables. Ils n'ont plus qu'une religion, c'est celle du point d'honneur. Et celle-là les asservit d'une façon absolue. Entre le repos, l'intérêt, la sécurité des autres et la satisfaction de leur orgueil, ils ne sauraient hésiter. Et ne les blâmez pas de cette férocité : s'ils agissaient autrement, aux yeux de leurs pareils, ils seraient déshonorés.
— Eh bien ! dit Rose avec fermeté, j'en veux faire l'expérience. Je vais risquer vis-à-vis de M. de Thomièsune démarche qui pour moi sera décisive. Si je n'ai aucun pouvoir sur lui, il est inutile que je donne suite à nos projets : il me rendra malheureuse. S'il se résigne à m'obéir, je le jugerai meilleur que les autres, et peut-être alors risquerai-je, en votre faveur, une autre tentative.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la pauvre JacqueUne. Des larmes coulèrent de nouveau sur ses joues, mais douces, cette fois, rafraîchissantes, et non acres et douloureuses. Un mouvement irrésistible la jeta dans les bras de Rose. La jeune fille, profondément touchée, posa ses lèvres sur les joues brûlantes de sa rivale, et la regardant avec des yeux pleins de confiance :
— Comptez sur moi. Agissez de votre côté sur M. Laiglise. Et, quoi qu'il advienne, ne m'en veuillez pas!
— Adieu! dit Jacqueline, et merci de tout cœur. Elle descendit dans le jardin, suivie par Rose, et,
sous la conduite de Prévinquières, regagna sa vol-
ture. M"^' de Rétif, intelligente et déliée, se sentant nécessaire, rentra dans le salon avec son amie. Celleci, songeuse, demeura muette quelques instants. Elle repassait dans son esprit les phases successives de son entretien avec M"^ LaigUse. Et des paroles qui s'étaient échangées, des éclaircissements qui avaient été apportés, il résultait pour elle, qu'un mariage avec M. de Thomiès devenait inacceptable, mais que, si elle laissait soupçonner qu'une rupture fût possible, le danger qu'elle voulait écarter allait devenir plus grave encore. Mais comment obtenir de Jean qu'il reculât, dans une affaire d'honneur, sans lui donner des assurances qui l'engageraient, elle, plus complètement vis-à-\'is de lui? M""^ de Rétif sembla avoir sui\i, dans la pensée de Rose, le débat qui s'y poursuivait, sans conclusion satisfaisante. Elle dit :
— Le plus difficile, voyez- vous, ma chérie, n'est pas d'obtenir de Thomiès qu'il se montre accommodant, c'est de trouver le moyen de l'en récompenser, sans aller plus loin qu'on ne voudrait.
— Oui. C'est cela même.
— Est-ce que ces affaires-là ont modifié vos intentions? demanda curieusement Valentine.
A cette question. Rose eut le sentiment très net qu'en se confiant à M""^ de Rétif, elle perdrait tout, car celle-ci la trahirait au profit de Thomiès, et qu'en la trompant, au contraire, elle assurerait le succès de son entreprise. Pour la première fois, elle sut cal-
culer avec des gens qui calculaient toujours^, et opposa l'habileté à la dissimulation. Elle se donna un air résolu :
— Non, certes! M. de Thomiès n'est pas responsable de ce qui arrive. Il s'agit seulement, pour lui, de sortir galamment d'une position fâcheuse. Je vais le faire appeler par le téléphone, et lui demander, comme une preuve de la sincérité de ses sentiments, d'abandonner toute demande de réparation pour les torts qu'a eus M. Laiglise. S'il m'accorde cette grâce, j'en serai très touchée. Sinon...
Elle ne voulut pas mentir complètement, et finit sa phrase par un geste vague. W^" de Rétif sourit. Elle pensa : « Thomiès a la partie belle. Il s'est battu dix fois. Il peut bien arranger cette affaire. Seulement, il faut le prévenir. » Prévinquières entra dans le salon. 11 avait la mine soucieuse. Valentine cependant, en se promenant avec lui, autour de la petite bande de gazon entourée de fleurs qui formait le jardin de l'hôtel, lui avait, à sa manière, expliqué l'intervention de M"® Laighse. Il n'en'était pas moins bouleversé par cette figure de souffrance.
— Cette pauvre femme m'a navré, dit-il. Si tu peux contribuer à la rassurer, mon enfant, sans t'attirer trop d'ennuis, ne manque pas de le faire. Son mari est un espèce de braque fort dangereux, et je craindrais pour Thomiès.
— Voilà ce qu'il faut se garder de laisser voir, déclara M"'*' de Rétif. Si Thomiès pouvait supposer
qu'on veut le protéger, rien ne l'arrêterait... Il se battrait plutôt avec le diable !
— Ces gens-là sont des frénétiques ! dit Prévinquières. Ils ont perdu leur équilibre moral. Il serait peut-être sage de s'écarter d'eux.
— Voilà encore une chose qu'il ne faut pas laisser soupçonner, dit 'Sl'^^ de Rétif en riant.
— Ah I mais, ma chère amie, ces gaillards-là commencent à m'ennuyer, s'écria Pré\'inquières avec humeur. Leur mœurs me paraissent très mauvaises. Ils n'ont rien de simple, de bon et d'honnête. Tout en eux est compliqué, tortueux et inquiétant. Je me demande, après tout, s'il sera très avantageux pour moi d'avoir des petits-fils de cette race-là. Je ne comprendrai rien à leurs idées et ils mépriseront les miennes. Savez- vous de quoi je me fais l'effet, maintenant, en examinant comment je vis, et avec qui, depuis un an? D'un bon snob!
Rose interrompit son père :
- Il faudrait, papa, donner un coup de téléphone pour prier M. de Thomiès de venir d'urgence me parler.
— Bien !
— Moi, je vous quitte, dit M^*^ de Rétif. Je passerai ici avant dîner pour connaître le résultat de la conférence. Soyez rusée, ma belle. Vous n'obtiendrez rien qu'en prenant Thomiès de biais. Si vous le heurtez de front, tout est perdu.
— Soyez sûre que je serai très prudente.
— J'ai fait atteler le coupé pour vous reconduire, dit Prévinquières.
— Je vous remercie. A tantôt donc.
Rose remonta chez elle. Son état d'esprit était très particulier. Une sorte de transformation venait de se faire dans ses idées. Comme si on lui avait rendu la vue brusquement, en lui enlevant un bandeau, elle découvrait le sens des choses qui lui avait échappé, et se trouvait clairvoyante après avoir été longtemps aveugle. Sous la grâce qui les recouvrait, les mœurs, les goûts, les sentiments des gens au miUeu desquels elle vivait, lui apparurent dans leur atrocité. Elle put faire le compte des tares, des dépravations, des corruptions que dissimulait ce vernis mondain. Il lui sembla que toutes les figures qu'elle avait l'habitude de voir, souriantes et aimables , grimaçaient soudainement sinistres et horribles. L'illusion qui embellissait les êtres et les choses s'était effacée, et toute la nullité, la laideur, la bassesse s'en montraient effrayantes.
Elle eut un mouvement de recul épouvanté, comme une somnambule qui se réveillerait au bord d'un toit, et près de tomber sur le pavé. Le vertige du vide, du ténébreux, la fit frissonner. Toutes les pensées qu'elle avait en sortant de chez Cécile Compagnon, après avoir constaté de ses yeux la dégradation de la jeune femme que rêvait d'épouser son père, s'accentuèrent en un incurable dégoût. Elle se dit : « M"^" de Rétif rêve de mordre à même une for-
tune qu'elle sait considérable. Mais elle aune excuse : eUe est incapable de se procurer de l'argent autrement qu'en se vendant. Elle ne sait rien faire que des sourires et des grâces. Mais M. de Thomiès qui, lui aussi, n'a en vue que ma fortune qu'il sait considérable, est encore plus Ail, car il est un homme et pourrait travailler. »
A ce point de son raisonnement, elle eut un sourire méprisant : « Non. Il ne pourrait pas travailler. Il en est incapable. C'est un homme, mais un homme de luxe, fait pour hériter de son père, ou Aivre grassement de l'argent que lui apportera une femme. En somme, d'un côté et de l'autre, pareille vénalité, semblable incapacité, homme et femme de joie, bons seulement à être entretenus. N'étais-je pas plus heureuse à Blois, quand je gagnais paisiblement ma vie à faire des chapeaux pour les dames de l'endroit? Et Cécile, nest-elle pas enviable de passer ses journées, sans autre souci que celui de contenter sa clientèle ? »
L'image de Prosper Compagnon, à ce moment précis, lui apparut, avec sa barbe mal taUlée, ses cheveux en désordre, son front inteUigent, éclairé par ses yeux de rêveur. Il n'avait rien d'une gravure de modes. Son pantalon ballonnait aux genoux, et sa redingote n'était pas sensationnelle. Mais il avait dans le co?ur un amour candide et inaltérable qu'il n'oserait jamais exprimer, et qu'il emporterait avec lui dans les sohtudes africaines. Rose dit : « Il va partir. Il dépend d'un mot de moi qu'il reste. Est-ce
que je vais le laisser s'éloigner? Ne suis-je pas folle, depuis un an? A quoi ai-je pensé? Que signifient mes calculs, à quoi aboutiraient mes projets? Je donne tout : ma personne, mon honnêteté, mon intelligence et ma fortune. Que me rend-on? Une élégance fatiguée, un esprit sans illusion, un cœur sans entraînement. Ce mariage est un marché, et qui plus est, un marché de dupe ! »
Elle se reprocha d'avoir poussé si loin les choses, et de s'être placée dans une situation si difficile, qu'elle ne savait plus maintenant comment la dénouer. En ce qui la concernait, rien n'était plus simple, et s'il n'avait fallu songer aux dangers que couraient Thomiès et Laiglise, un seul mot pouvait déjouer l'intrigue. Mais elle avait pris des engagements Ais-à- \ds de Jacqueline, et sa probité autant que sa commisération exigeait qu'elle les tînt. Elle n'était pas embarrassée de ce qu'elle avait à dire. Elle attendait avec plus de curiosité que de crainte ce que Thomiès allait lui répondre. Elle pensa : « Qui sait si Valentine ne s'est pas empressée de Li prévenir et de lui tracer sa ligne de conduite? » Elle commençait à se défier de tout. Son père rentra chez elle :
— Thomiès m'a répondu qu'il arrivait à l'instant. Et voici le coup6qui revient de conduire M'"'" de Rétif.
— Veux -tu être bien gentil? dit Rose. Descends aux écuries, et adroitement demande au cocher s'il a mené M""^ de Rétif directement rue Bassano.
— Où veux-tu qu'elle soit allée ? demanda Prcvin-
quières inquiet. Tu vois bien que la voiture n'a eu que bien juste le temi)s du trajet.
— Informe-toi, tout de même. Qu'est-ce que ça te fait? J'ai mes raisons.
— Soit. J'y vais.
Au bout d'un instant, il reparut :
— M^'^ de Rétif est allée rue Bassano, mais elle s'est arrêtée deux minutes au bureau télégraphique.
— Parfait! C'est ce que je voulais savoir. Elle a téléphoné à M. de Thomiès,
— C'est probable, dit Prévinquières, car lorsque j'ai demandé la communication, on m'a répondu qu'elle n'était pas hbre et j'ai dû attendre... Tu te délies donc de .AF^^ de Rétif?
— Oui. Et je t'engage à t'en défier toi-même.
— Mais qu'as-tu donc? Tu es toute changée. Il y a huit jours, tu étais pleine d'égards pour cette charmante femme...
— J'étais ensorcelée. Et toi, tu l'es encore.
Il hocha la tête avec une soudaine mélancolie :
— C'est bien possible ! Mais crois-tu que la clairvoyance soit la condition essentielle du bonheur. Je penserais volontiers le contraire. Gardons-nous de prendre horreur de l'humanité ! Qu'est-ce que nous deviendrions, s'il nous fallait la juger comme elle le mérite? J'ai des accès de révolte, comme les tiens, où je blâme ma faciUté à tolérer les faiblesses et les ^ices de ceux qui m'entourent. Et puis, je me raisonne. Si je veux ^ivre au milieu de gens parfaits, où faudra-t-il
aller pour les trouver? Uu. bonne petite, tout à l'heure tu m'entendais m'élever contre ton mariage avec Thomiès, critiquer la conduite de ce garçon... J'avais tort. Certes, il n'est pas sans .défauts et sans faiblesses. Mais tel qu'il est, il vaut encore beaucoup mieux que tous ceux que nous pourrions choisir dans le monde où il vit.
— Ehl Sans doute ! Je le sais bien. Mais n'y a-t-il que ce monde- là?
— A peu près... La noblesse a fusionné avec la bourgeoisie riche, et forme ce monde uniquement occupé de plaisir, dont nous disons tant de mal. Audessous, il y a le monde du commerce, qui travaille à faire sa fortune pour entrer, par la toute-puissance de l'argent, dans le monde du plaisir, et en bas, il y a le peuple, qui peine, souffre, et cherche à se procurer la même jouissance que ceux qui sont au-dessus de lui, par les moyens les plus rapides et les plus faciles, c'est-à-dire au moyen d'une révolution. Que tu regardes en haut ou en bas, tu trouveras les mêmes appétits, satisfaits par les mêmes procédés, qui te révoltent si fort. L'homme est partout le même. Et il ne vaut pas grand'chose. Ma bonne fille, ne donne pas dans le pessimisme, fais-toi une douce philosophie. Résigne-toi à n'entendre que rarement la vérité, à ne connaître presque Jamais le désintéressement, à te déshabituer, hélas I de la justice. Ou bien, alors, achetons une île dans la Méditerranée, il y en a quelquefois à vendre, et vivons dans la solitude»
Cène serait pas gai, va, et tu t'en lasserais. %itel
— Non. mon père, dit Rose, je ne veux pas désespérer de la ^-ie. Elle doit me réserver autre chose que des déceptions. La grande affaire, c'est de se confier à un homme de cœur. Eût-il tous les défauts et tous les travers, s'il est sensible et généreux, tout pourra se réparer. Mais il faut qu'il soit bon, car la bonté, c'est le remède à toutes les souffrances. Voilà pourquoi jai fait prier M. de Thomiès de venir me parler. Je vais lui imposer une épreuve dernière. S'il en sort vainqueur, je lui confierai mon avenir. Sinon...
— Eh bien! Quoi! Sinon? Il faut conclure.
— Sinon, je préfère rester fille. J'aurai toujours ainsi la Hbre disposition de moi-même.
— C'est une solution, en effet. Mais alors, pas de petîts-enfants ; pas d'héritiers, tout à vau-l'eau?...
— Qui sait? dit Rose avec un sourire.
— Tiens! Voici Thomiès, s'écria Pré^•inquières en s'approchant de la fenêtre. Je vais le recevoir.
— Non pas, s'il te plaît. Je désire que personne ne lui parle avant moi.
— Quoi ! De la défiance envers ton père ?
— Envers moi-même, au besoin, dit-elle, en embrassant Pré^inquières. Reste là, et sois bien sage. Moi, je vais décider de ta tranquilUté et de la mienne.
Thomiès se promenait dans la grande galerie qui précédait le salon et où se trouvaient exposés les tableaux achetés par le banquier. Le pas léger de Rose glissant sur le dallage en mosaïque le fit retourner.
Son visage un peu sombre s'éclaira. Elle s'avançait vers lui la main tendue. Il se pencha et lui baisa le bout des doigts.
— Venez avec moi, dit la jeune fille ; nous serons mieux pour causer dans le cabinet de mon père.
Il la suivit, sans une observation. Elle le fit asseoir, se plaça près de lui, et, avec une netteté qui produisit grande impression sur Thomiès, elle dit :
— Me reconnaissez-vous le droit de montrer visà-vis de vous de grandes exigences?
— Les plus grandes, assurément. Nul ne peut avoir autant d'autorité que vous sur moi.
— Bien. Cette autorité ira-t-elle jusqu'à vous imposer des résolutions qui seront en contradiction absolue avec vos habitudes et vos tendances?
— Je ferai tout ce qu'il vous plaira, excepté une chose contre l'honneur.
— Ah ! Il suffit alors de s'entendre sur ce que vous appelez l'honneur. Est-ce le respect de certaines règles basées sur la crainte du qu'en-dira-t-on, et qui n'ont que de très vagues rapports avec la probité et la loyauté réelles?
Thomiès assura son beau regard, et d'une voix calme :
— Parlons franc, Mademoiselle. L'honneur, tel que je le comprends, consiste à ne supporter rien qui puisse être relevé contre moi comme une défaillance morale, et spécialement à ne tolérer aucune insulte sans en tirer satisfaction.
— L'honneur, c'est donc de se battre en toute occasion, qu'on ait tort ou raison, parce qu'un homme qui se bat, même s'il n'a pas le bon droit pour lui, demeure estimable, tandis que, s'il ne se battait pas, n'ayant rien à se reprocher, il serait méprisé ?
— Il y a de cela, en effet, répondit Thomiès avec un sourire. Mais pourquoi vous lancez-vous dans une théorie, au lieu de spécifier un cas spécial? Vous avanceriez ainsi beaucoup la démonstration.
— Je vais donc le faire. Il s'est produit, monsieur de Thomiès, un différend entre vous et M. Laiglise. Quels moyens existe-t-il de vous empêcher d'y donner suite?
— Mademoiselle, je vais vous expliquer ceci, quoique ce soit une matière peu habituelle aux jeunes filles. En l'espèce, M. Laiglise m'a gravement insulté. Il me doit donc une satisfaction. Il peut me la don=ner, soit en me faisant des excuses, soit en acceptant une rencontre avec moi.
— Qui a raison de vous deux?
— La question n'est pas là, Mademoiselle. C'est lui qui m'a insulté.
— Mais n'avez-vous rien fait pour le pousser à cette extrémité?
— Si j'avais des torts envers lui, il devait m'en demander réparation. Ce serait moi qui, dans ce cas, me trouverais à sa discrétion, et non lui à la mienne.
^- C'est donc, reprit Rose, d'après ce que je comprends, une pure question de forme. Le fond des
choses n'a que peu à vinr dans le règlement de ces différends. Et c'est celui <|ui calcule le moins, ou qui s'emporte le plus, qui so met dans son tort, d'après le code de l'honneur. E( cette situation d'offenseur n'entraîne-t-ellepas touto les conséquences les plus fâcheuses? Par exemple, l'obligation d'accepter pour se battre une arme dont on ne connaît pas le maniement, tandis que l'adversaire y est passé maitre ?
— Cela peut se voir, on effet, Mademoiselle, dit Thomiès avec tranquillité ; mais dans le cas qui vous occupe, l'égalité des forces est complète. Vous n'avez donc pas à vous en inqiniîler.
— Je ne vous en ai parlé que pour pousser à fond l'étude de ce code de l'honneur qui régit toutes vos actions. J'ai tenu à en démontrer toute la férocité, toute l'injustice. Maintenant quo nous avons établi l'inanité des règles, voyons comment on peut les enfreindre. A mes yeuX;, sachez-le bien, il n'y a de bon droit que celui qui se distingue pn! la pureté des intentions. Tout ce que la forme poui la donner d'avantages à l'un des adversaires n'existe i)as pour moi, si au fond il n'a pas raison. Que me 1 nt que M. Laighse vous ait insulté en paroles, si v('us l'aA'ez insulté en fait, et le premier, d'une façon itien plus grave? Par ce que je sais de l'affaire, les griefs de M. Laiglise contre vous sont parfaitement fondés. C'est lui le provocateur, mais c'est vous le coupable. Vous avez beaucoup à racheter, et c'est justement ce que je viens vous demander de faire.
— En laissant sa provocation sans réponse?
— Oui, Monsieur, déclara Rose avec fermeté. C'est là répreuve à laquelle je désire vous soumettre. Vous m'avez dit que j'étais en droit d'exiger beaucoup de votre sympathie pour moi, c'est là donc ce quc j "exige.
— Vous voulez que je reste dans une position d'infériorité ^is-à-\is d'Etienne Laiglise, qu'il puisse se vanter de m'avoir insulté, sans que je me sois révolté? En un mot, vous prétendez mimposer de me conduire comme un lâche ?
— -Comme un galant homme, qui a commis des fautes et qui les répare ; comme un cœur généreux, qui aime mieux souffrir que de torturer une créature qui lui a donné le meilleur de sa vie ; comme un esprit sage, qui veut dans l'avenir profiter des leçons du passé, et qui le prouve, par un premier acte de modération.
— Comme un lâche ! répéta Thomiès avec colère. Malgré vos formules calmantes, ce que vous me demandez, c'est une lâcheté ! Du reste, vous ne me prenez pas à l'improAiste : j'avais été prévenu.
— Par qui ? s'écria Rose impétueusement.
— Par M'^^ de Rétif, dit Thomiès. Ah ! Vous me soupçonnez de duplicité. Je vous donnerai la preuve que je suis incapable d'un mensonge et d'une bassesse. Vous rêvez, sous prétexte de me plier à votre caprice, de me dégrader à mes propres yeux. Vous n'y parviendrez pas ! La tentative que vous faites est audacieuse. Quoi, c'est moi, Thomiès, que vous jugez
complètement dépourvu de principes, pour avoir vécu dans une société pervertie, très léger de scrupules, puisque j'avais pris la femme de mon ami, assez avide d'argent, pour avoir méconnu une affection sincère, afin de vous épouser sans amour, c'est moi que vous sollicitez de vous abandonner le dernier vestige de fierté qui me reste ? Vous n'y pensez pas, Mademoiselle. En tout cas cela est impossible.
— Quand je vous le demande? Quand je vous en prie ?
— Dites donc le mot hardiment : quand je vous le commande !
Il s'était levé, et devant elle, très haut, le front assombri, la bouche contractée, il la regardait avec une sorte de pitié :
— Vous avez combiné votre plan avec beaucoup d'adresse, et notre amie, qui n'est pas loin de partager vos vues sur la question, me l'a fort candidement expliqué. Il s'agit pour moi de me poser en amoureux prêt à tout pour vous plaire, moyennant quoi mon mariage avec vous est mieux assuré que jamais. C'est un marché pur et simple qui m'est proposé, et aucune de vous n'a douté que je l'accepte. M^^ Laiglise, qui sort d'ici, est venue vous le demander ; M'"'' de Rétif vous y a encouragée, et vous, toute fière de votre ascendant financier, vous vous êtes dit : « Gomment résisterait-il à de si beaux arguments sonnants et trébuchants? On le payera, ce garçon, pour qu'il obéisse. Il n'aura donc qu'à s'inchner. Et s'il fait des façons,
eh bien I on augmentera un peu la dot. C'est là de quoi panser bien des blessures d'amour-propre. Une semaine écoulée, il n'y songera plus, et comme il aura donné, avant même que le contrat soit signé, la mesure de son caractère, on pourra être sûr qu'après la noce, il obéira ainsi qu'un domestique bien stylé.» Eh bien! Mademoiselle, j'ai le regret de vous dire que vous vous êtes trompée. Vous ne me connaissez pas. Certes, je ne m'illusionne pas sur mes qualités : je ne vaux pas grand'chose. Mais entre avoir commis de très blâmables fautes par égoïsme ou par faiblesse, et me déshonorer complètement pour vous plaire, il y a un abîme, et je ne le franchirai jamais.
— Qui le saurait? s'écria Rose.
— Moi I Et ce serait trop !
— Vous n'êtes qu'orgueil l
— Si vous voulez 1 Mais sur ce point, je ne changerai pas.
— N'aurez-vous pas pitié de cette malheureuse femme qui se désole et qui pleure ?
— Comédie I Son mari s'est battu plus d'une fois, sans qu'elle s'en émût. Je le sais bien, puisque je lui servais de témoin !
— Et si c'était pour vous qu'elle eût peur ?
Thomiès resta muet. Il parut frappé par cette riposte. Il baissa la tête soucieusement. Rose, sentant qu'elle venait de remporter un avantage, se hâta d'en profiter.
— Comment pouvez-vous douter de sa sincérité?
Est-il une situation plus aiïreuse que celle où elle se trouve ? Entre son mari et vous, elle ne peut pas choisir, et ne peut que se désespérer. Voyons ! Une lueur de générosité. Un mouvement de bonté. Épargnez la pauvre femme. Si vous ne l'aimez plus, il est certain qu'elle vous aime encore. Donnez-moi, à moi-même, l'excuse delui rendre ce service d'assurer sa tranquillité. Je ne suis pas exempte de responsabilité vis-àd'elle. Et cependant elle ne m'a fait aucun reproche. Ayez pitié d'elle, je vous en supplie! Ayez pitié de moi. Il ne s'agit plus d'exigences, ni de commandements, ni d'entreprises sur votre volonté, mais de prières adressées à votre noblesse de cœur. Soyez généreux, faites-nous grâce, à elle de ses angoisses, à moi de mes remords. S'il arrivait un malheur, je croirais que j'y suis pour quelque chose, et je ne m'en consolerais pas.
Elle lui avait pris les mains et les serrait entre les siennes, avec une ferveur suppliante. Ce n'était plus la jeune fille, froide et raisonneuse, qui avait tant exaspéré Thomiès. II la voyait abattue, effrayée, et se sentait vainqueur. 11 la regarda sans colère, et très doucement :
— Vous voulez que je vous donne gain de cause. Eh bien ! je vous le donnerai, de la seule façon qui soit acceptable pour moi. Je vous engage ma parole qu'Etienne LaigUse rentrera sain et sauf demain.
— Mais vous ?
— Moi. Il en sera ce que voudra le hasard.
— Autrement dit : vous épargnerez votre adversaire au péril de votre propre vie ?
— C'est tout ce que je puis faire pour vous contenter.
— Mais ce n'est pas là ce que je veux, s'écria Rose avec douleur, et vous rendrez la rencontre encore plus affreuse !
Il dit avec tranquillité :
— Ne soyez pas si effrayée. Je suis fort sûr de moi, et je ne cours pas tant de risques que vous vous lïmaginez.
— Vous m'avez déclaré vous-même, qu'entreM. Laiglise et vous, les chances étaient égales. Quel avantage naura-t-il pas, si vous vous bornez à vous défendre ?
— Mademoiselle, nous deAions fatalement aboutir à cette solution, du moment que vous vous adressiez à ma pitié. Entre le tort que subirait mon honneur, si je reculais, et le risque que je cours en me comportant comme je m'y engage, je nhésite pas. Les amis de Laighse et les miens sont prévenus, ils vont saboucher aujourd'hui même. Les explications que j'aurais à fournir, pour arrêter les pourparlers, paraîtraient plus qu'étranges, tandis qu'il semblera très naturel que je ménage un homme dont jai été l'ami. Tout est donc pour le mieux ainsi. Et ne me faites pas un mérite excessif de ce que je vous concède : avant de vous avoir parlé, j'y étais décidé.
— Vous ne me ménagez guère, Monsieur, dit Rose
avec gravité. Vous ne m'accordez même pas le droit de croire que j'ai pu vous influencer.
— Mademoiselle, je vous avais promis d'être sincère. Vous m'avez adressé, au commencement de cet entretien, de fort sévères critiques sur ce que vous avez appelé dédaigneusement le code de l'honneur. Il n'est donc pas mauvais que vous compreniez que si, comme vous le dites, mes pareils et moi, nous n'avons plus, dans un temps où toutes les croyances se perdent, d'autre religion que celle du point d'honneur, au moins, nous lui demeurons fidèles jusqu'au dédain de nos intérêts, jusqu'au mépris du danger. C'est notre dernière façon d'être des gentilshommes. Et le jour où cette intransigeante superstition du point d'honneur, raffinée jusqu'à la férocité, et étroite jusqu'à l'injustice, disparaîtrait de nos usages, notre décadence morale, soyez-en sûre, aurait fait le dernier pas.
Rose releva la tête et dit d'une voix pleine de tristesse :
— Je ne suis point faite pour une société où les sentiments sont si raffinés, et les idées si étroites, monsieur de Thomiès. Et je pense que nous allions faire une étrange confusion. Je me trouve en face de vous, comme une sauvage qui n'a que des instincts naturels et que choquent et blessent tous les raisonnements d'un esprit trop civilisé. Entre vous et moi, je le sens distinctement, il ne saurait exister d'accord complet. Nous n'avons ni les mêmes goûts, ni les
mêmes qualités, ni les Munies défauts. Vous êtes d'une autre race que moi. Je suis une bourgeoise, avec toute la simplicité farilc nient attendrie des gens du peuple. Je \ous aurais --.i un gré infini de vous rapprocher de moi en dépouillant votre fierté, dans un accès de sensibilité, et rvi .lyant le courage devons exposer au blâme, pour vous être conduit tout ^-ulgairement comme un brave iiomme. Vous- ne l'avez pas su, ou pas voulu. Voutô lu'ofirez, au lieu de la solution franche que je vous indiquais, un déplorable compromis qui laisse intart..' votre vanité et ne calme pas mes inquiétudes. Et won^ vous croyez très grand, parce que vous risquez voti r* \ ie dans cette entreprise. Mais vous ne risquez pas (jhp la vôtre. Sachez-le. Au coup que vous recevrez, si vciis le recevez, il est fort probable que vous survive /. Mais de l'angoisse que vous lui faites subir si crw.'.lloment, M""^ Laiglise peut mourir. Votre colère et votre dédain sont des armes bien plus sûres que l'épée on le pistolet. Si vous aviez consenti à être humain, a (Mi.- pouviez vous faire pardonner. Vous ne le voulez pas. Libre à vous. Vous verserez, quoi qu'il arrivo, moins de sang que vous n'aurez fait couler de larnM >.
11 s'inchna très simplein.'nl . et quoiqu'elle le blùmàt de toutes ses forces, Ro-^ «lut convenir qu'il aA'ait fière mine et grande touiiifre.
— Je ne sais, Mademoi:-ello, si j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il. Mais en «Ii pit de tout ce que vous pouvez penser de moi. cri-y. z que les sentiments qui
m'attachent à vous sont très sincères et que j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous complaire. Je n'y ai point réussi. Je le regrette. Mais je ne puis davantage. Au moins 9uis-je sûr que, si vous me blâmez, vous ne me mépriserez pas. Et c'est tout, pour moi.
Elle eut un dernier espoir de le ramener, en entendant sa voix trembler d'une émotion qu'il contenait à peine. Elle tendit les mains vers lui : .
— Voyons! Ne partez pas ainsi. Je sens que vous êtes sur le point décéder. Ne raisonnez pas. Laissezvous entraîner par votre cœur, qui est d'accord avec moi, je le vois bien, en ce moment. Consentez à être un homme ordinaire, pendant cinq minutes. Tenez, voici de quoi écrire une lettre de cinq Ugnes à vos amis, pour leur dire que vous renoncez à donner suite à cette affaire... Ah! Je vous en saurai tant de gré ! . . .
Elle le pressait, le poussait. Il fronça le sourcil, sincèrement troublé. Sa volonté, pour la première fois, chancela. Il fut sur le point de céder. Dans ses yeux l'indécision éteignit la fixité du regard. Il poussa un soupir, mais l'orgueil fut le plus fort. 11 se redressa, ■frappa du pied comme pour secouer l'engourdissement qui le gagnait, et, avec toute sa fermeté reconquise :
— Vous m'en sauriez gré aujourd'hui, vous m'en mépriseriez demain. Adieu, Mademoiselle. Vos conditions sont trop dures, ou mon caractère n'est pas
assez souple. Mais l'accord entre nous n'est pas possible à ce prix- là !
11 eut un beau sourire, s'inclina, et sans qu'elle fit un mouvement pour le retenir, il s'éloigna.
La journée, pour Jacqueline, s'était écoulée dans l'angoisse. Vers deux heures, elle avait reçu un mot de M™^ de Rétif, lui annonçant que la tentative faite par W^^ Prévinquières pour obtenir de Thomiès la promesse d'un accommodement avait échoué. Valentine, toujours bonne, même quand elle n'y avait pas intérêt, ajoutait ce post-scriptum consolant : « Je crois bien que le mariage est manqué. » Mais ces quelques mots qui, huit jours plus tôt, eussent ravi JacqueUne, la laissèrent indifférente. Qu'importait l'avenir, quand le présent était si menaçant î Que Thomiès épousât ou n'épousât pas M"^ Prévinquières, c'était de quoi on s'occuperait plus tard. Actuellement, il s'agissait de savoir si Etienne et Jean se battraient, et si l'un des deux ne payerait pas de sa vie tous les nouveaux espoirs conçus, et tous les anciens serments -Ndolés.
Elle avait entendu les amis de Thomiès venir. Elle avait compté les instants, bien longs, pendant lesquels ils étaient restés à conférer avec les témoins de son mari. Puis les portes s'étaient rouvertes, un bruit
de voix s'était élevé, et l'entre^Tie avait pris fin. Etienne enfermé avec ses amis n'avait donné aucun renseignement à JacqueKne. La lettre seule de M™^ de Rétif l'avait éclairée sur la marche de l'affaire. Et des deux côtés, maintenant, elle voyait qu'elle ne pouvait attendre aucune modération.
Étendue sur le canapé de son cabinet de toilette, elle passa plusieurs heures, dans une prostration hébétée. Elle avait à peine la force de penser. Elle se laissait aller au courant des événements comme un nau f ragé au flot qui le pousse . Dans l'incapacité d'exercer une action sur les êtres, ayant vu échouer ses efforts, elle se résignait, accablée, au malheur qui la menaçait de toutes parts. Elle ne cherchait pas à appeler Etienne. A quoi bon? Elle savait bien qu'il se trouvait, lui, dans une situation passive. Il devait attendre les conditions de l'homme qu'il avait insulté, accepter ses prétentions, et subir ses volontés. Il ne pouvait plus rien faire pour elle, après avoir pris sa défense. Et, Thomiès se refusant à tout arrangement, il n'y avait plus d'espérance à conserver : c'était le combat dans toute sa rigueur, entre deux adversaires d'autant plus exaspérés l'un contre l'autre, qu'ils se sentaient plus coupables d'une longue tolérance.
Cependant, vers quatre heures, Etienne demanda à lui parler. Elle le reçut dans la pièce où elle se tenait. Il se présenta très calme, presque souriant, sans aucune préoccupation apparente. Elle le savait d'une bravoure allant jusqu'à l'insouciance complète. Il n'y
eut donc pas d'étonnement pour ses yeux, à le voir aussi tranquille que s'il venait lui annoncer une partie de plaisir. Il s'expliqua cependant avec une entière franchise, et devinant combien elle devait avoir besoin de connaître la situation dans ses détails même les plus cruels, il lui apprit que la rencontre avait lieu le lendemain matin, et qu'on se battrait au pistolet.
— J'aurais bien préféré l'épée, dit Etienne avec placidité; mais à tout prendre, le pistolet vaut sans doute mieux : on peut se manquer.
Jacqueline eut un geste d'effrayante protestation. Elle connaissait l'adresse des deux hommes.
— Je vous demande d'être un peu raisonnable, dit Etienne. Vous avez une figure qui m'inquiète. Vous souffrez, ma pauvre Jacquehne, et c'est, je vous le jure, ce qui me tourmente le plus... Mais ne vous désolez pas par avance... D'ici à demain, qui sait ce qui arrivera... Thomiès peut réfléchir, se calmer...
Elle comprit qu'il lui disait ces choses pour lui rendre un peu d'espoir, mais qu'il n'y croyait pas luimême. Elle agita la tête avec tristesse.
— Enfin s'il ne donne pas la preuve qu'il regrette ce qu'il a fait... Car, comprenez-moi bien, mon enfant... En apparence, j'ai été l'offenseur... Mais l'offense vient de lui, et je n'ai pas besoin de vous rappeler combien elle fut injuste éternelle. Si j'avais l'ombre d'un tort, en cette occasion, je vous jure que je n'aurais pas hésité à vous accorder ce que vous
souhaitez si ardemment : un accord convenable, et on pouvait le trouver... Maintenant, il n'y a que lui qui soit en droit de Toffrir... Et vous savez queje ne m'y refuserai pas.
Elle essuya ses yeux pleius de larmes :
— Je vous suis très reconnaissante de toute votre bonté... C'est une grande douceur pour moi de vous voir si indulgent et si affectueux, dans la misérable condition oùjeme trouve... Vous avez aussi du chagrin, je le sais, et vous l'oubliez pour ne penser qu'à mes tourments.
— Oui, Jacqueline, c'est vrai, j'ai eu de gros ennuis, en même temps que vous. Mais le souci que j'ai ne se complique pas, comme le A'ôtre, d'inquiétudes cruelles... Moi, mon affaire est réglée, et elle est de celles dont on ne peut que rire. Un imbécile d'homme, qui dépense des sommes folles pour une femme, et qui est trompé par elle pour un plus riche que lui, n'est-ce pas l'anecdote courante? Vraiment, il n'y a pas à s'émouvoir plus que de raison. La femme était jolie, séduisante : elle a donné son esprit et sa beauté en échange de beaucoup d'argent. Partant quitte 1 On ne se tue pas, entre amis, pour une si banale aventure. Je n'en ai même pas fait de reproches violents à Pré^^Ilquières. J'ai réfléchi depuis hier. J'ai acquis la certitude que je m'étais conduit, pendant dix ans, comme un parfait imbécile. J'ai négUgé le bonheur qui était chez moi. J'ai dilapidé la fortune que m'avait laissée mon père. Je me suis comporté comme un
GExNS DE LA NOCE. 355
être sans cœur et sans raison. Voilà le bilan de ma jeunesse. Tout le mal qui est arrivé, c'est moi qui en suis responsable, et je trouve juste d'être exposé à l'expier. Par exemple, si je m'en tire sain et sauf, je vous jure que cela va cesser, et que l'Etienne Laiglise, que vous verrez demain soir, ne ressemblera guère à celui que vous avez vu jusqu'ici.
— Êtes-vous donc décidé à changer votre existence? demanda Jacqueline avec un étonnement douloureux.
— Complètement!
^— Ah! Etienne, que ne l'avez-vous fait plus tôt ! Nous ne serions pas si malheureux I
— C'est la certitude que j'en ai qui me désole. Je ne suis qu'un niais, ma chère enfant, et j'ai causé des désastres comme si j'étais un monstre. J'en pleurerais, si ce n'était pas si ridicule. Et je ne comprends pas comment Thomiès, que j'ai connu loyal et bon, n'éprouve pas les mêmes sentiments que moi. C'est un grand sujet d'étonnement que l'entêtement hargneux de ce garçon d'ordinaire si doux. Il est buté par amour-propre. Et c'est là le sentiment sur lequel il est le plus difficile de revenir.
Elle ne parut pas l'avoir entendu. Elle pensait : « Entre ces deux hommes, il n'y a que moi. Etienne a raison : Thomiès est buté. C'est parce que j'ai été témoin de l'insulte. Seul à seul, ils auraient pu échanger des paroles bien plus violentes, sans songer à en tirer vengeance. L'amour-propre de Thomiès
saigne, parce que, devant moi, Etienne a été plus noble et plus généreux que lui. Cela, il ne le pardonnera jamais, parce que c'est une humiliation. Si je n'étais plus là, si je tombais brisée par la douleur, Simon cœur se rompait àforce de palpiter d'angoisse, leur fureur se fondrait, en un instant, dans les larmes, comme un vent d'orage sous quelques gouttes de pluie.
— Je sors, dit Etienne, la voyant absorbée. Vous ne désirez rien que je puisse faire?
— Rien, merci.
Elle lui tendit la main, qu'il pressa affectueusement, puis très tranquille, comme il était venu, il prit congé. Jacqueline, seule, regarda la pendule: elle marquait quatre heures. Elle pensa qu'habituellement, à cette heure-là, Thomiès sortait pour aller au cercle ou voir ses amis, à moins qu'il ne l'attendît. Que pouvait-il faire en ce triste jour? Comme Etienne, sans doute, il était resté chez lui, pour s'entendre avec ses témoins, et se préparer à la périlleuse rencontre. Elle l'évoqua dans le vaste atelier, où elle avait coutume de le trouver, soit Usant dans la grande lumière de la baie ouverte du côté du Nord, soit étendu sur le divan, suivant dans l'espace la fumée bleue de sa cigarette. Et brusquement l'idée de courir chez lui, de le voir, de lui parler une dernière fois, s'empara d'elle avec une force si impérieuse qu'elle ne put y résister. Vainement, elle se dit qu'après l'atroce dureté qu'il avait montrée , la veille, c'était lâcheté à elle d'aller au-
devant de lui. Sa passion répondit : « Qui sait si un suprême effort n'aura pas raison de ses résistances? Peut-être n attend-il qu'une occasion pour se montrer humain. Quels remords n'aurais-je pas si je manquais à la lui fournir ? En somme , qu'est-ce que je risque? D'échouer? La honte n'ajouterait pas grand'chose à ma douleur. Et si je réussissais! »
Elle se leva avec toute sa vivacité recouvrée. Elle se coiffa coquettement, baigna son visage rougi par les larmes, voulant être belle et plaire. Elle s'habilla d'une robe noire brodée d'acier, dont Thomiès avait loué le goût. Elle mit sur ses beaux cheveux une capote en dentelles qui lui seyait déhcieusement. Et sans prévenir qu'elle sortait, sans demander sa voiture, elle descendit dans la cour et gagna la rue. Elle marcha vite. Le mouvement lui fit du bien. L'air calma la brûlure de ses yeux, et réveilla les couleurs de son teint. Elle sentit son sang circuler plus vif dans ses veines, et, avec la vie accélérée, la vigueur de la pensée se ranima. Elle arriva au bout d'une demiheure devant la porte tant de fois franchie, et monta l'escalier. Au bruit du timbre, le domestique parut. Il ne manifesta aucune surprise. Il ignorait totalement les graves modifications survenues dans l'existence de son maître .
— Monsieur n'est pas rentré, dit-il simplement en s'effaçant pour laisser passer Jacqueline.
— Bien, je l'attendrai.
Elle traversa le salon, entra dans l'atelier et sans
3o8 LES BATAILLES DE LA VIE.
enlever son collet, son chapeau sur la tête, elle s'assit. Une sourde joie l'animait d'être maintenant chez Thomiès. Quoi qu'il arrivât, elle était sûre de le revoir encore, de lui parler, de le supplier. Il faudrait que seul, en face d'elle, oublieux de tous les baisers, rebelle à tous les serments, il lui déclarât qu'il ne voulait plus Taimer, et qu'il en aimait une autre. Cela, il ne l'avait jamais osé, jusqu'alors. Et toujours elle l'avait trouvé soucieux de la ménager, de la calmer, de la tromper même, plutôt que de lui faire de la peine. Mais à présent le mensonge n'était plus possible. Il fallait se prononcer. Et elle voulait voir si les yeux dans ses yeux, à portée de ses lè\Tes, il aurait le courage de se montrer aussi dur qu'il l'avait été pour elle, devant Etienne. Elle ne pensait pas que cela fût possible. Il lui dirait peut-être qu'il voulait reprendre sa Uberté. Il ne dirait pas qu'il voulait qu'elle fût éclaboussée de sang. Ou bien alors il ne serait plus le Thomiès qu'elle avait connu, et qui l'aimait assez pour savoir bien mentir. Elle se leva, avec un peu d'impatience, et marcha dans l'atelier.
Elle s'approcha de la petite table, sur laquelle Jean d'ordinaire écrivait ses billets. Elle vit l'encrier préparé et le buvard encore ouvert. Elle se pencha comme si elle espérait quelepapier conserverait la trace de ce qui avait été écrit sur la feuille enlevée, et ses yeux devinrent fixes dans la pâleur de son visage. Sur la table, un cachet contenait encore, dans son creux, un fragment de cire noire. La dernière enveloppe fermée
portait donc une marque de deuil. Le front courbé ' sous cette effrayante certitude que Thomiès se préparait à la mort, Jacqueline vint se rasseoir. Elle resta un temps indéterminé, sans bouger, ressassant dans son cerveau endolori ses lugubres pensées. L'entrée du domestique la troubla, vers six heures. Le serviteur s'approcha, l'air gêné :
— Je dois dire à Madame que je crains que maintenant Monsieur ne rentre pas avant le dîner... On vient du cercle de faire demander la vaUse, et je vais aller habiller Monsieur.
— Ah ! dit Jacqueline tress^âllant. Il ne reviendi-ait pas avant ce soir... Oui! c'est bien cela!...
Un sourire navrant crispa sa bouche. Elle ne poursuivit pas sa pensée, tout haut, devant cet homme, qui ne devait pas comprendre, Elle s'approcha de la table, s'assit, et sur une feuille de papier elle traça ces mots :
« Je suis chez vous, Jean, et je vous attends. J'ai besoin de vous parler, ne fût-ce quune minute, et encore plus besoin devons voir. Ne consentirez-vous pas à venir ? Je ne veux pas vous adresser de reproches . Je ne vous ferai entendre qu'une prière, la première, et la dernière sans doute, car^ jusqu'ici, c'était toujours vous qui m'aviez priée. Ayez pitié de moi, Jean, car, enfin, je ne vous ai rien fait! »
Une larme, qui roula de ses yeux sur le papier, signa le billet. Elle le mit dans une enveloppe, qu'elle tendit au domestique :
— Remettez, je VOUS prie, ce mot à M. de Thomièb, et dites-lui que j'attendrai sa réponse, aussi longtemps qu'il le faudi^a.
Le serviteur s'inclina soucieux, car il aimait cette jeune femme dont la pai^ole était aussi douce que le sourire, et sortit. Jacqueline se rassit, et patiemment, expiation cruelle de ses heures de joie, elle laissa s'écouler les instants bien longs de cette attente désolée. Le jour baissa, sept heures sonnèrent à la pendule. Elle pensa : « Etienne va ne rien comprendre à mon absence. N'importe, je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir tenté l'épreuve décisive. » Enfin, un peu plus tard, un bruit de pas se fit entendre dans la pièce voisine. La jeune femme frémit d'angoisse et se dressa. La porte s'ouvrit, et le valet de chambre parut seul. Timidement, comme à regret, il s'approcha et dit :
— Monsieur m'a chargé de répondre à Madame qu'il ne savait pas à quelle heure il pourrait rentrer, et qu'il priait respectueusement Madame de l'excuser.
11 y eut un lourd silence. JacqueUne pencha la tête et demanda :
— Votre maître vous a-t-il ordonné de ne pas me laisser l'attendre?
— Monsieur n'a point parlé de cela, dit le domestique en baissant la voix. Est-ce que Madame va rester?
— Encore quelques instants, oui. Ne vous occupez pas de moi, j'écris un mot, et je pars...
nia regarda avec inquiétude, mais, obéissant, il se
retira. Restée seule, Jacqueline cessa de se contraindre et laissa un libre cours à ses larmes. Ainsi elle en était là. Appelé par elle, si humblement, si pitoyablement, Thomiès refusait de venir. Pour la première fois, l'idée de l'irréparable s'imposa à Jacqueline. Jusqu'à cette dure constatation, eUe avait conservé l'espoir. Elle croyait à l'homme qu'elle aimait. Elle n'avait pu se tromper sur lui aussi complètement. L'ayant jugé bon, désintéressé et loyal, il ne devait être méchant, cupide et lâche. Et en une seconde, tout changeait. Mais si sa raison était obUgée de subir l'affreuse vérité, son cœur ne l'acceptait pas. Une révolte furieuse s'élevait en lui contre l'abandon dont elle était victime. Et dans l'exaltation soudaine qui la transportait, il lui paraissait impossible de se résigner à un malheur qui, pour elle, était l'écroulement de tout. Elle se rappela ce qu'elle avait dit à Thomiès un jour, à cette même place : « La fin de ton amour sera la fin de ma vie ! »
Elle n'était pas une menteuse, elle, et ce qu'elle promettait, elle l'exécutait rigoureusement. D'ailleurs, à quoi bon vivre, avec l'immense douleur- qui la torturait? Faudrait-il qu'elle subit toutes les épreuves de l'abandon public ? Elle n'était pas de caractère à se consoler d'un amant perdu, avec un amant trouvé. Elle l'avait déclaré à Jean : « Après toi, personne ! » Elle était résolue à tenir son engagement, pour montrer à cet homme ce que valait la parole d'une femme.
Elle se leva, passa dans la chambre à coucher, et calme, froide, lucide, elle ouvrit le tiroir de la table placée au chevet du lit. Elle y prit un petit revolver, dont elle avait examiné, plus d'une fois, les cannelures bleutées. Et désormais, maîtresse de son sort, elle revint s'asseoir dans le grand fauteuil où la marque des épaules de son amant se voyait encore. Elle demeura là à rêver, dans la demi-obscurité de la journée finissante, attendant toujours un repentir, une faiblesse, un retour. Rien ne vint. Et, comme huit heures sonnaient, que la nuit était close et que sa dernière espérance était perdue, elle approcha le canon du revolver de sa tempe. Une flamme éclaira l'ombre, une sèche détonation retentit, puis l'obscurité et le silence se refirent profonds : le corps de Jacqueline demeurait immobile, mais son âme tendre était partie.
Vers neuf heures, après un dîner assez gai, avec des amis qui ne pensaient qu'à leur plaisir, Thomiès se trouva dans la salle de jeu du cercle, livré à luimême, et soudain en proie à une affreuse tristesse. Tant qu'il avait pu parler, s'étourdir, il avait trompé sa conscience. Resté seul, il fut obhgé de penser, et un trouble, une inquiétude, poussés jusqu'au malaise, s'emparèrent de lui. L'image de Jacquehne l'attendant, sans qu'il allât la rejoindre, s'évoqua devant lui. Il se rappela les paroles de son domestique :
— Je dois dire à Monsieur que M™® LaigUse paraît avoir bien de la peine...
Il n'avait pas répondu à ce conseil de pitié qui lui était donné par cet homme qu'il savait dévoué. Maintenant, il avait honte de s'être exposé à se le faire adresser. Il songea: « Qu'a-t-elle fait, quand illui a rapporté ma réponse? Sans doute elleest partie navrée. « Il eut un sursaut ; « Et si elle était restée? » Il connaissait la fermeté de caractère de Jacqueline. Dans le paroxysme du désespoir et de l'inquiétude, rien n'était plus probable que sa persistance à l'attendre. Il eut un retour d'humeur, mais qui ne dura pas. Une impression très tenace de peur, une sorte de pressentiment d'un danger, qu'il ne pouvait préciser, mais dont il percevait la menace, l'oppressaient péniblement. Il ne put rester dans cette salle où, à des tables de jeu, ses collègues indifférents goûtaient un plaisir tranquille qui les lui rendait haïssables. Il prit son pardessus et sortit.
Il chemina dans la rue, puis l'agitation fébrile qui l'entraînait trouva trop lente la marche à pied. Il sentit tous ses nerfs qui se tendaient, et une voix cria en lui : « Mais, hâte-toi donc, malheureux ! Cours donc vers elle, il est peut-être temps encore ! » Il se demanda à lui-même ce que signifiait cette angoisse, ce qu'il pouvait redouter, pourquoi il fallait qu'il se pressât. Il ne sut que se répondre et pourtant, il sauta dans une voiture, donna son adresse au cocher, et lui cria :
— Vite ! Je suis à la minute !
Le son de sa voix le remua profondément. Il eut la sensation d'être l'arbitre d'une destinée. Il comprit,
en une seconde, toute la responsabilité qui pesait sur lui, et combien il avait été cruel injustement. La voiture s'arrêtait. Il ne songea pas à payer, il sauta sur le trottoir, entra, granit l'escalier quatre à quatre, et sonna. Et comme le domestique tardait, il heurta le panneau de bois avec sa canne. Sitôt la porte ouverte, il dit avec précipitation :
— M"''' Laiglise est-elle encore ici?
— Oui... Monsieur... Je n'ai pas osé la déranger... Monsieur ne m'avait pas ordonné...
— Vous avez bien fait !
Thomiès respira, un bien-être délicieux descendit en lui. Il ne fut plus pressé d'entrer. Jacqueline était là, il allait la voir. Toutes ses craintes vagues se dissipaient. Il pensait seulement à ce qu'il allait lui dire pour s'excuser de sa dureté, et comment il s'y prendrait pour obtenir qu'elle fût raisonnable. Il savait d'avance qu'elle lui pardonnerait. Mais il appréhendait de la voir pleurer. Oh ! Par-dessus tout, il redoutait ses larmes.
Il traversa le salon, ouvrit la porte de latelier et s'arrêta sur le seuil, étonné par l'obscurité. 11 fit quelques pas. Sur la large baie \itrée, ses yeux s'accoutumant aux ténèbres, il distingua le fauteuil qui découpait sa massesombre.il lui sembla reconnaître une forme étendue. Il pensa: « C'est Jacquehne. Mais elle ne bouge pas. Est-ce qu'elle dort? » Il appela doucement :
— Jacqueline...
GENS DE LA iNOGE. 365
Aucun mouvement, pas un mot de réponse. Il la voyait maintenant très nettement. Il s'approcha jusqu'au fauteuil et répéta un peu plus haut :
— Jacquehne!...
Le silence et l'immobilité. Il eut un tressaillement affreux, le soupçon de l'épouvantable vérité traversa son cerveau. Pour que Jacqueline ne répondit pas à sa voix, il fallait qu'elle ne l'entendît plus. Il s'élança sur le commutateur de l'électricité, et en une seconde la lumière rayonna. Thomiès, épouvanté, jeta un regard sur Jacqueline. Étendue, pâle et grave, un filet de sang coulant de sa joue sur son épaule, il la Adt morte. Sans un cri, sans un geste, plein d'horreur, il s'avança, prit sa main qu'il trouva déjà froide, et entre les doigts de laquelle il aperçut un papier serré. Il le prit en tremblant, le déplia avec une religieuse angoisse, et lut ces simples mots :
« Puisque vous ne m'aimez plus, je m'en vais. Je ne vous demande qu'une seule chose, en souvenir des jours heureux... C'est de ne pas vous battre avec Etienne. Adieu. — Jacqueline. »
Alors un cri rauque sortit des lèvres de ce malheureux qui avait douté de tout, même de lui. Une douleur immense, en lui tordant le cœur, lui prouva qu'il n'était pas devenu complètement insensible. Et pliant le genou, avec des sanglots, le front courbé sur les genoux de sa victime qui, peut-être, dans la mort, souriait consolée par ce dernier triomphe, il cria éperdu :
— Oh ! Pardon ! Jacqueline î Pardon !
Il resta longtemps à pleurer, à se repentir. Cependant un bruit léger lui fit lever la tête, et sur le seuil de l'atelier, il aperçut Etienne Laiglise, blême et silencieux. Du geste, il lui montra Jacqueline, sans prendre la peine d'essuyer ses larmes :
— Tu la cherchais ? dit-il. Tiens, la voilà! Je suis un misérable I Elle meurt de ma dureté. Et elle n'a eu, en partant, que des paroles de douceur et de pitié... Elle n'a pensé qu'à toi et à moi-même... Oh! Lâche que je suis! Lâche 1 Rends-moi le service de me tuer. Je ne mérite pas de grâce ! Et comment vivrais-je, maintenant, après le crime que j'ai commis!
Sur le parquet, Etienne avait ramassé le testament d'amour de Jacqueline, il le lut, courba la tête, etdit d'une voix tremblante :
— Nous devons respecter sa volonté... Donne-moi la main, Thomiès...
Ils s'étreignirent, tous deux coupables, tous deux désolés, et, agenouillés dans le même repentir, ils pleurèrent ensemble.
L'automne rougissait les massifs profonds du bois de Boulogne. Une lumière glacée d'opale enveloppait le champ de course de Longchamp, où étaient disputés les derniers prix de la saison. Une foule bruyante de curieux se massait sur la pelouse, un noir grouillement s'agitait autour des baraquements du pari mu-
tuel,et la terre pelée, parle passage incessant des parieurs, était jonchée de tickets déchirés. Un triple rang de voitures se pressait le long des barrières en bois qui bordaient la piste, et sous les rayons encore chauds du soleil, les tribunes bondées offraient aux regards l'éclatante bigarrure des dernières robes claires, arborées parles élégantes. Affairés, les sportsmen circulaient dans le paddock, examinant les chevaux. Des conversations commençaient, des poignées de main s'échangeaient, et, dans un bref langage, les pronostics étaient formulés. Deux jeunes gens qui se croisaient, soudain, s'arrêtèrent :
— Tiens ! Boissy... Comment va ? Il y a un siècle qu'on ne vous a vu...
— Et, vous-même, mon cher Lhermillier, que devenez-vous? La peinture vous conduit-elle sur le champ de course à présent ? Las des belles dames, travaillez-vous dans les chevaux ?
— Ma foi, non! Je suis ici avec des Américains, qui se payent de mes tableaux.
— Moi, je décore de ma présence le mail du jeune Fourneril qui a trimballé, ici, toute la bande.
— Ah ! la bande ! Vous la suivez encore ? Vous n'avez donc pas disséqué tous ces pantins-là, jusqu'à l'âme, s'ils en ont une?
— Mon cher ami, ces joyeux noceurs sont une mine d'observations inépuisable. Il y a dix romans et vingt pièces à tirer de leur fréquentation. Le tragique y alterne avec le comique, d'une façon exquise.
— Ils étaient au tragique, lorsque nous nous sommes rencontrés la dernière fois.
— Oui I Au moment de la mort de cette pauvre petite M"'* Laiglise. Elle avait du cœur. C'est ce qui l'a tuée.
— Ses amies ne courent aucun risque, n'est-ce pas ?
— Non î Elles n'ont que de la gorge !
— Alors la petite M"'^ de Rauvau, toujours avec beaucoup de monde ?
— Non! Elle a une grande passion pour le jeune Fourneril. et il est tout seul.
— Ses moyens le lui permettent !
— Quant à M""^ Tonnelet, elle s'en tient à Touzard et à Chrétien. Le magistrat a passé la main, il trouvait qu'on ne lui demandait pas assez d'arrêts, et beaucoup trop de services.
— Que ces hommes de loi sont exigeants!... Les instantanés du mari ne lui suffisaient pas. 11 lui fallait les poses de la femme?
— Mais nous avons une nouvelle recrue : une Anglaise, dont nous raffolons, qui bat M™* Vargas au tennis, et qui, de ses belles mains, nous fabrique des boissons inconnues qui mettent le feu dans le corps. . . Mrs Loodwell : une blonde aux chairs éclatantes... Un modèle pour vous, ça ! A propos, et Rose Prévinquières qu'en avez-vous tiré ?
— Pas grand'chose. J'allais commencer son portrait, quand les événements qui ont amené la catastrophe Laiglise se sont produits. Tout est resté en
plan. Mais c'est une affaire qui s'arrangera un jour ou l'autre. M"^' de Rétif s'en chargera.
— Que devient-elle, cette charmante femme ? En voilà une qui a fait un plongeon ! Je n'ai pas même entendu parler d'elle, depuis six mois.
—Elle a passé l'été à Territet... Prévinquières, lui, était à Évian avec sa fille.
— Alors, toujours de l'amour entre la belle blonde et le chercheur d'or ?
— Oh ! mon ami, celui-là est cramponné dans les premiers numéros. S'il se dégrafe jamais, ce sera bien par un effet du hasard. M°^^ de Rétif lui a joué le grand jeu, et il en a pour la vie. A son âge, on ne résiste pas à une plénitude d'agrément pareille. Cette femme-là, avec son esprit, sa grâce, et son savoirfaire, c'est vingt femmes, un vrai sérail.
— L'épousera-t-il ?
— Si elle veut. Quand Rose sera mariée.
— Elle se marie donc ? Avec qui ?
— Avec un brave garçon, qui répond au nom de Prosper Compagnon, et qui est quelque chose comme un ami d'enfance... Homme de valeur, du reste, qui aune tête étrange d'inventeur perdu dans son rêve.
— En fait de rêve, il n'en fait pas un mauvais. Et il paraît assez bien s'y retrouver.
— Prévinquières prétend que son futur gendre, qu'il a associé avec Laiglise, va décupler la prospé- • rite de l'affinage... Et que c'est sa fille qui fait une bonne affaire.
— AU right! Alors le païuTe Laiglise va remonter sur sa bête ?
— Très changé, très ^-ieilli, très calmé . La mort de sa femme lui a porté un coup dont il ne s'est pas relevé.
— Et Thomiès?'
— Disparu. On prétend qu'il voyage en Orient... Latournelle raconte qu'il Ta rencontré sur la route du Sinaï. dans de vagues Arables, et qu'il allait se faire moine. Mais tout ça, ce sont des blagues. Thomiès a voulu changer d'air, il promène sa douleur. Et, un de ces matins, nous le verrons revenir plus brillant que jamais, et reprendre la tête du mouvement parisien... Un homme tel que lui n'est pas fait pour une solitude prolongée, il lui faut l'éclat, le bruit, la splendeur de nos fêtes.
— Oui. Et pendant ce temps-là, sous la pierre dormira la pauvre petite M""^ Laiglise, qui n'a commis d'autre faute que d'aimer sincèrement.
— Que voulez-vous, mon cher? Malgré tout, la vie continue î
— Et il ne faut pas s'attarder à philosopher. Les instants sont courts, ne nous attardons pas ! Allonsnous-en, gens de la noce î
La cloche du pesage sonna dans le paddock, annonçant la sortie des chevaux. Au-dessus de la foule, une casaque de jockey passa, dans l'éloignement.
— Au revoir, Boissy, enchanté de vous avoir rencontré. Un de ces soirs, vous me reverrez avec la bande.
-- J'en caresse l'espoir!
— Tenez, mon cher, regardez, là, à droite, voilà toutes ces dames sur le mail.
Et debout, au faite de la haute voiture, dans l'air limpide, coquettes, gracieuses, en leurs fraîches toilettes, les jeunes femmes apparurent, dominant toute la foule, comme la rayonnante apothéose de l'insouciance et de la joie.
Les Abymes, mai 1899.
Paris — Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.
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