LE SALON DE CARTIER
Quel est celui qui, se tronvant à Ottawa, durant la session du Parlement, n'a pas fait la démarche nécessaire pour être invité aux (Samedis de Sir George ? Et quel est celui qui, y étant allé, n'a pas désiré de les revoir ? Cette heureuse innovation d'un chef de parti politique réunissant sous son toit les députés de toutes couleurs pour s'amuser en bons camarades rproduisait des merveiWes. Chacun faisait connaissance avec tel ou tel de ses collègues qui lui serait resté étranger sans cela et, en peu de temps, la Chambre des Communes, le Sénat, nombre d'employés supérieurs ne formaient plus qu'un groupe de société très heureux de pouvoir se parler sans gêne et
n'être plus, dans la capitale, comme des exiilés ou des voyageurs qui s'ennuient. Quand on a chanté ensemble :
" C'est l'aviron qui nous mène, qui nous mène, " C'est l'aviron qui nous mène au vent. "
ou bien encore :
" O Canada, mon pays, mes amours ".
il reste peu de distance entre les hommes et la cérémonie, la différence des idées, la froideur provenant de la diversité d'origines, la gêne des rencontres entre personnes inconnues les unes aux autres, tout cela disparaît et chacun s'en trouve mieux. Plus de chiens de faïence, mai^ de l'urbanité, des rapports aimables, de l'estime souvent les uns pour les autres, les avantages de la bonne compagnie. C'était une heureuse trouvaille que ces conversazione, comme on les appelait. La mode s'en est perdue, à notre grand regret. Les sénateurs et les députés sont aujourd'hui des âmes errantes dans tla ville d'Ottawa, faute d'un cercle qui les tienne ensemble, et plus d'un individu reste isolé, étranger, comme désorienté dans ce milieu qui ne lui dit rien, qui ne l'attire que peu ou point et qu'il a hâte de quitter pour se retrouver chez lui . . . après la session.
Le secret d'être à la fois un adYersaire tenace et redoutable, de se faire aimer, cependant, par ceux qu'il combat et de suspendre par moment l'ardeur de la lutte, Cartier le livrait à qui aurait voulu s'en servir. . . mais le caractère de l'homme ou le tempérament indispensable à l'application de cette théorie n'est pas donné à tous, il s'en faut ! Ne sait pas rire qui veut, du moins rire avec esprit. L'adresse de Cartier consistait à composer la liste des invités ^ — c'est déjà un petit tour de force. Ensuite, imaginer un programme d'amusement, découvrir les gens
et les moyens pour 'l'exécuter sans que Ton voie le dessous du jeu, comme on dit. Toujours il se ménageait un rôle principal, au grand plaisir de chacun. Et, boute-entrain, type de Jean-Baptiste, comme il chantait l'amour et Pamitié ! Personne plus que lui ne savait mettre en branle et tenir en gaité ces réunions hétéroclites, où les graves législateurs coudoyaient les dandys du jour, où les lecteurs des livres bleus se mêlaient aux musiciens, aux chanteurs, où le journaliste causait badinage avec le ministre qu'il avait plus ou moins malmené, où le modeste fonctionnaire cassait une croûte avec un lieutenant^gouverneur, ou, enfin, cinquante extrêmes se confondaient comme par miracle.
-Sa fortune était mince. Il l'écornait volontiers pour satisfaire aux exigences de la vie publique. Ses soirées avaient lieu dans une modeste maison de brique située à l'encoignure des rues Metcalfe et Maria (Laurier aujourd'hui) et qui est remplacée par le vaste édifice des Toung Men Christian Association. Dans ce logis presque pauvre, la bonne humeur et les propos amusants faisaient oublier l'absence de la richesse. Une chanson de Pierre Fortin, un air d'opéra de Frédéric Braun enlevaient les coeurs. " Il faut dégourdir ces braves gens, disait-il, et leur montrer ce que nous avons de bon ". L'entrain avait bientôt gagné toute la réunion et c'était à qui promettrait de revenir. Parfois, même assez souvent, on y entendait des artistes de passage à Ottawa. Le souvenir de ces soirées dure encore, après plus de quarante ans.