‹ Géographie complète et universelle ou Description de toutes les parties du monde sur un plan nouveau [microforme]Chapitre 47 sur 108 · IV. L'ASIE MINEURE d’après les divisions les plus récentes · texte numérisé non relu

IV. L'ASIE MINEURE d’après les divisions les plus récentes

ÉYALETS LIVA'IS ou CHEFS LIKUX D'ÉYALETS. ot GOUVERNEMENTS GÉNÉRAUX. PROVINCES 1,

uastamouni.

Quodail Sinop.

Viran-Cheler.

Quasrawount (Ancienne Paphlagopie). . | Kaséamouni.

Broussa.

Kara-Hissar-Sahib.

Kutahii.

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Erdek.

Bighà.

Quarci.

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Aydio.

Savoukhan.

Sighala.

Menteché.

Deuizliy.

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Knoupa-VENDGuIAR (Bithynie). . . . . . | Kufahié. . .

AYDIN (Lydie)... . . | Tiréh...,..

Qanaëan (Phrygie et Pamphylie). . . . . | Kontah....

Niguidé.

Adana.

Tarsous.

Bilan.

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Marach.

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Sivas (Cappadoce). .. . « . , « , + . . | Sivas.. . . .

1 La plupart de ces livahs ont pour chef-lieu des villes du même nom. On tronvera leur synonymie dans le tableau INT, Les livahs se subdivisent en cazas ou districts, et les cazas en nahiyes, villages ou communes, Les livahs se nomment quelque fois sandjaks.

+ Les Îles forment, sous le nom de Pjizair, un eyalet particulier compté au nombre de ceux de la Turquie d'Europe. !

‘e livahs sont : Rouos (Rhodes), Bod)a-4da (Tenedos), Lémni (Lemnos), Miditli (Mytilène), Sakyz (Chio), et Aydrys (Chypre). |

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Suite de la description de l’Asie, — Turquie d'Asie. — Deuxième Section, comprenant Arménie, le Kourdistan, la Mésopotamie et l’Irak-Araby.

Les provinces orientales de l’empire turc, en Asie, forment trois divisions naturelles, la région de l’Oronte et du Liban, ou la Syrie et la Palestine; la région des sources de l'Euphrate et du Tigre, ou l'Arménie avec le Kourdistan; enfin, la région du Bas-Euphrate, ou l’AI-Djesirab, avec l’Irak-Araby, autrement la Mésopotamie et la Babylonie. Nous rapprocherons ici, sans les confondre, les deux divisions euphratiques; la Syrie sera l’objet d’une description à part.

L’Arménie, la Mésopotamie et la Babylonie, longtemps négligées par les géographes modernes, ont pourtant des droits à toute notre attention. Ce fut ici que naquirent les premières villes, les plus anciens royaumes connus dans l’histoire; ce fut ici qu’Alexandre donna le coup mortel au colosse de la monarchie persane ; plus tard, les rives du Tigre et de l’Euphrate devinrent le sanglant théâtre où les Trajan, les Julien, les Héraclius conduisirent les légions romaines contre les escadrons de l’indomptable Parthe ; dans nos siècles modernes, ce sont encore deux grandes puissances, les Osmanlis et les Sophis, la secte d’Omar et celle d’Ali, qui se disputent ces contrées. Même sans qu’il soit nécessaire de rappeler les hommes et leur puissance passagère, la nature à elle seule nous présente ici assez d’objets d’intérêt et d'étude ; il y a peu u: égions du globe où, dans un aussi petit espace, d'aussi frappants contrastes se trouvent réunis; une étendue de dix degrés de latitude nous offre, à Bagdad, des chaleurs égales à celles de la Sénégambie, et sur la cime de l'Ararat, des neiges éternelles ; les forêts de sapins et de chênes touchent, en Mésopotamie, à celles de palmiers et de citronniers; le lion d'Arabie répond par ses rugissements aux hurlements de l’ours du mont Taurus. On dirait que l’Afrique et la Sibérie se sont donné un rendez-vous.

Ce rapprochement de climats opposés résulte principalement d’une grande différence dans le niveau du terrain, L’Arménie, plateau trèsélevé, est ceinte de toutes parts de montagnes encore plus élevées ; l’Ararat élance au centre de ce pays sa tête toujours blanchie de neiges : au nord

les monts Tcheldir et Dyanik séparent l'Arménie du Pont-Euxin : cette chaîne, quoique en partie couverte de belles forêts, ne le cède pas en hauteur au Caucase, puisque sur ses pentes méridionales, à Erzeroum, il tombe quelquefois des neiges au mois de juin. Les chaînes du Taurus entrent dans l'Arménie près des cataractes de l’Euphrate; elles s’élèvent considérablement en avançant à l’orient; le Viphates des anciens, le Keleshin des modernes, au sud-est du lac de Wan ou Van, tire son nom des neiges qui en couvrent les sommets toute l’année. Les monts Gordiens de Xénophon, ou les monts Gioundi, remplissent tout le Kourdistan; une branche prolongée au sud, le Zagrus des anciens, le Djebel-tagh des modernes, sépare l'empire ottoman de la Perse; ses branches inférieures se terminent à quelques lieues du bord oriental du Tigre; une branche détachée du Taurus, le mot Masius des anciens, aujourd’hui le Karadjéh-Daghlar, passe entre le Tigre et l’Euphrate, forme l’escarpement sur lequel est assise la ville de Merdin, et vient expirer dans les collines de Sindjar, à l’ouest de Mossoul. Depuis ces deux points, on voit se déployer jusqu'aux bords du golfe Persique une immense plaine, où l’œil fatigué remarque à peine de légères ondulations de terrain; une grande partie de ces plaines, audessous du point de réunion des deux fleuves, fut jadis couverte de plusieurs lacs aujourd’hui desséchés, et encore à présent il s’y trouve beaucoup de terrains qui sont inondés à la moindre crue des rivières.

À cette peinture générale du terrain, nous ferons succéder celle des deux grands fleuves qui l’arrosent.

L’Euphrate naît de plusieurs sources; deux branches surtout se disputent l’honneur d’être la principale; l’une jaillit non loin de la ville de Bayazid, dans les monts nommés Ala-Dagh, dont l’Ararat fait partie, et de la montagne même appelée Bin-Goueil (mille sources ), anciennement le mont Abus. Cette rivière, qui porte le nom de Mourad-Tchaï, se perd sous terre à quatre heures de chemin de Bayazid, reparaît de nouveau, reçoit près de Melez-Gherd une autre rivière du même nom, et traverse tout le district de Tourouberan, partie méridionale de l'Arménie propre : son cours n’a pas moins de 400 lieues. L’autre bras de l’Euphrate, que les Orientaux nomment Frat, se forme sous les murs d’Erzeroum, par la jonction de deux rivières, dont l'une, peut-être, renrésente le ZLycus de Pline; ces deux rivières réunies n’égalent pas le Mourad-Tchaï, que Xénophon regardait comme le véritable Euphrate. Le Frat et le Mourad-Tchaï mêlent leurs eaux un peu au-dessous du bourg de Ziléh. Le fleuve, déjà très-considérable, descend rapidement vers le défilé nommé Pas de Nou-

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char ; l'ayant franchi, il serpente sur une plaine élevée; mais bientôt, ayant rencontré une nouvelle inégalité de terrain, il forme une double cataracte à 8 lieues au-dessus de Semisat ou Samosate. Dégagé maintenant de tous les obstacles qui enchainaient sa force, il roule majestueusement dans une large et verdoyante vallée. Au sud-est de Kerkisiéh, il entre dans des plaines immenses; cependant, repoussé du côté de l’Arabie par quelques hauteurs sablonneuses et calcaires, il est forcé de s’approcher, en serpentant, du fleuve du Tigre.

Depuis la réunion du Mourad-Tchaï et du Frat, l'Euphrate a jusqu’à son embouchure 385 lieues : ce qui, en comprenant la première de ces rivières, lui donnerait près de 500 lieues de cours. Il éprouve annuellement deux crues périodiques, l’une au printemps, l’autre à l’automne ; sa rapidité ordinaire est environ 4 à 2 kilomètres par heure.

Rival et compagnon de l’Euphrate, le Tigre, que plusieurs géographes font venir de Bitlis, a sa source la plus apparente dans les montagnes du pays de Zoph, l’ancienne Sophène, partie du pachalik de Diarbekir ; l'Euphrate, déjà très-fort, enlève à cette région le tribut de toutes ses eaux courantes; mais, par un hasard singulier, le Tigre seul, la plus petite rivière de ces montagnes, échappe au destin de ses frères; une hauteur l'empêche de couler vers l'Euphrate; une gorge de montagnes au-dessus de Diarbekir lui ouvre un passage ; il s’élance à travers un terrain toujours très-inégal et fortement incliné. L’extrême rapidité de son cours, effet naturel des localités, lui a mérité le nom de Tigr en langue médienne, de Diglito ou Didgiléh en arabe, et de Hhiddekel en hébreu, noms qui tous rappellent le vol rapide d’une flèche. Outre ce bras, le plus connu des modernes, Pline nous en a décrit en détail un autre qui sort des montagnes du Kourdistan, à l’ouest du lac de Van; cette rivière passe par le lac Aréthuse ; arrêtée par une branche du Taurus, elle se précipite dans la caverne dite de Zorcanda, et reparaît en bas de la montagne; une preuve que c’est la même rivière, c’est que les choses qu’on y jette, en haut des montagnes, reparaissent sur sa surface lorsqu'elle sort de dessous leurs pieds. Il passe encore par le lac Thospitis ( près la ville d’Erz-en }), s’engloutit dans des cavernes souterraines, et reparaît 25 milles plus bas. Ce bras se réunit au Tigre occidental, au-dessous de la ville de Diarbekir.

À mesure que le Tigre et l’Euphrate se rapprochent, le terrain intermédiaire perd de son élévation ; des marais et des prairies en occupent toute l'étendue ; plusieurs communications artificielles, peut-être un ou deux

canaux naturels, préludent à 14 prochaine réunion des fleuves; cette fusion se fait enfin auprès de Korna. Le fleuve uni porte le nom des Chot.el. Arab, c'est-à-dire fleuve de l'Arabie. 11 y a trois grandes embouchures, outre un petit canal; ces divers bras occupent un èspace de 45 lieues; la rivière du Sud est la plus libre et la plus profonde ; des bancs de sable, et qui changent de place, en rendent l’approche dangereuse pour les navigateurs. La marée qui remonte au delà de Bassorah, étimême au delà de Korna, refoule souvent avec violence les eaux du fleuve, et les soulève en vagues écumantes.

Telles sont les notions certaines que nous possédons sur le cours de ces deux rivières. Il faudrait un ouvrage à part pour éclaircir tous les doutes qui ont été élevés sur ce même sujet. Quelques anciens L: :outenu que l’Euphrate se perdait dans les lacs et marais au sud de Babylone. D’autres, au contraire, regardent le cours uni du Tigre et de PEuphrate comme appartenant exclusivement à ce dernier? : il y en a selon qui l’'Euphrate s’écoulait originairement par une bouche particulière que L's Arabes ont dû fermer par une digueS. Cette dernière opinion a été en quelque sorte

LIVRB!CINQUANTE-UNIÈME.

renouvelée par Niebuhr, qui suppose que le canal de Naar-Sares, dérivé :

de l’Euphrate, au nord de Babylone, se continue sans interruption jusqu’à la mer. C’est la baie Khore-Abdallah, qui dans cette‘hypothèse, représenterait l’ancienne embouchure du fleuve; mais cette baie existait dans son état actuel du temps de Ptolémée, sous le nom de golfe Mesanites. Quant au canal Naar-Sares, il paraît certain qu'il se réunit de nouveau au fleuve près Semava. Le lit sec qui correspond au golfe de Khore-Abdallah, et sur lequel on voit les restes du Vieux-Bassorah, aboutit à l’'Euphrate, un peu à l’occident de Korna. Le Pallacopas, ou le canal de Koufa, ne semble s’étendre que jusqu'aux lacs qui sont au sud de Babylone. Les changements continuels qu’a subis ce sol uni et meuble, les inondations, les travaux de l’homme, tout concourt à rendre impossible la solution de ces doutes.

Il règne aussi des incertitudes sur la grandeur relative du Tigre et de l'Euphrate. Ce dernier a bien le cours le plus long ; mais, affaibli par les saignées, il ne présente à Hillé qu’une largeur de 425 mètres ; tandis que le Tigre, déjà près Bagdad, en a 485. Les riverains, pour arroser leurs campagnes, arrêtent l’un ét l’autre de ces fleuves par des digues, que les

4 Arrian., VII. 7. Mela, IIL, 8. Plin., V, 26. Ptolémée, etc,

2 Strab., II, 139, XV, 1060.

5 plin., VI, 27.

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historiens d'Alexandre ont assez plaisamment prises pour des barrières militaires destinées contre les pirates d'Arabie.

La description de l'Arménie nous ramène maintenant vers les sources de l'Eupbrate. Cette contrée, nous l’avons déjà dit, ‘orme un plateau trèsélevé, et couronné de montagnes encore plus élevées. L'Ararat et le Kolu- Seiban montrent à une grande distance leurs cimes couvertes de neiges éternelles. Les tremblements de terre ont bouleversé plusieurs parties de l'Arménie. Le Dgebel-Nimroud, ou mont de Nemrod, a vomi autrefois des flammes, et offre encore sur son sommet un petit lac, qui, d’après la description d’un géographe turc, semble étreun ancien cratère : le pays paraît riche en curiosités naturelles. Le grand lac de Van, qui porte quelquefois le nom d’Ardjieh et qui est l’Arsissa Palus de Ptolémée et le lac Mantien:de Strabon, roule des eaux très-saumätres. Ce lac, selon Champcourtois, a une superficie de 2,000 kilomètres carrés; son altitude au-dessus du niveau de l’Océan est de 4,100 mètres, il reçoit un grand nombre de petites rivières et ne paraît pas avoir aucun écoulement. On y remarque quatre iles dont l’une, celle d’Akk/amar, renferme un monastère, résidence de l'un des quatre patriarches de l'Arménie. Les autres îles sont Arder, Lim et Ghédoutch.

Le froid, très-vif dans les parties hautes, ne laisse pour la semaille et la récolte que trois mois d’été. Les blés viennent cependant en abondance. On vante les noyers et les pommiers. En descendant l’Euphrate, on voit fleurir la vigne et même l'olivier, tandis qu’aux environs de la ville d’Erzeroum, il n’y a ni arbres fruitiers ni bois à brûler. Les anciens vantaient les chevaux de l’Arménie; ils parlent des mines d’or qu’on y exploitait; aujourd'hui on exporte du cuivre et du fer pour Mossoul.

Erzseroum ou Arz-roum, appelé en arménien Garen, est le rempart de l'empire ottoman au nord-est. Cette ville est située dans une plaine élévée et entourée de montagnes. Elle est environnée d’un.mur peu solide et d’un fossé; mais au centre s'élève une forteresse nommée Zk-kalé qui passe pour le nom d’une femme qui l’a fait. bâtir. Cette citadelle présente de hautes murailles flanquées de bastions et défendues par un fossé. Elle a été construite avec des restes de monuments antiques : on voit encore sur plusieurs pierres des peintures d’aigles impériales. C’est là que réside un pacha qui a le titre de chef permanent de l’armée de Perse, et qui a sous sa juridiction les pachaliks de Bayazid, de Kars, de Mouch, de Mossoul, de Trébizonde et de Van, mais qui n’exerce pas sur les. chefs de ces pachaliks une grande autorité. Erzeroum passe pour avoir été bâtie par Anatolius, IL, 48

général grec sous le règne de Théodose le Jeune. Parmi ses nombreuses mosquées on doit citer l’Oulou-Djami : c’est une ancienne église grecque qui fut dédiée à saint Étienne et que l’on prétend pouvoir contenir 8,000 personnes. Ses rues sont étroites, tortueuses et mal pavées. On y voit une horloge, ce qui est très-rare en Turquie. La population de cette ville était de 70,000 habitants en 4829; mais en 1835 elle descendit toutà coup à 45,000 par suite de l’émigration des familles chrétiennes ; aujourd’hui elle ne doit pas dépasser 20,000 habitants. Erzeroum est l’entrepôt du commerce entre la Turquie et la Perse : elle reçoit de ce pays de la soie, du coton, des châles, des cotonnades peintes, du tabac, des roseaux pour écrire et du bois de cerisier pour faire des tuyaux de pipe; elle envoie à Constantinople la gomme adragant récoltée dans ses environs, et sur d’autres points de l’intérieur, du poil de chèvre, des chevaux et des moutons. C’est à Erzeroum que se fabriquent les meilleures armes blanches de l’empire, mais qui ne valent pas celles de la Perse.

« Un armurier d’Erzeroum, dit M. Fontanier, s’était acquis une grande « réputation par l’habileté avec laquelle il damasquinaït les sabres ; le « pacha du lieu le chargea de lui en faire un qui à une belle apparence « joignit le mérite d’une grande pesanteur ; mais l’armurier, voyant qu’a- « près plusieurs expériences il ne parvenait pas à le satisfaire, s’avisa à la « fin d’en fabriquer un de plomb. Le sabre convint, et resta longtemps « dans le fourreau sans qu’on s’aperçüût de la supercherie. Un jour cepen- « dant, le pacha ayant parié avoir un sabre meilleur qu’un de ses amis, « on les frappa l’un contre l’autre, et étonnement fut grand quand on vit « l’arme favorite coupée si facilement. Il manda aussitôt l’armurier; mais « comme il ne voulait que plaisanter, sans perdre un artiste précieux, il « se contenta de lui faire couper le nez, et l’obligea à prendre le nom de « Bournousez (sans nez). Aujourd’hui les meilleurs sabres de la contre « ont conservé le nom de l’ouvrier, et une lame qui porte son chiffre ac- « quiert une plus grande valeur. Son fils est encore fabricant d’armes; « C’est de lui que je tiens ces détails, qu’il ne racontait jamais sans un « sentiment d’orgueil et de plaisir. » \

La plaine d’Erzeroum est parsemée de villages : on en compte 94. Ces villages sont nus : aucun arbre ne s’élève aux environs. A l’est descend du Taurus une source limpide qui alimente la ville et qui est en grande réputation. C’est là ques’arrétent les voyageurs qui arrivent de la Perse; plus loin on trouve des sources ferrugineuses gazeuses, qui se répanden 3 Fontanier, Voyages en Orient,

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dans les jardins situés au nord de la ville; vers l’ouest, près du village d'Eldija ou Ilidjah, se trouvent d’autres sources semblables mais chaudes: elles font monter le thermomètre à 46 degrés au-dessus de zéro. Ce village remplace l’antique Elegta.

Erz-inghian, à environ 30 lieues au sud-ouest d’Erzeroum, près de la rive gauche du cours d’eau que les Orientaux nomment Frat, est une ville qui passe pour avoir 20 à 30,000 habitants. Les prairies qui l'entourent sont renommées pour la belle race de moutons qu’elles nourrissent, et ses jardins pour la beauté des fruits qu’on y cultive.

Mais à 5 ou 6 lieues à l’est d’Erzeroum, Hassan-Kaleh s'élève près de la rive gauche de l’Aras, sur la pente d’une colline. Cette ville, à peu près de la même population que la précédente, est fort ancienne : sous le règne de Théodose le Grand, qui y fit construire une forteresse, elle reçut le nom de Théodosiopolis.

Franchissons une chaîne de montagnes, et au nord-ouest d’Erzeroum nous verrons d’abord les mines de cuivre de Magden près la ville de Baïbout ou Baïbourdi, fondée, dit-on, du temps d'Alexandre, peuplée de 3 à 4,000 âmes, et dont les femmes passent pour être fort belles. Zpsir ou Ipsera, l’ancienne Hispiratis dont Strabon vante les mines d’or, occupe une vallée fertile d’où l’on exporte du bois de construction et d’excellentes conserves de miel.

À 20 lieues à l’est de Baïbout : Goumouch-khaneh, ou la maïson d’argenf, tire son nom d’une mine de ce métal exploitée depuis longtemps dans ses environs. On y compte 7 à 8,000 habitants dont un millier de Grecs et 7 à 800 Arméniens. D’Anville pense que cette ville est l’ancienne Byleæ.

‘Dans le pachalik de Kars nous remarquerons d’abord le chef-lieu. Kars jouit de quelque importance par son commerce avec la Perse, mais surtout par sa citadelle qui passe pour une des plus importantes de la Turquie d'Asie, Ardanoudji, située au nord-ouest, n’a que quelques milliers d’habitants : les autres villes ne méritent pas de nous arrêter.

Des tribus de Turcomans parcourent le pachalik de Kars ainsi que celui de Van, qui s’étend au sud. Celui-ci a environ 60 lieues de 'ongueur du nori au sud, sur 50 de largeur de l’est à l’ouest. On évalue sa superficie à 2,000 lieues carrées et sa population à 150,000 individus. Nous ne par- Ccourrons que ses principaux chefs-lieux. Van, sur la rive orientale du lac auquel elle donne son nom, est environnée de murailles crénelées et défendue par une citadelle située sur une colline escarpée. Sa population paraît être de plus de 20,000 âmes, mais les Arméniens l’évaluent à plus du double.

Cette ville est l’ancienne Ar/emita qui porta dans l’origine le nom de Sémiramocerla, parce qu'elle dut sa fondation à Sémiramis. Les Arméniens l'ont appelée pendant longtemps Schamiramakert. Suivant un voyageur, on y voit encore sur la colline qui porte la citadelle d'énormes quartiers de rochers qui pourraient bien avoir fait partie de quelqu’une des gigantesques constructions que cette princesse fit faire près de cette ville, au rapport de Moyse de Khorène. Dans l’intérieur de cette colline on trouve des appartements voütés et quelquefois des débris de statues. L'entrée de la montagne et même ses flancs sont couverts d'inscriptions cunéiformes.

Bayazid, à 34 lieues au nord de Van, est située dans une vallée étroite : ses maisons sont bâties au fond et sur !£s deux côtés de la vallée. Bien qu’elle ne soit qu’un chef-lieu de sandjak, elle est la résidence d’un pacha héréditaire. ‘C’est une ville déchue, dont la population n’est plus que de 5,000 individus. Mouch est aussi habitée par un pacha héréditaire. A l’ouest du lac de Van et à 20 lieues de cette dernière ville se trouve Betlis ou Bidlis où l’on compte 42,000 habitants et dont les maisons, presque toutes isolées et environnées de jardins, sont autant de petites forteresses. On dit que ses murailles bâties en pierres ont 35 mètres de hauteur. Les Kourdes qui habitent les environs de cette ville portent le nom de Betliss.

La nation arménienne, l’une des plus anciennes du monde, se désigne dans sa propre langue sous le nom d’Æaïkani; et quoique ce que dit l’historien de l’Arménie, Moyse de Khorène, sur un prétendu roi Haïk, petit-fils de Japhet, soit enveloppé d’obscurités, il est certain que la langue arménienne, rude et étrange pour les sons, offre dans sa syntaxe plus de rapports avec les langues européennes qu’avec celles de l'Orient.

Une taille élégante et une physionomie spirituelle distinguent cette nation, qui, toujours victime des guerres dans lesquelles les grandes puissances se disputaient l’Arménie, a été obligée de quitter en partie le sol de ses ancêtres. Livrés au commerce et aux fabriques, les Arméniens ont prospéré partout, depuis la Hongrie jusqu’en Chine; ils pénètrent dans les régions inaccessibles aux Européens ; il traversent les déserts de la Tatarie e’ le plateau qu’arrose le Niger. Chez eux, la frugalité conserve ce qu’acquiert l’industrie. Dans leur pays comme dans l'étranger, ils vivent ordinairement en grandes familles, sous le gouvernement patriarcal du membre le plus âgé, et dans une concorde rare; mais cet esprit de famille permet la dureté, l'injustice et la perfidie envers ceux d’un autre sang. La religion des Arméniens est celle de l’ancienne Eglise orientale; seulement ils nient 1 M. Schulz, envoyé en 1827 dans l’Arménie par le gouvernement français.

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le dogme des deux natures dans Jésus-Christ, ou, pour mieux dire, ils considèrent les 4: ‘: natures comme réellement existantes, mais unies et fondues dans uu: :zule; ils ont encore quelques opinions particulières touchant l’eucharistie. Ils admettent comme les Grecs le mariage des prêtres ; leurs jeùnes et leurs abstinences surpassent en rigueur et en fréquence tout ce qu’on voit chez les autres sectes chrétiennes. Deux grands patriarches, surnommés ca‘holiques ou universels, gouvernent l'Eglise d'Arménie; celui qui réside au couvent d'Etchmiatzin avait, il y a un siècle et demi, 450,000 familles s-us sa juridiction spirituelle. Celui qui habite l'ile Akhtamar, au milieu du lac de Van, dirige environ 30,000 familles. Le patriarche de Sis, dans l’ancienne Petite-Arménie, et qui s’est réuni à l'Eglise romaine, n’en comptait que 20,000. On pourrait, d’après ces données, estimer le total de la nation arménienne d’alors à 2,000,000 d’individus au moins.

Outre les Arméniens qui sont négociants ou cultivateurs, et les Turcs- Osmanlis qui occupent les fonctions civiles et militaires, l’Arménie nourrit une nation tatare dont il faut tracer le portrait. Les Turcomans ou Turkmênes, ou mieux Trouckmènes, originaires des bords orientaux de la mer Caspienne, se sont d’abord établis dans l'Arménie majeure, appelée pour celte raison Turcomante; mais leur amour pour la vie errante en a amené plusieurs hordes dans l’intérieur de l’Asie mineure et dans le gouvernement d'Itchil. Ils ont adopté la langue turque et une espèce de mahométisme grossier. Ignorants, contents de leur pauvreté, ils ne se nourrissent que des produits de leurs troupeaux, vivent la plupart du temps sous des tentes de feutre, et n’ont d’autre combustible que la fente de leurs vaches. Leur nourriture consiste en un peu de farine et de gruau; en lait aigri et en viande. Ils se rasent la tête et portent des vêtements en étoffes de laine cramoisie, et des bonnets ronds garnis de peau d’agneau noire d’Astrakhan. Leurs femmes ont pour ornement un anneau à une narine. Elles sont bien faites, et ont une physionomie gracieuse : les hommes ont la taille élevée etles épaules larges.

Les femmes filent des laines et font des tapis dont l’usage existe dans ces contrées de temps immémorial. Quant aux hommes, toute leur occupation est de fumer et de veiller à la conduite des troupeaux. Sans cesse à cheval, 1a lance sur l'épaule, le sabre courbe au côté, le pistolet à la ceinture, ils sont des cavaliers vigoureux et des soldats infatigables. Ils ont souvent des discussions avec les Turcs, qui les redoutent. On peut compter environ 30,000 Turcomans errants dans les pachaliks d'Alep et de Damas;

ce sont les seuls qu’ils fréquentent dans la Syrie. Une grande partie de ces tribus passe en été dans l'Arménie et laKaramanie, où ils trouventdes herbes plus abondantes, et reviennent l’hiver dans leurs quartiers accoutumés.

Nous devons ajouter qu’ils sont de la secte des mahométans sounnites; qu’ils suivent exactement les pratiques de leur religion; que, bien qu’ils aient des chefs ou des princes, ils ne reconnaissent qu’imparfaitement leur autorité, et prétendent que Dieu est leur seul chef; mais qu’ils ont un grand respect pour leurs prêtres ou kust.

Le Kourdistan, ou le pays des Kourdes, du moins celui qui est soumis à la Turquie, s'étend au sud de l’Arménic, sur une longueur d'environ 95 lieues du nord-ouest au sud-est et sur une largeur de 50 lieues ; mais ses limites sont pour ainsi dire arbitraires. Les montagnes connues des anciens sous les noms de Gordyhi et Nipæates, restent en partie couvertes de neiges éternelles ; jamais les chaleurs de l'été, qui brülent les plaines de la Mésopotamie, ne dessèchent les verdoyants pâturages où le Kourde laisse errer ses troupeaux de chèvres. Les riantes vallées et les longues terrasses des montagnes produisent des fruits et du riz. Les forêts consistent principalement en chênes qui donnent la meilleure galle de l'Orient. Les plaines sont cultivées en grains, cotons, lin et sésame. Un petit arbre, semblable au chêne, se couvre d’une manne délicate que les anciens et les modernes vantent, mais sans que l’on connaisse d’une manière précise à quelle espèce appartient ce végétal.

Les rivières, parmi lesquelles le Diala, le Grand et le Pelit Zaab, sont les plus importantes, descendent avec rapidité vers le Tigre.

Les montagnes de cette contrée présentent en mille endroits des escarpements inabordables, des défilés où le cavalier kourde, malgré sa téméraire hardiesse, n’ose s’engager qu’en mettant pied à terre. Ces montagnes sont généralement élevées, mais aucune n’est couronnée de glaces éternelles. Il s’y forme souvent de grands dépôts de neige; de nombreux cours d’eau serpentent dans les vallées, et y interrompent fréquemment les communications. Quelques districts sont couverts de belles et épaisses forêts; mais c’est l'exception. Les pentes des montagnes n’offrent presque toujours que des pâturages incultes aux innombrables troupeaux des nomades ; tandis que la culture n’a pu s’étendre au delà des vallées où la fonte des neiges entraîne la terre végétale, ‘

Le Kourdistan ottoman se compose des cinq principautés de Djoulamerk, Amadiéh, Djeziréh, Karadjolan, et Souleimaniéh dont les chefs sat plutôt des vassaux que des sujets de la Porte.

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Au sud du lac de Van, la ville de Giulamerk ou Djvrlamerk est le chefjeu de la principauté du même nom, dont les habitants s’appellent Sciambo, selon d’autres, ils portent aussi le nom d’#fakkiary qui peut être celui de la famille régnante!. Djoulamerk est une petite ville qui n’offre rien de remarquable. Les Kourdes-Badinan demeurent à l’ouest de la principauté de Djoulamerk, entre Messoul et Betlis. Leur capitale s’appelle Amadia ou Amadiéh. C’est une ville de 6,000 habitants, près de laquelle se trouve le tombeau de l’iman Mohamed-Bekir, révéré dans tout le Kourdistan. Ce canton produit beaucoup de fruits, et entre autres d'excellents raisins. Plus à l’ouest, et déjà dans le pachalik de Diarbekir, on trouve Dgezira ou Djesiréh, capitale d’une principauté dont les habitants s’appellent Bottani. Cette ville, qui donne son nom à l’ancienne Mésopotamie, Al- Djeziréh, Y'Ile est située dans une île du Tigre; on lui accorde environ 20,000 habitants, mais elle a été beaucoup plus peuplée; elle est entourée d’une muraille. On voit au centre un cimetière où reposent les cendres de plusieurs Abbassides. Le même canton renferme la montagne de Dgioudi, où i'arche de Noé, selon les Kourdes, à dû s’arrêter; et celle de Kiavéh, toujours entourée de brouillards, et sur laquelle on voit des abeilles sauvages logées dans des trous sous terre, et qui font du miel excellent et une cire odoriférante. La plus grande principauté kourde est celle de Kara-Djolan ou Chehrezour, avec une capitale du même nom, peuplée de 5 à 6,000 âmes. La tribu, selon Garzoni, se nomme Soranes; mais selon Niebuhr, ce nom ne désigne que la famille régnante. Cet Etat, qui renferme tout le Kourdistan méridional, peut mettre sur pied 15,000 fusiliers ; les quatre autres princes n’en peuvent lever chacun que 10 à 42,000.

Kerkouk, qui parait être une ville de 45,000 âmes, est bâtie sur une montagne, entourée de murailles et défendue par une citadelle. Ses rues sont étroites et ses maisons mal bâties ; on y voit une assez belle mosquée. Cette cité donne son nom à une petite rivière (le Kerkouk-sou) qui coule à ses pieds et qui se jette dans le Tigre après 25 lieues de cours. Kerkouk est l’ancienne Corcura, qui porta le nom de Demetrias et de Memnis. C’est dans ses environs que se trouve une célèbre source de bitume que visita Alexandre, et qui fournit, dit-on, le ciment des murs de Babylone. Sur la petite rivière du Kilgehsou, £rbtl, ville de 4,000 âmes, défendue par un fort en terre et en pierre, et située au milieu de plaines fertiles, est l'antique

1 Olivier, Voyage, IV, 275.

Arbela ou Arbelles immortalisée par la défaite de Darius et la chute de ia monarchie persane.

Un bourg nommé Chak-Méran, sur le Dialah, occupe une position si escarpée, qu’on n’y arrive qu’en grimpant sur des échelles faites avec des sarments de vigne.

On cite encore d’autres cantons indépendants. Les Ourghiany, sur la frontière de la Perse, diffèrent entièrement des autres Kourdes : seraient-ce les descendants des Æyrcaniens, dont les Perses établirentdes colonies dans d’autres parties de leur empire? Les Sekmanes, brigands et pasteurs, dévastent l’Arménie. Les géographes turcs nomment plusieurs tribus kourdes dépendantes du pachalik de Diarbekir, mais ces hordes errantes sont étrangères à une description du Kourdistan.

Les Kourdes, descendants des anciens Karduchi, ou Gordyæi, ou Kyrti, parlent la langue persane mélée de plusieurs mots arabes et chaldéens. lis se servent de l’écriture persane, et chaque village entretient un mollah ou docteur qui entend le persan. La religion mahométane s’allie chez eux à diverses superstitions qui semblent des restes de la croyance des mages. [ls révèrent, selon les Turcs, le diable, c’est-à-dire le mauvais principe, l’Ahriman des anciens Perses. Environ 400,000 Kourdes sont chrétiens-nesto-

riens ; ils obéissent à deux patriarches héréditaires ; l’un, toujours appelé Mar-Simon, réside à Kodjianisi, près Djoulamerk : ila cinq évêques sutfragants; l’autre, qui demeure à Raban-Ormes, porte le nom de Mar-Elius, et a sous lui treize évêques. La dignité épiscopale est aussi héréditaire de l'oncle au neveu. On voit ordonner des évêques à l’âge de douze ans. Le bas clergé sait à peine lire. Xénophon nous apprend qu’enclavés de toutes parts dans l'empire des Perses, les Karduques avaient cependant toujours bravé la puissance du grand roi et les armes de ses satrapes. Ils ont peu changé dans leur état moderne. Quoiqu'’ils soient en apparence tributaires des Ottomans, ils portent peu de respect aux ordres du grand-seigneur ct de ses pachas. D’après les renseignements que recueillit Niebubr, ils observent dans leurs montagnes une espèce de gouvernement féodal. Chaque village a son chef, qui est vassal du prince de la tribu. Toute la nation est partagée en trois factionsprincipales .Grazoui convient queles assiretta!, ou petites tribus, se révoltent souvent contre les princes, et les détrônent quand elles en ont la force. Les guerres naturelles à cet état d’anarchie ont séparé de la nation un grand nombre de familles qui ont pris la vie errante des Turcomans et des Arabes. Elles se sont répandues dans le Diarbekir, 1 Sans doute hazereth, tribu, troupe, en hébreu.

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dans les plaines d’Erzeroum, d'Erivan, de Sivas, d’Alep et de Damas :

on estime que toutes leurs peuplades réunies passent 440,000 tentes, c’està-dire 440,000 hommes armés. Ces Kourdes sont, comme les Turcomans,

“pasteurs et vagabonds; mais ils en diffèrent par quelques usages. Les Tur-

comans dotent leurs filles pour les marier; les Kourdes ne livrent les leurs qu’à prix d’argent : les Turcomans ne font aucun cas de la noblesse d’extraction; les Kourdes y attachent le plus grand prix : les Turcomans ne volent point; les Kourdes passent presque partout pour des brigands!. Ceux-ci ont le teint blanc, la physionomie spirituelle, la taille avantageuse. C’est une nation capable de tout. Un grand homme les a jugés : Mahomet disait qu’ils amèneraient un bouleversement du monde.

Nous trouvons dans la relation du voyage de M. Fontanier en Orient,

quelques détails sur les mœurs de la population kourde. Elle est divisée en tribus qui quelquefois sont en paix et d’autres fois en guerre. Sontelles unies, elles ne paient aucun impôt au grand-seigneur et souvent même en prélèvent sur les pachas qu’elles attaquent et mettent à contribution. Aussi la politique du divan est-elle d’entreténir la jalousie et la division parmi les chefs kourdes. « Ces peuples, dit M. Fontanier, ne

Ze

manquent pas d’une certaine loyauté; un vol est-il commis, le voleur soupconné peut nier deux fois; mais à la troisième il se croit consciencieusement obligé de confesser la vérité; ce n’est pas toutefois une raison suffisante pour qu’il restitue. Je lai volé ton bien par la force, dit-il, reprends-le de même ou tu ne l’auras pas. Souvent ils sont en guerre entre eux. On voit des villages dont un quartier se bat avec l’autre, on y met le feu. Passe-t-il un étranger, un vieillard, une femme, le combat est suspendu pour recommencer bientôt après. Aussitôt qu’on a mis le pied dans une tente, qu’on s’est assis sur le tapis, on peut se croire dans une parfaite sécurité. Elle est plus grande encore lorsque l’on a bu dans la coupe de la famille et que l’on a mangé de son sel.

« Je puis montrer jusqu'où va chez eux le sentiment de l’hospitalité. Personne n’ignore qu’en Asie, et spécialement chez les Kourdes, chaque blessure est évaluée à un certain prix. Une dent brisée vaut un chameau; un bras cassé vaut deux chameaux; un chien de berger tué est remplacé d’une façon assez singulière : on élève l’animal par la queue, et on jette de l’orge sur son corps, jusqu’à ce qu’il soit entièrement recouvert; cette orge appartient au plaignant. Quand un homme 1 Volney, Voyage en Syric.

li, 49

« aété tué, le meurtrier est livré à ses parents qui le mettent à mort on « s’accordent avec lui pour une somme nommée le prix du sang. Telle a doit être la législation dans un pays où la justice n’agit jamais d’office ; « si personne ne se plaint d’un meurtrier, il reste ordinairement impuni; « ce sont les proches qui doivent poursuivre et demander réparation, « Il est plus honorable cependant de se venger soi-même que de recou- » rir aux tribunaux, et cette marche est plus spécialement suivie par les « Kourdes. Quand un membre d’une famille a été tué, son plus proche « parent se charge du soin de la vengeance. S’il est homme d’honneur, « comme on l’entend dans cepays : Z/ ne doit pas dormir avant de s’étre dé. « fait du meurtrier ; sl doit veiller le jouret la nuit, guelter son adversaire, « et prendre sang pour sang. Quand il a réussi, sa famille doit à son tour le « venger ; de cette manière il n’y aurait aucun terme à ces querelles, si « l’hospitalité ne servait à les apaiser. Un meurtrier n’a pour cela qu’à se « rendre dans la tente du parent du défunt; s’il parvient à s’y établir sans « être aperçu, s’il se met en son pouvoir sans aucune condition, celui-ci « est obligé de faire la paix avec lui et de lui donner un baiser sur le front, « comme marque d’une réconciliation que l’on cimente encore davantage « en prenant de l’eau et en mangeant des aliments dans la préparation .« desquels le sel est entré. Aussi, quand la vengeance doit être éclatante, « quand il n’y a aucun accommodement à espérer, le Kourde offensé ren- « verse sa tente, sa famille demeure en plein air, tandis que la carabine « en main il erre dans les bois et sur les montagnes, demandant partout « l'hospitalité. »

La Mésopotamie, dans le sens le plus étendu, empiète sur l’ancienne Arménie. Les Turcs donnent à cette partie de l’Asie mineure le nom d’Al-Djezyréh. Le pachalik de Diarbekir comprend l’ancienne Sophene; il a environ 75 lieues de longueur sur 40 de largeur; c’est un pays de montagnes moyennes, bien arrosées, et entrecoupées d’agréables vallons. Les mines de Maaden fournissent de l'or, de l’argent, et surtout du cuivre. Les forêts d’où Alexandre et Trajan tirèrent le bois nécessaire pour la construction de leurs flottes, n’ont pas entièrement disparu des bords du Tigre. Les rivages de l’Euphrate se couronnent de lilas, de jasmins, de vignes, d’oliviers et d’autres arbres fruitiers; les tabacs, les cotons, les soies, les laines, enrichiraient cette province, si un gouvernement plus régulier y réprimait le brigandage des Kourdes.

L’ancienne ville d’Amida, aujourd’hui nommée Amid , et plus souvent Diarbekir, fleurit par ses manufactures de maroquin et de soieries. Ses

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maisons, bâties en laves, sont au nombre de 8,000 au moins, et contiennent environ 40,000 habitants. Elle est entourée d’une muraille dont on attribue la construction aux Romains, et qui, haute de 8 mètres, est flanquée de 72 tours. Elle est la résidence d’un pacha, d’un patriarche et d’un évêque chaldéens catholiques, d’un patriarche jacobite et d’un évêque arménien. L’ancienne église de Saint-Jean, transformée en mosquée, la cathédrale arménienne, et le palais du pacha, sont ses édifices les plus remarquables. Les environs produisent des melons et de pastèques qui pèsent cent livres; le blé y donne trente pour un. La ville de Merdin ou Mérdine,

‘l'antique Marde ou Miride, de & à 5,000 maisons, domine du haut de ses

rochers calcaires les plaines de la Basse-Mésopotamie. Son commerce est considérable, et sa population d’environ 30,000 individus.”

Le bourg de Maaden ou d’Arghana-Maaden, siège d’un évêché arménien, s’enrichit par ses mines de cuivre dont on expédie annuellement 8,000 quintaux à Bagdaü. Siverek ou Souerek, à 20 lieues à l’ouest de Diarbekir, est une ville de 2,000 maisons. Palou, qui a 8,000 habitants, Agel et Gouh, sont des chefs-lieux de principautés kourdes.

En descendant le Tigre, on entre dans le pachalik de Mossoul, pays peu étendu, mais fertile, et dont une partie, située à l’est du fleuve, appartient à l’ancienne Assyrie. Les grains, le coton, les grenadiers, les figuiers y

abondent; l’air, très-froid en hiver, est quelquefois fiévreux en automne,

Mossoul compte environ 40,000 habitants. Gouvernée par un pacha héréditaire, cette ville jouit d’une grande liberté; c’est une place de commerce très-fréquentée ; elle possède des fabriques de maroquins et de toiles de coton, qui, de son nom, ont pris celui de mousselines.

A quatre lieues au nord-est de Mossoul, sur la rive gauche du Tigre, et à son confluent avec la petite rivière de Khausser, se trouve le village de Khorsabad, construit sur un monticule allongé de l’est à l’ouest ; c’est en cet endroit que M. Botta, consul de France à Mossoul, & fait, en 4843, l’importante découverte des ruines de l’antique Ninive que les géographes plaçaient plus au sud, au village de Nounia.

La partie occidentale de la Mésopotamie que l’Euphrate embrasse dans ses détours, est séparée de la plaine déserte par la grande rivière de Æhabour, l’ancienne Chaboras, longue de 80 lieues, qui, selon un géographe oriental, est formée tout d’un coup par trois cents sources jaillissantes. De semblables sources entretiennent encore en d’autres endroits la plus riche verdure; mais, en général, le défaut d’arrosement diminue la fertilité naturelle de ce pays, qui répond à l’ancienne Osruëne, et qui forme au-

jourd’hui le mousselimat, autrefois le pachalik d’Orfa, dépendant mainte. nant de celui de Rakka. Orfa ou Reha, l’antique Edesse, si celèbre au temps des croisades, peuplée de 40 à 50,000 habitants, fleurit par ses manufactures et par le passage des caravanes d'Alep. Sur une montagne qui domine le fort de cette ville, quelques ruines, parmi lesquelles on voit de belles colonnes d'ordre corinthien, passent chez les habitants pour être les restes du palais de Nemrod. Les environs offrent des traces de volcans. A quatre heures de marche de Djtaour-Kouri, au nord-est d’Orfa, une innombrable série de grottes, creusées et arrangées avec art, présente les restes d’une ville souterraine. Les étés brülants, et l’hiver encore sensible de ces climats, n’ont jamais dû incommoder les anciens Cyclopes, Arabes ou Syriens qui habitaient ces maisons éternelles. A 18 lieues au sud-est d'Orfa , la ville ruinée de Æarran, déjà connue dans le siècle d’Abraham, figure dans l’histoire romaine sous le nom de Charræ ; c'est ici que Crassus périt avec ses légions. A deux heures de la ville, dit le géographe ture, on voit sur la colline dite d'Abraham les restes d’un temple des sabéens ou adorateurs des astres. Les anciens nous apprennent, en effet, qu’à Charræ il y avait un temple du dieu Zunus,

Le village de Rakka, chef-lieu du pachalik, est l’ancienne ville de Mice- Phorium ; on y voit les restes du palais dont le célèbre Haroun-al-Raschid faisait sa résidence favorite. En remontant l’Euphrate, nous trouvons Br ou Biridjéh , l'antique Birtha de Ptolémée, qui paraît avoir 3 ou 4,000 habitants. Les caravanes y passent le fleuve sur un beau pont de bateaux.

La partie nord-ouest du pachalik de Rakka, ou l’ancienne Mygdonia, présente de superbes pâturages et des collines ornées de mille fleurs ; aussi les Grecs, dans leur. belle langue ; l’avaient surnommée Anfhemusia, la fleurie. C’est ici que la fameuse forteresse de Misibis, appelée depuis 4ntiochia Mygdoniæ, arrêta si longtemps les armes des Parthes; il n’en reste que de faibles traces dans la ville de Misibèn ou Nasebïn, aux environs de laquelle toutes les roses sont blanches.

Dara, aujourd’hui Kara-Déré, autre forteresse romaine, qui porta depuis le nom d’Anastasiopolis, de celui de l’empereur Anastase qui la fit fortifier , offre de grandes ruines. En descendant la rivière qui de Nisibin se rend dans le Khabour, on doit arriver à un lac nommé Chatoniéh, avec une ile sur laquelle s’élève’ une pyramide.

Au sud-est, la montagne isolée de Sindjar domine au loin les plaines arides ; ses flancs arrosés d’eaux vives, s’ornent de dattiers et de grenadiers ; mais un peuple féroce et sanguinaire en a fait l’asile de ses brigandages :

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ce sont les Yézidis, peuplade arabe, qu’on accuse d’adorer le diable, et qui du moins se conduit de manière à ne pas discréditer cette opinion.

Ce peuple habite quelques villages, mais principalement des tentes en tissus de poil de chèvre. Il se divise en un grand nombre de tribus indépendantes, ayant chacune leur chef qui prend le titre de prince. Il parle le kourde, mais la religion lui fait un devoir de ne pas savoir lire. Les Yézidis sont les plus dangereux ennemis des musulmans; ils attaquent les caravanes et tuent sans pitié ceux qui les conduisent, surtout lorsque ce sont des mahométans : c’est à leurs yeux une action méritoire, mais ils ménagent les chrétiens. On porte leur nombre à 200,000, et à 3,000 cavaliers et 6,000 fantassins celui des guerriers qu’ils peuvent mettre en campagne dans leurs guerres continuelles contre les pachas. Leurs cheveux longs et sales, leur barbe qu'ils ne rasent jamais, leur donnent, un aspect hideux. La secte à laquelle ils appartiennent a été fondée par un cheyk nommé Yézid; ils adorent Dieu et regardent le diable comme une divinité déchue. Ils boivent du vin avec excès, en témoignage de mépris pour les commandements de Mahomet; enfin leur religion est un mélange des opinions des anciens chrétiens-ofistes et de superstitions orientales.

Maintenant le désert de Mésopotamie déploie à nos regards sa triste uniformité. Des plantes salines, à grands intervalles, couvrent les sables brülants ou le gypse aride. L’absinthe s’étend ici, comme en Europe la bruyère, sur des espaces immenses, d’où elle bannit toute autre plante. Les troupeaux légers de gazelles parcourent ces plaines où jadis on vit errer beaucoup d’ânes sauvages. Caché dans les joncs le long des rivières, le lion guette ces animaux; mais quand sa faim trompée n’a pu se rassasier, il en sort furieux, et ses terribles rugissements roulent comme un tonnerre de solitude en solitude. Les eaux du désert sont, pour la plupart, amères ou saumâtres, on les corrige un peu en y laissant fondre la racine de réglisse, assez commune dans ces contrées. Ce désert est une continuation et comme un échantillon du grand désert d’Arabie au delà de l’'Euphrate. L’air est ici, comme en Arabie, généralement pur et sec; souvent il devient brülant dans les plaines sablonneuses et découvertes ; les miasmes des eaux stagnantes s’y répandent ; les exhalaisons des lacs sulfureux et salés augmentent la matière pestilentielle : si alors quelque dérangement d'équilibre vient donner un mouvement rapide à une colonne d’air ainsi infectée, il naît ce vent mortel connu sous le nom de samoum

! Les Voyages et Observations du sieur de la Boulaye-le-Gous, p. 330 (édit, in 4° de 1657).

Fe

ou sam-yeli, et qu’on redoute moins dans l’intérieur de l’Arabie que sur les frontières, et principalement en Syrie et en Mésopotamie. Lorsque ce vent redoutable s’élève, l’air perd tout à coup sa pureté ; le soleil se couvre d’un nuage de sang; les animaux consternés se couchent pour éviter ce souffle brûlant, qui suffoque tout être assez téméraire pour s’y exposer.

Quelques lisières fertiles et agréables bordent le désert. Des temarinieis, des cerisiers sauvages, des cyprès et le saule pleureur aux longues branches pendantes, ombragent çà et là les rivages de l’Euphrate, dont les eaux, soulevées par des roues, arrosent même en quelques endroits des vergers de grenadiers, de limoniers et de sycomores.

Entrons dans le pachalik de Bagdad: la ville d'Anak ou d'Anna est un de ces délicieux points de repos tels qu’en offrent les bords du fleuve; elle. s'étend sur la rive gauche de l’Euphrate, et semble plutôt appartenir à l’Arabie-Déserte, dont les géographies routinières la disent la capitale, comme si cent tribus nomades et indépendantes pouvaient avoir une capitale! Il paraît que cette ville est, de temps à autre, la résidence d'un émir ou prince arabe, chef d'une puissante tribu. En 4807 elle fut brûlée par les Wahabites ou Wahabys : depuis cette époque, sa population n’est plus que d’environ 3,000 âmes. On prétend que c’est dans cette ville que naquit le prophète Jérémie. Au nord d’Anah s’étend le long de l'Euphrate, jusqu’à l'endroit nommé Balis, un canton couvert du müriers; des sentiers étroits conduisent à des cabanes cachées dans l’épaisseur de ces bosquets; c’est là qu’une tribu d’Arabes pacifiques, les Beni-Semen, élève des vers à soie dont elle exporte les produits. Ce canton, peu connu des voyageurs européens, $appelle le pays de Zombouk1.

C’est par Anah que passent ordinairement les caravanes qui transportent des marchandises entre Alep et Bagdad. Elles paient un tribut aux Arabes, qui se regardent comme les maîtres du désert, même au delà de l’'Euphrate. Elles ont encore à craindre les vents étouffants, les essaims de sauterelles et le défaut d’eau, dès qu’elles s’éloignent de la rivière. Un voyageur français assure avoir été spectateur d’une de ces scènes, les plus affreuses que puisse contempler un homme sensible; c'était entre An:h ct Toïbah. Les sauterelles, après avoir tout dévoré, avaient fini par périr vl'2<-mêmes; leur: innombrables cadavres empestaient les mares d'ou, au déiaut de sources, on devait tirer de l’eau, Le voyageur aperçoit un Turc qui, le désespoir d'ans les yeux, descendait d’une colline, et accourait vers lui. « Je suis komme le plus infortuné du monde, s’écria-t-il; j'avais acheté, à des frais 1 Aaxqi- Æ alfah, Géographie turque, p. 1197.

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énormes, deux cents jeunes filles, les plus belles de la Grèce et de la Géorgie; je les avais élevées avec soin, et à présent qu’elles sont parvenues à l’âge nubile, je me rendais à Bagdad pour les vendre avantageusement. Hélas! elles péfissent de soif dans se désert; mais c’est moi que déchire un désespoir encore plus affreux que celui qu’elles éprouvent. » Le voyageur franchit rapidement la colline; un spectacle horrible frappe aussitôt ses reg. ds. Au milieu d’une douzaine d’eunuques et d'environ cent chameaux, il vit toutes ces filles charmantes, de l’âge de douze à quinze ans, étendues pu terre, livrées aux angoisses d’une soif ardente et d’une mort inévitable, Quelques-unes étaient déjà enterrées dans une fosse qu’on venait de creuser, un plus grand nombre était tombé mort à côté de leurs gardiens, qui avaient plus la force de les inhumer. On entendait de toutes parts les soupirs de celles qui se mouraient, et les cris de celles qui, ayant conservé un souffle de vie, demandaient en vain une goutte d’een. Le voyageur français s’empresse d’ouvrir son outre où il restait un peu d’eaw; déjà il se disposait à l’offrir à une de ces malheureuse victimes : « Insensé! s’écrie le conducteur arabe, que fais-tu? veux-tu que nous périssions aussi de soif? — Et d’un coup de flèche il étendit morte la jeune fille, s .isit loutre, et menaça de tuer celui qui oserait y toucher. Il engagea le marchand d'esclaves à s’en aller vers Taïbah, où il trouverait de l’eau. « Non, répondit le Turc; à Taïbah, les brigands m’enlèveraient toutes mes esclaves, » L’Arabe entraîna le voyageur. Au moment où ils s’éloignèrent, tentes ces infortunées, voyant disparaître le dernier rayon d’espoir, poussèrent un affreux hurlement. L’Arabe est touché; il prend l’une d’elles , lui verse quelques gouttes d’eau sur ses lèvres brûlantes, et la met sur son chameau, dans l'intention d’en faire présent à sa femme. Cette pauvre fille s’'évanouit plusieurs fois en passant devant les cadavres de ses compagnes qui étaient tombées mortes sur la route qu’elles avaient suivie. Bientôt la petite provision d’eau de nos voyageurs fut épuisée : ils découvrirent un beau puits, frais et limpide; mais, hélas! leur corde était si courte que le seau ne touchait pas même la surface de l’eau. Alors ils découpèrent en lisières leurs manteaux, les attachèrent l’une à l’autre, et ne puisèrent chaque fois que

. très-peu d'eau; car ils tremblaient de voir leur fragile corde se rompre, et

le seau rester dans le puits. C’est à travers tant de périls et d’angoisses qu'ils atteignirent enfin les premières stations de la Syrie ?. A mesure que les deux grands fleuves se rapprochent, ce qui a surtout

1 Voyages des Indes orientales, par Carré. Paris, 1699, vol. EL. Comp. Voyage de Pietro de la Valle, de Feæeira, etc.

lieu vers Bagdad, où ils ne sont éloignés l’un de l’autre que de six heures de marche, le désert se change en une immense prairie, qui n’a besoin que d’être arrosée pour donner des récoltes prodigieuses. C’est l’ancienne Babylonie, furmée, comme le Delta d'Égypte, de terres d'alluvion. Les chaleurs de cette contrée paraissent excessives même aux Orientaux; les hivers sont froids à cause de la proximité des montagnes du Kourdistan. L’Euphrate et le Tigre inondent le pays bes, mais ils n’y apportent point de limon comme le Nil; pourtant ces irrigations naturelles, dirigées par V’art, feraient encore des champs de Bagdad le jardin de l’Asie. Le riz et l'org:: : rendaient jadis jusqu’à deux cents pour un; aujourd’hui les canaux étant négligés, le produit n’est que la dixième partie de l’ancien. On cultive le cotonnier; l’indigotier y réussirait, et peut-être la canne à sucre : les limons et les abricots y sont excellents. Ce pays manque d’arbres ; les seuls palmiers à datte ornent les campagnes; leurs fruits nourrissent les habitants, les feuilles couvrent les maisons, et les tiges en forment les colonnades. Le long du Tigre, les sources de naphte ou de bitume se trouvent en grand nombre; le bitume noir liquide sert aux mêmes usages que l’huile commune et entre autres à l’éclairage ; le blanc ou jaunâtre, qui proprement est nommé naphte, passe pour un médicament précieux !. On conserve l’ancienne coutume d’enduire de bitume les bateaux tressés de branches d’osier dans lesquels on navigue sur le fleuve. Cette substance abonde tellement, qu’on la laisse s’écouler dans le Tigre, où, surnageant sur les flots, et allumée par les navigateurs, elle offre quelquefois le curieux spectacle d’une rivière enflammée.

On prétend que c’est aux environs de Ait, à 38 lieues à l’ouest de Bagdad, que l’on tirait le bitume dont on se servait pour enduire les briques de l’ancienne Babylone. Hit est l'antique Zs ou Æiopolis.

C’est près de Bagdad que commence le pays appelé par les Arabes Zrak- Araby, qui correspond à l’ancienne Babylonie, et qu’arrosent le Tigre ct l'Euphrate.

Bagdad, cette seconde Babylone, cet ancien séjour des califes, fondée en 754 par le calife Abou-Djiafar-al-Mansor, agrandie et embellie par le calite Haroun-al-Raschid, ce théâtre de tant de fictions orientales, renferme aujourd’hui à peine 70,000 habitants, dont 45,000 Arabes et 20,000 Turcs. Ornée de beaux bazars ou marchés, elle a l’aspect d’une ville persane plutôt que turque; mais les rues sont très-malpropres et les maisons de peu d'apparence. Une forte et haute muraille défend la ville proprement 1 Nicbuhr, Voyage, II, 336. Otter, 1, I. cap. XIV.

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dite. Les fabriques en coton et velours se joignent au commerce de l'Inde pour enrishir ses habitants, dont les mœurs conservent des restes de cette politesse qui distinguait la cour brillante des califes'. Un voyageur fait remarquer avec étonnement qu’on ne mène point ici les bœufs à la boucherie : le géographe turc nous apprend que c’est en vertu d’une ordonnance des Abbassides, qui voulurent protéger l’agriculture. Le pacha de Bagdad, qui étend sa domination depuis Bassorah jusqu’à Orfa, et depuis Scherezour jusqu'aux ruines de Babylone, peut mettre 50,000 hommes sur pied ; il habite la citadelle qui défend le passage du Tigre.

Bagdad offre de loin l’aspect d’une ville importante : elle a une lieue de longueur. Ses bazars forment une suite de 4,200 magas'ns. Elle est le centre du commerce de la Turquie d’Asie avec la Perse, l'Arabie, le Turkestan et l'Inde. Ses fabriques de velours, de coutellerie et de maroquin sont estimées. Les seules constructions remarquables qu'elle renferme sont le vaste palais du pacha, qui embellit le quartier de la citadelle ; le tombeau du fameux sofi Abdoul-Kadir-Ghilani, orné d’une élégante coupole, et celui de Zobéide, épouse d’Haroun-al-Raschid. Un pont de bateaux, long de plus de 200 mètres, unit à la ville le faubourg situé à ouest du Tigre. Ce pont s’appuie sur deux culées ou massifs en briques de 20 mètres de longueur sur 8 de largeur ; il est composé ce 35 bateaux à quille plate, et le plancher est large de 7 mètres.

Au-dessous de Bagdad, les ruines nommées A/-Modaïn, ou les Deux- Villes, ont attiré l'attention de tous les voyageurs; l’une d’elles est l’ancienne C{ésiphon, on ne saurait en douter ; mais celle qui s’étend sur la rive occidentale n’est pas Séleucie, comme le disent tous les voyageurs ; c’est Koche, forteresse située vis-à-vis de Séleucie, et qui, selon le témoignage positif d’Arrien et de Grégoire de Nazianze, différait de Séleucie. Les ruines de celle-ci doivent se trouver à une bonne lieue du Tigre, sur un canal qui communiquait de ce fleuve à l’'Euphrate. C’est à Ctésiphon qu’on admire l'ancien édifice nommé Takt-Khesrou, c’est-à-dire selon l’opinion la plus répandue, le palais de Chosroës. Toute la contrée est jonchée de débris de villes grecques, romaines, persanes et arabes, confondues ensemble dans le même néant. Dans le huitième siècle, les bourgs de Samara, d’Harouniéh et de Dgiafferik formaient, pour ainsi dire, une seule rue longue de sept

farsangs. Leurs ruines, vues par Tavernier, attestent la vérité de ce rapport.

‘Olivier, IV, 325. Rousseau, Description du pachalik de Bagdad, Paris 1809. IL. 50

Samara, qui a été la résidence favorite de plusieurs califes abbassides,

n’a plus que 2,000 habitants. plusi Aucune de ces villes n’approchait en grandeur de la célèbre Babylone, pe dont les décombres occupent un canton tout entier aux environs de Hillah, rie Bâtis en briques qu’on a unies par du bitume, les édifices de cette ville, déjà PA déserte au premier siècle de l’ère vulgaire, durent en s’écroulant, former fé: des collines que les terres entassées avec le temps ont en quelque sorte effacées. On y fouille cependant tous les jours, et l’on en retire une grande sad i i i inti : jours quantité de briques portant des inscriptions; les unes, en relief, datent du siècle des Arabes; les autres, en creux, appartiennent aux anciens Baby- sors loniens. Ces briques sont encore le sujet de plusieurs discussions savantes. vis Une colline longue de 650 mètres, formée de décombres, et qui porte P de encore chez les Arabes le nom de A/-casar ou le palais, passe pour être celui PU de Nabuchodonosor, dans lequel Alexandre rendit le dernier soupir. Quel- LES ques restes de hautes murailles paraissent avoir supporté les célèbres jar- PU dins suspendus; on remarque encore de longues galeries qui servent au- Sous jourd’hui de retraite aux lions et aux tigres. Parmi ces débris, on trouve phrate des fragments de vases ét de tables en marbre, ainsi que des briques char- Pline gées d'inscriptions en caractères cunéiformes. FR Hillah ou Helléh, ville assez considérable , à laquelle les uns donnent 151 7,000 et les autres 42,000 habitants, est importante par ses fabriques, et de n

agréablement située dans une forêt de palmiers; elle semble entièrement bâtie en briques tirées de l’ancienne Babylone. La fameuse tour de Nembrod (Birs-Nimrod), c’est ainsi qu’on appelle un grand carré de murs ruinés de 650 mètres de circonférence et de 65 mètres de hauteur, surmonté d’une tour haute de 44 mètres, se trouve à deux lieues d’Helléh, circonstance qui, vu l’immense étendue de Babylone, n’empêche pas qu’on n’y voie le temple de Belus et la tour de Babel.

A l’ouest de Helléh, on trouve deux villes consacrées, aux yeux des Persans et de tous les schiites, par le souvenir de deux des plus grands martyrs de cette secte. Nous voulons parler de Mesched-Ali et de Mesched- ITossein, villes assez grandes et naguère remplies de richesses que la dévotion des Persans y avait accumulées, mais que les féroces Wahabites enlevèrent et transportèrent. au fond de leurs déserts. Mesched-Ali surtout est remarquable par sa superbe mosquée qui est visitée chaque année par

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‘ Beauchamp, Mémoire sur les antiquités babyloniennes, Journal des Savants, 1790. Hager, Mémoires sur les inscriptions babyloniennes. Niebuhr, dans Zach, Cor: respondance, VII, 433 (où il rectifie son Voyage, IT, 291}

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plusieurs milliers de pèlerins. Dans ses environs un monument circulaire serait, d’après les naturels, le tombeau du prophète Ézéchiel.

Dans la même contrée, la célèbre ville de Koufa, dont la savante école a donné aux anciens caractères arabiques le nom de koufiques, n’a laissé que des ruines peu remarquables. Nous ne connaissons pas toute l'étendue des lacs et des marais que forment ici les canaux dérivés de l'Euphrate; il semble que Tavernier les a suivis plus à l’ouest qu'aucun voyageur de nos jours. I doit se trouver le long de l’'Euphrate une très-longue suite de marais, ou, comme on dit dans le pays, des befhaï’s, au milieu desquels le village de Dyiamdéh est le chef-lieu d’une peuplade qui adore les astres et prétend descendre de Seth.

Lemloun, à 22 lieues au-dessous de Helléh, sur l’Euphrate, est un bourg dont les environs produisent du riz en abondance. Cette culture s'étend jusqu’à Æud ou Koud, et même jusqu’à Mansourié, à quelques lieues au-

dessus de Æorna. Cette dernière ville, au confluent du Tigre et de l’'Eu-

phrate, occupe l’emplacement de celle que Ptolémée nomme Apamea, et Pline Digba. Elle est assez bien bâtie et peuplée de 5 à 6,000 habitants. On remarque vis-à-vis, sur la rive gauche, un monument qui passe pour être le tombeau du prophète Esdras.

En descendant le Fleuve-Uni ou le Chat-el-Arab, on voit les eaux salées de la mer remonter et couvrir les terrains bas qu’elles rendent stériles; mais le sol un peu plus élevé offre une seule forêt de palmiers.

Bassra ou Bassorah, à 12 licues au-dessous du confluent de l'Euphrate et du Tigre, est une ville d’une étendue considérable, entourée de murs et de fossés ; elle comprend dans son enceinte de vastes jardins bien cultivés. Cette ville a près de 60,000 habitants. Son port est le rendez-vous de l’Europe et de l'Asie. Les Anglais y possèdent une factorerie établie en 1640. Les différents produits européens et indiens y sont échangés contre ceux de la Perse. C’est le point de départ pour les riches caravanes qui se rendent aux principales villes de la Turquie asiatique.

Les Arabes de Bassorah ne conservent pas seulement la généalogie de leurs chevaux, mais même celle des pigeons et des béliers ; ceux-ci ont tous, dit-on, un anneau blanc au bout de l’oreille : c’est la marque que ies doigts du prophète imprimèrent à l'auteur de leur race.

TABLEAU des divisions des pays sur le Tigre et l’Euphrate.

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