George Sand en Gascogne
Il est dans la destinée de la plupart des auteurs, fussent-ils les plus illustres, de voir, presque toujours après leur mort, souvent même de leur vivant, au déclin de leur existence ainsi attristée, leur gloire littéraire peu à peu s'obscurcir, et, sous un souffle nouveau, sembler tout à fait disparaître. La rafale n'est que passagère. Comme la fleur du jardin, si un moment elle a courbé la tête, elle se relève bien vite au premier rayon du soleil, plus vigoureuse, plus odorante que jamais.
Ce qui est arrivé pour Chateaubriand, pour Lamartine, pour presque toutes les étoiles de la pléiade romantique, George Sand ne pouvait l'éviter. Sous la néfaste influence du naturalisme, de Zola et de sa triste école, ses œuvres sont restées un instant, sinon méconnues, du moins dédaignées des nouvelles générations. Mais une réaction incontestable s'est déjà produite, qui les ramène, «dégoûtées de la littérature brutale, vers une conception plus vraie du roman d'autrefois », telle que se l'était faite l'auteur de Délia, de Maiiprat, de Consuelo, du Marquis de Villemer, et qui, au dire de M. René Doumic « peut se résumer dans ces quelques mots : charmer, émouvoir, consoler ! »
Pour ces seules raisons, l'œuvre de George Sand sera immortelle. Et, non seulement ne cesseront de l'admirer les esprits supérieurs, friands de l'élégance du style, de la noblesse des sentiments, de la beauté artistique, mais ils s'intéresseront aussi à tout ce qui concerne son auteur.
Ll c'est pourquoi nous avons cru bon de rappeler en ce moment ici, nous pourrions dire de faire connaître, aux lec-
teurs de cette Revue les heures que cette femme de génie a vécues dans notre région gasconne, les impressions qu'elle y i éprouvées durant les premières années de son mariage, impressions que du reste elle a consignées elle-même, les souvenirs divers qu'elle y a laissés.
A cette fin, nous nous servirons, en en citant de nombreux extraits, des pages si pittoresques de l'Histoire de ma vie, des renseignements particuliers que nous avons pu nous procurer aux sources mêmes des lieux qu'elle a habités, du témoignage des derniers survivants de ses contemporains, de documents nouveaux enfin, d'une importance capitale, puisqu'il s'agit des premières lettres écrites à son mari, correspondance entièrement inédite, dont la lecture a laissé dans notre mémoire des traces assez précises pour que nous puissions, sinon hélas ! en reproduire in extenso les admirables passa ges, du moins en faire connaître le sens et l'esprit.
Ce n'est donc pas de George Sand à proprement parler dont nous allons nous occuper dans cette étude, mais bien seulement de la baronne Dudevt.nl.
Le Mariage
Au mois de septembre 1822, Aurore Dupin épousa, à Paris, Casimir Dudevant.
Née le 1er juillet 1804, clans le faubourg du Temple, au numéro 15 de la rue Meslay, Lucile-Alexandrine-Aurore Dupin était la fille légitime de Maurice Dupin de Francueil et de Sophie-Victorine Delaborde.
Par son père, elle descendait de Maurice de Saxe, fils naturel d'Auguste II, roi de Pologne, et de la belle Aurore de Kœnigsmark. A son tour, le glorieux vainqueur de Fontenoy eut d'une de ses maîtresses, l'aînée des demoiselles de Verrières, une fille naturelle. Marie Aurore de Saxe, mariée en premières noces au comte de Horn, bâtard de Louis XV, dont
elle n'eut pas d'enfants, puis, en secondes noces, à un vieux gentilhomme Dupin de Francueil, amant de la seconde des sœurs de Verrières, qui la rendit mère d'un fils Maurice, le père de la future George Sand (1).
De cette lignée, fort incorrecte, Maurice Dupin se trouvait le seul enfant légitime. Tous les autres n'étaient qu'enfants naturels. Après tout, « tous les enfants ne sont-ils pas naturels? », est-il dit dans le Monde où ion s'ennuie, ainsi que Ta rappelé si spirituellement M. René Doumic au cours de ses huit conférences sur George Sand ? Et ce qu'il y a de plus curieux, «'est que le fiancé d'Aurore, Casimir Dudevant, était. lui aussi, un enfant naturel. Comment s'étonner, après cela, que George Sand ait toujours eu un faible pour l'union libre et ce qui pouvait en découler.
Si ('<M>r par soai père Aurore Dupin, issue des rois de Pologne, avait du sang d'aristocrate, par sa mère en revanche elle était « peuple », Sophie-Victoire Delaborde ayant été « modiste, la petite-fille d'un marchand de serins et chardonnerets du quai des Oiseaux, qui avait tenu un estaminet, et l'arrière-petite-fille de la mère Cloquarl ».
C'est cuire ces deux femmes, d'allure- si différentes, qu'Aurore passa son enfance, ballotée en sens divers par leurs deux influences. Sa grand'mère, Marie-Aurore de Saxe, « type, sinon de la grande dame, du moins de l'élégante, dans la seconde moitié du xvin0 siècle », artiste, musicienne, fort instruite, enfermée sous la Terreur au couvent des Anglaises de
(1) Dupin de Francueil était fils de Claude Dupin, économiste et fermier général sous Louis XV. Il devint, comme son père, fermier général dans
les dernières ! ées qui précédèrent la Révolution. Est-ce comme attaché
a la maison de liouillon, qui était à ce moment encore propriétaire du duché d'Albret, qu'il releva pour elle le plan du vieux château d'Henri IV à Nérac, el qu'il l'accompagna de cette jolie aquarelle, encore conservée au musée de cette ville, intitulée : Fac simile d'un dessin du château de Nérac, pris sur un manuscrit de 1782 el qu'il signa Dupin de Francueil :' (Voir notre l'Aude sur le château de Nérac, Agen L896, et aussi notre Itinéraire raisonné de Marguerite <Ir Valois, en Gascogne; Paris. Picard 1912, où nous avons reproduit, page 286, Ladite aquarelle.) Coïncidence assez étrange, quand on pense que, près d'un demi-siècle après, sa petite-fille Aurore devenue l>a ronne Dudevant, devail habiter, à son tour, pendanl quelque temps, ce même pays d Albrel.
la rue des Fossés-Saint-Victor, sauvée par le 9 thermidor, de- \iinie peu à près propriétaire de la terre de Nohant dans l'Indre, où elle alla finir le reste de ses jours dans une atmosphère de recherche et de distinction, grande, toujours svelte et blonde, ne sachant et ne voulant pas vieillir ; sa mère, au contraire, petite, brune, violente, jadis fdle galante avant son mariage, d'assez bonne conduite tant que vécut son mari Maurice Dupin, puis revenue à ses manières vicieuses, jalouse, bruyante, ne pouvant naturellement supporter sa bellemère, et rendant intolérable l'existence à côté d'elle de son enfant.
Aussi, après trois années de séjour à ce même couvent des Anglaises, où elle eut la velléité de se faire religieuse (1817- 1820), Aurore préférât-elle s'envoler vers Nohant et s'y plonger dans la lecture, dévorant Dante, le Tasse, Milton, Shakspeare, Molière, Voltaire, Byron et surtout Jean-Jacques et Chateaubriand ; instants de bonheur el de solitude, <lonl elle s'est plu à raconter longuement dans Y Histoire de ma Vie les charmes troublants, les heures enchanteresses et qui exercèrent sur sa nature romanesque une influence ineffaçable.
La mort de sa grand'mère, « sa meilleure amie », arrivée en 1820, la ramena provisoirement à Paris auprès de sa mère, de la tutelle de laquelle le mariage seul pouvait l'affranchir.
Très liée avec la famille Duplessis, dont la jolie campagne, au Plessis-Picard, près de Melun, rappelait à la jeune fdle les attraits de Nohant, Aurore et sa mère y passaient de longues semaines. Un soir que, venues à Paris pour aller au spectacle, elles s'étaient arrêtées, après la représentation, à Tortoni prendre des glaces, Mme Duplessis dit tout à coup à son mari: « Tiens, voilà Casimir ! » « Un jeune homme mince, écrit George Sand elle-même, assez élégant, d'une figure gaie et d'une allure militaire, vint leur serrer la main et répondre aux questions empressées qu'on lui adressait sur son père, le colonel Dudevant, très aimé et respecté de la famille. Il s*a— il auprès de Mme Angèle et lui demanda tout bas qui j'étais. « C'est ma fdle, répondit-elle tout haut. — Alors, reprit-il tout bas, c'est donc ma femme ? Vous savez que vous m'avez pro-
mis la main de votre fille aînée. Je croyais que ce serait Wilfrid ; mais comme celle-ci me parait d'un âge mieux assorti au mien, je l'accepte, si vous voulez me la donner. » Mme Angèle se mil à rire ; mais cette plaisanterie fut une prédiction.))
Peu de temps après, Casimir Dudevant vint, comme invité, au Plessis-Picard. Il prit part à tous les jeux auxquels se livrait cette jeunesse, se montra bon garçon, plein d'entrain, de gaieté, ne fit pas la cour à Aurore, « ce qui, écrit-elle, aurait troublé notre sans gêne » et n'y songea môme pas. Et, néanmoins, dans leurs jeux innocents, ils se mirent à jouer au ma-ri et à la femme " se traitant de tels avec aussi peu d'embarras et de passion que le petit Norbert et la petite Justine eussent pu en avoir ».
Cette situation ne pouvait se prolonger. Après une courte absence, Casimir revint au Plessis et demanda à Aurore franchement sa main. « Cela n'est peut-être pas conforme aux usages, me dit-il, mais je ne veux obtenir le premier consentement que de vous seule, en toute liberté d'esprit. Si je ne vous suis pas antipathique et que vous ne puissiez pourtant pas vous prononcer si vite, faites un peu plus d'attention à moi, et vous me direz dans quelques jours, dans quelque temps, quand vous voudrez, si vous m'autorisez à faire agir mon père auprès de votre mère. »
Cette façon de procéder plut à Aurore, qu'une passion brusque eut épouvantée à ce moment. Elle ne dit ni oui, ni non, considéra Casimir comme un bon camarade et cependant convint de préparer avec Mme Duplessis une entrevue entre sa mère et le colonel Dudevant.
— Qu'était donc ce colonel Dudevant que tout le monde traitait avec tant d'égards ? Un ancien soldat des armées de la République qui avait gagné tous ses grades à la pointe de son épée. D'une riche famille de négociants, Jean-François Dudevant, né à Bordeaux en 1754, avait fait ses éludes au collège de cette ville. Puis, il s'était engagé comme gendarme dans la compagnie d'Artois le 29 avril 1774 et il se trouvait capitaine de cavalerie au régiment Lunéville-Gendarmerie, quand la
Révolution éclata. Il fit, comme tel, la campagne de 1792 dans la légion des Alpes, et peu après fut appelé en Vendée pour y organiser le 11e régiment de chasseurs à cheval dont il l'ut nommé chef de brigade le 25 germinal an II. Il demeura dans cette province jusqu'à sa pacification, mais non sans avoir reçu de nombreuses blessures qui le forcèrent à prendre prématurément sa retraite le 7 fructidor an VI, comme colonel de cavalerie.
C'esl alors qu'il se relira en Albrel cl qu'il (il bâtir, dans sa propriété du canton de Lavardac, au milieu des bois de pins et des surrèdes, sur l'emplacement « du cabaret de Guillerv » une gentilhommière qu'il appela « Maisonncuve », mais qui a toujours gardé son premier nom, et où il résolut de terminer ses jours.
Très dévoué à l'Empire, le colonel Dudevant jouit bien vite de l'estime générale des habitants de la commune de Pompiey. Ils l'élurent maire en 1800, et quelques années après, sur la présentation du collège électoral de l'arrondissement de Nérac, le Sénat conservateur le nommait député du département de Lot-et-Garonne, avec MM. de Bourran et de Godailh, pour les années 1809, 1810, 1811, 1812 et 1813. Sous la première Restauration, il conserva ses fonctions de député ; il fut réélu encore en mai 1815, pendant la période des Cent-Joiirs et fui alors créé baron de l'Empire. Mais, au retour des Bourbons, il ne se représenta plus et se retira définitivement dans son domaine de Guillerv, partageant son temps entre la chasse, la bonne chère et les soins agricoles apportés à ses propriétés. Il était chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion d'honneur (1).
(1) Ces renseignements nous sonl fourni- par M. Lesueur de Pérès, conseiller à la four d'appel d'Agen, tels qu'il les a fail connaître lui-même, sous le voile de l'anonymat, dans le lome m, 1 STcî. de celle même Revue; el aussi par M. Ed. Feret, dans sa Statistique générale du déparlement de la Gironde \\" partie, Biographie). M. Fcrel ajoute que le baron J.-Fr. Dudevanl eul huil [rères. L'un deux. François, publia un Tableau analytique des trois règnes de la nature (Bordeaux, 1803); un autre, parti en 177n pour le Canada comme missionnaire, ne revint p;is; un troisième, Louis-Hyacinthe, raffineur de sucre «'i naturaliste, lui élu en 1800 membre de l'Académie de Bor deaux.
Encore célibataire, et alors qu'il était aux armées, le colonel Dudevant avait eu un fils naturel, François-Casimir, né à Guillery le 5 juillet 1795, qu'il garda près de lui et auquel il tint à donner une éducation soignée. Lors de son mariage avec une jeune fille de la Sarthe, le baron Dudevant dut momentanément se séparer de son enfant. Mais son union étant demeurée stérile, il obtint de son épouse qu'elle l'acceptât dans le ménage et le considérât comme son fils. Elle s'y prêta de fort bonne grâce et l'entoura des soins les plus maternels.
Casimir entra à l'Ecole de St-Cyr le 8 mai 1813. Il en sortit lieutenant en janvier 1815, et fut affecté comme tel au 10e régiment d'infanterie de ligne. Il passa ensuite dans la légion du Lot-et-Garonne avec le même grade. Mais il ne tarda pas à dominer sa démission, fil son droit à Paris et. mena comme tous les fils de famille de celle époque une vie inutile et désœuvrée.
Telle était la situation du fiancé d'Aurore, lorsque eut lieu entre la mère de la jeune fille et le colonel Dudevant la première entrevue.
<( Ma mère, écrit George Sand, vint au Plessis, et fut frappée, comme moi, d'un tendre respect pour la belle figure, les cheveux d'argent, l'air de distinction et de bonté du vieux colonel. Ils causèrent ensemble et avec nos hôtes. Ma mère me dit ensuite : « J'ai dit oui, mais pas de manière à ne pas m'en dédire. Je ne sais pas encore si le fils me plaît. Il n'est pas beau. J'aurais aimé un beau gendre pour me donner le bras. » Le colonel prit le mien pour aller voir une prairie artificielle derrière la maison, tout en causant agriculture avec James. Il marchait difficilement, ayant eu déjà de violentes attaques de goutte. Quand nous fumes séparés avec James des autres promeneurs, il me parla avec une grande affection, me dit que je lui plaisais extraordinairemenl et qu'il regarderait comme un très grand bonheur dans sa vie de m'avoir pour fille. »
La mère d'Aurore ayant fini par accepter Casimir pour gendre, bien qu'il ne fût pas un très bel homme et qu'il ne portât aucun uniforme, il fui convenu que pour fixer l'époque du mariage, on attendrait le retour à Paris de la baronne Dudevant « qui avait été passer quelque temps dans sa famille, au
Mans ». Mais peu après la mère d'Aurore « retomba comme une bombe au Plessis ». Elle avait découvert que Casimir avait mené l'existence la plus orageuse et qu'il avait même été garçon de café. Ce lut un éclat de rire général. Mais, de ce rêve qu'elle avait t'ait, le mariage faillit se rompre, sa mère refusant sou consentement. La visite de la baronne à Sophie Victoire vint heureusement la flatter et la ramena à de meilleurs sentiments.
« Mme Dudevaut vint faire sa visite officielle à ma mère. Elle ne la valait certes pas pour le cœur et l'intelligence, écrira plus tard George Sand après s'être brouillée avec elle, mais elle avait des manières de grande dame et l'extérieur d'un auge de douceur. Je donnai tête baissée dans la sympathie que son petit air souffrant, sa voix faible et sa jolie figure distinguée inspiraient dès l'abord et m'inspirèrent à moi plus longtemps que de raison. Ma mère fut flattée de ses avances qui caressaient justement l'endroit froissé de son orgueil. Le mariage fut décide ; et puis il fui remis en question, et puis rompu, et puis repris au gré de caprices qui durèrent jusqu'à l'automne et qui me rendirent encore souvent bien malheureuse et bien malade ; car j'avais beau reconnaître avec mon frère qu'au fond de tout cela ma mère m'aimait et ne pensait pas un mot des affronts que prodiguait sa langue, je ne pouvais m'habituer à ces alternatives de gaieté folle et de sombre colère, de tendresse expansive et d'indifférence apparente ou d'aversion fantasque. »
Enfin, après bien des pourparlers d'affaires assez blessants le mariage fut décidé, le contrat passé sous le régime dotal (1) et la cérémonie célébrée à Paris en septembre 1822. Aurore Dupin ne pouvait prendre encore le titre de baronne,
(li (i. Sand -i' plainl amèrement, dans son Histoire de nut Vie, d'avoir été mariée sous ce régime. Elle aurail dû pourtanl s'en téliciler, car elle apportai! i fortune assez considérable pour l'époque, que, sans cela, son mari,
forl dépensier, aurail certainement aliénée : d'abord la terre il'- Nohant, qui lui venail de sa grand-mère et qu'elle a gardée, en l'immortalisant, jusqu'à sa mort; puis l'hôtel de Narbonne, à Paris, quelle donna en dol ;i sa fille Solange^, lorsqu'elle la maria, en 18-47, ou sculpteur Clésinger.
mais elle était Mme Casimir Dudevant. Elle n'avait que dixhuit ans.
Bien des auteurs l'ont dépeinte à cette époque ; bien des peintres ont depuis immortalisé ses traits. Pour contenter les lecteurs qui désireraient connaître quels charmes physiques elle apportait à son époux, laissons-la parler elle-même. « Quand j'eus seize ans, écrit-elle en 1827 dans son Voyage en Auvergne, on s'aperçut, comme j'arrivais du couvent, que j'étais jolie fille. J'étais fraîche, quoique brune. Je ressemblais à ces fleurs de buisson un peu sauvages, sans art, sans culture, mais de couleurs vives et agréables. J'avais une profusion de cheveux presque noirs. En me regardant dans une glace, je puis dire pourtant que je ne me suis jamais fait grand plaisir. Je suis noire, mes traits sont taillés et non pas finis. On dit que c'est l'expression de ma figure qui la rend intéressante. Et je le crois.... J'avais l'humeur gaie et pourtant rêveuse. L'expression la plus naturelle à mes traits était la méditation. Et il y avait, disait-on, dans ce regard distrait une fixité qui ressemble à celle du serpent quand il fascine sa proie. Du moins c'était la comparaison ampoulée de mes adorateurs de province. »
Et M. René Uoumic, qui reproduit ce passage dans son étude sur George Sand, d'ajouter : « Ils n'avaient pas si tort pour des adorateurs de province. Les portraits d'Aurore, à cette date, nous montrent, dans une fraîcheur presque enfantine (principalement l'aquarelle de Blaize, de la collection de M. Rocheblave), une captivante figure de jeune fille, aux traits longs, au menton fin, — pas précisément jolie, mais combien pire ! — avec ces yeux, ces grands yeux noirs qui dévorent tout le visage, ces yeux dont le regard, en se posant, prend possession de vous, ces yeux de rêve et de désir, sombres parce que l'âme qui s'y reflète a de lointaines profondeurs. »
Et l'on se prend, devant le portrait de Delacroix, de la même collection Rocheblave, plus encore devant la magnifique toile de Charpentier à Mme Lauth-Sand, fasciné par ce regard velouté et brûlant, à murmurer ces vers de Musset, victime lui surtout de cette mortelle flamme :
Honte à toi, femme à l'œil .sombre,
Dont les lunestes amours
Ont enseveli dans l'ombre
Mon printemps et mes beaux jours !
Et plus tard :
Ote-moi, mémoire importune,
Ole-moi ces yeux que je vois toujours !
Mais, en 1822, les yeux d'Aurore n'avaient encore fait aucune victime. La première aurait-elle été son mari ?
Cette question, quelque peu indiscrète, M. René Doumic se la pose en co-- termes : << Le mari aimait-il sa femme? La femme aimait-elle son mari ?» — Oui, conclut-il, — et nous sommes em cria absolument d'accord avec lui, - Casimir Dudevant aima la jeune fille que le hasard lui mettait entre les bras. Et cela, non pour les cinq cent mille francs de fortune qu'elle lui apportait, mais pour les charmes qui se dégageaient de tonte sa personne et qu'il sut, quoiqu'on en ait dit, très convenablement apprécier.
La réciproque fut-elle vraie? A'on, écrit M. René Doumic, « jamais, en aucun temps de sa vie, George Sand n'a aimé son mari ». Et cela pour des raisons multiples ; d'abord, parce que celui-ci n'a pas su se faire aimer. « Il était tel à peu près que tous les hommes ; celte idée ne leur vient même pas, qu'étant le mari, ils aient à conquérir leur femme. » Casimir n'a pas encore les vices qui le dégraderont dans la suite ; mais il n'a rien qui le distingue de la moyenne. « Il est égoïste, sans être méchant garçon, un peu paresseux, un peu incapable, un peu vaniteux, un peu sot ; c'est un homme ordinaire. » Or, il ne fallait pas à la future George Sand un homme ordinaire. Quel homme lui fallait-il? De tous ceux qu'elle a essayés, aucun n'a pu fixer son cœur. C'est que ce cœur restait inassouvi ; c'est que cet esprit, essentiellement romanesque, ne trouvait nulle part une branche assez idéale sur laquelle il put se reposer.
Si cependant entre les deux époux, dont la nature était diamétralement opposée, il n'y eut qu'une lune de miel passa-
gère, le temps d'avoir deux enfants, Maurice et Solanges, une amitié solide, presque tendre, se cimenta entre eux, dont les liens restèrent unis bien plus longtemps qu'elle ne s'est plu à le dire, et jusqu'au jour même de la séparation.
Nous n'en voulons pour preuve que cette correspondance avec son mari, encore inédite, dont nous avons parlé, et où les sentiments les plus affectueux se font jour à chaque ligne. Elle pense à lui, se préoccupe de sa santé, cherche à lui parler de tout ce qui peut l'intéresser, le conseille, l'encourage ; bref, elle se présente à nous, non comme une épouse passionnée, mais comme une amie fidèle, charitable, affectueuse, dévouée presque jusqu'au sacrifice.
En attendant que la désunion apparaisse, les deux jeunes époux passent la première année de leur mariage, tour à tour à Nohant, au Plessis chez leurs amis intimes, à Paris dans un petit appartement garni, hôtel de Florence, rue Neuve-des- Mathurins, chez un ancien chef de cuisine de l'empereur. C'est là que naquit Maurice le 30 juin 1823 « sans encombre et très vivace. Ce fut, écrit sa mère, le plus beau moment de ma vie que celui, où après une heure de profond sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller. J'avais tant rêvé de lui d'avance et j'étais si faible que je n'étais pas sûre de rêver encore. Je craignais de remuer et de voir la vision s'envoler comme Tes autres jours. »
Puis, le jeune ménage se réinstalle à Nohant, l'automne et l'hiver suivants. « Au printemps de 1824, je fus prise, écrit Aurore, d'un grand spleen dont je n'aurais pu dire la cause. » L'ennui commence à la gagner. Ni son mari, qui ne comprend rien à son état d'àme, ni même son cher Nohant, qu'il a entièrement bouleversé, ne peuvent suffire à ses vagues désirs. « Je me sentis écrasée d'un nouveau dégoût de la vie qui prit un caractère maladif. »
Il fallut quitter Nohant. On revint au Plessis où la malade « retrouva la distraction et l'irréflexion nécessaires à la jeunesse. La vie y était charmante... on jouait la comédie, on chassait dans le parc, on faisait de grandes promenades, on
recevait tant de monde qu'il était facile à chacun de choisir un groupe de préférence pour sa société. »
Aux approches de l'hiver, il fallut choisir un gîte. « Nous n'avions pas le moyen de vivre à Paris, et d'ailleurs nous n'aimions Paris ni l'un ni l'autre. Nous aimions la campagne, niais nous avions peur de Nohant, peur probablement de nous retrouver vis à vis l'un de l'autre, avec des instincts différents à Ions antres égards e1 des caractères qui ne se pénétraient pas mutuellement. Sans vouloir nous rien cacher, nous ne savions rien nous expliquer ; nous ne nous disputions jamais sur rien, j'ai trop horreur de la discussion pour vouloir entamer l'esprit d'un autre ; je faisais au contraire de grands efforts pour voir par les yeux de mon mari, pour penser et agir comme il le souhaitait. Mais à peine m'étais-je mise d'accord avec lui, que, ne me sentant plus d'accord avec mes propres instincts, je tombais dans une tristesse effroyable. »
Les deux époux louèrent une maison de campagne à Ormesson, près du lac d'Enghien. Mais ce séjour fut encore plus nuisible à l'état d'âme de la jeune femme. « C'est là, devaitelle écrire plus tard, dans une lettre au docteur Emile Regnault, reproduite par M. Doumic, que j'ai perdu ma santé, ma joyeuse confiance dans l'avenir, ma gaieté, mon bonheur. C'est là que j'ai senti bien profondément la première atteinte du chagrin. »
On revint rue du faubourg St-IIonoré, à Paris, qu'habitaient du reste le colonel Dudevant et sa femme, et qu'Aurore voyait souvent. « Le colonel Dudevant était à Paris avec sa femme, que je faisais mon possible pour aimer, bien qu'elle ne fut pas fort aimable. Le beau-père était le meilleur des hommes. Nous dinions souvent chez eux avec Deschartres, que le vieux colonel aimait à taquiner el qu'il traitait de jésuite, tandis que Deschartres le traitait de jacobin, épithètes aussi peu méritées d'une part que de l'autre (1). » Et plus loin:
ili Deschartres étail le termier régisseur de la terre de Nohant, dévoué
serviteur que G. Sand appelle parfois ■ son pédagogue n et donl la i i
mystérieuse, peut-être le suicide, arrivée à Paris au printemps de cette .m-
« Maurice était plantureusemenl gâté par le colonel. Quant a Mme Dudevant, elle ne pouvait pas souffrir les marmots; et le mien, ayant eu quelques malheurs sur le parquet, elle fut si révoltée de celte inconvenance, qu'elle m'engagea à ne plus l'amener chez elle, qu'atteint et convaincu d'avoir pris toutes les précautions désirables. C'était fort difficile, Maurice n'ayant pas encore bien compris la religion du serment. Tl avait dix-huit mois. »
Au printemps, Aurore et son mari revinrent à Nohant. Mais le charme était rompu. Malgré l'amour passionné qu'elle éprouvait pour son enfant, malgré les distractions dont son mari, son frère qui vivait tout près d'elle à La Châtre, et sa charmante femme Emilie de Villeneuve, cherchaient à l'entourer, une grande tristesse s'empara définitivement de la jeune femme. Un moment elle se crut poitrinaire. Pour vaincre sa mélancolie, un voyage aux Pyrénées fut décidé. On y rejoindrait deux amies Aimée et Jane B. et de là on irait passer l'automne à Guillery, chez les beaux-parents, afin de respirer la senteur des bois de pins.
Les Pyrénées
Ce voyage fut un enchantement. L'aspect de la Gascogne aux collines vertes et harmonieuses, celui surtout des montagnes sauvages de Gavarnie et de Cauterets, si différent des plaines tristes et monotones du Berry, ravirent la jeune femme et laissèrent dans son esprit une empreinte ineffaçable.
Et cependant, dans aucun de ses nombreux romans, elle ne cherche à décrire ces merveilleux paysages. Seul fait exception le premier qu'elle écrivit, à la fin de 18.31, en collaboration de Jules Sandeau, Rose et Blanche, ou la Comédienne et
née is.Ti, Paffecta « plus qu'elle ne voulul le dir< I lui lii prendre, momentanément, Nohant en aversion.
la Religieuse, et dont la trame se déroule principalement en Gascogne, notamment dans les villes de Tarbes, d'Auch, de Nérac, les Landes de l'Albrel, « roman détestable, écrit M. René Doumic, mélange de mysticisme et de polissonneries, absurde et souvent bien déplaisant. » Est-ce pour ces raisons, reconnues du reste par George Sand elle-même, que désormais elle ne placera plus ses héroïnes dans un cadre qui ne pouvait lui rappeler plus tard que tristesse et désenchantement? toujours est-il qu'elle ne parlera plus des Pyrénées et surtout de la Gascogne que dans son Histoire de ma vie. Mais, dans ces mémoires, elle se plaît à évoquer, en toute liberté, ses souvenirs de jeune femme pour qui encore tout est nouveau ; et elle le fera dans ce style pénétrant et enchanteur dont elle a le secret. Car ce n'est pas seulement aux grandioses beautés de cette nature sauvage, auxquelles rien ne lavait préparée, que son ardente imagination rend hommage, elle bénit aussi ces lieux mystérieux où pour la première l'ois son cœur s'ouvrit à l'amour, amour pur et désintéressé, qui restera pour elle le meilleur de ses romans vécus. Mais n'anticipons pas, et suivons-la pas à pas, d'après son journal de voyage, dans les étapes successives qu'elle parcourut à ce moment.
Le 5 juillet 1825, elle quitte Nohant avec son mari et son iils, l'ait ses adieux à son personnel comme si elle ne devait plus le revoir, et prend la résolution « de ne pas s'inquiéter du moindre cri de Maurice, de ne pas s'impatienter de la longueur du chemin, de ne pas se chagriner des moments d'humeur de son ami. »
Elle traverse Périgueux, ville qui lui paraît agréable ; mais elle est triste jusqu'à la mort et a beaucoup pleuré en marchant.
Les époux Dudevant durent certainement passer par Agen, Lectoure et Auch. Dans son journal, la jeune femme n'en souffle mot.
A Tarbes, en revanche, elle note « que le ciel esl beau, les eaux vives, les constructions bizarres laites d'énormes galets apportés par le Gave, les costumes variés avec des types ani-
mes de tout ce côté sud de la France. » La ville est jolie ; mais son mari est toujours de bien mauvaise humeur, il s'ennuie en voyage et voudrait être déjà arrivé. Parvenue au pied des montagnes, elle oublie ses tristesses ; elle est ravie.
« Peu à peu cet amphithéâtre de montagnes blanches se rapproche et se colore. Malgré l'excessive chaleur, je suis montée sur le siège de la voiture avec mon mari pour mieux voir le pays. Enfin nous sommes entrés dans les Pyrénées. La surprise et l'admiration m'ont saisie jusqu'à l'étouffement. J'ai toujours rêvé les hautes montagnes. J'avais gardé de celles-ci un souvenir confus qui se réveille et se complète à présent ; mais ni le souvenir, ni l'imagination ne m'avaient préparée à l'émotion que j'éprouve. Je ne me figurais pas la hauteur de ces masses qui touchent les nuages et la variété des adorables détails qu'elles présentent. Les unes sont fertiles et cultivées jusqu'à leur sommet ; les autres sont dépourvues de végétation, mais hérissées de rocs formidables, en désordre, comme au lendemain d'un cataclysme universel. »>
Et c'est alors une admirable description de la route qui va de Pierrefitte à Cauterets ; puis, l'arrivée dans cette ville, où Aurore retrouve ses deux amies Jane et Aimée qui lui ont retenu une chambre à côté de la leur dans le même hôtel ; enfin le tableau de la bourgade « toute bâtie en marbre brut, où les ruisseaux sont de cristal, où tout est propre, où tout est plein de beau monde assez laid. »
Ce beau monde assez laid, il faut s'y frotter cependant, le fréquenter selon l'usage, ne pas vivre comme des sauvages. C'est la manière de voir de ses amies, de la famille Leroy, de Zoé surtout pour laquelle Aurore se prend de grande amitié, de son mari aussi, bien qu'il passe tout son temps à la chasse. N'est-ce pas lui dont elle veut parler en ces termes : « Monsieur X.... chasse avec passion. Il tue des chamois et des aigles. Il se lève à deux heures du matin et rentre à la nuit. Sa femme s'en plaint. Il n'a pas l'air de prévoir qu'un temps peut venir où elle s'en réjouira. » Ne va-t-elle pas se réjouir bientôt elle-même de l'abandon de son mari ? Car chaque jour, chaque heure marque pour les deux époux une désunion de
pîus en plus prononcée. La jeune femme devient nerveuse, fantasque. « Courir, monter à cheval, rire d'un rien, écritelle à ce moment dans son journal, ne pas se soucier de la santé et de la vie ! Aimée me gronde beaucoup. Elle ne comprend pas qu'on s'étourdisse et qu'on ail besoin d'oublier. « Oublier quoi, me dit-elle ? — Que sais-je ? Oublier tout, oublier surtout qu'on existe. » La crise est proche, on le voit, où l'orage du cœur va éclater. Du inoins Aurore a bien choisi le site. Ce sera le cirque de Gavarnie.
« Mon mari arrange la partie d'aller à Gavarnie, avec la famille Leroy. J'ai envie d'en être ; et puis non, et puis oui. » Finalement elle se décide. Ainsi le veut sa destinée.
Au nombre des excursionnistes se trouvait un tout jeune magistrat, âgé de vingt-sept ans à peine, fort joli garçon et qui plus est doué de toutes les qualités du cœur et de l'esprit. D'une vieille famille bordelaise, qui comptait parmi ses membres d'illustres avocats au Parlement de Bordeaux, Aurélien de Sèze était le propre neveu du comte Romain de Sèze. le célèbre défenseur de Louis XVI. Fils de Paul Victor de Sèze, docteur en médecine, puis député aux Etats-généraux de 1789, et de Suzanne-Caroline de Raymond de Sallegourdes, il était déjà en 1825 substitut du procureur général de Bordeaux et se faisait remarquer par ses manières nobles et élégantes, la distinction et le sérieux de son caractère, la culture de son esprit, avec cette pointe de romantisme, indispensable, en 1825 à tout jeune homme bien né. In tel contraste avec le caractère et la nature de son mari prosaïque, terre à terre et réfractaire à tout sentiment romanesque, ne pouvait qu'attirer el -('(luire la jeune Aurore Dudevant. Les deux jeunes gens se plurent. Tous les jours cote à cote, soit dans les salons de Cauterets, soil à cheval dans la montagne, il< ne tardèrent guère à s'avouer leur amour ; mais un amour pur, sentimental, platonique, qui ne dépassa jamais les bornes de l'honnêteté. Ce fut dans le cadre admirable de Gavarnie qu'ils s'avouèrent pour la première fois leur flamme, en face de celte nature grandiose qu'ils prirent comme témoin de leurs sentiment- réciproques. Dans les fragments de son journal de
— Si —
voyage qu'elle reproduit dans l'Histoire de ma vie, George Sand ne souffle mot de cette intrigue. Nous dirons, quand nous serons arrivé à la fin de celle année, comment, dans une lettre célèbre, elle osa l'avouer, elle-même, à son mari.
En attendant, elle se contente de décrire, et en quel style, les beautés des sites qui s'offrent à sa vue. « Je n'avais rien vu en vérité. De Luz à Gavarnie, c'est le chaos primitif, c'est l'enfer. Le torrent, c'est le rauco suon <lell<i tariarea tromba. La grotte du jardin de Gèdres, c'est la grotte d'Apollon à Versailles faite par la nature et dans des proportions cyclopéennes ; seulement, il n'y a pas d'Apollon et c'est bien mieux. Le Marborée, c'est quelque chose d'indescriptible. Une muraille de glaces, de neiges, de rochers incommensurables entourant un cirque où l'on est mouillé par la chute des cascades de douze cents pieds perpendiculaires. Des ponts de neige sur lesquels passent des caravanes de patres et de troupeaux ! Que sais-je ? On ne voit pas bien. On ne peut pas regarder assez. Il y a trop d etonnement. On ne pense pas même au danger. Mon mari est des plus intrépides. Il va partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me singularise. Je veux être pendue si j'y songe. Je me retourne et je vois Zoé qui me suit. Je lui dis qu'elle se singularise. Mon mari se fâche parce que Zoé rit. Mais la pluie des calaractes est un grand calmant et on s'y défâche vite (1). »
Est-ce bien avec Zoé, ainsi qu'elle l'écrit dans ses mémoires, qu'en quittant Gavarnie « elle laissa vite les guides et la caravane derrière elle». Ne serait-ce pas plutôt avec son charmant cavalier ? « Nous franchissions au galop les passages les plus fantastiques. Zoë est insensée de courage. Cela me grise, me voilà à son niveau. Nous arrivons à l'endroit appelé le ehaos, une demi-heure avant tout le inonde. Nous pouvons nous arrêter et contempler. « Mon Dieu ! dit Zoë, nous voilà seules, quel bonheur ! Singularisons-nous tout à notre aise.
(1) Quelle est coiio Zoé ". Madame Dudevanl m- le dit pas. Nous croyons
qu'il s .- « î r i i <Mi d'une demoiselle Leroy, <>u de la tan£e d'Auréliçn <1<' Sèze,
d'une demoiselle <!<• Sèze, ainsi que le donne à entendre \I. Lcsueur de Pérès.
Regardons et admirons ! » Zoë s'exalte. Il y a de quoi. J'aime cette nature enthousiaste, cet esprit généreux, ce cœur intelligent. Nous repartons au galop en entendant arriver la caravane, et nous ne ralentissons que quand nous sommes à portée de reprendre la conversation en liberté. De quoi parlonsnous ? Ah ! que de belles théories en pure perte ! L'amour, le mariage, la religion, l'amitié, que sais-je ? Elle conclut ainsi : « Nous avons un peu plus d'intelligence et de réflexion que beaucoup d'autres qui ne pensent à rien, et c'est tant pis pour nous. »
Elle rentre à Cauterets. Il faut faire des visites, « ce qui est absurde, puisqu'on ne se reverra pas, et c'est ennuyeux. » Elle reçoit celle de la princesse de Condé, veuve du duc d'Enghien. « Elle n'est ni jeune, ni belle et n'a point l'air distingué. Un grand air de bonhomie protectrice que les badauds prennent pour de la bienveillance et dont ils sont très fiers. 11 n'y a pas de quoi. » Elle rencontre le général Foy « seul, très pâle, une douce figure, triste, abattu. Il mourra, dit-on. » Elle voit aussi Mme de Rumfort avec une jeune nièce fort jolie, et le savant Magendie qui vient d'explorer le passage des montagnes par le Tourmalet et a manqué périr de froid en route.
Puis ce sont des courses, toujours m compagnie d'Aurélien de Sèze, bien qu'elle ne prononce jamais son nom, au Pont d'Espagne, à la chute de Cerisey, au lac de Gaube, et jusqu'au glacier du Vignemale. « Quelles admirables choses! Mais on voit tout cela trop vite. Il faudrait pouvoir vivre un mois dans chaque site, et y vivre à sa guise avec les amis de son choix. Tout cela est si beau, si attachant, si bouleversant qu'on n'est que fou et comme ivre à la première vue. Et puis, vite, vite, il faut passer outre, parce qu'il faut arriver. Et à peine arrivé, il faut partir encore, parce qu'il faut rentrer. Je ne sais où donner de la tête. Je suis toujours pressée, pour mon compte aussi, de retrouver mon marmot, et je reste toujours sur ma soif devant les merveilles de la nature. »
Aurore Dudevant écrivit beaucoup sur les Pyrénée- durant et après ce voyage. Elle nous l'apprend dans ses mémoires, et nous l'ail -avoir aussi que, mécontente de -es premiers essais,
elle rédigea de nouveaux cahiers, mais qu'à distance elle trouva très lourds et très prétentieux de style. Et cependant elle était sincère. « Mon admiration rétrospective n'avait plus de limites ; j'étais emphatique consciencieusement. »
Après plus d'un mois de séjour passé à Cauterets, durant lequel Mme Dudevant ne voulut se soumettre à aucun traitement des eaux, le jeune ménage dut songer à regagner la plaine, « chassé pas les hrouillards qui s'épanouissaient et refroidissaient l'atmosphère ». Mais, avec quels regrets, Aurore Dudevant quitta ce pays enchanteur, au moment surtout où les baigneurs s'en allaient et où elle aurait si vivement désiré goûter les charmes de la solitude. L'aspect changeait à vue d'ceil ; les bergers descendaient des sommets, et, poussant devant eux leurs troupeaux, retournaient à la plaine, escortés de ces magnifiques chiens, « types primitifs, dit-on, de la race canine, animaux superbes, qui, à la manière des taureaux de race pure, ont la tète, l'encolure et les épaules disproportionnées en raison du train de derrière, qui semble évidé pour la course ». Leur voix, une basse taille profonde, réveillait la nuit la jeune femme, quand ils passaient sous sa fenêtre, et alors elle se plaisait à envier le sort de ces pasteurs vivant la moitié de l'année clans l'isolement et en pleine liberté.
« Vivre ainsi, s'écrie-t-elle, dans la solitude des monts sublimes, dans la plus belle saison de l'année, au-dessus, moralement et réellement, de la région des orages ; être seul ou avec quelques amis de même nature que soi, en présence de Dieu ; être assez aux prises avec la vie physique, avec les loups et les ours, avec les périls de l'isolement et les fureurs de la tempête, pour se sentir, en tant qu'animal soi-même, ingénieux, agile, courageux et fort ; avoir à soi les longues heures du recueillement, la contemplation du ciel étoile, les bruits magiques du désert, enfin la possession de ce qu'il y a de plus beau dans la création, unie à la possession de soi-même. Voilà l'idéal qui succéda dans ma jeune tête à celui de la vie monastique et qui la remplit pendant de longues années. »
Cel idéal, elle le partageait à ce moment avec Aurélien de Sèze ; peut-être même était-il inspiré par lui, tout aussi sensi-
ble, aussi poète, aussi romanesque que la jeune femme ; en tous cas elle était de moins en moins comprise de son mari. La distance entre les deux époux se faisait chaque jour plus grande ; plus douloureuse aussi, à chaque nouveau froissement, la désunion de leur cœur comme celle de leur esprit.
Aurore ne pouvait se résoudre à la séparation. Cauterets devenant inhabitable, elle désira voir Bagnères-de-Bigorre.Mais l'été y était encore brûlant, la nature moins belle, « la ville remplie d'Anglais, des demeures opulentes, des exhibitions de chevaux et d'attelages de luxe, des fêtes, des spectacles, du monde et du bruit. Ce n'était plus là mon fait. » Elle n'y resta que peu de jours ; mais avant de prendre le chemin de Nérac, elle voulut visiteir les grottes de Lourdes. Auivlicn de Sèze accompagnait toujours le ménage. Iiirn que ne le nommant pas, George Sand donne pour la seule fois à entendre qu'il ne la quittait pas depuis Cauterets. « Nous fîmes, écrit-elle, une excursion très intéressante, mon mari et moi. avec un de ceux de nos ttmis de Cauterets <juc nous avions retrouvés ù Bagnères. Cet ami avait ouï parler des espeluques ou spelonques de Lourdes. C'était une aventure pénible et qui tentait peu de voyageurs. Elle nous tenta. Nous limes la route à cheval ; et, après avoir déjeuné à Lourdes, nous primes un guide et le chemin des cavernes. »
Il existe deux belles grottes à Lourdes ; l'une, dite en effet Spelugue (de spelunca, caverne), à quelques cents mètres a l'ouest de la basilique cl des roches célèbres de Massabielle, — l'autre, beaucoup plus importante, dite Grotte du Loup, un peu au-delà de la première. Toutes deux sont fort remarquables, la dernière surtout, qui traverse une grande partie de la montagne, divisée en plusieurs galeries, et où MM. Milne- Edwards et Lartet ont découvert des objets préhistoriques de tout premier ordre.
Depuis la vogue des pèlerinages mondiaux qui chaque jour de l'année se succèdent au pieux sanctuaire de Lourdes, ces grottes constituent un des plus grands attraits des pèlerins. Bien aménagées, elles sont aujourd'hui d'un accès facile. Il n'en était pas de même en 1825 « où. dit George Sand, l'entrée
n'en était pas attrayante. Il fallait ramper un à un, à plat ventre sous le rocher, et bien qu'il y eut la place nécessaire, cet ensevelissement d'un instant dans les ténèbres avait quelque chose de terrifiant pour l'esprit. »
Mais la jeune femme avait l'esprit aventureux. Elle n'hésita pas, avec ses compagnons, à se lancer dans cet inconnu, et elle en éprouva une jouissance extraordinaire. « Ce fut, écritelle, un enchantement véritable. Des galeries tantôt resserrées, étouffantes, tantôt incommensurables à la clarté des torches, des Lorrents invisibles rugissant dans les profondes entrailles de la terre, des salles bizarrement superposées, des puits sans fond, c'est-à-dire des gouffres perdus dans des abîmes impénétrables, et battant avec fureur leurs parois sonores de leurs eaux puissantes, des chauves-souris effarées, des portiques, des voûtes, des chemins croisés, toute une ville fantastique, creusée et dressée par ce que l'on appelle bénignement le caprice de la nature, c'est-à-dire par les épouvantables convulsions de la formation géologique ; c'était un beau voyage pour l'imagination, terrible pour le corps ; mais nous n'y pensions pas. Nous voulions pénétrer partout, découvrir toujours. Nous étions un peu fous, et le guide menaçait de nous abandonner. Nous marchions sur des corniches au-dessus d'abîmes qui faisaient penser à l'enfer du Dante, et il y en eut un où nous voulûmes descendre. Ces messieurs s'y enfoncèrent résolument en marchant à la manière des ramoneurs sur des anfractuosités, et je les y suivis, liée à une corde que l'on fit avec tous nos foulards noués au bout les uns des autres. Il fallut s'arrêter bientôt ; tout manquait, les points de repère pour les pieds et les foulards pour le sauvetage.
« Nous revînmes à cheval pendant la nuit par une pluie fine et un clair de lune doucement voilé. Nous étions à Bagnères à deux heures du matin. »
C'est là que les deux amoureux se quittèrent, emportant de leurs excursions au sein de ces Pyrénées merveilleuses les plus doux souvenirs. Mais leur séparation ne devait être que momentanée. Ils s'étaient promis de se retrouver à Bordeaux dès l'entrée de l'hiver.
M. et Mme Dudevant prirent le chemin de Guillery, où les attendaient leurs beaux-parents. Passèrent-ils par Auch, ou bien de Mirande descendirent-iis tout le temps la vallée de la Baïse? Toujours est-il qu'ils furent obligés de traverser Tarbes, Habaslens, Miélan, puis Valence, Condom et Nérac. « Je n'ai garde écril à ce sujet Geojge Sand, aueu.i souvenir du voyage de Bagnères à Nérac. 11 en est ainsi de beaucoup de pays que j'ai traversés sous l'empire de quelque préoccupation intérieure ; je ne les ai pas vus. Les Pyrénées m'avaient exaltée et enivrée comme un rêve qui devait me suivre et me charmer pendant des années. Je les emportais avec moi pour m'y promener en imagination le jour et la nuit, pour placer mon oasis fantastique dans ces tableaux enchanteurs et grandioses que j'avais traversés si vite, et qui restaient pourtant si complets et si nets clans mon souvenir que je les voyais encore dans leurs moindres détails. »
Guillery
A cinq kilomètres à l'ouesl de la petite ville de Barbaste, célèbre par son moulin fortifié, dont Henri i\ était fier de se dire le meunier, à égale distance entre la vallée de la Gélise et eelle de l'Avance, se dresse, à l'intersection des deux routes de Durance el de Casteljaloux, un petit monticule de 120 mètres à peine de hauteur sur lequel avait été bâti un manoir féodal. Au commencement du xix siècle, celle construction tombait en ruines. Le baron Dudevant la lit démolir, et. avec les matériaux en provenant, il lit construire une jolie maison moderne, sans style, sans prétentions, mais fort commode, où il se retira définitivement, quand -es blessures l'obligèrent à prendre sa retraite. Il l'entoura d'arbres qu'il planta lui-même et qui, sous peu. devinrent magnifiques. Or aux vigoureux, platane» aux large- feuille-, acacias, tilleul-, catalpa- aux belles girandole-, peupliers à la tige élancée, -ailles aux rameaux
lu
inclinés, gazons toujours verts, rafraîchi- par des filets d'eau qui circulent dans toutes les direction-, ou qui sont retenus en masse pour produire les effets les plus variés (1). « ("est Guillery, ou plutôt Guillerie, ainsi que le nom esl écrit dans les ancienne- cartes et qui, au dire de Littré, veut dire « chant du passereau ».
Le site esl de- pins pittoresques. Si la maison ne présente aucun caractère architectural digne d'être mentionné, ses abords en sont délicieux. Le charme en esl surtout dans sa position, à l'entrée même de la forêt des Landes, dont les pins séculaires, s'étendant à l'infini jusqu'à la mer, profilent à l'horizon occidental leurs cîmes indéterminées.
C'est dans ce lien, -i attrayant puni' mie âme contemplative, (pie vint résider le jeune ménage Dudevant, à l'automne de [825.
Hantée par le souvenir des beautés grandioses des Pyrénées, et plus encore par celui de l'homme aimable qu'elle y avait rencontré. Aurore Dudevant semble tout d'abord ne l'avoir pas suffisamment apprécié.
« Guillery, écrit-elle dans ['Histoire de ma Vie, le château de mon beau-père, était nue maisonnette de cinq croisée- de front, ressemblant assez à une guinguette des environs de Pari- et meublée comme le- bastides méridionales, c'est-à-dire 1res modestement. Néanmoins l'habitation en était agréable et a<-ez commode. Le pays me sembla d'abord fort laid, mais je m'y habituai vite . »
11 était impossible, en effet, que sur son esprit aussi observateur, aussi sensible à toutes les beautés de la nature, la poésie de- Lande-, avec leur sable fin, leurs gcnêls jaunes, leurs roses bruyères, le sombre '\v< surrèdes, la majesté des toujours vertes pignadas, ne produisit pas son irrésistible effet, et qu'elle n'appréciai pas bientôt à sa juste valeur le site où le hasard l'avait ainsi jetée. Aussi écrit-elle bien vite :
« Quand vint l'hiver qui est la plus agréable saison de cette région de sables brûlants, les forêts de pins et de chênes-liège
(.1) Monographie du canton de Lavarduc, par J.-B. Truaut.
prirenl sous les lichens un aspect druidique, tandis que le sol raffermi et rafraîchi par les pluies, se rouvrit d'une végétation printanière qui devait disparaître à l'époque qui est le printemps au nord de la France. Les genêts épineux fleurirent, des mousses luxuriantes, semées de violettes, s'étendirent sur les taillis, les loups hurlèrent, les lièvres bondirent, Colette arriva de Nohant et la chasse résonna dan- les bois. »
Gros mangeur, grand buveur, Casimir Dudevant était, comme son père l'avait été dans sa jeunesse, un intrépide chasseur. Que faire à Guillery, pendant r automne et l'hiver, a moins que l'on ne chasse. Des parties furent rapidement organisée- eu l'honneur de la jeune femme qui, bientôt, y prit un goût extrême. Mai- laissons-la parler elle-même :
>• J'y pris grand goût. C'était la chasse ^a]ls luxe, sans vaniteuse exhibition d'équipages cl do costumes, sans jargon scientifique, sans habits rouges, sans prétentions ni jalousies de sport; c'était la chasse comme je pouvais l'aimer, la chasse pour la chasse. Les amis et les voisins arrivaient la veille ; on envoyait vite boucher le plus de terriers possible; on partait avec le jour, monté connue on pouvait, sur de- chevaux dont on n'exigeait que de bonnes jambes et dont ou ne raillait pourtant pas les chutes, inévitables quelquefois dan- des chemins traversés de racines (pu- le sable dérobe absolument à la vue el contre lesquelles toute prévoyance est superflue. Ou tombe sur le sable (in, on se relève, et tout est dit. .le ne tombai cependant jamais; fut-ce par bonne chance ou par la supériorité des instincts de Colette, je n'en sais rien.
<< On se mettait en chasse quelque temps qu'il fît. De bons paysans aisés i\r< environs, lins braconniers, amenaient leur petite meule, bien modeste en apparence, niai- bien plus exercée que celle de- ;iiiialeiir-. .le me rappellerai toujours la gravité modeste de Peyrounine, amenant ses trois couples cl demie au rendez-vous, prenant tranquillement la piste, et disant de -a \'>i\ douce et claire, avec un inipereeplible sourire
de satisfaction : ■ Aneim, ma tan hcl<> ! » Aneim, c'est allons ! courage : c'est Je animo i\v+ Italien- : lan belo, c'était Tant- Belle, la reine des bassets à jambe- torses, la dépisteuse,
l'obstinée, la sagace, l'infatigable par excellence, toujours la première à la découverte, toujours la dernière à la retraite.
« Nous climis assez nombreux, niais les bois sont immenses et la promenade n'était plus, comme aux Pyrénées, une marche forcée sur une corniche qui ne permet pas de s'éparpiller. Je pouvais m'en aller seule à la découverte sans craint»1 de me perdre, en me tenant à portée de la petite fanfare que Peyrounine sifflait à ses chiens. De temps en temps, je l'entendais sons bois admirer, à part lui, les prouesses de sa chienne favorite et manifester discrètement son orgueil en murmurant : « Oh ! ma tant belle ! Oh ! ma tant bonne ! »
Rappelons ce qu'écrivait à ce propos, dans cette même Revue, à la date de 1870, M. Lesueur de Pérès, l'auteur anonyme d'un article sur George Sand, d'après ce qu'il avait entendu dire à ceux du pays qui l'avaient alors fréquentée.
« Madame Dudevant se dédommageait de l'ennuyeuse contrainte des visites officielles, lorsqu'elle rentrait à Guillery. Alors elle montait à cheval, soit seule, soit plus souvent accompagnée de son mari et des amis de ce dernier, et se livrait avec eux à des courses rapides, longues et fatigantes dans les grands bois qui entouraient de tous côtés la maison de Guillery. Il serait facile de nommer les compagnons privilégiés de ces courses à cheval qui étonnaient le voisinage jusque là peu habitué à de pareilles allures chez une jeune femme. On assure que plusieurs de ses compagnons ont été depuis crayonnés, -ousdes noms d'emprunt, dans le roman de Iiose et Blanche, premier ouvrage de G. Sand, qu'elle publia, dans le courant de l'année 1831, en collaboration avec Jules Sandeau. »
Si, plus lard, lorsqu'elle écrivit ses Mémoires, G. Sand ne se donne plus la peine d'esquisser les silhouettes respectives de ses compagnons de chasse, elle synthétise cependant leurs qualités comme leur-- défauts, et dépeint, en ces termes généraux, le caractère gascon :
« Les Gascon- sont de très excellentes gens, pas plus meilleurs, pas plus vantards que les autres provinciaux qui le sont tous un peu. Ils ont de l'esprit, peu d'instruction, beaucoup de paresse, de la bonté, de la libéralité, du coeur et du
courage. Les bourgeois, à l'époque que je raconte, étaient pour l'éducation et la culture de l'esprit très au-dessous de ceux de ma province: niais il- avaient une gaieté plus vraie, le caractère plus haut, l'âme plus ouverte à la sympathie. Les caquets de village étaienl là tout aussi nombreux, mais infiniment moins méchants que chez non-, et, s'il m'en souvient bien, ils ne l'étaient même pas du tout.
« Les paysans, que je ne pus fréquenter beaucoup, car ce l'ut seulement vers la fin de mon séjour que je commençai à entendre un peu leur idiome, me parurent plus heureux et plus indépendants que ceux de chez nous. Tous ceux qui entouraient, à quelque distance, la demeure isolée de Guillery, étaient fort aisés, et je n'en ai jamais vu aucun venir demander des secours. Loin de là, ils semblaient traiter d'égal a égal avec moussu le Varon, et, quoique très polis et même cérémonieux, ils avaient presque l'air de s'entendre pour lui accorder une sorte de protection, comme à un voisin honorable qu'ils étaient jaloux de récompenser. On le comblait de présents, el il vivail tout l'hiver des volailles et du gibier vivants qu'on lui apportait en étrennes. Il est vrai que c'était un échange de réfection pantagruelesque. Ce pays est celui de la déesse Manducée. Les jambons, les poulardes farcie-, les oies grasses, les canards obèses, les truffes, les gâteaux de millet et de maïs y pleuvent connue dans cette île où Panurge se trouvait si bien: et la maisonnette de Guillery. si pauvre de bien-être apparent, était sous le rapport de la cuisine une abbaye de Thélème, d'où nul ne sortait, qu'il fût noble ou vilain, sans s'apercevoir d'une notable augmentation de poid< dansa personne.
« Ce régime ne m'allail pas du tout. La sauce à la graisse était pour moi une espèce d'empoisonnement, et je m'abstenais -ouvent de manger, quoique ayant grand faim au retour de la chasse. Aussi je me portais fort mal à l'aise et maigrissais à vue d'œil, au milieu des innombrables cages où les ortolans et les palombes étaient occupés à mourir d'indigestion. »
Casimir Dudevant avait promis à sa femme de la mener de
temps on temps à Bordeaux, qu'habitaient plusieurs membres de sa famille. Bien qu'il eut préféré ne pas quitter Guillery et s'adonner chaque jour à ses goûts favoris, la chasse, la bonne chère et la boisson, il avait compris la nécessité de rompre, pour sa jeune femme, la monotonie des solitudes landaises et de lui procurer quelques plaisirs mondains. Bien qu'Aurore fui peu sensible à ces derniers, elle n'insista pas moins pour se rendre ver- la lin de l'automne a Bordeaux, où l'appelait à grands cris son amie Zoë et plus encore le souvenir de celui auquel elle avait donné son cœur dans les grottes de Lourdes et sous l'écume neigeuse de Gavarnie. Le jeune ménage passa donc une quinzaine dans la capitale de la Guyenne, non toutefois sans pousser jusqu'à la Brède, où la famille de Zoë ;i\;iit une maison de campagne. Serait-ce à Saint-Médard d'Eyrans, canton de la Brède, qui était une propriété de la famille de Sèze ? G. Sand ne le dit pas. Toujours est-il <pie les deux amoureux s'y retrouvèrent et que l'ut alors conclu entre eux ce pacte d'amour platonique, auquel il semble qu'ils soient restés fidèles et (pie confirme la fameuse lettre qu'Aurore adressa peu après à son mari.
Dans son Histoire de ma Vie, G. Sand se contente d'écrire ce passage, volontairement énigmatique :
« J'eus là (à la Brède) un très violent chagrin, dont cette inappréciable amie (Zoë) me sauva par l'éloquence du courage et de l'amitié. L'influence que son intelligence vive et sa parole nette curent sur moi en ce moment de désespérance absolue disposa de plusieurs années de ma vie et fit entrer ma conscience dans un équilibre vainement cherché jusqu'alors. Je revins à Guillery brisée de l'aligne, mais calme, après avoir promené sous les grands chênes plantés par Montesquieu ^\vs pensées enthousiastes el des méditations riantes où le souvenir du philosophe n'eul aucune pari, je l'avoue. El pou ri a ni j'aurais pu faire ce jeu de mots que VEsprit des Lois était entré d'une certaine façon et à certains égard- dans ma nouvelle manière d'accepter la vie. »
Aurore Dudevanl se trouvait, à cette heure, à un tournant dangereux de son existence. Séduite de plus en plus par les
qualités d'Auréhen de Sèze, qualités « qui faisaient, écrit M. Doumic, si cruellement défaul à Casimir, la culture de l'esprit, le sérieux du caractère, une discrétion de manières qu'on prenait d'abord pour de la froideur, une élégance un peu hautaine », elle étaii prête à se donner à lui, si du moins à son tour il l'eut réellement voulu. .Mais il restail fidèle aux scrupules de sa conscience, « a son honnêteté à toute épreuve, qui sentait son magistrat de l'ancienne école ». Aurélien de Sèze était madré de lui. Aurore en conçu! « ce violent chagrin dont elle parle »; mais a son tour elle fut sauvée cl consolée par son amie Zoé. lue explication eut lieu entre les deux jeunes gens. Ils jurèrent de toujours s'aimer, mais aussi de rester sans reproche. Et, paraît-il, ce serment fut tenu.
Casimir eut-il venl de celle affection réciproque? Quelque lettre anonyme lui dévoila-t-elle l'amour de sa jeune femme? Toujours est-il qu'il brusqua ie retour à Guillery, et que, dans un accès de mauvaise humeur, il partit pour Nohant, laissant Aurore cl -on (ils Maurice en compagnie de ses beauxparents.
C'est alors que « livrée aux inspirations de son cœur ou de son imagination, pour calmer et ramener à elle son mari. Aurore Dudevant eut l'idée étrange, incroyable au premier aspect; de hii envoyer, par la poste, la relation de ses intimités avec Aurélien de Sèze ».
('(die lettre, célèbre à plus d'un titre, appartient à Madame Lesueur de Pérès, dont l'habitation de campagne, le Coulounié, se trouvait à trois kilomètres à peine de Guillery. Lorsque, dans ses dernières années. Casimir Dudevant. ruiné, eut été forcé île vendre ht maiso>n paternelle, il se relira à Barbaste el continua de recevoir plus que jamais la visite de sa très aimable cl toujours fidèle amie. C'est alors que pour montrer sa reconnaissance à la jeune femme, dont l'intelligence supérieure, ta grâce un peu hautaine el l'indépendance de caractère lui rappelaient peut-être celles de sa femme, il lui lil don, à son lit de mort, de toute la correspondance qu'Aurore lui avait écrite jusqu'au moment de leur séparation. Trésor littéraire inestimable, qui ne pouvait tomber en de meilleures
mains et que garde encore, entièrement inédit, avec le soin le plus jaloux, Madame Lesueur de Pérès.
En lète du volumineux paquet, figure la lettre du 8 novembre 1825.
« Elle contient, écrit M. de Pérès, une quarantaine de pages environ, écrites sur du papier in-quarto, d'une écriture anglaise, hardie, déliée, féminine, qui contraste, d'une manière absolue, avec l'écriture bâtarde, magistrale, virile et perpendiculaire qu'avait adoptée G. Sand [tendant son règne littéraire.
h C'est un véritable chef-d'œuvre de style; et la jeune femme qui a produit ce chef-d'œuvre, sans se douter peut-être que c'en fut un à ce moment où elle le composait, a atteint du premier bond dc< hauteurs qu'elle n'a jamais dépassées. »
Pour nous, qui avons eu également cette lettre entre nos mains, qui l'avons lue et relue autrefois, sans qu'il nous lût permis d'en copier le texte, le souvenir que nous en avons gardé est si vivace encore dans notre mémoire, que nous ne voyons aujourd'hui aucun inconvénient, après tant d'autres divulgations plus intimes do> sentiments de (i. Sand, d'en faire connaître, pour la première fois, l'esprit et le sens des principaux passages.
Dès les premières lignes, Aurore expose à son mari la cause de la lettre qu'elle lui écrit, le but qu'elle poursuit, ("est sa confession pleine et sincère. Elle vient de subir une grande crise morale; mais le trouble est passé, le calme est revenu, le repos veut naître, seulement au prix du pardon. Elle sait Casimir noble et généreux. Elle aurait pu avoir avec lui une explication verbale; elle a préféré lui écrire, les idées étant plus claire-, plus faciles à exprimer.
Ce n'est pas qu'elle soit coupable. Elle ne l'a jamais été. Et c'est ce qu'elle veut persuader à son mari, afin qu'il ait confiance en elle, qu'il croit à la pureté de ses actions, (pie ses soupçons disparaissent à tout jamais. Qu'elle l'écoute donc, non comme une grâce qu'elle ait besoin d'obtenir, mais à seule lin qu'il s'instruise, si celle connaissance est nécessaire a son repos.
Elle lui raconte alors sa jeunesse au Plessis, sa solitude entré sa mère et sa grand-mère, son besoin d'aimer. Elle le rencontre. Elle l'aime aussitôt, pour sa bonté, toujours grande. Elle l'épouse. Mais elle s'aperçoit, hélas ! trop tard, d'une complète différence de goûts. Il n'aimait pas la musique; elle ri ssa aussitôt d'en l'aire. 11 lisail par complaisance; les yeux bientôt se fermaient et le livre lui tombait des mains. Si elle lui parlait littérature, philosophie, poésie, ou bien les noms des auteurs lui étaient inconnus, ou encore il traitait ses réflexions de folies, de sentiments exaltés et romanesques. Jamais la moindre communion de pensées ni d'idées.
Elle tombe alors dans une profonde mélancolie, que ne peut même pas distraire la vue de Maurice, son bel enfant, ("est qu'elle a toujours soif d'aimer ! Et ici, une page adorable, où elle explique et analyse ce besoin impérieux du cœur, cet ordre de la nature imposé à toute femme de son âge. Pour arriver à se faire comprendre de son mari, elle change ses goûts, mo lifie sa manière d'être, de penser, d'agir. Rien n'y fait. Elle le pressait dans ses bras; elle sentait qu'il l'aimait. Et cependant quelque chose qu'elle ne pouvait dire manquait à son bonheur.
Alors, elle essaie de la religion. Elle se jette dans la dévotion, espérant, y trouver ^c^ forces et des consolations. Son confesseur, un excellent homme, lui signale le danger, l'exhorle a ne point continuer de se livrer à cette dangereuse mélancolie. Elle n'a point le courage de suivre ses conseils.
i h voyage peut-être la sauvera. Elle décide Casimir à lui faire voir les Pyrénées. Elle ne demande qu'à admirer avec lui cette nature -au\ âge et grandiose. Mais là encore, plus elle s'exalte, plus il reste froid.
C'est à ce moment qu'elle rencontre Aurélien de Sèze. Si elle ne le nomme pas, elle le dépeint si bien, elle le pare de tant de grâces et de qualités, qu'il faut être Casimir pour ne pas voir qu'elle en est toujours folle.
Et alors la narration des courses qu'ils font ensemble, la description des lieux magiques qu'ils visitent, l'abbaye de Saint-Savin. le lac de Caube, enfin Gavarnie ! Là. il lui ouvre
son cœur, lui parle d'amour, l'assure de son respect. D'abord elle le repousse, ce qui l'attriste; puis, peu à peu, elle se laisse charnier par sa parole douce el pénétrante. Elle tombe dans ses bras; mouvement irrésistible dont elle ne put se défendre, el dont boute la faute revient à elle.
Le récit de celte -cène de (lavarnie est un pur chef-d'œuvre, (pie n'a surpassé aucune des pages de ses plus poétiques romans.
Cependant les jours se succèdent. Les deux amants se voient sans cesse. Mais leur affection reste pure; leurs sentiments sont si nobles qu'Aurélien va jusqu'à la prier de lui résister toujours. Il aurait horreur d'elle, lui disait-il, s'il venait à souiller la pureté d'un ange !
Ce fut à la grotte de Lourdes, ainsi que nous l'avons déjà écrit, qu'il lui lit ses adieux; c'est à la face de cette nature mystérieuse qu'il lui jure de l'aimer toute sa vie, comme sa mère, comme sa sœur, et de la respecter comme elles. II la pressa contre son cœur, la seule liberté qu'il se soit jamais permise. Et les deux amoureux ont tenu leur serment.
Mai-, depuis, quelles souffrances Aurore ne doit-elle pas endurer, car elle aime toujours son mari. Et ici cette phrase stupéfiante : « Elle aime l'un davantage : elle aime mieux raidie! » Que Casimir essaie de comprendre. En tous cas, qu'il se rassure, puisque elle est bien décidée à ne plus partager son cœur, à rompre avec Aurélien. Elle n'ira plus à Bordeaux: elle ne renouvellera plus la dangereuse promenade de la Brède, où, désespéré de la résolution qu'elle a prise de ne plus le voir. Aurélien veut se tuer. Elle ira avec son époux à Paris, à Nohant, partout où il voudra l'amener. Elle souffrira peut-être encore de celle intimité forcée, car l'esprit de Casimir n'a pas été cultivé, mais son Ame est restée ce que Dieu l'avait faite, digne en tous points de la sienne.
D'heureux jours leur sont promis. Elle est sûre que son mari va la comprendre; elle est heureuse de lui avoir tout avoué, pour obtenir ainsi son généreux pardon.
El la lettre se termine par un pacte étrange qu'Aurore propose à son mari, par lequel elle -'engage à ne pas aller de
tout l'hiver à Bordeaux, à ne plus écrire en secrel à Aurélien de Sèze, à ne correspondre qu'avec Zoë, dont elle lui fera voir les lettres, à étudier ensemble à Paris comme à Nohant, à ne jamais se livrer à des scènes de ménage toujours) regrettables, à vivre enfin calme i I tranquille avec lui en s'occupant de l'éducation de leur enfant.
relie lettre a son épilogue : « Lois du procès en séparation qui eul lieu en L836, écril AI. René Doumic dans sa si remarquable étude" sur George Sand, l'avocat du mari en ayant lu quelques fragments pour charger George Sand, l'avocat de celle-ci (qui était croyons-nous Michel de Bourges), pour toute réplique lui en son entier cette lettre abondante, éloquente, généreuse. L'auditoire éclata en applaudissements. »
Ce que comprit si bien l'auditoire, Casimir, malgré sa petite intelligence, ne pouvait se refuser à le croire. Il accepta donc de lionne grâce, - et c'esl ce qu'il avait de mieux à faire. les explication- et les propositions d'Aurore. Il revint bien vite à Guillery; et la vie du jeune ménage y reprit -on cours régulier, momentanément à l'abri de tout orage.
Pour se rendre à Bordeaux en cette fin d'octobre 1825, les Dudevanl avaient descendu la Garonne. Toujours inquiète de la santé de son (ils Maurice, qu'elle avait laissé à Guillery, Aurore, pour son retour, trouva trop longue la montée du fleuve, et, afin d'arriver plus vite, décida qu'elle reviendrait par terre. Peu de roule- existaient encore à celle époque, du moins carrossables, dans la forêt des Lande-. Elle fui obligée de passer par Casteljaloux, où il lui arriva une assez curieuse aventure. Voici en quels termes charmants elle raconte cet épisode des loups dans Y Histoire de ma Vie :
" Nous arrivâmes à Casteljaloux à minuit, et, au sortir d'une affreuse patache, je fus fort aise de trouver mon domestique qui avait amené nos chevaux à noire rencontre. Il ne nous restail que quatre lieues à faire, mais des lieues'de pays sur un chemin détestable, par une nuit noire et à travers une forêt de pins immense absolument inhabitée, un véritable coupe-gorge où rôdaient des bandes d'Espagnols, désagréables à rencon-
trer même en plein jour. Nous n'aperçûmes pourtant pas d'autres êtres vivant- que «les k>ups. Comme nous allions forcément au pas dans les ténèbres, ces messieurs nous suivaient tranquillement. Mon mari s'en aperçut à l'inquiétude de son cheval et il me dit de passer devant et de bien tenir Colette pour qu'elle ne s'effrayât pas. Je vis alors briller deux yeux à ma droite, puis je les vis passer à gauche. « Combien « y en a-t-il ? demandai-je. — .le crois qu'il n'y en a que deux, « me répondit mon mari; mais il en peut venir d'autres; ne « vous endormez pas. ("est tout ce qu'il y a à faire. »
« J'étais si la<se, que l'avertissement n'était pas de trop. Je me tins en garde, et nous gagnâmes la maison, à quatre heure- du matin, san< accident.
« On était très habitué alors à ces rencontres dans les forêts de pins et de lièges. Tl ne se passait pas de jour que l'on n'entendît les bergers crier pour s'avertir, d'un taillis à l'autre, de la présence de l'ennemi. Ce^ bergers, moins poétiques que ceux des Pyrénées, avaient cependant assez de caractère, avec leurs manteaux tailladés et leurs fusils en guise de houlette. Leurs maigre- chiens noirs étaient moins imposants, mais aussi hardis que ceux de la montagne.
« Pendant quelque temps, il y eut bonne défense aus-i à Guillery. Pigon était un métis plaine et montagne, non seulement courageux, mai< héroïque à l'endroit des loup-. Il s'en allait, la nuit, tout seul, les provoquer dans les bois, et il revenait, le matin, avec des lambeaux de leur chair et de leur peau attachés à son redoutable collier, hérissé de pointes de 1er. Mais un soir, hélas ! on oublia de lui remettre son armure de guerre; l'intrépide animal partit pour sa chasse nocturne et ne revint pas.
« L'hiver fut un peu plu- rude que de coutume en ce pays. La Garonne déborda, et, par contre, ses affluents. Nous fume- bloqués pendant quelques jour-; les loups affame- devinrent très hardi-; ils mangèrent ton- no- jeunes chiens. La maison était bâtie en pleine campagne, sans cour, ni clôture d'aucune sorte. Ce- bêtes sauvages venaient donc hurler sous nos fenêtres; et il y en eut une qui -amusa, pendant une nuit,
à ronger la porto de notre appartement, situé au niveau du sol. Je l'entendais fort bien. Je lisais dans une chambre; mon mari dormail dans l'autre. J'ouvris la porte vitrée el appelai Pigon, pensant que celait lui qui revenail et voulait entrer. J'allais ouvrir le volet, quand mon mari s'éveilla el me cria : « Eli non, non, c'esl le loup ! » Telle est la tranquillité de l'habitude que mon mari se rendormit sur l'autre oreille et que je repris mon livre, tandis que le loup continuait à manger la porte. 11 ne put l'entamer beaucoup, elle était -olide; mais il la machura de manière a y laisser ses trace-. Je ne crois pas qu'il eût de mauvais desseins. Peut-être était-ce un jeune sujet qui voulait faire ses «lents sur le premier objet venu, à la manière des jeunes chiens.
« Un jour que, vers le coucher du soleil, mon beau-père allait voir un de ses amis à une demi-lieue de la maison, il rencontra à mi-chemin un loup, puis deux, puis trois, et en un instant il en compta quatorze. 11 n'y lit pas grande attention; les loups n'attaquent guère; ils suivent; il> attendent que le cheval s'effraye, qu'il renverse son cavalier, ou qu'il bronche et tombe avec lui. Alors il faut se relever vite ; autrement ils vous étranglent. Mon beau-père, ayant un cheval habitué à ces rencontres, continua assez tranquillement sa route ; mais lorsqu'il s'arrêta à la grille de son voisin pour sonner, un de ses quatorze acolytes sauta au flanc de son cheval et mordit le bord de son manteau. 11 n'avait pour défense qu'une cravache, dont il -'.-.rima sans effrayer l'ennemi ; alors il imagina de sauter à terre et de secouer violemment son manteau au nez des assaillants, qui s'enfuirent à toutes jambes. Cependant il avouait avoir trouvé la grille bien lente à s'ouvrir, et lavoir vue enfin ouverte avec une grande satisfaction.
« Cette aventure du vieux colonel était déjà ancienne. A l'époque de mon récit, il était si goutteux qu'il fallait deux hommes pour le mettre sur son cheval et l'en faire descendre. Pourtant lorsqu'il était sur son petit bidet brun miroité, a crinière blonde, malgré sa grosse houppelande, ses longues guêtres en drap olive et ses cheveux blancs flottant au vent, il
avait encore une tournure martiale et maniait tout doucement sa monture mieux qu'aucun de nous.
« J'ai parlé des bandes d'Espagnols qui couraient le pays. C'étaient des Catalans principalement, habitants nomades du revers des Pyrénées. Les uns venaient chercher de l'ouvrage comme journaliers et inspiraient assez de confiance malgré leur mauvaise mine ; les autres arrivaient par groupes avec des troupeaux de chèvres qu'ils faisaient pâturer dans les vastes espaces incultes des landes environnantes ; mais ils s'aventuraient souvent sur la lisière des bois, où leurs bètes étaient fort nuisibles. Les pourparlers étaient désagréables. Ils se reliraient sans rien dire, prenaient leur distance, et, maniant la fronde ou lançant le bâton avec une grande adresse, ils vous donnaient avis de ne pas trop les déranger à l'avenir. On les craignait beaucoup, et j'ignore si on est parvenu à se débarrasser de leur parcours. Mais je sais que cet abus persistait encore il y a quelques années ei que des propriétaires avaient été blessés et même tués dans ces combats.
« C'était pourtant la même race d'hommes que ces montagnards austères dont j'avais envié, aux Pyrénées, le poétique destin. Ils étaient forts dévots, et qui sait s'ils ne croyaient pas consacrer comme un droit religieux l'occupation de nos landes par leurs troupeaux ? Peut-être regardaient-ils cette terre immense et quasi déserte comme un pays vierge que Dieu Leur avait livré et qu'ils devaient défendre, en son nom, contre les envahissements de la propriété individuelle.
« C'était donc un pays de loups et de brigands que Guillery ; et pourtant nous y étions tranquilles et joyeux. On s'y voyait beaucoup. Les grands et petits propriétaires d'alentour n'ayant absolument rien à faire, et cultivant, en outre, le goût de ne rien l'aire, leur vie se passait en promenades, en chasses, en réunions et en repas les uns chez les autres. »
Et George Sand de citer les noms des familles les plus en vue du pays, che/ lesquelles elle fréquentait. Non pas, avonsnous dit, qu'elle y prit un plaisir extrême ; elle a laissé chez elle- el les derniers survivants île celle époque le souvenir d'une femme froide, glaciale, indifférente à tout, quoique
toujours polie. « Ce n'était pas, a déjà écrit M. Lesueur do Pérès, voisin et ami de son mari, de l'orgueil, ni de la sauvagerie ; mais ce n'était pas non plus ce désir de plaire et de réussir qui domine dans la jeune femme à laquelle le mariage vient d'ouvrir les portes de la société. En somme, et pour parler le langage vulgaire, tout cela lui était bien égal. Son corps était présent, mais son esprit était ailleurs. » M. de Pérès aurait pu ajouter : son cœur aussi, hypnotisée qu'elle était à ce moment par son attachement pour Aurélien de Sèze, qu'avivait encore une séparation prolongée.
En lète des relations qu'elle se plaît à évoquer, elle nomme la marquise de Lusignan, « la belle et aimable châtelaine du Ire'- romantique et important manoir de Xainitrailles, » madame de Lusigman, née d'Aymard d'Alby de Chateaurenard, mariée, en 1811, au dernier marquis de Lusignan, ancien officier de cavalerie qui s'était distingue [tendant le- guerres du premier Empire et qui avait pris sa retraite dans le vieux château de Xaintrailles, berceau du maréchal Poton, où il vivait, sous la Restauration, assez retiré, avant que les électeurs de l'arrondissement de Aérac ne l'envoyassent à la Chambre des députés, sou- le gouvernement de Juillet; mission qu'il remplit fort honorablement jusqu'à sa mort, arrivée le 5 avril 1844. Madame de Lusignan continua de vivre au château de Xaintrailles, jusqu'en 1803, date de son décès, ne cessant de prodiguer ses soins cl s;i générosité a toute- les infortunes, et laissant le souvenir d'une grande dame de l'ancien régime, d'un esprit fort aimable et d'une suprême distinction (1).
Les Dudevant visitaient aussi la famille de Beaumont, dans son ci magnifique château de Buzet, nid féodal perche audessus des splendides plaine- de la Garonne », et qui les attirait « par des réunions nombreuses et des charades en action. >• Le château de Buzet, qui depuis le xvf siècle était la propriété des Grossolles de Flammarens, venait de passer
(1) Voir noire Etude sur le château de Xaintrailles. \.gen 1874. in-8° il«- 124 pages.
dans la famille de Beaumont par le mariage de Madeleine- Joséphine (ie Grosso-Iles avec Christophe-Amable-Louis, comte de Beaumont. Il y mourut le 29 juin 1843, âgé de 67 ans, laissant un fils, Amblard de Beaumont, mort au même château l'année suivante, et une fille, Marie de Beaumont. mariée en 1852, au comte Alfred de Noailles. Le château de Buzet appartenait naguère encore à Madame de Noailles, décédée dans les premiers mois de 1915.
« De Logareil, ajoute G. Sand, à deux pas de chez nous, à travers bois, le bon Auguste Berthet venait chaque jour. <> Laugareil, à deux kilomètres, en effet, à l'ouest de Guillery, était une agréable maison de campagne, entourée de tous côtés île bois de pins et de chênes-liège et habitée, à ce moment, par .1/. Auguste Berretté, et non Berthet comme l'écrit à tort G. Sand.
Voici l'anecdote inédite que ce bon vieillard, mort juge de paix du canton de Houeillès, se plaisait à raconter au sujet de son étrange voisine et que nous avons recueillie de la bouche même d'un de ses anciens amis.
« In jour qu'il chassait à courre avec Aurore Dudevant, son mari et quelques amis, ils furent surpris sur les landes de Durance par un violent orage et une pluie battante qui les trempa jusqu'aux os. Assez éloignés de Guillery, ils durent se réfugier dans une pauvre chaumière pour se mettre à l'abri et sécher leurs vêtements. L'n grand l'eu fut allumé dans la vaste cheminée, devant laquelle ils se rangèrent en cercle. Dans la pièce servant à la fois de chambre et de cuisine se trouvait un berceau avec un nouveau né.
« Madame Dudevant cessa tout d'un coup de prendre part à la conversation et parut s'absorber dans une méditation profonde, en considérant le berceau et la misérable chambre qui l'abritait. Puis, imposant silence à ses compagnons et le leur montrant du doigt :
« Voilà, dit-elle, une créature qui n'a pas demandé la vie. Le hasard fait naître cet enfant dans une misérable chaumière. Que sera sa destinée ? Il vivra de privations, de pain noir, travaillant du matin au soir, sans horizon pour la pen-
sée, sans culture intellectuelle, sans idéal... S'il fut né dans un château, que de soins, que de caresses, quel luxe, quel riant avenir ! Enfance heureuse et choyée, instruction, éducation, maîtres choisis, développement de i ouïes -es facultés. Ici. bêle de somme ; là-bas, penseur, homme de loisir, avec toutes les satisfactions matérielles, intellectuelles et morales. Le contraste n'est-il pas excessif, l'inégalité des conditions choquante, si rien ne vient la diminuer. La société n'a-t-elle aucun devoir à remplir envers le malheureux qui naît ainsi dans la misère et y semble condamné à perpétuité ? »
« La-dessus, les réflexions philosophiques, politiques ci sociales les plus profondes, les plus saisissantes.
'< Elle les tint plus d'une heure sous le charme de sa parole et de ses aperçus véritablement extraordinaires, qui étaient comme une prescience et une peinture du mouvement social actuel.
- Ce lut pour tous une véritable révélation, qui le- impressionna vivement et laissa plus d'un songeur et perplexe. »
(Vile tirade philanthropique ne fait-elle pas pressentir la prochaine féministe de 1832 et plus encore la socialiste de 1848 ?
Le même Monsieur Berretté ajoutait : << Madame Dudevanl avail souvent des boutades inattendues. In jour, à table, après mit1 plaisanterie un peu lourde de son mari, elle se pencha vers lui et lui dit à mi-voix, mais de façon pourtant à èlie entendue : « Mon pauvre Casimir, tu es bien bête ! mais, tout de même, je l'aime bien comme cela (1). »
Enfin, (i. Sand cite encore le- noims de quelques autres familles du pays avec lesquelles elle avait des relation- suivies. Les h de Batz-Trenquelléon », du château de Trenquelléon, ce joli spécimen de l'art architectural français à la fin du xvnf
ili Cette curieuse relation, nous La devons à l'obligeance de M. Jules Nismes, négocianl à l'uni de Bordes, ancien .uni <!<> \l. Auguste Berretc cl propriétaire actuel de Guillery. Qu'il nous permette il<^ le remercier ici de la permission qu'il a bien voulu nous accorder de reproduire en tète de ce chapitre la photograpl !<• la résidence <!<•« Dudevant, et de la complaisance qu'il a mise à nous y accompagner, nous en faisant valoir les aspects m pittoresques m évoquant de nombreux souvenirs de la vie intime de la future G. Sand.
siècle, paresseusement couché dans untfoasis de verdure sur les bords de la Baise, et qu'habitait à ce moment le baron Charles de Trenquelléon, conseiller général, chevalier de la Légion d'honneur, marié à Bernardine de Sevin, père de trois fils, Charles, l'auteur de très jolis rondeaux, Arthur et Léopold, et cousin d'autres Trenquelléon, résidant dans la contrée, dont l'un, propriétaire à Gajan, pourrait bien avoir été l'ami intime de Oasimir Dudevant; — les « Gramont de 177lemontèsn , vieille famille originaire de la vicomte de Turenne, représentée à ce moment à Nérac par Armand de Gramont, fils du général Frédéric-Maurice de Gramont, tué en 1794 à la prise de Collioure et propriétaire du château de Casau du Bos, sis à cinq kilomètres au sud-est de Nérac, qu'il venait de réparer ; et aussi par d'autres Gramont, notamment un cousin du précédent, surnommé par ses amis Gramounet, célibataire, et l'un des hôtes de Guillery; — et encore : « le bon petit médecin Larnaude », simple officier de santé, de Barbaste, qui n'a pas terissé de postérité: — « Lespinasse », quirésidait au petit manoir de Bignae, dans les bois de pins, à 5 kilomètres au sud de Guillery; - « d'Ast », (Tune famille néracaise, d'abord avocat, puis substitut à -Nérac sous le gouvernement de Juillet. - - el tant d'autres de Nérac, écrit G. Sand, que je me rappelle avec affection, tous geins aimables, plein- de bienveillance et. de sympathie pour moi, hommes et femmes : bons enfants, actifs et jeunes, même les vieux, vivant en bonne intelligence, sans distinction de caste et sans querelle d'opinion. Je n'ai gardé de ce pays-là que des souvenirs doux et charmants. »
Habitait également Nérac et ses environs Fannelly de Brisac, une des amies d'Aurore, avec laquelle elle s'était intimement liée au couvent des Anglaises de la rue des Fossés Saint-Victor. Elle en parle en termes charmants au chapitre xiii de la troisième partie de ses Mémoires et la dépeint « fraîche comme une rose et d'une physionomie si vive, si franche, si bonne qu'on avait du plaisir à la regarder. Elle avait de magnifiques cheveux cendrés qui tombaient en longues boucles sur ses yeux. bleus et ses joues rondelettes. Comme
elle remuait toujours, qu'elle ne savait pas marcher sans courir, ni courir sans bondir comme une halle, ce perpétuel flotlemenl de cheveux était la chose la plus gaie du monde. Ses lèvres vermeilles ne savaient que sourire, et, comme elle était de Nérac, elle avait un petit accent gascon qui réjouissait l'oreille »
La famille de Brisac était, en effet, une vielle famille du Néracais, qui avait donné à son pays, dit Samazeuilh, des hommes de rdfee, des hommes d'épée et des membres de l'administration, lin 1764, André de Brisac se qualifia seigneur d'Ahdiran et d'Hordosse. Son dernier représentant, Joseph- Mathieu de Brisac fui maire de Nérac de 1811 à 1821. 11 était le frère de Fannelly, qui, en 1825, venail d'épouser le comte Le Franc de Pompignan, petit-fils du poêle toulousain, et qui apporta ainsi à cette famille la terre d'Hordosse, au confluent de la Gélise et de l'Osse, séjour, autrefois, du poêle gascon Salluste du Bartas, que les Pompignan possèdent encore aujourd'hui. Fannelly, malheureusement, ne se trouvait ni a Hordosse, ni à Nérac, quand Aurore habitait Guillery. « Elle était à Toulouse ou à Paris, je ne sais plus, .le ne trouvai que sa sœur Amena, une charmante femme aussi, avec qui j'eus le plaisir de parler du couvent. »
L'hiver de 1826 se passa ainsi en fréquentes \i-ites dans les environs, en invitations acceptées et rendues, en chasses a courre surtout dans le- bois de pins el de chênes-liège, dont l'âpre poésie exerçait de plus en plus sur l'esprit d'Aurore sa magique influence. Aussi, comme elle se plaît a se rappeler, plus tard, leur sauvage aspecl ainsi que leurs avantages pratique- :
« Le liège est un produit magnifiquement lucratif de ces contrées. C'esl le seul coin de la France où il pousse abondamment ; et comme il reste toit supérieur en qualité a celui de l'Espagne, il se vend fort cher. J'étais étonnée quand mon beau-père, me montrant un petit tas d'écorces d'arbres empilées sous un petit hangar, me disait : - Voici la recolle de « l'année, quatre cents franc- de dépense el vingt cinq mille « francs de profit net.
« Le chène-liège est un gros vilain arbre en été. Son feuillage est rude et terne ; son ombre épaisse étouffe toute végétation autour de lui, et le soin qu'on prend de lui enlever son écorce, qui est le liège même, jusqu'à la naissance des maîtresses branches, le laisse dépouillé et difforme. Les plus frais de ces écorchés sont d'un rouge sanglant, tandis que d'autres, bruns déjà par un commencement de nouvelle peau, sont d'un noir brûlé ou enfumé, comme si un incendie avait passé et pris ces géants jusqu'à la ceinture. Mais, l'hiver, cette verdure éternelle a son prix. La seule chose dont j'eusse vraiment peur dans les bois, c'était des troupeaux innombrables de cochons lâchetés de noir, qui erraient, en criant d'un ton aigre et sauvage à la dispute de la glandée.
« Le surier ou chène-liège n'exige aucun soin. On ne le taille ni le dirige. Il se fait sa place et vit enchanté d'un sable aride en apparence. A vingt ou trente ans, il commence à être bon à éeorcher. A mesure qu'il prend de l'âge, sa peau devient meilleure et se renouvelle plus vite, car dès lors, tous les dix ans, on procède à sa toilette en lui faisant deux grandes incisions verticales en temps utile. Puis, quand il a pris soin lui-môme d'aider, par un travail naturel préalable, au travail de l'ouvrier, celui-ci lui glisse un petit outil ad hoc entre cuir et chair, et s'empare aisément du liège, qui vient en deux grands morceaux proprement coupés. Je ne sais pourquoi cette opération me répugnait comme une chose cniellc. Pourtant ces ai lues étranges ne paraissaient pas en souffrir le moins du monde et grandissaient deux fois centenaires sous le régime de cette décortication périodique.
« Les pignades (bo<is de pins) de futaie n'étaient guère plus gaies que les surettes (bois de lièges). Ces troncs lisses et tous semblables, comme des codonnes élancées, surmonté- d'unie grosse tète ronde d'une fraîcheur monotone, cette ombre impénétrable, ces blessures d'où pleurait la résine, c'était à donner le spleen quand on avait à faire une longue route sans autre dislraclion que ce ({ne mon heau-père appelait compter les orangers lanusquets. .Mais, en revanche, les jeunes bois, coupés de petits chemins de sable bien sinueux et
ondulés, les petits ruisseaux babillant sous les grandes fougères, les folles clairières tourbeuses qui s'ouvraient sur la lande immense, infinie, rose et bleue comme la mer; les vieux manoirs pittoresques, géants d'un autre âge, qui semblaient grandir de toute la petitesse, particulière à ce pays, des moderne^ constructions environnantes; enfin, la chaîne des Pyrénées, qui, malgré la distance de trente lieue- à vol d'oiseau, tout à coup, en de certaines dispositions de l'atmosphère, se dressait à l'horizon comme une muraille d'argent rosée, dentelée de rubis ; c'était, en somme, une nature intéressante sous un climat délicieux. »
Malgré le- promesses faite- six mois avant, mais oubliées d'un commun accord, le jeune ménage alla achever l'hiver à Bordeaux, se faisant suivre cette fois de Maurice, âgé à peine de trois ans. Aurore y retrouva l'agréable société de- eaux de Cauterets. « J'y fis connaissance, dit-elle, avec les oncles, cousins et cousines de mon mari, tous gens très honorables et qui me témoignèrent de l'amitié ». Elle y revit surtout, ce qu'elle ne dit pas, Aurélien de Sèze, déjà avocat-général, de plu- en plus correct et froid, toujours fidèle à son serment.
Ton- les jours elle voyait -a chère Zoé, ses sœurs, ses frères, ti Mais un jour, écrit-elle, que j'étais chez elle sans Maurice, mon mari entra brusquement, très pâle, en me disant : " Il e-t mort ! n Je cru- que c'était Maurice; je tombai sur mes genoux. Zoé, qui comprit et entendit ce qu'ajoutait mon mari, me cria vite : « Xon, non, votre beau-père ! » Les entrailles maternelles sont féroces; j'eus un violent mouvement de joie: mais ce fut un éclair. J'aimais véritablement mon vieux papa, et je fondis en larmes. »
George Sand, comme presque toujours, est ici très sincère. N'avait-elle pas déjà écrit, à propos de lui : - Mon beau-père était enjoué et bienveillant, colère, mais tendre, sensible et juste. J'aurais volontiers passé ma vie auprès de cet aimable vieillard, et je suis certain que nul orage domestique n'eut approché de nous ; mais j'étais condamnée à perdre tous mes protecteur- naturels, et je ne devais pas conserver longtemps celui-là. »
La mort du baron Dudevant, arrivée le 20 février 1826, enlevait en effet à la jeune femme son plus solide soutien. Entre son mari, dont elle s'éloignait de plus en plus, et sa belle-mère qu'elle n'aima jamais et qui le lui rendait bien, l'existence devenait fort pénible pour elle. Guillery, dont cette dernière avait la jouissance, allait lui être fermé. Quel avenir lui étaitil réservé ?
Les jeunes époux s'empressèrent, à la nouvelle de la mort du colonel, de quitter le même jour Bordeaux et de rentrer à Guillery, où ils [tassèrent une quinzaine seulement auprès de la baronne. Dans quel état d'esprit la trouvèrent-ils et comment ressentait-elle la perle qu'elle venait de faire en la personne de son mari ? C'est ce que va nous expliquer Aurore dans ce curieux portrait qu'elle trace d'elle et que ne désavouerait pas la plume moderne de Paul Bourget :
« Nous trouvâmes Madame Dudevant dans la chambre même où, en deux jours, son mari était mort d'une attaque de goutte dans l'estomac. Elle n'était pas encore sortie de celle chambre qu'elle avait habitée une vingtaine d'années avec lui. et où les deux lits restaient côte à côte. Je trouvai cela touchant et respectable. C'était de la douleur comme je la comprenais, sans effroi ni dégoût de la mort d'un être bien-aimé.
« J'embrassai Madame Dudevant avec une véritable effusion et je pleurai tant tout le jour auprès d'elle, que je ne songeai [tas à m 'étonner de ses yeux secs et de son air tranquille. Je pensais d'ailleurs que l'excès de la douleur retenait ses larmes et qu'elle devait affreusement souffrir de n'en pouvoir répandre; mais mon imagination faisait tous les frais de cette sensibilité refoulée. Madame Dudevant était une personne glacée autant que glaciale. Elle avait certainement aimé son excellent compagnon, et elle le regrettait autant qu'il lui était possible; mais elle était de la nature des lièges; elle avait une écorce très épaisse qui la garantissait du contact des choses extérieures; seulemenl cette écorce tenait bien et ne tombait jamais.
« Ce n'est pas qu'elle ne fût aimable; elle était gracieuse à la surface, un grand savoir-vivre lui tenant lieu de grâce véri-
table. Mais elle n'aimait réellement personne el ne s'intéressait à rien qu'à elle-même. Elle avait une jolie ûgure douce sur un corps plat, osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance, mais la lace seule ne traduit pas l'organisation entière. En regardant ses main- -relie- et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élan- ni retours de tendresse. Elle était maladive, et entretenait la maladie par un régime de petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était vêtue en hiver de quatorze jupon- qui ne réussissaient pas à arrondir sa personne. Elle prenait nulle petites drogues, taisait à peine quelques pas autour de -;i maison, quand elle rencontrait, un joui' par moi-, le temps désirable. Elle parlait peu et d'une voix si mourante qu'on se penchait vers elle avec le respect instinctif qu'inspire la faiblesse. Mais dans -un sourire banal, il y avait quelque chose d'amer et île perfide, dont par moments j'étais frappée el que je ne m'expliquais pa<. Ses compliments cachaienl tes petite- aiguilles fines d'une intention épigrammatique. Si elle eut eu de l'esprit, elle eùl été méchante.
« Je ne crois pourtant pas qu'elle fût foncièrement mauvaise. Prive»1 de -anti'' el de courage, elle étail aigrie intérieurement, el. a force de se tenir sur la défensive contre le froid et le chaud el de se défier de tous le- agents extérieurs qui pouvaient apporter dans son état physique une perturbation quelconque, elle en étail venue a étendre ces précautions et (die abstention aux choses morale-, aux affections el aux idée-. Elle n'en était que plus tendue et plu- nerveuse, et, quand (die était surprise par la colère, on pouvait s'émerveiller de voir ce corps brisé retrouver une vigueur fébrile, et d'entendre cette \oix languissante el celle parole doucereuse prendre un accent très âpre et trouver de- expressions très énergiques.
« Elle étail. je crois, tout a fait impropre à gouverner ses affaires, et quand elle se vit a la tête de sa maison et de sa fortune, il -e lit en (die une crise d'effroi et d'inquiétude égoïste qui la conduisit spontanément à l'avarice, à l'ingrati-
tude et à une sorte de fausseté. Ennuyée de sa froide oisiveté, elle attira tour à tour auprès d'elle des amis, des parents, ceux de son mari et les siens. Elle exploita leurs dévouements successifs, ne put vivre avec aucun d'eux et s'amusa à les tromper tous en morcelant sa fortune entre plusieurs héritiers qu'elle connaissait à peine, el en Erustranl d'iine récompense méritée jusqu'à de vieux serviteurs qui lui avaient consacré trente ans île soins et de fidélité.
«( Elle était riche par elle-même, et n'ayant pas d'enfants, même adoptifs, il semble qu'elle eût dû abandonner à son beau-fils au moins une partie de l'héritage paternel. Il n'en fut rien. Elle s'était assuré de longue main, par testament, la jouissance de cette petite fortune, et même elle avait tenté d'en saisir la possession par la rédaction d'une clause qui se trouva, heureusement pour l'avenir de mon mari, contraire aux droits que la loi lui assurait.
« Mon mari, connaissant d'avance les dispositions testamentaires de son père, ne fut pas surpris de ne voir aucun changement dan- sa situation. Il resta très soumis et aussi tendre qu'il lui fut possible auprès de sa belle-mère, espérant qu'elle lui ferait plus tard la paît meilleure; mais ce fut en pure perte. Elle ne l'aima jamais, le chassa de son lit de mort et ne lui laissa que ce qu'elle n'avait pu lui ôter.
« Celte pauvre femme m'a l'ait, à moi, sous d'autres rapport-, tout le mal qu'elle a pu; mais je l'ai toujours plainte. Je ne connais pas d'existence qui mérite plu- de pitié que celle d'une personne riche -ans postérité, qui se sent entourée d'égards qu'elle peut croire intéressés, et qui voit dans tous ceux qui rapprochent des aspirants à ses largesses. Etre égoïste par instinct avec cela, c'est trop, car c'est le complément d'une destinée stérile et amère. »
Quoique en grand deuil, le jeune ménage Dudevant reprit, pre-que aussitôt après la mort du vieux baron, le chemin de Bordeaux. C'est du moins ce qu'écrit George Sand dans ses Mémoires. Sur ce qu'elle y fit, elle ne nous donne aucun détail. « Nous retournâmes à Bordeaux, puis encore à Guillery, au mois de mai. » Et c'est tout. Mais le charme est tout à lait
rompu. « Celle fois, dit-elle, le pays ne me paru! pas agréable. Ce sable lin devient si léger, quand il esi sec, que le moindre pas le soulève en nuages ardents qu'on avale quoiqu'on fasse. Nous passâmes l'été a Nohant, cl. de cette époque jusquen 1831, je ne li- plu- que de très courtes absences. »
Aurore Dudevanl ne revint plu- habiter Guillery. La présence île -a belle-mère l'en éloigna pour bonjours.
Continua-t-elle, à Bordeaux, ou ailleurs, a voir Aurélien de Se/e ? Il semble bien que non; « ce dernier ayant pris au plus grand sérieux, comme il taisait toute- choses, écrit .M. Douinic. ce rôle d'ami de l'âme qu'il s'était assigné. Il devint pour la jeune femme un directeur de conscience. < )n a conservé les lettres qu'il lui adressait. Nous les connaissons par les analyses cl le- extraits qu'en a publiés Al. Hoclieblave et par les commentaires pénétrants qu'il en a donne-. (Revue de Paris, ir» décembre 1891.) Ce -nul de- lettres de direction, des lettres spirituelles. Le confesseur laïque s'efforce surtoul de calmer les impatiences de cette aine chaque jour plus ardente et plus inquiète : il combat en elle celle manie de philosopher, ce désir de tout creuser, de tout approfondir. Fort de son calme, il lui redit en cent laçons : « Soyez calme ! » Le conseil est bon ; la difficulté n'était que de le suivre. »
Aussi -enible-t-il qu'Aurore lui échappe peu à peu et se soit, la première, lassée d'une relation, qui resta toujours pure, et, de ce fait, ne fut qu'une crise d'enthousiasme. Quand il- sont -i éthérés, les amours peuvent-ils durer longtemps ?
In malin de septembre 1828, un visiteur frappa à la porte de la maison de Nohant, ou -'était retirée définitivement Aurore Dudevant. C'était Aurélien de Sèze. « Je me souviens de l'étonnement d'un de mes amis de Bordeaux, écrit-elle -ans le nommer, qui était venu nous voir, quand il me trouva, de grand malin, seule au salon, dépliant et arrangeant la layette, qui était encore eu partie dan- ma boîte a ouvrage. <• Que faites-vous donc là, me dit-il? Ma loi. vous le voyez, lui répondis-je, je me dépêche pour quelqu'un qui arrive plu- lot que je ne pensais. » Solange venait, en effet, ce jour-là. au monde. M. de Se/e la salua et partit aussitôt. Ce l'ut une dedernières rencontrt s ,|,.< deux anciens amoureux.
Malgré la naissance de sa fille, malgré les soins qu'elle ne cessait de prodiguer à son fils chéri, Maurice, Aurore Dudevant tomba à ce moment dans un isolement moral absolu. Elle ne s'en cache pas dans ses Mémoires.
« La solitude monde, avait-elle écrit précédemment, était profonde, absolue; elle eût été mortelle à une âme tendre et à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance d'une passion, non plus dans ma vie, puisque j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans ma pensée. Un être absent avec lequel je m'entretenais sans cesse, à qui je rapportais toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que ne comporte pas l'humaine nature, un homme enfin qui m'apparaissait quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une année, et qui, romanesque auprès de moi, autant que moi-même, n'avait mis aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce fut là le soutien et la consolation de mon exil dans le inonde de la réalité. »
Mais ce soutien ne devait pas, ne pouvait pas être éternel. Trois ans se passèrent, au bout desquels George Sand écrit cette admirable confession, la seule sur son premier roman : « L'être absent, je pourrais presque dire Yinvisible, dont j'avais fait le troisième ternie de mon existence, {Dieu, lui et moi) était fatigué de cette aspiration surhumaine à l'amour sublime. Généreux et tendre, il ne le disait pas; mais ses lettre- devenaient plus rares, ses expressions plus vives ou plus froides, selon le sens que je voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d'un autre aliment que l'amitié enthousiaste et la vie épistolaire. Il avait fait un serment qu'il m'avait tenu régulièrement et sans lequel j'eusse rompu avec lui; mais il ne m'avait pas fait de serment restrictif à l'égard des joies ou des plaisirs qu'il pouvait rencontrer ailleurs. Je sentis que je devenais pour lui une chaîne terrible ou que je n'étais plus qu'un amusement d'esprit, .le penchai trop modestement vers cette dernière opinion, et j'ai su plus tard que je m'étais Lrom-
pée. Je ne m'en suis que davantage applaudie d'avoir mis fin à la contrainte de son cœur et à l'empêchement de sa destinée. Je l'aimai longtemps encore dans le silène*; et l'abattement. Puis je pensai à lui avec calme, avec reconnaissance, et je n'y pensai jamais qu'avec une amitié sérieuse et une estime fondée.
« Il n'y eut ni explication, ni reproche, dô> que mon parti fut pris. De quoi me serais-je plainte? Que pouvais- je exiger? Pourquoi aurais-je tourmenté cette belle al bonne âme, gâté cette vie pleine d'avenir? Il y a d'ailleurs un point de détachement où celui qui a fait le premier pas ne doit plus être interrogé et persécuté, sous peine d'être forcé de devenir cruel ou malheureux. Je ne voulais pas qu'il en lut ainsi. Il n'avait pas mérité de souffrir, lui, et moi je ne voulais pas descendre dams son respect, en risquant de l'irriter...
« Quand ce divorce tranquille, mais sans retour, fut accompli, j'essayai de continuer l'existence que rien d'extérieur n'avait dérangée ni modifiée; mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne voulait plus de moi. »
Des soucis domestiques, de nouveaux conflits avec son mari, qui ouvertemiit trompait sa femme avec les servantes de la maison et s'adonnait de plus en plus à la boisson, rendirent à Madame Dudevant le séjour de Nohant tout à fait impossible. Elle n'eut plus qu'une idée, fuir ce lieu de supplice, reprendre sa liberté, aller à Paris. Elle s'en ouvrit à Casimir, ne demanda qu'une pension annuelle de 1,500 livre-, prit un certain Boucoiran comme précepteur de ses enfants qu'elle laissait à son mari, et lui promit de revenir passer l'été avec lui. Casimir accepta, sans restriction aucune, ce pacte étrange; et, dès la fin du terrible hiver de 1830, la jeune femme, libre enfin, prenait le chemin de Paris.
Nous ne l'y suivrons pas, |;i vie qu'elle allait mener désormais étant connue de tous, et ce suje"l ne rentrant pas dans le cadre tout local de cette étude.
— Disons toutefois que, longtemps encore, les relations entre les deux époux demeurèrent, non seulement des plus correctes, mais, chose assez bizarre, affectueuses. Nous en avons
pour preuve les nombreuses lettres, inédites, qu'Aurore écrivit à ce moment à son mari. Mlles font partie de la collection de Madame Lesueur de Pérès et méritent, ainsi que nous l'avons fait pour la lettre célèbre du S novembre, que nous nous y arrêtions un instant.
Du premier paquet de lettres de 1824 et 1825 nous ne dirons rien, sinon qu'elles sont simples, courtes, naturelles, d'une grâce exempte de tout souci. Il y est surtout question des enfants en général et de Maurice en particulier. Une d'elles commence ainsi : « Où es-tu? que fais-tu, mon ange? »
Celles de 1826, beaucoup moins nombreuses, n'offrent aucune particularité.
Des dix lettres de 1827, toujours écrites de Nohant et adressées à Guillerv où villégiature « son bon vieux Casi », ainsi qu'elle le nomme, une seule est à retenir, celle où Aurore raconte à son mari une déclaration d'amour qu'elle a eu à subir de Jules, sans doute le précepteur de ses enfants, pendant une leçon de botanique.
De Périgueux, où elle séjourne assez longtemps en septembre 1829, chez une de ses amies Félicie Mollier, elle donne à son mari, à ce moment à Paris, de curieux détails sur la vie agricole de la province. Elle a pris froid en route. Mais elle va mieux. Maurice est assez avancé pour lire déjà une lettre d'elle. Elle vient de l'écrire avec une plume d'or, qui n'en est pas meilleure pour cela et qui est si lourde que sa main en esl tout engourdie. Elle ordonne à Casimir de s'amuser, d'aller souvent au spectacle, de faire surtout de bons dîners. Elle ne lui demande, comme cadeau de retour, qu'un chien, pas un chien de chasse ni de basse-cour, mais un chien entre le gros et le petit, trop gros pour être mis sur les genoux, mode fort sale et fort ennuyeuse, trop petit pour coucher dehors, courir au loin et revenir tout crotté. C'est un chien dont elle voudrait se faire une société dans son cabinet, soit un petit danois moucheté, soit un loup blanc ou gris, surtout pas de chien noir, ni à longue barbe, ni de chien de manchon, ni de roquet aboyeur. C'est un caprice de folle qui la tient depuis longtemps.
En 1830, elle est à Paris. Los seize lettres qu'elle écrit à son mari, installé à Nohant, mériteraient toutes qu'on les analysât. Jamais elle n'a mieux joui de sa liberté. Dans la première du 12 mai, elle a pris des glaces au Palais-Royal. Dans le vitrage de la voûte se reflétait un rayon de lune, qui, mêlé à la clarté des globes allumés, donnait l'illusion d'un palais de fée. Elle a entendu Fra Diavolo, dont la musique est très chantante, est allée, toujours avec Félicie Mollier, à Feydeau, puis à l'Odéon où on lui a assassiné Monaldeschi sous les yeux. C'est, paraît-il, du dernier genre. Elle commence à s'y habituer; car, chaque soir, elle est témoin d'une exécution, ou d'une pendaison, ou d'un suicide, ou tout au moins d'un empoisonnement, et ce, avec accompagnement de cris, de convulsions, de spasmes d'agonie. C'est charmant ! A son avis, le mauvais, le faux, le guindé ont envahi la scène et la littérature. Toutes ces pièces sont d'un goût détestable; le théâtre est en pleine décadence.
Puis, elle annonce que sur les instances de Zoé, elle va aller passer deux jours seulement à Bordeaux. Mais elle ne verra pas Aurélien qui est toujours à la campagne.
Le 23 mai, elle est de retour à Paris et donne à son mari d'amples détails sur l'emploi de son temps à Bordeaux. Naturellement elle a vu Aurélien et est allée avec lui se promener sur l'eau, bien que la rivière ait eu du roulis comme au lazaret de Blaye. Aurélien du reste est bien changé, bien vieilli, bien triste. Ce n'est plus qu'un parfait ami. Mais, en revanche, comme la nature était belle le long de la route suivie par la diligence. Elle a fait la moitié de la route à pied, courant après les papillons, cueillant des fleurs dont la campagne est embaumée. Jamais le Midi n'a été plus admirable qu'en ce moment. Suit la description d'une chapelle gothique à Angoulème, d'un charmant petit village près de Tours, puis enfin du parc de Rambouillet.
Les journées de juillet viennent de changer la face des choses. Aurore est toujours à Paris, et, dès l'hiver de 1831, installée définitivement dans sa mansarde du quai Saint- Michel.
Elle écrit, au 21 février, qu'elle n'a pas eu le temps d'aller entendre les Saint-Simoniens. Elle ne voit dans leur doctrine qu'une erreur impraticable. L'opinion générale en fait déjà justice. Mais elle arrive de la Chambre, où toute l'agitation politique s'est jetée. La séance a été des plus orageuses. La dissolution s'en suivra. C'est à la volonté nationale qu'on va en appeler. Les élections seront le dernier refuge des vrais amis de La liberté. Elle engage donc son mari à travailler l'opinion des électeurs sur lesquels il peut avoir quelque influence. Il faut conserver M. Duris-Dufresne qui siège à côté de LafayeUe, de Tracy, de Salverte, d'Odillon Barrot, enfin de tout ce que la Chambre a conservé de pur dans son sein.
Elle lui apprend encore, clans une autre lettre, qu'elle travaille beaucoup, qu'elle a vu Delatouche, et qu'il doit la mener dimanche à l'Abbaye au Bois chez Madame Récamier. Delphine Gay y lira des vers, et elle y verra toutes les célébrités de l'époque. Elle termine un roman et est très occupée d'un article qui doit paraître dans la Revue de Paris. On lui offre d'entrer au Figaro, mais elle n'en veut pas.
Peu après, elle a vu le Napoléon de Dumas à l'Odéon, pièce pitoyable où Frédéric Lemaître est bien inférieur à ses autres créations. Mais elle vient d'entendre Madame Malibran dans Othello, et elle est sortie ravie. Elle l'a fait pleurer, frémir, souffrir enfin comme si elle eut assisté à une scène réelle de la vie. « Cette femme est la première gloire de l'Europe, belle comme une vierge de Raphaël, simple, énergique, naïve. C'est la première cantatrice et la première tragédienne. J'en suis enthousiaste. » Ce soir elle va à l'Opéra entendre Moïse ; demain elle ira au Gymnase, puis elle se reposera des spectacles et travaillera une quinzaine de jours. Elle aura, croit-elle, sous peu, l'occasion de rencontrer Casimir Delavigne. Si elle peut avoir son appui, elle sera à flot. Elle a du reste besoin d'argent. Elle prie son mari de lui en envoyer pour payer ses dettes. Il n'y a qu'un milieu entre mendier et payer, c'est la Morgue, qui esl vis-à-vis de ses fenêtres, où elle voit tous les jours des gens, morts faute de vingt francs !
Aux beaux jours. Aurore prit le chemin de Nofoaht, où elle passa l'été de 1831. Los deux époux durent rentrer en décembre à Paris, niais Casimir pour peu de temps ; car, à la date du 26 décembre, sa femme lui demande s'il a l'ait un bon voyage, et s'il n'a pas eu trop froid. Quant à elle, elle a repris sa vie de stricte économie. Ce n'est pas tous les jours fête, comme au temps du séjour de son mari, qui a été pour elle (i un vrai temps de bombance et de débauche >• dont elle le remercie.
Une très curieuse lettre est celle où, le 31 décembre 1831, elle dépeint Paris ravagé par le choléra. Elle a soin de donner à son bon vieux Casi de multiples conseils pour qu'il évite la terrible maladie, « qui frappe principalement les ivrognes ». Elle en a eu une légère attaque. Du thé bien chaud et de la laine ont suffi pour l'en débarrasser.
Puis, le 7 juin 1832, c'est le récit d'une émeute dont les péripéties se sont déroulées sous sa fenêtre, où l'on s'est battu depuis huit heures du soir jusqu'à minuit. Au moment où elle écrit, on amène les cadavres à la Morgue par charretées. L'émotion La rendue malade; elle est brisée.
Nous arrivons à L833, l'année, on le sait, de la liaison de George Sand avec Musset, du voyage en Italie, du coup de folie romantique, ainsi que l'écrit si justement M. René Doumic. George Sand, qui, par ordre de sa belle-mère, n'a plus le droit « de compromettre son nom en le mettant sur les cou- << vertures de livres imprimés », vient de prendre ce pseudonyme, après la publication de son premier roman Rose et Blanche, en collaboration avec Jules Sandeau. Elle a 29 ans. Elle a publié Indiana, Valentine, et Lélia. Elle réunit en elle toutes les séductions de la femme, tous les attraits de la célébrité. Comment résister à ses charmes, surtout quand on n'a que vingt-trois ans, qu'on est aimable, spirituel, audacieux, et par-dessus tout poète, comme l'est Alfred de Musset. I's s'aimèrent, se le dirent au mois d'août de cette année, et, après une assez courte apparition à Fontainebleau, décidèrent d'aller admirer ensemble les beautés de l'Italie.
On pourrait croire qu'Aurore ait été laid -oit peu gênée
pour apprendre à son mari celte fugue amoureuse. Pas le moins du monde. Le samedi 30 novembre, elle lui annonce, avec la plus placide tranquillité, son départ pour l'Italie, où elle va passer l'hiver, à seule fin de guérir les rhumatismes dont elle est abîmée. Elle déposera, en passant, Solange à Nohant, qu'elle reprendra au printemps. Quant à Maurice, elle le confie à Papet qui est doux, tranquille, gai avec les enfants et d'une obligeance extrême.
Mais, le 9 décembre, son itinéraire est changé. Elle ne passera plus par Nohant; mais elle enverra Solange accompagnée de sa bonne. Et, le 12, s'il lui arrivait en route le hasard de se casser le cou, elle prie son mari de faire honneur à ses engagements et de payer quelques petites sommes à ses fournisseurs. Elle espère qu'il n'aura pas cette peine et qu'elle rapportera ses os.
Le même jour, 12 décembre 1833, les deux amants quittèrent Paris. Nous ne les suivrons pas dans ce voyage dont la narration a fait couler tant d'encre et a été définitivement écrite par M. Charles Maurras clans son livre Les Amants de Venise et par Madame Arvèdc Barine dans sa Biographie d'Alfred de Musset. Citons simplement les cinq lettres qu'elle eut encore le courage d'écrire, d'au-delà des monts, à son mari.
La première est du 5 mars 1831. Elle est datée de Venise. On sait que. arrivés le 19 janvier dans cette ville et installés à l'hôtel Danieli sur le quai des Esclavons, Alfred de Musset y tomba malade et fut presque à la mort. George Sand le soigna avec un dévouement de mère. Le 5 mars, il était sauvé. Naturellement Aurore n'en dit rien à son mari. Elle lui parle d'elle, de sa propre maladie, de sa convalescence. Elle est guérie, elle se promène tout le jour en gondole et, le soir, elle va au théâtre, où elle a entendu Madame Pasta. Comme elle se plaît beaucoup ici, que Venise est la plus belle ville de l'univers, que la vie y esl charmante et à bon marché, elle y demeurera encore un mois ; puis elle rentrera à Paris par Genève et ira passer l'été à Nohant.
La seconde lettre est du 0 avril. Le drame a eu lieu dans
l'intervalle. Musset a surpris l'infidélité de sa maîtresse avec le jeune docteur Pagello qui l'avait sauvé. 11 leur a pardonné, les a même unis ! puis, il est parti le 29 mars, mais la mort dans l'âme, le désespoir dans le cœur.
George Sand est restée seule avec son nouvel amant. Elle a beaucoup souffert. Rien cependant n'y paraît dans la lettre qu'elle adresse, à ce moment, à son mari.
Si elle a des caprices, comme il le lui reproche, du moins lui n'en souffre pas. Qu'il se contente de gronder Maurice de ce qu'il ne lui écrit pas. Elle ne veut pas que son père cherche à lui enlever l'affection qu'il a toujours eue pour elle. Ce serait un crime que de vouloir lui ravir l'estime de son enfant. Elle a vu Vicence, Bassano, Feltre, tous ces lieux célèbres par les victoires de nos armées; mais les villes et les campagnes portent encore les traces de nos ravages. (Voir pour plus amples détails ses Lettres d'un Voyageur.)
Toujours à Venise, elle écrit, le 1er juin, une lettre charmante à sa fille Solange, la consolant de son absence, lui promettant son prompt retour, l'encourageant à travailler, lui jurant de ne la plus quitter; puis, le 8 juillet, toujours de la même ville, à son mari, quelques lignes dont Maurice fait tous les frais; enfin, le 30 juillet, une dernière, de Milan, où elle lui décrit les sites admirables de la Lombardie, le lac de Garde, le lac d'Iseo, les Alpes « où elle chercha en vain une nature aussi extraordinaire et aussi pittoresque qu'aux Pyrénées », et où elle annonce son retour par le lac Majeur, le Mont-Blanc et l'hospice du mont Saint-Bernard. Elle s'extasie aussi devant la merveilleuse cathédrale de marbre blanc, les richesses artistiques du Musée, les splendeurs de l'Italie. Mais elle s'arrête brusquement, pensant que Casimir est insensible à toutes ces beautés. Et elle clôt sa lettre en lui vantant la richesse agricole de la Lombardie, où, douce ironie ! « une vache, lui apprend-elle, rapporte au moins un franc par jour, tous frais payés ! »
La précieuse correspondance de George Sand avec son mari est restée inédite. Elle contient près de quatre-vingts lettres qui, presque toutes, mériteraient enfin de voir le jour.
La dernière, de cette première série, est datée du jeudi 22 août 1834.
Deux ans après, les époux Dudevant s'intentaient un procès en séparation de corps. Dans son Histoire de ma Vie George Sand en a longuement raconté toutes les phases. Nous y renvoyons nos lecteurs. Disons seulement que deux jugements du tribunal de Fe instance de La Châtre, l'un du 16 février 1836, L'autre du 11 mai suivant, prononcèrent la séparation en faveur de Madame Dudevant et lui attribuèrent l'éducation el la garde de ses enfants. Son mari fit appel devant la Cour de Bourges ; l'affaire fut plaidée les 25 et 26 juillet de cette même année ; mais, avant que l'arrêt ne fût rendu, Casimir se désista, avide de repos. La Cour donna acte de ce désistement, et le jugement de La Châtre reçut son plein et entier effet.
Après la Séparation.
Peu de temps après la séparation des deux époux, un fait se produisit, qui rentre dans le cadre do notre étude cl par lequel nous la terminerons, en en rappelant tous les détails.
Tout marcha bien pondant la fin de l'année 1836 et le commencement de la suivante. Aurore continuait à vivre à Paris et à Xohant ; Casimir à Guillery, où il recevait assez souvent la visite de ses entants.
Au mois de septembre 1837, George Sand apprit brusquement que son mari se disposait à les lui enlever et à les garder avec lui, contrairement au jugement du tribunal. Sa mère, Mme Dupin, était à ce moment mourante. Ne pouvant la quitter, elle expédia un ami sûr à Ars où se trouvait Maurice, et le chargea de conduire l'enfant à Fontainebleau. Sa mère morte, Aurore court vers cette ville et passe deux jours avec lui. Mais elle apprend en même temps que son mari était allé à Xohant et, n'y trouvant pas Maurice, avait emmené Solange. George Sand n'hésite pas. Elle rentre à Paris avec
Maurice, quelle confie à M. Louis Viardot, va trouver le ministre, se met en règle, prend une chaise de poste et, accompagnée «lu maître clerc de son avoué, M. Vincent, et de son ami Mallefille, elle arrive, courant nuit el jour, à Nérac, où elle va frapper à la porte de la sous-préfecture, occupée à ce moment par M. Haussmann.
Le récit qu'a l'ait de celle aventure celui qui devait plus tard métamorphoser merveilleusement Paris, « le grand baron », ainsi que l'appelaient ses intimes, est trop piquant, pour que nous ne lui laissions pas la parole et ne reproduisions pas, in extenso, ce passage, si curieux pour nous, de ses intéressants mémoires.
« J'avais été présenté jadis par M. le marquis de Lu-
signan à Mme la baronne Dudevant, veuve d'un colonel du premier Empire, beau-père de la femme de lettres, justement illustre, qui, sous le pseudonyme de George Sand. publia tant d'écrits universellement admirés.
« La baronne Dudevant. issue d'une noble et riche famille de l'Anjou, vivait seule avec une dame de compagnie, très mûre comme elle, au château et sur le domaine de Guillery, sis commune de Pompiey, au delà de Barbaste, à la bordure de la zone couverte de chènes-lièges, où commencent les petites Landes, dont elle jouissait par testament du défunt colonel; jusqu'au i\rn>^ de celle respectable et très aimable douairière, je m'arrêtais chez elle d'habitude, >oit à l'aller, soit au retour de Houeillès ou de Casteljaloux, dont les routes se bifurquaient justement devant son château (1).
« J'y dinais d'ailleurs presque toutes les semaine-.
(1) Le baron Haussmann ne voil pas «lu même œil que <i. Sand la baronne Dudevant. Elle vivait encore en IS'iii. bien que deux ans avant, en 1834, elle eût abandonné à son beau-fils Casimir la terre <le Guillery, qu'elle îenail <le La libéralité de son mari. La baronne Dudevanl mourul à Guillery, au mois d'aoï'ii ls:>7. un mois avanl le voyage de George Sand. « Que Dieu fasse paix a celle malheureuse Femme! Elle avail été bien coupable envers moi. écril celte dernière, bien plu- que je ne veux le dire. Faisons grâce aux morts ! I ls deviennenl meilleurs, je I espère, dans un inonde meilleur. Si les justes ressentiments de celui-ci peuvent leur en retarder l'accès, il y a longtemps que j'ai crie : Ouvrez-lui, mua Dieu! »
(( A défaut d'enfant de son union avec le colonel, la baronne Dudevant avait tolère, pur bonté d'âme, l'installation et l'éducation, dans le domicile conjugal, d'un lils naturel de celui-ci, né précédemment de quelque pastoure ou fille de service, qu'il réussit à faire accepter comme époux de Mlle Aurore Dupin, de Nohant (Indre), descendante irrégulière du maréchal de Saxe, mais fortunée : Mme George Sand.
« Quand, après son mariage, cette jeune femme vint demeurer à Guillery, elle ignorait, paraît-il, que la baronne ne fut pas sa belle-mère. C'est par le bavardage d'une servante qu'elle sut la basse extraction de son mari. De plus, toujours suivant son dire, ce dernier, chassant de race, montrait les goûts peu distingués qu'avait eus le baron, von père, dan- ses amours très éclectiques, - - à l'exemple du jeune roi de Navarre. - - Il était d'ailleurs grossier, brutal même envers sa jeune femme, et (pour ce dernier motif, qu'après des vicissitudes d'existence inutiles à mentionner elle invoqua), fut prononcé contre le mari, qui s'en défendait, un jugement de séparation de corps, laissant à la mère la garde de leurs deux enfants. Je fus très surpris, sans le laisser voir, lorsque Mme George Sand m'apprit cette particularité.
« La pauvre baronne Dudevant morte, le lils du baron qui portait déjà son titre et dont, je le suppose, la situation et les droits héréditaires avaient été régularisés d'une façon quelconque, prit possession de Guillery pour en faire sa résidence.
« 11 s'y trouvait depuis quelque temps et venait d'être investi des modestes fonctions de maire de Pompiey, jadis exercées par son père, quand se produisit, tout à coup, l'incident que voici.
« LU malin, comme je faisais ma toilette, de très bonne heure selon mon habitude, j'entendis le fracas «l'une calèche de poste qui s'arrêtait sur la place d'armes, devant 'a sousvpréfecture. <>n me remil bientôl une carte portant le nom d'un avoué de Pans. Je m'empressai d'aller le recevoir dans mon cabinet. Il m'annonça qu'il accompagnait Mn,e 'a baronne Dudevant, plus connue sous son nom littéraire de
George Sand, autorisée par une ordonnance de référé du président du tribunal civil de la Seine, M. Debelleyme, à rechercher et à reprendre sa fille Solange, - depuis Mme Clésinger, - enlevée de \ohant pendant son absence par le banni, qui devait l'avoir conduite à Guillery, mais qu'on soupçonnait du dessein de l'emmener en Espagne, pour la soustraire à l'action de là justice française.
« Comme je lui demandais en quoi cette affaire pouvait me concerne]1, il me remit une lettre écrite de la main du ministre de l'Intérieur, m'invitant à prêter mon concours le plus entier à l'entreprise de Mrae George Sand, et un billet de ma s<eur, Mme Artaud, me priant d'accueillir celle mère désolée, comme une amie littéraire de son mari.
« Je commençai par me rendre auprès de l'amie de mon beau-frère, et la prier de venir se reposer chez moi. Je la remis aux soins de ma ménagère : puis, je courus avec son avoué chez notre Procureur du Roi, pour lequel il avait une lettre du Garde des Sceaux, et que nous prîmes au saut du lit (1). Malgré sa répugnance visible à procéder contre un grand propriétaire du pays, il ne put se dispenser de mander un huissier audiencieï* auquel il rem il la réquisition écrite, que celui-ci réclama, de prêter son ministère à l'exécution de l'ordonnance de référé de Paris, en se faisanl assister au besoin par la force publique.
h J'avais eu soin d'envoyer prévenir le lieutenant de gendarmerie, et, dès notre retour à la sous-préfecture, nous le trouvâmes prêt à partir avec une brigade.
« L'expédition se mit en mouvement, sans retard et hou train, grâce à la calèche de poste attelée de chevaux Irais.
« Bientôt, Mme George Sand ne pouvant plus contenir son impatiente agitation, me demanda de faire préparer ma voiture, pour qu'elle put aller recevoir sa fille, dès que l'huissier porteur de pièces, accompagné par son conseil, en aurait, avec ou sans l'aide de son escorte, obtenu la remise. Je pris
(1) C'étail \l. Charles Laffille nommé récemment à cette fonction près le tribunal civil de Nérac.
le parti de la suivre, afin de prévenir les complications auxquelles son intervention pourrait donner lieu.
« En route, elle nie dit le but probable de l'acte de son mari : ce devait être de la contraindre à maintenir la pension alimentaire qu'elle lui servait depuis leur séparation, et quelle se refusait à continuer désormais, en se basant sur la fortune considérable dont il avait hérité de son père.
« Au moment où nous arrivâmes devant la grille de Guillery, l'huissier achevait d'accomplir son mandat. Il en était temps ; car on avait fait demander des chevaux au maître de poste de Pompiey, qui s'apprêtait à les envoyer au château, quand un gendarme vint le lui défendre.
« Mme George Sand, descendue de voilure, voulait courir au devant de Solange, qu'elle voyait au fond de l'avenue entre son père et l'huissier, se dirigeant vers la route. Je l'en empêchai. Séparée de corps, elle ne devait pas franchir le seuil du domicile de son époux ; il lui fallait attendre en deçà.
« Le baron Dudevant tenait l'enfant par la main. Il dit en la remettant à la mère : « Madame, je dois céder à la violence « qui m'est faite ! » — « Monsieur, interrompit-elle, je n'ai « jamais refusé de vous laisser voir votre fille ; mais vous « avez voulu me la ravir, et j'ai dû régler ma conduite d'après « la vôtre. » -- Je m'avançai pour dire au binon : « Mon- « sieur, je suis ici, conformément à des instructions reçues << directement de M. le Ministre de l'Intérieur, ce matin « même, pour m'assurcr de l'accomplissement régulier, qui « vient d'avoir lieu, d'une décision de justice. Je vous de- « mande la permission d'arrêter un débat aussi pénible <- qu'inutile. »
« Au retour, à peine en voiture, Solange, me montrant du doigt â sa mère, demanda : — « Qu'est-ce que celui-là ? » — « Puis, elle se prit à me tutoyer !
« Pour faire honneur aux recommandations de ma sœur, je mis à la disposition de Mmc Sand et de sa suite les meilleurs logements dont je pusse disposer dans ma sous-préfecture. Elle y demeura deux jouis à se remettre de ses émotions, et revit, â ma table et dans mon salon, les personnes de Nérac
qu'elle avait connues ei qui, désireuses de saluer sa gloire Littéraire, se montrèrenl empressées auprès (Telle (1).
■■ Bien reposée, elle conçu! l'idée de faire une pointe sur les Pyrénées, que son avoué ne connaissait pas.
« En revenant de celle excursion, elle s'arrêta deux autres jours chez moi ; ensuite je la conduisis à Agen, où je dus la présenter à mon Préfet, désireux de la voir (2), et elle repril la route de Paris.
« 11 me faudrait, ajoute le baron Haussmann, un chapitre entier pour résumer l'ensemble de mes conversations, très intéressantes et 1res curieuses, avec cette femme remarquable, assez différente, me sembla-l-il à certains égards, de ce qu'elle voulait paraître, ei systématiquement révoltée contre la société, pour ne pas se déjuger, plutôt (pie pour obéir à des convictions bien profondes.
" Elle avait été fort étonnée de rencontrer, cantonné derrière les murs d'un vieux monastère de ce fond de province, dans un petit appartement coquet, fleuri, bien modeste malgré tout, vivant intellectuellement de la vie parisienne, au milieu d'occupations dv> plus réalistes, un jeune l'onclion-
(1) Cette phrase «lu baron Haussmann ne concorde guère avec le dire de M. Lesueur de Pérès, qui reflète cependanl aussi exactement que possible l'opinion <l 'alors des gens du pays : « L;i sensation, écril il. après ci avoir raconté à peu près de la même façon le voyage de- <;. Sand ;i Guil- 1 lery, produite par cette exécution sans précédent d'une décision judi- (i ciaire, fui considérable dans le pays el détermina en faveur de M. Dude- (i vanl mi sentimenl de sympathie qui lui a été fidèle jusqu'à sa mort, o
(2) Le Préfel de Lot-et-Garonne était alors M. Adrien Brun, homme aimable, poli, ire- teinté <!<• littérature ei poète à ses moments perdus. Il jouissait, lanl dans la ville que dans la haute société <l Agen, d'une estime gêné raie. Son salon était des plus recherchés; les fêtes qu'il y donnait, empreintes de bon Ion et <lr bon goût. \ < » :<■ i le portrail qu'en trace le baron Haussmann lui-même : o M. Adrien Brun était un homme instruit; de bonnes fa « çons, de caractère froid, de santé délicate; peu fail pour la vie publique. » Il aimail son intérieur el il en avail toute raison; car il devait à sa femme, o d'une famille protestante de Bordeaux, comme lui, très belle el très ex
» cellente personne, <I<mi\ charmantes filles, toutes petites alors, mariées, « sous l'Empire, à deux sous-prefets, <|ui devinrent préfets à leur tour : « VI. Garnier el M. le baron (\<- Sainl Priest. Mais il montrait peu de goûl (i pour l'administration, préférait ><>u jardin, dont il s'occupait beaucoup, à (i son cabinet, «mi rien ne captivait son esprit, el donnait le plus th' temps (i possible à la poésie, à |a miniature el à -un piano.
naire capable de lui tenir tête sur beaucoup de questions philosophiques, religieuses, politiques ou sociales, et ne se lassait pas plus de nos causeries, changeant de sujets à tout propos, que d'observer mon installation et nies babitudes d'existence.
« Ce dont elle ne revenait pas, c'est que je pusse rester chrétien sincère et vivre en homme du monde comprenant toutes les élégances, en artiste, ami du bien comme du beau.
« Mme Sand accusait alors plus de trente ans. Petite de taille, très brune de cheveux, avec un profil et un teint espagnols, elle était visiblement dépourvue de toute coquetterie, et j'ose dire que, par cette raison ou par l'effet du travail constant de sa pensée, elle manquait, à mes yeux, de tout charme féminin.
« Je la plaisantais sur l'affectation qu'elle mettait à fumer, lorsqu'elle ne consommait, en fin de compte, que du tabac d'Orient parfumé, en cigarettes imperceptibles, allumées au moyen d'un briquet-bijou, qui tirait des étincelles d'une agate.
u Parodiant un mot de Pie VII à Napoléon 1er, je lui disais, dans un de ces moments-là, u Commediante ! », sauf à lui dire « Tragediante » à la fin d'une de ses déclamations socialistes.
« Au départ, elle me donna son briquet élégant, à moi qui ne fumais pas! — « Est-ce une épigramme? », lui demandai-je en riant. -- « Lorsque vous viendrez me voir à Xo- <• liant, me répondit-elle, je vous donnerai le reste, un « narghilé ! La fumée fraîche, à l'eau de rose, voilà bien votre « affaire.. » — ("était complet. - « Vous dites peut-être en- << core plus vrai que vous ne le pensez » répliquai-je, sans m'en émouvoir davantage.
» Nous échangeâmes, pendant quelques temps, des lettres amicales. Mais, je n'allai pas à Xohant. Une l'ois, à Paris, je sus qu'elle était chez Mme Mariani, femme du consul d'Espagne. Je m'y présentai ; je ne fus pas reçu. Le lendemain, nie parvint une lettre de regrets, se terminant par ces mots : v( - Je suis visible, comme les étoiles, de minuit à quatre
heures du matin. » Je répondis : « C'est votre droit de vivre
<< à la façon des étoiles, vos sœurs. Quant à moi, je n'ai <i qu'une seule ressemblance avec le soleil : c'est de me cou- " cher le soir pour me lever le matin. »
« Sur une invitation de M"* Mariani, j'acceptai cependant un dîner où se trouvaient, entre autres célébrités malsonnanles, l'abbé de Lamennais, Pierre Leroux, Michel (de Bourges)... On appelait mon illustre amie « George » tout court: on la tutoyait !
(( Après 1848, lorsqu'elle était toute puissante au ministère de l'Intérieur auprès de Ledru-Rollin, elle s'informa de moi, chez mon beau-frère, et je la fis remercier de son bon vouloir. On verra plus loin ce que je faisais alors.
< A l'hôtel-de-ville de Paris, j'accueillis volontiers plusieurs d( ses recommandations.
« La dernière fois que je la vis, -- pendant la répétition générale d'une de ses pièces au Vaudeville, je crois, — elle était bien vieillie; mais elle avait toujours présent, comme du reste ses .Mémoires en font foi, son bon souvenir de la sousprélecture de Nérac. »
De son coté, voici comment George Sand raconte ellemême son odyssée à Guillery :
ci J'arrivai à Nérac; je courus chez le sous-préfet. M. llaussmann, aujourd'hui préfet de la Seine. Je ne nie rappelle pas s'il était déjà le beau-frère de mon digne ami M. Arlaud. Ce dernier a épousé sa sœur. Je sais que j'allai lui demander aide et protection et qu'il monta sur le champ dans ma voiture pour courir à Guillery, qu'il me lit rendre ma fille sans bruit et <ans querelle, qu'il nous ramena à la sous-prélecture avec mes compagnons de voyage, et qu'il ne voulut pas nous permettre de retourner à l'auberge ni de partir, avant deux jours de repos, de paisibles promenades sur la jolie rivière de Baise, et le long des rives où la tradition place les jeunes amours de Florette et de Henri 1Y. Il me fît dîner avec d'anciens amis que je fus heureuse de retrouver, et je me souviens que l'on causa beaucoup philosophie, terrain neutre en comparaison de celui de la politique, où le jeune fonction-
naire ne se fût pas trouvé d'accord avec nous. C'était un esprit sérieux, avide de creuser le problème général; mais un savoir-vivre exquis l'empêcha de soulever aucune question délicate.
(( Je me souviens aussi que j'étais si peu versée dans la philosophie moderne à cette époque, que j'écoutai sans trouver rien à dire et qu'au retour je disais à mon compagnon de route : « Vous avez discuté avec M. Haussmann sur des matières où je n'entends rien du tout. Je n'ai, par rapport aux choses présentes, que des sentiments et des instincts. La science des idées nouvelles a des formules qui me sont étrangères et que je n'apprendrai probablement jamais. Il est trop lard. J'appartiens par l'esprit à une génération qui a déjà l'ait son temps." Il m'assura que je me trompais, et que, quand j'aurais mis le pied dans un certain cercle de discussion, je ne pourrais plus m'en arracher. Il se trompait aussi un peu, mais il est certain que je ne devais pas tarder à m'y intéresser vivement.
<( Huit mois se passèrent encore avant que j'eusse la tranquillité nécessaire à ce genre d'études. »
- Le voyage, de 1836, à Nérac et à Guillery ne l'ut pas le dernier que fit George Sand en Gascogne. Elle y revint encore une fois en 1865, mais dans des conditions aussi douloureuses pour elle que pour son mari.
Trente ans s'étaient passés. Maurice était marié. Il avait épousé une Italienne, la fille du graveur Calamatta, charmante jeune femme, douée de toutes les qualités d'esprit et de cœur, qui le rendit père d'un garçon, dont la frêle santé avait nécessité le départ du jeune ménage pour le Midi, et un séjour assez prolongé dans les bois de pins de Guillery, où «lu reste se rendait souvent .Maurice, qui avait conservé avec son père d'excellentes relations et affectionnait particulièrement ce joli coin des Landes du Lot-et-Garonne.
L'état de l'enfant cependant ne s'améliorant pas, malgré les soins asidus du docteur Mnitbus, de Lavardac, une dépèche fut lancée à Nohant, prévenant sa grand-mère de l'état
grave du fils de Maurice. George Sand immédiatement accourut-; mais elle arriva trop tard.
u L'enfanl était mort dans la nuit, nous écrit une aimable correspondante qui désire garder l'anonyme, el qui, voisine de Guillery, quoique alors fort jeune, lui témoin de ce drame poignant. Maurice el sa femme, (dont elle était l'ombre), accablés de douleur el de fatigue, sï'taienl relire- dan- leur chambre pour prendre un peu de repos. Je me promenais avec Ai. Dudevanl devant le château, quand un bruit de voiture vivement menée, el aussi de grelots, me lit regarder la route. Une voilure de poste, attelée à la Daumont, arrivait et s'arrêlail devant nous. Deux messieurs descendirent d'abord, -inclinant profondément et tellement bas que je me demandai quelle princesse allait à son tour descendre, ("riait bien, en effet, une femme qui apparut, moyenne de taille, un peu forte, coiffée d'un chapeau de feutre encadrant de beaux bandeaux blancs. Elle descendit à son tour, sembla s'orienter et chercha à se reconnaître.
« Je retenais M. Dudevanl qui voulait s'échapper; car j'eus l'intuition que c'étail Madame Saud on personne qui se trouvait devanl ion-. Elle se retourna soudain de notre côté et. vint à moi. « Madame X..., dit-elle'.' ( Mii, madame. -
Comment va mon bébé? » J'étais fort troublée: mes yeux se remplirent de larme-, pour toute réponse. - « .ramenai- un médecin d'enfants, cria-t-elle, el j'arrive trop tard ! Où est mon tils el Lina ? .le veux voir l'entant. ■> J'appelai alors M. Dudevant, resté à l'écart avec les deux messieurs. <■ Casimir, dit-elle ! - Et -ans hésiter, elle l'embrassa à plusieurs reprises et éclata eu sanglots. Je l'amenai auprès du pauvre cillant, que sa mère cl moi avions entouré de fleurs et couvert de roses. Elle le prit dan- ses bras, el pleura longuement.
« Ee lendemain eurent lieu les funérailles. I n pasteur protestant de Nérac vint présider la cérémonie. Il y eut un déjeuner à Guillery, où assistèrent quelques ami- du baron. J'étais la seule daine étrangère avec Mesdames Sand et Maurice Sand; car M. Dudevanl \ ivait -cul et ne recevait guère de dames chez lui. A ce déjeuner', assez triste, on peut le penser,
j'étais placée à côlé de Madame Lina Sand. Je voulais savoir (juels étaient les deux messieurs qu'avait amenés Madame Sand. Je le demandai à mon aimable voisine qui me répondit, malgré sa tristesse, que L'un était le médecin, un savant dont j'ai oublié le nom. L'autre, petit, l'air malade, avec de grands yeux noirs, m'intriguait davantage. J'étais trop jeune et trop inexpérimentée pour réprimer ma curiosité. Je n'eus cependant le mot de l'énigme que bien des années après, à la mort de George Sand, quand ses enfants me dirent que ce personnage avait une bonne part dans la succession de leur mère... (1). >>
Cette visite de George Sand est la dernière qu'elle ait faite à Guillery.
Les rapports entre les deux époux, qui ne se sont pas revus depuis, continuèrent cependant longtemps encore, mais de loin, motivés surtout par la lutte ardente qui s'engagea entre eux au sujet de la vente de Guillery.
La situation pécuniaire de M. Dudevant était détestable. Pour faire face aux engagements qu'il avait contractés, aux legs onéreux et viagers dont il était chargé, à ses nombreuses dettes personnelles, il dut, bien à regret, mettre en vente le domaine familial; ce que n'admettait pas sa femme, qui ignorait la plupart des dettes de son mari.
De là, « une lutte pacifique en la forme, mais ardente au fond », et un échange de lettres, qui, au dire de M. Lesueur de Pérès, en la possession duquel elles se sont trouvées également, sont « de véritables modèles de genre. Elle s'y exprime, dit-il, comme un homme d'affaires accompli, dans un style qu'aucun homme d'affaires n'a jamais connu. Elle y déploie la passion de la mère, la souplesse de la femme qui
(1) C'était, croyons-nous, M. Monceau, l'artiste lui-même qui a gravé le beau portrait de George Sand par Th. Couture, reproduit par nous en tête de celte l'iudc. - Ces derniers et précieux renseignements, entièrement inédits, nous les devons à l'obligeance de Mademoiselle Magdeleine de Lanartic, I auteur du charmant volume de poésies La Forée de la Vie, qui a bien voulu les demander poui non- a sa fidèle amie Madame X... et nous les adresser aussitôt. Que toules deux veuillent bien agréer ici 1 hommage de notre respectueuse gratitude.
veut arriver à ses fies, l'habileté de l'av >cat cjui veut gagner sa cause, l'in imitable talent de l'écrivain consommé.
t. Vams efforts et peine- peréUstés ! (iuillery fut vendu en lXliT, el il devait l'être. Le prix en e-l revenu en majeure partie aux entant- de AI. et de AIme Dudevant. »
Le domaine de (iuillery fut alors acheté par M. Herman de Laulong. Il est passé depuis entré les mains de AI. Fromenteau, qui ne l'a gardé que quelques années. Il est devenu enfin la propriété de AL Jules Xismes, négociant à Pont-de- Bordes, qui le possède encore anj nird'hui .
Casimir Dudevant, à peu près ruiné, se retira, après la vente de (iuillery. dans une petite maison de Barbaste qu'il habita jusqu'à sa mort, survenue le 8 mars 1871. On sait que George San I es| morte à Nohant, cinq ans âpre-, le 8 juin 1870.
Notre étude serait, croyons-nous, incomplète, si nous ne repro duisions |>;i-. en la terminant, l<i sonnel que Faugère-Dubourg a consacré à Guillery, à la page 227 de son curieux et rare volume : La Guirlande des Marguerites :
Elle a passe par lit .' Si lu ris dans l'histoire, <"csi grâce au souvenir qui l'est cher, Guillery; L'immortel écrivain, l'oracle du Uerry, George Sand, te revêt d'un rayon de su gloire.
Son premier Une est ne si, us ton modeste abri. La Ltujiïe, où. le soir, les écureuils vont boire, \ vu floller au vent sa chevelure noire; Devant son œil de feu les daphnês oui fleuri.
Comme un nid garde encor la moiteur <le la plume, Lorsque depuis longtemps Voiseau s'est enrôlé. Guillery garde aussi de ce génie aile
La chaleur du foyer où notre âme s'allume: VA les grands pins, pleurant telle oui s'en alla. Soupirent arec nous : Elle a passe par la '.
JË21 9 0 3 00 32 9 3 36 1 b
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