‹ Géologie de JerseyChapitre 38 sur 38 · COOUILLAGES DE LA MOTTE · texte numérisé non relu

COOUILLAGES DE LA MOTTE

les amas de goémon ont pénétré peu à peu clans la terre meuble, et ont été recoHverts par les débris de la végétation auxquels se mêle Je sable apporté par le vent et retenu dans les herbes. Cette solution est évidente ; car si ces coquillages avaient été déposés vivants ou morts, par la mer, ils ne seraient pas contenus dans la terre végétale mais seulement dans le sable , et ils ne seraient pas mêlés de ces petites hélices terrestres qui habitent encore les herbes de la surface. Assurément les lames peuvent projeter ainsi des coquilles sur l'ilot, comme cela arrive pour quelques-uns sur les rochers (le Pontac, du côté battu par la mer, mais une pareille cause ne les aurait pas distribués uniformément sur toute la surface, ni à un seul niveau. Chacun du reste peut constater l'abondance de ces mêmes coquillages sur le terrain actuellement réservé aux dépôts de varech, près de la cale qui donne accès à la grève , ou à tout autre endroit de la côte destiné au même usage.

Enfin on pourrait invoquer, comme preuve d'un niveau supérieur, ce que j'ai dit moi-même de l'érosion des roches à l'entrée de l'une des grottes du Pinacle. Mais outre qu'il est assez difficile de préciser à quelle hauteur s'arrêtent les lames engouffrées dans une grotte, rien ne prouve que cette érosion soit récente. Elle doit au contraire être très ancienne et de l'époque de la formation du Pinacle, puisqu'elle appartient à une fente qui a contribué à l'isolement du rocher. Il faut bien admettre, en effet, qu'à partir du jour où la mer

a quitté la surface de l'Ile, elle a commencé à creuser des grottes. Depuis, leurs voûtes se sont bien des fois écroulées et nous avons vu qu'elles ont été le point de départ de fentes, d'échancrures et même de plusieurs anses.

Quant aux grottes actuelles, avec les longues tranchées qui en prolongent parfois l'entrée, elles ont exig*'un temps considérable pour se creuser, et quoiqu'elles répondent assez bien au niveau présent de la mer, il est clair cependant qu'elles sont pour la plupart antérieures aux forêls submergées.

De ces observations relatives aux dépôts modernes . il ressort que nous n'avons à Jersey, ni, selon toute probabilité, dans les autres iles de la Manche, aucune preuve de la double oscillation du sol , depuis le commencement de l'ère chrétienne. Mais il y a plus, ce me semble : non seulement ce double mouvement n'est pas démontré, mais il parait absolument invraisemblable, j'allais dire impossible. Que serait devenue, durant cet affaissement des terres, la forêt de la Brequette ?

Admettra-t-on qu'elle ait pu se reproduire du neuvième au quatorzième siècle? Que quatre ou cinq cents ans suffisent à la croissance de troncs de chêne de près de 5 mètres de circonférence, on n'en saurait douter: mais une forêt ne se rétablit pas tout d'un coup après avoir été ensevelie une première fois sous l'océan. Kl puis, comme l'a fait remarquer M. le Président de la

UYPOTUÈSES SUR LA FORÊT. Uu

Société Jersiaise, le développement de ces arbres exiireait une certaine étendue de terrain donnant a])n (lu cùté (lu large, ou au moins un cordon littoral, (]ui n'ei\t pu être rétabli au delà des récifs de la baie (ju'à la condition d'un retrait considérable des eaux. Or aucun document de cette époque, cependant assez connue, des invasions normandes, ne mentionne même indirectement cet éloignement de la mer après un premier envahissement des certes.

Dira-t-on que les grosses souches de chêne appartiennent à une ancienne forêt et que le dernier bois de la Brequette n'a consisté qu'en un taillis. Rien ne justifierait jusqu'ici cette hypothèse, car toutes les racines enlacent la même couche de terre végétale et pénètrent dans le même sous-sol argileux. On peut cependant admettre que les chênes sont antérieurs aux autres essences auxquelles ils auront fait place, au moins dans les parties basses , à mesure (jue l'écoulement des eaux de la vallée , rendu plus difficile par le retour de la mer, augmentait l'humidité du terrain.

Voici, du reste, une preuve directe, à mon avis, contre cet affaissement du sol au-dessous de l'état présent. Cet excès de subsidence ne fût-il que de 2 mètres, il ne faudrait pas vingt ans des tempêtes que nous connaissons pour laver complètement de leur argile les rochers de la Pointe des Pas et de la Motte. Qu'on appli({ue cette remarque aux roches de la Brequette, sur lesquelles cependant auraient poussé les ar-

hres de la seconde forêt ; qu'on l'applique aux Écréhous, occupés au treizième siècle par une population assez nombreuse pour nécessiter la construction d'une église, et l'on aura }3ien de la peine à admettre qu'au huitième siècle ces rochers aient été absolument dénudés et sans abri.

Sans doute la mer, au lieu d'emporter l'argile, la recouvre souvent de sable, elles plages qui environnent les roches qui nous occupent, en fournissent maints exemples; mais les rochers battus par les vagues ne sauraient se charger de glaise ni conserver celle dont ils auraient été précédemment revêtus.

La haute compétence de M, l'abbé Hamard, qui s'est appuyé sur les invasions de la Flandre, de la Picardie, et, par concomitance, du Mont-Dol, pour généraliser la thèse de la double oscillation du sol depuis le commencementde l'ère chrétienne, m'a porté à essayer d'abord d'expliquer en ce sens toutes les données précises de l'histoire locale de Jersey. On a vu qu'à ne considérer que les dates des principaux événements la conciliation ne serait pas impossible.

J'ai montré ensuite que ces mouvements en sens contraire, non seulement ne recevaient aucune confirmation de l'observation directe des côtes de l'ile, mais semblaient même contredire les faits considérés avec toutes leurs circonstances. J'aurais dû peut-être ajouter que la fixité du sol de Jersey, entre deux régions qui s'abaisssent , n'offre rien d'anormal, puisque

DOUBLE OSdJiATION DES CÔTES DE FRANCE? 169

la pression latérale pourrait même , au lieu d'un aiTais- ^•'inont, produire un surcroît d'élévation par un phénomène de plissement bien connu en géologie. En tout cas, les données sur lesquelles repose la thèse prouvent assez que, la dépression n'étant pas partout la uième, rien ne s'oppose à ce qu'elle demeure insensible sur un point.

Maintenant je me permettrai quelques remarques sur ces envahissements qui servent de base à la théorie de la double oscillation depuis l'époque romaine.

Ce qu'on a dit au sujet des tourbières de la Flandre, montre, il est vrai, l'invasion des eaux et leur retrait accomplis au temps exigé par la thèse ; mais ne pourrait-on rendre compte de leur mouvement rétrograde sans recourir à un abaissement de niveau? Des dépôts formés ont relevé de 1™,80 le sol marécageux; s'ils n'ont pas suffi à eux seuls pour arrêter les marées, on peut y ajouter quelques endiguements : les habitants ne manquaient pas dans la contrée à l'époque du dessèchement, puisque c'est dans l'existence de certains villages de ces parages qu'on trouve une preuve du retrait de la mer.

D'ailleurs ces dépôts ne dépassant pas le niveau moyen des eaux (1) ne semblent apporter aucun appoint à la théorie de l'émergence moderne.

Ce qu'on rètieontre dans la vallée de la Somme est

(1) Revue d'anthropologie, 1375.

tellement exceptionnel qu'on ne saurait , à mon avis , en rien déduire pour l'ensemble des autres rivages. Ou bien en effet, comme l'ont pensé certains géologues, entre autres M. l'abbé Hamard (1), le sol des environs d'Abbeville non seulement n'a pas suivi le mouvement général d'affaissement, mais a subi au contraire un exhaussement; ou bien l'ensablement de l'estuaire de la Somme a considéralîlement abaissé l'ancien niveau atteint par la mer lorsqu'elle remontait la vallée et y produisait peut-être un mascaret.

<( En interrogeant les titres de l'abbaye de Saint- Valéry, écrit M. Jules Girard, on y rencontre une bulle de 1266 témoignant que les eaux de la mer faisaient alors de fréquentes invasions dans les terres de Cambron et les bouleversaient : In illis {campis) per maris immdationem sœpe solet terrse superficies immutari. Le village de Cambron est actuellement sur la rive gauche de la Somme, à côté de terres couvrant les sables de l'ancien estuaire , élevés de 9 mètres au-dessus du niveau de la mer. » La mer au treizième siècle remontait donc plus haut qu'aujourd'hui dans la vallée de la Somme.

Quant au sable marin du Mont-Dol, il dépasse de 5™, 50 le niveau des plus hautes marées. Mais remarcjuons d'abord que cette hauteur est bien la plus considérable que la mer ait atteinte à l'époque du dépôt. Le sable

(1) Gisement du Mont-Dol, p. 3i.

AVEMH DE JERSEY, 171

est en effet étendu sur une plage faiblement inclinée, et cependant il ne la couvre pas jusqu'au pied do la falaise.

Cela prouve que les lames elles-mêmes ne montaieni pas jusqu'au rocher quand elles ont déposé le sable. Or la baie de Dol, largement ouverte entre Saint-Brolade et Qmc^le, se rétrécissait beaucoup en pénétrant dans les terres. Est-il donc impossible qu'à l'époque où la mer y entrait, après s'être engouffrée par une large ouverture, elle soit montée, en se resserrant vers le fond de la baie, 1 ou 2 mètres plus haut qu'on ne l'observe aujourd'hui le long de la di^ue? Les lames soulevées par les tempêtes et déferlant sur la plage , durant les grandes marées, auraient poussé sur les anciens éboulis cette petite couche de sable qui « s'amincit à mesure qu'elle s'approche du tertre et se termine en biseau à 10 mètres du monticule ».

Unoi qu'il en soit d'ailleure de certains points du rivage du nord de la France, je répète en deux mots ma pensée sur Jersey : les côtes de lile ont été envahies depuis l'époque romaine, mais le mouvement de la mer a toujours été dans le même sens, et il semble s'être arrêté vers le .seizième siècle au plus tard.

M. Alexandre Chèvremont, tout en reconnaissant cet arrêt d'affaissement depuis trois cents ans, le regarde comme accidentel, et maintient la subsidence moyenne de -28 centimètres par siècle. Aussi, après avoir se-

rieusement blâmé je ne sais quel auteur inconsidéré, qui n'accorde aux habitants du littoral que quinze cents ans pour se pourvoir contre un envahissement total, il annonce lui-même que dans cinq mille cinq cents ans le massif de Cherbourg se trouvera dans la condition demi-insulaire qui était celle de Jersey au commencement de notre ère. Puis regardant plus loin encore dans l'avenir, il voit « les Iles Britanniques ne laissant plus paraître au-dessus des flots qu'un petit nombre de pics isolés, seuls témoins de l'existence d'une grande terre aujourd'hui si florissante, et le golfe normanno- breton accru ou étendu aux dépens de ses iles et de ses rivages, n'ayant plus pour rompre la monotone uniformité de sa surface (jue les cimes désolées du Mont-Dol, du Mont-Saint- Michel et des iles anglo-normandes (1).

Pour nous, moins perspicace sans doute , mais peutêtre aussi plus en garde contre toute théorie préconçue, nous ne croyons pas à la régularité ni même à l'existence des grandes oscillations actuelles. Car depuis des temps très reculés , depuis peut-être le moment où la mer a quitté une première fois les plateaux de notre île pour venir, en s'abaissant, attaquer de front les côtes, les denteler et en dessiner les baies, nous ne trouvons aucune trace d'un abaissement plus considérable que celui dont nous sommes témoins. Si, comme

(1) Les Mouvements du sol, p. 463.

AVENIR DK JERSEY. 173

il a été dit plus haut , il s'est produit de ces oscillations durant l'ère secondaire et tertiaire, leur amplitude n'a pas cessé d'aller en diminuant jusqu'à nos jours. Hien donc ne nous présage un envahissement pour l'avenir. Nous n'ignorons cependant pas que nos rivages, comme ceux de toute de la terre, reposent dans la main de Dieu : In manu ejus sunt omnes fines terrse.

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