LES RIVALITÉS POLITIQUES
Dans la Méditerranée, qui est à la fois un bassin fermé et une grande route du commerce universel, les peuples riverains se surveillent non moins jalousement.
La possession de la Corse et de Tunis par la France est un danger pour l'Italie ; celle de la Sardaigne et de la Sicile par l'Italie, un danger pour la France; la situation de l'Italie, dirigée vers Suez et séparant le bassin oriental du bassin occidental de la Méditerranée, semble lui promettre une prépondérance que ni l'Autriche ni la France ne sauraient lui laisser prendre ; si la Russie occupait le Bosphore et les Dardanelles (carte, p. lo'ique ses vaisseaux de guerre ne peuvent aujourd'hui franchir, l'équilibre méditerranéen serait également troublé.
Le percement de Yisthmede Suez a compliqué encore cette situation. L'Angleterre, intéressée à s'assurer le chemin de l'extrême Orient, maîtresse de Gibraltar, de Malte, de Chypre, de l'Egypte, éveille forcément l'inquiétude de la France qui domine en Indo- Chine, de l'Espagne qui a les Philippines, de la Hollande qui règne sur la Malaisie, de l'Allemagne qui cherche à prendre pied en Océanie.
vwv. Les frontières naturelles. — Aucune question n'est plus obscure que celle des frontières naturelles. En réalité, chacun les détermine suivant ses intérêts.
Ainsi, la France pourrait prétendre que sa frontière du nord-est ne sera point solide tant qu'elle ne sera pas formée par le Rhin ; ce qui n'a pas empêché l'Allemagne de déclarer que les Vosges devaient nous servir de limites et de nous les imposer par la force.
Il y a pourtant des cas où il ne subsiste aucun doute sur les frontières naturelles. Les îles Anglo-Normandes (à l'Angleterre) sont bien des iles françaises; Malte, (à l'Angleterre) une île italienne; la Crête (à la Turquie), une île grecque; Gibraltar (à l'Angleterre), un lambeau du territoire espagnol, et l'on peut concevoir les aspirations qui tendent à la réunion du Portugal à l'Espagne ou à celle du Tyrol (carte, p. 13fl)à l'Italie.
Mais revendications et aspirations se heurtent à des faits, à des droits établis par la possession : autant de causes de discordes.
ww. Les frontières historiques. — Bien plus artificielles encore sont les prétentions fondées sur un état historique passager qu'on n'invoque jamais que lorsqu'on y a intérêt. C'est une habitude propre surtout aux Allemands et aux Italiens. Les premiers visent ainsi la Suisse, le reste de la Lorraine et la Belgique, qui firent autrefois partie du saint Empire romain germanique.
Les autres convoitent la Savoie, parce qu'elle appartint à leur famille régnante, la Dalmatie et Vlstrie (carte, p. 95), parce que Venise y régna, Tunis parce que Rome conquit jadis Carthage.
vw. Les frontières ethnographiques. — Celles-ci ont pris une grande importance, surtout depuis que Napoléon III proclama le principe de l'unité italicrme et le fit triompher par les armes.
La grande puissance slave, la Russie, s'est mise à la tête du panslavisme et essaye d'attirer dans son orbite les Slaves de la monarchie austro-hongroise et de l'empire turc.
La Grèce, devenue indépendante, joue le même rôle à l'égard dos Hellènes de la Tur-
quie, de l'Archipel et de l'Asie Mineure : le panhellénisme lutte contre le panslavisme sur les débris encore debout de l'empire ottoman. L'Italie réclame tous les pays limitrophes où l'on parle italien, ce qu'elle appelle l'Italia irredenta : Nice, le Tyrol, Trieste, Malte, la Corse.
Enfin, et surtout, la Prusse s est mise à la têt; du pangermanisme et a fondé l'unité allemande ; cette unité ne sera complète à ses yeux que lorsqu'elle aura englobé, comme l'Alsace-Lorraine, tous les pays d'origine ou de langue allemande.
La Hollande, le Danemark, la Suisse, les provinces baltiques de la Russie, les provinces allemandes de V Austro-Hongrie sont particulièrement menacées.
vwv. Les questions religieuses. — Tandis qu'un grand mouvement de fanatisme agite depuis quelques années le monde musulman et complique toutes les questions méditerranéennes, les haines religieuses continuent à jouer un rôle important dans la politique intérieure des peuples et dans les relations internationales.
Tantôt la persécution s'acharne contre les Juifs, comme en Russie et eu Allemagne où V antisémitisme est ouvertement prêché. Tantôt les divisions des partis s'expriment par un antagonisme religieux, qui va parfois jusqu'à la persécution. Plusieurs puissances ont une religion d'État ou une politique de religion : la Prusse est une puissance protestante, l'Autriche est très catholique, la Russie représente l'orthodoxie grecque au même titre que le panslavisme.
vwv. Concli 'on. — En résumé, les hommes groupés en nations seront longtemps encore rivaux et ennemis.
Si les guerres sont devenues plus rares, elles sont infiniment plus meurtrières, et la lutte économique peut causer autant de ruines que la lutte à main armée. Les seules frontières équitables et vraiment naturelles résulteraient d'un libre accord entre les peuples. Mais les peuples sont trop aveuglés par la passion pour pouvoir s'entendre.
L'équilibre politique du monde a été rarement moins stable qu'aujourd'hui : l'audace et, la force des uns, la pusillanimité et la faiblesse des autres ne sont pas pour le rétablir.
Ce n'est pas une raison pour désespérer de l'humanité et du règne de la justice. La France est sortie du chaos féodal. Les États- Unis d'Europe pourront naître un jour de l'anarchie militaire que nous traversons. Mais tant que n'a pas lui le jour de la concorde, le devoir le plus strict impose à chacun le droit de légitime défense.
Quant à nous, Français, nous devons penser à l'Alsace et à la Lorraine. On a pu nous les arracher par la force : elles nous appartiennent. Elles sont françaises de droit, moins par des raisons historiques, géographiques, ethnographiques, que par leur volonté, leur affection exaltée jusqu'à l'héroïsme.
Nous devons penser en outre que nos désastres nous ont laissé dans le monde une place et un patrimoine qu'il ne faut laisser diminuer nulle part et d'aucune fa^on, pas plus en Afrique, en Asie ou ailleurs que dans la vieille Europe, sous peine d'éloigner le jour où nous espérons pour nous la revanche do la justice et le triomphe du droit.