‹ Geographie De StrabonChapitre 30 sur 181 · Hom., /Itode, XXII · texte numérisé non relu

Hom., /Itode, XXII

et extérieure, comme il est arrivé pour le détroit des Colonnes d'Hercule. Nous avons bien déjà, au début de notre livre, touché quelques mots des phénomènes de ce genre, mais il convient de réunir le tout ensemble pour que les esprits fortifiés ainsi contre le doute croient dorénavant à certaines œuvres de la nature et aux changements de toute sorte que celle-ci opère à la surface du globe.

18. Si ce qu'on dit est vrai, le Pirée, dans le principe, aurait été aussi une île, et de cette situation par-delà le rivage (Tuspav ttjÇ axi9i<;) lui serait venu le nom qu'il porte encore. Leucade, au contraire, qui formait primitivement une presqu'île, un promontoire, ne serait devenue une île que parce que les Corinthiens coupèrent Fislhme dudit promontoire : on prétend, en effet, que c'est Leucade que désignent ces paroles de Laërt(

IQ :

ce Tel que j'étais, quand j'escaladai les forts remparts de « Nérite, promontoire d'Épire [autrement dit de terre ferme *] . »

U y a donc eu ici une coupure pratiquée de main d'homme, c'est-à-dire l'inverse de ce que la main de l'homme à fait ailleurs, en élevant des môles ou en jetant des ponts comme celui qui relie aujourd'hui au continent l'île située en avant de Syracuse, et qui a remplacé l'ancien môle, dont parle Ibycus, fait de cailloux ramassés au hasard, ou à'eclectes^ pour nous servir de l'expression même du poète. On cite encore le fait de ces deux villes, Bura et Hélice, qui disparurent un jour en s'abîmant l'une dans les entrailles de la terre, et l'autre au sein des flots, et, par opposition, cet autre fait survenu dans le voisinage de Méthone, au fond du golfe Hermionique, d'une montagne de sept stades de hauteur*, qui surgit brusquement à la suite d'une éruption ignée : inaccessible tout le jour à cause de son extrême chaleur et de l'odeur de soufre qu'elle exhalait, elle répandait, au contraire, la nuit, une odeur agréable ^, et, avec de vives

1. Hom., Odyssée, XXIV, 376. — 2. Voy. C. Mûller : Index varias lectianit, p. 944, col. 2, 1. 3. — 3. Eùû^tç. Ce mot a été retranché du texte de Strabon par Ccray et M. Meineke; et à juste titre, suivant M. Mûller.

clartés qui rayonnaient an loin, nne chaleur tellement intense que la mer jnsqtf'à une distance de cinq stades bouillait à gros bouillons, et qu'à vingt stades ses eaux étaient encore troubles et agitées, sans compter que tout cet espace intermédiaire demeura comme comblé de fragments de rochers aussi hauts qpie des tours. Ailleurs, c'est le lac Copaïs qui engloutit Amé et Midée, deux villes que le poète a nommées dans son Catalogue des vaisseaux :

€ £t ceux qui habitaient Arné aux riches vignobles et ceux c qui occupaient Midée '. i

Tout porte à croire aussi que le lac Bistonis et celui qu'on nomme aujourd'hui l'Aphnitis submergèrent jadis différentes villes attribuées par les uns à la Thrace, mais par les autres au pays des Trèrcs, par la raison sans doute que ce peuple a longtemps vécu mêlé aux Thraces. Nommons encore Artemita, qui, après avoir fait partie notoirement des lies Échinades, s'est rattachée au continent, comme ont fait de leur côté, et par suite des atterrissements du fleuve sur ce point, certains îlots du groupe voisin de TAchéloùs, et comme, au dire [d'Hérodote*], les derniers îlots du même groupe tendent chaque jour à le faire. L'.^tolie compte pareillement plusieurs caps ou promontoires, qui ont commencé par être des îles. D'autre part, dans l'île actuelle d'Asteiia on aurait peine aujourd'hui à reconnaître YAsUris d'Homère,

c Cette île rocheuse, au milieu de la mer, cette petite Astétt rie, avec son double port, abri sûr ouvert aux vaisseaux ', i

car aujourd'hui elle n'offre pas même un bon ancrage. Et l'on ne retrouve pas davantage à Ithaque Y Antre et le Nymphèe, tels que le poète les a décrits. Mais ne vaut-il pas mieux, je le répète, croire à un changement opéré par la nature que d'accuser le poète d'avoir ignoré ou altéré volon-

i. Hom. , //tWe, II, 507- — 2. A l'exemple de Coray et de M. Meineke, noos avoiiB remplacé ici le nom d'Hésiode par celai d'Hérodote. Cf. Hérodote, II, lu. ^ 3. Hom. OJyBiée, rv, 844.

tairement l'état réel des lieux en vue du merveilleux. Du reste, la chose' est incertaine, et je l'abandonne comme telle au libre examen de chacun.

19. Antissa aussi était primitivement une île, Myrsile le dit positivement, et d'ailleurs, Lesbos en ce temps-là s'appelant Issa, on n'avait pu donner ce nom i' Antissa qii'à une île située vis-à-vis : aujourd'hui Antissa est une des villes de Lesbos. Quelques auteurs vont plus loin, ils affirment que Lesbos n'est elle-même qu'un fragment arraché de rida, tout comme Prochyta et Pithécusse ont pu être arrachées du cap Misènes , et Gaprées de T Athenaeum, tout comme la Sicile a pu être arrachée du territoire de Rhegium et rOssa de l'Olympe. Sur d'autres points, il s'est produit des changements analogues : ainsi naguère, en Arcadie, le Ladon a suspendu son cours ; en Médie, la ville de Rhages, s'il faut en croire Duris, a reçu le nom qu'elle porte en souvenir d'un tremblement de terre, à la suite duquel, le sol s'étant déchiré (6aYeï(ja) aux environs des Pyles Caspiennes , un grand nombre de villes et de bourgades furent détruites, en même temps que le cours de plusieurs rivières s'en trouvait plus ou moins changé. Touchant TEubée aussi, que dit Ion dans son drame satyrique à'Omphale^^

« Les flots de l'étroit Euripe ont séparé la terre Eubéenne de « la Béotie , en s'ouvrant un passage à travers les rochers a avancés du rivage. »

20. Démétrius de Callatis, à son tour, dans le relevé qu'il a fait de tous les tremblements de terre ressentis anciennement sur les divers points de la Grèce, nous apprend qu'une portion notable des îles Lichades et du Cenœum fut engloutie, et que les sources chaudes d'iEdepse et des Thermopyles, après s'être arrêtées trois jours durant, recommencèrent à couler, mais que celles d'^Edepse dans l'intervalle avaient changé d' ouvertures ou d'issues; qu'à Echines, à Phalares, à Héraclée de Trachis, il y eut aussi un nombre

1. cf. lonis fragmenta (éd. Frid. Gail. Wagner. Paris, I8iô), n» il.

considérable de maisons renversées ; que Phalares même fut en quelque sorte rasée tout entière jtisqu'au niveau du sol; qu'un même désastre eut lieu à Lamia et à Larisse ; que Scarphée se vit arrachée de ses fondements et n'eut pas moins de dix-sept cents de ses habitants noyés; qu'à Thronium il périt aussi moitié et plus de ce nombre* : les flots, débordés, s'étaient partagés en trois torrents, dont l'un s'était porté sur Scarphée et sur Thronium, l'autre vers les Thermopyles, et le troisième à travers la plaine jusqu'à Daphnùs en Phocide ; puis les sources des fleuves avaient tari pendant quelques jours, le Sperchius avait changé de cours transformant les routes en canaux navigables; le Boagrius avait quitté son ancien lit et envahi une autre vallée ; Alopé, Cynûs, Opûs avaient eu plusieurs de leurs quartiers gravement endommagés; la citadelle d'Œum, qui domine cette dernière ville, s'était écroulée, ainsi qu'une partie de l'enceinte d'Élatée; de plus, à Alpône, en pleine célébration des Thesmophories, vingt-cinq jeunes filles, qni étaient montées au haut d'une des tours du port pour mieux jouir du coup d'œil, avaient été entraînées dans la ruine de l'édifice et précipitées à la mer. Eu fin, l'on rapporte que l'île d'AtaJante, près de l'Eubée, s'ouvrit juste par le milieu et livra passage aux vaisseaux, qu'en certains endroits l'inondation y couvrit la plaine jusqu'à une distance de vingt stades, et qu'une trirème y fut enlevée du chantier où elle était et lancée par-dessus le rempart.

21. Ce n'est pas tout : aux changements qui précèdent, certains auteurs ont ajouté ceux qu'ont produits les migrations des peuples, dans l'intention apparemment de développer en nous encore davantage cette athaumastie ou insensibÛité parfaite, que Démocrite et en général tous les philosophes préconisent comme Taccompagnement ordinaire d'une âme intrépide, imperturbable et sereine. Parmi ces migrations, ils citent tout d'abord celles des Ibériens de l'Occident vers les régions situées au-dessus du Pont et de la Golchide, où leurs possessions se trouvent séparées de l'Arménie par l'Araxe, au dire d'Apollodore, mais plutôt par

le Cyru&et parlesraonts Moschiques* ; celles deè Égyptiens vers l'Ethiopie et la Colchide ; celles des Énètes des rivages de la Paphlagonie aux bords de TAdrialique ; ou bien encore les migrations ^es Hellènes, Ioniens, Dorions, Achéens, iEoliens; celles des iEnianes, aujourd'hui limitrophes de l'iEtolie, mais qui, primitivement, habitaient aux environs de Dotium et au pied de TOssa, en compagnie des Perrhèbes, sans oublier celles des Perrhèbes eux-mêmes, qui, eux aussi, avaient quitté leur demeure première. Le présent ouvrage aussi est plein d'exemples de migrations semblables : il en est bien assurément, dans le nombre, que tout le monde connaît ; mais l'histoire des migrations des Gariens, des Trères , des Teucriens et des Galates, non plus que riiistoire des expéditions lointaines des conquérants, tels que Madys le Scythe , Théarco l'Éthiopien et Gobus le Trère, ou de celles des rois d'Egypte Sésostris et Psammitichus, et des rois de Perse, depuis Cyrus jusqu'à Xerxès, n'est pas au même degré tombée dans le domaine public. Les Cimmériens, qu'on désigne quelquefois sous ce même nom de Trères (sinon toute la nation, an moins Tune de ses tribus), ont également à plusieurs reprises envahi les provinces qui s'étendent à la droite du Pont, soit la Paphlagonie soit même la Phrygie, l'une de leurs incursions en ce dernier pays coïncidant précisément avec l'époque où le roi Midas mit fin, dit-on, à ses jours en buvant du sang de taureau. Lygdamis, à la tête de ses bandes, pénétra, qui plus est, jusqu'en Lydie et en lonie, où il prit Sardes, et alla mourir en Gilicie. Les Gimmériens et les Trères avaient renouvelé plus d'une fois leurs incursions dans ces pays, quand les Trères et leur roi Gobus en furent, dit-on, définitivement expulsés par les armes du roi scythe Madys. Du reste, si nous avons rappelé ici tous ces faits, ce n'est que parce qu'ils peuvent servir à l'histoire générale de la terre. 22. Reprenons maintenant la suite de notre discours au

1. Voy. ce que dit M. Ch. Muller {Index varix lectionis, p. 944, col. 2, 1. 48) à propos de ce passage qu'il considère comme une glose marginale indûment in> âéree dans le texte même de Strabon.

point où cette digression l'a interrompu. Hérodote ayant nié quelque part qu'il existe sur la terre des Hyperboréens, par la raison qu'il ne s'y trouve point d'Hypernotiens^ Ératosthène juge l'argument risible et le compare au sophisme qui consisterait à nier qu'il y ait dans le monde des epichœrekakiy c'est-à-dire des gens heureux du mal d'autrui, par la raison qu'on n'y connaît point i'epichœragathi ou de gens heureux du bonheur des autres, < sans compter, ajoutet-il, qu'il n'est rien moins que prouvé qu'il n'existe pas réellement des Hypemoiiens^ témoin l'Ethiopie où le notus ne souffle pas, tandis qu'il souffle dans les contrées situées plus bas '. » — Mais ne serait-il pas étrange, quand les vents soufflent sous tous les climats^ quand partout le vent qui vient du midi est appelé notusy qu'il y eût une position sur la terre où ces conditions ne se vérifiassent pas? Non, la vérité est que l'Ethiopie, et, avec l'Ethiopie, toute la contrée située au-dessus jusqu'à l'équateur, doivent ressentir également le souffle de notre notus. Le vrai reproche à faire a Hérodote était donc d'avoir supposé que le nom d'Hyperhoréens pût désigner des peuples chez qui Borée ne souffle point; car, si les poètes avaient employé là une qualification un peu trop mythique, il appartenait à leurs commentateurs d'en démêler ie vrai sens et de comprendre que ce nom d' Hyperboréens ne pouvait signifier autre chose que les nations les plus boréales^ le pôle étant proprement la limite des nations boréales, tout comme l'équateur est la limite des nations notiennes ou australes, et cette double limite étant la même pour les vents.

23. Ératosthène prend ensuite à partie les auteurs qui, soit sous forme de fables, soit sous forme d'histoires, ont rapporté des faits notoirement imaginaires et impossibles, et qui, pour cette raison, ne méritent pas même d'être mentionnés: mais à ce compte, lui, tout le premier, aurait dû s'abstenir de mêler à un sujet tel que le sien la critique en règle de véritables sornettes.

I. Voy. la note de M. Ch. Mûller {Index variae lectionis, p. 945, col. 1, 1. 5.)

Voilà da reste tout ce que comprend la première série de ses Mémoires,

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