Mots barrés : C'est le lieu où
20 Ausquelz celle d'icy f t subjette en tout temps.
Les richesses qu'on voit estre mal amassées
Suivent leur possesseur presque comme forcées ;
Car soudain d'un desastre on voit estre meslés
Les biens que l'avarice avoit amoncelés.
25 A grand peine on cognoist le mal au premier poindre :
Un malheur l'autre apelle, et cestui cy vient joindre
A un nouveau malheur : ainsi voit on le feu
Qu'on avoit mesprisé croistre de peu à peu,
Puis fort et courageus, au milieu de l'orage, 30 Des sapins orgueilleus le verd honeur sacage.
L'injustice ne peut s'establir pour. . . ^
Jupiter l'aperçeoit de ses yeux clervoyans.
Tout ainsi que des vens l'alaine printanière
Chasse l'amas pendu de l'aqueuse matière, 35 Les nuages pleureus, tristes enfans de l'air,
On sent^ bouillir au fons les grans flotz de la mer ;
Les tuyeaus ondoians des plaines fromentières
Panchent encontre bas leurs cimes nourricières ;
Des chesnes aus viens bras les ombrages tremblantz 40 Retentissent d'horreur soubz la gorge des vens,
Qui s'en revont après en la plaine estoilée
(Le grand trosne des Dieus) d'une roide volée.
Adonc le temps s'acoise et le ciel gratieus
Va la terre dorant d'un soleil radieus ; ^5 On n'aperçoit en l'air un seul filet de nue :
Telle est de Jupiter la vengence cognue.
De ce grand Jupiter, qui n'est pas, comme nous,
A chasque bout de champ, enflambé de courons.
On descouvre à la fin les profondes cachetés, 50 Les œuvres qu'on pensoit tenir les plus secrètes.
Toujour[s] la noire nuit, tendant son voile obscur.
De l'homme vitieus n'emprisonne le cœur.
Le jour y entre enfin, et souvant le supplice
Chastie du meschant incontinant le vice.
5 5 Parfois le bras de Dieu est sur lui retardé ;
Il pensera son ire avoir ja évadé,
Mais non a, car enfin la juste destinée
ï. Lacune dans la copie. Il faut suppléer peut-être : long tems. 2. Sic. Il faut peut-être corriger : ou faict.
Tempestera sur lui ou bien sur sa lignée, Sur sa race innocente, à qui le dur effort
60 Des astres courroussés faira sentir le tort De ses prédécesseurs, qui plains de violance N*avoent point redouté des grans Dieus la puissance. Mais nous, chetifz mortelz, alons ainsi pensant Et de ces vains discours nous alons repaissant.
65 II n'i a point du bon au meschant differance :
Nous gravons dans nos cœurs ceste fause sentence. Jusqu'à ce que cellui qui faict rougir son sein Du tonerre souffreus face tomber sa main Sur nostre impiété ; adonc chascun lamante,
70 Sentant de ses erreurs la rigueur punissante.
Veus tu voir les mortelz inconstamment portés. Au gré de leurs désirs flot sur flot agités ? Le malade geiné d'une cruelle peine Se flate de l'espoir d'une santé prochaine.
75 Cellui qui en naissant n'a eu le ciel courtois. Plus laid et plus couard qu'un Tersite grégeois. Pense esgaler Achille au foudroyant courage Et du tendre Nirée avoir le beau visage.
L'autre, nud, indigent, chargé de pouvreté,
80 Pense avoir de l'argent et des biens à planté. L'un cour[t] çà, l'autre là ; cestui fend l'eau salée Pour butiner l'aurore et la nacre emperlée ; Il ne craint d'Orion les orages armés.
Ni sous le bleu des eaus les escueilz renfermés,
85 Plus soigneus du profit que de sa propre vie. L'autre, solicité d'une brûlante envie De renverser la terre à grans contres trenchans, Au labeur indonté, va cultivant ses champs.
L'autre aprend les mestiers dont Minerve la sage
90 Et l'artisant boiteus nous ont laissé l'usage. Cestui cy, plus gaillard, anime sous ses vers Des nœuf pucelles sœurs tous les accors divers. Cestuy cy de presans d'Apollon fantastique Annonce l'avenir d'un esprit prophétique,
95 Mais en vain : ni le vol des prophètes oyseaus, Ni le soudain trembler des cœurs des animaus Peuvent casser Tarrest des dures destinées.
Un autre, studieus, pallit maintes années,
Escolîer de Paeon, pour rendre la santé 100 Au corps qui languissoit par le mal surmonté ;
Mais en vain, car l'issue est tousjours incertaine.
Un bien peu de douleur grand maladie ameine,
Se rendant à la un intraitable à la main
Du médecin qu. tend guérir le corps humain.
105 Quelqun sera batu de peines doleureuses,
Vexé dedans les os de cent pestes fiévreuses :
Au simple atouchement qu'en faict le médecin,
Le mal s'évanouit et prend heureuse fin.
Dieu rend par ses presans sa majesté cognue :
Or le bien, or le mal à l'homme il distribue. 1 1 o On ne peut entreprandre afaire sans danger :
Qui sçait à quel party il vaut niieus se ranger ?
Pour certain tout négoce est douteus à l'entrée ;
Tel pense y voir bien clair dont l'attente est frustrée ;
Il sort d'un bon conseil des efFetz dangereus 115 Et d'un mauvais advis des eflfetz bien hureus.
C'est comme il plait à Dieu guider nostre prudence,
Abbatre ou redresser nostre folle asseurance.
J'adjousteray cecy que la faim d'amasser.
Posséder, acquérir, biens sur biens entasser, 120 Gourmande, n'est jamais en nul temps assouvie.
Celui qui est plus riche aus biens a plus d'envie.
Et qui pourroit soûler ce monde convoiteus ?
Dieu nous a bien pourveu d'un sens ingenieus.
D'une vive raison, mais qui porte dommage 125 Souvant à son auteur, ores qu'il soit bien sage.
Chascun l'espreuve ainsi, quand de son bras puissant •
Dieu darde contre nous son courons punissant *.
I. Malvyn a encore paraphrasé une pièce de Naumachius, les Sages advertissemens d'une iameutariée (ms. 'Delpit, f^ 299 v^-joi r**). La copie est trop mutilée pour qu'on puisse i reproduire. Cette pièce a été aussi traduite en français par Vauquelin de la Fresnaye, dans î recueil de ses Diverses poésies^ Caen, 1612, in-8°, t. IV, pp. 315-J16 (cf. éd. Travers, I, 73-377), P^'' Jean-Antoine de Baïf dans ses Etrennes de poésies françaises en vers mesurés^ aris, 1574, in-4'*, t. IV, p. 31$ (Cf. éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 362) et par Pierre Tamisier *nsson Anthologie ou recueil des plus beaux epigrammes grecs pris et choisis de V Anthologie grecque y 'S en vers français sur la version latine de plusieurs doctes personnages. A Lyon, par Jean Hehotte, 1589, in-S", pp. 265-270).
IjS APPENDICE
VII. — PARAPHRASE d'uNE PIECE d'aUSONE * Archives municipales de Bordeaux, ms. Delpit, f<** 305 r^-joj v®, copie.
Sur restât incertain et misérable de la vie humaine, traduit du latin d'Ausone.
Il est très mal aisé de sçavoir quelle vie Est plus franche d*ennuy, et plus loing de l'envie. Si le palais on voit tousjours tumultueus, Si le soin niesnager est tousjours espineus, ) Et si cellui qui erre en un lointain voyage A tousjours l'œil tourné au paternel rivage ; Si l'avare marchant attend mille dangers, Aguetté des hasardz et des flotz esirangers ; S'il aime mieus troquer avec[ques] le naufrage
10 Que sous la pauvreté courir tout son eage ; Si le fier aiguillon de la nécessité Nous faict aymer la peine, hayr l'oysiveté, Des Tritons asurés la blanchissante plaine Pallit d'autant de mortz que d'ondes elle ameine.
15 Le laboreur se plombe au travail journalier ; L'autre vit misérable et ne veut s'allier, Chetif et langoureus des flambeaus d'hymenée. Mais en plus grand malheur passe mainte journée Celui qui c'est voulu de femme accompagnier :
20 Un autre y aura part, et ne peut détourner Ce fatal encombrier par aucune prudence ; La guarder de mal faire il n'est en sa puissance. Et si Mars trop cruel se baigne dans le sang, Sy l'acquis par usure est un gain périssant,
25 Si le pouvre soudain est mangé de l'usure,
Confessons que tout tems, toute saison, toute heure Nous lyme, ronge, point de mille ennuis cuisans.
I. AusoNE, Idyll.y XV (éd. vulg.) [XXIX, éd. Schenkl. — Eclog., \\, éd. Peiper]. pièce d'Ausone est elle-même traduite d'une pièce grecque, attribuée à Posidippe Cratès le Cynique {Anthologie palatine^ IX, 359). L'original grec a été traduit aus latin par Erasme, de qui Pierre Tamisier l'a traduit en français {op. cit. y pp. 107-108).
Qui suivent nostre vie et saccagent nos ans.
On ne voit nul contant en ceste vie humaine : 30 Quel rolle qu'on y joue, est d'amertume plaine.
L'enfant sous la nourrice est hors de sentiment ;
Mais J'autre, ja plus grand, sent tousjours le torment
D'un maistre rigoureus, et la foie jeunesse,
Aveugle, va suivant le plaisir qui la blesse. 3 5 Mais celluy dont les ans sont ja fermes et fors
Sent du cruel destin mille poignans efFors :
Ores palle, transi, sur les ondes il erre ;
Ores il sent le sac de l'impiteuse guerre ;
La colère, l'envie et la griefve rancœur 40 De l'hayneuse vengence enpoisonnent son cœur.
Embusches, trahisons, voluptés, jalousies.
L'avarice, l'honneur, implacables furies.
Mal sur mal, flot sur flot, tournent dessus dessous.
Par mille ennuis divers sa vie a tous les coups, 45 Et des derniers malheurs la recharge est plus dure.
Mesme de l'âge gris l'yvernale froidure.
Qu'avec longue oraison et qu'avec tant de veus,
Les mains, les yeux au ciel, on a requise aus Dieus,
Deschire nostre cors de pestes infinies, 50 De douleurs, de travaux, de grièves maladies.
L'état qui est presant on met à nonchaloir ;
Mesme d'estre faitz Dieus tous n'ont eu le vouloir :
Juturne, qui estoit immortelle déesse.
Toutefois s'en lamente et va disant san[s] cesse : 55 Helas ! de quoi me sert ceste immortalité ?
Pourquoi m'a on osté l'heureuse liberté
De pouvoir par la mort à mon dueil satisfaire ?
Du mont Caucasean le grand roc solitaire
Resonne un triste écho sous le piteus accent 60 Du plaintif Promethé blâmant le tout-puissant,
Le tout puissant Jupin de lui avoir donnée
De ne pouvoir mourir la grâce infortunée.
Reguarde moi plus loin, voy le bien de l'esprit :
Pour vouloir estre chaste, Hyppolite périt.
65 Que si quelqun se plonge au deshoneste blasme
Dont le glissant amour nos volontés entame.
Qu'il avise la fin des rois incestueus,
Teré, Sardanapal, monstres voluptueus.
l60 APPENDICE
Carthage, contre toi trois fois la guerre esprise 70 Nous admoneste assés guarder la foi promise.
Sagonte, dans tes meurs les grans feus allumés
Et tes enfans par fer, par flamme exterminés,
Montre aussi que sa foi garder est dommageable.
Veus tu vivre civil, courtois et compagniable, 7 S Faire des amitiés ? pour ce crime jadis
Les Pytagoriens à mort furent tous mis,
Tués, assasinés, et des tyrans la rage
Pour en sauver un seul n'alentit son courage.
Mais veus tu vivre seul, desdaigneus, inhumain, 80 Sans cœur, sans amitié, haineus du genre humain ?
Voy la cruelle mort dont le peuple d'Athènes
Sacrifia Timon aus infernales peines.
Nous avons une mer de contraires désirs.
Menés diversement du vent de nos plaisirs.
85 II ne suffit à l'homme avoir en sa puissance
Sa libre volonté ; il faut » que l'inconstance
La tiene sous la main. Il desdaigne à presant
Ce qu'avec tant de veus il aloit embrassant.
Or il se ronge après la gloire ambitieuse, 90 Puis soudain se repent ; son ame convoiteuse
Du point de commander va ployant sous autruy,
Pourveu qu'un peuple espais fléchisse devant lui.
Puis ces nouveaus honneurs l'exposent à l'envie :
Ceus qui dorent leur langue en l'art de plaiderie 95 Ne sentent de la nuit le douceureus repos.
Et on voit l'ignorant vivre,' mourir sans los.
Au milieu d'un barreau verse ton éloquence ;
Preuve de ton client aus juges l'innocence ;
De tes doctes labeurs tu reportes souvent 100 Pour toute recompense un cœur mescognoissant.
Veus tu estre client ? l'audace impérieuse
Et la grave fason d'un patron est fascheuse.
Cestui veut estre père, et son affection
Est toute assise là de voir en sa maison 105 Un tige verdoyant d'une belle jeunesse.
Qui puisse estançonner sa tremblante vieillesse.
Mais hélas ! il ne sçait de quantz après tourmens,