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George Sand

Ieorge Sano, la bonne dame de Nohani I En ce jour de Pentecôte, nous allons chercher ce qui reste d'elle aux lieux où elle a vécu, dans le paysage qu'elle a contemplé.

Sans doute, on à beaucoup nié et critiqué son œuvre, et, par un de ces retours inévitables qui suivent les grandes réputations, on s'est cruellement vengé de l'avoir adorée. On lui a refusé le tajent de la composition, l'art du style, le sens de la psychologie vraie. Et on avait raison, en partie; mais on ne songeait pas qu'elle avait la fécon-

Digijizeci

(lilé de la nature, dédaigneuse de tout artifice, jetant à profusion ses masses de feuillage et ses eaux vives.

Le temps a fait son œuvre apaisante. Mettant toutes choses au point et reculant les perspectives, il nous laisse apercevoir, de la plaine où nous marchons, montant très haut dans l'air, l'immense chaîne de montagnes qui forme son œuvre, avec ses glaciers étincelants . Lélia et Jacques^ ses vallées fraîches et ombreuses: Le Champi et la Mare au Diable.

Nohant. Quelques chaumines éparses sous des branches basses de noyers, des murs croulants où poussent des graminées tremblantes, des mares d'eau vaseuse où des canards s'ébrouent. Partout ces dômes pénélrés de lumière, ces larges feuillages qui versent sur le sol des ombres froides. Par échappées, on entrevoit les labours de terre grasse, qui forment un fond de tableau, le décor des premières pages de la Mare au Diable.

Sur la petite place où des enfants jouent, tandis que des vieux somnolent, près de Téglise dont le porche est surmonté d'un auvent de tuiles, porté par quatre poutres à peine équarries, un large silence tombe, ce silence des après-midi de dimanche à la campagne.

On cause dans l'auberge. L'hôtesse donne le branle à un berceau berrichon où dort un enfant,

el ce bruit martèle le silence. On parle de la Bonne Dame de Nohant. Un vieux, qui était son danseur aux jours de bourrée, en a gardé le souvenir d'une personne savante, toujours occupée à étudier les plantes et les bêtes : « Oli la voyait avec des chenilles dans la main. » Tous vantent sa bonté, sa générosité, et Tun d'eux a cette parole très simple et très émouvante : « Oui, monsieur, il n'y avait pas un malade dans le village qu'elle ne fût aussitôt à la porte. »

Chose étrange : ils ont entendu parler de Pagello, de toutes ces histoires d'amour dont on a rassasié les curiosités parisiennes, et d'instinct ils prolestent, s'insurgent, se portent garants de l'honneur de la Bonne Dame. N'est-elle pas de la famille ?

Et voilà que cette paix exquise s'emplit de souvenirs ! Voilà que ce coin de terre envahi d'herbes, ces quelques chaumières qui se cachent, épeurées, sous les arbres^ s'agrandissent subitement comme un sanctuaire, comme un de ces lieux saints que hantera à jamais l'imagination des hommes. Impression émouvante de songer qu'un peu d'histoire vit dans ces murs croulants I Tant de grands noms, qui ont fait la gloire littéraire du siècle passé, sont évoqués parla contemplation de ces lieux I — C'est ici que Balzac descendit un soir et la trouva toute pareille à l'image

qu'il s'en était formée, rude, franche, en pantalon turc et en pantoufles jaunes, fumant silencieusement pendant qu'il parlait. — Et Dumas I Et Flaubert, qui, voyant s'avancer sous la pluie son cercueil porté par des paysans, enveloppait la scène d'un grand geste, et, pleurant et admirant, s'écriait : « Comme tout cela lui ressemble I »

Quand on songe qu'elle marcha par ces petits chemins tortueux, portant en son cœur le souvenir de Musset, qu'elle avait trahi et qu'elle aimait encore, que des échos ont vibré là, qui se prolongent en nous, que tels vers des Nuits sont venus la frôler au passage, tels vers qui vivront à jamais dans la mémoire des hommes, voilà que ces petits sentiers berrichons, bordés de mares et de clôtures d'osier, s'élargissent soudain sur on ne sait quelle perspective mystérieuse.

Nous nous promenons dans le parc. Un orage passe au loin; le ciel à travers les branches, plein de lueurs roses et bleues, a l'air d'une grande coquille de nacre.

Est-ce une imagination ? Ce parc nous semble encore hanté de sa présence, avec ses laides allées, ses pelouses qui sont des prairies, son petit bois d'arbres clairs, où s'ouvre un trou d'eau, caché sous des feuilles mortes. Les choses conservent mieux le souvenir que les hommes I On la retrouve tout entière dans la disposition de ce jar-

din sans verdures prétentieuses, sans charmilles alignées, vrai jardin de la Nouvelle Iléloïse, cherchant à se rapprocher de la nature, dans sa grâce abondante et négligée. Dans Therbe drue, qu'on couperait à pleine^ faulx, poussent des fleurs cloutes simples : digitales des bois et renoncules des prés, seulement un peu plus épanouies par la culture, espèces collectionnées dans la Vallée- Noire par cette fille de Jean-Jacques, éprise de botanique. Une branche d'églantier retombe mollement sur un massif de feuilles : sur le large perron de pierre, un arceau de fer, rongé de ' rouille, porte encore une guirlande de roses, d'un rouge pourpre vivace, somptueux dans toute celte cendre grise de la mort...

Et tous ces riens, dont Tarrangement révèle une main artiste, prennent une signification émouvante. Seules, les serres vides, largement inondées de soleil, ont un air de délabrement et d'abandon...

Tant d'œuvres I Tant de jours ! C'est là tout au fond de ce bois, près du mur bas qui le sépare de la route, qu'elle discuta longuement avec son ami Rollinat les éternels problèmes, qu'elle sentit son âme, au sortir des passions magnifiquement égoïstes, s'ouvrir à la pitié sociale. C'est là qu'elle vécut des heures de méditation, par les nuits froides de janvier, sous le flamboiement des coas-

tellations, des étoiles Sirius, Aldébaran, dont la rouge lueur illumine certaines pages de Lëlin\ c'est là qu'elle connut ce frisson glacé qu'elle décrit si bien : celte pâleur saisissante de l'aube, après une nuit de travail, quand la clarté renaissante met comme une sensation de vide et d'effroi autour d'elle.

D'autres nuits furent féeriques. On s'assemblait sur le perron pour entendre le piano de Liszt. La comtesse d'Agoult, en robe blanche, allait et venait dans un cercle de lumière, pareille à une apparition d'Hoffmann, que la musique aurait évoquée.

Dans le petit cimetière, envahi d'herbes folles, tout près des croix plantées sur les sépultures de paysans, dont la poussière reste anonyme, sa tombe est là, «ous une retombée d-:ï roses, une lourde dalle de granit, carrée, massive, ayant on ne sait quelle puissance dans le délabrement des choses voisines. Un seul nom : George Sand.

Les traînes. Rien n'égale la nonctïalance sinueuse de ces traînes qui changent à chaque tournant. Des ormes étêtés, des saules forment la bordure des enclos. Ce sont ces masses de verdure qui, vues do loin, donnent l'illusion d'une forcH, évanouie dès qu'on s'approche; ce sont elles qtii ont valu au pays le nom de Vallée-Noire. La

route recouverte de sable chaud et fiu luit doucement sous le soleil. Une montée d'air enflammé * charrie les odeurs des haies voisines. iJes femmes reviennent des vêpres, et la palpitation des coi (Tes noires, le glissement silencieux de ces mantes de deuil le long des chemins jette dans la splendeur de ce jour d'été une note mélancolique.

Une grande paix repose dans ces chambres de verdure. A peine si on rencontre, de temps à autre, une pastoure qui garde son troupeau d'oies sur le bord de la route. Le jars souffle, tend son long cou, claque du bec d'un air menaçant pour protéger sa couvée. Une pouliche, prise de peur, piaffe et tente de s'enfuir. Le fer de ses entraves sonne à ses pieds, et ce bruit, que George Sand a noté., qui retentit dans son œuvre, soulève en nous de longs échos vibrants.

Enfin, elle est tout près de nous; c'est dans ces chemins tortueux que se retrouve encore lemeilleur de son être. Entre les racines d'un orme noueux, voici un petit coin abrité revêtu de mousses : au delà, dans une clôture de bois sec, un seigle déjà grand frissonne sous la lumière, un ruisseau coule sur un lit d'herbes, qui semblent vivre, tellement elles ondulent avec douceur.

C'est là, sans doute, que l'enfant passait ses journées en'.compagniedes petits pâtres, écoutant leurs récits naïfs, tandis que dans l'air planait la mélo-

pée du laboureur, chantant à ses bœufs. C'est là ■ que son âme s'ouvrit à cette merveilleuse compréhension de Tâme rustique, simple, patiente, robuste. Des récits étranges, des légendes terribles hantaient ces imaginations primitives, légendes nées des bruits qu'on entend dans le crépuscule, des formes qu'on croit entrevoir dans l'air mystérieusement agrandi : fadets, sorciers, grand'bête, meneurs de loups et lavandières nocturnes. Tout le peuple des apparitions défilait aux yeux de l'enfant effrayée, et son œuvre, par la suite, fut pénétrée de ce mystère.

Elle causait avec le chanvreur, avec le porcher, avec le fin laboureur. Poésie ou réalisme ? A quoi bon discuter sur les mots, se jeter à la tête des termes d'école, que la discussion déforme et que chacun entend à sa manière? Chez elle, comme Gœthe. comme chez les très grands, le réel, longuement, habilement observé, se transmuait sous les apparences de la poésie. Ne vous arrêtez pas au premier aspect, étudiez les dessous de ces figures paysannes, vous y retrouverez solidement dessinés les traits étemels de l'âme rustique, sa bonhomie narquoise, sa malice qui vient de la race, son âpre amour de l'argent et de la terre.

Le moulin d'Angibault. Il tourne encore : la roue moussue clapote dans le flot, et le ruisseau,

PÈLERINÀGK PASSIONNÉ 9

coulant au bas des rives terreuses, se glisse, frétillant et furtif sous les buissons, comme un animal surpris. Des ronces griffantes, s'accrochant aux branches des ormes, forment des fourrés inextricables. En amont de la passerelle, un grand peuplier, à demi abattu, se penche sur la vasque d'eau brillante dans une attitude d'abandon.

La meunière vient à nous, et c'est, dans ce cadre pastoral, la causerie champêtre, faile de riens qui prennent une signification très attirante, au milieu des bruits de Teau, du frissonnement des feuilles et des sduvenirs.

George Sand a choisi cet endroit pour y placer la scène d'un de ces romans, où elle traduisait à sa façon le socialisme mystique et rêveur de Pierre Leroux : œuvres fausses, entachées de déclamation, qui témoignent d'un magnifique dédain de la réalité, mais qui ont parfois la fraîcheur d'une églogue antique. Il est aussi loin de nous, ce roman, que VAstrée, Au bord de ce petit ruisseau, qui prend les airs fabuleux du Lignon, les personnages promenaient leur désespoir d'amour et leurs rêveries humanitaires, touchant optimisme, dont les déclarations se peuvent résumer ainsi : Le monde ira mieux, quand les riches, persuadés que leur richesse est la cause de leurs tourments et la raison de leur infériorité morale, s'en dépouilleront volontairement pour

un partage plus équitable. Le monde ira mieux, quand Tamour, créateur de sociétés nouvelles, nivellera les classes, quand de grandes passions, allumées au cœur des patriciennes, les jetteront aux bras dartisans robustes, sympathiques, grands liseurs de Rousseau, et qui, avec leurs cheveux longs et leurs mains blanches, ressemblent à des artistes de la Renaissance.

Aujourd'hui que le socialisme s*est fait âpre, théoricien, chose de calcul — et c>st la meilleure façon d'aboutir — il est amusant de relire ces pages, sans y ajouter trop de foi, comme on écouterait un conte bleu, échappé à l'imagination d'une grande aïeule.

La Châtre. Au soir tombant, nous arrivons dans la petite ville. Une impression exquise de calme et de recueillement flotte sur les maisons désertes, les habitants étant partis dans la campagne. C'est étrange et saisissant, ce crépuscule dans ces rues emplies de la tombée d'une cendre grise, tandis que deux ou (rois silhouettes glissent sans bruit le long des murs. Ce grand silence ferme merveilleusement cette journée, où nous avons marché dans ce Berry gracieux et monotone, hantés d'une invisible présence, dans l'immense apaisement qui sort des tombes.

jRMANDiNE-Lucile-AuroreDiipinvinlau monde à Paris le i®" juillet 1804. « Ôuî^fid je suis née, dit une héroïne de Shakespeare, une éloile dansait. » Pareille joie présida à sa naissance. Son père, un brillant officier de l'empire, jouait une contredanse sur son violon de Crémone; sa mère, vêtue d'une robe rose, prenait ses ébalsavec quelques amies. Un peu souffrante, elle quitta la danse, qui continua sans elle. Au dernier chassezhuit, une sœur de la jeune femme entra en coup de vent: « Venez, venez, Maurice, dit-elle au mari, vous avez une fille. » Puis elle ajouta : « Elle esl née dans le rose, et en musique ; elle aura du bonheur. »

Du bonheur, sans doute ! Pourtant une ombre fâcheuse planait sur ce berceau. La mère, Sophie-

Antoinette Delaborde, fille d'un oiseleur parisien, était une grisette vive, sémillante, qui, avant d'épouser Maurice Dupin, avait contracté bien des liaisons et connu nombre d'aventures. Celuici avait épousé Antoinette, malgré la volonté de sa mère, Marie-Aurore Dupin, veuve de Dupin de Francueil, une grande dame du dix-huitième siècle. Quelle jolie scène, et d'une sensibilité un peu larmoyante, comme un tableau de Grenze, que celle où le fils, pour rentrer en grâces auprès de sa mère irritée, fait porter sur ses genoux par une domestique Tenfant nouveau-né. La vieille dame le caresse, sans le connaître, séduite par sa grâce et par sa fragilité. La servante se récrie : « Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à votre fils ? » L'aïeule veut repousser Tenfant qui pleure et se cramponne de toute la force de ses petites mains ; le père, qui guette le moment, arrive : tout finit par des pleurs et des embrassements.

Mais ces choses ne se pardonnent jamais. Jamais la mère ne put oublier le passé de sa belle-fille. Toujourselle la traita comme une intruse ; et puis trop de contrastes les séparaient : la grande dame hautaine, élégante, faisait revivre autour d'elle, dans sa maison, les cérémonies des vieux âges, affectait dans son langage cette politesse, qui est la dernière floraison des sociétés raffinées ; la bru, avec une vivacité faubourienne, singeait les

simagrées des « comtesses ». Le père mort, la guerre continua implacable ; les deux femmes se disputèrent Tenfant, et leurs mains, dans la lutte, lui déchirèrent le cœur.

Pourtant, Marie- Aurore Dupin n'avait pas le droit d'être difficile. Elle appartenait, il est vrai, à la race des forts et, dans sa lignée, remontait au maréchal de Saxe. Mais le héros était fils naturel d'Auguste, roi de Pologne, et de la comtesse de Koenysmarck. D'une de ses maîtresses, Mlle de Verrières, il eut une fille, Marie-Aurore, qui vécut dans la pureté malgré le milieu dissolu où elle grandit. Elle épousa un vieillard fort riche, Dupin de Francueil, le même qui eut Rousseau pour secrétaire. Elle en eut un fils, fils unique, Maurice Dupin, qui fut le père de George Sand.

Que de bâtardises dans la race I Que de causes d'humiliations et de souffrance dans le mariage hasardeux du père I Quoi d'étonnant, si l'enfant, devenue femnie, prendra la défense des droits de l'individu, et s'efforcera de rendre à l'institution sociale les coups q^u'elle en aura reçus ?

Premières impressions, qui sont des clartés d'aube, et dont la douleur confuse accompagne toute la vie. Elle se rappela un air, qui avait laissé dans son cœur d'enfant une tristesse inexprimable: « Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés ». Puis ce fut aussitôt l'éveil du don le plus

précieux de la personnalité, celui qui constituera comme l'armature de la vie. Sa mère, pour vaquer aux soins de son ménage, enferme l'enfant entre quatre chaiseset l'assied sur une chaufferette sans feu. Alors celle-ci se mel à rêver, les yeux grands ouverts et suit dans le vague les péripéties du conte merveilleux qu'elle invente. Oh! le prince égaré dans la forêt, dont les pousses séculaires cachent le château enchanté I Oh ! la princesse qui ne finit pas de mettre sa robe à queue et sa couronne étincelante ! Et l'oiseau bleu qui perché sur la plus haute branche, chante des airs si doux qu'on oublie tout à les entendre ! Et que fera-t-elle d'autre dans sa vie, que d'enchanter le monde par ce don extraordinaire ?

Son père était aide de camp de Murât. Comme les enfants, dont parle Musset dans la Confession d'un enfant du siècle, que leur père, entre deux batailles, tenait serrés sur sa poitrine sanglante, chamarrée d'or, elle eut la vision d'un beau cavalier, dont les éperons sonnaient dans la petite chambre parisienne. Puis des images se précisèrent : ce fut un voyage en Espagne, voyage d'aventure et de conquête, qui lui laissa la mémoire hantée d'une sorte d'éblouissement. Merveilleuse destinée I Comme Victor Hugo, qui fut emmené dans la même campagne, elle entendit autour d'elle la rumeur des camps. Ils habitèrent le

palais du prince de la Paix, à Madrid ; les corniches, les lambris, les lits étaient d'or, des portraits suivaient la petite fille de leur regard effrayant. KUe retrouva dans des armoires les jouets des Infants d'Espagne. Parfois, pour Tamuser, on rhabillait en petit aide de camp de Murât, avec un dolman de casimir blanc, une sabretache et des bottes de maroquin.

Puis il fallut fuir à travers un pays on révolte. Ils vinrent tomber à Nohant, la propriété berrichonne de Taïeule, qui les soigna et les réconforta. Un petit frère était né dans la déroute, un petit frère aveugle, qui mourut épuisé par les fatigues du voyage. Puis ce fut le père qui succomba dans un accident. Désarçonné par son cheval, il tomba sur un tas de cailloux et se fracassa le crâne aux portes de la Châtre. L'aïeule, qui, depuis des années, ne quittait plus son fauteuil, retrouva ses forces par miracle et courut, dans la nuit tragique, pour s'abattre près du cadavre.

La jeune Aurore resta seule avec sa mère, sa grand'mère et son demi-frère, Hippolyte Chatiron, enfant naturel, que son père avait eu d'une servante, et qu'on éleva avec elle.

Nulle influence ne fui plus profonde sur elle que celle de sa grand'mère. « Elle me parut très grande, quoiqu'elle n'eût que cinq pieds, et sa figure blanche et reposée, son air imposant, son

invariable costume composé d*une robe de soie brune à taille longue et à manches plates, sa perruque blonde et crêpée en touffe sur le front, son petit bonnet rond avec une cocarde de dentelles au milieu, firent d'elle pour moi un être à part et qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu. » {Histoire de ma vie^ t. II, p. 218.) Les meubles de sa chambre étaient à son image : élégants et fastueux ; le lit en corbillard avec de grands pana ches aux quatre coins, les lambrequins découpés, tout cela sentait le grand siècle. L'aïeule présidera à Téducation de Tenfant, et cela aura son importance. Elle lui révélera le monde, ses élégances, ses façons bien disantes. Quand Técrivain aura à mettre en scène dans ses romans des comtesses et des marquises, elle saura retrouver cette aisance souveraine, qui est le suprême bon ton. Et ce mérite est rare dans notre littérature : les grandes dames de Balzac parlent souvent comme des blanchisseuses ; d'autres fois, elles sont si affectées, qu'elles perdent tout naturel. Rien de pareil chez George Sand.

L'enfant aurait pu être heureuse sous la tendresse vigilante de ces deux femmes. Il n'en fut rien. La pensée du cher disparu ne les réconcilia même pas. L'aïeule solennelle, éprise d'ancien régime, lisant et relisant Voltaire, instituait dans sa maison une sorte d'étiquette, accomplissait le

cérémonial de son coucher avec un faste monarchique. La mère gardait une impétuosité d'allures et une franchise de langage tout^ plébéiennes, et tournait en ridicule les singeries des « vieilles comtesses ». Tout était prétexte à tiraillements : la façon dont on coiffait, dont on habillait l'enfant, les lectures qu'on lui imposait. La mère s'amusait à lui remplir la cervelle de contes; la grand'mère, admirant YÉmile et les philosophes, rêvait d'une éducation tournée avant tout vers la raison. Il faut relire sur ce sujet toute Y Histoire de ma vie, où George Sand s'est expliquée sur ce point avec une sincérité si droite, pour saisir le fond d'amertume déposé dans son âme par ces souvenirs. Quelle situation angoissante que ce choix toujours pendant, toujours à faire, entre une mère qu'elle aimait de toute la force de l'instinct, et une grand'mère qu'elle chérissait de toute l'élection de son esprit et de son cœur I Quels déchirements, à Tâge de la réflexion, quand les êtres chéris, conduits par la haine, entreprenaient de se rabaisser l'un et l'autre aux yeux de l'enfant ! Comme elle inclinera à la trouver justifiée, cette accusation formulée à peu près partout dans le théâtre et dans le roman, contre la société auteur de conflits et de souffrances ! Quel retentissement vont prendre par là seul, dans cette Ame, les invectives de Byron, les âpres réquisitoires de

Rousseau, les déclamations passionnées de Corinne. Ainsi s'implante peu à peu dans cette pensée la conviction proclamée par le dix-huitième siècle fînissant, que la passion vraie, la « vie forte », comme nous dirions, est au-dessus de rinstitution sociale.

Mais revenons à son enfance. Sa mère lui apprit à s'occuper des soins du ménage ; toute sa vie elle aima coudre, faire la cuisine ; ce lui fut une ressource aux heures douloureuses : les aiguilles, dans leur va-et-vient monotone, usent la trame des douleurs. Par là elle se différencie des femmes de lettres, des Philamintes dédaigneuses de la bonne soupe. Il est amusant de lire certaines lettres de ses amis de La Châtre, quand la publication de Lëlia eut révélé un esprit torturé par le doute, cherchant sa vérité « par les âpres chemins entre les cimes de la foi et les abîmes de Tespérance ». (Histoire de ma vie, t. IV, p. 55.) « Mais qui donc est Lélia ? demande Néraud, celui qu'elle appelle le Malgache. Est-ce vous? Non. Ce type, c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez pas le calembour, qui ne causez pas mal. Peut-être bien, après tout, que nous ne vous connaissions pas, et que vous nous cachiez sournoisement vos rêveries. » Étonnement profond, naïveté touchante

d'un provincial, qui ne comprenait pas, dans sa petite ville nonchalante et fleurie, qu on entassât tant de déclamations sur le désespoir d'être, et n'entrait pas facilement dans les grands airs d'un roman à la mode de i833. Mais ce qu'il faut retenir, c'est l'aveu de cette simplicité. Étaient-elles même perdues pour l'art, les minutes passées devant le fourneau de cuisine? Qui oserait le dire? De là lui vint peut-être un sens précieux des humbles réalités de Texistence.

Mais la vie en commun devint impossible: il fallut se séparer. On convint que l'aïeule se chargerait d'Aurore et relèverait à Nohant, puis qu'elle viendrait passer l'hiver à Paris, pour lui permettre de voir sa mère ; le pacte fut observé pendant quatre années ; puis, en i8i4, la grand'mère, effrayée par l'entrée des Alliés en France, se retira à la campagne plus tôt que de coutume. Elle y resta quatre ans ; Aurore fut confiée aux soins du pédagogue Deschartres, une sorte de bonhomme bourru, original, qui adorait l'enfant, comme il avait adoré son père. Il lui enseignait, comme à son demi-frère Hippolyte, la grammaire, la versification, les mathématiques ; la grand'mère s'était chargée de la musique et de la géographie. Déjà le goût de l'enfant se manifestait ; elle ne se contentait pas d'arides résumés, mais intercalait dans ses récits des descriptions, levers et cou-

chers de soleil, ruines, orages, « sons de la flûte sacrée ou de la lyre d'ionie ». La grand'mère, ravie, encourageait ces talents; la mère, qui faisait de rares apparitions à Nohant, riait au nez de sa fille et disait : « Tes belles phrases m'ont fait bien rire ; j'espère que tu ne vas pas te mettre à parler comme ça ». [Histoire de ma vie^ t. III, p. 12.)

Ses lectures étaient nombreuses, romanesques, variées, allant de V Iliade à Mme de Genlis, en passant par la Jérusalem délivrée. Elle-même, dans ses Lettres d'un voyageur^ a admirablement rendu le ravissement de Tadolescence, pénétrant dans le jardin enchanté des livres, s'effarant de découvrir la vie dans les images idéalisées de Fart: « Un livre a toujours été pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme, dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources et que je gardais pour les grandes occasions. Oh ! quel est celui de nous qui ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés ? La couverture d'un bouquin poudreux que vous retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliée ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux tableaux de vos jeunes années ? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous le lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous abritèrent, et le fossé dont le revers vous

servit de lit de repos et de table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans Téloignement... O ma Vallée-Noire, ô Corinne, ô Bernardin de Saint-Pierre, ô VIliade, ô Millevoye, ô Atala, ô les saules de la rivière. »

A cette époque se place dans la vie intérieure de Tenfant un épisode mystique extrêmement curieux. Sans effort, suivant sa pente naturelle, elle revenait au passe-temps de son enfance, et composait dans sa solitude, pour son divertissement, un poème romanesque, qu'elle n'écrivait pas, mais dont les péripéties sans nombre, imitées des épopées qu'elle avait lues, l'enchantaient parleur diversité. Elle avait donné au héros de ce poème imaginé le nom de Corambè. C'était une figure idéale qui réunissait « la perfection du Christ, la beauté de l'ange Gabriel, le souffle d'Apollon ». Défenseur des faibles, il volait à leur secours. Remarquons ce double trait : d'abord le besoin de Gction romanesque qui ne cesse de hanter cette âme d'enfant, et aussi cette soif ardente de la justice, ce désir du mieux réalisé en ce monde. Combien ces traits se retrouveront par la suite dans son œuvre 1 Ainsi créée, cette figure mystique s'empare de sa jeune imagination ; elle vit, elle agit; Tenfant, saisie par une sorte d'hallucination, entend ses chants tour à tour gracieux ou mélan-

coliques. Tandis ]que Plaisir, le vieux porcher, vêtu (le sa blouse de chanvre, gardant son troupeau, se dressait sur les labours givreux, comme « un gnome de la glèbe », l'enfant, qui le suivait des yeux, cherchait au creux des haies « des creux secs et sablonneux », où elle se blottissait pour évoquer à loisir ses fictions enchantées. (Histoire de ma vie, t. III, p. 25.) Bientôt la séduction devint si forte qu'elle se décida à vouer un culte à son idole : elle lui éleva une sorte d'autel : « Au-dessus je suspendis une couronne de fleurs, que des chapelets de coquilles roses et blanches faisaient descendre comme un lustre ; des branches de Térable, je coupai quelques broussailles de manière à donner une forme régulière à la petite rotonde et j'y entrelaçai du lierre et de la mousse. » {Histoire de ma vie^ p. 26.) Puis ce furent des offrandes de fleurs et de scarabées ; le roman dura un été, jusqu'au moment où un intrus viola la majesté du sanctuaire. Alors l'autel fut déserté.

Il semble que cet épisode dépasse de beaucoup les rêveries d'une enfant bien douée, dont le cœur s'exalte dans la solitude. Ne retrouvonsnous pas là l'attitude symbolique de nos grands lyriques, le premier balbutiement de leur vocation poétique? Ainsi Jean-Jacques, dès sa première jeunesse, dut peupler le silence des grahds chemins, les clairières alpestres, de créatures

idéales, chimères de son imagination autant que de son cœur. Ainsi, dans les bois de Combourg, apparaît à Chateaubriand cette Sylphide gracieuse, qu'il pare encore dans les Mémoires d' outretombe de toute la magnificence de son style, premier éveil de sa vocation sentimenlale, première fiction de son génie poétique. C'est là toute Tenfance du lyrique, enfance soUlaire et passionnée en présence de la nature, qui n'oppose aucune contrainte à l'élan de sa rêverie, et semble le favoriser par la profondeur de son silence, tandis que le monde et la société accueillerait souvent ses effusions naissantes par deTironie et du dédain. Alors apparaît l'art, le consolateur qui « guérit du rêve en l'exprimant », qui donne une forme plus précise à ces désirs confus, à ces élans instinctifs, à la fois exaltés et comprimés par la solitude, alors naît non pas une œuvre, mais la pensée d'une œuvre, premier essai de création, dont le seul but est de traduire celte agitation intérieure, et de transformer le monologue en dialogue.

L'enfant vivait avec les petits pâtureaux et partageait leurs jeux. La grand'mère fermait les yeux, heureuse de la voir prendre de la force, de la santé, des couleurs robustes dans cette vie de plein air. Elle s'étonnait pourtant, ne soupçonnant pas l'admirable complexité de cette nature.

de la voir prendre plaisir à ces ébats rustauds,, elle qui savait si bien évoquer la lune dans sa nacelle d'argent! Écoutons-la, avec son ampleur de forme incomparable, évoquer la savoureuse rusticité de ces plaisirs : « Nous gardions les troupeaux, c'est-à-dire que nous ne les gardions pas du tout, et que, pendant que les chèvres et les moutons faisaient bonne chère dans les jeunes blés, nous formions des danses échevelées, ou bien nous goûtions sur Therbe avec nos galettes, notre fromage et notre pain bis. On ne se gênait pas pour traire les chèvres et les brebis, voire les vaches et les juments, quand elles n'étaient pas trop récalcitrantes. On faisait cuire des oiseaux et des pommes de terre sous la cendre. Les poires et les pommes sauvages, les prunelles, les mûres des buissons, les racines, tout nous était régal. » {Histoire de ma we, t. III, p. 3i.)

Ainsi commence le poème toujours frais, toujours nouveau de l'adolescence vécue au milieu des champs, vagabondant au hasard des chemins creux. « Ah, que de fois aux arbres grimpé j'ay 1 » disait déjà Marot, revenant à ses souvenirs avec une émotion infinie. George Sand à Nohant, c'est Lamartine à Milly, Eugénie de Guérin au Cayla, Chateaubriand à Combourg. Il faut lire dans YHistoire de ma vie le tableau de cette enfance rustique pour connaître toute la poésie, tout le trésor

d'émotions, qu'elle a dû déposer dans Tàme de cette enfant. A côté des souvenirs de Rousseau, ces pages ne pâlissent pas. Que de tableaux s'évoquent à ses yeux ! La nature est toujours belle . vous autres, citadins, vous la proclamez maussade et grelottante sous la pluie de décembre, c'est que vous ne savez pas ouvrir les yeux. Écoutez : « Les grandes plaines fromentales se couvrent de ces tapis, courts et frais, sur lesquels le soleil, bas à l'horizon jette de grandes flammes d'émeraude. Les prés se revêtent de mousses magnifiques, luxe tout gratuit de l'hiver. Le lierre, ce pampre inutile, mais somptueux, se marbre de tons d'écarlate et d'or. La primevère, la violette et la rose de Bengale rient sous la neige. » [Histoire de ma vie, t. III, p. 47.)

Il faut avoir observé ces détails, avoir senti pénétrer en soi, couler dans son regard la douceur des sillons, modelant Téchine de la terre brune, pour écrire l'admirable description des labours qui ouvre le récit de la Mare au Diable, il faut avoir vagabondé en compagnie des pastoures dans la traîne sinueuse pour retracer sa vie à la fois ardente et somnolente, à l'heure chaude de midi, quand la caille glousse au creux -des sillons, et que le ruisseau coule sans bruit sur son lit de fontenales, de mousses et d'hépatiques. [Valentine.) A quelques lieues au Sud s'ouvre un autre

paysage, qui s'est révélé à George Sand plus tard, et qu'elle a aimé parce qu'elle l'avait véritablement découvert; Gargilesse, la Creuse au lit obstrué de rocs noirs, ses berges de sable fin, ses pentes abritéos du vent, baignées de soleil, où George Sand s'étonnait de retrouver les plantes et les papillons des climats méridionaux. C'est tout : quelques arpents de terre, qui ont borné étroitement son rêve, ont suffi à la production la plus abondante. Aujourd'hui encore, ce qui mérite de durer dans son œuvre a jailli de ce sol. C'est que cette vie rustique, en apparence monotone, est d'une émouvante variété. Chaque saison ramène de nouveaux plaisirs, les foins, les glanes, la joie de se laisser glisser sur les gerbes entassées dans les granges I Quelles silhouettes amusantes de paysans se dressent sur ce fond de tableau : porchers, bergers, laboureurs, métayers. En eux semble se prolonger la vie somnolente de la terre. Il faut les avoir entendu parler, pour leur prêter plus tard ce langage du Champiei de la Petite Fadette, qui est une merveille de précision, de malice, de naturel. Ainsi s'exprime la grande partie des paysans de notre terre de France, ceux qui sont honnêtes, droits, encore qu'il faille admettre, pour être vrai, que d'autres s'expriment aussi comme les brutes de Maupassant et de Zola, car la nature est assez grande pour enfermer tous ces contrastes. Puis,

il y a aussi les bêtes, les bœufs qui meuglent sourdement, les porcs qui fouillent la terre, en compagnie des corbeaux picorant : « Quelquefois aussi, ces oiseaux se perchent sur le pourceau seulement pour se réchauffer, ou pour mieux observer le travail dont ils doivent profiter. J'ai vu souvent une vieille corneille cendrée se tenir ainsi sur uue jambe d'un air pensif et mélancolique, tandis que le pourceau labourait profondément le sol, et, par ses efforts, lui imprimait des secousses, qui la dérangeaient, l'impatientaient, et la décidaient à le corriger à coups de bec. » (Histoire de ma vie, t. III, p. 22.)

Nous sommes arrivés en 181 5. L'enfant a onze ans. Des années passent, rêveuses et mélancoliques. Sa mère ne paraissant plus guère à Nohanl, elle reste seule avec l'aïeule, dont la santé chancelle, ébranlée par une attaque d'apoplexie. Une seule distraction : les leçons du pédagogue Descharlres, qui entreprend de lui enseigner le latin. Mais il s'y prend mal et, grognon, lance un livre à la tête de son élève. Celle-ci refuse de plier sous cette férule, se rejette dans la lecture, dans des courses folles et sans but. Puis c'est la première communion, bâclée par la grand'mère vollairienne; quelques séjours à la Châtre, une première révélation de l'art dramatique apportée par des comédiens, qui jouent des mélodrames dans une

grange. Enfin éclate une crise terrible. L*enfanl devient boudeuse, emportée, rétive à tout enseignement, à toute direction. La grand'mère lui fait des remontrances et l'interroge adroitement. Elle découvre, à sa profonde stupeur, que Tenfant, souffrant d'être séparée de sa mère, a formé le projet de rester pauvre et ignorante pour partager la destinée de celle-ci. Alors l'aïeule, sans hésitation, fait venir Tenfant, et dans une conversation dont la hantise pèsera sur ses jours, elle lui révèle le honteux passé de sa mère, sa vie galante, Tenfaut qu'elle a eu d'un autre, avant le mariage. Elle fait à la fillette une peinture effrayante des dangers qui la menacent si elle persiste à vivre avec sa mère. L'enfant, du premier coup, fut anéantie; elle vécut d'une vie machinale, puis, se raidissant, résolut de rendre coup pour coup. Elle devint une enfant terrible, indomptée, et la grand'mère décida de la mettre en pension à Paris, au couvent des Anglaises. Elle y entra au commencement de l'hiver, en 1817.

Toute l'heureuse insouciance enfantine était terminée; les années d'apprentissage commençaient. La vie insensiblement perdait ce masque souriant, cette bouté lumineuse qu'elle revêt dans les jeunes ans. Derrière ces traits se deyijgiait une autre image, sombre, austère, dont le sourcil froncé a parfois la signification d'une énigme

qu'il faut deviner à tout prix. 11 allait falloir lutter, tomber, se relever pour tomber encore, vivre sa dure destinée, pour marcher à la délivrance, à travers les journées de lutte, de doute, de désespoir.

Pourtant elle gardait en elle une certitude, certitude qui hante tous ceux qui, comme elle, ont grandi sous les bons arbres. Elle savait qu'elle trouverait Tapaisement dans ce coin de terre, qui avait vu ses premiers jeux, et c'est là qu'elle retournera sans cesse, après les deuils et les souffrances, comme la bête au flanc troué par une décharge retourne à son creux d'herbe sèche pour y mourir en paix.

Elle resta au couvent trois années. Ce furent trois années heureuses, dans cette vieille maison calme, où les bruits du dehors ne pénétraient jamais. C'était, ce couvent, un assemblage de vieilles constructions, un labyrinthe de caves, de greniers, de c oulo irs, où Ton pouvait, les jours où l'on échappait à la surveillance des sœurs, se lancer dans des explorations qui vous donnaient le frisson de découvrir des mondes inconnus. Les galeries ne conduisaient à rien ; partout la vigne et le jasmin di ssimu laient la vétusté des murailles. Enfant terrible, habile à déruçher les jeunes couvées, à sauter les murailles, George Sand fut tout de suite enrôlée parmi les « diables », les élèves

rebelles à toute discipline, qui formaient au sein du couvent une corporation, ayant ses usages et ses lois. Toutes ensemble, les soirs venus, elles partaient à la recherche de la victime, enfermée dans les souterrains du couvent, et dont on croyait entendre les soupirs effrayants dans la profondeur des murailles. On cherchait les boutons, les ressorts cachés qui font tourner des pans de rocs sur des gonds invisibles : la lueur d'un rat de cave projetait sur les murs des ombres fantastiques : on croyait - entendre des plaintes, des bruits de chaînes, et toujours ce soupir qui semblait le sanglotement de Tombre . La victime échappait aux plus patientes investigations et les cervelles travaillaient! Épo£ée amusante, toute remplie du souvenir des romans d'Anne Radcliffe, dont les œuvres, au début du siècle, avaient obtenu le plus vif succès. Puis, ce furent les camaradecies, les rires qui fusent pour des riens, les farces jouées aux bonnes sœurs, les camarades qui deviennent des compagnes d'élection, premiers élans d'un cœur qui s'essaie à aimer.

Soudain la grâce descendit sur elle, la grâce qui écrase l'être et l'anéantit dans un flot de clartés. Jusque-là elle avait apporté aux exercices pieux cette tiédeur savamment ( jpsée qu'elle avait reçue de sa grand'mère philosophe. Une lecture de la vie des saints l'avait étrangement émue ; la vue

d'un tableau acheva le miracle. Elle l'avait remarqué mainte fois dans la chapelle du couvent ; c'était un Christ aux Oliviers du Titien qu'éclairait parfois, dans Tombre, où il se cachait, un furtif rayon d'hiver. Puis un Saint-Augustin captiva aussi ses yeux. Assis sous un Gguier, il écoutait le Toile, lege, les mystérieuses paroles, qui, sortant du feuillage, le décidèrent à ouvrir les Écritures et déterminèrent sa conversion. Le soir tombait, les oiseaux chantaient ; elle entra jdans la chapelle du couvent; une lampe d'argent brillait au fond du sanctuaire, elle oublia tout: « L'heure s'avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l'église... Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphère d'une pureté indicible, et je la respirais par l'âme plus encore que paries sens. Tout à coup, je ne sais quel ébranlement se produisit dans tout mon être, un vertige passe devant mes yeux, comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille : Toile, lege; je me retourne, j'étais seule. » {Histoire de ma vie, t. III, p. 186.) Sans doute, elle était bien de son siècle, , cette jeune fille qui allait à la religion, non pas à' la façon d'un Pascal, par raisonnement et terreur, mais touchée par la poésie extérieure du culte, émue par le recueillement du sanctuaire, par les jeux de la lumière et de l'ombre, et ce sont là des ■'

impressions toutes païennes au regard du vérilable esprit de la religion, qui est renoncement et tristesse. Sans doute, Tinfluence de la grand'mère reprendra le dessus, et plus tard elle retombera à son indifférence. Il n'en reste pas moins vrai que, de cette crise de mysticisme, elle sortira profondément marquée, son âme ayant été purifiée par le charbon sacré. A ce moment de sa jeunesse, elle crut véritablement. Plus de diableries; elle étonna ses compagnes par sa docilité, passant son temps à aider les petites, à bêcher les parterres, à partager les travaux des sœur s conjerses. « Réconciliation totale et douce », s'écriait Pascal. Elle aussi portait un ciliçe !

Vint un moment où elle songea rcrieusement à se faire religieuse. Elle s'ouvrit de son projet à son confesseur, Tabbé de Prémord. C'était un jésuite, très intelligent, très peu fanatique, qui n*eut pas de peine à dénfiêler le peu de solidité de cette vocation. Il lui défendit les outrances, les scrupules, les mortifications, el lui ordonna de se remettre à jouer avec ses compagnes. Elle se remit à courir, à jouer aux barres, par obéissance, puis reprit goût au jeu et bientôt fut calmée. Pourtant elle resta pieuse. Ce fut aussi le temps où elle divertissait le couvent par des représentations théâtrales, où elle donnait aux sœurs le spectacle du Malade imaginaire, qu'elle recom-

posait d*après des souvenirs. El les religieuses applaudissaient, sans se douter que leurs applaudissements allaient à un auteur impie, condamné par rÉglise.

Toutes ces émotions formaient la matière de son œuvre future. Elle se souviendra de cette crise de mysticisme, quand elle aura à retracer dans LeliaM les splendeurs de la vie érémitique, les angoisses i| du doute, ou à dessiner dans Spiridion les évolua I lions du sentiment divin, se confondant avec le) spiritualisme. Elle se détachera insensiblement, pourtant elle restera pénétrée du divin, comme son maître Jean-Jacques. Au Toile, lege succédera la parole du vicaire savoyard, son déisme éloquent, sa croyance à un Dieu immanent et protecteur, que révèlent les grands spectacles de la nature. Comme Jean-Jacques, elle s'inclinera et joindra les mains, quand le soleil, émergeant des brumes, baignera la terre dans la joie : « Les coqs s'éveillent mutuellement, et s'appellent d'une chaumière à l'autre; la cloche de la ville sonne l'angelus; un paysan, qui recèle sa vigne audessus de moi, pose ses outils et fait le signe de la croix... A genoux I prie pour ton frère qui prie pour toi. » {Lettres d'un voyageur.) Vague adoration d'un Dieu qui n'est pas gênatit, car il s'évanouit à chaque instant dans le mystère énorme du monde, car il se confond avec le pro-

grès moral de rhumanité ou telle autre abstraction. Toute sa vie elle croira à ce Dieu, tout en haïssant les prêtres des religions révélées, tellement hostile à TÉglise catholique, que, pour mieux marquer sa défiance, elle fera baptiser ses petits enfants dans la religion réformée. Son Dieu, c'est celui de Voltaire, de Franklin, c'est le Dieu des « bonnes gens », et aussi celui de M. Homais.

A ce moment de son adolescence, elle croyait sincèrement. Sa grand*mère prit peur en la voyant devenue bigote, et la retira du couvent en février 1820. Elle arriva à Nohant dans les premiers jours du printemps.

Ce fut une ivresse, la fraîcheur d'une aube s'é veillant parmi la rosée, la grâce de la terre rajeunie, l'arôme des végétations nouvelles, et, plus vivace, plus radieux, Tépanouissement d une âme, qui pressent devant elle les espaces démesurés de la vie à conquérir. Il fut si intense, ce sentiment, qu'il déborda dans son être, si frémis- ' sant, ce plaisir, qu'il atteignit aux sources de la douleur : « La senteur des plantes, la jeunesse, la vie, l'indépendance m'arrivaient par b ouffé es; mais aussi le sentiment de l'avenir inconnu qui s'ouvrait devant moi m'accablait d'une inquiétude et d'une tristesse profonde. » [Histoire de ma wc, t. III, p. 257.) Elle se réveilla dans sa chambre, et son premier regard tomba sur le jardin, qui avait

l'air d'un immense bouquet. Elle descendit dans la chambre commune, retrouva ses grands chiens et le pédagogue Deschartres, qui d'abord ne la reconnurent pas. Elle franchit le seuil, et dans les sentiers de Nohant, que cl ôtura ient des haies d'osiers, parmi les traînes vagabondes, rencontra des paysans qui, joignant les mains, se récrièrent sur sa bonne mine, en la trouvant plus « grossière », c'est-à-dire plus robuste. Trente ans plus tard, ces souvenirs étaient restés en elle aussi vivants ! Oh I la joie de s'éteyid re au matin de sa vie, dans un verger parfumé, el là, sous le chant des merles et le regard tremblant des primevères, de rêver longuement à Tavenir !

Ce fut le moment des folles équipées à cheval, où elle prenait possession de la nature, comme un roi entre sur ses terres. Elle rentrait lasse, harassée, heureuse, et Taïeule, qui se rappelait la mort terrible de son fils, se cachait les yeux de la main, quand elle la voyait sauter de sa selle. Le tentps. aussi des longues lectures. La grand'mère est tombée malade ; elle ne peut retrouver le sommeil; tyrannique, elle exige toutes les nuits à son chevet la présence de sa petite-fille et de ses domestiques. Celle-ci passe toutes les nuits à lire, eflrayée de son ignorance, avide de tout savoir et de tout connaître : « Je me suis mis aux prises sans façons avec Mably, Locke, Condillac, Mon-

d6 GEORGE SAND

tesquieu, Bacon, Bossuet, Aristole, Leibnitz, Pascal, Montaigne, dont ma grand'mère elle-même m*aYait marqué les chapitres et les feuillets à passer. Puis vinrent les poètes et les moralistes : La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare, que sais-je ? Le tout sans ordre et sans méthode, comme ils me tombèrent sous la main, et avec une facilité d'intuition que je n'ai jamais retrouvée depuis et qui est en dehors de mon organisation lente à comprendre. » [Histoire de ma vie, t. m, p. 3oi.) Toutes ces lectures passèrent sans laisser de traces précises, mais toutes avaient « déposé leur miel ». Des influences pourtant s'affirmèrent. Nulle ne fut plus profonde que celle de Rousseau : « La langue de Jean-Jacques et la forme de ses déductions s'emparèrent de moi, comme une musique superbe éclairée d'un grand soleil. Je le comparais à Mozart; je comprenais tout ! Quelle jouissance pour un écolier mal habile et tenace d'arriver enfin à ouvrir les yeux tout à fait et à ne plus trouver de nuages devant lui ! Je devins, en politique, le disciple ardent de ce maître, et je le fus bien longtemps, sans restriction. » [Histoire de ma vie, t. III, p. 3i3.) Toute sa vie, elle subira l'ascendant du Genevois; les Confessions sont une de ses lectures favorites; elle fera plus tard un pieux pèlerinage aux Charmettes. Il est évident qu'elle a trouvé dans Rousseau le

secret de cette phrase ample, forte, d'une précision de termes extrêmement simples, pour traduire les beautés d'un paysage. Est-il besoin de dire que de là viennent aussi ses attaques passionnées contre l'institution sociale, son âpre amour de la justice, son admiration pour le peuple ? Il y a une entente entre ces deux génies, qui dure pendant toute la vie de George Sand. Plus juste encore que piqua nt, est le mot qui la proclame fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens.

Chateaubriand et le Génie du christianisme furent également pour elle un mitiateur de premierordre. Plusencorequelesraisonnementsd*une apologétique insuffisante, ce qu'elle aima y rencontrer, ce furent le sens de la nature, les grandes descriptions de la forêt et de la mer, les tableaux de la lande où passe le vol des oiseaux migrateurs, toute cette poésie qui fait lire l'ouvrage encore aujourd'hui, malgré les faiblesses du raisonnement. « Je dévorai ce livre, je l'aimai passionnément, ^ond et forme. Je le fermai, persuadée que mon âme avait grandi de cent coudées^j.» (Jï/s- /of>ec/e ma y/e, t. III, p. 284.) Ne dit-elle pas encore, dans un autre livre : « Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques de mon adolescence de la lecture de

dd GEÔRGË SANt)

René et A'Aiala, » {Horace^ p. 3o.) Par une renconlre singulière, Tapologie de Chaleaubriand la détacha peu à peu de la foi. Elle lui avait inspiré, au premier moment, une conviction si forte qu'elle entreprit de s'égayer par la lecture des philosophes, qui devaient lui donner le spectacle rassurant de leurs erreurs. De là Mably et Condillac ; on sait ce qui arriva : les philosophes eurent le dernier mot, mais les irrévérences de la grand'mère y étaient bien pour quelque chose. Pourtant, elle demeura marquée par René^ qui lui révéla le premier le vague des passions, la grande mélancolie romantique, la nostalgie de l'inexprimé, le repliement sur soi, la secrète amertum e de se sen tir inférie ur à ses aspirations, /bref ce monde doré, bruissant, suspendu comme une nuée à l'horizon de la vie, et qui était la poésie lyrique. « Je n'avais pas lu René,,, je le lus enfin, et j'en fus singulièrement affectée. U me sembla que René, c'était moi. Bien que je n'eusse aucun effroi semblable au sien dans ma vie réelle, et que je n'inspirasse aucune passion qui pût motiver l'épouvante et l'abattement, je me sentis écrasée par le dégoût de la vie, qui me paraissait puiser bien assez de motifs dans le néant de toutes les choses humaines. » {Histoire de ma vie, t. III, p. 35o ) Et voilà comment, si bonne, si généreuse, si active, ayant de la vie une concep-

lion foncièrement optimiste, tous ses actes le démontrent, elle aura dans sa jeunesse sa crise de mélancolie, souffrira du doute et du néant, se fera un idéal de détachement et de contemplation, ^jguilteji exprimer tout cela dans le personnage de Leiia, véritable fille de René, dont les amplifications rempliront deux gros volumes. Enfin, pour être complet, il faut ajouter à ces influences la lecture de Byron, qu'elle pouvait connaître dans le texte, puisqu'elle avait appris l'anglais au couvent. C'était le temps où l'Europe s'enthousiasmait pour le poète satanique, sombre et beau comme un ange déchu, où sa légende jetait aux échos sa gloire, ses malheurs, sa mort héroïque. Elle aussi fut vivement secouée par cette littérature romanesque, toute de fougue, de révolte, et de couleur. « Byron, dont je ne connaissais rien, vint tout aussitôt porter un coup plus rude à ma pauvre cervelle. L'enthousiasme, que m'avaient causé les poètes mélancoliques d'un ordre moins élevé ou moins sombre, Gilbert, Millevoye, Young, Pétrarque, etc., se trouva dépassé. Hamlei et Jac- 1 ques de Shakespeare m'achevèrent. Tous les grands cris de Téternelle douleur venaient cou- ! ronner l'œuvre de désenchantement que les moralistes avaient commencée. » {Histoire de ma vie, t. III, p. 35i.) Mais la vie amenait les crises inévitables. La

grand'mère baissait, elle était devenue sourde. Une attaque d'apoplexie la laissa paralytique. Tombée en enfance, elle divaguait. Elle mourut le 25 septembre 1821, dans un accès de sommeil léthargique. La jeune Glle se laissa glisser à un tel découragement qu'elle forma le projet d'en finir avec la vie. Un jour qu'elle traversait Tlndre à gué, elle tenta d'entraîner son cheval dans Teau profonde ; la bonne jument la ramena sur la berge. A cette époque, elle s'habillait en homme pour suivre Deschartres à la chasse et à cheval. Les commères de La Châtre en jasèrent. Elle voyait beaucoup un jeune homme, Stéphane Ajasson de Grandsagne, fils d'une famille de hobereaux, qui habitait les environs de Nohant. Il était étudiant en médecine, ils formèrent le projet d'apprendre ensemble l'histoire naturelle. Nouveau sujet de médisances; on racontait que la jeune fille déterrait des cadavres, entrait à cheval dans les églises, que Stéphane était son amant. Il y avait entre eux une amitié amoureuse. Quand Stéphane partit pour Paris, une correspondance s'engagea. 11 fallut que Deschartres ouvrît les yeux de son élève pour qu'elle sût distinguer parmi ses phrases l'accent de la passion. Tout finit là. Stéphane fut le premier d'une liste qui devait être longue.

La grand'mère, se défiant de sa belle-fille et la poursuivant de sa rancune, avait délégué la

tutelle d'Aurore à un cousin. Pourtant, Sophie Delaborde tint b on et réussit à emmener sa fille avec elle à Paris. Elle y fut très malheureuse; l'éducation différente avait creusé entre elles un abîme qui allait chaque jour s'élargissant. La \jf mère qui était vive, frivole, impétueuse, accusait les lectures de sa fille d'immoralité, et, ne connaissant pas de mesure, lui mettait sous les yeux des lettres qu'elle avait conservées et où se trouvaient consignés d'infâmes r aconta rs, les ignominies que créent si facilement les imaginations désœuvrées de province. Elle alla même jusqu'à la battre. La jeune fille souffrait en silence, et se réfugiait dans le souvenir de sa grand'mère.

Vint un moment où le mariage lui parut le seul moyen de sortir d'une situation sans issue. Ce que fut ce mariage, nous le verrons par la suite. Il causa l'infortune de la jeune fille, mais, en la jetant hors des voies battues du bonheur conjugal, lui assura la gloire. C'est par cette unionmal^a- , • contreusement Évadée que la jeune Aurore Dupin, ensuite baronne Dudevant, devint George Sand.

Arrêtons-nous à ce moment de son existence.

L'enfance est finie, l'enfance avec ses fraîches clartés, ses ombres trempées de lumière, sa liberté et son insouciance sous le grand ciel que balaient des souffles, larges comme l'espoir. Jusqu'à cette

heure, elle a rêvé la vie, elle a marché vers sa rameur confuse qui emplit tout Thorizon, heureuse de tressaillir, de porter en elle le mystérieux enfantement des destinées. Maintenant il faut lutter, il faut agir, il faut vivre avec toute l'énergie, toute la brutalité, toute la douleur que comporte ce mot pour le commun des mortels.

in

^ANS un château, prèsde Melun, habitait James Duplessis, un ancien officier, ami de Maurice Dupin. Sophie Delaborde y amena sa fille, et repartit au bout de trois jours. Aurore y resta trois mois. Les Duplessis, de braves gens, avaient cinq filles, elle fut la sixième. Elle courait, jouait comme un enfant, dans un besoin de vivre, d'oublier, de s'étourdir.

On venait parfois à Paris. Dans une promenade, on rencontra le jeune Casimir Dudevant. Il était svelte, élégant, ayant dans son allure cette légèreté qui séduit les femmes et trahit la souplesse d'un corps entraîné. Quelque temps, il avait été, lui aussi, officier. C'était le fils naturel du baron Dudevant, un ancien colonel, qui devait lui laisser toute sa fortune. Un jour, il serait fort

riche, il avait vingt-sept ans. On Tinvila à venir à Melun, franchement, sans arrière-pensée.

11 vint et prit part aux jeux des jeunes filles. Gomme Aurore et Casimir formaient un joli couple, on les appela mari et femme. « Délivrez ma femme », criait Casimir, en jouant aux barres. Le mol créa la chose : car il n'y eut pas entre eux de ces violentes passions, aucune de ces révélations, plus rares dans la vie que dans les livres, et qui jettent les êtres, sanglotants et foudjroyés, aux bras Tun de Tautre. Ce fut un mariage de convenance et de raison. Les prudences bourgeoises, qui veillaient à leur côté, avaient soigneusement supguté les fortunes : elle avait un demi-million, il serait un jour très riche. Cela emporta tout. Écoutons Casimir: « Je ne vous ai trouvée ni belle, ni jolie, je ne savais pas qui vous étiez, je n'avais jamais entendu parler de vous; et cependant, lorsque j'ai dit en riant à MlleAngèle que vous seriez ma femme, j'ai senti tout à coup en moi la pensée que, si cette chose arrivait, j'en serais bien heureux ! » {Histoire de ma vie, t. III, p. 423.) La plaisante déclaration I et comme c'est bien ainsi le tour habituel des destinées communes. Il était véridique, et ce qu'il voyait avant tout, c'était l'argent, car il l'aima toujours, et finit, devenu vieux, dans une sordide avarice. Elle était à cette âge où Ton aime, non pas le mari, mais le mariage, où l'on

accepte les yeux fermés celui qui va vous révéler les joies, parcourues d'avance dans le silence des rêveries junéyiles. Et puis, elle avait hâte d'échapper à sa vie morne, à la tutelle compromettante de sa mère.

Celle-ci accepta le parti qui se proposait, après des façons ridicules. N'avait-elle pas découvert que Casimir, autrefois, avait été garçon de café ? Pourtant elle était pratique et défiante, elle avait deviné le caractère de son futur gendre : aussi exigea-t-elle le mariage sous le régime dotal. Cette précaution fut heureuse par la suite, quand George Sand dut se résigner à plaider en séparation.

Le mariage eut lieu le lo septembre 1822. Ils se retirèrent aussitôt à Nohant; ils vécurent ensemble, cahin-caha, durant neuf années.

Leur histoire fut banale et lamentable, comme la vie. Ils n'étaient pas faits pour s'entendre. Lui était nul, prosaïque. C'était le type du hobereau, grand chasseur, grand buveur, ne faisant pas fi à Toccasion des amours ancillaires. Plus tard, il devint ivrogne et violent. Voici un joli portrait de lui, tracé par Henri Heine, qui nous fait toucher du doigt son opaque et pesante nullité : « Je lui trouvai une figure d'épicier parfaitement insignifiante et il me sembla n*être ni méchant ni brutal, mais je compris aisément que cette tiède vul-

garilé, celle nullité banale, ce regard de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise, qui auraient, il est vrai, pu être assez amusants pour une femme ordinaire, devaient à la longue, donner le frisson à une femme d'âme plus profonde et lui inspirer, avec Thorreur, l'envie de s'enfuir. » (Henri Heine, Lutelia, p. 47-) Elle portait dans son être tous les élans, tous les fougues de l'imagination et du sentiment. A bien réfléchir, leur union paraît monstrueuse.

Admirable divination des chefs-d'œuvre, qui ont le privilège d'enfermer dans leurs étroites limites tous les hommes, toutes les destinées ! En tentant à travers des témoignages incomplets et des documents fragmentaires, de reconstituer leur vie, on croit relire Une Vie, le livre amer et fort de Maupassant. Et tout pareillement, la nulHté de Dudevant, les élans poétiques de sa femme, font songer, invinciblement, aux songeries désespérées d'Emma Bovary, à ses répulsions invincibles, devant la figure insignifiante et les gestes lourds de son mari.

Durant deux années, elle aima le baron Dudevant d'une afl'ection calme et pûsé.e. Le 3o juin 1823, elle mil au monde un fils. Elle fut une mère heureuse, toute à sa tâche, ne s'arrêtant pas de coudre, de confectionner des bonnets et des brassières. Le mari était tendre, il n'y avait pas de

place pour Tennui, et la grande maison de Nohant semblait Tasile d'un bonheur durable, enraciné aussi profondément dans le sol que les vieux noyers qui Tombrageaient. Mais les années passent, apportant avec elles ces modifications insensibles, cette usure de temps qui flétrit les plus beaux sentiments, comme il ride les plus beaux visages. L*enfant grandissait; il faisait ses premiers pas, hélas, ces premiers pas qui les détachent à jamais de leurs mères. Toute sa vigilance calmée, tout son émoi maternel rassuré, elle pouvait retourner à ses rêveries. En môme temp s, une cla irvoyance lui étant j^nue, elle commençait à pénétrer son mari, à le voir tel qu'il était, dans sa pauvreté d'es- j prit, avec un discernement implacable. Il ne se! mettait plus en frais de toilette, portait son vieil, habit de chasse, aux boutons vert-de-grisés, exha-' lant parfois un souffle fort d'alcool et de vin. Quand il prenait la parole, c'était pour parler de ses ambitions électorales, combiner des cultures et des procédés nouveaux d'assolement. Pendant les longs jours détrempés de Taulomne, la pluie ne cessait de battre les vitres de son cinglement monotone; les avenues s'allongeaient, tapissées de feuilles mortes, que le vent faisait tourbillonner, le ciel bas pesait sur les labours et des vols de corbeaux emplissaient Tespace de leur croassement; le mari partait à la chasse, revenait des

festins plantureux, avec une flamme brutale au fond des yeux. Il parlait, elle ne Tentendait pas, toute à ses rêveries. Oh, les beaux pays de songe dont les perspectives bleuâtres se déroulaient dans le vide de l'air ! C'était Atala expirante au désert, René poursuivant Tarc-en-ciel sur la colline pluvieuse, lord Byron promenant ses amours dans un Orient de minarets et de mosquées. Lentement elle se détachait, elle devenait obscure et lointaine. Le mari ne s'en apercevait pas. Il aurait fallu rhabileté d'un connaisseur d'âmes pour sur prendre ce travail intérieur, la tendresse d'un amant empressé pour combler ce vide par des soins incessants. Avec un homme, son égal, qu'elle aurait aimé, elle se serait certainement résignée. Elle aurait refréné tous ces élans romanesques qui la travaillaient, elle aurait accepté le bonheur obscur, égal, monotone comme tous les bonheurs. Mais il ne devinait rien.

D'où vint la fêlu re ? D'un rien, qui, comme toujours, prit une importance et révéla soudain les ravages qui s'étaient produits inconsciemment dans leur affection. Le mari bouleversa le vieux jardin pittoresque et sauvage, il en élagu a les rjLn mures, il chassa les vieux paons et les chiens pelés, qui se chauffaient au soleil. Il aimait l'économie rurale, elle aimait les champs, deux façons de sentir séparées par un abîme. Elle pleura.

L'ennui continuait à tomber sur sa vie, comme une pluie lente, morne, implacable. Elle n'entendait parler que de la fenaison, des fe rmag es, des nouvelles espèces de pommes de terre qu'on tentait d'acclimater. Elle soupire, s'enferme dans son mutisme, que scn mari prend pour une désapprobation. Pourtant, que de vie, que de sève circule dans cette jeune plante ! Lisez le portrait où Sandeau la décrit à peu près vers cette époque. En tenant compte de l'intérêt romanesque et de la convention répandue sur le personnage, il reste encore, pour nous émouvoir, assez de vérité: « Tout révélait en elle une nature luxuriante qui s'agitait impatiemment sous le poids de ses richesses inactives. On eût dit que la vie circulait frémissante entre les boucles de son épaisse et noire chevelure. On sentait comme un feu caché sous cette peau brune, fine et transparente : la taille était frôle, mais soutenue par une svelte et gracieuse audace. Son front net et pur disait bien que les orages de la passion n'avaient point grondé sur cette noble tête, mais l'expression de ses yeux, brûlante, fatiguée, maladive, accusait des luttes intérieures, terribles, incessantes, inavouées. » (J. Sandeau, Marianna, p. 45.) Elle devint nerveuse, bizarre, étrange. Le mari, qui ne la comprenait pas, majigréait contre ces langueurs. Suprême iroràe, il la trouvait stupide : « iMon mari

me jugea idiote. Il n'avait peut-être pas tort et, peu à peu il arriva à me faire tellement sentir la supériorité de sa raison et de son intelligence, que j'en fus longtemps écrasée et comme hébé tée devant le monde. » (Histoire de ma vie, t. III, p. 44i-) Ce serait bouffon, si ce n'était cruel. G. Sand idiote, voilà de quoi mettre en doute à jamais la pénétration psychologique de Dudevant I Disons, pour l'excuser tout de suite, qu'elle avait pris depuis son enfance Thabitude de longs silences méditatifs, qui la faisaient paraître stupide : en réalité, elle ouvrait ses yeux au spectacle des hommes et des choses, retenant tout, dit G. Brandes, comme une éponge absorbe l'eau.

Elle se consumait donc dans ces langueurs et cherchait l'oubli et les distractions. Un séjour au couvent des Anglaises ne lui profita pas. Elle tomba malade, il fallut l'emmener à Cauterets. Le voyage eut lieu dans l'été de 1825. Une double révélation y attendait la jeune femme : la magnificence des monts et la splendeur d'un jeune I amour. Il vint dans la personne d'Aurélien de Sèze, avocat à Bordeaux, petit-fils du défenseur de Louis XVI. Ce fut un amour très pur, très éthéré, avide de sublimes jouissances. Devant le cadre des Pyrénées, dressant leurs cimes neigeuses, elle lui fit jurer de la respecter éternellement. Elle écrivait dans ses notes intimes : « Le

mariage est le but suprême de l'amour ; quand Tamour n'y est plus, ou n'y est pas, reste le sacrifice. » Lorsqu'ils se séparèrent, entre eux s'engagea une correspondance active, littéraire, passionnée. « Ma solitude morale était profonde, absolue, elle eût été mortelle à une âme tendre et à une jeunesse encore en sa fleur, si elle ne se fût remplie d'un rêve qui avait pris Timportance d'une passion, non pas dans ma vie, puisque j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans ma pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais sans cesse, à qui je rapportais toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que ne comporte pas Thumaine nature, un homme, enfin, qui m'apparaissait quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une année, et qui, romanesque auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce fut là le soutien et la consolation de mon exil, dans le monde de la réalité. » (Histoire de ma wV, t. IV, p. 52.)

La fin de Taventure fut brutale. Au mois de septembre 1828, le jeune Aurélien de Sèze, qui survint à l'improviste, trouva son amante idéale, sa sœur mystique, fort occupée à procéder aux

préparatifs d'une layette. Elle attendait un enfant. Ses illusions ne se relevèrent pas de ce choc ; il chercha ailleurs des consolations, écrivit quelquefois, puis, quand la baronne Dudevant quitta le toil conjugal, devint femme de lettres, étonna le monde de sa gloire et de ses amours, magis trat correct et ami de Tordre, Aurélien de Sèze blâma et n'écrivit plus.

Cependant la scission s accentuait entre les deuxépoux.Le mari tombait dans Tivrognerie ; en compagnie de francs lurons, il se livrait à des orgies dont la paisible demeure de Nohant était le théâtre. Toute intimité conjugale avait cessé entre eux : il prenait les femmes de chambre, eut même un enfant de l'une d'elles. Il se lançait dans des affaires de spéculation, qui faisaient des brèches à sa fortune et compromettaient l'avoir de sa femme. Elle dépensait Targent facilement, ayant ressenti toute sa vie, un inépuisable besoin de soulager la misère autour d'elle. Plus tard, le plus clair de ses ressources, de ses revenus, des sommes gagnées avec sa plume y passa. A cette époque, il lui marchandait les subsides. Dès ce moment, à Nohant môme, elle chercha à se procurer de menues sommes en faisant des portraits, en peignant des éventails et des tabatières.

Ce fut aussi l'époque où, sans doute, elle

s'essaya à écrire. Dès ce moment, elle avait trouvé dans les notes de son journal le confident toujours docile, que rien ne lasse. Elle composait avec facilité, profitacl du premier loisir venu, cédigeant sur un bout de table, pendant que son pied donnait le branle au berceau de ses enfants. Elle commença un roman, la Marraine, et peut-être aussi Indiana.

Elle avaità La Châtre des amis, Dutheil, Néraud, Papet, de braves Berrichons, au cœur fidèle, à qui elle faisait peut-être la confidence de ses premières tentatives littéraires, et qui l'applaudissaient.

En décembre i83o, un coup de théâtre eut lieu. Elle trouva, caché en lieusûrun testament de son mari, et n'hésita pas à l'ouvrir. Il Taccablait de malédictions et dénonçait sa perversité. Une explication suivit, orageuse. Elle voulut sa libération, vivre sa vie, quitter ce foyer où s'était assis le mensonge. Elle po.sa ses conditions, et quitta Nohant le 4 janvier i83i.

Elle se rendit à Paris, qui l'attirait. Ainsi, la femme, qui avait rêvé dans la morne solitude de la province, allait voir s'ouvrir devant elle le monde, les fêtes, la multiple splendeur de Tart. De ce geste e st sortie toute sa destinée. Comme il pèse lourd dans sa responsabilité et que de problèmes se posent, à propos de ce simple événement! Avait-elle le droit d'agir ainsi? Est-il per-

mis à Têtre supérieur, impatient d'ouvrir ses ailes toutes grandes, de prendre son essor? Que devenaient les enfants, dans cette situation nouvelle? Elle va commencer le plus beau de tous ses romans, celui qui est le plus fécond en péjrigéties, celui où retentit la passion, avec ses luttes et ses déchirements, celui dont l'intrigue se déroule dans les sites les plus romantiques : sa vie ! Pourtant jamais un instinct de prudence très sûr ne l'abandonnera. Avec quel soin elle saura ménager le cœur de ses enfants, les conquérir d'abord, les garder ensuite, faire taire les souffrances de Tamante pour re trou ver la sollicitude de la mère ! Qu'il nous soit permis, cependant, au moment où elle fait ses premiers pas dans la voie nouvelle, d'exprimer un regret. Si elle avait trouvé dans son mari une âme d'élite, un homme qu'elle aurait pu aimer, qui aurait su la garder pour lui, tourner en une exquise floraison de vie intime et familiale ces dons de rêve inemployés, elle aurait été plus heureuse. L*art y aurait perdu : qu'importe? Et sait-on jamais? Dans la solitude de ce parc, parmi ces murs amis de sa jeunesse, elle aurait sans doute composé un journal discret, sincère, touchant, qui l'aurait révélée vingt ans après sa mort. Il a suffi de la vie douce du Cayla, des champs couverts de neige ou de buissons fleuris, des longues contemplai ions auprès du foyer où pétillent

des étincelles, des causeries avec un jeune berger, de la méditation, de la lecture et de la prière, il a suffi du silence à Eugénie de Guérin pour composer un seul livre, livre unique, et qui pèsera aussi lourd dans les destinées littéraires que les cent volumes de George Sand.

Arrivée à Paris, elle habita d'abord rue de Seine, puis sur les quais : « Je cherchai un logement et je m'établis bientôt quai Saint-Michel, dans une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au bout du pont, en face de la Morgue. J'avais là trois petites pièces très propres donnant sur un balcon, d'où je dominais une grande étendue du cours de la Seine et d'où je contemplais face à face les monuments de Notre- Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la Sainte-Chapelle, etc. J'avais du ciel, de Tair, de l'eau, des hirondelles, de la verdure sur les toits ; je ne me sentais pas trop dans le Paris de la civilisation, qui n'eût convenu ni à mes goûts, ni à mes ressources, mais plutôt dans ce Paris pittoresque et poétique de Victor Hugo, dans la ville du passé. » {Histoire de ma vie, t. IV, p. 77.) Elle alla bientôt rechercher ses enfants, plaça son fils Maurice au lycée Henri IV, garda sa fille Solange avec elle. Elle avait retrouvé une société de jeunes Berrichons épris de littérature, hugolâtres, ayant la haine du Philistin, et qui affectaient les goûts [tapageurs

des Jeunes-France : Pyat, de Lalouche, Sandeau. Tous écrivaient plus ou moins. C'était le temps où elle ressemblait à un jeune étudiant, débarquant de province, avec sa redingote, sa cravate de laine, ses boucles noires qu'elle avait fait couper jusqu'aux épaules. Ils visitaient les bals, les musées, les concerts, lancés dans ce Paris de i83i, tout vibrant d'une révolution, ce Paris qu'agitaient toutes les fièvres : Tart, le théâtre, les réformes sociales. On sortait d'un drame de Victor Hugo pour courir à une conférence saintsimonienne, ou pour aller entendre la Malibran.

D'abord elle songea à gagner sa vie en peignant des boîtes et des tabatières, puis elle s'adressa à la littérature, qui était en ce temps-là un gagnepain tout comme un autre. Elle ébaucha des compositions, demanda des conseils à Latouche, qui la rudoya d'abord, puis l'encouragea, quand il eut découvei't en elle des promesses de talent. Il lui recommanda d'observer, de travailler, la fit entrer au Figaro. Elle plaça quelques nouvelles dans la Mode et dans V Artiste,

Entre temps, elle s'était liée avec Jules Sandeau, pour qui elle avait eu un secret attachement, quand il venait la visiter à Nohant. Ce fut la mansarde et le bonheur chers à Bérenger. Ils écrivirent en collaboration un roman : Rose et Blanche^ où il est facile de retrouver ce qui est dû à George

Sand. Fait curieux, elle débutait par une note / réaliste, très vraie, très observée, d'une vérité si frappante dans le rendu de la vie, que Latouche, injuste, s'écriait en lisant ces pages d'essai : « Balzac, que me veux-tu ? » Elle commença donc par bien voir et bien rendre. Ce ne fut que lorsque la gloire fut venue, et avec elle les prétentions, qu'elle enfla le ton et se haussa jusqu'au roman- N^ tisme truculent et déclamatoire, qui était de mode \ en ce temps-là.

En i83i, elle publia Indiana^ qui, du coup, la porta à la célébrité la plus éclatante. La petite provinciale de La Châtre, qui faisait très bien les confitures et dansait la bourrée, devenait un personnage dans les lettres, une manière de roi à l'égal de Hugo et de Lamartine. Ce qu'était ce premier roman ? tout simplement son histoire de femme mal mariée. « Indiana, dit-elle dans la pré-^ face de 1882, c'est la femme, l'être faible, chargé de représenter les passions comprimées, ou, si vous Taimez mieux, supprimées par les lois; c'est la volonté aux prisesavecla nécessité; c'estl'amour heurtant son front aveugle à tous les obstacles de la civihsation. » Elle y retraçait longuement ses ^ ennuis de femme incomprise, la monotonie de la wie provinciale, la tyrannie odieuse du mari, la suavité d'un amour qui restait pur et savait ne pas dé- * choir. Rien que de très ordinaire jusque-là, et nos

femmes de lettres d'aujourd'hui ont toutes écrit ce roman. Ce qui Tétait moins, c'est que l'ouvrage avait des parties excellentes, accusait un don original de voir et de peindre la vie, de la retracer avec art, selon la définition de Latouche. L'œuvre avait un caractère d'objectivité, qui annonçait un romancier très heureusement doué pour te peinture des milieux et des hommes. De plus, par une rencontre que l'auteur n'avait pas cherchée et qui était on ne peut plus heureuse pour le sort de l'ouvrage, il se trouvait que le livre venait à son heure, trouvait un public préparé par la Révolu- ; tion de i83o à toutes les audaces, prêt à tendre ; l'oreille dès qu'il entendait parler d'émancipation, |[ d'esclavage, de droits de lafemme. Enfin, certaines pages accusaient une sensualité, une fougue dans la peinture du plaisir qui séduisit, effaroucha, fut une excellente réclame^Nous avons fait du chemin depuis.

Valentine^ qui suivit en 1882, était aussi, en de certaines parties, un beau livre. C'était encore une histoire d'amour, la passion d'une patricienne pour un beau ténébreux plébéien, c'était l'élan du cœur se jouant des catégories sociales, mais cette fois le cadre était ce Berry, u cette Vallée-Noire si inconnue, ce paysage sans grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour trouver, et chérir et l'admirer ». Et du premier coup elle le rendait avec une

maîtrise incomparable, si parfaite, qu'elle ne fera pas mieux, dans la pleine maturité, quand elle écrira Fadette ou le Champi. « Quand le soleil de midi embrase jusqu'à la tige l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes bruissent avec force et que la caille glousse avec amour dans les sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. » [Valentine^ p. 18.) Même puissance, et une finesse d'observation, un don de vie irrésistible dans la peinture du couple Lhéry, fermiers enrichis, qui étalent leur aisance avec une suffisance de parvenus, achètent un piano à leur fille, dont ils ont fait une demoiselle aux mains rouges. L'intrigue du roman était banale, et sa passion toute de convention, mais dans ces détails pris du réel, tout était excellent, de mesure, de tour, de couleur.

Sa gloire grandissait. Elle avait sa légende qui la pouss&it de la bonne façon, car il y entrait une bonne part de scandale. En cet heureux temps, une femme de lettres était une curiosité. Les bourgeois stupéfaits se voilaient la face sur son passage, elle leur détachait au nez une chiquenaude ou bien une bouffée de sa cigarette; ils répétaient qu'elle courait les bals de barrière et lui prêtaient des mœurs d'impératrice romaine. Elle laissait dire, comprenant que ces propos la servaient. Ses œuvres de plus en plus affectaient ce

mépris de l'opinion, qui casse les vilres et ameute les passants à la devanture des libraires.

Dès le commencement de i833, elle rompit avec Sandeau. Arrivant de Nohant sans être attendue, elle Tavait trouvé en galante conversation avec une blanchisseuse : <' J'ai été trop profondément blessée des découvertes que j*ai faites sur sa conduite, pour lui conserver aucun autre sentiment qu'une compassion affectueuse. » {Lettre à Regnault^ i5 juin i833.) Il semble à ce moment qu'elle traversa une période de désillusion et de dégoût : lamour libre lui apparut aussi triste que le mariage. Sainte-Beuve, qui s'était institué son directeur de conscience, qui recevait ses confidences littéraires et sentimentales, lui donna Mérimée, pour la distraire et la guérir. L'aventure dura peu, elle-même l'appela une ânerie : « L'expérience manqua complètement; je pleurai de souffrance, de dégoût, de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et frivole. » On pouvait s'y attendre; le pince-sans-rire, le mystificateur de la Guzla, dont la devise était «méfiance», n'était pas l'homme qu'il lui fallait... Il est plus intéressant de s'arrêter à la physionomie de ce Sainte-Beuve, qui se glisse dans la vie de George Sand, avec les allures benoîtes d'un homme d'église, dont on aperçoit

dans la pénombre, comme par renlre-bâillement d'une porte, la face prudente, curieuse, cauteleuse. Il la guidait dans ses travaux avec un sens très fin, et Tétudiait à loisir, sans doute comme un problème de psychologie intéressante. Toute sa vie, il ne cessa d'intervenir : lors de la liaison orageuse avec Musset, il jouera le rôle de médialeur, d'un conseiller toujours écouté. Aussi bien une question se pose ! Pourquoi cet amateur d'âmes, qui était aussi un amateur de femmes, ne se mit-il pas sur les rangs? Il était bien trop habile pour encombrer sa vie d'une passion aussi remuante. Dès le premier moment, il avait choisi la bonne part, la curiosité, le plaisir aigu d'assister à tous ces jeux, en frôleur. Très sensuel en amour, il choisissait ses femmes avec l'expérience d'un viveur, non pas avec l'enthousiasme d'un poète. Au fond, cela dut stupéfier George Sand, et cette réserve môme exprime l'ascendant que l'auteur de Volupté put prendre sur elle. Il resta son ami, et pour cette raison ils purent vivre en paix.

La voilà donc femme de lettres. Elle était admirablement douée pour le travail littéraire, ayant l'air de n'avoir jamais connu que les jouissances de la profession, l'enivrement du livre à écrire, la fièvre heureuse de la composition, la joie de s'exprimer dans un style clair, alerte, qui s'épan-

chait avec une telle abondance que Michelet aurait pu dire d'elle, bien plus justement que de Dumas, qu'elle était une force de la nature. « La douce lo du roman contemporain », dit M. Jules Lemaître, « la terrible vache à écrire », répond Nietzsche, et nous avons, de notre côté, Turbanitéetrélégance. Elle était lyrique, éloquente, imagée, et alignait sans effort des pages d'une écriture si impeccable, qu'on aurait dit celte maîtrise obtenue après des heures de recherche, de patience, et de ratures. Or, il n'en était rien, ses manuscrits en font foi, et aussi l'expression d'effarement qu'elle prend dans sa C4orrespondance^ quand Flaubert lui confie les affres, les tortures que lui donne le travail de la forme. Voici comment elle décrit la nature, en 1825, sept ans avant Indiana, Il s'agit des Pyrénées : « Nous trouvâmes l'entrée de ces grottes admirable : j'étais seule en avant. Je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique, soutenue par d'énormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers d'architecture gothique; le plus beau pays du monde, le torrent d'un bleu d'azur, les prairies d'un vert éclatant, un premier cercle de montagnes couvertes de bois épais et un second à l'horizon, qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature, éclairée par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au travers do ces noires arcades de rochers, derrière moi la sombre

ouverture des grottes : j'étais transportée. » (Correspondance, t. I, p. 12.)

Elle improvisait ses romans avec une majestueuse imprévoyance, toute heureuse dès le début de pouvoir exprimer son rêve, et ce frémissement intérieur communiquait à son œuvre une chaleur de vie vraiment captivante, puis elle les portait plus laborieusement à mesure qu'ils avançaient, que le beau feu s'éteignait en elle. Trop souvent, ils finissaient de façon matîssade, dans des longueurs et des incohérerfbes, les caractères ayant dévié de leur impulsion primitive, et prenant des attitudes de deus ex machina, pour rendre possible le dénouement. Mais elle avait une pureté de forme incomparable, elle atteignait sans effort aux splendeursoratoires,aux périodes nombreuses dont le secret semblait perdu depuis Chateaubriand. Enfin elle avait, ce qui est sans prix pour un romancier, le sens de la vie, le don de camper un personnage en quelques paroles significatives, avec ses mots et ses gestes familiers. Elle savait faire mouvoir des types très divers, les grandes dames aussi bien que les paysans de la Vallée- Noire, — comme en témoigne le roman de Valen- Une.

A ce moment de sa vie, « elle était maigre et noire comme une taupe », dit Mérimée, dans un croquis, qui montre bien peu de reconnaissance.

En réalité, elle avait le teint mat, olivâtre, un grand nez tombant sur des lèvres sensuelles ; les yeux surtout, noirs et profonds, semblaient étrangement attirants. Mais laissons la parole au maître, dont la vision est véritablement hallucinante : « Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc aux lumières, qui distingue les belles Italiennes : vous diriez de Tivoire animé. Le jour glisse sur cette peau, comme sur un corps poli, il y brille ; une émotion violente est nécessaire pour que de faibles rougeurs s y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent aussitôt... Le visage plus long qu'ovale, ressemble à celui de quelque belle Isis des bas-reliefs éginétiques. Vous diriez la pureté des têtes de sphinx, polies par le feu des déserts, caressées par la flamme des soleils égyptiens... Le front est plein, large, renflé aux tempes, illuminé par des méj^lats où s'arrête la lumière, coupé, comme celui de la Diane chasseresse, un front puissant et volontaire, silencieux et calme... Le blanc de Tœil n'est ni bleuâtre, ni semé de fils rouges, ni d'un blanc pur ; il a la consistance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La prunelle est bordée d'un cercle orange. C'est du bronze entouré d'or, mais de Tor vivant, du bronze animé... Dans un moment de passion, l'œil de Camille Maupin est subhme, l'or de son regard allume le blanc jaune, et tout flambe ;

mais au repos, il est terne ; la torpeur de la méditation lui prêle souvent l'apparence de la niaiserie; quand la lumière de Tâme y manque, les lignes du visage s'attristent également... La lèvre supérieure est mince, le sillon qui Tunit au nez y descend assez bas, comme dans un arc, ce qui donne un accent particulier à son dédain; Camille a peu de chose à faire pour exprimer sa colère. Cette jolie lèvre est bordée par la forte marge rouge de la lèvre inférieure, admirable de bonté, pleine d'amour, et que Phidias semble avoir posée, comme le bord d'une grenade ouverte dont elle a la couleur. Le menton se relève fermement, il est un peu gras, mais il exprime la résolution et termine bien ce profil royal, sinon divin. Il est nécessaire de dire que le dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La nature aurait fait une faute, si elle n'avait jeté là cette suave fumée. L'oreille a des enroulements délicats, signe de bien des délicatesses cachées. Le buste est large... » Nous abrégeons et nous coupons : le portrait, qui a déjà trois pages, continue par la description des hanches, des bras, de l'attache des bras. A celte puissance d'évocation, à ce luxe de détails minutieux, à cet enivrement de l'œil fixé sur la face humaine, comme sur un beau poème, on a reconnu Balzac [Béatrix).

Au mois d'août i833, George Sand publia

Lelia, Chose étrange, ce fut le livre qui fit le plus pour sa réputation : aujourd'hui, nous ne pouvons plus lire ce fatras byronien, où apparaissent quelques beaux fragments. Il n'est pa$ facile de donner une idée de cette œuvre, d'autant plus que, remaniée par la suite, elle porte dans sa trame la trace de contradictions et de vicissitudes sans fin dans les idées de George Sand. Le principal défaut de l'œuvre est bien Tinvraisemblance psychologique, rimpuissance partout manifeste à étreindre la réalité et la vie. Jamais moralité du moyen âge ne mil en scène abstractions plus creuses, symboles plus primitifs, que Lelia ou l'idéalisme, Pulchérie Tépicuréisme, Stenio Tenthousiasme, Trenmor le devoir. Ces mannequins se promènent dans Taction la plus incohérente, la plus romanesque, bals, fêtes galantes, orgies, festins, ventes de carbonari, retraites dans des cloches, méditations sur des ruines, enlèvements, sociétés secrètes, bref une invraisemblance au delà de tout ce qu'on peut imaginer. La nature est pareillement méconnue. Où sont les traînes du Berry ? Ce ne sont que festons, astragales, villas éblouissantes, colonnes de porphyre, vases d'albâtre, pavillon d'Aphrodite, gondoles et concerts sur l'eau. Bref, tout le bric à brac romantique, Bené^ Werther, Manfred, Faust, Child-Harold tout ensemble. L'auteur, devenu célèbre, suivait

le goûl du public et, se haussant jusqu'aux productions à la mode, oubliait les qualités de naturel, de vie, de simplicité, qui avaient marqué ses premières œuvres.

Pourtant, elle était sincère, en dressant le personnage de cette Lelia, qui méprise Tamour et ses basses sensualités. La vie amoureuse de George Sand, jusque-là, n'avait été qu'une longue déception : en mai i833, elle écrivait à son ami Rollinat : « Je ne t*ai pas donné signe de vie et de souvenir depuis bien des mois; c'est que j*ai vécu des siècles, c'est que j*ai subi un enfer depuis ce temps-là... Mon cœur a vieilli de vingt ans et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit, j'ai doublé le cap ! » Oui, elle rêvait d'être celte Lelia, belle et satanique, dressant son front de marbre au-dessus des orages du cœur. Ironie de la destinée, elle formait ces résolutions au moment même où Musset allait venir !

Ne soyons pas injustes, cependant. Si les passions romantiques ont vieilli, si la réhabilitation du débauché par le bagne, si le poète avilissant la sainteté de son inspiration dans l'orgie sont des oripeaux tristement surannés, si Trenmor et Stenio nous font sourire au même litre que les Han d'Islande, il reste que le prodigieux effort du

1 romantisme pour jeter dans la littérature toute la couleur et toute la beauté du monde extérieur n'a jamais produit de tableaux plus ruisselants que j certaines pages de Lelia. Voici une rentrée des \ troupeaux, belle et lourde de couleur comme un \ \ Rubens : « Lelia rêvait. Elle écoutait le murmure \ confus de la vallée, les cris des jeunes agneaux, qui venaient s'agenouiller devant leurs mères, le bruit de Teau dont on commençait à ouvrir les écluses, la voix des grands pâtres bronzés, qui ont un profil grec, de pittoresques haillons, et qui chantent d'un ton guttural en descendantla montagne, Tescopette surTépaule. Elle écoutait aussi la clochette au timbre grêle, qui sonne au cou des vaches tigrées, et Taboiement sonore de ces grands chiens de race primitive qui font bondir les échos sur le flanc des ravins. » (T. I, p. io6.) Et cet hymne encore : « Sirius, roi des longues nuits, soleil du sombre hiver, toi qui devances Taube en automne, et te plonges sous notre horizon à la suite du soleil au printemps ! frère du soleil, Sirius monarque du firmament, toi qui braves la blanche clarté de la lune, quand tous les autres astres pâlissent devant elle, et qui perces de ton œil de feu le voile épais des nuits brumeuses I Molosse à la gueule enflammée, qui toujours lèches le pied sanglant du terrible Orion, et, suivi de ton cortège, montes dans lesnautes régions de TEmpy-

rée, sans égal et sans rivaux I le plus beau, le plus grand, le plus éclatant des flambeaux de la nuit, répands tes blancs rayons sur ma chevelure humide, rends Tespoir à mon âme tremblante et la force à mes membres glacés. » {Lelia, t. 1, p. io40

Rien ne manqua au succès de ce livre. La critique entonna un hosannah : « Poursuis, Lelia, poursuis ta marche triomphalement douloureuse, obéis à ton Dieu... Renouvelle les lois de Famour et de rhyménée. Chante, ne pleure pas, et, loin de te laisser consumer par le feu divin que recèlent les flancs, verse-le sur le monde. » (Lerminier, Au delà du Bhin, p. 161.) Môme enthousiasme chez Gustave Planche : « C'est la pensée du siècle sur lui-même et la plainte d'une société à l'agonie. » (Portraifs littéraires, t. II, p. 14. ) Bien plus, lorsque Capo de Feuillide proclamait qu'un tel livre ne pouvait être l'œuvre que d'une femme sans pudeur, Planche se battait en duel avec lui, faisant preuve d'un dévouement tout au moins irréfléchi, puisque Musset en ce moment avait le droit de se poser en défenseur de la femme outragée. Sainte-Beuve lui-même, si avisé, si pénétrant, se laissait prendre à la magie de ce style, et il écrivait à l'auteur : a Je ne vous dirai jamais assez combien j'ai été saisi de tant de fermeté, de suite et d'abondance à travers des régions si générales,

si profondes, si habitées à chaque pas par TefFroi et le vertige. Être femme, avoir moins de trente ans, et qu'il n'y paraisse en rien au dehors, quand on a sondé ces abîmes ; porter cette science, qui, à nous, nous dévasterait les tempes et nous blanchirait les cheveux; la porter avec légèreté, aisance, sobriété de discours, — voilà ce que j'admire avant tout ... Allez, madame, vous êtes une nature bien rare et forte : quelque corrosive qu'ait été la liqueur dans le calice, le métal du calice est vierge et n'a pas été altéré. » (Cité par Spoëlberch de Lovenjoul dans la Véritable histoire de Elle et Lui,) A quoi elle répondait, avec un demi-sourire bien amusant : « Ne croyez pas trop à tous mes airs sataniques. Je vous jure que c'est un genre que je me donne. » (Sainte-Beuve, Portraits contemporains y t. I, p. 5io.)

Soudainement, elle changea de langage. Il ne s'agissait plus de prendre de grands airs, de se retirer au désert, de jouer parmi les hommes le rôle du Sphinx énigmatique, de la beauté ténébreuse qui reçoit, impassible, les hommages des foules, inspire des passions sans jamais en ressentir. Un seul jour avait changé toutes ces belles résolutions. Le 8 octobre de la même année i833, elle écrivait au même Sainte-Beuve : « Je crois que j'ai blasphémé la nature et Dieu peut-être dans Lelia ; Dieu, qui n'est pas méchant et qui n'a

que faire de se venger de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du cœur et me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes. »

Quand une femme parle sur ce Ion, il est facile de supposer que l'amant n'est pas loin. Musset était apparu : elle avait connu la grande passion, celle dont on a dit justement qu'elle est plus rare dans la vie que le destin tragique des Œdipes et des Oresles.

Il était blond, il était svelte, il avait vingt-trois ans. Il était aussi célèbre qu'elle. C'était le moment qu'il a si bien chanté, où la jeunesse, « arbre à la rude écorce », ombrageait sa route de ses rameaux verdoyants. Il affectait les airs à la mode, le ton débauché, le cynisme amer et byronien. Au fond, il était très naïf, très bon, impatient d'étreindre dans ses bras toutes les voluptés de la vie. Jamais Perdican ne salua d'un hymne plus enivré Taube de l'amour. Ils se rencontrèrent à un dîner que Buloz, directeur de la Bévue des Deux-Mondes, donnait à ses collaborateurs. Il lui fît une cour moqueuse, badine, plaisante, à la Cœlio, puis il se prit au piège, et souffrit, quand il ressentit la passion qu'il avait imprudemment appelée. On ne badine pas avec Tamour. Elle résista, ferma les yeux au bord de l'abîme, ayant le pressentiment que la liaison serait une cause de souffrances et de détresses, puis elle s'abandonna.

Écoutons le chant de l'amour heureux, les ivresses de la possession :

Mets la main sur mon cœur, la blessure est profonde, Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé ! Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse, N*a dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse, Nul sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.

(!«' août 1833.)

Tout de suite elle informa Sainte-Beuve qu'elle était la maîtresse d'Alfred et qu'il pouvait en publier la nouvelle, « car elle était obligée de mettre dorénavant sa vie au grand jour ». Ils habitèrent ensemble le logement du quai Malaquais. C'était un ménage un peu bohème, se livrant à des farces de ragin, donnant par exemple un dîner au docte professeur Lerminier, que mystifiait le funambulesque Debureau, grimé en diplomate. Au dessert, il expliquait l'équilibre européen, en posant son assiette sur la pointe de son couteau, à la stupéfaction du critique. Musset, vêtu en soubrette normande, faisait le service de travers, et versait les carafes sur les convives.

Musset a très bien rendu cette vie ;

George est dans sa chambrette.

Entre deux pots de fleurs.

Fumant sa cigarette, Les yeux baignés de pleurs,

Buloz, assis par terre, Lui fait de doux serments.

Solange par derrière Gribouille ses romans.

Puis ils s'établirent à Fontainebleau, firent des promenades dans la forêt, vécurent ces jours enivrés dont le souvenir sera évoqué dans la Confession d'un enfanl du siècle. George Sand n'avait pas une OTibre de tristesse; elle écrivait à Sainte- Beuve :

Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m*attache davantage à lui, chaque jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me faisaient souffrir ; chaque jour, je vois luire et briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est bon enfant ; et son intimité m'est aussi douce, que sa préférence m'a été précieuse.

Puis ce fut répisode fameux du voyage à Venise. Ils partirent pour l'Italie, suivis par la curiosité de tout un peuple, sentant confusément que leur passion serait la grande aventure du siècle et que de là sortiraient de beaux accents, des poèmes grandiloquents, des tirades lyriques qui vivraient à jamais dans la mémoire des hommes. Ils n'avaient pas tout à fait tort, puisque de la rupture naquit ce sanglot désespéré qui est la Nuit d'octobre. Mais n'était-il pas permis de craindre pour Tavenir d'une passion, quand elle est si fort entachée

de littérature ? Ils apportaient dans leur amour des préoccupations d'artistes, jaloux d'observer, de voir, suivant du coin de l'œil leurs gestes, leurs plus beaux élans, pour en contrôler la justesse et en faire profiler les œuvres qui suivraient. N'est-il pas terriblement significatif de savoir que Musset mettait de côté pour la reprendre plus tard, telle déclaration qui lui avait plu ? Hélas, toutes ces causes de mort étaient dans leur amour<, avant môme qu'il fût éclos, comme le ver est dans la fleur.

Ils visitèrent Marseille, Gênes, Florence. Peu à peu, leurs sens s'étant calmés, apparaissaient les diiTérences qui les séparaient, différences d'esprit et de cœur, qui allaient s'accusant davantage. Lui était primesautier, fantasque, débauché, répandant sa jeunesse et son génie avec une prodigalité insouciante. Il connaissait les enthousiasmes de l'improvisation, suivis de prorapts dégoûts pour l'œuvre composée la veille, Fantasio toujours prêt à reprendre sa promenade parmi les bleuets. Elle écrivait six heures de suite, sans se fatiguer, poursuivait son rôve au milieu des conversations, alignait les pages manuscrites avec la ponctualité d'un bureaucrate.

Pourtant larrivée à Venise fut une minute féerique ; « Nous descendions légèrement le superbe canal de la Guidecca ; le temps s'était éclairci,

les lumières de la ville brillaient au loin sur les vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine. Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides. » (Cité par Paul Mariéton, Histoire d'amour^ p. 76.) George Sand tomba malade, Musset en marqua de l'humeur. Ce fut la séparation, la porte qui faisait communiquer leurs chambres demeura fermée. Musset retourna aux filles. Ainsi Hnissait leur joie. De la passion, ils ne devaient plus connaître que les déchirements, les tortures, les reprises où sombre la dignité humaine. George Sand s'est expliquée plus tard sur ce sujet avec sa netteté habituelle : « De quel droit, dit-elle à Musset, m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de Thumeur, en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux une femme malade ? Et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture I mon enfant; moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits... La porte de nos chambres fut fermée entre nous et nous avons essayé de reprendre notre vie de bons camarades, comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pen-

sais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je ? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit aussi : « Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes « pas aimés. »

La situation était nette. Ils croyaient ne plus s'aimer. Eut-elle le droit de donner si rapidement un successeur à Musset? Pour dire franchement notre pensée, cela ne fut ni digne, ni féminin; elle passa de l'un à l'autre avec l'impudeur d'une courtisane. Mais arrêtons-nous un moment pour peser les termes de la longue lettre que nous venons de citer. Ils sont gros de sens, pour qui veut lire entre les lignes. Musset s'ennuyait en compagnie de George Sand; auprès de cette nature froide, il se sentait en pénitence. Tout en elle le choquait, depuis Taffectation qu'elle mettait à tourner en ridicule les goûts aristocratiques, à parler complaisamment des aventures galantes de sa mère, tout, jusqu'à la facilité avec laquelle elle prodiguait dans sa phrase les adjectifs. Ce n'était pas là la femme qu'il avait toujours aimée. De ses vers, de son théâtre, se lève une douce figure qui nous révèle ce qu'il a demandé

inconsciemment à Tamour. Barberine, Carmosine, innocentes fictions, qui ont plus que la grâce, plus que la beauté, Tingénuité exquise qui est comme le velouté de l'âme, vous apportiez dans Tamour des ravissements, des charmes de candeur et de simplicité. Mais l'autre, celte femme célèbre, devait aimer avec une froide application, une curiosité réfléchie qui parurent à Musset la dernière dépravation. Soyons plus franc, et, sans fausse pudibonderie, puisqu'aussi bien elle-même a parlé nettement sur ce sujet, disons qu'il y avait entre eux un désaccord plus grave, et que leurs sens n'avaient jamais vibré au même diapason. Quel aveu et combien il éclaire la situation : « Tu m'as reproché, dit-elle à Musset, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins tu ne le souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. » (Cité par P. Mariéton, Histoire d'amour, p. i52.) Comprend-on maintenant tout ce qu'enfermait d'amertume l'injure de Musset, quand il l'appelait la religieuse I

N'insistons pas. La suite de l'aventure a été mise en lumière, et il entre plus de curiosité mal-

saine que de véritable souci de l'histoire dans ces exhumations, dans ces raconta rs, dans celte chronique scandaleuse. On sait comment, Musset étant tombé gravement malade, George Sand fit appeler un médecin. C'était un très bel homme, blond, une sorte de géant ; il avait entrevu l'étrangère au balcon de son hôtel et elle avait fait sur lui une vive impression. La Sand, comme il disait, brusqua le dénomment. Elle détacha au bellâtre une déclaration à^bout portant, tirade enflammée à la Lelia : « Nés sous des cieux différents, nous n avons ni les mêmes pensées, ni le même langage; avons-nous du moins des cœurs semblables? Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions fa-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu? L'ardeur de tes regards, Télreinte violente de tes bras, Taudace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre la passion, ni la partager... Serai-je ta compagne ou ton esclave? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems?... Dans mon pays, on n'aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec élonnement, avec désir, avec inquiétude. » Elle

continue pendant trois pages ; cette fois le « stupide » Pagellocomprit.Faut-ilajouterfoi auxaffirmations de Musset confiant à son frère qu'il aurait vu la trahison consommée à son chevet, du lit même où il agonisait. La chose est vraisemblable, encore qu*odieuse. Rien ne nous étonne après la tranquille impudeur des pages qu'on vient de lire. Avouons-le, tout est déplaisant dans cet amour pour Pagello. Elle le prit comme un beau mâle, séduite par sa carrure, par sa large prestance. Ses lettres à cet égard sont terriblement significatives : elle laisse entrevoir en quelle piètre estime elle tenait Pagello et ses facultés, tout au moins intellectuelles : « Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours aimer Pourquoi t'ai-je rencontré si tard ? quand je ne t'apporte qu'une beauté flétrie par les années, et un cœur usé par les déceptions. Mais non, mon cœur n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, mais il est fort, le passionné. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois, où tu m'as couverte de tes baisers... Reste mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, ton sourire de jeune fille, ses caresses... son grand gilet, ton regard doux... Oh, quand serai-je seule au monde avec toi I Tu m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef, quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende rien que toi, et tu... »

(cité par P. Maricton, ///s/o/re d'amour, p. 112.) Et qu'on ne s'y trompe pas : partout où nous mettons des points de suspension, il faudrait du latin pour rendre le texte en son entier. Elle fut poussée par une impudeur, par une sensualité dont les biographes n'osent pas parler et qui se trouve réellement en elle ; elle mit dans cette liaison un cynisme et une effronterie dont son indépendance de caractère ne saurait l'absoudre. Elle avait eu Sandeau, Mérimée, Musset; elle était condamnée à allonger la liste. Déjà elle s'était fait l'âme des conquérants, qui se mettent au-dessus de la vie, méprisent ses lois qu'ils appellent des conventions, ses respects qu'ils regardent comme des préjugés.

Et Pagello ? Il passe dans cette aventure légendaire comme un personnage de vaudeville médiocre et doucement ahuri. 11 ne s'abandonna qu'avec des hésitations sans nombre aux embrassements fougueux de la terrible femme; son père, sa famille lui faisaient des leçons de vertu et lui prêchaient le soin salutaire de veiller à son avenir. La préférence le flattait, mais il avait peur. Ce fut seulement vers la fin de sa vie, qu'il osa rompre le silence et raconter qu'il avait pris place au lit de la déesse.

Mais George Sand fit spontanément à Musset l'aveu de sa liaison avec Pagello. Nous ne lui pardonnerons pas non plus d'avoir fait, de l'homme le

plus spirituel, une sorte de Jocrisse du sentiment. Ils menèrent à trois ces moments de folie si heureusement décrits par M"*® Arvede Barine : « Ils imaginèrent les déviations du sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut le théâtre de scènes qui égalaient les fascination les plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours avide d'expiation, s^immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait à George Sand pour récompenser par une amitié sainte leur victime héroïque et volontaire, et tous les trois étaient grandis audessus des proportions humaines par la beauté et la pureté de ce lien idéal. George Sand rappelle à Musset, dans une lettre de Tété suivant, combien tout cela leur avait paru simple : « Je Taimais « comme un père (I) et tu étais notre enfant à tous « les deux. » Elle lui rappelle aussi leurs impressions solennelles « lorsque tu lui arrachas l'aveu « de sonamour pour moi, et qu'il jura de me rendre « heureuse. Oh ! cette nuitd'enthousiasme, où, mal- « gré nous, tu joignis nos mains, en nous disant : « Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant. Vous « m'avez sauvé^ âme et corps. » Ils avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au mol de rorr^nntisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disnit à George Sancî : Il nocfro amore per Alfredo, George Sand le répétait à Musset,

qui en pleurait d'enthousiasme. » (A. Barine,i4//>'ec/ de Musset,) Folie ! Ils croyaient vivre le drame le plus saint, le sacrifice le plus haut, le Polyeucie de la passion moderne, ils en faisaient un vaudeville !

Musset s'éloigna; un reste de bon sens, de ce clair bon sens qui donne à sa fantaisie une allure si française, lui ouvrit les yeux. Il regagna la France à petites journées.

Et George Sand? Ayons le courage de tout dire. Son attitude ne fut ni noble, ni généreuse. Combien nous l'aimerions mieux, pliant sous la fatalité de la passion, se retirant dans son Berry et cherchant, dans la paix de la nature, une diversion à sa douleur. Elle se remit à sa table de travail et consacra à cette copie que Buloz attendait jusqu'à treize heures par jour. Elle fit de la littérature avec cet amour : un roman naquit, Jacques^ où elle mettait à profit cette situation paradoxale, en bon écrivain, soucieux d'exploiter sa vie. Elle y montrait un mari qui aimait l'amant de sa femme, et qui, victime résignée, allait se jeter dans les gouffres de la Suisse, pour assurer le bonheur à l'adultère. Et Jacques parut dans la Bévue des Deux-Mondes, Quel sourire dut errer sur la lèvre de Musset quand il put parcourir ces pages !

Elle vivait à Venise avec Pagello qui n'était pas

riche, faisait elle-même la cuisine et brodait pour son amant la tapisserie de tout un mobilier. Elle fit les honneurs de son œuvre à ce lourdaud, et campa, dans les admirables Lettres d'un voyageur y la physionomie de ce bellâtre content de lui, non sans ravoir vieilli un peu, pour éviter les racontars. Surtout elle se laissa reprendre par la joie physique, par Tivresse du monde extérieur. Sontils d'une amante, traînant sa blessure parmi des sites dépeuplés par l'absence d*un être 'cher, cos magnifiques élans lyriques, celte griserie de faune, ouvrant sa vue aux splendeurs du printemps italien, découvert dans les gorges de la Brenta, qu'elle visita avec Pagello : « La campagne n'était pas encore dans toute sa splendeur, les prés étaient d'un vert languissant, tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient encore que bourgeonner aux arbres, mais les amandiers et les pêchers en fleurs entremêlaient çà et là leurs guirlandes roses et blanches aux sombres masses des cyprès. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges rives de cailloux et de débris de rochers qu'elle arrache au sein des Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colère. Un demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de vigne noueuse qui se suspendent à tous les ar-

bres de la Vénélie, faisait un premier cadre à ce tableau, et les monts neigeux, étincelants aux premiers rayons du soleil, formaient au delà une seconde bordure immense, qui se détachait comme une découpure d'argent sur le bleu solide de Tair. » {Lettres d'un voyageur^ 1. 1, p. 6., éd. 1887.) Puis ce sont les aventures amusantes de la route, l'éternel désir de Terrance qui soupire inapaisé au cœur de l'homme et cette fois se satisfait largement, la halte dans Tauberge, et les types de voyageurs croqués avec une vivacité spirituelle. Alors, dans ce cadre de nature renouvelée, elle exhale un adieu mélancolique à la grande passion, et adresse un hymne à Musset, dont elle idéalise le souvenir. Elle en fait le poète du plaisir, Tange déchu. « Tu abjuras en vain le culte de la vertu ; tu aurais été le plus beau de ses jeunes lévites; tu aurais desservi ses autels en chantant sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et le blanc vêlement de la pudeur aurait paré ton corps frêle d'une grâce plus suave que la musique et les grelots de la Folie. Mais lu ne pus jamais oublier les divines émotions de cette foi première. Tu revins à elle du fond des antres de la corruption, et la voix qui s'élevait pour blasphémer entonna, malgré toi, des chants d'amotir et d'enthousiasme. » [Lettres d'un voyageur^ t. I, p. i3.) Puis ils revinrent à Venise. Ce fut dans sa vie un moment d'oubli cl de récon-

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fort. Sa liaison se poursuivait sans secousses, car Pagelio n'était pas, comme Musset, un compagnon malade de génie, en proie à des caprices de nerfs délicats et surmenés. Elle n'existait plus que pour voir, entendre, et mettre ses sensations sur le papier. Venise déployait autour d'elle la séduction de ses beautés naturelles, de ses trésors artistiques, l'harmonieuse union, au sein de la lumière et du silence, du ciel et de Teau, mariant leurs mirages colorés. Elle admira : « Les pierres môme reverdissent; les grands marécages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de gl aïeu ls et de mille sortes de mousses marines d'où s'exhale un parfum tout particulier, cher à ceux qui aiment la mer, et où nichent des milliers de goélands, de plongeons et de canes pétières. De grands pétrels rasent incessamment les prés flottants, où chaque jour le flux et le reflux font passer le flot de TAdria tique et apportent des milliersd'insectes, de madrépores et de coquillages. » [Lettres d'un voya» geuryp. 89, éd. 1869.) Elle s'enthousiasma pour la population flottantedeslagunes,lesmœursdcsgondoliers, les bavardages des tr^ghetti. Échappée à la tyrannie de la passion, vivant seulement pour Tart, elle connut l'indicible bonheur, qui fut tou- (| [ jours sa volupté d'élection, de sentir la pensée

s'éteindre en elle pour se laisser envahir, dans une sorte de rêverie animale qui la rendait stupide, par le chatoiement de la vie physique, se déployant autour d'elle : « Quand le vent de minuit passe sur les tilleuls, en secoue les fleurs sur les eaux, quand le parfum des géraniums et des giroflées monte par bouffées, comme si la terre exhalait sous la lune des soupirs embaumés; quand les coupoles de Sainte-Marie élèvent dans les cieux leurs demi-globes d'albâtre et leurs minarets couronnés d'un turban, quand tout est blanc, l'eau, le ciel et les marbres, ces trois éléments de Venise, et que, du haut de la tour de Saint-Marc, une grande voix d'airain plane sur ma tête, je commence à neplus vivre que par les pores, et malheur à qui viendrait faire appel à mon âme ; je végète, je me repose, j'oublie. » {Ltltres d'un voyageur,p,62, éd. 1869.) Elle descendait de ces hauteurs, pour remarquer le bon marché des denrées, vanter le vin de Chypre qui ne coûtait presque rien, les coquillages péchés en pleine rue. « Les oranges arrivent de Palerme avec une telle profusion, que, le jour de l'entrée d'un baîeau sicilien dans le port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre et cinq sous de notre monnaie. » (/c/.,p.64.) Il n'est donc pas étonnant si Venise est restée la patrie de son imagination, et si elle Ta choisie pour décor des œuvres suivantes, comme la Der-

nière Aldini^ les Maîtres mosaïstes, VUscoque, Constieto, etc.

Mais revenons à Musset : G. Sand continue sa correspondance a\eclui et le tient au courant presque jour par jour de la vie qu'elle mène à Venise. Il semble bien qu'un dédoublement se fasse dans sa personnalité, et qu'elle garde à Musset la fidélité de son souvenir, tandis que Pagello reste maître de ses sens. Les deux amours, loin de se nuire, vivent côte à côte et lui donnent la sensation du bonheur complet. Pour Musset, elle est touie maternité et tendresse : « Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te ramène un jour ici, si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors I Comme nous nous aimerons bien ! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah I qui te soignera et qui soignerai-je ? Qui aura besoin de moi et de qui voudrai-je prendre soin désormais ? Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me faisais ? Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et ne te rappeler que les beaux jours, le dernier surtout qui me laissera un baume dans le cœur et en soulagera la blessure I » Et, avec une habileté dissimulée, elle lui donne des détails sur Pagello, qu'elle dit très occupé de ses malades : « Il vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. » Ah, le bon billet I

Les réponses de Musset, extrêmement tristes, le montrent envahi par la crainte d'avoir été dupe, et encore sous le charme des sopliismes sentimentaux que George Sand lui avait fait accepter : « J'atteste le soleil que j y vois aussi clair dans mon cœur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi ; il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête I De quel rêve étrange je m'éveille... Eh bien, mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans ces derniers temps. Je t'ai faitbeaucoup souffrir ; mais Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh I mon enfant, lu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau ciel du «londe, appuyée sur un homme dont le cœur est digne de toi ! Dis-lui combien je t'aime, et que je ne puis retenir mes larmes, en pensant à lui. » Musset, rentré à Paris, traînait sa douleur, si affligé, si défait, que ses amis avaient peine à le reconnaître, et que sa mère s'alarmait. Il faisait des pèlerinages à l'appartement du quai Malaquais, et rapportait comme une relique un petit peigne cassé qu'il avait trouvé. Jusqu'à la fin de sa vie, il resta marqué de cette passion :

Oie-moi, mémoire importune, Ote-moi ces yeux que je vois toujours.

Mais George Sand, ayant terminé les œuvres commencées à Venise, Jacques^ André et les premières Le//rcs d'un voyageur, se décida à rentrer à Paris en ramenant le « stupide » Pagello. Il obéit en tremblant à la dame étrangère, et se sépara à regret de sa clientèle. Ici, l'aventure touche au burlesque. Comme si le charme de séduction qui émanait de l'amoureux se liait étroitement au séjour de sa ville natale, George Sand, à mesure qu'on se rapprochait de la France, se détacha peu à peu de Pagello, et laissa en plaisante posture Tamoureux déconfit, qui cette fois ne se résigna pas facilement : « A mesure que nous avancions, dit-il, nos relations devenaient plus circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez coutumière dételles farces, et le voile qui me bandait les yeux commençait à s*éclaircir. » Il serait par trop cruel d'insister sur la soudaineté, le faste impérial des caprices de George Sand. Elle traîne le bel Itahen dans ses bagages, comme un objet malencontreux, un tantinet ridicule. Sa médiocrité intellectuelle, supportable à Venise, dans la magnificence du décor, se révèle à Paris, dans ce monde de littérateurs ou d'artistes où il est transplanté. On le regarda

d'abord comme une curiosité; puis il resta seul, et la réconciliation de Musset et de George Sand se fît sous ses yeux. Et il n'eut pas l'esprit d'accepter l'inévitable ; il cria, se montra jaloux, se rendit plus encombrant. Il gémit sur la folie de son départ, sur l'inquiétude de ses parents, sur sa clientèle perdue, et mit à profit ses loisirs forcés pour suivre les cours des praticiens illustres. Cela dura jusqu'au moment où George Sand le renvoya eu lui remettant le prix de quatre tableaux, qu'il avait rapportés de Venise. Elle eut bien l'air en cette occasion de lui payer des gages.

Musset et George Sand s'étaient repris. Puis, effrayés par l'immensité des souffrances qu'ils prévoyaient, ils s'enfuirent, l'un à Nohant, l'autre à Bade. « La vie m'est odieuse, impossible, écrivait George Sand, et je veux en finir résolument avant peu. » Puis, ils se retrouvèrent à Paris, se reprirent, se séparèrent encore, pour se reprendre en janvier i835. Comme il lui consignait sa porte, elle coupa ses admirables cheveux, et les lui .envoya ; il pleura en tenant dans ses mains les tresses parfumées. Alors ils se relèvent aux yeux de la postérité. Leur amour, qui jusque-là a eu des côtés si déplaisants, devient une chose douloureuse, qui, atteignant au sommet du tragique, se place à côté des passions fameuses, celles qui font les désespérées immortelles, les L espin asse

et les Aïssé. 11 ne peut plus que faire naître en nous la pitié. Impuissants à effacer l'irréparable, torturés par les visions du passé, ils traînaient leur lamentable amour. Alors, par un retour inattendu, qui a son émotion et sa beauté incomparable dansThistoire des sentiments fameux, après qu'ils eurent fait de leur liaison un prétexte à déclamations, à tirades retentissantes, Tamour vint, le pauvre amour véritable, qui balbutie et qui pleure, sans se croire monté sur un théâtre. Leur martyre se prolongeait : la longue agonie des passions, frappées à mort, qui se traînent avec des sou bres auts pareils à des convulsions. Ils eurent un moment la sensation de côtoyer la folie. Sainte-Beuve joua son rôle de directeur de conscience jusqu'au bout, donnant à George Sand •des conseils de sagesse, qu'elle ne suivit pas. Elle écrit dans son journal : « Sainte-Beuve ne veut pas ! » Et quelle plainte déchirante que celleci : « O mes yeux bleus, vous ne me regarderez plus ! Belle tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi, et te voiler d'une douce langueur. Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Elisée sur Tenfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant : « Petite fille, lève-toi. » Adieu, mes cheveux blonds, adieu; mes blanches épaules, adieu.

tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi ! J'embrasserai maintenant, dans mes nuits ardentes, le tronc des sapins et les rochers dans les forêts, en criant votre nom, et, quand j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide. » Plus loin, elle dit encore : « Quel mal avais-je fait aux anges du ciel pour qu*ils descendissent sur moi et pour qu'ils missent en moi, pour châtiment, un amour de lionne ? Pourquoi mon sang s'est-il changé en feu, et pourquoi ai-je connu, au moment de mourir, des embrassements plus fougueux que ceux des hommes ? Quelle furie t'anime donc contre moi, toiqui me pousses du pied dans le cercueil, tandis que ta bouche s'abreuve de mon corps et de ma chair ? Tu veux donc que je me tue ? Tu dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si cette flamme continue^ à me ronger? Si je ne puis passer une nuit sans crier après toi et me tordre dans mon lit, que ferai-je quand je t'aurai perdu pour toujours ? Pâlirai-je comme une religieuse, dévorée par les désirs ? Deviendrai-je folle et réveillerai-je les hôtes des maisons par mes hurlements? Oh I Tu veux que je me tue ! »

Ils se séparèrent définitivement; ils ne pouvaient plus vivre ce martyre. « J'ai bien envie d'écrire notre histoire, disait Musset. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le cœur. Je vou-

drais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os. » Et ceci encore : « Je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre, sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lys sans tache. J'y poserai, de ces mains que voilà, ton épitaphe en marbre plus pur que nos gloires d'un jour. » Ce fut la Confession d'un enfant du siècle. George Sand pleura en la lisant.

La vie mit sur leurs souvenirs son apaisement; vint un jour où ils purent se saluer au passage d'un bonjour amical ! Désormais, sur les ruines de cette passion va se lever une abondante moisson de chefs-d'œuvre. Les Nuits, la Confession, [| le Souvenir sont là pour attester combien le retentissement de cette souffrance fut durable chez Musset. Elle le renouvela et l'agrandit. Un autre homme était né en lui. Ne raconte-t-il pas luimôme, que dans les premiers temps qui suivirent la rupture, il connut là sensation de s éveiller à une vie nouvelle ? Il semble que pour la première fois se leva dans son âme la conviction que la vie ; .J est âpre, pénible, et que les proMcmes quelle im- ' pose comportent une aulrc solulion qu'un éclat ' de rire.

Ainsi se termiua la grande passion de George Sand. Allons jusqu'au bout, essayons de retrouver sa vie, la pauvre vie humaine qui ne se trouve plus dans les livres, qui palpite encore à travers les phrases de ses lettres et ses demi-aveux, et que nous n'atteignons jamais avec nos restitutions incomplètes, nos analyses qui n'aboutissent pas, la vie qui s'offre à nous comme la page d'un manuscrit, criblée de trous, et qu'il faut s'efforcer de restituer, sous peine de ne pas comprendre, au risque d'ajouter et d'inventer.

Elle voulut aimer désespérément, après la triste aventure de son mariage, sentant confusément que dans l'amour réside toute la destinée de la femme. Et toutes ses amours furent brèves et finirent mal. Sans doute, elle obéit à la loi commune, à la commune misère du cœur humain, qui veut que le désir meure en s'assouvissant et qu'il ne puisse retrouver sa fougue qu'en changeant sa proie. Elle fut victime de cette illusion, qui veut que le bonheur qui fuit apparaisse toujours proche, à portée de la main, et qu'il soit dans les yeux prometteurs, dans le sourire des lèvres qu'on n'a pas encore effleurées. Mais, pour être franc, il y eut de sa faute dans ses déceptions. Elle aima beau- I coup, mais elle aima mal. Elle n'eut pas la passion des grandes amoureuses, des Lespinasse et des Âïssé, qui ne furent qu'amantes, dont toute la

vie se consuma à aimer, et qui fermèrent jalousement leurs yeux à toute autre splendeur. Trop de choses l'attiraient, la consolaient à l'avance, la détournaient de sa passion. Ce lle-ci est dominatrice : où elle n*est pas tout, elle nle sl rijBn. Une Lespinasse vit dans une chambre, étroitement murée dans son bonheur, ou calfeutrée dans ses regrets comme dans un cachot; George Sand subissait trop vivement le charme des eaux et des arbres pour ne pas échapper à cette tyrannie.

Et puis elle vécut avant tout pour son art I Elle A affecte souvent d'en faire bon marché, de n'y voir qu'un gagne-pain comme un autre. Ne la croyez pas, c'est une coquetterie. Au fond^^elle était femme de le ttres, et, dans ses pires détresses, elle se penchait sur les tortures de son être intérieur, avec celte joie apaisée qui sait qu'on s'en rendra maître, et qu'on s'en guérira, en les exprimant, ^lle fut aussi tropbpnaç, pour être une grande amoureuse. L'amour est farouche, égoïste, il aim^ les pleurs et n'a que faire delà charité, qui craint de faire des blessures. Enfin et surtout elle ne sut p as aimer. Toujours elle se préoccupa d'introduire dans l'amour un mélange de maternité, // qui caresse et qui panse, qui verse pêle-mêle les soupirs et les tisanes, mélange qui nous déplaît et nous déconcerte, mais que la femme accepte avec cette tendresse facile aux compromissions

et cette casuistique sentimentale, qui est un trait de sa nature : « Ma passion dominante, dit-elle à Henri Amie sur la fin de sa vie, a été la maternité. Dans tous les sentiments, tous les amours de ma vie, il y a quelque chose de la passion maternelle, quelque chose de la passion prolectrice qui nous fait croire que ceux qu'on aime nous appartiennent davantage. »(H. Amic^Mes Souvenirs, p. 106.) « Mon enfant », dit-elle à Musset; « mon enfant », dit-elle à Pagello. Ceux qu'elle aima furent plus jeunes qu'elle, ou J[)ien malades. Après Musset, Chopin. C'était mal connaître le cœur de l'homme, que d'adultérer ainsi Tamour. La protection Thumilie, la maternité lui déplaît dans lamanle ; on se prend à songer malgré soi, quand on l'entend dire « mon enfant », à ce personnage terrible de Maupassant, qui, dans pareille situation, répond à parJt-l\Ji : « Oui, ma vieille! »

Rentrée à Nohant, après la séparation définitive, elle connut un immense découragement. Elle se faisait honte de la lâcheté incompréhensible qui Tarrôlait devant le suicide. Puis elle chercha à dompter la fièvre et Tinsomnie par la fatigue phvsique, pnr do longues marches à travers champs. De là vint lo remède : « Je reviens de la rivi^^rc avec nollinU et les enfants. 11 faisait chaud el le cî:cmin élail difficile; j'eus une sorte de bonheur t\ traverser une terre labourc^e en portant

Colleclion de M. Joseph Reinach. Delacroix Pinx.

Solange sur mes épaules. Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la maison, quoique laid et mélancolique, nous suivait d'un air si habitué à nous, si sûr de son gîte, si nécessairement attaché à chacun de nos pas, qu'il me semblait faire partie de la famille... Et je ne sais pourquoi la fatigue, les cris joyeux de mes enfants, la gaieté de ma mère, quoique tout cela fût en désaccord avec la tristesse qui me ronge et l'accablement qui m'oppresse, avait pour moi un charme indéfinissable. Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos récoltes de champignons dans les prés, et la première enfance de mon fils, qu'alors je rapportais aussi à la maison sur mes épaules. J'oubliais presque ces terribles années d'expérience, d'activité et de passion qui me séparent de celles-là. » [Lettres d'un voyageur^ pp. 106- 107.)

Elle retrouve à Nohant les amis des anciens jours, qui s'empressent autour d'elle, et, avec des attentions délicates, s'efforcent de panser ses blessures. Ce sont des sages, dont la vie est humble, confinée dans leur petite ville, mais qui ont su se faire des à-peu-près de bonheur, avec des habitudes suivies et des occupations régulières; il est facile de surprendre leur piiysionomie à travers la prose de George Sand. Voici Néraud, qu elle appelle le Malgache, à cause d'un voyage

qu'il a fait à Madagascar. Passionné de botanique, il s'est bâti un ajoupa avec des troncs d'arbre en plein pays berrichon. Celui-là enseigne à George Sand à dompter les inquiétudes de Tesprit par Texercice au grand air, il lui révèle la nature vivante, « nue comme Rhéa, et belle comme ellemême » . On va chassant les insectes le long des prés humides de la Vallée Noire, portant pour tout bagage une loupe, un livre et une boîte de ferrhjanc, et ce sont de purs ravissements à la vue du monde magnifique des insectes « scarabées d'émeraude et de saphir, qui dorment dans le calice brûlant des roses, sphinx aux antennes moelleuses et aux yeux fantastiques ». Voilà de quoi consoler toutes les douleurs romantiques et reprendre goût à la vie. C'est encore Rollinat, qu'elle semble préférer à tous les autres, pour sa drgiture. Elle a avec lui des entretiens solennels, presque des confessions, dans une allée humide de son jardin, à minuit. Ceux-là sont les protagonistes : autour d'eux se groupent les comparses, dont l'influence n'est pas moins bienfaisante, parce qu'ils mettent autour de cette désespérée, comme un exemple à suivre, les éclats bruyants de leur gaieté, leur habileté à prendre le bonheur où il se trouve. Dulheil, affublé de sa houppelande grotesque, avec « sa rouge et luisante trogne » ; Planet et tant d'autres, et le groupe charmant des

femmes et des sœurs. Aussi elle en arrive bientôt à écrire : « Je supporte donc la vie plus que je ne Taime. » (Leilresd'un voyageur, p. i34.)

Elle jetait un regard lucide sur l'existence, et disait à l'amour un adieu, qu'elle croyait définitif : « Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je déserte le temple, à jamais adieu. Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble, en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu. C'est assez d'oflfrandes, c'est assez de prosternations, Dieu insatiable, prends des lévites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer. » [Letlres d'un voyageur^ p. 168.) Nous savons ce qu'il faut penser de ces résolutions d'ascétisme, de ces prises de voile théâtrales, et déjà, au jour de sa liaison avec Mérimée, nous l'avons vue afficher un projet de vie aussi dédaigneuse des choses de la chair. Et le voyage à Venise était venu. Et comme on ne sait pas être simple en ce temps-là, elle se remet à rêver un idéal austère, à se tracer le portrait du juste, à parler de la vie gssénienn e.

C'était très beau, mais l'histoire nous apprend qu'elle se mettait à aimer Michel de Bourges, liaison qui dura de i835 à 1887. Il était despote, jaloux, tyrannique. Fils de paysan, il était resté

102 GEOHGË SAND

lui-même un peu paysan. Ce fui lui qui l'initia le premier aux idées républicaines. Everard, comme elle l'appelle dans ses Lettres dun voyageur^ lui montra que « la loi d'égalité, tout inapplicable qu'elle paraisse maintenant à ceux qui en ont peur, et tout incertain que me semble son règne sur la terre, à moi qui vois les choses du fond d'une cellule, est la première et la seule invariable loi de morale et d'équité qui se soit présentée à mon esprit de tous les temps ». (Lettres d'un voyageur, p. 164.) Pourtant elle hésite encore à s'engager dans les sentiers nouveaux ; tandis qu'Everard veut proscrire Tari de la cité future, comme une superfétation et un dissolvant, elle défend les artistes contre la proscription où ses nouveaux amis prétendent les enfermer tous.

Mais le charme agit peu à peu ; si malléable est ce cerveau, si accessible aux idées d'autrui, qu'elle incline peu à peu, sous Tinfluence de Michel de Bourges, vers un socialisme humanitaire, mystique et exalté, curieux pour nous aujourd'hui, où Ton cite pêle-mêle Jésus et Franklin. Elle en arrive à dire : « République, aurore de la justice etde l'égalité, divine utopie, soleil d'un avenir peut être chimérique, salut I » {Lettres d'un voyageur, p. 167.) Et plus loin encore : « Allons, quelle que soit la nuance de votre bannière, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la

route de Tavenir républicain, au nom de Jésus, qui n'a plus sur la terre qu'un véritable apôtre, au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu faire assez et qui nous ont laissé une tâche à accomplir, au nom de Saint-Simon, dont les fils vont d' emblée au sublime et terrible problème (Dieu les protège pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux qui croient le prouvent)... Je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe, emmenezmoi. » (Lettres d'un voyageur, p. i83.)

Pendant ce temps, elle travaillait à obtenir sa libération définitive du mariage. A vrai dire, Dudevant, on peut s'en douter, était un mari accommodant. Il avait vécu dans Tombre, et avait continué à voir sa femme, à lui écrire à de rares intervalles. Que dut-il songer, quand il vit sortir de la pénombre celle qu'il avait proclamée idiote ? On n'en sait rien. Du moins la mère de George Sand concevait-elle un légitime orgueil de ses succès et s'emportait quand elle lisait des critiques. Dudevant n'abdiquait pas, lui, sa grossièreté. Quand ils se retrouvaient à Nohant, il se fâchait contre Solange, qu'il n'aimait pas. Ses affaires étaient embrouillées. Toutes ces raisons déterminèrent George Sand à demander, en oc tobre i835, une séparation devant le tribunal de La Châtre. Le procès traîna jusqu'en i838 et fut gagné par elle devant la cour de Bourges, où

Everard plaida sa cause avec éloquence. On lui confia la garde de ses enfants. Dudevant se vengea quelque temps après en enlevant Solange.

George Sand accourut, reprit sa fille. Le mari ne bougea plus de ses propriétés du Midi, où il tomba danis une avarice sordide, allant jusqu'à faire mention des pots de confiture, quand il rendit des comptes à ses enfants. Les deux époux ne se revirent que dans des occasions solennelles, quand Maurice et Solange se marièrent, et chaque fois ils manifestèrent le plus grand désir de s'éloigner Tun de l'autre .

Entre temps, George Sand avait rompu avec Michel de Bourges, par lassitude, semble-t-il. « J'ai des grands hommes plein le dos, écrivaitelle, je voudrais les voir tous dans Plutarque. » (Correspondance, t. II, p. 9.)

Depuis longtemps, elle était en relations avec la famille Saint-Simonienne. A vrai dire, elle devait au Sainl-Simonisme de la reconnaissance, car il lui avait créé une atmosphère morale favorable, en ramenant l'attention du public sur des problèmes éternels, sur les droits de l'individu dans le mariage, sur le conflit de la passion égoïste et du devoir social. Pas de question plus haute pour les Saint-Simoniens que la question féminine : le Globe, devenu leur journal, prenait le sous-titre d'Appel aux femmes : « On attaqua les vieilles

idées sur rinégaliié des sexes, sur la réprobation de la femme, on réclama pour elle l'éducation et rindépendance. La doctrine qui réhabilitait la chair condamna la préférence que le christianisme témoigne pour le célibat » (G. Weill, VÉcole Saini-Simonienne, p. 95.) Enfin le Père Enfantin n'hésitait pas à diviser les êtres en deux catégories, les natures constantes et les natures mobiles, et à conclure que les unes ont droit au mariage et les autres à Tinfidélité. Puis, Enfantin compromet sa doctrine par des rêveries étranges, Tatteute de la Mère qui doit révéler la pure doctrine, l'élection du couple prêtre et prêtresse, qui régnei'ont non seulement sur les esprits des néophytes, mais aussi sur leurs sens, et c'est ce dévergondag e d'opinions qui amena le schisme, d'où la doctrine sortit définitivement ruinée. George Sand adhère d'abord à la religion nouvelle. Elle fait mainte allusion à ce dogme dans ses premières œuvres. Liée dès i833 avec Adolphe Guéroult, ff disciple de Saint-Simon et collaborateur du G/o6c, i! il vient lui proposer, au nom de la famille, \j d'accepter le rôle de la Mère. Bien plus, l'exil peut les frapper, l'exil qui les conduit, il est vrai, pas très loin, à Ménilmontant, les relations continuent entre la secte et l'écrivain, et « la famille, » au jour de Tan, lui envoie des cadeaux, dont le pittoresque égale l'incohérence : on voit pêle-mêle

dans la liste une paire de bottes, un thermomètre et un corset. Pourtant, dès ce moment, elle se préoccupe de tracer une séparation très nette entre ses . opinions et la doctrine Saint-Simo-

\ \ nienne. Elle fait partie, dit-elle, des républicains,

i \qui doivent détruire et combattre, tandis que les Saint-Simoniens sont les prêtres de la cité nouvelle et ne doivent pas tremper dans « le sang -^es combats leurs robes lévitiques ». « Je rêve aussi, dit-elle, après la tempête, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique» des autels parés de fleurs, des législateurs couronnés d'olivier, la dignité de Thomme réhabilité, Thomrae affranchi de la tyrannie de Thomme, la femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercée par le prêtre sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par rhomme sur la femme : un gouvernement qui s'appellerait conseil et non ^diS domination^ persuasion et non pas puissance. » {Correspon-

hidanç/^ t. I, p. 341.)

. ^ , Il n'en reste pas moins vrai qu'elle avait été le iporte-parole le plus éloquent du mouvement révolutionnaire. « Dans le désarroi profond, qui suit les grandes secousses révolutionnaires, dans cette

, sensation de vide et dans l'audace même persistante de cette agitation, l'esprit humain osait entreprendre la critique des formes les plus stables de la vie sociale, le mariage, la famille. » (J. San-

deau^ Marianna,p, 116.) Avec quelle â prêté George Sand s'était acquittée de celte fonction dans ses premières œuvres I Aussi, lorsque le camp conservateur reprit courage, et tenta de répondre aux coups, Tattaque porta d'abord contre George Sand. Dans le manifeste fameux contre la littérature facile, paru dans la Bévue des Deux-Mondes en i833, Nisard disait : « Vous avez souffert que je misse le pied dans la sainte institution du mariage que je ne connais pas; vous avez toléré mes jeunes femmes souillant le lit où elles ont été mères, et renversant, dans leurs débats impurs, le berceau de leur enfant ; vous m*avez permis d'en faire des victimes de la société, des cœurs trafiqués et vendus par la famille, des natures détournées violemment de leur fin qui est daimer, les veuves du mari qu'elles n'ont pas entre les bras du mari qu'elles ont. » Dans les Lettres d'un voyageur, George Sand répondait à l'accusation, en la contestant dans son détail : il n'y avait pas d'adultère dans Indiana, Simon se terminait par un mariage, etc. Nisard avait dit avec beaucoup de finesse : « Il serait peut-être plus héroïque, à qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas scandaliser le monde avec son malheur, en faisant d'un cas privé unequestion sociale. » Elle répondait « que l'abnégation et la patience sont choses louables, mais qu'il y a trop de lâcheté et trop de vile$ complai-

sances dans le monde pour que le moment soit venu de les prêcher ». Oubliant les déclama lions dont ses premières œuvres étaient retentissantes, elle prétendait avoir voulu prouver seulement : <c que le désordre des femmes est très souvent provoqué par la férocité et Tinfamie des hommes », ou ceci encore; « qu*un mari qui méprise ses devoirs de gaieté de cœur, en jurant, riant et buvant, est quelquefois moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en souffrant et en expiant ». {Letlres d'un voyageur, passim.) Ainsi donc elle discutait, elle faisait des concessions, elle n'était plus aussi sûre de tout ce qu'elle avait proclamé. C'est que la vie avait modifié insensiblement ses opinions ; des influences douces et bienfaisantes descendant sur elle lui avaient montré la nécessité de rinstitution sociale et ses

effets salutaires. Elle s'acheminait vers ces Lettres

n ' à Marcie, qui marquent sa dernière étape sur cette

route et nous la montrent docile et résignée, de révoltée qu'elle était auparavant.

« Qusi"^ l^s reines sont sur le trône, disait la duchesse de Bourgogne, ce sont les hommes qui gouvernent. » Nulle parole ne s'applique mieux à George Sand. Quand on la voit s'éprendre d'un système philosophique, d'une théorie esthétique, d'une doctrine sociale nouvelle, on peut être sûr qu'une amitié ou un amour nouveau a surgi dans

sa vie. Personne plus qu'elle ne posséda le don de recevoir les idées d'autrui et de les renvoyer au ] (f<^ public en les renforçant à la façon d'un écho. C'est ' ÀqJ ce qui fait le mérite de son œuvre, de concentrer . ^

en elle le retentissement de toutes les sonorités qui 1 ^^^-^^jy ont agité le siècle, c'est ce qui lui a valu Tappella- â 's^ tion décernée par Renan, de la « harpe éolienne ». 1 ^^-^ Dans les Lettres à Marcie, se retrouve l'inspiration ^^

de Lamennais. Il est amusant de les lire pour mesurer le chemin parcouru. Voici ce qu'écrit la négatrice farouche de Lelia, la révoltée de Jacques": « Vous vous croyez propre à un rôle d*homme dans la société et vous trouvez la société fort injuste de vous le refuser... Je crains, Marcie, que les promesses impuissantes d'une philosophie nouvelle ne vous aient fait du mal... Le Saint-Simonisme appelait les femmes à se déclarer, à se prononcer elles-mêmes sur leurs droits et sur leurs devoirs, à en tracer la Hmite absolue. En vérité, le pouvaient-elles?... N'est-il pas des infortunes plus urgentes à soulager que l'ennui de celui-ci et la fantaisie de celle-là ? » Et ceci, qui est encore plus décisif : « Ainsi, le rôle de chaque sexe est tracé, sa tâche lui est assignée et la Providence donne à chacun les instruments et les ressources qui lui sont propres. Pourquoi la société renverserait-elle cet ordre admirable ! » {Lettres à Marcie, IIL) Ordre admirable ! Une telle faculté d'oubli

déconcerte, et jamais on ne fît avec plus de désinvolture une amende honorable. Ainsi Tauteur des

Paroles d'un croyant régnait en maître sur cette pensée, en attendant que d'autres lui succèdent. « 11 est si bon et je Taime tant, que je lui donne rai autant de mon sang et de mon encre qu'il m'en demandera, » déclarait- elle. {Correspondance^ II, p. 48.) Elle avait su le comprendre ; « Ceux qui, rayant rencontré, perdu dans ses rêveries, n'ont vu de lui que son œil vert, quelquefois hagard, et son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré son aspect diabolique. » {Histoire de ma vie,) Mais ils ne s'entendirent pas longtemps : il l'avait poussée en avant, puis il trouva qu'elle marchait trop vite. Il voulait le règne de l'Évangile sur la terre, elle rêvait la suppression de l'autorité maritale et de la propriété. Elle dut interrompre sa collaboration au Monde, journal de Lamennais.

Revenons un peu en arrière. Dans l'hiver de i834i835, George Sand avait fait la connaissance de Liszt, pianiste et compositeur fameux, qui lui avait été présenté par Musset. Il ressentait une vive admiration pour les œuvres de George Sand, dont un livre, Leone Leoni, retraçait sa propre destinée. Il s'était épris d'une femme, Marie d'Agoult, créature diaphane, blonde, idéalement belle. Épouse du comte Charles d'Agoult, elle avait quitté son

mari el ses enfants pour suivre le musicien. Elle écrivit en littérature sous le pseudonyme de Daniel Stern. Les deux femmes d'abord échangent des lettres enthousiastes, puis une ombre de jalousie s'élève entre elles. U n*en reste pa s moins que Liszt et George Sand réagissent l'un sur l'autre ; le i musicien s'inspire des idées de l'auteur pour le plan de ses symphonies humanitaires, quand il tente de mettre la Révolution en hymnes. Il a une idée très haute de la mission sociale de l'artiste; il croit à son rôle divin, à l'obligation qui s'impose à lui de conserver son génie, véritable émanation de Dieu, et de le faire servir au progrès moral de rhumanité. (Cf. Wladimir Karénine, George Sand, t. II, p. 2i4 et suiv.) Et la ferveur de ses idées est telle qu'il ira demandera la franc-maçonnerie, en lui donnant l'initiation, de donner un corps à ces aspirations confuses. Dès lors, un type va naître, qui hantera l'imagination romanesque de George Sand, un personnage inspiré par l'exemple que lui donnent Liszt, la comtesse d'Agoult, et plus tard Pauline Viardot et le chanteur Nourrit, le type de l'artiste {Consuelo^ Lucrezia Floriani) qui va mener par le monde, au bord des golfes lumineux, au milieu des montagnes alpestres ou dans quelque villa somptueuse, sa destinée hautaine, charitable et solitaire. Rois par l'art, ces êtres d'exception exercent une royauté

capricieuse, traversée par tous les souffles de la fantaisie. Us nous apparaissent, hors du temps et de Tespace, comme les héros d'une féerie charmante, songe d'une nuit d'été qui déroule ses chatoyantes couleurs. Ils vivent loin des foules, et daignent sortir de leur nuage pour donner aux hommes, dans l'enchantement de leur art, l'enseignement dont ils ont besoin. Cettç conception de r l'art inspira nombre d'œuvres, la Dernière Aldini^ I Consuelo, la Comtesse de Budolsiadt^ le Beau Laurence, le Château de Pictordu, Lucrezia Floriani. Tous ensemble, Liszt, la comtesse d'Agoult, George Sand et ses enfants, ils firent, en 1887, un voyage au Mont-Blanc et en Suisse. Une gaîté d'écoliers échappés en vacances leur inspirait des farces, des plaisanteries : ils visitaient les cathédrales, et Liszt s'arrêtait à faire résonner la grande voix des orgues dans le silence des nefs. Puis toute la troupe revint à Nohant. On travaillait, on dissertait, on faisait de la musique. Quelle admirable scène racontée dans le Journal de Piffoël^ que George Sand rédigeait comme le conGdent de ses impressions quotidiennes, et dont de longs fragments inédits ont été publiés par M. Wladimir Karénine, au second tome de sa biographie de George Sand ! Jamais Fart, la maîtrise de style, le don d'évoquer et de peindre ne se sont élevés plus haut. C'est pour cette raison, que nous cite-

rons le morceau en entier : « Ce soir-là, pendant que Frantz (Liszt) jouait les mélodies les plus fantastiques de Schubert, la princesse (Mme d*Agoult), se promenait dans l'ombre autour de la terrasse; elle était vêtue d'une robe pâle, un grand voile blanc enveloppait sa tête et presque toute sa taille élancée. Elle marchait d'un pas mesuré qui semblait ne pas toucher le sable et décrivait un grand cercle, coupé en deux par le rayon d'une lampe, autour de laquelle toutes les phalènes du jardin venaient danser des sarabandes délirantes... La lune se couchait derrière les grands tilleuls et dessinait dans l'air bleuâtre le spectre noir des sapins immobiles... Nous étions tous assis sur le perron, l'oreille attentive aux phrases tantôt charmantes, tantôt lugubres d*Erlkônig, Elle se ralentit peu à peu, lorsque Tartisle passa par une suite de modulations étrangement tristes, à la mélodie : « Sey mir gegrijst ». Alors sa démarche prit le milieu entre Tandante et le maëstoso, et tous ses mouvements avaient tant de grâce et d'harmonie, qu'on eût dit que les sons sortaient d'elle, comme d'une lyre vivante. Lorsqu'elle traversait lentement le rayon de la lampe, son voile blanc dessinait sur le fond noir du tableau des contours fins et déliés, tandis que le reste flottait vague et vaporeux, comme dans le mystère de la nuit; puis elle s'approchait de nous, comme si elle eût voulu se

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poser sur le lilas blanc, mais insaisissable comme les ombres, elle s'effaçait lentement. Elle ne semblait pas s'enfoncer sous les voûtes obscures du feuillage... Puis elle s'effaçait encore et flottait indécise et bleuâtre sur la clairière. Enfin, elle vint s'asseoir sur une branche flexible qui ne plia pas plus que si elle eût porté un fantôme. Alors la musique cessa, comme si un lien mystérieux eût attaché la vie des sons à la vie de celte belle femme pâle, qui semblait prête à s'envoler vers les régions de l'intarissable harmonie. » L'influence d'Hoffmann, qui obtenait en ce moment même un si vif succès d'engouement et de curiosité, est partout présente dans cette page. Mais cette fois, loin de s'en tenir, comme dans le Secrétaire intime^ au pastiche, c'est une création vivante, originale, une merveilleuse union de la musique, de la poésie, de la couleur.

G. Sand publiait toujours. Arrêtons-nous à quelques œuvres qui marquent des moments curieux dans notre histoire littéraire. VUscoque (i838) est une parodie énorme et involontaire des poèmes de lord Byron, parodie amusante par la sérénité avec laquelle George Sand y amène tous les personnages connus de la fantaisie byronienne : le pirate grand seigneur, qui mène une existence en partie double, l'une de brigandage et l'autre de faste ; la frêle créature, au visage pâle, aimée par le ban-

dit, et aussi Tesclave turque déguisée en homme, dont la fidélité et Tobéissance vont jusqu'à la complicité du crime. Et tous ces personnages de convention se démène nt dans une intrigue mélodramatique, passent des golfes de l'Adriatique, ruisselants de carnage, aux Plombs de Venise, aux scènes d'orgie et de débauche, aux poisons les plus truculents. Et sur toutes ces inventions était largement répandue une couleur orientale, avec des fronts de gazelle, des cours moresques, des yatagans et des cimeterres, qui dut ravir les Dupuis et Cotonnet de Tépoque. Spiridion, paru aussi en i838. est l'exposition sous une forme romanesque de la doctrine de Lamennais, cette tentative hardie pour montrer qu'à travers le dogme qui évolue, circule comme une flamme intérieure, l'esprit de l'Évangile, qui est pitié pour les faibles et haine des puissants, et qu'ainsi la religion catholique bien entendue doit se faire démocratique et socialiste. Symbole d'une des idées les plus profondes de Lamennais, qui mit au service du divin l'idée de progrès qui forme le fond de lai philosophie du dix-huitième siècle, le fondateur' d'un couvent, Hébronius, adoré sous le nom de saint Spiridion, représente l'esprit humain, qui, rejetant les religions révélées, et dépouillant ces formes imparfaites, s'achemine vers la perfection. C'est encore un poème inspiré par la philosophie

de Lamennais et sa hiérarchie des arts que les Sept Cordesdéla lyre^ drame symbolique, oùTidée, à force de hauteur, se fait parfois nébuleuse. Un philosophe, Alberius, a hérité d*un luthier fameux une lyre merveilleuse : muette aux mains des artistes vulgaires, elle se met à chanter dès que la nièce du docteur, Hélène, Ta touchée de ses mains. Et l'on comprend bien le symbole : Tart pur n'a rien à faire avec le métier des critiques et des versificateurs, qui se guident dans leur travail par des règles, des poétiques, des canons, et n'ont pas en eux la divine intuition du beau. Pareillement se trouve exposée dans ce livre une classification des arts, correspondant aux cordes de la lyre : Au sommet, les cordes d*or, qui sont la foi, l'idéal; quand elles chantent, le magique éclat du soleil se mêle aux sons pour glorifier Dieu. Au-dessous, les cordes d'argent qui représentent la contemplation; leur chant est poésie, leur hymne vaporeux et d'un éclat plus adouci que celui de l'or unit les solitudes des monts, les clairs de lune, les pics de marbre et les glaciers alpestres pour célébrer la nature et non plus Dieu. Les deux cordes d'acier symbolisent les civilisations modernes, les inventions, les chemins de fer, et évoquent le spectacle d'une humanité déchirée par les guerres, le paupérisme et l'inégalité des conditions. Enfin la septième corde, la corde d'airain, représente le

mystère de la lyre, la loi d'amour. Tout cela est bien vague ; pourtant, le lecteur qui voudra essuyer l'ennui de cette lecture, trouvera des mor-A ceaux d un lyrisme qui ne pâlit pas à côté de I Lelia. Le chant des cordes de la lyre se fait ample et sonore, tantôt ruisselant de clartés fauves, pour dire Tincendie du soleil, tantôt voilé et fuyant, pour évoquer les clairs de lune : « Maintenant, la terre recueillie attend avec respect la voix de la lune qui vient regarder sa face assombrie... Du fond de Thorizon, à travers les buissons noirs, voici venir une voix faible, mais d'une incroyable pureté, qui monte doucement dans Tair sonore. Elle monte, elle grandit; les notes sont distinctes, le disque d'argent sort du linceul de la terre; la terre vibre, l'espace se remplit d'harmonie, les feuilles frémissent à la cime des arbres. La lueur blanche pénètre dans toutes les fentes du taillis, dans les mille et mille clairières du feuillage : voici des gammes de soupirs harmonieuxqui fuient sur la mousse argentée ; voici des flots de larmes mélodieuses qui tombent dans le calice des fleurs entr'ou vertes... Et maintenant elle est levée, elle règne, elle brille. Elle se baigne dans Télher, comme une perle immaculée au sein de l'immense océan. Les pâles couleurs du prisme lunaire dansent en cercle autour d'elle. Ses froides mers, ses vastes lacs, ses monts

d'albâtre, ses crêtes neigeuses se découpent et se dessinent sur ses flancs glacés. » {Les Sept Cordes de la lyre y p. loi et suiv., éd. 1869.) ^^ '® ^^'^» ^^^ symbolistes n'avaient rien inventé; ces hymnes, qui sont un curieux mélange de couleurs et de sons, avec leurs subtiles « correspondances », auraient fait la joie d'un Arthur Rimbaud ou d'un Mallarmé, épris de subtilité et de mystère.

Voici une légende, qu'on dirait sortie de l'œuvre de HofTmann. Il y avait un musicien, créature débile et fantasque, dont les compositions étaient originales, à la fois secouées d'un frisson morbide, et peuplant l'empire des sons d'un défilé de visions étranges, créatures sveltes, d'une élégance et d'une souplesse de mouvements inouïes. Atteint d'une maladie de langueur, la vie fuyait sous ses doigts, la vie qui passait sous les touches du clavier, comme si lui aussi, en vertu d'un pacte mystérieux, avait payé du prix de son sang le don de rendre tout l'inexprimable, le sanglote ment des nuits d'été, le frémissement des saules et le royaume de la valse, où tournoient des couples enlacés. Un jour, il tressaillit, croyant entendre des appels mystérieux, des avertissements, comme il en avait entendu mainte fois au cours de son enfance, alors que des signes annonciateurs secouaient ses fibres délicates, tenaient son être en suspens sous des souffles venus de i'in-

visible. Ce soir-là, il devait donner un concert à l'hôtel Marliani. Arrivé au seuil de la maison, il s'arrêta, secoué d'un tremblement nerveux, et une telle défaillance le saisit, qu'il fut tenté de retourner sur ses pas. Il dépassa la porte ; dans le couloir il croisa une ombre furtive, entendit un frémissement de robe soyeu se, aperçut un visage blême qu'illuminaient deux grands yeux noirs. L'apparition s'évanouit ; il s'assit au piano, et commença à tirer de l'instrument ces sons, qui enchaînaient les auditoires. Soudain, au cours de son improvisation, il leva la tête; surgissant de l'ombre, la face aux yeux noirs le regardait, immobile, et semblait exercer sur lui une fascination mystérieuse. Le morceau fini, on les présenta l'un à l'autre. Ainsi George Sand rencontra Chopin.

La réalité fut plus simple. Elle le connut par Liszt et Mme d'Agoult. Ils furent l'un à l'autre. Leur liaison dura dix ans. Chopin avait six ans de moins que George Sand.

Dans l'hiver de i838-i839, comme la santé de Chopin p ériclit ait et que les deux enfants, Maurice etSolange, étaient maladesdes suites de la variole, elle emmena toute la maisonnée au chaud soleil des îles Baléares, à Majorque. Le voyage fut un enchantement; à mesure qu'ils descendaient vers l'Espagne, ils se réjouissaient de retrouver des fleurs, et des coins de ciel bleu. Arrivés dans l'île,

une affreuse désillusion les attendait. Le mobilier se trouvait sommaire, la saleté où vivaient les indigènes était au delà de toute expression : les exilés découvraient des scorpions dans la soupe. lisse laissaient prendre à la fausse politesse des habitants, à cette emphase du caractère espagnol, qui offre toute |\ sa maison à condition qu'on n'accepte pas. Tant bien que mal, ils s'installèrent à Valdemosa, dans une antique chartreuse, dans un paysage de rocs chaotiques, que hérissaient les végétations géantes des aloës et des cactus. Ils souffrirent cruellement du froid, les mains glacées par les vents coulis, tandis que la pluie ruisselait des plafonds comme d'un crible. George Sand, active, infatigable, entreprenait de rassurer ses enfants qui pleuraient, réclamant le « cheuxnous » berrichon, et de galvaniser le malade, écrasé dans sa torpeur. Elle parait aux nécessités immédiates de la vie, s'improvisait cuisinière, garde-malade, trouvait le temps de préparer une relation de son voyage. Un rayon de soleil dissipait les pluies, révélait la splendeur du paysage, des granits veillant sur la mer violette, spectacle qui leur arrachait des cris de ravissement. Mais ce n'était qu'un répit. La nature et les hommes s'acharnaient; il fallait faire venir de Barcelone le piano de Chopin et payer huit cents francs d'entrée. Ils souffraient surtout du manque de nourriture délicate, la viande de

porc faisant le menu de tous les repas. Les Majorcains étaient hostiles à ces Français, qui ne suivaient pas les offices, restaient chez eux, quand les cloches appelaient les fidèles à l'église. Ils sentaient peser autour d'eux une universelle méfiance. Enfin le climat était nuisible à Chopin, il étouffait dans cet air tiède, saturé de vapeur d'eau. Il fallut partir, le retour fut épouvantable ; ils prirent place sur un vapeur qui transportait un troupeau de porcs, et dansait sur la lame courte de la Méditerranée. Chopin vomissait le sang à pleine cuvette. A l'hôtel où ils descendirent, on voulut leur faire payer le mobilier, sous prétexte que Chopin était atteint d'une maladie contagieuse. A Majorque également on les avait fuis comme des pestiférés.

Ils revinrent à Paris, à Nohant. Leur liaison dura jusqu'au moment où George Sand f roiss a Chopin, en publiantLwcrez/aF/or/an/, typecurieux de cantatrice, ayant eu des amants et quatre enfants nés de trois pères différents. Le musicien crut se reconnaître sous les traits d'un prince Carol, fantasque et rêveur. Il est plus intéressant de s'arrêter à ce roman, publié en 1847, au moment où George Sand, définitivement a ssag ie, regardait son passé avec cette froide lucidité que donne le détachement. Dans l'histoire des sentiments de George Sand, c'est un document

de premier ordre. Nulle part, ni dans VHistoire de ma vie habilement drapée, ni dans la Correspondance où la sincérité se dose selon l'importance des confidents, nulle part elle n'a parlé d'elle-même avec une sincérité plus attachante, une connaissance de sa propre nature plus pénétrante. Et qu'on ne dise pas que la fiction du roman est contraire à la vérité ; c'était bien une apologie passionnée, en même temps que hardie, qu'elle adressait au public : « Je n'ai jamais cherché le scandale, dit George Sand par son porte-parole Lucrezia; j'en ai peut-être fait sans le vouloir et sans le savoir. Je n'ai jamais aimé deux hommes à la fois; je n'ai jamais appartenu de fait et d'intention qu'à un seul... Quand je ne l'aimais plus, je ne le trompais pas; je rompais avec lui d'une manière absolue. Je lui avais juré, il est vrai, dans mon enthousiasme, de l'aimer toujours; j'étais de la meilleure foi du monde en le jurant. Toutes les fois que j'ai aimé, ça été de si grand cœur que j'ai cru que c'était la première et I la dernière fois de ma vie. Vous ne pouvez pas 1 dire pourtant que je sois une femme honnête. l.Moi, j'ai la certitude de l'être. » De même, elle \analyse ainsi les sentiments de son héroïne : i(( Cet enthousiasme qu'elle avait eu pour d'autres nommes avait été de courte durée. Ils n'avaient pas su l'entretenir ou le renouveler. L'affection

avaiisurvécu uncertain temps au déseDchaniement, puis étaient venus la générosité, la compassion, la sollicitude, le dévouement, le sentiment maternel en un mot, et c'était merveille que des passions si follement conçues aient pu vivre aussi longtemps, quoique le monde ne jugeant que de Tapparence se fût étonné de les lui voir rompre si vite et si résolument. Dans toutes les passions, elle avait été heureuse et aveuglée huit jours à peine, et quand un ou deux ans de dévouement absolu survit à un amour reconnu absurde et mal placé, n'est-ce pas une grande dépense d'héroïsme, plus coûteuse que ne le serait le sacrifice d'une vie entière pour un être qu'on en sentirait toujours digne? » Et quel aveu dans ces phrases : « Elle avait voulu être la mère de ses amants sans cesser d'être celle de ses enfants, et ces deux affections, toujours aux prises l'une contre l'autre, avaient dû résoudre leur combat par l'extinction de la moins obstinée. Les enfants l'avaient toujours emporté, et, pour parler par métaphore, les amants, mis aux Enfants-Trouvés de la civilisation, avaient dû y retourner tôt ou tard. » {Lucrezia Floriani, passim.)

C'est le moment de parler de ces enfants, dont l'affection resta sa sauvegarde. Le fils Maurice parait bien avoir été une nature charmante, délicate, vivant dans l'ombre de sa mère, s'ingéniant

à la distraire, à la reposer de son travail. Après avoir fait ses études au lycée Henri-IV, il s'enthousiasma pour la peinture, fréquenta quelque temps Tatelier de Delacroix, puis se passionna pour rhistoire naturelle, Tentomologie, la minéralogie, tenta la littérature, publia des contes fantastiques, des récits de voyage, toucha à tout, sans rien approfondir. Nature heureusement douée, sans doute, et aussi versatilité d'un esprit, gâté par le sort, qui ne subissait pas les aiguillons de la nécessité et pouvait se passer toutes ses fantaisies ^ puisque la mère, grâce aux revenus de sa plume, avait su lui faire une existence toute de nonchaloir et de loisir. Il ne manqua, peut-être, à cette nature, qu'on devine admirablement douée, que d'être contrainte par le besoin d'approfondir la technique d'un art, au lieu de butiner la fleur de tous. Il fit un beau voyage autour du monde en compagnie du prince Napoléon, revint se fixer à Nohant. auprès de sa mère. Il se maria avec la fille du graveur italien Calamatta et consacra tout son temps à ses études d'histoire naturelle et aussi à la composition de ces pièces improvisées, jouées par un théâtre de marionnettes, et qui furent la grande distraction de George Sand. De ce côté, elle n'eut donc que des satisfactions, ayant auprès d'elle pour s'appuyer, à mesure que l'âge avançait, cette affection fidèle, silencieuse, qu*on

pressent toujours vigilante autour d'elle et toujours occupée de menus soins. Avec sa fille Solange, ce fut autre chose. Elle était altière, gâtée, froide» imposante et belle. Il faut lire dans son entier le beau livre que lui consacra M. Samuel Rocheblave, pour connaître les vicissitudes de cette destinée. Enfant indolente, elle donnait des inquiétudes à sa mère par son peu d'enthousiasme pour Tétude. Assez froide, elle recevait les marques de tendresse comme une chose due. Il n'y eut jamais entre George Sand et sa fille cette cordialité de sentiments qui donnèrent à sa tendresse pour son fils une nuance d'in limité, de camaraderie si précieuse. Solange aussi la désola par un mariage romanesque, où elle se jeta avec une ardeur de tempérament qu'on eût dit héréditaire. Elle était fiancée avec un bon jeune homme, quand elle fit la rencontre du sculpteur Clesinger, gaillard solide, musclé, ancien sous-officier de cuirassiers. Elle se laissa enlever par lui. Il fallut les marier en toute hâte. George Sand a bienTairde ne jamais avoir pardonné cette fugue. Cette union ne fut pas heureuse ; quand la première flamme fut apaisée, Solange et le sculpteur se trouvèrent aux prises avec les nécessités de la vie. Les commandes étaient rares, le train de maison luxueux ; ils eurent des soucis d'argent qui achevèrent de les brouiller avec la mère, dont la pénétration

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avait prévu ces événements sans pouvoir les conjurer. Il fallut vendre à vil prix un hôtel situé à Paris qui formait la dot dé Solange. Puis la discorde se mit dans' le ménage : Clesinger retourna à ses amours d'alelier, Solange eut des aventures. On plaida, on se sépara. Une petite iille, que George Sand aimait tendrement, mourut, victime des tracasseries qui accompagnèrent ces procès. Ce fut un coup terrible pour la grand'mère, qui se retrouva à Nohant au milieu des jouets de Tenfant. Il semble que pour la première fois elle connut le découragement : mais elle se ressaisit. Une certitude, plus forte que le néant, lui criait que tout n'était pas fini, qu'elle retrouverait l'enfant un jour. Quant à Solange, elle mena une vie tumultueuse, n'arrivant pas à combler le vide effrayant qu'avait laissé dans son cœur la perte de son enfant. Elle voyagea, tenta quelques essais poétiques, une ébauche de roman, fit même im'primer un livre. Elle se fixa à Paris, où elle créa autour d'elle un cercle mondain et laissa à ceux qui l'ont approchée l'impression d'une grande dame élégante, dont rhumeur était bizarre, et dont on redoutait les bons mots.

Revenons en arrière. Jusqu'ici nous avons vu George Sand donnant aux passions romantiques leur expression la plus audacieuse, remplissant ses œuvres de ses rancunes et de ses attaques passion-

nées contre le mariage. Nous Tavons vue étonner le monde par le scandale de ses amours bruyamment affichées. Jusqu'ici, pour tout dire en un mot, elle a subi la tyrannie de son moi, elle a été superbement lyrique. Pourtant, desœuvres comme les Lettres d'un voyageur et comme Spiridion témoignaient d'une rénovation prochaine. La phase de l'individualisme terminée, il se faisait en elle un long apaisement. Saisie d'une clairvoyance nouvelle, elle s'apercevait que l'homme n'est pas seul dans le monde et que la limite de son égoïsme est le respect d'autrui. C'était le moment, où, gagnée aux idées de Pierre Leroux, elle s'écriait 1;, avec la ferveur du néophyte : « Je crois à la vie // 1 étemelle, à l'humanité étemelle, aii progrès éter-M ; nel » (28 août 1842), et Ton areconnu là la fameuse trinité de l'apôtre socialiste.

Telle était la riche complexité de cet esprit qu'il échappait par bien des côtés à la domination du lyrisme, à ce superbe dédain du poète pour tout | ce qui n'est pas « le gouffre intérieur ». Notons tout d'abord ce large esprit de compréhension , cette faculté de sympathie poussée si loin, qu'elle est toujours prête à exprimer les idées d'autrui, à faire siens les systèmes des penseurs, qu'ils s'appellent Liszt, Lamennais, Michel de Bourges ou Pierre Leroux. Qui ue voit que cette facilité à se rompre aux métamorphoses, comme disait Sainte-

Beuve, est précisément la négation même du lyrisme. Mais ceci est peu de chose : en face du lyrisme qui est le moi, se place le non-moi, Tobservation, les êtres, les hommes, le premier venu, mille fois plus intéressant que Tauteur, dit Gustave Flaubert, parce qu'il est plus général. Et favec le non-moi, entre dans le roman la variété et la vie. George Sand est admirablement douée pour cette besogne : elle a la faculté de l'observation, le coup d'œil sûr, celui qui va démêler, parmi les gestes d'un individu, ceux qui sont vraiment significatifs, révélateurs d'un caractère ; elle a la mémoire fidèle, celle qui ne prend pas de notes sur le papier, mais garde avec exactitude et précision tout le détail de la vie. Enfm, elle a le sens du comique : or, si le lyrisme c'est le moi, il est à peine besoin de démontrer que le comique, c'est essentiellement les autres. On ne se sent pas soi-même sous l'attitude comique. Rousseau, Chateaubriand u'ont pas eu ce don. Pour le trouver, ce comique, il faut nécessairement observer, car il est partout autour de nous, dans les gestes, dans les propos d'autrui. Il est la censure instinctive et indulgente que nous exerçons à tout moment sur la vie de noire prochain. Or, c'est un fait à remarquer que les personnages secondaires dans le roman de George Sand présentent presque tous ce caractère de vérité, de

naturel et de vie. Tandis que les p rotagoni stes sont idéalisés, déformés par la convention et embellis par la passion, il suffit quelquefois à l'auteur d'une page de quelques lignes pour camper un type amusant, qui parle comme on parle tous les jours, le mari dans Indiana^ le couple Lhéry dans Valentine, et par là son œuvre première échappait aux allures de la fiction. Et ce n'était pas dans son œuvre une acquisition laborieuse : voici au hasard de sa Correspondance un portrait écrit en 1827 qui est révélateur de ce don d'exprimer la vie ; elle parle d'une domestique : « C'est la plus drôle de vieille qui soit au monde, active, laborieuse, propre et fidèle, mais grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle grogne le jour : et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant même. Elle grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne se grogne quejde plus belle. » {Correspondance, t. I, p. 37.) C'est de ce mélange de facultés, jusqu'à un certain point contradictoires, que provient la théorie du roman, esquissée par George Sand au tome V de YHistoire de ma vie (p. i35). Théorie tout instinctive et par là même révélatrice. Il faut des situations vraies, des carac-

tères vrais autour d'un type résumant le sentiment ou ridée principale du livre. Il faut idéaliser le personnage qui représente presque toujours les passions de Tamour en lui donnant la douleur, il faut le parer de vertus, de charmes, de souffrance, surtout il ne faut pas Tavilir : « Qu'il triomphe, ou qu'il meure. » Mais n'oublions pas cette obligation : des caractères vrais autour du héros, sans quoi Tœuvre n'est plus vraisemblable. Et voilà comment s'explique le double caractère du roman de George Sand, à la fois réaliste et idéaliste, tenant d'un côté à Balzac, et de l'autre à la poésie, satisfaisant des artistes, épris de vérité, comme Flaubert, et les âmes sensibles qui demandent à la lecture un moment d'oubli. Pourtant, cela ne va pas tout seul; il est difficile souvent d'accorder cette poésie et cette réalité, qui ont l'air d'habiter des pays différents. Tandis que le héros promène son rêve d'amour au bord du Lignon, ou construit sa Salente humanitaire, autour de lui le commun des mortels boit, mange, se préoccupe d'arrondir son champ ou de couvrir sa maison, vit sa bonne vie, plantureuse et réjouie, et forme un contraste amusant, que n'a pas voulu Tauteur, avec les grands airs rêveurs du personnage principal. Qu'ils se rencontrent, autre affaire ! ils n'ont pas l'air de parler le même langage et ce n'est pas trop de Thabilelé de l'écrivain pour faire

vivre ensemble les prosaïques habitants de la terre et les échappés des nuages. Et cette dualité d'inspiration se retrouve môme dans les œuvres de la vieillesse de George Sand, tant elle a été fidèle à ce système qui satisfaisait à la fois son esprit curieux de vérité et son cœur passionné d'idéal.

Des signes annonçaient donc une transformation de ce talent. Le roman de Mauprat, composé en 1887, la mftme année que rUscoque et les Maîtres mosaïstes^ marquait un effort très heureux pour faire vivre des types dans un décor approprié. L'intrigue y est très attachante, conduite avec un soin, un art des préparations, une gradation habilement nuancée des p éripét ies qui est assez surprenante sous la plume de George Sand. C'est l'histoire d'un miracle accompli par l'amour. Un bandit, Bernard de Mauprat, un être à demi barbare, vivant de pillage, de meurtre et de rapine dans son château féodal, arrive à dépouiller sa sauvagerie, parce qu'il aime sa cousine, la chevaleresque Edmée de Mauprat. Sans doute, le romanesque, avec George Sand, ne perd jamais ses droits, et rien ne manque à ce récit, ni l'histoire de la belle jeune fille amenée dans la caverne des brigands, si noble et si touchante, avec son costume d'amazone, son écharpe rouge et son panache de plumes chevaleresques, ni les couloirs souterrains,

ni les portes dérobées el les ressorts secrets. Mais cette concession faite à ses tendances, il faut bien admirer Tart avec lequel les caractères sont conçus, la vigueur de touche qui leur donne à chacun leur originalité. Ainsi Marcasse, le tueur de belettes: ce n'est qu'une figure épisodique, mais il a suffi de quelques traits, habilement éclairés, pour graver son visage dans notre mémoire. « L'hidalgo », maigre el taciturne, ne fait guère qu'un geste, celui de porter sa longue épée, qui lui sert à percer les taupes et les bêles malfaisantes. Il ne prononce guère que quelques paroles sans suite, mais il est doué d'une vie surprenante : « L'homme et le chien grimpant aux échelles et courant sur les bois de charpente avec un aplomb et une agilité surprenante; le chien flairant les trous des murailles, faisant l'office de chat, se mettant à l'affût, et veillant en embuscade jusqu'à ce que le gibier se livre à la rapière du chasseur; celui-ci lardant les bottes de paille, et passant l'ennemi au fil de Tépée; tout cela, accompli et dirigé avec gravité et importance par Don Marcasse était, je vous assure, aussi singulier que divertissant. » De môme, le bonhomme Patience, sorte de Socrate campagnard, vivant dans une tour en ruines au milieu des bois, passionné de justice, hanté par tous les grands problèmes sociaux, que vient de poser la parole enflammée

de Jean-Jacques. Jamais George Sand n'a su plus habilement déformer la réalité, agrandir un per sonnage jusqu'au symbole, tout en lui gardant les éléments de naturel qui sont la condition de la vie. Il est peuple par la brutalité de son langage, par ses longs silences frémissants, il est, ce personnage, un exemple admirable de cette faculté portée à un si haut degré chez George Sand, de ne pas enfermer un personnage dans une formule, de nous montrer en lui le travail incessant de la vie, son modelé complexe, la lente poussée qui fait surgir un personnage nouveau à travers les modifications anciennes. Et cela n'est pas du tout du lyrisme; c'est au contraire de la psychologie et de la meilleure. Le fond même du livre est aussi d'une rare perfection : quelle intéressante étude que celle du bandit dompté par l'amour, travaillant à se vaincre et à vouloir son perfectionnement moral. C'est l'histoire d'une conversion et d'un apprivoisement : le fauve se cabre, regimbe sous la main qui le dirige, devient souple et obéissant. Par instants, d'anciennes bouffées de férocité lui montent au cerveau. Le premier geste, violent, instinctif, celui des Mauprat, est de prendre un couteau et de tuer. Et longtemps la jalousie amoureuse conserve en lui cette sauvage impulsion. Quelle profondeur aussi dans cette peinture du brigand, jeté dans le luxe et le raffinement de la vie

moderne, émerveillé du linge fin et de Targenlerie et qui, repris peu à peu par la nostalgie des grands bois et de la vie errante, flaire la porte de sa prison, gronde, menace de mordre et rêve longuement aux sous-bois. Il y avait là un problème posé nettement, étudié avec sincérité et pénétration. Et du coup, la réalité objective entrait dans le roman, avec la peinture des temps et des milieux, et tous ces mérites de clarté et de solidité charmaient le lecteur, fatigué des excès du romantisme, et amenaient le grand succès de Mauprat.

En i84o, George Sand publie le Compagnon du tour de France, qui marque définitivement dans sa ^y production l'ère du roman socialiste. Cette veine se continuera par le Meunier d'Angibault (i845) et le Péché de M. Antoine (1847). ^ ^^^^ Aive^ cette évolution remonte aux Lettres d'un voyageur, aux moments où son entourage de républicains, les Planet et les Michel de Bourges, lui révélaient la parole nouvelle, qui la surprenait d'abord, puis finissait par la convaincre. Plus que toutes ses œuvres, ce livre nous révèle son incurable optimisme, son penchant au romanesque, sa religion aveugle de l'amour. C'est la fusion des classes, réalisée sans révolution ni secousse, parla passion. Comment assurer le bonheur des hommes, si toute tentative de progrès social vient échouer contre le préjugé de la propriété, qui est le dogme fon-

dameolal de la société moderne? Mais ce partage plus égal de la richesse, cette répartition plus juste des biens de la terre se fera d'elle-même, quand les patriciennes épouseront des plébéiens, quand l'amour, que les anciens vénéraient comme le créateur des mondes, nivellera les catégories sociales et organisera les sociétés. Il nous raconte, ce roman, les amours de deux grandes dames avec deux ouvriers, venus pour réparer les boiseries d'une chapelle dans un antique château, amplement pourvu de couloirs secrets et de portes masquées pour la commodité de l'intrigue. Les pastorales de Florian sont des morceaux réalistes à côté de cette tranquille invraisemblance des caractères, de cette idéalisation naïve des personnages sympa- . thiques. Les deux compagnons, Pierre Huguenin, dit l'Ami du Trait et Amaury le Corinthien sont aussi loin de la réalité que les personnages de Mlle de Scudéry. En eux s'incarne naïvement cette adoration du peuple, principe de toute noblesse, de toute générosité, qui forme le fond du socialisme rêveur, qui est à la mode en ce temps-là. Les héros de ce roman ont toutes les beautés physiques : ce ne sont pas des ouvriers, ce sont des grands artistes de la Renaissance, obéissant à une vocation impérieuse; leurs vêtements de travail, loin d'être une livrée de misère, sont un coquet ajustement de théâtre; leurs cheveux fins, leurs barbes peignées,

leurs blouses finement brodées, leurs bérets de Béarn, qui prennent l'aspect d'une toque, leur donnent une sorte de ressemblance avec les élèves de Raphaël. La planche qu'ils travaillent devient une sculpture émouvante, car les besognes les plus vulgaires se transforment sous leurs doigts. Ils ont toutes les vertus de l'esprit : ils ont lu, dans leurs heures de loisir, VÉmile, les Martyrs^ la Vie des saints^ le Contrai social, la République de Platon, et ils portent légèrement, sans pédanterie, le faix de cette érudition qu'ils ont acquise par euxmêmes : « Il sentait en lui une noblesse de nature plus pure et plus exquise que toutes les illustrations acquises et consacrées par les lois du monde. Il était forcé à toute heure d'étouffer les élans d'une organisation quasi princière dans l'enveloppe d'un manœuvre. II s'y résignait avec une force et une égalité d'âme qui caractérisaient d'autant plus cette grandeur innée... Dans ces moments-là, Pierre Huguenin se sentait le roi du monde. » [Le Compagnon du tour de France, 1. 1, p. 46.) Sortis du peuple, toujours un instinct les ramène à leur origine ; en eux saigne la plaie de l'humanité; ce qu'ils cherchent en s'instruisant, c'est le moyen d'améliorer le sort du peuple misérable. Ils ont des rêveries grandioses et amères en présence de la nature mutilée par l'homme, parquée dans des enclos, étouffée sous des lois :

« Le moindre coin de terre est une forteresse, et la loi constitue un délit à chaque pas hasardé par un homme sur la propriété jalouse et farouche d'un autre homme. » (T. II, p. 18.) Pierre Huguenin, errant dans le parc du châleau de Villepreux, devient un Christ humanitaire au Jardin des Oliviers. Toute la misère du monde pèse sur lui ; sa rêverie s'agrandit, devient une sorte d'angoisse. Comment sortir de ces contradictions? Reprendre au riche, donner au pauvre? Mais le riche sera pauvre à son tour. Morcelons donc la terre à l'inGni, que chaque homme possède un grain de sable; ou mieux encore, que la peste, la guerre ravagent les populations et donnent aux rares survivants le pouvoir d'assouvir leur faim, dans une nature revenue « à la dissémination et à l'abrutissement de la vie sauvage ». Pierre, saisi d'effroi, se tord les mains et pleure, le visage contre le sol. Le moyen, après cela, qu'une grande dame ne l'aime pas? Elle lui est prédestinée, ayant lu les mêmes ouvrages, ayant poursuivi le môme rêve humanitaire. Dès lors, l'idylle commence, d'une telle sérénité dans l'invraisemblance, qu'elle est amusante aujourd'hui. L'artisan, ayant la fierté de sa condition, tremblant toujours qu'un mot blessant ne vienne le remettre à sa place, soupire en secret, s'enivre de platonisme, de renoncement et d'amour. Par un étrange renversement des

rôles, c'est lui qui se laisse faire la cour. La fille des preux Tentoure habilement d'une atmosphère d'amour ; mais ils sont, même dans leurs confidences, dans leurs moments d'abandon, remplis de leur mission sociale, et ce qu'ils mettent en commun, ce n'est pas seulement leur rêve sentimental, mais surtout leur désir de régénération et d'affranchissement démocratique : « Je vous assure, ami lecteur, que ces deux amants platoniques échangèrent de bien grandes paroles dans la Tour Carrée, tout en croyant se dire les choses les plus simples du monde et que cette belle société, que vous croyez si bien charpentée, fléchira comme un ouvrage de paille, le jour où la logique des grands cœurs viendra l'écraser de ces vérités éternelles que vous appelez des lieux communs, et qui se remuent chaque jour autour de certains foyers, où vous. ne daigneriez pas vous asseoir avec un habit neuf. Il y avait devant la fenêtre gothique de celte tour une grande vigne, où les pigeons venaient se jouer au bord du toit. Yseult les avait apprivoisés à force de se tenir accoudée sur la fenêtre ; et tandis que le capucin, le biret ou le booyreuil venaient becqueter sa main, elle eut souvent de grandes révélations sur la perfectibilité, et monta avec Pierre, qui pendant ce temps façonnait un ornement de boiserie, jusqu'aux plus hautes régions de l'Idéal. »

(T. II, p. i53.) Comment peut finir un amour si pur, si vivifié d'altruisme, sinon par le sacrifice et le renoncement : quand le grand-père de la jeune fille s'oppose à Tunion des deux amants, ils se séparent meurtris, tout en se jurant une fidélité qui fera deux martyrs. Pierre, d'ailleurs, s'était détourné de la richesse, au moment oii elle s'offrait à lui, par ce qu'elle aurait pu « déflorer son idéal ».

Telle est la première incursion de George Sand dans le roman socialiste. Son socialisme n'a pas besoin d'être défini longuement: sentimental, mystique, littéraire, il procède de l'Évangile et du Contrai social^ de la Légende dorée et de la République de Platon. C'est une fusion d'éléments bizarres, où entrent des souvenirs du christianisme, des lectures de Jean-Jacques et de Franklin : « Croyezvous, dit la jeune héroïne de ce roman, que je n'aie tiré du christianisme aucun enseignement? Nous autres femmes, nous naissons et nous grandissons dans le catholicisme, quelle que soit la philosophie de nos pères. Eh bien ! l'Évangile a pour nous de grandes leçons d'égalité fraternelle, que les hommes ne comprennent peut-être pas ; et moi j'adore dans le Christ sa naissance obscure, ses apôtres humbles et petits, sa pauvreté et son détachement de tout orgueil humain, tout le poème populaire et divin de sa vie couronnée par

le martyre. Si je m'éloigne de l'Église, c'est que les prêtres, en se faisant les ministres du pouvoir temporel et les serviteurs du despotisme, ont trahi la pensée de leur Maître et altéré Tesprit de sa doctrine. » (T. II, p. 81.) Cette déclaration de principes, encore qu'étonnante dans la bouche d'une jeune fille, résume assez bien l'idée qu'on peut avoir de ce socialisme, où les questions économiques n'entraient que pour peu de chose, et qui, procédant de la Révolution, relevait bien plutôt de Jean-Jacques et des philosophes que de Babeuf. George Sand reviendra à celte inspiration dans le Meunier d'Angibault, Elle y mettra en scène une grande dame éprise d'un plébéien, la même communion de deux âmes sous les espèces du socialisme. Un seul obstacle les sépare, la richesse. La destinée a bientôt fait de débarrasser la patricienne de ce malencontreux obstacle : « Henri, quel bonheur ! quelle joie ! Je suis ruinée. Vous ne me reprocherez plus ma richesse, vous ne haïrez plus mes chaînes dorées. Je redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus de sacrifice à s'imposer pour vous. » Dès lors, ils vont mener la vie heureuse dans le moulin d'Angibault. Même prédication dans le Péché de M, Antoine. Malgré tout, ces romans, qu'on ne lit plus guère aujourd'hui, à cause de leurs ennuveuses déclamations, du caractère de fausseté

partout répandu sur leurs personnages, ces romans marquent un progrès clans les idées de George Sand. Elle s'est aperçu que la créature humaine n'est pas isolée dans le mondé, qu'il y a les douleurs des autres à côlé de ses douleurs, et que celles-là relèvent aussi bien de l'art. Il Emportée par sa fougue naturelle, elle met autant d'impétuosité à sortir de son moi qu'elle a montré de résistance à s'y enfermer au temps de Lelia et de Jacques, Sans doute, dans cette prédication ennuyeuse, elle a perdu le plus clair de son génie, fait de naturel et de simplicité. Mais le pas décisif est franchi ; elle est sortie du rêve intérieur, elle jette les yeux autour d'elle : le monde lui est apparu avec son tumulte d'énergies contraires, sa rumeur confuse, la mêlée du bien et du mal.

Naïvement elle travaille à le refaire ; mais elle s'est évadée d*elle-même, et cela surtout importait. Ce n'était qu'un acheminement vers des œuvres plus parfaites. « La phraséologie (de ces romans), dit Brunetière, est souvent déclamatoire et les théories en valent ce que l'on voudra, mais l'impression d'ensemble est déjà presque idyllique; et au fait, c'est le moment de rappeler que, dans i son œuvre, la Mare au Diable a suivi presque \ immédiatement le Meunier tVAngibaulL Allons plus loin : j'en trouve les déclamations mêmes moins dangereuses que celles de Lelia, de Valen-

///le, d'Indiana. C'est qu'elles ont quelque chose de moins personnel et, comme tel, de plus humain. » {Évolution de la poésie lyrique, I, p. 3io.)

Elle produisit ses chefs-d'œuvre quand elle aborda le roman rustique.

Un instinct heureux, une intuition secrète la conduisirent-ils à réserver cette veine pour l'âge mûr, alors que l'artiste, en pleine possession de ses moyens d'expression, est arrivé à la maturité du génie? Tout le meilleur de son œuvre se trouve là. S'en douta-t-elle ? On ne sait. C'est avec ces quelques récits d'une émouvante simplicité qu'elle pourra défier les âges. Sur l'océan du temps, ce ne sont pas souvent les invincibles Armadas, frétées à grands frais, lancées avec éclat, qui arrivent au port, mais bien plutôt les frôles barques que le caprice d'un instant assembla de quelques planches. Qui aurait osé prédire à Voltaire qu'on ne lirait plus ni son Théâtre, ni la Henriade, tandis que la vogue de V Ingénu et de Candide ne cesserait de s'accroître ?

Ce n'était plus la déclamation de Lelia, les invectives passionnées des Lettres d*un voyageur^ ce n'étaient plus les rêveries humanitaires du roman social, où se dépensait, en pure perte, le plus clair de son génie. Revenue à la terre natale, elle se contentait d'en décrire les paysages et les paysans, avec cette vérité, ce naturel qui est la

marque du génie classique. Et, celle fois, son œuvre dépassait les proportions habituelles de la littérature moderne pour rivaliser avec les modèles éternels, les Idylles de Théocrite, les Géor- // giques de Virgile. Enfin, elle avait donné aux artistes renseignement précieux de borner leur rêve, de n'être point ambitieux démesurément, de décrire avec force et simplicité les spectacles ^ qu'ils connaissent bien, les formes contenues dans les quelques arpents de terre qui ont vu leurs premiers pas.

Suivons-la au matin. Elle sort de la maison seigneuriale, traverse la petite place de Nohant, si humble avec son église au porche reposant sur quatre poutres. Elle prend le sentier que closent des haies vivaces. Le soleil rit dans la rosée; la voilà au milieu des champs. A son cœur affluent ces souvenirs de la première enfance, qui font qu'elle retrouve dans chaque pierre moussue, dans chaque orme élété des aspects familiers, et que toutes les choses semblent prendre une voix pour lui parler. C'est en écoutant ces voix qu'elle arrive à exprimer l'âme de ce sol, l'âme de ses habitants. Un Balzac, conduit dans ce terroir, en saisirait les détails et les grandes lignes avec cette puissance de compréhension qui est le propre de son génie, il n'en saisirait pas Taccenl, la douceur originale qui ne se révèle

qu'aux initiés. 11 faut avoir joué dans ces chambres de verdure que sont les traînes, pour en comprendre toute la beauté. La promenade continue : au-dessus d'une palissade, la Grise passe sa tête et hennit doucement; la petite Fadette conduit ses ouailles, le père Landry travaille à refermer la bouchure de son champ. Elle s'arrête, elle leur parle le langage simple qu'ils ont coutume de parler; ils se confient naïvement : n'est-ce pas la dame du château, la Bonne Dame qui soigne les malades, achète au besoin une vache pour remplacer la vieille qui a péri? Devant un étranger, la méfiance instinctive reprendrait le dessus : ils seraient silencieux, ou peut-être se guinderaient, deviendraient trop malicieux, ou trop emphatiques. Ici rien de pareil, ils livrent tout uniment leurs âmes. Elle n'a qu'à regarder, ouvrir ses yeux et ses oreilles : l'œuvre, le chef-d'œuvre impérissable, vit devant elle, frais comme les jeunes seigles qui ondulent dans le vent, robuste comme les grands chênes, dont les feuillages lourds forment les fonds de la Vallée-Noire.

Telle fut sa clairvoyance, ouverte à tous les vents qui font vibrer les cordes de la lyre, qu'on peut dire d'elle, comme de Hugo, qu'il n'est pas d'événement de ce siècle tumultueux, révolution, guerre, coup d'État, bouleversement d'empire, dont le retentissement ne se soit prolongé en vi-

brations à travers son œuvre. Mais c'est bien dans le silence de Nohant, parmi les chaumines enfouies sous les noyers, qu'elle trouva ses meilleures inspirations. C'est de cette enfance à Nohant que lui vient le don, que nul n'a possédé à si haut point depui<î, de camper des paysans, rendus avec vérité et poésie, de dresser dans son œuvre ces physionomies inoubliables de Germain, le bon laboureur, des bessons, du Champi. Et qu'on ne se récrie pas qu'ils sont faux, embellis par Tart et soigneusement idéalisés. Si nous les reprardons d'un peu près, nous verrons qu'ils durent être tels, dans un pays éloigné de toute grande route, resté, au début du dix-neuvième siècle, grâce à l'absence des grandes villes, aux qualités heureuses de la race, toutes de simplicité et de discrétion, resté à peu près semblable à quelque lointaine Arcadie, au temps de l'âge d'or pastoral. Aujourd'hui encore, un séjour de quelques semaines dans le pays laisse à l'observateur l'impression que les habitants durent ressembler fort aux peintures de la Mare au Diable, Ils ont été bien saisis dans leurs grandes lignes, qu'ils ont conservées encore, leur finesse bien disante, leur grand sens d'économie, leur âpre amour de la terre. A causer avec un laboureur, une pastoure, une villageoise assise à sa fenêtre, on retrouve la même timidité, la même crainte de

lie GEORGE SAND

l'étranger, que George Sand a notée dans Valentine et qui pousse les petits enfants à se réfugier au creux des haies, sur le passage d'une voiture. C'est pour avoir vécu avec les petits pâtres, pour avoir suivi le dimanche les danseurs de bourrée, que George Sand a pu leur faire parler cette langue saine, robuste, sans mièvrerie ni grossièreté, qui est celle de leur pays, et qui, gardant la pureté des origines, entraînant dans son flot des locutions archaïques, garde encore, dans la bouche de ceux qui la parlent, un air du seizième siècle, la saveur d'un récit de Montaigne ou d'Amyot. C'est de son enfance à Nohant, des veillées où elle entendait les récits du chanvreur, que George Sand a retenu sa merveilleuse compréhension de l'âme rustique, conservant jalousement les proverbes, comme le trésor où est enfoui la sagesse et l'expérience des ancêtres, et le don d'évoquer toutes les visions, tous les fantômes, toutes les hallucinations entrevues dans le crépuscule qui hantent à jamais ces cerveaux primitifs. Quand la brume de novembre, coulant sur les prés, peuple le vide de formes qui enlacent leurs bras sans muscles, quand la tombée de la nuit, ouvrant mystérieusement l'espace, éveille sous le ciel des sonorités qui roulent, passent, venues on ne sait d'où, alors le laboureur attardé croit entendre le battoir des lavandières nocturnes; les jeteux de sorts et les

meneurs de loups choisissent les nuits claires pour leurs ébats ; la nuit de Noël, les bœufs dans retable échangent de fraternelles paroles. De là, tant de mystérieuses légendes. Elles empruntent au cadre du récit, à la physionomie du conteur une puissance d'émotion, un intérêt dramatique \ presque sans exemple dans notre littérature. Ces récits du sacristain et du chanvreur, faits par des gens qui y croient, qui ont vu ces apparitions aux clartés de la lune naissante, ces contes qui prennent une couleur étrange du milieu même où ils sont exposés, ce mur du cimetière auprès duquel on s'assemble pour teiller le chanvre, ce sacristain qui jette du merveilleux sur les choses de son domaine, les sépultures, les cloches, la ch ouette, le clocher, les rats du clocher, « à qui il a donné les noms des principaux habitants morts dans le bourg depuis une quarantaine d'années », tout cela forme une veine d'inspiration singulièrement abondante, et de la rencontre qui met en présence le génie d'un grand écrivain et ces thèmes populaires, que de pages admirables vont naître I Après les hommes, les paysages. Grâce à elle, le sentiment de la nature trouva son expression la plus large, la plus parfaite dans la littérature française. Après des siècles où l'homme, préoccupé de se connaître, fermait volontairement ses yeux aux splendeurs du monde extérieur, Rousseau

était venu, et il avait exprimé tous les ravissements de Tenfance vagabonde, découvrant les arbres et les eaux, puis vers la fin de la sa vie la sérénité du malade retrouvant dans la solitude des champs les consolations éternelles. Puis Chateaubriand avait traduit, avec une magnificence un peu hautaine, Téblouissante vision de l'exotisme. G. Sand continua la tradition en l'achevant ; qu'on ne parle plus de palette, de touches, de paysages, c'est toute la symphonie de la nature, avec ses voix, ses bruits, ses jeux d'ombre et de lumière, qui roule dans son œuvre, avec une inépuisable profusion. La vie repliée qu'elle menait à Nohant favorisa merveilleusement ce don de peindre la nature. La voyez-vous marchant dans l'herbe molle d'une prairie, se laissant tomber sur un banc vermoulu, près de la rivière qui court en bouillonnant, franchit des vannes ^ peuple la solitude de son clapotement ? Peu à peu ses traits se détendent, un voile de placidité contemplative descend sur son visage, et ces yeux prennent l'expression de béatitude somnolente qu'on voit aux grands bœufs roux, couchés dans les herbages. Elle est pénétrée de ce bonheur qui la rend stupide, morte à toute pensée, à toute réflexion, pénétrée seulement d'un élancement aigu de plaisir, quand le cri d'un oiseau troue le dôme mouvant des feuillages. La voilà dans son jardin :

« II est midi ; l'heure où l'on voit tout. Regardez cette femme, qui descend les marches de son perron. Elle a les cheveux grisonnants sous son petit chapeau de paille, elle est toute seule, elle se promène au soleil, doucement. Elle cause avec le jardinier; elle se penche pour respirer ses fleurs, qu'elle se garde bien de cueillir; elle s'arrête, elle écoute. Quoi? Elle n'en sait rien elle-même ! Quelque chose qui n'est pas encore et qui sera un jour. Elle s'assied sur son banc de pierre. Elle ne bouge plus. La voilà fondue dans l'immensité, la voilà plante, étoile, brise, océan, âme. » (Alexandre Dumas fils, préface du Fils naturel,)

Allons plus avant; derrière le bruissement des feuilles, derrière le glissement de l'eau, il y a la vie profonde de la terre, le lourd sommeillement des masses inorganiques. Une âme confuse, qui tressaille en de certains jours, est pourtant enclose dans la roche de granit, dans le pli du vallon qui coule avec une douceur géante, dans les arêtes du cristal, dont une mystérieuse harmonie groupe les molécules suivant des lois géométriques.

Comprendre cette âme, l'aimer, entrer en communion avec elle par une sorte d'affinité, c'est le privilège de Thomme primitif, plongé dans la splendeur du monde vierge, pour qui le fleuve et la montagne sont des dieux ; c'est le privilège du

poète, du voyant comme Gœthe, dont la pensée est si profonde qu'elle recrée dans un siècle de civilisation les croyances de l'Hellène, contemporain d'Homère. A cette hauteur, la personnalité humaine se fond dans une sorte d'extase et la Maïa emporte dans le tourbillon de ses métamorphoses le poète enivré. Cette émotion, George Sand Ta connue ; elle aussi a été le dieu dont la main donne la vie atout ce qu'elle touche. Écoutons-la s'élever jusqu'à la compréhension de la vie universelle : « Vous n'avez jamais envié le sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si froides, si calmes, si mortes. Moi. je les salue toujours quand je passe auprès d'elles, la nuit, dans'^Ies chemins. Elles sont l'image de la force et de la pureté. Rien ne prouve qu'elles soient insensibles au plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une action sur elle, que le clair de lune casse les pierres et dégrade les murs. Moi, je le crois. La lune est une planète toute de glace et de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui ressemble, et, quand les âmes solitaires se placent sous son regard, elle les favorise d'une influence toule particulière. Voilà pourquoi on appelle les poètes lunatiques. » (Correspondance, t. I, p. 368.)

 (lire vrai, de tels moments d'extase sont rares dans la vie, et le roman pastoral de George Sand est d'une aisance trop familière, d'un naturel trop achevé pour que de pareils lyrismes puissent s'y donner cours. Elle se contente d'y évoquer la nature en quelques touches d'un art si parfait qu'il ne s'aperçoit pas, et d'une discrétion si savante que le fond du tableau ne déborde jamais sur les personnages : tel le début de la Petite Fadette, si mesuré, et d'une ligne si sobre dans son savoureux réalisme qu'on croirait lire le début d'une idylle de Théocrite, les Thalysie^, par exemple : « La maison du père Barbeau était bien bâtie, couverte en tuile, établie en bon air sur la côte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de six journaux. EnOn, il avait derrière sa grange un beau verger que nous appelons chez nous une ouche, où le fruit abondait tant en prunes qu'en . guig nes, en poires et en cormes ; mêmement les noyers de ses bordures étaient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux entours. » De même dans la Mare au Diable : après qu'elle a donné libre cours à son génie descriptif, et composé l'admirable fresque des labours, d'une ampleur si pacifique, il ne faut plus qu'admirer le sens harmonieux des proportions qu'elle montre dans tout l'épisode ; et, dans le Champi, il lui suffit de quelques mots pour évoquer le moulin, la vie

fuyante de l'eau, les vieux arbres ombrageant la passerelle. Toute son attention se concentre sur les personnages. Â quoi bon insister longuement sur leurs physionomies : elles nous sont familières depuis Tenfance. La finesse de la petite Marie, la sagesse de Germain, la grâce de la Fadette, tous ces traits ont été saisis par une observation amusée, qui semble s'égayer de vivre avec ses modèles. Ils composent des personnages qui ont à un degré supérieur le don de la vie. Vérité et poésie; nul exemple n'est plus propre, dans notre histoire littéraire à illustrer le précepte souverain de Goethe. Et ne croyons pas à une idéalisation monotone qui embellit tout ce qu'elle touche, transforme Tâpre vie rustique en une pastorale de Florian, où moutons, bergers, auteur, tout bêle uniformément. Penchons-nous sur ces tableaux; comme dans le clair-obscur d'une toile hollandaise, nous y pourrons entrevoir des coins de réalité savoureuse, des épisodes traités avec une rusticité, une bonhomie souriante, comme la lionne de village menant à la messe ses prétendants, dans la Mare au Diable.

Laissons de côté la Mare au Diable^ de proportions véritablement trop restreintes; le Champiy qui à notre sens est un peu gâté par le mélange d'amour et de maternité familier à George Sand; passons sous silence ces admirables Maîtres son-

neurs, qui vaudraient à eux seuls une étude, et qui sont un modèle d'épopée rustique en prose. Examinons de près, pour en saisir toute la naïve rusticité, ce court roman de la Petite Fadette, Voilà du réalisme sain et bon aloi ; il ne s'agit pour le reconnaître que de regarder de près ! Ce père Barbeau, « homme de bon courage, pas méchant et très porté pour sa famille », est le type du paysan berrichon, volontiers sentencieux; il a fait la moitié de ses meubles, il soigne sa femme à sa façon après ses couches, lui faisant boire un grand verre de vin chaud et elle ne s'en porte que mieux^ il cherche une nourrice pour soulager sa compagne qui ne peut allaiter les deux bessons. Mais quand tout s'arrange et que la nourrice qui coûte trop cher n'est plus jugée nécessaire, avec quel sou ■ rire satisfait il rempoche son argent. Voilà campée en ses traits essentiels la physionomie du paysan. De môme pour la mère Barbeau; c'est bien la campagnarde, qui se tait devant le maître, travaille dur pour économiser, se tient humblement dans la maison et souffre sans rien dire, quand il faut se séparer de ses enfants. L'amitié des deux bessons l'un pour l'autre est une merveille d'observation fine et pénétrante ; avec quelle délicatesse George Sand reste dans le réel, dans le terre à terre, même dans la peinture de ce sentiment exquis. C'est l'union de deux âmes, et c'est aussi

la tendresse de deux jeunes animaux, compagnons de jeux : « Il entrait dans tous les fossés, dans toutes les bouchures, dans toutes les ravines, où il avait une accoutumance de jouer et de deviser avec Landry, et il s'asseyait sur les racines où ils s'étaient assis ensemble, il mettait ses pieds dans tous les Qlels d'eau où ils avaient pataugé comme deux vraies canettes ; il était content quand il y retrouvait quelques bouts de bois que Landry avait chapusés avec sa serpette, ou quelques cailloux dont il s'était servi comme de palet ou de pierre à feu ! Il les recueillait et les cachait dans un tronc d'arbre ou sous une cosse de bois, afin de venir les prendre et les regarder de temps en temps, comme si c'avait élé des choses de conséquence. » [Fadette, p. 4i.) H suffit d'avoir passé quelques jours parmi les paysans pour savoir que nulle portion de Thumanité n'est plus prompte à se diviser en classes, en catégories sociales, selon le plus ou moins de fortune. A côté des possesseurs de prairies et de chaumières, vit le peuple des humiliés, ceux qui dans l'abjection se livrent à des pratiques mystérieuses et qui encourent pour leurs moyens d'existence soit la raillerie, soit la réprobation. Cela est vrai de tous les temps et de tous les pays, cela existait au moyen âge, et cela se trouve aujourd'hui. Au-dessous des riches, qui ont des ouches et des joncières, viennent les mères Fadet,

qui guérissent du secret, connaissent des remèdes pour la sanglaçure, et la petite Fadette, le grelet malicieux, et son petit frère « le sautériot » « qui était encore plus sec et plus malin qu'elle, et qui était toujours pendu à son côté, se fâchant quand elle courait sans Tattendre, essayant de lui jeter des pierres, quand elle se moquait de lui » (p. 67). Et quand Tamour vient se glisser entre Landry et Tenfant bohème, quelle vérité dans le progrès des sentiments I D'abord, le fils des paysans aisés se sent humilié I Faire danser cette guenilleuse, mal attifée, si « peu belle » qu'aucun garçon ne veut rinviter les dimanches. « C'est tout au plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur première communion la trouvaient digne d'être invitée. » Il faut avoir vu dans les campagnes la tristesse d'une pauvre fille, enfant de quelque manœuvre ou tâcheron, délaissée sur un banc, sous les regards dédaigneux, pour comprendre ce mépris et cette inconsciente cruauté I Peu à peu, il est séduit par la jolie voix, le ton raisonnable des choses qu'elle dit. Puis, elle lui apparaît transformée : ne nous hâtons pas de crier à Tinvraisemblance et au miracle; cela s'est produit tout naturellement; la fillette garçonnière, perchée sur les branches basses des arbres, habillée avec la défroque de sa grand'mère, a fait place à une jeune fille parée de grâce virginale et de pudeur. « C'était

bien toujours son pauvre dressage, son jupon de droguet, son de vantea u rouge et sa coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés ; son fichu était neuf et d*une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa peau brune. » (P. 172.) Et si le dénouement est amené par un moyen de théâtre, la découverte d'un trésor, qui rapproche la fille pauvre de son galant riche, faisons attention que, là encore, George Sand prodigue, dans le romanesque, le plus vif souci du naturel et de la vérité : la grand*mère a donné des consultations, a vendu des remèdes, a amassé plus de quarante mille francs, une fortune à la campagne. Comme le père Barbeau attache ses yeux sur le couvercle du panier ! Et quand il compte les pistoles, la sueur lui monte au front ! Vérité dans la fiction ; souci toujours pressant de ne point perdre pied, d'appuyer toujours rinvention sur le réel môme.

Et ne croyons pas qu'elle ait pu réaliser cette perfection sans se rendre compte de ce qu'elle faisait : si elle idéalise, c'est à dessein, et, comme eût dit Taine, pour augmenter le caractère de mora-

lité bienfaisante répandu sur son œuvre. Toujours optimiste et bienveillante, elle a professé cette opinion que le rôle de Tart doit ôfre un rôle bienfaisant et consolateur : « Nous croyons, dit-elle, dans la préface de la Mare au Diable, que la mission de l'art est une oiission de sentiment et d'amour, que le roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et Tapologue des temps naïfs... Son but devrait être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et, au besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un peu. L'art n'est pas une étude de la réalité positive; c'est une recherche de la vérité idéale. » Éternel débat. Faut-il peindre les hommes comme ils sont, ou comme ils doivent être. Qui résoudra Tantinomie ? Le génie, tout simplement, en arrivant à force de sympathie à nous faire aimer le réel, rhumble trivialité quotidienne, qui s anime sous ses doigts, en ne le transfigurant pas trop, en laissant entrevoir à l'observateur scrupuleux toute la vie puissante de ce réel, mélangée de bien et de mal, dans une ombre habilement nuancée. Et c'est ce point de perfection qui a été obtenu par George Sand, car ses paysans ne sont pas les paysans d'églogue et de pastorale qu'on a dénoncés ironiquement, les bergers enrubannés des toiles peintes, où manque toujours un seul personnage : « le loup ».

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Nulle question ne lui tenait plus à cœur- Elle y revenait dans une page bien curieuse qu'elle écrivait vers 1860, en réponse aux réalistes, qui, ayant pris conscience de leur doctrine, lui reprochaient d'avoir fardé la vérité. « Quelle est cette prétention de l(P(îe paysan) voir sous un jour exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle, comme une pierre, comme un insecte. Le paysan olîre autant de caractères variés et d'aspects divers que tout autre genre ou tribu de la race humaine. Ce n'est pas un troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est se vanter de connaître k fond le cœur humain ; ce qui n'est pas une modeste affirmation. Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de l'uniformité d'éducation et d'occupations ; l'air simple et malin en môme temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le cachet général. Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes? Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des continuateurs de l'âge d'or ; mais je vois et crois savoir, que, dans la vraie campagne, au-delà des banlieues et dans la véritable vie des champs, il y a moins de cause de corruption qu'ailleurs. Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui veulent faire les malins et qui sont plus candides que

moi, puisque je les vois venir, et même avec leurs gros sabots, comme dit le proverbe. Le Berry est- il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré? Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien me le persuader. » [Promenades autour d'un village, p. 78.) Terminons là le débat : jamais paroles plus sensées n'ont été prononcées sur cette question toujours pendante.

Mais la vie se chargeait de donner une suite retentissante à Téglogue. Au moment où elle enchantait son esprit avec ses fictions, ses amours de simples contées si naïvement, le sort, par une révolution, allait la contraindre de reprendre les attitudes de la Pythonisse, vaticinant sur son trépied ! Les journées de Février 1848 donnaient à cette enthousiaste le spectacle d'un peuple qui semblait soudain répondre par ses actes aux plus secrètes conceptions politiques qu'elle avait formées dans la solitude. Le moyen de rester tranquille sous les noyers de Nohant, quand là-bas semblait vivre, bruisser par les mille voix du peuple, remplir la rue de ses cortèges, le plus beau de ses romans humanitaires? Elle n'y tint pas, et abandonnant pour un temps, quit te à le reprendre plus tard, le récit des souffrances endurées par le Champi, elle accourut à Paris. Ce fut un éblouisseraent. Dès le 9 mars, elle écrivait à son ami Poncet : « Vive la République I Quel

rêve, quel enthousiasme ! Et en même temps, quelle tenue, quel ordre à Paris I J'ai vu s'ouvrir les dernières barrières sous mes pieds I » Si impatient est son désir de se donner tout entière à la cause de la jeune liberté, qu'elle se prodigue ! Elle met sa plume au service du gouvernement provisoire, écrit les Lettres de Biaise Bonnin, où, sous le costume d'un paysan berrichon, elle entreprend, avec clarté et simplicité, d'expliquer au peuple de France les intentions du gouvernement révolutionnaire. Elle rédige les circulaires de Ledru-Rollin et collabore au Bulletin de la République. Bien amusante est la lettre où on la voit essayant de faire partager à son fils, demeuré à Nohant, son ardeur républicaine. Comme Maurice, élu maire de Nohant, devra rassembler la garde nationale, elle lui recommande de recevoir les braves Berrichons, les faire boire modérément, et surtout de les endoctriner! Puis survient la chute, l'écrasement du rêve: aux journées de Juin, la République nouvelle meurt dans le sang; Barbes, le héros, est en prison : aucune illusion n'est plus possible; la bourgeoisie, terriflée par le spectre rouge, va faire une fois de plus appel aux amis de l'ordre, aux molosses dont l'aboiement sonne autour des coflFres-forts, et déjà dans l'ombre on entend monter leur appel féroce et sauveur.

Sentant que tout est perdu, elle se retire à

Nohant, et peut mesurer déjà le discrédit où sont tombées les idées qu'elle vient de défendre, aux menaces et aux injures des petits bourgeois de La Châtre, qui crient sur son passage : « A bas les communistes I » Ils ne croyaient pas si bien dire : « Le communisme est ma doctrine personnelle; mais je ne Tai jamais prêchée dans les temps d'orage, et je n'en ai parlé alors que pour dire que son règne était loin et qu'il ne fallait pas se préoccuper de son application. » {Correspondance^ t. III, p. 176.) Dès lors, elle se résigne à l'inévitable ; mais, comme si la sérénité de son détachement lui permettait de juger les hommes et les choses avec clairvoyance, elle se préoccupe simplement de voir clair dans les causes du mouvement, d'expliquer son échec, de tirer des faits des leçbns pour Tavenir. Quelle pénétration admirable dans Taperçu suivant, qu'on peut encore méditer avec fruit de nos jours : « La majorité du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et bête ; elle est bourgeoise enfin ! Il y a une minorité sublime dans les villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le peuple des campagnes et destinée pour longtemps à être écrasée par la majorité vendue à la bourgeoisie. Celte minorité porte dans ses flancs le peuple de l'avenir. » {Correspondance, t. m, p. 95.)

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Survient le coup d'État ; il la trouve accablée et presque consentante. Vis-à-vis des pouvoirs nouveaux, son attitude sera très digne. On sent bien que, dans le secret de son cœur, elle n'abandonnera rien de sa croyance républicaine, rien de sa doctrine humanitaire. Toujours elle restera persuadée que toute vertu, que toute force, que tout art môme, digne de ce nom, vient du peuple, et que la sève monte et ne redescend pas. Passionnée de politique, si elle n'intervient plus -directement (et lui était-il possible de le faire dans la peur, le silence et l'abaissement universel), sa Correspondance n'est plus qu'un échange de vues mélancoliques, tour à tour, et frémissantes d'espoir avec Barbes, Mazzini. Mais comme le gouvernement nouveau déploie envers elle une puissance incontestable de séduction, comme on cherche tous les moyens de lui plaire, loin de lancer du haut de son rocher comme Hugo des invectives de Titan foudroyé (oh, quelle est bien femme en cela !) elle s'emploie de son mieux à solliciter des grâces, à plaider la cause des vaincus, à obtenir le pardon.

C'est ainsi qu'elle écrivait au maître que s'était donné la France : w Assez, assez, vainqueur!

Épargne les forts comme les faibles, épargne les femmes qui pleurent, comme les hommes qui ne pleurent pas. Sois douxet humain, puisque tu en as

envie. » {Correspondance, i. II, p. 267.) Elelle usait aussi de l'amitié qui lui donnait le droit d'intervenir auprès du prince Jérôme Napoléon, pour interrompre le cours rigoureux des proscriptions. Elle demanda et obtint l'élargissement de personnes arrêtées à La Châtre, Fleury, Périgois, Âucante. Pour d'autres, déjà transportés en Afrique dans les pénitenciers de Lambessa, ou rélégués dans Texil, elle obtint le rapatriement, ou des conditions d'existence plus douce. Ses convictions politiques étaient peu de chose, elle les faisait taire pour pouvoir plus sûrement créer autour d'elle le bien.

Désormais elle ne quittera plus guère Nohant; elle se contentera de faire quelques séjours à Paris, pour reprendre l'air, débattre ses affaires de librairie avec les éditeurs, et surtout visiter les directeurs de théâtre, surveiller les répétitions de ses pièces, car son activité intellectuelle demeure si grande, qu'elle va tenter cette forme d'art, la plus séduisante, la plus périlleuse, après toutes les autres. Mais elle se hâtera de regagner la terre du Berry, où elle se sentsi heureuse : « Il n'y a pas à dire, quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au bruit des villes. 11 me semble que la boue de chez nous est de la belle boue, tandis que celle d'ici me fait mal au cœur. J'aime beaucoup mieux le bel esprit de mon

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garde champêtre que celui de certains visiteurs d'ici. » [Correspondance, t. I, p. 243). LaluLLc est terminée, elle s'est délivrée des passions, qui ont entraîné sa vie au gré des aventures, l'ont promenée sur les chemins de la Fantaisie, lui ont fait connaître les félicités, les déchirements, les angoisses. Tout est fini : elle a rangé ces souvenirs avec les liasses de papiers, qu'on ficelle soigneusement, qu'on craindrait de perdre, comme si c'était un peu de notre vie qui s'anéantirait avec elles, qu'on se promet de relire, un jour venu, et qu'on ne tire jamais de la poussière et de l'oubli par crainte des misères que ces choses remuées ressusciteraient avec elles. Tout est bien fini. Elle entre dans l'âge où viennent avec les cheveux blancs toutes sortes de mélancolies et de résignations. Une sorte de lumière douce, apaisée, baigne ses traits et communique à celle qui va devenir la Bonne Dame de Nohant sa beauté légendaire.

Son masque aux grands traits a pris quelque chose d'une rigidité marmoréenne; ses cheveux en bandeaux épais encadrent son front admirablement modelé; ses yeux, ses magnifiques yeux noirs ne lancent plus d'éclairs. Us ont une expression de sérénité et de contemplation. Elle est devenue la grande aïeule dont la parole enchante un auditoire d'enfants en leur disant quelque conté.

Essayons de reconstituer sa vie à Nohanl.

La chose en vaut la peine. Peu de tableaux sont d'une impression aussi reposante que la Bonne Dame se penchant sur les plates-bandes pour respirer les roses de son jardin.

Entrons dans le vsalon de Nohant, où viendront la saluer tant de visiteurs illustres. Elle est assise à une table, et sans fatigue, avec une persévérance inlassable, elle s'amuse à disposer les cartes pour une de ces réussites interminables, dont elle a le secret. A ses côtés, iMaurice dessine ou feuillette quelque album ancien, quelque pesant in-octavo, où il espère trouver des renseignements pour un travail qu'il médite sur la Comœdia deir arie. Les fillettes jouent, s'endorment à demi, demandent à la grand'mère, qui leur répond

avec une bonne volonté toujours égale, la suite de l'histoire commencée la veille. Dans la cuisine, les servantes égaient la longueur de la veillée par une aventure fantastique, une histoire de revenants, dont les chemins sinueux de la Vallée-Noire ont été jadis le théâtre. Et le récit est si amusant que les maîtres assis dans le salon tendent Toreille, viennent sur le seuil, pour entendre la suite, car la maison est cordiale, et tous ceux qui vivent sous son toit ont bien Tair de former une seule famille. Mais les heures tombent une à une dans ce grand silence nocturne que trouble seul l'aboiement des chiens, montant des fermes isolées. Les domestiques vont se coucher : Maurice souhaite le bonsoir à sa mère. C/est le moment où elle va se mettre au travail. Dans sa chambre, on a préparé une petite table, des cigarettes. Alors, tandis que les bruits s'assoupissent, tandis que la vieille maison retombe à une paix singulière, à un silence lourd d'évocation et de hantise, elle est libre de reprendre la fiction, de continuer à broder son intrigue, à nuancer les sentiments de ses personnages. Et elle se remet à la besogne avec la prompte décision de la bonne ménagère, qui retrouve sur le coin d'un meuble l'ouvrage de tricot, déposé là quelques instants auparavant, pour relever un marmot qui s'est laissé choir sur le plancher. Nulle nervosité d'écrivain, nulle

caprice de rimagination, qui se cabre devant la page blanche, reginabe, refuse d'obéir, nul besoin d'avoir recours à ces excitants qui ouvrent les paradis artificiels et torturent délicieusement les nerfs. Ala minute prévue, G. Sand reprend la trame du récit. Elle enferme une bonne part de vérité, la légende qui la représente achevant un roman à minuit, le cachetant, et mettant sur Tenveloppe l'adresse de Buloz, directeur de la Bévue des DeuX'MondeSy pour en commencer un autre l'instant d'après. Et cette ponctualité est si parfaite, qu'elle devient plaisante et un peu mécanique, et qu'elle prête un peu à sourire. N'est-ce pas Gautier qui au retour d'une visite à Nohant^ en rapporte l'impression d'un séjour dans un couvent de Frères moraves, tellement le silence s'y est fait solennel, respectueux, craignant de troubler la méditation de la contemplatrice ! Comme dans une féerie, les meubles sont machinés autour d'elle; elle ne peut s'asseoir sans qu'une table ne surgisse, comme apportée par un esprit; le papier, la plume se trouvent d'eux-mêmes sous sa main pour lui permettre de saisir dans son vol l'inspiration fugitive.

D'autres fois des visiteurs illustres arrivent dans la maison; c*est tantôt Dumas, le génial Dumas, farci d'anecdotes, de projets d'ouvrages et de recettes de cuisine, plus souvent son fils Alexandre

pour qui George Sand s'est prise d'une robuste affection; d'autres fois apparaissent Flaubert, ]

avec qui elle échange des lettres, sur lesquelles i

nous reviendrons et qui sont des témoignages de |

premier ordre pour Thistoire de ces deux esprits, '

puis Gautier. Dès sa première visite, il s'étonna; la règle de la maison était de laisser la plus grande liberté aux hôtes : on était libre d'aller, de venir; avait-on besoin de quelque chose, on rédigeait une note qu'on mettait dans un endroit convenu. Tant de silence lui parut hostile. La première entrevue avec George Sand fut glaciale : Gautier se mit çn fra^s, parada^ éblouit, lira toutes les fusées de son feu d'artifice ; George Sand le regarda avec cette placidité, qyi faisait que Barbey d'Aurevilly la comparait irrévérencieusement à une « génisse qui regarde passer un train ». Elle répondit par quelques monosyllabes aux frénésies de Gautier. Il en demeura suffoqué, et, rentré dans sa chambre, se demanda la raison de cet accueil; il s'en ouvrit à un des commensaux et manifesta l'intention de regagner Paris au plus vite. George Sand, prévenue, eut un mot admirable : « Vous ne lui avez donc pas dit que j'étais bête ? » Mais la visite la plus fameuse entre toutes fut celle que lui rendit Balzac. C'était nombre d'années avant, au moment où - — ^le écrivait VLscoque et lesLetlres d'un voyageur: «J'ai trouvé, écrit-il, le camarade George Sand dans

sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner, au coin de son feu, dans une immense chambre solitaire. Elie avait de jolies pantoufles jaunes, ornées d'effilés, des bas coquets et un pantalon rouge : voïîèT pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine.

Elle n'a pas un seul cheveu blanc, malgré ses effroyables malheurs ; son teint bistré n'a pas varié, ses beaux yeux sont tout aussi éclatants; elle a Tair tout aussi bête quand elle pense. La voilà dans une profonde retraite, condamnant à la fois le mariage et Tamour, parce que, dans Tun et dans l'autre état, elle n'a eu que des déceptions. Son mâle était rare, voilà tout. Il le sera d'autant plus qu'elle n'est pas aimable, et par conséquent elle ne sera que très difficilement aimée. Elle est garçon, elle est artiste, elle est grande, généreuse, dévouée, chaste; elle a les traits de l'homme, ergo, elle n'est pas femme. »

Une distraction à laquelle elle apporte un intérêt passionné, c'est la comédie. Dans une grande salle du rez-de-chaussée se trouvent deux théâtres : l'un est une véritable scène avec des portants, une rampe, des décors et de grands acteurs. Bocage, Porel, Thiron, Mme Arnould-Plessy y sont venusjouer devant des auditoires d'élite. Elle y essayait ses pièces avant de braver l'opinion parisienne.

L'autre est un théâtre en miniature et il a tenu une place excessive dans la vie de George Sand depuis 1848. Maurice lui consacra le meilleur de son temps. Il sculptait dans le bois les marionnettes qui, peu à peu, s'animaient, prenaient ce semblant de vie caricaturale dont Teffet est si grand, quand elles se meuvent avec des gestes menus, précis et cassés. George Sand les habillait. Aujourd'hui encore, rangés patiemment contre la muraille, ils semblent attendre la parole magique qui les dressera sur leurs talons claquants, et les précipitera, comme un tourbillon d'étoffes pailletées, un scintillement de broderies et de paillons, dans les incohérences d'une action joyeusement improvisée. Les masques grimacent, les bouches s'enlr'ouvrent démesurément pour des rires qui ne cesseront jamais, ou se plissent pour des moues, des coquetteries que la vétusté ensevelit lentement sous la tombée d'une poussière grisâtre. Les costumes autrefois si brillants, et qui avaient coûté des heures de travail aux doigts habiles de la Bonne Dame, ces costumes parfîtes d'or, ornés de perles, de plumes, de galons, ces chapeaux qui s'ajustaient si bien à l'orgueil des têtes bouclées, sont maintenant des reliques, qui, soigneusement rangées dans des casiers, semblent le musée d'un peuple lilliputien, aujourd'hui disparu. On peut les reconnaître tous, ces person-

nages fantasques, ce peuple de bois dont la vie tient à un fil, tel qu'il sortit un jour du cerveau des créateurs, au gré des inventions burlesques fouettées par la commune facon de, par Timprovisalion que rien ne règle, ni ne contrôle. Ab Jove principium: voici Balandard, le fameux Balandard, rimpresario de la troupe, le compère chargé de débiter au public les compliments d^usage, les annonces, les boniments. Avec son ventre qui se dessine entre les pans de son habit noir, son haut de forme tout bosselé dans sa coupe désuète, son faux-col dont les pointes se dressent, avec le sérieux, la bonne humeur, le cynisme qui illustrent sa face vermillonnée, il ressemble à Joseph Prudhomme, dont il a le style ampoulé et la niaiserie majestueuse. Voici d'autres seigneurs de moindre importance, Gaspardo, Almanzor, Camulogène, Pierrot, Arbaïs le gendarme, le doge de Venise, Cromwell, le prince de Macoco, le fameux monstre vert « qui a toujours été bleu ». Puis le peuple des femmes, les ingénues au sourire immuable, les Isabelle, les Rose, les Ido, toutes celles qu'un tuteur enferme dans une prison, qui soupirent à un balcon, laissent tomber dans la rue une œillade et un billet. Comme elles ont charmé les après-midi et les soirées de Nohant ! Une représentation était une fête longtemps préparée, dont on discutait longuement les décors et les costumes.

On jugera des pièces par la bouffonnerie des litres : l'Auberge du Haricot-Vert, le Spectre chauve, r Ermite de la marée montante, le Cadavre récalcitrant, Une Tempête dans un cœur de bronze, etc. Maurice qui était généralement Tauteur des pièces représentées, promenait ses acteurs à travers les épisodes les plus mouvementés, palais magiques, villes incendiées, catastrophes cosmiques, soulèvements de mers, tremblements de terre, et souvent Taïeule, qui suivait ces représentations avec la même curiosité que montraient ses petites-filles, l'aïeule profitait de ces trouvailles pour en enrichir le roman qu'elle composait, ou rencontrait dans le jaillissement désordonné des épisodes l'inspiration d'un nouveau livre.

Elle aime les longues promenades dans les champs, en compagnie de ses enfants, de ses petits -enfants. Toujours elle a été un piéton infatigable, et l'âge qui vient n'arrive pas à lui imposer l'immobilité. On emporte des provisions dans un panier; on s'arrête à chaque caillou, à chaque fleur, à chaque insecte qui bruit dans l'herbe haute, et l'insecte, la plante, le minéral devient, suivantle précepte de Rousseau, l'occasion d'une leçon de chose, d'histoire naturelle vivante, qui prend sous le ciel lumineux toute sa signification. Fille de Jean-Jacques, toute sa vie elle a été éprise de botanique, heureuse, elle aussi,

d'étudier les anomalies des plantes, de regarder à la loupe les organes de la fructification, gardant un inaltérable penchant pour ce divertissement, le seul qui ait pu verser une tendresse au cœur ulcéré de Rousseau misanthrope, quand, croyant à Tuniverselie conspiration du genre humain ligué contre lui, il herborisait avec Bernardin de Saint-Pierre. Elle aussi a aimé toutes les plantes, celles des chemins et celles de la forêt, celles des murailles et celles des taillis, toutes, les rustaudes et les princesses, les giroflées sauvages que la chèvre broute négligemment, et les tulipes qu'elle cultivait anxieusement, s'attendanl toujours à voir s'entr'ouvrir, à force de soins, de croisements et d'études, la merveille, « la tulipe bleue ». Plus tard, ce fut la géologie, la minéralogie qui vinrent prendre place dans ses goûts à côté de la botanique. Que de rêveries, immenses comme le monde, que de tableaux effrayants des bouleversements cosmiques tiennent dans la pail lette de mica, qui reluit au soleil, dans les veines d'un silex, dont on étudie le dessin tourmenté ! Elle aimait ces sciences pour elles-mêmes, pour leur terminologie bâlPÏ.^®» ^^ s® refusaitpasà affronter toutes les initiations préliminaires, avec une égale docilité d'esprit ; elle les aimait surtout parce que toutes l'aidaient à comprendre, à pénétrer un peu plus avant le mystère qui repose sous les flancs

de la Cérès éternelle, à deviner la vie universelle, dont le caillou et la plante ne sont que Thumble manifestation, au même titre que la falaise et Tocéan; elle les aimait aussi avec une sorte de religion, car, derrière la nature, toujours elle se plut à retrouver son u inconcevable auteur ».

Quand elle se sent à l'étroit dans ce coin de terre, on prend la voiture et on pousse vers Gargilesse, à quelques lieues dans le sud, petit village enfoui sous la verdure, à deux pas de la Creuse, au bord du ruisseau d'où le village a pris son nom, qui clapotant sur des cailloux verse une fraîcheur délicieuse sous les dômes de feuillage. Au cours d'une excursion, George Sand découvrit ce pays ignoré; il s'abritait au creux des rocs, comme un nid d'hirondelle à la poutre d'un toit avec tant de pittoresque, la solitude y était si profonde et si attirante, qu'elle y revint, y acheta une petite maison et passa souvent l'été dans cette étroite vallée, pleine d'eaux vives et de feuilles bruissantes. Elle aimait les longues promenades au bord de la Creuse, et s'amusait à suivre les traces que les loutres laissent sur le sable. Les pentes du vallon exposées au soleil recelaient une chaleur de serre, et des fentes du roc se levaient des vols de papillons aux ailes largement ocellées, pareils à ceux qu'elle avait vus sur les bords de la Méditerranée. Parfois

la séduction de ce pays était si forte qu'elle allait le revoir au cœur même de l'hiver. Il faut lire au tome IV de sa Correspondance Tinimitable relation qu'elle a donnée d'un de ces courts voyages. La Creuse glacée, le mur mouvant des brumes, le spectre des arbres givreu x, elle a tout vu : « Ça donnait l'idée de l'Ecosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux allumés. » (IV, p. 129.) Avec quelle bonne humeur elle raconte un incident burlesque qui a marqué le retour : « Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le chemin ; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui veut se sauver en faisant coin, coin ! Sylvain tire, le cochon tire de son côté. Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir suivre la voiture, la femme à qui il appartient court après... Le fouet était si bien noué, que la femme ne voulant pas le casser tirait et dévissai t la queue de son cochon, en disant d'un air pénétré : « V'ià une chose imaginante ! » {Correspondance, IV, i3i.)

Dès lors apparaissent à peu près fixés les traits qui forment sa physionomie légendaire : Bonté, Sérénité, Fécondité. Elle est la divinité du roman, et ses œuvres, dès ce moment, se succèdent avec

17fi GEORGE SAND

la régularité des productions naturelles qui alternent selon le cours des saisons. Dans sa maison de Nohant, elle devient une sorte d'idole à laquelle on rend un culte. Le jour de sa fête est l'occasion de réjouissances; dès Taube, les servantes ont saccagé les parterres et, quand elle paraît, elle croule sous Tavalanche des fleurs qu'on dépose dans ses bras. Les paysans lui forment une cour empressée; il n'est point de baptême, ni de noce, qui ne soit admis dans la cuisine à présenter ses hommages à la châtelaine. Dans les vesprées du dimanche, elle paraît aux assemblées, sur la petite place du village, et tandis que les sonneurs de musette donnent le branle aux danses du pays, elle consent de bonne grâce à figurer dans une de ces bourrées, dont ses pieds agiles ont depuis son enfance conservé le secret. Bref, dans sa familiarité, dans ses habitudes de bienfaisance vis-à-vis des paysans, elle continue tout à fait les traditions de sa grand'mère, elle se montre digne de ces grandes dames du dix-huitième siècle, qui faisaient preuve de « sensibilité » et suivaient les leçons de Rousseau on revenant à la simple nature, dans quelque hameau bien propret. Si grande est la réputation de sa bonté, que la légende à ce sujet ne connaît pas de mesure. Elle fait de George Sand un saint François, dont la présence a la vertu miraculeuse

de charmer les hôtes de Tair et des bois. N'at-elle pas l'altitude hiératiqu e du Bouddha, qui laisse sa bonté ruisseler comme un fleuve sur le monde, quand on nous la représente avec sa tortue Prudence qui rampe à ses pieds, son petit chien Fadet qui gambade autour d'elle, tandis que les oiseaux viennent se poser sur ses épaules ? La grande détresse que lui apporta la destinée, dans ces années d'apaisement, fut la mort de sa petite fille Jeanne (i855). Le père, Clesinger, et sa mère, Solange, plaidaient en séparation. L'enfant, mise en pension pendant ce débat, contracta la scarlatine, fut mal soignée et mourut. Le coup fut affreux, puis une telle énergie était dans ce cœur qu'elle se releva. Quelle admirable espérance I « Je vois la vie future et éternelle devant moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat de laquelle les objets sont insaisissables ; mais la lumière y est, c'est tout ce qu'il me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien qu'elle est mieux que dans ce triste monde, où elle a été la victime des méchants et des insensés. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. Elle était une partie de moi-même et cela ne peut être changé. » (Correspondance, t. IV, p. 87.) Pour oublier, elle essaya de voyager. Un séjour à Rome ne lui laissa

que des déceptions ; la ville du passéoù tout était mort, ne pouvait plaire à un artiste épris de la vie sous toutes ses formes. Puis, en 1861, c'est un séjour dans le Midi, un hiver passé à Tamaris, dans la rade de Toul(»n. Le paysage était d'une beauté incomparable: la merse brisait sur les rocs, dans les champs les amandiers étaient en fleurs, la bourrache et le Ihlaspi fleurissaient toutes les haies. Elle avait été amenée dans ce pays par un jeune ouvrier poète, Charles Poney, un tailleur de pierres avec lequel elle était en correspondance depuis longue date. 11 lui avait adressé ses premiers vers, lui demandant des conseils et des encouragements. Elle n'avait pas manqué à son attente. N'était-ce pas la confirmation éclatante des projets qu'elle avait formés dans ses romans humanitaires? Ne semblait-il pas sortir du Compagnon du tour de France^ cet artisan qui déposait la truelle et le marteau pour composer une ode et une élégie. Longtemps elle eut cette idée (qu'on retrouve aussi dans Michelet), que l'art véritable, l'art populaire, celui qui serait assez simple, assez grand, assez beau pour réunir à la fois les sullVages de l'élite et les acclamations de la foule, serait l'œuvre du peuple, et c'est pour cette raison qu'elle encourageait Poney. Et les faits semblaient lui donner raison. C'était le temps où vaticinaient pêle-mêle Magu le tisserand, Beuze-

l'apaisement 179

ville le potier d'étain, Savinien La pointe le cordonnier. Longtemps elle suggéra à Poney des sujets, lui donna des avis éclairés, lui indiqua, comme un sujet qui devait plus particulièrement tenter sa verve, des chansons qui mettraient en scène les différents métiers, et Tidée n'était pas si mauvaise. Elle se promenait pendant ce séjour à Tamaris, composait un roman^ Valvèdre, amassait des notes, des impressions pour les œuvres futures. Son fils Maurice s'embarquait là sur le yacht du prince Napoléon pour un voyage autour du monde. Puis, c'était le retour à Nohant, et, quand son fils avait enfin rejoint la maison familiale, la vie de nouveau coulait calme, lente, monotone : « Depuis un mois environ, je ne m'étais occupée que d'histoire naturelle avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou moins barbares ; dans mes rêves, je ne voyais que prismes, rhomboïdes, reflets chatoyants, cass]are terne, cassure résineuse ; et nous passions des heures à nous demander : « Tiens-tu « lorthose? — Tiens-tu l'albite"?» et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en mille et un cas minéralogiques. » {Correspondance, t. V, p. 821.) Mais Maurice ^e marie, il a des enfants, elle est de nouveau grand'mère. C'est tout un instinct qui s'éveille en elle, instinct impérieux, tyrannique, qui a l'air d'une vocation.

Vers la môme époque, une amitié très haute allait entrer dans sa vie ; Flaubert allait lui confier ses enthousiasmes, ses découragements, ses angoisses d'artiste torturé par un idéal si haut qu'il désespérait deTalteindre. Dans notre histoire littéraire, il n'est pas de documents plus précieux que les lettres échangées par les deux écrivains. Ils pouvaient se comprendre. Lui, portait dansson V être toute Texaltation des premiers romantiques, aimait les passions impétueuses, la couleur ruisselante, rêvait de peindre des palais bariolés, quelque Ecbatane monstrueuse, accroupie dans les sables du désert. Elle, avait Tintelligence assez souple pour tout aimer et tout comprendre. Et pourtant, quels contrastes les séparaient 1 Elle s'en remettait au bonheur de l'improvisation, écrivait comme on parle, composait avec joie, prenait le premier mot venu ; lui, se torturait, cherchait des rythmes nouveaux et des cadences laborieusement musicales. En réalité, c'étaient . , deux poétiques, deux moments différents de notre histoire littéraire, qui se confrontaient et arrivaient pourtant à s'entendre. Comme il donne un intérêt toujours renouvelé à cette correspondance ce dialogue qui se poursuit à travers les années, toujours aimant, toujours pittoresque, car il semble bien que pour écrire à Flaubert elle prend quelque chose de son impétuosité et de sa bonne

humeur. Sans doute ils durent entrer en relations à la suite de quelque service, de quelque lettre fervente adressée par le « garçon » à la grande aïeule, et on aimerait avoir à ce sujet des précisions. Dès les premiers moments, comme le désaccord artistique s'accuse I « Ne rien mettre de son cœur dans ce qu'on écrit, dit G. Sand; je ne comprends pas du tout! Oh ! mais du tout ! Moi, il me semble qu'on ne peutpasy mettre autre chose ! » (T. IV, p. 338.) Et qu*ont-ils besoin de disserter plus longuement par la suite, est-ce que la différence de leurs natures n est pas exprimée là tout entière, avec plus de force qu'ils ne le feront jamais ? Comme on peut facilement reconstituer la déclaration del principes de Flaubert, qui a dû affirmer que Tauteurdoit se dissimuler, cacher ses préférences, être partout dans son livre et nulle part, à la façon* du Dieu immanent, dont l'âme invisible régit l'univers. Et qu'il exagère en s'interdisant tout élan de la sensibilité I il n'aura garde de suivre ce principe et nous souffrirons sa souffrance immortelle, à lui Flaubert, quand Emma Bovary expirera dans les affres du poison, quand Catherine Elisabeth Nicaise Leroux tendra aux bourgeois ses mains de pauvresse «,éraillée§jjarles lessives». « Moi, ditelle encore, je suis ma vieille pente je me mets dans la peau de mes bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas bien si.

par procédé ou par inslinct, voussùivez une autre roule. Ce que vous faites vous réussit... Vous m'étonnez toujours avec voire Iravail pénible ; esl-ce une coquetterie ? Ça paraît si peu. » El pour finir, quel conseil exact, judicieux, el donl Flaubert, tout grand qu'il est aujourd'hui, sérail grandi encore, sMl avait pu le suivre : « Laissez donc le I venl courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser faire Taulre plus souvent. Ça irail tout de même et sans fatigue. L'instrument pourrait résonner faible à de certains moments ; mais le souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après ce que je ne fais pas, ce que je devrais faire : vous remonteriez le ton du tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est Irop également dans la lumière. » [Correspondance, t. IV, p. i53 et suiv.) Et quand on a bien disserté, quand la discussion est arrivée à sa fin habituelle de renforcer chacun des interlocuteurs dans ses préférences, on termine en s'embrassant. Et vive le bon vieux troubadour de pendule d'auberge, ou penduloïde, ou pendulifère, qui ne chante et ne saura jamais chanter que le parfait a mou ri On a reconnu le style « forcené de Flaubert ». Peu à peu Tamilié se resserre, le tutoiement remplace le « vous » jugé trop cérémonieux, des voyages mettent les deux amis en

présence. Avec les années le ton se fait plus intime et plus tendre : « L'individu nommé George Sand se porte bien : il savoure le merveilleux hiver qui règne en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être plus calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa belle romance à la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps> flâne délicieusemenl . » ( Correspondance, t. V, p. 299.)

Puis ce sont les jours d'épreuves, les moments qui cimentent à jamais les amitiés. Flaubert faitparaître VÉducation sentimentale, La critique abîme le roman, les esprits les mieux doués font assaut de sottises, et semblent se mettre un bandeau sur les yeux pour ne pas voir les beautés du livre. Elle tient tête, lui répète ce qu'il a tant besoin d'entendre, qu'il n'a jamais rien fait de plus fort : « On continue à abîmer ton livre. Ça ne l'empêche pas d'être un beau etbon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il n'est pas arrivé à

son heure apparemment ; ou plutôt, il y est trop bien arrivé ; il a constaté le désarroi qui règnedans les esprits ; il a froissé la plaie vive ; on s*y est trop reconnu.» {Correspondance, t.V,p. 352.) Viennent les années terribles, la guerre, l'invasion, la Commune, Paris incendié. Alors combien pèsent peu les questions esthétiques et les projets de livres à écrire, toutes choses qui donnaient à leurs lettres un enivrement de jeunesse, une ardeurtoujours renouvelée, combien tout cela semble frivole devant la patrie pantelante ! Le silence se fait sur ces entretiens; une plaintegrave, austère, monte de leurs âmes, et le même désespoir s'empare de leurs esprits, quand ils en viennent à douter du clair génie de la race. Tous les instincts se sont débridés et hurlent. Comme une meute, la férocité, la lâcheté, la poltronnerie se donnent cours. Quel artiste serait assez fort pour poursuivre son œuvre, au milieu de ce déchaînement ? Pourtant, c'est elle la première qui se reprend à vivre au sortir de ces horreurs, et qui prodigue à Tautre les plus sereines exhortations : « Faut pas être malade, faut pas être grognon, mon vieux troubadour. 11 faut tousser, moucher, guérir, dire que la France est folle, rhumanité bête, et que nous sommes des animaux mal finis ; il faut s'aimer quand même, soi, son espèce, ses amis surtout. J'ai des heures bien tristes. Je regarde mes fleurs, ces

deux petites qui sourient toujours, leur mère charmante et mon sage piocheur de fils, que la fin du monde trouverait chassanT, cataloguant, faisant chaque jour sa tâche, et gai quand même comme Polichinelle aux heures rares où il se repose. » {Correspondance^ VI, p. 192.)

Quelques jours avant de mourir, George Sand discute encore avec Flaubert ; cette fois, c'est Sedaine qui est la cause de la querelle. Elle admire son sens moral, son intuition profonde des sentiments humains. Il méprise en lui le style, l'art bourgeois, comme il a méprisé Déranger. Il le soupçonne sans doute d'être un de ces auteurs que M. Homais range sur les rayons de sa bibliothèque à côté (ÏAlhalie et du Bon Sens du curé Meslier I Lt le débat continue. Elle proleste avec force que Tart ne doit pas s'interdire de peindre des âmes honnêtes, des intérieurs de familles vertueuses; il faut être vrai, retracer toute la nature, et si l'on a peint les ombres, montrer la lumière. Et la mort entre tout doucement pendant ce débat, elle interrompt la causerie commencée, elle apporte à toutes ces questions éternellement controversées la réponse de son silence.

Mais nous avons été contraint d'anticiper sur le cours des temps pour suivre dans son progrès harmonieux cette entente entre deux beaux génies. Revenons en arrière, aux années de production et

de travail, où les pièces représentées sur les scènes parisiennes faisaient écho aux romans publiés. Ce qu'ils étaient, ces romans, il est facile de le prévoir et de le dire. Pendant son âge mûr, elle revenait avec sa facilité aimable, son romanesque ingénu aux fictions qui enchantent et attendrissent le lecteur. Elle mettait en scène le parfait amour, Tamour qui à travers les obstacles, les séparations, les volontés injurieuses des pères, aboutit toujours à « la rencontre des amants ». Seulementelle s'ingéniait à montrer dans le développement de ces œuvres, dans le décor, la diversité la plus attachante, qui témoignait de ses engouements successifs, des lectures qui lui avaient ouvert de nouveaux horizons, des voyages en Auvergne, en Bretagne, en Normandie qui lui permettaient d'emplir sa vision de formes et de lignes émouvantes : récits aimables, écrits un peu partout, au hasard de l'improvisation, sans y attacher d'importance, qu'on ne lit plus guère aujourd'hui, et parmi lesquels on rencontre parfois une œuvre forte, encore debout, comme ces roches noires qui hérissent le cours de la Creuse à Gargilesse : tels sont le Marquis de Villemer et les Beaux Messieurs de Bois-Doré. Et, s'il ne nous est pas possible de descendre dans le détail de ces productions, et si la place nous manque pour les caractériser longuement, contentons-nous de dire que Adriani

est une histoire de comédiens, PiccinOy un récit de conspirations, qu'on trouve des théories cosmiques dans les Amours de l'âge d'or, de la géologie dans Laura, de la botanique dans Valvèdre, que Mademoiselle de la Quintinie représente l'éducation d'une jeune fille libre penseuse. Du reste, elle ne se faisait pas trop d'illusion sur ces œuvres : « C'est naïf, pour ne pas dire niais, écrit-elle à Barbés ; mais il y a, au fond, des choses vraies qui ont été bien senties, et qui ne vous déplairaient pas. Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l'effet d'une potion innocente, qui amuse l'ennui et la douleur. » [Correspondance^ V, p. i63.)

Au théâtre, à part le Marquis de Villemer, où Ton retrouve la forte empreinte de Dumas fils qui collabora à la pièce, elle n'a jamais connu de succès incontesté. La critique lui reprocha des créations trop idéalisées, une ignorance des effets scéniques; les directeurs lui reprochèrent de faire trop sérieux et trop triste, et le public ratifia ces jugements, en désertant les salles oii l'on jouait ses œuvres, après un petit nombre de représentations. C'est qu'elle n'avait pas la science du théâtre, de ses raccourcis énergiques, de ses synthèses hardies, qui font tenir l'âme d'un personnage en quelques paroles, et le sens d'une intrigue en quelques scènes habilement mises en relief. Rien

ne s'opposait plus à Tari dramatique, à ses procédés que le laisser-aller de son improvisation, avec ses trouvailles, mais aussi avec ses redites et ses lenteurs. Et qu'on ne croie pas qu'elle pouvait apprendre l'art du théâtre ; elle aborda le genre au moment où elle était définitivement asservie à ses habitudes d'esprit: Cosima et le Roi Vattend furent des échecs. Elle connut des demi-succès avec François le Champi^ par exemple, car elle trouvait un public complaisant dans les lecteurs nombreux du roman, et elle profitait d'une sorte de réaction contre la littérature artificielle, mouvement qui inclinait les esprits vers ce naturel et cette simplicité. Il en fut de même pour Claudie. Mais elle ne s'y trompa pas ; elle ne se jeta pas à corps perdu dans le métier d'auteur dramatique : « Jamais l'ambition de supplanter personne ne nous a jetée dans ces luttes fiévreuses qui font, de la vie des auteurs dramatiques, une vie à part, toute d'émotions violentes ou de poignantes anxiétés. » [Impressions lilléraires, p. 172.) Pourtant elle ne se tint pas de protester contre l'industrialisme qui déjà envahissait le théâtre ; elle déclara honteuse la prétention de subordonner le mérite à l'argent, d'attirer le public par tous les moyens, de demander aux auteurs des pièces faites pour amuser et non pour instruire, de rejeter le dialogue bien

écrit, les personnages trop honnêtes, les caractères trop longuement étudiés, dessinés avec trop de soin, sous prétexte que le grand art ennuie le public. Elle avait raison, certes, mais toutes ces vérités ne prévaudront jamais contre la mélancolie d'un directeur contemplant des banquettes vides. Et surtout elle affirme le droit, qui est celui de l'artiste, d'être maître de sa création, et puisque la foule vient demander au spectacle l'oubli de ses maux et un divertissement, il faut l'introduire dans un monde plus pur, plus poétique que la triste réalité ; on reconnaît bien là l'incurable optimisme, et la vocation qui demande à l'œuvre d'art une influence bienfaisante. Et cela, encore une fois, ne faisait TaiTaire ni du public ni de la critique, car on s'endort au sermon, et le spectacle de la vertu, même récompensée, pour moral qu'il soit, n'a jamais été un spectacle de théâtre. La vieillesse était tout à fait venue, une vieillesse lucide qui respectait toutes les forces du corps, toutes les facultés de l'esprit. 11 semble, à lire la Correspondance y qu'elle ait possédé cette vigueur, qui faisait de Hugo un chêne résistant, noueux, si profondément enraciné au sol qu'il fallut, pendant de longues journées, les coups de c ogn ée et l'ahan du bûcheron sinistre pour l'abattre. « J'ai aujourd'hui soixante -quatre printemps. Je n'ai pas encore senti le poids des ans.

Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi bien. » {Correspondance, Y, p. 267.) Longues promenades, veillées se prolongeant jusqu'à laube, elle supportait tout. Une de ses habitudes, et qui montre bien la résistance de sa constitution, était de se plonger dans les ruisseaux glacés, après de longues marches au soleil. Le médecin levait au ciel des bras désespérés, lui prédisait mille morts; elle n'en avait cure : « Je suis encore ici fourrée jusqu'au menton dans la rivière tous les jours, et reprenant tout à fait mes forces dans le ruisseau froid et ombragé que j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête à tête avec Tencrier. » {Correspondance y t. V, p. 219.) Parfois, elle succombait à la peine, elle se prenait à rêver une vie plus douce, plus calme qui lui aurait laissé des loisirs pour s'occuperde choses qui l'intéressaient, papillons, fleurs, méthodes de lecture pour les enfants. Elle se disait qu'après sa mort elle souhaiterait aller dans une planète où personne ne saurait ni lire ni écrire; et se laissait aller à souffler un peu entre deux besognes. Elle n'avait pas le temps de prolonger ce repos; il fallait travailler, travailler sans cesse pour gagner sa vie, continuer à assurer à ses enfants cette existence large, abondante, somptueuse, travailler encore pour nourrir les affamés de Nohant. payer les visites du

médecin aux malades de tout un village, et elle n'y manqua jamais. Nulle parole ne montre mieux sa bienfaisance que celle-ci ; « J*ai bien gagné un million avec mon travail; je n'ai pas mis un sou de côté, j'ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés, il y a deux ans, pour ne pas coûter trop de tisane à mes enfants, si je tombe malade. »

Une grande douceur descendait sursesdernières années d'une lumière si sereine, quand elle se retrouvait avec ses petits-enfants, les deux fillettes de Maurice. Elle aussi a vécu pleinement son «Art d'être grand'mère o ; elle habillait des poupées, cousait de beaux costumes pour les enfants, leur apprenait à lire et composait pour elles des récils, des contes merveilleux. Sur le tard, une vocation dernière s'éveillait en elle, celle de Tinstitutrice ; la pédagogie Taltirail, elle étudiait les grammaires existantes dont aucune ne la satisfaisait et, comparant des méthodes, cherchait à leur apporter des perfectionnements.

Le piétinement des bottes prussiennes, martelant le sol national, vint la tirer brutalement de sa quiétude infinie.

Les premières nouvelles de la guerre la trouvent accablée, et comme meurtrie par la férocité humaine. On brûle les forêts à Nohant, et les loups, les soirs, en plein mois de juillet, pénètrent dans la

cour du chftteau . Une sorte d'instinct l'avertit de la défaite prochaine ; et, quandla République est proclamée, ardente, vivace, Tancienne foi lui remonte aux lèvres, et la femme qui a vécu les jours inoubliables de 48 connaît au moins cette minute de bonheur au milieu de son désespoir. Mais la variole .charbonneuse se déclare dans le hameau, il faut fuir, mettre en sûreté les fillettes, abandonner le nid qu'on trouvera, sans doute, à son retour, dévasté. Toute la famille se retire à Boussac, puis à La Châtre. Il faut lire le Journal d'un voyageur pendant la guerre, pour revivre sa grande angoisse, assister aux misères qui assaillent cette âme, ne pouvant se reprendre à aucune de ses occupations préférées, s'en allant à la dérive dans le malheur des temps. Un ciel bas semble peser sur le monde et toujours Toreille se tend pour surprendre à Thorizon la sombre rumeur « des légions en marche ». On sort, on se promène, on arrive au bord des ruisseaux les plus éloignés, au creux des vallons les plus solitaires ; on se prend à soupirer; tout à coup la voix d'un despromeneurs formule tout haut la pensée qui n*a pas cessé d'étreindre les cœurs : « Les Prussiens viendront-ils jusqu'ici ? » « Calme plat, silence absolu. Le repos est dans l'air. Le temps est rose et gris, les blés poussent à perte de vue. Il ne passe personne, on ne voit pas une poule dans les

champs. Cette tranquillité extraordinaire nous frappe tellement que nous nous demandons si la guerre est finie, s'il y a eu guerre, si nous ne rêvons pas depuis quatre mois. Nous serons peut-être envahis demain. » {Journal d'un voyageur pendant la guerre, I, p. 199.) Puis c'est le silence, le silence noir, le froid qui augmente chaque jour, et bientôt la neige, la neige où la petite Aurore souhaite de pouvoir s'étendre, comme font les soldats, sans comprendre ce que sa plaisanterie a de cruel. Et toujours la même phrase revient dans le journal, désespérante sous sa brièveté : « Toujours pas de nouvelles. » Elle assiste de loin aux convulsions de Paris expirant. Si fort est son instinct de mère dont on torture l'en faut, qu'elle voudraitquele massacre cesse et, qu'on fît la paix à tout prix. Pour cette raison, elle prend en haine Gambetla et son éloquence « creuse » et le parti de Bordeaux « qui cache son incapacité sous un lyrisme fanatique, vide d'entrailles ». Ah, le Dictateur, ses décrets, sa parole bouffie, avec quelle force d'invectives elle le poursuit! Puis, la paix signée, l'avenir apparaît, lourd de nuages. Les partis se disputent la France; quelle profondeur politique, dont elle adonné déjà des exemples, dans ce court aperçu adressé au prince Napoléon : « Je crois les d'Orléans trop prudents pour prendre la place, elle n'est pas bonne ! Elle restera peut-être long-

temps vacante parce que personne n'en voudra. Qui sait si, pendant ces tâtonnements de la République malade d'aujourd'hui, la République saine et vivante n'éclora pas ? » {Correspondance^ t. VI, p. 84.) Puis c'est la Commune, Paris affolé. Éternels recommencements de l'histoire. « Comme au lendemain de juin 1848. Ce dégoût me jette dans l'isolement en face de ma conscience révoltée et libre, Dieu merci. » (P. 187.)

Puis on se remet au travail, après ces grandes secousses, avec Tâpre énergie du paysan, qui, au lieu de gémir au bord de son champ dévasté, relève les terres, et, dès que le temps le permet, entreprend des semailles nouvelles. Elle compose un nouveau roman, quitte la Revue des Deux- Mondes pour enirer au Temps, recommence à écrire à ses amis, à Dumas, à Flaubert; entreprenant (c'est son rôle habituel), de leur donner du courage, de les rattacher à quelque longue entreprise. Et puis le moyen de désespérer, d'être triste, quand la nature autour de nous se remet à produire, à jeter sur les pentes ses masses de frondaisons, quand le vieil arbre au tronc entamé par la hache, à demi consumé par les feux des pâtureaux, trouve encore de la sève pour se couronner d'une poussée nouvelle de ramures : « Quel été splendide I Les graminées ont sept pieds de haut, les blés sont des nappes de fleurs. Le paysan

trouve qu'il y en a trop ; mais je le laisse dire, c'est si beau 1 Je vais à la rivière à pied, je me mets toute bouillante dans Teau glacée. Le médecin trouve que c'est fou; je le laisse dire; aussi, je me guéris pendant que ses malades se soignent et crèvent. Je suis de la nature de l'herbe des champs : de l'eau et du soleil, voilà ce qu'il me faut. » [Correspondance, VI, p. 2i5.) Et le travail? Écoutons-la deux pages plus loin : « J'ai fait un article qui paraîtra dans r Opinion; un feuilleton qui paraîtra dans le Temps. J'ai fait un second conte fantastique pour les enfants, il paraîtra dans la Revue des Deux-Mondes, J'ai fait, j'ai écrit une centaine de lettres, la plupart pour réparer les sottises ou alléger la misère des imbéciles de ma connaissance. » Et voilà la vie; elle n'a peut-être pas de sens, mais, en tout cas, le travail essaie de lui en donner un.

Mais la mort fait son entrée : elle commence par donner des avertissements en frappant les amis, ceux qu'on s'était vainement figurés audessus de toute atteinte, parce qu'on avait besoin d'eux. Gautier est mort, RoUinat, Michel Lévy, Boucoiran; c'est toute une part d'elle-même, la meilleure, les souvenirs de jeunesse, qui sombre dans le néant. La santé est compromise : des douleurs d'entrailles la torturent, elle ne peut pas faire un pas sans que le mouvement de la marche

1% GEOBGE SAND

ne lui cause d'alroces douleurs. Le mal devient de plus en plus grave, avec des périodes d'accalmies qui donnent espoir, qui sont la ruse dernière de la béte mauvaise, de la m angeus e, qui, sûre de tenir sa proie, lui donne un moment de répit. L'activité intellectuelle est toujours aussi infatigable; dans les mois d'avril et de mai de cette année 1876, où elle est marquée pour la mort, elle trouve le moyen d'écrire, de s'intéresser à tout ce qui paraît, de dire son jugement sur les auteurs nouveaux. Quel symbole touchant de ce génie accueillant I Dans ses dernières lettres, elle salue l'aurore de tous ceux qui plus lard glorifieront le roman français : Zola, dont le Bougon est un livre fort; Daudet, dont le Jack produit sur elle une impression de pessimisme eJOTrayant, sans oublier M. Anatole France, dont elle salue les débuts d'une phrase, qui est une merveille de précision : « Il a beaucoup de style, une belle forme simple et dans le vrai de notre langue. » Et par moments, quand les douleurs et les crampes d'estomac la reprennent, avec une persistance atroce, elle se jette sur son lit, et répète en riant le mot de son vieux curé : « Ça passera ou je passerai. »

Laissons-lui une dernière fois la parole; elle écrit à son médecin de Paris, le docteur Favre :

Les jambes sont bonnes, la vue est meilleure qu'elle n'a été depuis vingt ans, le sommeil est calme, les mains

sont aussi sûres et aussi adroites que dans la jeunesse. Quand je ne souffre pas de ces cruelles douleurs, il se produit un phénomène particulier, sans doute, à ce mal localisé : je me sens plus forte et plus libre dans mon être que je ne l'ai jamais été. J'étais légèrement asthmatique; je ne le suis plus : je monte des escaliers aussi lestement que mon chien.

Mais, une partie des fonctions de la vie étant presque absolument supprimée, je me demande où je vais, et s'il ne faut pas s'attendre à un départ subit, un de ces matins. J'aimerais mieux le savoir tout de suite que d'en avoir la surprise. Je ne suis pas de ceux qui s'affectent de subir une grande loi et qui se révoltent contre les fins de la vie universelle; mais je ferai, pour guérir, tout ce qui me sera prescrit, et, si j'avais un jour d'intervalle dans mes crises, j'irais à Paris, pour que vous m'aidiez à allonger ma tâche ; car je sens que je suis encore utile aux miens. (Correspondance, VI, p. 403.)

Ses prévisions ne la trompaient pas : deux jours après, elle s'alitait.

Elle était atteinte d'une paralysie de Fintestin. Le docteur Péan, mandé en toute hâte, tenta une opération, le 4 juin. On l'avait déposée sur un petit lit de fer, au milieu de sa chambre. La souffrance lui arrachait des plaintes atroces. Une seule préoccupation lui restait, avec une sorte d'humiliation pour la nature de son mal : ne pas attrister les autres par sa détresse, et souvent elle répétait : « Qmq Maurice ne me voie pas

souffrir; épargnez-lui cette peine, et que les petites ne viennent pas. »

Elle souffrit ainsi jusqu'au 8 juin :

« A plusieurs reprises elle dit à ceux qui Tentouraient : « Ayez pitié, mes enfants I ayez pitié ! » Vers six heures du matin, la malade cherchant du regard la lumière, Mme Clésinger changea la direction du lit, de façon que sa mère eut la fenêtre en face...

« Tout à coup elle dit d'une façon à peine intelligible : « Adieu, adieu, je vais mourir ! Adieu « Lina, adieu Maurice, adieu Lolo, ad... », voulant certainementajouterw adieu Titite », mais elle ne le put. Puis elle murmura peu après : « Laisser ver- « dure. » Ensuite elle dit : « J'ai faim. » On lui donna un peu de gelée de viande. Elle répéta ensuite : « Laisser verdure. » Quelques instants s'écoulèrent, puis elle prit la main de Solange et la porta à sa bouche, en faisant le simulacre de mordre. Sa fille lui demanda si elle voulait manger. Elle fit signe que oui. On lui fit avaler péniblement une ou deux petites cuillerées de bouillon» Alors le regard devint fixe et terne, la respiration laborieuse, et elle s'éteignit ainsi à dix heures du matin. (H. Harrisse, Derniers moments et obsèques de George Sand^ p. 16.)

Laisser verdure 1 « Plus de lumière », avait dit Goethe. On songea d'abord à une de ces paroles

sans signification échappées au délire, puis les proches crurent se rappeler qu'elle avait toujours manifesté le désir d'avoir une tombe, comme celle de sa gran^rmère, cachée sous les feuillages.

Il y a sur ses derniers moments une émouvante anecdote. Dès les premiers moments de la maladie, le curé de Nohant-Vicq s'était présenté au château, pour proposer son ministère. La bellefille de George Sand le reçut et refusa de le laisser entrer auprès de la malade. Elle avait toute sa connaissance: du moment qu'elle n'avait jamais manifesté le désir d'avoir auprès d'elle un prêtre, la visite pourrait l'affecter. Et elle lui promit de le faire venir, dès que la mourante le ferait appeler.

Le curé obéit docilement et se retira.

Il n'alla pas loin. Comme il passait sous les fenêtres de Mme Sand, il entendit des cris de souffrance, et il s'arrêta. Quelqu'un qui passa le trouva immobile dans l'allée du jardin, et lui demanda pourquoi il ne regagnait pas le presbytère :

« J ai entendu ses cris, répondit-il, et j'ai prié Dieu de la prendre en pitié et de la recevoir dans sa miséricorde infinie; puis je l'ai bénie. Si ma bénédiction n'est point repoussée, elle ira jusqu'à elle. »

Les obsèques, qui, furent religieuses, furent

très belles dans leur simplicité. Dans la cour du château, se pressaient des paysannes vêtues de leurs capelines noires, des ouvriers venus de La Châtre, tête nue sous la pluie et le vent. Le ciel était gris, le vent bruissait dans les feuillages et, des nuées basses, ne cessait de tomber une poussière d'eau, froide et pénétrante. Des paysans vêtus du sarrau bleu levèrent le corps et le portèrent à bras dans la petite église, qui se trouva trop petite pour contenir tous les assistants. Derrière le prêtre, venait un homme en blouse, qui portait un cierge et qui psalmodiait. Dans le cortège se trouvaient le prince Napoléon, Alexandre Dumas, Renan et Flaubert.

Quand le service religieux fut terminé, quand le prêtre eut prononcé sur le caveau béant les paroles sacramentelles, Paul Meurice s'avança et lut des pages que Victor Hugo avait envoyées :

Le poète disait ces mots :

Je pleure une morte et je salue une immortelle. Je l'ai aimée, je l'ai admirée, je l'ai vénérée ; aujour- , d'hui, dans l'auguste sérénité de la mort, je la con- • temple.

', Je la félicite parce que ce qu'elle a fait est grand, et je ; la remercie parce que ce qu'elle a fait est bon. Je me sou- , viens qu'un jour je lui ai écrit :

" I « Je vous remercie d'être une si grande âme. »

Est-ce que nous l'avons perdue ? Non. Ces hautes jfigures disparaissent, mais ne s'évanouissent pas...

l'apaisement 201

D'autres avaient préparé des discours. On comprit rinutilité des paroles, et ils ne furent pas prononcés^. Toujours la pluie ruisselait du ciel bas. Pourtant, Renan rapporte que dans le grand silence un rossignol chanta : c'était Tadieu de la nature s'exprimant par la voix vibrante d'amour du chanteur incomparable des nuits d'été.

Aurore et Gabrielle, les petites-filles, distribuèrent des aumônes devant la grille du château 'à la foule innombrable des pauvres accourus. Touchante coutume, qui prenait cette fois une signification plus émouvante: c'était son cœur, qu'elle leur donnait, du fond même de la tombe.

Ainsi se perdit dans l'océan le grand fleuve lyrique dont le cours a traversé le dix-neuvième siècle, d'abord jolie rivière, dont le flot trempe les herbes, court sur les graviers, ajoute sa musique aux bruits d'une claire matinée, puis torrent dont la fougue se brise sur les rocs, s'amplifie aux obstacles, enfin, avec l'apaisement, large fleuve aux eaux calmes, qui emporte dans son cours toutes les nuées du ciel, reflète tout ce qu'il côtoie, les chaumières et les palais.

Et maintenant, au moment de me séparer de toi, j'éprouve une émotion et une inquiétude infinies. Durant tant de jours, j'ai mêlé ma vie à la tienne, alors que, dans le silence des bibhothèques et dans la paix des campagnes, je poursuivais ton

ombre. J'ai vécu les passions, j'ai porté tes souffrances. J'ai conquis avec toi la magnifique sérénité de ton crépuscule. Il me semble, en te quittant, que quelque chose manquera à mon chant intérieur, il me semble que se brise à tout jamais la dernière vibration de « la harpe éolienne ».

J'ai poursuivi en toi ce qui ne meurt pas. Hélas l sommes-nous sûrs de jamais pouvoir Fatleindre? Les morts sont si loin de nous ! Du moment où nous n'entendons plus leur voix, ils sont séparésde nous par les espaces effroyables de la durée. Comme elle est faible, notre vision, et comme les ombres du néant sont épaisses !

Nous nous flattons d'avoir maîtrisé par notre chant les puissances de TÉrèbe et nous ramenons vers la lumière la forme voilée de l'Eurydice 1 Mais nous transgressons la loi inexorable et nous nous retournons trop tôt. Alors nous ne pouvons plus que tendre les bras par delà le Léthé stagnant, vers les ténèbres glacées, où s'évanouit un fantôme.

Voudrais-tu te reconnaître en ce portrait ? Pour-^ tant, que ton âme tressaille en retrouvant à chaque trait ma ferveur passionnée I

Heures inoubliables où j'ai cru démêler sur le sable humide la trace de tes pas I Ce n'est pas. dans les archives poudreuses, que j'ai senti l'air s'animer sous le flottement de ta présence invisi-

ble. Une grappe de roses rouges pendant d'un arceau de fer rouillé m'a paru, à Nohant, une offrande que ta main me tendait du sein même de la mort, où tu reposes. Les fleurs de ton parc ont ton regard, et, dans la solitude des traînes, les buissons qui clôturent les champs ont gardé ton souvenir.

Comme elle est triste et clairvoyante, la lettre que tu écrivais à Flaubert :

Tu veux écrire pour les temps. Moi, je crois que, dans cinquante ans, je serai parfaitement oubliée et peut-être durement méconnue. C'est la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre et je ne me suis jamais crue de premier ordre.

Pourquoi douter de vivre éternellement? N'as-tu pas choisi la meilleure part ? En ce moment même un petit enfant, qui sort de l'école et s'achemine dans les chemins creux, oublie la maison, et les jeux famiUers, et sa mère penchée à la porte, toute illuminée des f eux de l'âtre . Tandis que les grands chiens aboient en rassemblant les troupeaux et que le pâtre souffle dans sa trompe d'écorce, blotti au creux des haies vives, il oublie l'heure qui passe, il tourne les pages où meurt une dernière clarté, il a hâte de terminer le Champion la Mare au Diable.

C'est ainsi que je t'ai connue !

a04 GEORGE SAND

C'était dans la saison où les maisons lorraines, au sortir du long hiver, s'éveillent à une sorte de vie hésitante. Tant de froid a pénétré leurs murailles qu'il semble que les soleils seront impuissants à les réchauffer. On avait bêché le jardin. Déjà les groseillers et les s urea ux étendaient sur les terres remuées leurs verdures toutes neuves ; on respirait partout Todeur des buis amers.

Gomme le fer des bêches sonnait gaiment sur les silex I Mais je n'entendais rien, je ne voyais rien, I je lisais l'histoire de la Petite Fadette. Quand je : relevai la tête, je me rappelle très bien que le ! spectacle de la vie réelle me parut décoloré, au ■ sortir de la fiction. Une grande douceur, grâce à \ toi, était descendue sur ma vie.

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