LIVRE U
etPythéas, « ce Pythéas, dit-il, qu'on s'étonne en vérité de voir faire tant de dupes avec des mensonges aussi grossiers que ceux-ci, par exemple, qu'il aurait parcouruà pied * la Bretagne tout entière, et que le périmètre de cette île est de 40 000 stades, sans compter ce qu'il débite encore au sujet de Thulé et de cette autre région, où Ton ne rencontre plus la terre proprement dite, ni la mer, ni l'air, mais à leur place un composé de ces divers éléments, semblable au poumon marin, et dans lequel, soi-disant, la terre, la mer, bref tous les éléments sont tenus en suspension et comme réunis à l'aide d'un lien commun, sans qu'il soit possible à l'homme d'y poser le pied, ni d'y naviguer. « Et notez, ajoute Polybe, que cette matière semblable au poumon marin, Pythéas dit l'avoir vue de ses yeux, tandis qu'il avoue n'avoir parlé de tout le reste que sur ouï-dire I Puis à ce premier conte, il ajoute celui-^i qu'une fois revenu de ses voyages il parcourut encore en Europe tout le littoral de l'océan depuis Gadira jusqu'au Tanaïs. »
2. Or, au jugement de Polybe, il est déjà incroyable qu'un simple particulier, notoirement pauvre, ait trouvé les moyens de parcourir, soit par mer, soit par terre, de si énormes distances; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'Ératosthène, après avoir émis absolument les mêmes doutes, ait accepté pourtant le témoignage de Pythéas en ce qui concerne la Bretagne, Gadira et l'Ibérie. « N'eût-il pas mieux valu cent fois, dit Polybe, croire au récit du Messénien? Celui-ci du moins ne s'est vanté que d'une seule découverte, de sa navigation à l'îla de Panchaia, tandis que l'autre prétend avoir atteint aux limites mêmes du monde et avoir exploré toute la région septentrionale de l'Europe, allégation qu'on ne croirait même pas sortant de la bouche d'Hermès '. Que fait cependant Ëratosthène ? Il traite Évhémère de Bergéen, et croit Pythéas, oui, Pythéas, que Dicéarque lui-même n'a pas cru I » — « Que Dicéarque lui-même
1. 'En6a56v. La leçon des Mss. liAeatiJv a inspiré à M. Redslob, auteur d'une monographie récente sur Thulé {Thule : die phônizischen Handelswege^etc. Leipzig, 1855) une étrange idée que M. MÛller, dans son Index variss tecUon>s fp. 948), relève comme il convient. — 2. M. Meineke, frappé de ce que cette expression a dlnsolite, soupçonne encore en cet endroit une allusion ingénieuse de Strabon au poème d'Hermès d'Ératosthène.
ri a pas cru, » plaisante remarque en vérité I Comme si Ératosthène était tenu de se régler sur un auteur contre qui Polybe tout le premier ne cesse de diriger ses critiques ! H est bien vrai, maintenant, qu'Ératosthène ignorait la géographie des parties occidentale et septentrionale de l'Europe, sons-même l'avons démontré plus haut. Mais cette ignorance chez lui et chez Dicéarque est excusable, puisque ni l'un ni l'autre n'avaient visité ces contrées ; ne serait-elle pas inexcusable au contraire si nous la rencontrions chez Polybe et chez Posidonius? Eh bien! Polybe, qui traite d'erreurs et de préjugés populaires tout ce que ces auteurs nous ont rapporté au sujet des distances non-seulement dans ces pays lointains, mais dans bien d'autres pays encore, n'a pas su se préserver lui-même de toute erreur dans les critiques qu'il leur adresse. Ainsi Dicéarque compte à partir du Péloponnèse 10000 stades jusqu'aux Colonnes d'Hercule et plus de 10 000 stades jusqu'au fond de l'Adriatique, et comme, suivant lui, entre le Péloponoèse et les Colonnes d'Hercule, la première partie du trajet jusqu'au détroit de Sicile est de 3000 stades, c'est, on le voit, 7000 stades qui restent pour la distance du détroit de Sicile aux Colonnes d'Hercule, Que dit Polybe à ce propos? Il passe condamnation sur ce nombre de 3000 stades, exact ou non , attribué à la première partie du trajet, mais il nie absolument que le reste puisse être de 7000 stades, qu'on le mesure en longeant la côte ou en coupant la mer par le milieu. Suivant lui, en effet, la côte forme exactement un angle obtus, dont l'un des côtés se termine au détroit de Sicile, tandis que l'autre se ^iprolonge jusqu'aux Colonnes d'Hercule, le sommet de l'angle
Ise trouvant placé à Narbonne, de sorte que l'on peut concevoir un triangle ayant pour base la droite tirée à travers la mer et pour côtés les côtés mêmes de l'angle en question, le côté compris entre le détroit de Sicile et Narbonne mesurant plus de 11 200 stades et Tautre un peu moins de 8000. « A vrai dire, ajoute Polybe, il paraît constantque la plus grande distance entre l'Europe et la Libye, laquelle se mesure à travers la mer Tyrrhénienne, n'excède pas 3000 stades et qu'elle
pourrait même être réduite encore, si on la mesurait à travers la mer de Sardaigne. Mais soit, de ce côté-là même portons à 3000 stades la distance en question, ilnousfaut maintenant prélever sur cette longueur 2000 stades pour la profondeur du golfe de Narbonne, autrement dit pour la perpendiculaire abaissée du sommet sur la base du triangle obtusangle; or, d'après ces données, il est évident qu'un enfant saurait calculer que la longueur totale de la côte comprise entre le détroit de Sicile et les Colonnes d'Hercule doit dépasser à peu près de 500 stades la droite qui coupe transversalement la mer. Et, si à cette longueur on ajoute les 3000 s. représentant la distance du Péloponnèse audétroitde Sicile, la somme ainsi obtenue, qui sera précisément la longueur totale de la droite en question, dépassera, on le voit, de plus du double le nombre de stades que Dicéarque lui assigne. Et il faudrait pourtant, d'après son calcul, faire la distance du Péloponnèse au fond de l'Adriatique encore plus grande ! »
3. « Mais, ami Polybe, pourrait-on bien lui dire, si, sur ce dernier point, l'expérience a mis hors de doute le mensonge ou l'erreur de Dicéarque, en vérifiant l'exactitude des distances que tu as indiquées, à savoir 700 stades du Péloponnèse à Leucade, autant de Leucade à Gorcyre, autant encore de Gorcyre aux monts Gérauniens, lesquels sont situés à la hauteur de l'Iapygie, du côté droit de l'Adriatique^, et enfin 6150 stades pour la côte d'Illyrie à partir des monts Gérauniens, sur le premier point Dicéarque n'est plus seul à s'être aussi grossièrement trompé, et, si le calcul, par lequel il réduit à 7000 stades la distance ejfXre le détroit de Sicile et les Colonnes d'Hercule, est évidemment faux, celui auquel tu arrives par ta prétendue démonstration n'est assurément pas plus juste. On convient en effet généralement que le trajet direct par mer entre le détroit de Sicile et les Colonnes d'Hercule est de 12 000 stades, et il est aisé de voir que cette estimation s'accorde on ne peut mieux avec
1. Les mots iv itliS. et lom^iav ont embarrassé tons les éditeurs. Nous avons traduit sans vouloir toucher au texte, mais sans nous faire illusion sur la valeur de notre traduction. Cf. Mûller, Index var, kctionii, p. 948.
174 GÉOGRAPHIE DE STRABONI
celle qu*on a faite de la longueur totale de la terre habitée, laquelle mesure, dit-on, 70 000 stades, car toute la portion occidentale de ladite longueur, comprise entre le golfe d'Issus et Textrémité la plus occidentale de Flbérie, représente à peu de chose près 30 000 stades, et voici comme on forme ce nombre : 5000 stades depuis le golfe d'Issus jusqu'à Tile de Rhodes, 1000 stades de là au cap Salmonium [ou Samonium], extrémité orientale de la Crète, 2000 stades et plus pour la longueur de la Crète jusqu'au Kriou-Métôpon; de ce point au Pachynum en Sicile 4500 stades, et plus de 1000 stades du Pachynum au détroit de Sicile; enfin, pour le trajet du détroit de Sicile aux Colonnes d'Hercule 12000 stades^ et environ 3000 du détroit des Colonnes à l'extrémité même du promontoire Sacré d'Ibérie. J'ajouterai que Polybe n'a pas mieux su mesurer sa perpendiculaire : comme, en effet, Narbonne est située sur le même parallèle à peu près que Massalia, et celle-ci, à ce que croit Hipparque lui-même, sur le même parallèle que Byzance , comme, d'autre part, la ligne qui coupe transversalement la mer est prise suivant le parallèle qui passe par le détroit de Sicile et par Rhodes, et qu'entre les villes de Rhodes et de Byzance, qui sont censées être l'une et l'autre sur le même méridien, on compte environ 5000 stades, la perpendiculaire en question devrait en mesurer autant. D'autre part, à la vérité, l'on prétend que le plus long trajet d'Europe en Libye, en traversant directement cette mer depuis le fond du golfe Galatique ,, est de 5000 stades, mais il est évident qu*on se trompe ou bien il faut que la Libye en cette partie s'avance assez dans la direction du nord pour atteindre au parallèle des Colonnes d'Hercule. Une autre erreur de Polybe, c'est d'avoir fait aboutir ladite perpendiculaire près de la Sardaigne, car la traversée en question ne se fait pas dans les parages mêmes de la Sardaigne, mais beaucoup plus à l'O., en dehors et de la mer de Sardaigne et de la mer Ligystique elle-même.
1. 12000 au Uenaftt8<KH>qne marquent les Mm.: restitotioii de Cramer.